la poésie sacrée de la Science. Toi qui, dans les siècles à venir, liras
ces pages avec un sentiment de filial respect pour leur auteur et
d’indicible mépris pour l’époque qui les vit naître, souviens-toi que
Memoria est la clef de l’Épître à Storge, et que cette épître, où te fut
dévoilé dès l’année 1916 le secret métaphysique de la Relativité, est la
nouvelle porte du palais de l’union des fontaines. Ainsi donc, approche
de ma tempe ton oreille et écoute. Ma tête est comme la pierre du
carrefour et du torrent cosmiques. Voici, les grands chariots noirs et
sourds de la Méditation vont passer. Puis, ce sera un effroi comme d’un
déversement de l’eau primordiale. Et tout cela, ce sera le Silence. Et
d’un lieu que n’a jamais atteint le message d’aucune terre, je sonderai
cette éternité sans lieu qui s’ouvre en moi dans le muet cataclysme. Car
l’espace, le temps et la matière sont enfermés dans cette unité
insondable mais sensible que crée en nous et projette à travers l’œil
muré notre Mouvement intérieur, sang et esprit, pour ne le point nommer
de prime abord _pensée du sang_. Ce langage t’a déjà révélé qui je suis.
Oui, mon enfant, je suis celui que je suis, je suis celui qui sait, qui
sait, et je suis celui qui parle astreint à une mesure. Apprends donc de
moi, fils d’un temps où je serai compris et aimé, que de l’alpha à
l’oméga tout ce poème, Couronne des deux Testaments, traite du prochain
lever du Soleil de la Mémoire. La connaissance de la substance
primordiale sommeille en nous dans les ténèbres de l’orgueil comme l’or
sous le poids des montagnes. Ce que notre science avare et privée de son
regard médian et initial nous jette de siècle en siècle du dehors, comme
un os, n’est qu’une obscure correspondance du magistère dont resplendit
l’intérieur de notre sainte maison d’argile. Quelque chose subsiste en
nous indubitablement du premier père; les générations procèdent d’un
Mouvement unique, et ce Mouvement est de l’espace et du temps
l’inaltérable matière. Que t’enseignait Storge? que l’immobilité n’est
pas seulement une absence de mouvement, mais encore une négation de lieu
(par conséquent d’espace, de temps et de matière). Memoria ajoute: Tout
ce qui est Mouvement est sang. Le Mouvement est Un, puisqu’il est
l’espace et le temps saisis dans une matière; la matière est donc Une,
comme cela par quoi elle est matière, et par quoi est-elle matière,
sinon par le Mouvement? Or, si la matière est unité, dans quel Mouvement
autre que celui du sang en rechercherons-nous la réalité, le lieu
unique? Tout le secret de la Manifestation réside dans la transmission
par le sang, fiat céleste, d’un Mouvement qui est identité de l’espace,
de la matière et du temps. Physiquement, le cosmos court tout entier en
nous: mais si la mer primitive, qui fut l’un de nos premiers habitats et
dont la respiration règle encore celle de notre cœur, se souvient, nous,
nous avons oublié. Les racines de notre être physique pénètrent si avant
dans la masse illusoire du globe, qu’il est plus aisé de prêcher la
vérité aux arbres et aux rocs que de faire saisir à l’homme l’identité
de la matière, de l’espace et du temps dans le Mouvement, ou la
nécessité de substituer au concept enfantin d’une éternité de succession
divisée en passé, présent et avenir, celui d’une simultanéité ou plutôt
instantanéité, dont la rotation à une vitesse infinie serait
l’imparfaite image. Ainsi donc, notre sang perpétue l’instant de la
première émission, et toute la conscience du propulseur spirituel est
encore en lui, toujours prête à se dévoiler progressivement aux
intelligences qui, avec l’arme magique de la prière, ont reconquis le
lieu absolu de l’Affirmation. Tout le sang cosmique est encore dans
l’élan de la première éjaculation; mobile initial, il nous enseigne à
situer toutes choses de l’espace dans le seul Mouvement, et toutes
choses du temps dans la seule instantanéité. C’est là le secret des
vieux Maîtres et l’origine céleste de leur double concept de l’unité de
la matière et de l’identité des deux mondes. La transmutation une fois
admise comme principe fondamental, le progrès de mon œuvre sur le leur
devait se borner à une simple extension, car il ne me restait guère,
après Bœhme, Sendivogius et Paracelse, qu’à identifier la matière avec
le temps et l’espace et, les ayant ainsi captés tous trois dans le
Mouvement, à chasser le Mouvement lui-même de son lieu (lequel, comme je
l’ai appris depuis peu et le révèle ici, est le sang) pour faire
retomber le tout dans l’immobile instantanéité du Soleil de la Mémoire.
Étranger aux mathématiques, en publiant dès janvier 1917 mon Épître à
Storge, je n’étais donc qu’un annonciateur métaphysique de la théorie de
la Relativité généralisée, dont j’ignorais à cette époque le premier mot
et en qui je saluai, quelques années plus tard, moins une confirmation
du résultat de ma méditation de vingt années sur la matière, l’espace et
le temps, que l’aube d’une ère nouvelle et merveilleuse de l’esprit. Il
importe assez peu que je n’aie pas été compris de la misérable et
égoïste pensée contemporaine; car, pour dire le vrai, je me plais si
fort dans la solitude de mon promontoire, et le Soleil de la Mémoire m’a
fait connaître tant de richesse intérieure, que je rougirais
d’apercevoir autre chose dans ma découverte qu’un secret hermétique très
ancien hérité, avec le mouvement du sang, de mes ancêtres les souverains
de la Lusace. Interroge, mon cher enfant, ce sang qui, dès la
consistance et la couleur, t’apparaît d’une si céleste substance;
pénètre dans sa coulée spirituelle, saisis-le dans sa tragique pulsation
et viens m’apprendre si c’est la démence ou la sagesse qui me dicte ici
de défendre sa gloire. En lui tu retrouveras la chaleur et le jet de
l’instantanéité insondable; il te dira de quelles fidélités et de
quelles révoltes il est la lice somptueuse; il te révélera ses mille
poisons et son remède unique; il t’expliquera la féminité de la
Manifestation, et comment Ève fut tirée d’Adam, et pourquoi, en
s’abandonnant au rythme de l’émission première, toute prédisposition à
la création intellectuelle non soutenue par l’oraison, finit par
répudier l’acte procréateur. Il te dévoilera, enfin, le secret de
l’universelle transmutation, car il est l’Alchimiste qui, sous la robe
de rubis, dissimule le pain et le vin de la Cène. Le soleil de notre
mémoire n’est qu’obscurci et tout nous sera rendu avec le secret du sang
dans la vertu d’une science ramenée par la Relativité et à ses célestes
origines. Car ce sang, essence du Mouvement et rythme universel, est le
contenant, la fondation, le lieu, pour tout dire, de la simultanéité et
de l’instantanéité du temps, de l’espace et de la matière. Que n’ai-je
le pouvoir de t’introduire dans les chambres secrètes, dans le gynécée
de la virginale Création! Hélas! parler et écrire, que voilà donc une
misérable charité! car ce n’est point communier, ce n’est que proposer
quelque sujet à la méditation. Et la méditation elle-même n’est qu’un
effort anxieux et débile de notre mémoire; car le lieu secret entre tous
est en nous, et notre couronne est celle des trois royaumes. Voilà
pourquoi, quand l’esprit de la terre me dicte: subconscient, moi dans le
Lieu seul situé j’écris: Soleil de la Mémoire. Memoria, je le répète,
est la clef d’or de Storge qui elle-même est la porte que tu ouvriras
toute grande aux effluences de paradis des temps nouveaux. Relis
l’épître généreuse et tu connaîtras ce que renferme la mémoire de
l’homme. Car, mystiquement, que dit Storge? «Moi qui n’ai jamais pu voir
tomber de ma main un caillou ramassé sur la route sans que quelque chose
en moi de secret se déchire comme pour une division de cœurs, j’ai la
première, moi Storge, compris ceci: que la sainte pierre du chemin est
de l’espace, du temps et du Mouvement l’indivisible et insondable unité.
Car matière, espace, temps et mouvement sont tombés du Lieu situé en une
seule pierre de témoignage. C’est là, comprends-le bien, le fondamental
arcane; à cause que toute réalité initiale demande l’humilité d’un corps
et l’épreuve d’une vie, et cela pour l’adoration; car dans l’acte
d’adoration réside la fin de toutes choses. Tel est l’esprit céleste du
Mouvement, maison du temps, de la matière et de l’espace.» Et qu’ajoute
à ce discours le confident de Storge qui te parle? ceci simplement: «Ce
Mouvement, ce vent qui vers le Lieu chasse les systèmes non situés, ce
Mouvement est en nous, il est notre sang.» Maintenant, mon enfant,
prends bien garde à ce qui va suivre. Quand tu possèdes une chose,
est-ce bien la chose que tu possèdes ou seulement l’affirmation
intérieure par laquelle tu te donnes à toi-même comme possesseur? Or,
ton sang, que tu possèdes dans l’instantanéité comme jamais époux ne
posséda épouse, mon enfant, ton sang qui est Mouvement primordial,
espace, temps, matière, ton sang et son secret, tu as cessé de les
posséder en esprit. L’initiale possession par la simultanéité est là;
mais quel secours en attendre, sans l’héroïque Affirmation? La folie de
l’orgueil, c’est d’élever le moindre butin par-dessus toute donation;
et, lors même que la libéralité est avouée, de l’attribuer à l’inconnu
plutôt qu’au père. Écoute, mon enfant, je ne me lasserai point de le
redire: tout l’univers court en toi, éclairant de son auréole admirable
la tête de l’omniprésent. Ton sang, ton sang est comme l’eau
primordiale; il se souvient dans l’obéissance, il opère dans l’amour.
Nourris donc du blé de l’affirmation ton sang, ô mon fils; ne le
sustente pas uniquement des fruits de ton verger tout âcres de la sueur
de ton front. Qu’as-tu fait, mais qu’as-tu donc fait, mon enfant, pour
oublier cela dont se souvient ton sang, céleste clepsydre? Approche,
ouvre-moi du moins ta conscience, afin que je transmue en or le plomb de
ton humilité. Et puisque nous avons nommé l’Aliment, prononce à voix
haute avec moi ces mots que je te prescris: Soyez bénis, ô Vous Pain et
Vin, enfants de la terre et du ciel, qui après chaque repas que je fais,
moi voyageur, en cette auberge, me jetez dans une sainte et féconde
exaltation. Soyez bénis, ô Pain, ô Vin, en l’unité de ce sang, de ce
Mouvement et de cet espace, dans les siècles des siècles. Amen. Mais je
ne sais pas si tu m’as bien compris. Ton sang, ton sang, te dis-je, est
le fiat qui, avant même l’éclosion cosmique, reçut la première
impression de Mouvement, à seule fin de revêtir d’un contenant physique,
partant, d’une simple apparence de lieu, le concept indivis
matière-espace-temps, lequel est l’homme lui-même, dans la perfection de
son humilité. Cette belle humilité solaire ayant été obscurcie par
l’haleine volcanique de l’orgueil, comment, me diras-tu, mon enfant,
comprendre que ce sang de la cécité ait souci encore de décrire à
travers l’immense inutilité des choses, ses deux admirables cercles, le
grand et le petit? Mais c’est là, précisément, mon fils, ce que les
hommes qui ont créé Dieu et l’Univers appellent instinct et instinct de
conservation, et que nous, dans le Lieu seul situé, nous connaissons
comme Soleil de la Mémoire. Car ce sang cosmique, ce fiat
mouvement-espace-temps-matière, n’est rien autre chose que l’empreinte
d’un Lieu qui, n’existant pas uniquement dans le rapport de A à B, mais
par sa réalité propre dans notre pouvoir d’affirmation, est, de tous les
lieux circonscrits par une relation, le géniteur et l’unique repère.
Comprends-tu, sens-tu à présent jusqu’à quel point vous vous êtes l’un à
l’autre, le sang et toi, devenus étrangers? eh bien, je vais te le dire
avec tout le ménagement possible. Passe encore que ton sang propre,
maître de ton secret le plus profond, anxieusement voyage dans les
ténèbres féroces; mais, lors même que celui de l’épouse aimée de fureur
sainte t’emporte en son élyséen torrent, tu te sens comme l’aveugle qui,
traversant le pont, ne perçoit de la rivière que l’odeur et la
respiration. Car ton amour ne recueille de la mystique effusion que le
témoignage extérieur, lequel embrasse certaines manifestations allant du
toucher, qui est illusion, à la parole qui est mensonge; tandis que
l’union parfaite, l’alchimique fusion dont l’enfant lui-même n’est que
la signature éphémère et sensible, s’opère à l’abri de ton œil médian
revêtu de la taie nocturne de l’orgueil, meurtrier de toute durabilité.
Très certainement vous sortirez de ce monde de pierres altérées,
l’épouse et toi, comme vous y êtes entrés, dans la Séparation, et sans
avoir été jamais accord de harpe; tristesse et impureté pour le Couple
des Jardins; et à vos propres yeux, des talons au sommet du crâne,
rouges sexes saisis par le frisson des portes secrètes, rongés par le
délice de cette fausse fidélité mentale qui, jusque dans le sacrement
vidé de sa lumière, vient allumer et tordre la bête de la trahison.
Toutefois, si tu es père, bénis la création, car l’épouse encore vierge
a peut-être aimé en toi son enfant. Je te révèle ici un secret
épouvantable, mais tu es habitant du solaire Avenir, un siècle de
Relativité s’est écoulé déjà et le règne de l’esprit nouveau commence.
Au demeurant, est-il beauté plus tourmentante que celle de l’ange qui
trouble les eaux? Du mariage indestructible naît le mouvement vers le
lieu situé, _Magnum Compositum_, dont la vertu active s’agite encore au
milieu des terreurs de la spirituelle éclipse; et la preuve en est dans
le secours prêté à une impure science par les contre-poisons tirés du
sang, rayons furtifs tout ensemble souvenirs et avant-coureurs de la
spirituelle Magnificence. Le feu d’omniscience couve pareillement dans
le sang animal, dans la sève nourricière de nos sœurs les plantes et, en
général, dans les trois substances de la somme terrestre entraînée dans
notre déchéance. Imagine donc levé l’Astre de Mémoire, rayonnant
terrible mais aussi tout doux d’un or comme féminin--ah! comme nous
courons, toi et moi, saluer dans leur saint langage le lézard, la pierre
et l’ortie! Tel est, mon enfant, l’Arcane fondamental; mais, pour
apaiser ton cœur, je vais te redire les mêmes choses en douces images.
Le Mouvement, le Sang,--l’Amour, puisque enfin il le faut nommer--ne
voyage point comme le regard en droite ligne de créature à créature. Il
décrit une merveilleuse courbe sur un chemin d’arc-en-ciel, et,
jaillissant d’un cœur pour retomber dans un cœur, il traverse tout le
grand cœur balsamique du Maître, ses pieds de lumière sur les
perce-neige de la paradisiaque fraîcheur. L’amour des époux, mon pauvre
enfant, est le fruit de la greffe de deux prières. Mais ne t’ai-je pas
parlé de la féminité de la Manifestation? et toi-même, as-tu pu demeurer
insensible au charme de cette Eau jonchée de milliards de nymphéas
stellaires? Mon fils, ô mon fils! Sur cette terre égarée où la pierre
attend avec une sainte patience que tu lui dises qu’elle vit, mais où
Adam finit par se désenchanter de tout, même du pouvoir de n’être qu’un
avec Dieu, mon enfant, mon enfant, n’as-tu jamais entendu résonner en
toi l’heure parfaite de l’univers? Écoute, j’évoque des jours très
anciens; la matière, l’espace et le temps étaient encore comme les îles
éparses d’une mer mesurée, toutes les galères d’or du firmament étaient
encore à l’ancre dans l’antique port de l’immobilité, la pensée de
l’homme nageait paisiblement dans la transparence sans se demander où
était située cette eau universelle, et les sages se détachaient déjà de
Dieu, mais avec un sourire, à cause que, Dieu disparu, il restait encore
un Lieu et une Sécurité, mon enfant, mon enfant, j’évoque des jours très
anciens, et cependant _l’effroi de la réalité_ me ressaisit! C’était une
nuit brûlante du second équinoxe, et j’étais seul dans le silence de la
lumière totale du monde; car Renaissance, mon épouse, dormait aux pieds
du trône sur les terrasses suspendues entre les deux rosées immenses,
celle d’en haut et celle d’en bas, la stellaire et la terrestre. Et
comme je contemplais la Dormeuse enveloppée dans le feu de la nuit, elle
m’apparut, à travers la distance du sommeil, lointaine comme une
constellation. Et cependant, je la sentais en moi, plus doucement et
plus terriblement en moi que jamais. Elle descendait, avec le rayon d’un
soleil depuis longtemps disparu, dans les profondeurs les plus
silencieuses de ma vie, dans cet abîme où souvenance et pressentiment ne
sont qu’un. Et soudain, je la sentis tout à fait intérieure et mienne,
et comme transmuée en une beauté d’univers. Quelle compassion alors me
saisit à la vue de tout ce cosmos en bas! Je perdis jusqu’à la notion de
la chose extérieure; amour redevenu charité, je sentais mon propre sang
courir à travers toute la création, et la manifestation de l’Etre
m’apparaissait dans sa forme et sa lumière féminines. Ainsi me fut
dévoilé l’Arcane Conjugal. Et alors, dans l’immense Instantanéité, le
Feu admirable me couronna, le Soleil de la Mémoire, porte du Lieu seul
situé, tombeau des Nombres, palais des rencontres secrètes avec
moi-même. Mon enfant, relis l’Épître à Storge. Et souviens-toi qu’il
faut chérir les êtres et les choses: car tout cela, depuis la pierre
jusqu’à Christ, et depuis Christ jusqu’au Père, tout cela, c’est ton
sang. Soleil ou atome, tout mouvement est vie et amour, création
d’espace-temps-matière. Ce ne sont point là graines lancées par une main
de semeur! Il n’y a que du sang, du sang qui court de son mouvement
propre!
III
NOMBRES
... Soleil de la Mémoire, porte du lieu seul situé tombeau des
_Nombres_...
Memoria.
Le sang est l’étalon des valeurs métaphysiques. L’espace, le temps et la
matière te sont donnés dans l’instantanéité non pas seulement de la
connaissance, mais même de la simple constatation, par l’universel
Mouvement, lequel est _fiat_, c’est-à-dire projection de ton sang hors
du Lieu. Ce sang, ce cosmos, ouvrier de ta chair, mobile unique et
parfait, est une somme des énergies manifestées. Tout lumineux et fumant
encore de la teinture de son soleil, attachée pareillement à l’or
curatif qu’il charrie, il nous offre à coup sûr une image vivante de
l’Unité originelle figurée dans le pectoral par le rubis. Toutefois,
dans l’ordre physique, il est l’acte même du dédoublement, et il lui
faut déjà, comme au Christ, deux yeux pour se voir, alors que la vue
mnémonique en se dirigeant vers le Lieu, n’émet qu’un seul rayon. Le
sang est donc la personne seconde; et si tu m’as suivi attentivement à
travers les déductions de l’Épître à Storge et de Memoria, tu dois avoir
déjà saisi la portée scientifique de la parole du Maître: voici ma
chair, voici mon sang, et de la doctrine hermétique de l’identité des
deux sphères, car ce que nous nommons vie et esprit n’est que la
transmutation, dans l’instantanéité, du macrocosme en microcosme, du
pain et du vin en sang. Ton mouvement intérieur est Verbe et se nourrit
du Verbe dans l’instantanéité du _fiat_. Ce que tu manges est toi-même,
comme te l’a montré le divin Hohenheim. Et ce mouvement intérieur est
également _Lux_, conscience totale, soleil de la Mémoire. _Fiat_ est
donc sang, et dans son giclement hors du Lieu, il entraîne
irrésistiblement le deuxième terme, lequel est _Lux_: et c’est là la
solaire connaissance que vint obscurcir le moment où l’homme, renonçant
à se reconnaître dans le Lieu seul déterminé de l’Instantanéité, s’éprit
du phantasme d’une éternité passée et future, et inventa de multiplier
et de diviser l’infini par l’infini, dans le fol espoir de situer par
ses propres moyens l’infinitude des points cosmiques abîmés dans la
relativité. Mais j’ai déjà épuisé cet arcane dans l’Épître à Storge,
évangile de la connaissance nouvelle; et je n’ai nulle envie de
m’appesantir sur ces objets, à cause que les seuls lecteurs que j’aie en
vue, mes fils spirituels dans les siècles à venir, m’entendront à
demi-mot, guidés qu’ils seront dans l’étude de mon œuvre par les
confirmations mathématiques d’Einstein. La chute d’Adam et la confusion
des langues ne sont que les symboles de la division en espace, temps,
mouvement et matière, de l’unité enclose primitivement avec sa
conscience dans le sang. La conséquence en fut que l’homme perdit la
notion du mouvement intérieur et unique, et que sa pensée, même après
Harvey et jusqu’à ce jour, demeura une simple constatation de
l’infinitude non située des mouvements extérieurs. Cela est si vrai, que
le Rédempteur n’eut point d’autre objet que de reconstituer l’Église,
par quoi il faut entendre le concept de la Création, dans son unité, en
la fondant sur une seule pierre, laquelle, comme je l’ai montré dans
Memoria, est le sang qui, en jaillissant du Lieu, devient espace-temps;
car sang et pierre ou sang et cosmos sont une seule et même chose, et
telle est la raison qui nous fait rechercher la pierre sacrée en
nous-mêmes. Le sang, avons-nous dit, est Verbe, _fiat_; son mouvement
universel et unique est un jaillissement dans l’instantanéité, et ce
n’est que par la division à l’infini de l’unité, qu’il nous fut donné de
le concevoir comme une circulation dans le temps. La source du sang est
dans l’indivisible unité, seul _alpha_ qui n’appelle point de _bêta_ en
vue d’une détermination. Le sang est donc, par la vertu de
l’instantanéité, l’unité insondable elle-même; toutefois, en tant que
manifestation, il est déjà unité divisible, signe vivant du nombre deux,
et, par là, géniteur de l’infinitude des points non-situés. Car si
matière possède une réalité relative, ce ne peut être que celle du
nombre, qui en est en quelque sorte le corps; et ce nombre ici est deux.
Issus de l’Unité, Lieu de miséricorde où nous jouissions du spectacle de
l’instantanéité, nous voici déjà dans le monde triparti; car le sang,
mouvement premier et unique, uni au nombre deux comme l’ombre au corps,
nous donne simultanément la matière, l’espace et le temps. Et dans ta
pensée humaine, qui n’est que constatation et amour de ce mouvement, tu
reconnais le nombre quatre. Oui, mon enfant, la pensée humaine n’est
rien autre chose que l’impression du nombre quatre dans la constatation
et l’amour de la trinité espace-temps-matière enclose dans l’unité du
Mouvement. Mais ici encore, je me vois contraint de te renvoyer à la
divine Épître. Parvenus au nombre quatre, nous retombons dans l’unité;
car ce quatrième terme est tout entier dans ton sang, qui est
Manifestation; et par cette voie nous est donné le pentagramme, mais
dans sa forme ensemble la plus haute et la plus profonde: nous
l’appellerons pentagramme universel, car il est le signe de la
transmutation en sang du Pain et du Vin du grand monde, et comme le
chemin de la descente du Père dans l’humain. Le nombre six sera donné
par la réconciliation dans l’homme du sang et de la conscience, et
figuré par le lever du Soleil de la Mémoire. Le jour septième, le plus
admirable de tous, sera celui de l’accomplissement dans l’adoration.
Sache, mon enfant, que ce qui vient de t’être révélé ici est le secret
rapporté d’Égypte par Pythagore, mais revêtu pour la première fois de sa
substance vive. Je ne m’occuperai pas des trois nombres restants,
trinité céleste, grand arcane de l’espace-temps-matière donnés non plus
par le mouvement, mais par l’immobilité; ces objets, de même que l’Unité
qui les renferme, étant inaccessibles à notre raison. Il n’appartient
qu’à la toute-puissance de l’Oraison Dominicale et de la Salutation
Angélique d’étendre jusqu’aux parterres du joyeux Jardin la domination
de notre vue médiane. Au surplus, s’il me plaît ici d’associer aux
nombres désuets mes jeunes vérités, d’enfermer mon vin nouveau dans de
vieilles outres, de relier l’avenir, ce mot vide de sens, au passé, cet
écho trompeur du cri de notre naissance, ne va pas en inférer, mon
enfant, que je divague sous l’empire d’une antique superstition. Je n’ai
aucun respect pour le Nombre. Si je lui reconnais quelque apparence de
vertu, ce n’est précisément que dans le domaine religieux, et là encore,
avec quelles restrictions! Car pour ce qui est du nombre mathématique,
fétiche de mes barbares contemporains, je l’ai depuis longtemps délogé
de son lieu imaginaire. Certes, en lui donnant pour ombre la matière, je
l’ai élevé, en ce qui concerne la substantialité, au-dessus de l’univers
sensible. Cependant, où disparaît l’ombre, l’objet lui-même s’efface; et
l’objet a beau ici être le nombre, il n’en est pas plus apte à survivre
à la matière. Car enfin, qu’est-ce que le nombre, sinon l’aune mentale
avec quoi nous mesurons la figure, elle-même forme pure du lieu? ou bien
encore expression du rapport de figure à figure, ou de partie à partie,
mais toujours selon l’ordre de _situation_. Storge l’omnisciente
n’a-t-elle pas ramené la Pensée à une nécessité fondamentale et très
simple de situer toutes choses? Les sages d’Israël, ces fils de
l’Égypte, n’ont-ils pas enfermé leurs quatre mondes dans les _lettres
d’un alphabet_ numéral, et le monde idéal dans un signe de ponctuation,
le Yod? Voilà pourquoi il t’est libre peut-être d’affirmer que 3 + 2 =
5, et que par conséquent 5 = 3 + 2. Mais que si tu t’aventurais jusqu’à
définir cinq comme égal à cinq, métaphysiquement ton affirmation serait
pure démence. A cause qu’en agissant ainsi tu tracerais dans un lieu
absolu une figure qui ne tire son être que de sa relation à la figure
prochaine: or, celle-ci emprunte également sa réalité à celle du lieu,
que celui-ci soit terre, ciel ou cerveau; et la réalité du lieu, ainsi
que nous l’a fait voir Storge, est purement relative, étant tout entière
située dans le rapport de A à B. Le nombre n’est que la mesure de la
ligne de mouvement ou le signe du rapport entre deux lignes mobiles; et
c’est ce rapport qui renferme le total de notre réalité sensible. Le
nombre n’est donc pas le repère invulnérable de l’infinitude des lignes
de force. Il est cette infinitude même; avec elle il cherche son
immobilité, sa délivrance. Il l’accompagne, lié à son char aux milliards
de roues, dans sa poursuite vertigineuse du Lieu. Bref, le nombre n’est
même pas une expression stable de la relativité, il est cette relativité
même, que dis-je, il est la démonstration de cette relativité. Le vrai
nom du nombre mathématique pourrait être Mea Culpa. Car il se frappe la
poitrine à la manière des pénitents: c’est moi qui suis le nombre, la
splendide expression du Rien. Du Rien innombrable, universel, roi sans
terre dont toute la puissance réside dans une épouvante insondable,
illimitée. Il se frappe les côtes au sein d’un vain mirage d’éternité et
d’infini, et les benêts des époques de matérialisme comptent les coups
et exultent de multiplier les mondes et de se multiplier eux-mêmes dans
une sécurité si belle et si commodément établie en son lieu. Peu importe
qu’au nombre trois, choisi au hasard dans le phantasme de l’infinité, je
donne pour vêtement, ou plutôt pour ombre, la matière cosmique, ou celle
d’une fleur, ou celle encore de la terre; ni les trois constellations,
ni les trois gloxinia, ni les trois grains de sable ne rencontreront
jamais, dans leur mouvement, d’autre lieu que le rapport de ce mouvement
à un autre. Il n’est que logique, par conséquent, d’affirmer que ce
n’est point dans la représentation d’un Copernic ou d’un Einstein, mais
bien plutôt dans la vision d’un Ézéchiel que le nombre atteint la
misérable somme de sa réalité. Car dans ce lieu de lumière, qui lui-même
encore n’est situé que dans sa relation à l’insondable unité, la
division première est du moins provoquée par le Mouvement initial,
lequel est jaillissement du sang hors du lieu seul réel de
l’instantanéité. Et le résultat de cette division nous donne un nombre
dont les trois éléments: espace, temps, matière, enfermés dans l’unité
Mouvement, sont la correspondance directe des nombres supérieurs,
complément du septenaire cosmique, savoir, la Trinité céleste Espace,
Temps, Substance, dont le contenant n’est plus l’unité du Mouvement,
mais celle de l’immobilité dans l’instantanéité, que nous avons essayé
de rendre sensible dans l’image d’une rotation à vitesse infinie. Il
serait d’ailleurs superflu de souligner ce qui subsiste encore
d’humain et de sensoriel dans cette conception d’une trinité
Espace-Temps-Substance enclose dans l’unité immobile et indivisible. Ce
n’est là, évidemment, qu’une misérable figure, quelque chose de fort
semblable au fameux hyperespace tracé autour de la sphère de notre
espace solide récemment enrichi par les mathématiques d’une quatrième
dimension et défini, depuis 1916, dans l’Épître à Storge, comme
métaphysiquement inséparable du temps et de la matière dans le
Mouvement. En nous, l’intelligence de l’unité et de l’instantanéité dort
son sommeil d’éclipse. Le sang, mouvement primordial, jaillissement dans
l’instant universel, voyage dans les ténèbres, mais non pas dans le
froid. La chaleur du Soleil de la Mémoire subsiste; la lumière seule est
absente. Encore la densité de cette nuit intérieure n’est-elle pas si
impénétrable qu’un rayon furtif ne s’y puisse frayer un chemin jusqu’à
l’œil médian; car si tel était le cas, nous ne connaîtrions ni la
pseudo-intuition du génie, ni l’illumination des mystiques, ni
l’admirable sagesse des enfants, confidents primitifs des animaux, des
plantes et des pierres. Et l’émission même de la semence, ce débile
reflet du jaillissement initial dans l’instantanéité, s’accomplirait
dans une insensibilité complète et au sein d’un décor cérébral plus
infâme encore et plus barbare. Mais si le souvenir de l’unité est quasi
éteint (ce que la Bible figure par le péché d’Adam, l’exil du paradis,
la confusion des langues et les esclavages d’Égypte et de Babylone),
celui du premier nombre divisible, représenté par le sang lui-même, a
conservé presque intacte sa fraîcheur, et c’est par quoi devint possible
le présent miracle de la substitution d’une vision directe et une du
Mouvement au concept triparti espace-temps-matière. Il serait même
permis d’avancer que l’oblitération, dans la conscience cosmique, du
concept de l’unité originelle, oblitération inévitablement suivie d’un
assujettissement de l’esprit à la première quantité divisible, matrice
des nombres deux et trois, a suscité, en même temps que la
représentation tripartie du Mouvement, la formation duplicative du
langage, telle que nous la constatons chez le sauvage et chez l’enfant.
Que ne suis-je en possession, dans cet acte ingrat d’écrire, de l’idiome
que j’entendis résonner dans mon logis au retour d’un saint pèlerinage,
et qui sommeille dans ce sang mélancolique et épais où la seule oraison
libère les fontaines de soleil! Quelque misérable que soit cependant mon
langage, accueille avec amour, ô mon fils, ô Affirmateur, les quelques
rares vérités qu’il te transmet à travers les âges. Car je me suis
ouvert à toi dans un grand saisissement, comme lorsque touché par
l’amour à un âge déclinant, on se sent fondre tout à coup, tête et cœur,
en irrésistible tendresse: et autour de vous, un vent des plus beaux
jours passés court sur la jeune tristesse des fleurs. Et pouvais-je,
dis-moi, te parler autrement que comme un père lui-même éternellement
enfant dans la divine instantanéité du monde? Reconnais le serviteur du
Maître, ô toi qui depuis les jours d’Adam consumes ta vie à troubler les
eaux de ta mémoire d’une sonde qui jamais n’en atteint le fond. Ta vue
s’arrêtait à la fenêtre murée d’astres; je t’ai touché le front entre
les sourcils. Tu sais maintenant quel spectacle se déploie derrière la
cloison éblouie de ta cécité. Ton corps était immobile et insensible: je
t’ai rendu le Mouvement et te voici espace, temps, matière. Tu étais
comme séparé du monde extérieur, ne le saisissant que dans le nombre:
j’ai eu pitié de toi, mon enfant, j’ai agi envers toi selon la coutume
des Maîtres; j’ai substitué aux _nombres_ des _objets_. Et maintenant, ô
Héros par la pensée et la science, avec moi prends ton essor vers
l’Unité, car je t’ai rendu les deux Oraisons--tes ailes.
IV
TURBA MAGNA
Il l’accompagne, lié à son char aux milliards de roues, dans sa
poursuite vertigineuse du Lieu.
Nombres.
Le mouvement est antérieur à la chose qui se meut. Le mouvement,
matière-espace-temps, est déjà la chose. Et cependant, il est antérieur
à la chose. C’est là l’assise nouvelle de toute la métaphysique de
demain. L’espace-temps n’est pas le lieu du mouvement; il en est la
création, la matière. Nous ne connaissons pas d’autre matière que
l’espace et le temps. L’univers est depuis alpha jusqu’à oméga matière.
Il l’est, non pas en opposition à l’esprit--misérable concept
humain--mais bien par cela qu’il est lui-même pensée, c’est-à-dire
mouvement. Les éléments de la pensée, quels sont-ils? espace, temps et
matière. Cet espace, ce temps et cette matière, où les trouvons-nous?
dans le mouvement. Quelque chose se meut, donc quelque chose pense; donc
je suis. Nous voilà loin de Descartes. Reconnaissons cependant que le
clair Descartes était bien près du vrai, de même que le grand Pascal
avec son point animé d’une vitesse infinie. Honneur à la France, pays de
cristal, patrie de la pure raison! Quelque chose se meut, donc quelque
chose pense, donc je suis. Eh bien non, ce n’est pas cela encore. Ce
«quelque chose» nous arrive trop tôt. Le mouvement est avant la chose.
C’est grâce au seul mouvement que la chose est. Car la chose est espace
et temps donnés par le mouvement. Avant la chose, il y a donc le
mouvement. Mais avant la chose il n’y a rien; et cependant le mouvement,
qui est matière, espace et temps, est déjà la chose. Et il faut entendre
qu’il l’est par _antériorité_, donc, pour ainsi dire, en soi. Quelque
effort toutefois que nous fassions, vers de terre que nous sommes, cette
antériorité du mouvement demeure, dans notre représentation,
contemporaine du Rien. Avant la chose il existe donc une simultanéité,
une instantanéité plutôt de _l’être_ et du _non-être_, du rien et du
mouvement qui est déjà la chose. Nous arrivons de la sorte, grâce à la
découverte d’une méthode physique ignorée avant notre Épître et sœur
jumelle de la Relativité généralisée, à la connaissance d’un état
primordial de la chose, d’un état antérieur à la séparation du Oui
d’avec le Non. La reconstitution mécanique, au moyen de notre Novum
Organum--seul digne de ce nom--de cet état initial obscurément entrevu
par Kant dans ses antinomies, vient confirmer l’exactitude de la
touchante théorie, exposée par Lessing dans son «Éducation du genre
humain» et d’après laquelle toute connaissance révélée finit par
s’imposer scientifiquement une fois parcouru le cercle prescrit de son
évolution, Dois-je ajouter que la vérité que j’apporte ici est vieille
comme le monde et que seule est nouvelle la voie par laquelle j’y suis
parvenu? N’as-tu pas déjà salué dans mon Mouvement, que j’identifie avec
le Sang et qui est ensemble préexistence et coexistence dans
l’instantanéité, Hesed, amour constructeur du monde, et le désir
lumineux dans le Rien de Jacob Bœhme, et aussi ce merveilleux «acte» que
Gœthe, dans la première partie de _Faust_, substitue magistralement au
Verbe? Le mouvement, unité de l’espace-temps-matière, est donc la chose;
et cependant, en raison de son antériorité, il coexiste avec le Rien
dans le cadre de l’instantanéité. Car, depuis l’obscurcissement du
Soleil de la Mémoire, l’homme n’est plus que l’enregistreur d’un
mouvement qu’il coupe automatiquement en trois tronçons, passé, présent
et avenir, et ce passé, ce présent et cet avenir servent en quelque
sorte d’alphabet en relief à sa pensée d’aveugle, de dispositif et de
rail à son rigide langage, et de canal à la circulation de son sang dans
le monde triparti et non-situé de l’espace, du temps et de la matière.
Dans la Réalité, l’acte s’accomplit d’une tout autre manière: là, tout
ce qui fut, tout ce qui est et tout ce qui sera arrive au même instant
unique. Voilà pourquoi l’antériorité inconcevable, absurde du mouvement,
trouve une confirmation dans les nouveaux rapports établis par la
Relativité généralisée entre l’espace-temps-matière et les champs de
gravitation. Le mouvement cesse et tout contenant s’évanouit. Le
mouvement est son propre lieu (relatif); qu’il s’agisse d’hier,
d’aujourd’hui ou de demain, ce que nous appelons notre pensée retombe
toujours dans la même préexistence du mouvement en coexistence avec la
chose dans le Rien. Et ce Rien lui-même, contemporain du Mouvement dans
l’instantanéité, n’offre qu’une pauvre nourriture à notre faim
d’_immobilité_, comble qu’il nous apparaît par avance du fait de sa
coexistence avec le mouvement, c’est-à-dire la chose. La dernière cime
accessible est déjà sous nos pieds, et qu’apercevons-nous d’autre que
notre propre mouvement? Contemple, contemple, mon enfant, ce sang
cosmique qui est le tien: éternellement il se donne la chasse à
soi-même, attiré qu’il est par l’appât du Lieu; mais son antériorité
court plus vite que lui. Il n’y a partout que désespoir et abîme! Car si
un point A trouve dans l’infinitude des descriptibles de l’Épître une
apparence de situation dans son rapport au point B, c’est à cause
seulement qu’il est mouvement, tout de même que B. Et c’est uniquement
parce que les choses sont mouvement qu’il existe en nous une idée de
diversité: le soleil est un certain mouvement que nous appelons soleil,
et le cœur est un autre mouvement que nous appelons cœur; il en est de
même de l’herbe, du nuage, de l’or, de l’excrément et de la femme, bref,
de toute chose tombant sous le sens, que celui-ci soit physique ou
mental: car c’est pareillement la seule fluence du sang qui détermine
chez l’animal doué ou non de langage les divers caractères de race ou
d’individualité. Chasser le plomb vers l’or ou l’Adam vers le Christ,
qu’est-ce donc, sinon capter et poser en son lieu, par le moyen d’une
science propitiatoire, un mouvement qui circonscrit la chose tout en
demeurant lui-même non-situé? Le Grand Art est de toutes les activités
humaines, la seule raisonnable et naturelle. Son corps voyage avec la
science, sans que toutefois son esprit s’éloigne de la belle demeure aux
solides fondations du Père et de la Mère. Il se meut comme la Balance
dont le but éternel est l’Immobilité. Les deux plateaux, Amour et
Vérité, sont suspendus à la main du Seigneur notre Justice. Cette humble
et obéissante toute-puissance, nous l’avons perdue en abandonnant la
terre ferme de l’adoration pour le mirage d’une infinitude de points
mobiles qui, loin d’être la _matière_, ne sont que le _langage_ de
l’anatomie descriptive de l’univers. Mon enfant! il n’y a que désespoir
et abîme. Mais dans ce désespoir, quel héroïsme, et dans cet abîme,
quelle affirmation!