La tête homérique et napoléonienne
De notre roi Victor.
Tout est grêle et mesquin dans cette époque étroite
Où Victor Hugo, seul, porte sa tête droite
Et _crève les plafonds_ de son crâne géant.
Victor Hugo revient sur la scène, mais cette fois c'est Hugo et
compagnie:
De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve,
Aigles audacieux, qui d'une route neuve
Et d'obstacles semée, ont tenté les hasards.
Voilà la République des lettres proclamée; elle a Victor Hugo pour
président, et Sainte-Beuve pour vice-président. Hugo ne devra pas être
jaloux, car Sainte-Beuve s'incline devant l'_essor souverain_, le _vol
sublime_ de ce _noble ami_ et dit humblement:
L'Aigle saint n'est pour moi qu'un vautour qui me ronge
Sans m'emporter au ciel.
Gautier se hâte d'exposer le tableau de la situation:
Le siècle où nous sommes
Est mauvais pour nous tous, oseurs et jeunes hommes.
Il se vante d'être hardi. Aussi emploiera-t-il un verbe et un substantif
qu'on avait dédaignés depuis certaine ode qui fut si fatale à Piron. Un
siècle plus tôt, il aurait été voltairien; le temps de l'incrédulité
commence à passer. Pour être remarqué, il faut donc donner une
chiquenaude à la décrépitude des derniers disciples de Voltaire, de
Rousseau, de Diderot.
L'on ne croit plus à rien.
Quel est le résultat de l'impiété?
La passion est morte avec la foi.
Donc il est de l'intérêt du talent de revenir à la première des vérités:
L'esprit est immortel, on ne peut le nier.
Ceci admis, _l'âme, hôte des cieux_, jouit des plus consolantes pensées:
La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux.
L'espoir aussi trouve son compte:
O mon amour la plus tendre!
De ce ciel où je te crois.
Il est fâcheux que le charme de cette vision soit détruit par le tableau
d'un _plaisir_ à _briser les forces_, et finisse comme le temple de la
prostitution:
Mon petit lit rouge à colonnes torses
Ce soir-là se change en bleu paradis.
Pour se représenter le séjour des Élus comme l'ignoble paradis de
Mahomet, qui n'est qu'un sérail, il ne faut pas avoir une conviction
bien profonde ni une foi bien éclairée.
J'ai les talons usés de battre cette route
Qui ramène toujours de la science au doute.
Cette science se réduit probablement à la lecture de _Faust_. On fera à
Goëthe ce sacrifice:
A présent jeune encore, mais certain que notre âme,
Inexplicable essence, insaisissable flamme,
Une fois exhalée, en nous tout est néant.
Plus tard on reviendra à l'espoir du néant:
Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.
Quand il vous faut mourir, pourquoi vouloir vivre,
Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
Dans l'immobilité savourer lentement,
Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:
Voilà quel est mon voeu.
On n'est pas aussi _certain_ qu'on s'en vante, devant ce néant. Aussi on
aspire à un néant qui n'est qu'une fontaine de Jouvence:
Je veux dans le néant renouveler mon être.
Ce néant est peut-être une découpure de paradis. Il a pour pendant un
néant, qui est une miniature d'enfer:
Mais vous, vous tomberez, sans que l'onde s'émeuve
Dans ce gouffre sans fond où _le remords nous suit_.
Ces deux contrastes de néant sont occasionnés par le jugement dernier
qu'il convient de conserver comme excellent sujet de tableau pour la
poésie aussi bien que pour la peinture, puisque le pinceau de
Michel-Ange attend un rival de plume, une Épopée de l'Apocalypse.
En dépit du doute de la science et de la certitude du néant, on ne se
permet que les exclamations de cette âme naturellement chrétienne dont
parle Tertullien. On dit une fois: _O Dieu!_ On répète cinq fois: _Mon
Dieu!_ Deux fois on s'écrie: _O mon Dieu!_ Il est vrai qu'on prie _mon
Dieu_, une fois pour lui faire admirer un tableau d'amour.
A la _tombée du jour_, on adorera Dieu:
Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu,
Dans _Albertus_, on récitera son symbole:
Dieu seul est le grand maître.
Comme preuve de l'existence de Dieu, on dira _à un jeune tribun_:
Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
L'argument est sans réplique pour les voluptueux. Mais les impuissants
et les refusés ont une excuse d'incrédulité, dans le sixième sonnet:
Et comment croire en Dieu, quand on n'est pas aimé?
Les femmes sont si peu difficiles, si peu cruelles, qu'on conçoit avec
peine comment on s'y prend pour ne point se faire aimer d'elles. Elles
se lasseront vite de vers ennuyeux; mais on arrivera infailliblement à
leur plaire, si on les laisse dire tout ce qu'elles veulent. Quand un
homme de talent a un grand fond d'amour à dépenser, et qu'il ne trouve
pas de femme qui veuille bien puiser dans ce trésor, il n'a qu'à suivre
l'exemple de saint Augustin, qui devint si grand, depuis qu'il se
résigna à l'abandon de la maîtresse dont il avait eu un enfant. Homme du
monde, M. de Ravignan voulait se marier; ses voeux furent rejetés; sa
carrière religieuse le consola vite de cet échec. Henri Lacordaire ne
fut amoureux qu'une fois; c'était pour le bon motif; timide et gauche
comme les gens qui n'ont pas connu les femmes, ce qu'il n'osait pas
dire, il l'écrivait, mais il attachait ses lettres avec une épingle
tantôt au schall, tantôt à la robe de la bien-aimée: elle se fâcha et
dit nettement à sa mère qu'elle se jetterait dans un couvent, si l'on ne
la débarrassait pas d'un prétendant si bête. Le dédaigné en conserva
toujours de la rancune contre les femmes; il affectait de se moquer de
leurs larmes et de leurs chagrins. Il fut tout étonné de se surprendre à
pleurer la mort d'une matrone pour qui il eut autant d'amitié que de
vénération; ce fut pour lui comme une nymphe Égérie; d'un mot, _prenez
garde_, elle le ramenait à l'ordre dans les questions politiques. Le
père Lacordaire a trouvé dans la chaire évangélique des jouissances
intellectuelles qui valent bien le plaisir éphémère d'un mariage qui
aurait été malheureux. M. de Lamartine avait une passion sérieuse pour
une jeune, jolie et riche voisine; sa réputation d'homme prodigue lui
attira un refus; recherché à son tour par une jeune fille qui ne se
lassait point de le suivre dans la compagnie de sa mère, il restait
froid, mais il n'hésita point à accepter le joug du mariage, quand on
lui offrit en perspective une dot de 1,800,000 francs. Aucun poète n'a
jamais exercé autant d'influence sur le coeur des femmes; à la Chambre
des Députés, toutes demandaient à le voir; dès qu'elles l'apercevaient,
elles poussaient un soupir; après, elles se faisaient montrer Berrier;
cette figure ne leur disant rien du tout, elles reportaient incontinent
leurs regards sur Lamartine et ne cessaient point de le contempler. Il
est impossible de calculer combien il y a eu de femmes du monde qui sont
allées chez lui pour se mettre à sa disposition. Les Messalines
couraient chez Alexandre Dumas: on cite un jour où il en vint jusqu'à
quatre, l'une après l'autre, de sorte que la servante eut des
inquiétudes sur la santé de son maître. L'ambition tourna la tête à bien
des femmes vers Gambetta; quand il était à Tours, il reçut en moyenne
quatre demandes en mariage par jour; chaque lettre garantissait la
vertu, la beauté et la fortune des soupirantes.
Après cette digression qu'on dédie à tous les refusés, hâtons-nous de
revenir à Gautier.
En vérité, exiger qu'une femme se donne au premier venu pour croire en
Dieu, c'est faire de la foi une affaire de prostitution.
On est sur le chemin de la niaiserie; on continue de le suivre. Que dit
l'_Ambition_?
Être Shakspeare, être Dante, être Dieu!
Du moment qu'on s'est mis cette idée dans la tête, il n'est pas
surprenant que l'oeuvre de l'homme puisse devenir Dieu, comme la
statue de Pygmalion s'anima et se changea en femme. De là cette
conséquence:
Peinture, la rivale et l'égale de Dieu.
Il y a peinture et peinture. On ne distingue rien, parce qu'on veut
plaire aux artistes passés, présents et futurs, à Courbet aussi bien
qu'à Raphaël qu'on révère comme un homme au-dessus de l'homme. On s'est
fait de Dieu un bon compagnon d'atelier. Un jour qu'on aura beaucoup de
modèles, les rapins s'amuseront à contrarier le rival et l'égal de leur
pinceau, car il lui faudra entendre cette _déclaration_:
C'est un amour sans mélange,
Pur à rendre Dieu jaloux.
Si la jalousie n'a pas fait fuir le Dieu, voici ce qu'_Albertus_ va lui
apprendre:
Poignante volupté,--plaisir qui fait peut-être
L'homme l'égal de Dieu.
Sur ce terrain, Sénèque fait honte à l'homme, en comparant sa faiblesse
à la vigueur du bouc que Buffon montre capable de satisfaire l'ardeur
de cent cinquante chèvres. Si l'homme est seulement peut-être le rival
de Dieu, le bouc sera certainement l'égal de Dieu. Or, comme le poisson
est plus fécond que le bouc, il faudra lui concéder d'être supérieur à
Dieu. On a calculé qu'une paire de harengs dont les oeufs ne se
perdraient pas, suffirait pour peupler tout ce qu'il y a d'eau dans le
globe, en moins de dix ans. Ainsi, de conséquence en conséquence dans
cette question de génération, la logique amènera invinciblement tout
lecteur impartial à tirer cette conclusion:
Le Dieu de ce Gautier ne vaut pas un hareng.