Ai-je besoin d’ajouter que l’époque qui me voit souffrir comme jamais

n’a souffert cœur mortel, est la plus sotte et la plus vile de toutes,

époque de mouvement qu’elle est dans tous les domaines, amour, art,

science, politique? Je ne veux pas m’étendre sur un sujet si peu fait

pour moi, si indigne de mon caractère et de mon génie. Et pourtant,

j’aime et j’admire mon époque, et je remercie mon Maître de m’y avoir

jeté: car surabondance de mouvement est putréfaction et source de _vie

nouvelle_.

J’ai écrit ces pages pour toi seul, mon fils dans un lointain avenir.

Ars Magna est une Pyramide large à sa base et qui va se rétrécissant.

J’ai donné à mon Grand’Œuvre le moins d’étendue et le plus de poids

possible, sans chercher à me faire entendre de l’élite agitée de ces

siècles de Turba, donc de putréfaction: car nos grandes guerres

politiques et sociales sont les terribles charrues, notre conception de

l’amour est le fumier et notre science la graine amollie que le soleil

du renouveau n’a pas encore fait germer.

O Mouvement, ô Sang jailli dans le Fiat divin, quand je t’ai maudit,

j’étais moi-même un battement du cœur du Maître! Maintenant, mes pieds à

nouveau solidement s’appuient sur la terre ma mère. Je veux vivre, vivre

et agir pour les hommes, mes ennemis.

Réveille-toi, Cosmos, répands-toi à travers les milliards de voies

lactées tes veines, ô Sang magique jailli du cœur du Maître! O vie, ô

sainte vie, apparais, immense et splendide, dans la profondeur de

l’ombre. Heure bénie! le jour de la terre, brutal comme l’homme et

menteur comme la femme, ferme sa vue d’océans et de mers, et le regard

de la sagesse tombe d’une myriade d’yeux sur mon âme dorée. Ma vérité

nocturne se réveille; je suis libre, libre! Je ne suis plus un lâche

créateur d’illusions; je ne me donne plus la comédie de purifier la

chose terrestre que j’aime par faiblesse. Je suis libre! C’est comme si

j’étais mort. Salut, univers, mon amour!

V

LUMEN

1. Quoi, mon fils heureux! tu as aimé de folie et compassion une femme

née comme toi de l’argile anxieuse, et tu me dis que tu n’entends rien à

mon langage?

2. Viens, le sacrifice de la nuit s’allume au-dessus de nos têtes. De

moi à toi l’antique souffrance se fera comprendre de l’antique

souffrance.

3. Par delà le Rien, objet du suprême désir, celui-là qui est moins que

rien, étant antérieur à l’antériorité du Mouvement; celui-là qui est le

plus étranger, le plus inconnu parmi les objets extérieurs, mais qui est

intérieur aussi, terriblement.

4. Celui-là frappe la pierre espace-temps tombée du Lieu et en tire ces

grandes étincelles pour éclairer la face de vierge et de mère de son

amour.

5. Un de ces brandons soufflés par l’incendie de l’univers, le soleil

jouet de nos jours, vient de s’envoler si loin dans le néant du ciel,

que tu ne l’aperçois plus. La forêt et ses oiseaux sont un même nuage de

sommeil.

6. Que savons-nous encore de celui-là qui est moins que le Rien de ton

plus haut désir? Ceci, mon fils: qu’il a soufflé pareillement à

l’origine des choses--entends par là ta vraie naissance.

7. Un luminaire amant de ta pensée, laquelle est Sang, brûlant mariage

du feu et de l’eau et leur fluence, partant espace et durée.

8. Et une affirmation qui est le fond de ton vertige clame en toi depuis

l’éternité de ta Mémoire que le soleil diurnal qui est pourtant ton pain

n’est qu’une pauvre allégorie.

9. Et que la dernière vérité solaire est en nous, bardée comme Raphaël

de lumière immobile, donc seule située.

10. Quand de la plante des pieds à la frisure du poil follet tout ton

être frémit du son: Oui! alors le lieu fixe du cosmos émerge des eaux

courantes de la pensée.

11. Quel lieu de magnificence c’est là, mon enfant! Le feu et l’eau s’y

copulent et fondent en une immobilité d’or: alors tout est

instantanéité, totale Mémoire!

12. Et quelqu’un crie en nous--mais à briser l’espace:--Moi! Et ce Moi

n’est plus notre orgueil loqueteux, mais l’Etre premier et un, cœur

immobile de Lumen. Et ce Moi, on ne sait plus s’il s’abîme en nous ou

s’il nous aspire.

13. Alors les noires glandes à venin de la vie se vident dans nos mains

et le bâillement de la tombe s’achève en hilarité.

14. Jette la vue autour de toi, mon enfant. Comme tout est bon et

simple. Tout cela, toute cette matière, mais c’est ton propre sang, et

ce sang est mouvement, donc temps et espace.

15. Ton cœur est un soleil anatomique propulseur de ton microcosme

sanguin, comme les grands Soleils sont les pères et les bergers des

systèmes.

16. Telle est la raison pour laquelle les Maîtres mes amants ont marié

le feu et l’eau dans la chaleur organique, les liant par le doux anneau

centré de l’or.

17. Et si le cerveau, dans leur tendre babillage, est devenu Lune

hermétique, ce n’est pas seulement par analogie de couleur.

18. La pensée n’est que la feuille détachée de l’arbre de la

sensitivité, le cerveau n’est que le satellite du cœur. Il ne fait que

recevoir, philtrer et restituer la lumière d’affirmation que lui envoie

le cœur dans sa spirituelle radiation.

19. Lune et cerveau sont récepteurs et ordonnateurs de lumière. Ils

humanisent le surhumain, rendent accessibles à nos yeux fragiles le dieu

aveuglant.

20. Les silences des vieux Maîtres se font parole dans ma bouche. Car

l’heure de la Relativité a sonné! Et les instruments fouilleurs sont

dans nos mains. Le jour des symboles n’est plus. Tout est accompli.

21. Les veines de la crucifixion sont taries, le grand œuvre d’expiation

est accompli. Nous entrons dans la seconde innocence, dans la joie

méritée, reconquise, consciente. La Mathématique est sanctifiée.

22. La trinité Matière-Espace-Temps, matrice de la multiplicité

non-située, nous l’avons saisie à la gorge dans l’unité vive du

Mouvement.

23. Tout cela, même ceci sous ma plume folle, est encore reflet,

cerveau, lune. Mais le moment éternel du Soleil de la Mémoire lavé dans

le Jourdain d’humilité nous va saisir, et cette instantanéité divine

nous conduira en la céleste Chanaan, la seule terre située.

24. L’immobile Empyrée de Dante mon père, la sphère pure retombée dans

l’unité originelle par la consécration du nombre Dix.

25. O mon épouse Renaissance au grand visage de France et d’Égypte!

toute cette science me vient de toi, car tu m’as appris la charité en

m’enseignant la confiance.

26. En m’imposant la confiance, à moi contempteur dans un monde amer, oh

amer! Amer à tel point que le seul don d’argent de mâle à femelle ou de

femelle à mâle y atteste la sincérité du demi-amour et scelle de volupté

et de rancœur l’acte de la terrestre union.

27. _Liber Paramirum_ (que tu m’as fait connaître, ô Compagne), _Liber

Paramirum_ nous brûle le cœur en parlant de la mort. Combien m’apparaît

pur et clément cet arrêt du cerveau et du cœur, au regard de la Turba

Magna notre vie, sifflement de la faux contre le silex.

28. «Horrible, atroce vie! Sexe ouvert à tout venant, comme sébile de

mendiante, et cœur fermé au pauvre comme Royauté dans tous les temps.

Miel noir de la trahison coagulé en cire épaisse sur une poignée de

dards arrachés.

29. «Visages fuyants, vus comme dans un battement d’ailes immense et

bref de lumignons de fin d’orgie, et tout décomposés par l’anxiété,

bandée à se rompre, de la luxure adultère. O maison non d’amour, mais de

passades!

30. «Ma fière passion si longtemps pourchassée et transpercée et

déchiquetée! Ah! que l’unité divine, telle une corde de supplice,

enserre enfin ces membres et organes étrangers que je suis.

31. «Prince de la Paix, affirmateur ruisselant de sueur sous les

oliviers! j’ai cherché, j’ai attendu, j’ai renoncé. La plus pure, la

plus fidèle au son de l’or tressaille comme la vipère.

32. «O mer déserte et déchaînée! Les futailles, dans la cale, sont

épuisées, ma vie est restée seule et sans eau douce; j’ai étendu mon

esprit comme une voile de naufragé; mais le nuage passe, je ne reçois

pas le baptême de nature. Et voici qu’une nuit de cosmos altérés

s’allume dans le vide désespoir.

33. «En haut, en bas, partout un grouillement. La fureur du Mouvement

nous possède; un règne de la vitesse et de la trépidation sur terre et

sur eau et dans les airs; et cette chose qu’ils nomment le «féminisme»,

agitation douloureuse et stérile de grands nymphéas jaunes et blancs,

révolte contre l’époux, maître d’une science vide d’oraison, et polygame

par débilité nerveuse.

34. «Pullulation des nationalités, ouragan de guerres conscientes,

poésie et art rythmés par les moteurs, sténographie mentale. Voilà où tu

m’as jeté, Dieu jaloux, dans un vomissement de furieux mercure.»

35. Telle était, hier encore, ma prière du matin, de midi et du soir.

Mais, aujourd’hui, une compagne de service chemine dans mon ombre, à moi

fils du Cosmopolite errant. Et je sais que surabondance de mouvement est

putréfaction d’où s’élève un jeune blé revivifié.

36. Et écoute encore cet enseignement de charité que j’ai reçu de

Renaissance ma Compagne. Que l’Épouse, Mère virginale de la vie, l’élève

jusqu’à ses genoux tout saignants du Calvaire.

37. Mes frères de ce temps, ces Caïn que mon Maître m’ordonne de chérir,

ne se sont jamais encore élevés au-dessus de notre mince atmosphère.

38. Toutefois, ils affirment superbement qu’à celui qui en sortirait, le

soleil apparaîtrait non pas jaune ou rouge, mais bleu, électriquement et

glacialement bleu dans un espace funèbre éclaboussé d’univers blafards.

39. S’il en est vraiment ainsi, quel enseignement de charité ne nous

donne-t-il pas, ce scientifique soleil qui, en traversant notre

atmosphère humanisée par notre respiration aimante et anxieuse,

redevient le doux Sol des pieux laboratoires de jadis.

40. Car il se revêt de chaleur dorée et chantante; et, non content de

nous nourrir de pain et de vin, il pénètre en rayons perforants et

secrets jusqu’au grand cœur d’enfant de la terre.

41. Et il y mûrit l’Or incorruptible et curatif de la divine Charité, le

mielleux métal, sécrétion des abeilles archangéliques, l’or que ne

captera jamais, sans le secours de l’Ave et du Pater, aucune entreprise

synthétique.

TABLE DES MATIÈRES

Pages

Avertissement 7

Épître à Storge 9

Memoria 33

Nombres 47

Turba Magna 59

Lumen 69

Imp. des _Presses Universitaires de France_. Paris

Ars magna · 第 3 / 3 段