Mais, vous, Storge, vous savez maintenant que cette matière

O. V. DE L.-MILOSZ

ARS MAGNA

ÉDITIONS ALICE SAUERWEIN

Dépositaire général

LES PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE

49, boulevard Saint-Michel, 49

PARIS 1924

A

RENAISSANCE

AVERTISSEMENT

L’«Épître à Storge», la première partie d’_Ars Magna_, a été composée en

1916 et publiée en janvier 1917 dans la _Revue de Hollande_.

L’auteur ne connaissait à cette époque ni les théories de M. A.

Einstein, ni même le nom du grand mathématicien. Cependant, par une

coïncidence assez troublante pour mériter l’attention des hommes de

science, l’Épître, fruit de méditations essentiellement métaphysiques

sur le mouvement, renferme toutes les conclusions d’ordre général tirées

de la théorie einsteinienne par ses commentateurs, l’espace, identifié

avec la matière, y étant représenté comme un solide, le temps comme une

quatrième dimension, et l’Univers comme un corps illimité mais fini,

dont les éléments ne se laissent situer que dans la relation qui les lie

les uns aux autres.

Dans les quatre poèmes suivants, «Memoria», «Nombres», «Turba Magna» et

«Lumen», l’auteur développe sa thèse du point de vue de la biologie et

de la mystique, en la rattachant aux doctrines hermétiques ainsi qu’à la

philosophie pythagoricienne.

I

ÉPITRE A STORGE

Certain jour d’été de l’année mil neuf cent seize, comme j’étais étendu,

à quelque distance de vous, Storge Androgyne, sur le rivage éblouissant

d’une mer moins vaste, moins perfide et moins multiforme que ma douleur,

soudain, et tout au fond de moi, j’entendis votre voix qui

m’interrogeait: mais qu’est-ce donc, enfin, que tout cela? mais que nous

veut donc tout ceci?--Alors je tombai dans une méditation profonde, et

des vérités me furent révélées, et le sens intérieur de mainte vision

ancienne s’offrit sans voile à l’omniscience de mon amour.

Du premier au dernier mouvement de notre vie physique et mentale,

Storge, toute chose de ce monde naturel où nous sommes pour quelques

jours se laisse ramener à une nécessité unique de situer. Nous

n’apportons, à la vérité, ni l’espace ni le temps dans la nature, mais

bien le mouvement de notre corps et la connaissance, ou, plus

exactement, la constatation et l’amour de ce mouvement, constatation et

amour que nous appelons Pensée et qui sont l’origine de la science

première et fondamentale de situer toutes choses, en commençant par

nous-mêmes. L’espace et le temps semblent avoir été préparés de longue

main pour nous recevoir; cependant, toutes nos inquiétudes nous viennent

du besoin de situer cet espace même et ce temps; et l’opération mentale

par laquelle, faute d’un autre lieu ou contenant imaginable, nous leur

assignons une place en eux-mêmes, en les multipliant et divisant à

l’infini, n’ôte rien de ces terribles angoisses,--de ces angoisses

d’amour, Storge,--qui nous poursuivent jusqu’aux confins de la Vallée de

l’Ombre de la Mort.

Le sentiment obscur qui accompagne notre première apparition épeurée

dans la nature ne peut que ressembler à celui qui se saisit parfois si

brutalement de nos réveils en sursaut après les torpeurs d’après-midi

profondes et sans rêves, au fort de l’été. L’oubli du temps et du lieu

nous jette alors dans une épouvante et une tristesse sans nom, et c’est

moins dans l’engourdissement des organes que dans ce besoin, le premier

et le plus tyrannique de tous, de tout situer dans un espace et dans un

temps, qu’il faut rechercher les causes profondes de cette

indéfinissable oppression.

On pourrait dire de la contrainte où nous sommes de situer toutes choses

(et jusqu’à l’espace et au temps dans lesquels nous situons) qu’elle est

la première dans l’ordre des manifestations mentales de notre vie. Il

n’est, à coup sûr, ni pensée ni sentiment qui ne dérive de cette

activité essentielle de l’être. Les premiers mouvements de notre esprit

dans la reconnaissance du monde environnant lui sont aveuglément soumis.

Plus tard, nous la retrouvons sous les mêmes traits de dominatrice dans

la géométrie et les sciences naturelles; son règne embrasse jusqu’aux

abstractions extrêmes de la philosophie, de la religion, de la morale et

de l’art; le bien, le mal, l’amour, les conflits du vrai et du faux, la

réceptivité de la Révélation, l’oubli, l’état d’innocence,

l’inspiration,--toute notre progéniture spirituelle nous réclame son

héritage de terres merveilleuses, et l’obtient; et c’est encore la

vieille nécessité de situer toutes choses qui étend son sceptre sur ces

contrées délicieuses ou terribles: l’Est des Anciens, les Enfers, le

Saana, l’Armaggedon, la Pathmos du Boanerge, le Lethé, l’Arcadie, le

Parnasse--et d’autres, et une infinité d’autres encore.

Par la première pensée je constate mon mouvement et, ce faisant, situe

déjà les choses dans le temps et l’espace; et, par la seconde, je fais

effort d’embrasser, donc de situer, l’espace et le temps même où j’ai

posé toutes choses. Et alors je m’aperçois que mes deux notions extrêmes

du monde naturel, celles de l’infiniment grand et de l’infiniment petit,

découlent directement de cette contrainte où je suis de situer en lieu

sûr toutes choses. Car, comme on ne situe un objet que par rapport à un

autre, mon ignorance irrémédiable d’une correspondance de l’espace et du

temps m’ordonne de leur assigner une sorte de place en eux-mêmes, en les

étendant l’un et l’autre à l’infini. Et ma répugnance à m’arrêter sur un

indivisible provient de la même nécessité de situer à tout prix: car un

dernier divisible a encore besoin de quelque place, et il n’en peut

trouver que dans la divisibilité des moitiés que je supposais sans

étendue.

Mon idée de la matière, fondement de toutes les idées naturelles, est

donc indissolublement unie à l’apparence de situation qu’un pouvoir

purement théorique de multiplication et de division à l’infini me permet

d’assigner au temps et à l’espace. Otez cet amour du mouvement et cette

folie du rythme de mon cerveau, et vous en ôterez du même coup l’idée de

la matière. Car, si je cesse de multiplier et de diviser à l’infini, je

perds toute notion du lieu où je m’étais placé, je ne situe et n’imagine

plus le monde naturel en lui-même, comme je faisais en multipliant et

divisant. Si bien que, le recul éternel des limites dans l’immense et le

minime une fois ôté, tout est ôté, et jusqu’à l’idée de la matière.

Mais direz-vous, nous n’avons que faire ici de la matière; la

multiplication et la division à l’infini ne se rapportent qu’à l’espace

et au temps. A coup sûr; mais le temps, l’espace et la matière nous sont

donnés non pas séparément, mais en un seul bloc dans la loi du

mouvement. Nombre de penseurs ont fait effort, sans doute dans un faux

esprit de simplification, de séparer l’image du contenu de celle du

contenant, ou l’idée de la matière bornée de celle de l’étendue sans

fin. Quelques-uns ont même poussé leur puérile témérité jusqu’à

sectionner l’espace infini irréductible en deux parts, dont l’une

renfermerait, selon eux, la matière cosmique et l’autre les seules

«ténèbres extérieures». Ils nous ont laissé l’espace illimité et nous

ont rationné la matière, estimant sans doute l’infini de l’un plus

aisément concevable que l’infini de l’autre. De grands esprits et de

belles imaginations ont donné de toute volée dans le panneau. Je ne puis

élucider ici les causes profondes de cette aberration. Elles sont

spirituelles, et formeraient, dans cette lettre entièrement consacrée à

la matière, une digression trop longue. Je constaterai seulement que

l’espace vide des partisans d’un univers fini ne forme, avec sa

particule d’espace comblé, qu’un seul illimité, puisque toute

interruption, d’ailleurs inimaginable, dans l’étendue, serait elle-même

espace conjonctif. Or l’infini, résultat extrême et éternellement fuyant

de multiplications et de divisions théoriques, demeure stable dans

toutes les opérations; car, quel que soit le multiplicateur, le produit

est infini, tout de même que le quotient, indépendamment du diviseur;

car un quotient déterminé, multiplié par le diviseur, ne restituerait

pas un dividende infini. Ce qui revient à dire, d’une manière générale,

que l’infini n’a pas de parties, ou, en accordant les termes avec ceux

de la proposition Eurêka, que toute partie de l’infini est infinie en

soi. Or, l’espace reconnu contenant se trouvant être particule de

l’espace infini supposé vide, il est, en soi-même, infini; et, ainsi, le

monde de la matière est infini, ou, pour parler avec moins de

présomption, notre représentation humaine d’un univers de matière est

bien conception d’un univers de matière illimité.

Dans «l’Amour conjugal et ses chastes délices», «Dieu, la création et

l’Homme», «La Vraie Religion Chrétienne» et «l’Apocalypse Révélée», le

père de la science moderne, le conciliateur de la raison et de la foi se

plaît à remémorer les terreurs où le jetaient, dans sa jeunesse, ses

considérations sur la création de l’espace et du temps; et, par là, il

semble reconnaître que la création de l’espace et du temps précédait,

dans sa représentation, celle de la matière. Mais l’idée de la matière

ne découle pas de celle de l’espace et du temps. Tout est donné en bloc

dans le Mouvement; il y a simultanéité et identité absolues. Et, par

toutes les fois que l’on fait de la matière universelle le sujet de sa

méditation, il est prudent d’écarter autant que possible l’image

troublante des espaces interstellaires. Ces étendues ne sont rien autre

chose, par rapport à l’infinité des descriptibles matériels, ou même à

l’immensité du ciel sidéral partiel offert à notre observation, que des

interatomiques; et, dès que nous les situons dans l’immesurable

universel, elles deviennent pure apparence. Je sais, dans notre pauvre

ciel astronomique, deux étoiles singulièrement brûlantes, deux

confidentes fidèles, belles et pures, et que je croyais séparées de leur

ami par des distances inimaginables. Or, l’autre soir, un grand papillon

de nuit étant tombé de la lampe sur ma main, j’eus la tendre curiosité

d’interroger ses yeux flamboyants...

L’illimité est l’ennemi des échappatoires. Il lui faut la sagesse de

l’affirmation totale ou la folie de la négation absolue. Il m’est libre

d’assigner des bornes à la matière aussi longtemps que je situe un objet

seulement par rapport à un autre, dans un espace d’agencement ou

d’orientation; mais aussitôt que je suppose un total absolu de matière,

ce n’est plus par opposition à un objet et dans un espace descriptible,

mais bien dans l’immesurable, dans ce que j’appelle l’espace pur, que je

lui assigne sa place; et là, toute détermination s’évanouit. Posé

mentalement dans cet espace pur, l’infinitésimal de matière comble

l’infini de l’étendue.

Or la pensée, ou l’acte par lequel nous situons toutes choses, n’est, à

son origine, qu’une connaissance, ou, comme nous l’avons définie plus

haut, qu’une constatation et un amour du mouvement; elle est donc

indissolublement unie au mouvement de l’univers. La fixité même des

corps que nous appelons inanimés n’est qu’apparente, associée qu’elle

est étroitement au mouvement propre des objets et des mondes

environnants; car tout ce qui est corps est corps de la matière

universelle, et cette matière est inséparable du mouvement de l’espace

descriptible. Grâce à la simultanéité du mouvement et de la

constatation, un sentiment obscur de l’universalité de ce mouvement

devait déjà nous remplir dans les époques où, par rapport au cours du

soleil, la terre était considérée comme un centre fixe; et les

découvertes de Copernic ne sont peut-être, comme toutes les autres

découvertes humaines, que des confirmations mathématiques d’une

immémoriale connaissance intuitive retardée par l’immuabilité de

l’apparence ou étouffée par quelque scrupule religieux analogue à celui

qui, dans la Chrétienté, tirait origine de l’interprétation littérale

d’un passage purement spirituel des Écritures. Cette prescience du

mouvement universel a, sans doute, favorisé pareillement les progrès de

l’électro-dynamique contemporaine. Quand donc je situe, dans l’étendue

descriptible, un objet A par rapport à un objet B, je détermine

simplement la ligne d’un mouvement A par opposition à celle d’un

mouvement B. Or, nous savons, à présent, que cette étendue descriptible,

ou espace d’agencement et d’orientation, est l’infini même, puisque nous

avons établi l’identité de l’espace pur et de la matière. Il nous reste

donc à examiner les relations de cet infini de matière avec nos lois du

mouvement, sans jamais perdre de vue que ce que nous venons d’arrêter

pour l’espace s’applique avec la même exactitude à l’idée du temps; car

l’origine de la pensée est dans la constatation du mouvement, et

celui-ci est non seulement uni au temps par un lien indissoluble, mais

encore apparaît, à qui le considère avec amour, comme la matière même de

la durée. Le mouvement pourrait aussi être défini point d’intersection

des parallèles du temps et de l’espace dans l’illimité; car la

reconnaissance de la similitude de la matière et de l’étendue sans

bornes contient déjà une identification de l’infini et de l’éternel.

Situer un corps dans l’étendue descriptible, c’est en évaluer et

circonscrire le mouvement par rapport au mouvement de quelque autre

corps. Or, nous avons identifié l’étendue offerte à notre expérience

avec l’infini de la matière imposé à notre raison; d’où il semblerait

découler de la façon la plus naturelle du monde qu’une même loi du

mouvement dût régir et l’illimité et le descriptible. Et tel est,

effectivement, le cas, aussi longtemps que nous appliquons cette loi à

la matière universelle considérée dans l’infinité des étendues analogues

à celle où nous situons un corps par rapport à un autre et étroitement

associées, du moins dans notre représentation, les unes avec les autres.

Mais, aussitôt que nous abandonnons cette figure de l’infinité des

espaces d’agencement pour l’idée d’un infini unique, et, par conséquent,

non-situé par opposition à un autre, la loi perd son universalité et

l’illimité se révèle à notre raison dans toute la terrifiante majesté de

l’_absolu repos_. Ceci, au point où nous en sommes, est déjà à entendre

dans les deux sens, celui de l’infinité des descriptibles considérés

dans leur ensemble, aussi bien que celui de l’infini unique: car,

quelque effort que nous fassions de situer un corps dans une étendue

descriptible par rapport au mouvement d’une infinité de corps, ou un

espace descriptible--un ciel sidéral--tout entier par opposition au

mouvement d’une infinité d’autres, le premier et le second perdent

aussitôt le mouvement sans jamais rencontrer le lieu. Et, pour ce qui

est de l’infini de la matière considéré comme un tout absolu et unique,

il ne peut en aucune façon être imaginé courant, se trouvant être tout

ensemble contenant et contenu illimités. Bref, le mouvement et la

situation de la matière sont purement relatifs: réels, au sens humain,

tant que subsiste une relation entre corps; irréels--et irréels au sens

absolu--aussitôt que nous situons la matière dans l’infini.

La spirale ENS, premier simple, premier mouvement, premier point naturel

et génératrice de l’infinité des mouvants n’est donc, elle aussi, qu’une

modification mentale, qu’un certain état d’amour purement intérieur de

la Divinité, puisqu’elle ne rompt l’immobilité de l’Essence que pour

retomber dans l’immobilité de la Manifestation. Qu’il me soit permis,

pour plus de clarté, de comparer l’infini de la matière à l’immobile

image que contemplerait avec amour, dans un miroir fidèle, la Beauté,

ennemie du «mouvement qui déplace les lignes».

Ainsi donc, le Mouvement, cette origine et cette fin de notre pensée; le

Mouvement, ce mystique compagnon de service qui nous a suivis à travers

l’infinité des descriptibles mobiles; le mouvement s’évanouit au seul

nommer de l’Infini. Et quoi de plus naturel? car comment imaginer le

mouvement d’ensemble d’un total de matière qui, par définition, remplit

déjà l’espace illimité, le réalise en quelque sorte, ou, mieux encore,

s’incorpore à l’infini de l’étendue? Et cependant, l’immobilité absolue

de l’ensemble de ce corps unique et parfait, composé d’une infinité de

particules en mouvement, est un martyre pour la pensée. C’est que la

pensée est cet acte par lequel nous situons toutes choses en lieu sûr

par la constatation et l’amour du mouvement, et que l’immobilité est non

seulement une absence de mouvement, mais encore une négation de lieu.

Nous avons appelé la pensée constatation et amour du mouvement. A ce mot

amour, l’ignorance et la grossièreté des époques qui nous séparent du

moyen âge ont prêté plus d’une signifiance puérile ou irrévérencieuse,

et les esprits même les moins faux de ce terrible temps, de ce temps

d’expiation où nous avons l’infortune de vivre, semblent ne vouloir

guère exprimer autre chose, en l’employant, que la passion, le plaisir

ou la curiosité. Mais tel n’est pas le sens que j’attache, moi qui me

pique d’écrire avec l’âme des mots, à ce mot auguste, enchanteur et

effrayant. Il désigne toujours chez moi, l’éternel féminin-divin

d’Alighieri et de Gœthe, la sentimentalité et la sexualité angéliques,

la maternité virginale où se fondent, comme en un brûlant creuset,

l’adramandonique de Swedenborg, l’hespérique de Hölderlin, l’élyséen de

Schiller: l’accord humain parfait, formé par la sagesse attractive de

l’époux et la gravitation amoureuse de l’épouse, la vraie situation

spirituelle de l’un au regard de l’autre, arcane essentiel, si terrible

et si beau qu’il me devint impossible du jour où je le pénétrai, d’en

parler sans verser un torrent de larmes; effrayante et sourde tendresse

dont la hantise exaspère, de la première note à la dernière, et,

peut-être, à l’insu de l’auteur, toute la musique, si peu comprise

jusqu’à ce jour, de Richard Wagner. Au sens universel, enfin,

l’intuition orphique qui nous enseigne à déverser la surabondance de

notre mouvement dans le cœur fraternel de la pierre, à animer le corps

le plus humble, à le poser en son lieu et son temps avec cette tendresse

délicate et cette infaillibilité amoureuse qui nous permettent de situer

en lieu sûr et temps propre le mot et le son dans le poème, le muscle et

le pas dans la danse, le ton et l’accent dans la diction, la ligne

maîtresse de mouvement et de vie en sculpture, la première vibration de

couleur et la dernière en peinture, en architecture, enfin, la pierre et

la solive, dans une harmonieuse et logique répartition de l’effort. Le

rythme est l’expression terrestre la plus haute de ce que nous appelons

pensée, c’est-à-dire de la constatation et de l’amour du Mouvement.

Voilà donc, arrêté en quelques traits rapides, le sens spirituel que

j’attache dans mes écrits au mot essentiel, amour, verbe éternel et

premier de tous les cris. Mais comment concilier le sublime amour d’un

mouvement qui, sans cesse, fait courir en cercle, par les espaces

descriptibles, la matière si harmonieuse et si belle, oui, comment

accorder cet immense amour, cet art et cette science et cette foi

universelle, avec l’inimaginable immobilité de l’infini de la matière

pure? Car il faut à notre amour une matière en mouvement et une matière

qui se laisse étendre à l’infini, et la raison nous donne bien une

matière qui se laisse étendre, mais animée seulement du rythme mental

par lequel nous étendons. En dépit donc de sa réalité de descriptible

identifié avec l’infini, la matière pure n’a, pour tout mouvement et

conséquemment toute situation, que ce que lui peuvent prêter de l’un et

de l’autre un pouvoir purement théorique de multiplication et de

division sans fin, et une création éternellement insatisfaite de

rythmes.

Là-bas, je ne sais où, l’immobile Illimité; ni mouvement, ni lieu; un je

ne sais quoi qui est un total de tout ce qui est, de tout ce que je sais

et de tout ce qui me reste à apprendre; un contenant de tout lieu réel

ou imaginable, et un contenant non-situé; cela même vers quoi je vais,

vers quoi se hâte tout le mouvement de l’infinité des descriptibles; et

qu’est-ce? mais qu’est-ce donc enfin? Un absolu d’immobilité qui passe

ma raison et qui, toutefois, ne la passe pas tellement qu’elle n’en

puisse reconnaître quelque attribut: et ce connaissable unique est

précisément l’inimaginable immobilité. Ici--mais que désigne, ô Storge,

ce mot ici?--une débile raison insatisfaite et révoltée, et un immense

amour: un amour que rien ne rassasie, que rien n’apaise; un pieux amour

de la matière illimitée en éternel mouvement, une folie universelle du

Rythme.

Et gardons-nous, Storge, de perdre jamais de vue que ce qui nous occupe

ici n’est ni le mystère spirituel des affinités, ni la vie mystique et

sentimentale, ni l’inconnu au fond duquel tous nous devons, demain,

tomber; car nous nous entretenons seulement de la matière que nous

sommes, de la matière qui nous environne et de la matière que nous

serons durant de longues, longues années, dans le tombeau. La table à

laquelle je m’accoude, l’encrier où je plonge cette plume, proposent à

mon cerveau tout-mouvement l’insoluble problème. Fils de l’homme, je

n’ai pas où reposer ma tête. Pas de lieu; et certes, il m’importerait

peu de savoir d’où je viens et où je vais; mais je ne sais pas où je

suis, et cependant je suis, moi qui aime! car tout le reste est vanité,

fumée, ombre; mais vous, Storge, qui m’êtes mouvement et lieu, et moi,

votre époux dans cet espace, dans cette matière qui est déjà l’infini et

dans ce temps mesurable qui est déjà l’éternité, nous, nous sommes.

Vous, Storge, et moi, nous sommes; et c’est peut-être en moi de la

démence ou de l’ivresse, mais au sein de cet univers indéfini,

non-situé, je sais un lieu sûr, où la raison ne s’enlise pas, et ce

lieu, c’est mon amour; un seul mouvement aussi, et ce mouvement est

l’inlassable et vide multiplication et division à l’infini,

superposition d’espaces et de temps incessante, sœur spirituelle de la

multiplication sans fin qu’est le poème éternellement insatisfait. Car

jamais science ne déterminera la situation réelle de quelque corps que

ce soit; mais tout corps est situé en lieu sûr au regard de

l’omniscience, et l’omniscience est amour. Toutefois, considérée de

notre point de vue humain, cette détermination purement mystique de lieu

passe et la raison et le sentiment, et ce serait démence que de vouloir

rechercher des preuves à la réalité terrestre de notre vie hors de

l’absolue identité de la matière qui nous revêt et nous environne et de

celle où s’humilia, durant les années de l’Incarnation, le tout-puissant

Amour.

Où rien n’est situé, il n’y a pas de passage d’un lieu à un autre, mais

seulement d’un état--et d’un état d’amour--à un autre; et voilà pourquoi

l’amour se rit et de la vie et de la mort. Je n’aime ni les théories de

l’astral des adeptes, ni celles des mondes spirituels de Swedenborg.

Tous ces pauvres d’amour savent peut-être, obscurément, que rien n’est

situé; mais il leur faut un mouvement et un lieu à tout prix; et,

animant l’absent, ils situent dans le rien. Et ils ont beau dire que

leurs mondes substantiels sont étrangers au temps et à l’espace, et que

le lieu n’y est qu’apparence, ou, encore, que toute réalité y est

création instantanée et correspondance d’un état spirituel; on sent bien

que, demeurant malgré tout soumis à la loi du mouvement, ils situent

leur immatériel en un lieu déterminé par son opposition même à la

matière. Tant il est malaisé de rompre, jusque dans les modes de penser

les plus purs, avec l’habitude de situer A par rapport à B. La doctrine

spiritualiste la plus hostile au matérialisme se garde bien, crainte de

perdre pied, de dévêtir la matière de son mouvement et de la chasser par

là de son lieu: car comment assigner une place à un monde spirituel,

même hors de l’espace et du temps, si on ne le situe par opposition à

l’idée d’une matière déjà assise?

Mais, vous, Storge, vous savez maintenant que cette matière que nous

avons reconnue infinie est un absolu de l’immobilité et qu’elle n’est

située qu’au regard de l’omniscient Amour. Et vous savez aussi que notre

pensée, notre vie dans l’espace descriptible, ô Storge, n’est qu’une

constatation et un amour du mouvement, et que l’expression suprême de

cet amour, en science, est la multiplication et la division de l’infini

par l’infini, et, en art, le rythme sans cesse jaillissant et

éternellement insatisfait. L’instant est donc venu de lever cette

antinomie en vous dévoilant, terrestre tendresse, l’arcane suprême de

l’universel Amour, tel qu’il me fut révélé, à moi votre époux, pendant

que je méditais, la tête dans le sable, sur le rivage ensoleillé.

Où rien n’est situé, il n’est pas de passage d’un lieu à un autre,

Storge, mais seulement d’un état--et d’un état d’amour--à un autre. Dans

l’état actuel de notre tendresse, nous multiplions et divisons à

l’infini, et nous nous abandonnons au torrent furieux du rythme, et rien

ne nous satisfait. Mais nous mourrons, Storge, et nous entrerons dans

cet état béni où multiplication, division et rythme sans cesse

insatisfaits, trouvent le nombre suprême absolu, et la finale immuable,

parfaite, de tout poème. C’est le second amour, Storge, c’est l’Elysium

de Maître Gœthe, c’est l’Empyrée du grand Alighieri, c’est l’Adramandoni

du bon Swedenborg, c’est l’Hespérie de l’infortuné Hölderlin. Il est

déjà ici--mais que désigne, ô Storge, ce mot ici?--oui, et répandu dans

l’universelle matière, dans la matière infinie, donc privée de mouvement

et de lieu. Heureux, l’esprit d’affirmation qui découvre, ici-même,

cette réalité sûre et unique, cette île de Pathmos, terre de la

béatitude, où l’accomplissement du mouvement mental est la

correspondance de l’immobilité de la matière infinie! Car un autre état

d’amour, un troisième, me fut révélé, à moi, esprit infortuné d’orgueil,

de révolte et de négation. Là, la multiplication et la division à

l’infini s’efforcent en vain de remplir une noire et atroce éternité de

terreur, et un rythme insatiable, sacrilège, infernal vous emporte comme

fétu de paille, dans le tourbillonnement et le fracas du chaos de

l’expiation. J’ai visité, mon cher enfant, l’une et l’autre contrée, et

voici la relation fidèle de mon voyage.

Le quatorze Décembre mil neuf cent quatorze, vers onze heures du soir,

au milieu d’un état parfait de veille, ma prière dite et mon verset

quotidien de la Bible médité, je sentis tout à coup, sans ombre

d’étonnement, un changement des plus inattendus s’effectuer par tout mon

corps. Je constatai tout d’abord qu’un pouvoir jusqu’à ce jour-là

inconnu, de m’élever librement à travers l’espace m’était accordé; et

l’instant d’après, je me trouvais près du sommet d’une puissante

montagne enveloppée de brumes bleuâtres, d’une ténuité et d’une douceur

indicibles. La peine de m’élever par mon mouvement propre me fut, de ce

moment, épargnée; car la montagne, arrachant à la terre ses racines, me

porta rapidement vers des hauteurs inimaginables, vers des régions

nébuleuses, muettes et sillonnées d’immenses éclairs. Toutefois, la

singulière ascension ne fut que de courte durée. Bientôt, tout mouvement

cessa et à une assez faible distance de mon front, j’aperçus une nuée

lourde et très dense, qu’en dépit de sa couleur légèrement cuivrée, je

comparai à la semence fraîchement versée de l’homme. Au-dessus du sommet

du crâne, un peu vers l’arrière, apparut alors une lueur comme d’un

flambeau reflété par une eau dormante ou un miroir ancien. Tous mes sens

demeurèrent, durant la succession rapide de ces tableaux, aussi éveillés

qu’ils le sont à ce moment où j’écris; mais je ne ressentais ni crainte,

ni curiosité, ni étonnement. Des régions que je savais situées bien loin

derrière moi jaillit, l’instant d’après, une sorte d’ove gigantesque et

rougeâtre qui, lancé avec une violence inouïe dans l’espace, eut tôt

fait d’atteindre la ligne du front; et là, changeant tout à coup de

mouvement et de couleur, il s’arrondit, se rétrécit, devint lampe d’or,

s’abaissa jusqu’à frôler mon visage, remonta, s’étendit à nouveau,

reprit sa forme ovale de soleil angélique, s’alla placer à une faible

hauteur au-dessus de mon front et me regarda longuement dans les yeux.

Et sous cet astre séraphique, une plaine d’or vaporeux, d’or de Sheba,

s’étendit, enchantement pour ma vue, jusqu’aux confins de ce pays

d’amour. Alors une immobilité parfaite, une immobilité absolue frappa

soleil et nuages, me procurant la sensation inexprimable d’un

accomplissement suprême, d’un apaisement définitif, d’un arrêt complet

de toute opération mentale, d’une réalisation surhumaine du dernier

Rythme. La lettre H était ajoutée à mon nom; je goûtais la paix, oui,

Storge, Storge! je goûtais, moi! une sainte paix, il n’y avait plus dans

ma tête trace d’inquiétude ni de douleur, j’étais prêtre, selon l’ordre

de Melchisédec. Hélas! la vision éternelle et très courte s’évanouit; je

me retrouvai dans mon insupportable logis; mais des ailes puissantes,

ou, plus exactement, des élytres invisibles mais que je devinais

immenses m’éventaient avec un adorable bruissement, et des chuchotements

pleins de fraternelle compassion et entrecoupés de sons de luth

étranges, m’interrogeaient dans un langage inconnu. Au souvenir très

vivant de ce changement d’état survenu en pleine vie physique et

conscience mentale absolue, se mêle l’obscur sentiment que ma

préparation morale ne répondait pas encore à l’importance du phénomène

et que le beau soleil de Sheba n’était lui-même qu’un voile, un dernier

voile, peut-être, que mon indignité n’osa point soulever.

Quelque temps après, la grâce me fut accordée de visiter ma vraie patrie

spirituelle. Ce deuxième voyage s’accomplit dans des conditions fort

différentes de celles du premier; car loin de me sentir parfaitement

maître, comme dans l’expédition précédente, de toutes mes facultés

physiques et mentales, je me trouvais, à l’instant où l’influx dangereux

me saisit, plongé dans un sommeil extrêmement profond. Jérémie, dans le

chapitre XXIII de son livre, établit une distinction des plus précises

entre le premier état de vision pure ou de Pathmos apocalyptique, et le

second, qui est celui de la réceptivité dans les abîmes du sommeil. Une

vaste étendue de lacs obscurs, verdâtres et pourrissants, envahis par

une folie de tristes nymphéas jaunes, s’ouvrit tout à coup à ma vue. Sur

ces eaux stagnantes et désolées comme les yeux des paralytiques, un pont

de fer était jeté, d’une forme hideuse et d’une longueur épouvantable,

et, à l’extrémité de ce pont, après une traversée de millions d’années,

un paysage s’offrit à mes yeux dont je n’entreprendrai pas d’exprimer la

mortelle, l’infernale mélancolie. C’était une plaine immense et déserte,

enfermée dans un cercle hostile et muet de hautes et vigilantes

montagnes. Solitude sans issue, irrévocable condamnation, abandon

extrême; et, dans toute cette satanique immensité, pas un pouce de

terrain qui ne fût recouvert, à en étouffer, d’une herbe jaune,

cendreuse, répugnante, que je comparai, en dépit de sa hauteur

d’arbuste, à la mousse roussâtre et altérée qui ronge les vieilles

pierres sépulcrales. Le soir tomba. Alors un univers de terreur, des

milliards et des milliards de fois plus vaste, plus peuplé et plus

scintillant que notre ciel sidéral, s’alluma au-dessus de ma tête, et le

mouvement, visible à l’œil nu, de ces cosmos tourmentés, était

accompagné d’un bruit odieux, criminel, ennemi de toute méditation, de

tout recueillement. Et le sens secret de tout ce mouvement et de tout ce

fracas était: il faut multiplier et diviser l’infini par l’infini durant

une éternité d’éternités; ni repos, pour toi, ni souvenir, ni amour, ni

espoir; multiplie, multiplie, divise, divise; ces mondes tomberont dans

le chaos, et tu les remplaceras par d’autres; mais tu seras toujours

ici, toujours à cette même place, et tu multiplieras et diviseras. Et tu

sentiras éternellement le dernier nombre, le son suprême, la finale de

ce rythme martyrisant sur le bout de ta langue, et, misérable victime de

ta propre iniquité, ridicule jouet de ton propre orgueil scientifique,

tu feras des efforts désespérés pour rejeter ce dernier nombre, pour le

cracher, pour le vomir: en vain, il s’effacera de ta débile mémoire et

tu retomberas dans le calcul infini, dans le tourbillonnement du rythme

éternel. Alors, du fond de mon épouvante et du sommet de mon

exaspération, je m’écriai: «où est le Maître de ce pays? où est le Roi

de cet affreux Royaume Aven? qu’il apparaisse! lui, il me comprendra,

m’abritera sous son aile noire et froide, m’aimera, me sauvera; car,

s’il est dans cet infini de douleur, de terreur et d’abandon une

créature amie de l’Amour, ce ne peut être que le Prince déchu de ces

Royaumes!»

Des milliards d’affreux regards stellaires se concentrèrent sur mon

visage, un rire de démon illumina la face de l’éternel Mouvant.

«L’étoile du matin cherche l’ÉTOILE DU MATIN, le fils de l’homme appelle

le FILS DE L’HOMME. Tout est accompli. Tout est accompli.» Veuille le

Divin, sourd à mes noires prières; entendre, ô Storge, les vôtres.

II

MEMORIA

... Il s’effacera de ta débile _Mémoire_ et tu retomberas dans

le calcul infini...

Épître à Storge

Ars magna · 第 1 / 3 段