EXTRAITS DU LOG-BOOK DE MONSIEUR TESTE

_Une prière de M. Teste_: Seigneur, j’étais dans le néant, infiniment

nul et tranquille. J’ai été dérangé de cet état pour être jeté dans le

carnaval étrange... et fus par vos soins doué de tout ce qu’il faut pour

pâtir, jouir, comprendre et me tromper; mais ces dons inégaux.

Je vous considère comme le maître de ce noir que je regarde quand je

pense, et sur lequel s’inscrira la dernière pensée.

Donnez, ô Noir,--donnez la suprême pensée...

Mais toute pensée généralement quelconque peut être «suprême pensée».

S’il en était autrement, s’il en fût une _suprême en soi_ et _par soi_,

nous pourrions la trouver par réflexion ou par hasard; et étant trouvée,

devrions mourir. Ce serait pouvoir mourir d’une certaine pensée,

seulement parce qu’elle n’a point de suivante.

Je confesse que j’ai fait une idole de mon esprit, mais je n’en ai pas

trouvé d’autre. Je l’ai traitée par des offrandes, par des injures. Non

comme chose mienne. Mais...

*

* *

Analogie du mot de de Maistre sur la conscience d’un honnête homme! Je

ne sais pas ce qu’est la conscience d’un sot, mais celle d’un homme

d’esprit est pleine de sottises.

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* *

Je ne sais pas telle chose; je ne puis pas saisir telle chose, mais je

_sais_ Portius qui la possède. Je possède mon Portius, que je manœuvre

en tant qu’homme et qui contient ce que je ne sais pas.

*

* *

Il y a des personnages qui sentent que leurs sens les séparent du réel,

de l’être. Ce sens en eux _infecte_ leurs autres sens.

Ce que je vois m’aveugle. Ce que j’entends m’assourdit. Ce en quoi je

sais, cela me rend ignorant. J’ignore en tant et pour autant que je

sais. Cette illumination devant moi est un bandeau et recouvre ou une

nuit ou une lumière plus... Plus quoi? Ici le cercle se ferme, de cet

étrange renversement: la connaissance, comme un nuage sur l’être; le

monde brillant, comme taie et opacité.

Otez toute chose que j’y voie.

*

* *

Cher Monsieur, vous êtes parfaitement «dénué d’intérêt».--Mais pas votre

squelette--ni votre foie, ni lui-même votre cerveau.--Et ni votre air

bête et ni ces yeux tard venus--et toutes vos idées.--Que ne puis-je

seulement connaître le mécanisme d’un sot!

*

* *

Je ne suis pas fait pour les romans ni pour les drames. Leurs grandes

scènes, colères, passions, moments tragiques, loin de m’exalter me

parviennent comme de misérables éclats, des états rudimentaires où

toutes les bêtises se lâchent, où l’être se simplifie jusqu’à la

sottise; et il se noie au lieu de nager dans les circonstances de l’eau.

*

* *

Je ne lis pas dans le journal ce drame sonore, cet événement qui fait

palpiter tout cœur. Où me conduiraient-ils, sinon rien qu’au seuil même

de ces problèmes abstraits où je suis déjà tout entier situé?

*

* *

Je suis rapide ou rien.--Inquiet, explorateur effréné. Parfois je me

reconnais à une vue particulièrement personnelle et capable de

généralisation.

Ces vues tuent les autres vues qui ne peuvent être portées au

général--soit défaut de puissance chez le voyant, soit par autre cause?

Il en résulte un individu ordonné selon les puissances de ses pensées.

*

* *

Homme toujours debout sur le cap Pensée, à s’écarquiller les yeux sur

les limites ou des choses, ou de la vue...

Il est impossible de recevoir la «vérité» de soi-même. Quand on la sent

se former (c’est une impression), on forme du même coup un _autre soi

inaccoutumé_... dont on est fier,--dont on est jaloux... (C’est un

comble de politique interne.)

Entre Moi clair et Moi trouble; entre Moi juste et Moi coupable, il y a

de vieilles haines et de vieux arrangements, de vieux renoncements et de

vieilles supplications.

*

* *

_Sorte de prière particulière_:

«Je remercie cette injustice, cet affront qui m’a réveillé, et dont la

vive sensation m’a jeté loin de sa cause ridicule, me donnant aussi la

force et le goût de ma pensée tellement qu’enfin mes travaux ont eu le

bénéfice de ma colère; la recherche de mes lois a profité de

l’incident.»

*

* *

Pourquoi j’aime ce que j’aime? Pourquoi je hais ce que je hais?

Qui n’aurait le désir de renverser la table de ses désirs et de ses

dégoûts? De changer le sens de ses mouvements instinctifs?

Comment se peut-il que je sois à la fois comme une aiguille aimantée et

comme un corps indifférent?...

Je contiens un être moindre auquel il me faut obéir sous une peine

inconnue, qui est mort.

Aimer, haïr sont au-dessous.

Aimer, haïr--_paraissent_ à moi des hasards.

*

* *

C’est ce que je porte d’inconnu à moi-même qui me fait moi.

C’est ce que j’ai d’inhabile, d’incertain qui est bien moi-même.

Ma faiblesse, ma fragilité...

Les lacunes sont ma base de départ. Mon impuissance est mon origine.

Ma force sort de vous. Mon mouvement va de ma faiblesse à ma force.

Mon dénuement réel engendre une richesse imaginaire; et je suis cette

symétrie; je suis l’acte qui annule mes désirs.

Il y a en moi quelque faculté plus ou moins exercée, de considérer,--et

même de devoir considérer--mes goûts et mes dégoûts comme purement

accidentels.

Si j’en savais plus, peut-être verrais-je une nécessité--au lieu de ce

hasard.--Mais voir cette nécessité, cela est encore distinct... Ce qui

me contraint n’est pas moi.

*

* *

Soumets-toi tout entier à ton meilleur moment, à ton plus grand

souvenir.

C’est lui qu’il faut reconnaître comme roi du temps,

Le plus grand souvenir,

L’état où doit te reconduire toute discipline.

Lui qui te donne de te mépriser, ainsi que de te préférer justement.

Tout par rapport à Lui, qui installe dans ton développement une mesure,

des degrés.

Et s’il est dû à quelque autre que toi--nie-le et sache-le.

Centre de ressort, de mépris, de pureté.

Je m’immole intérieurement à ce que je voudrais être!

*

* *

L’idée, le principe, l’éclair, le premier moment du premier état, le

saut, le bond hors de la suite... A d’autres, préparations et

exécutions. Jette là le filet. Voici le lieu de la mer où vous

trouverez. Adieu.

*

* *

... Vieux désir (te revoilà périodique souffleur) de tout reconstruire

en matériaux purs: rien que d’éléments définis, rien que de relations

nettes, rien que de contacts et de contours dessinés, rien que de formes

conquises, et pas de vague.

*

* *

Méditations sur son ascendance, sa descendance.

Étrangeté de ces échos de l’UN.

Quoi, ce bloc moi trouve des parties hors de lui!...

... Cette manière de regarder qui me contient tout entier, qui présage,

prépare dans un certain sourire toute mon explicite pensée,--cette tenue

de la _Chose_ entre le pli du coin gauche de ma bouche et les pressions

des paupières et les torsions des moteurs de l’œil - cet acte essentiel

de moi, cette définition, cette condition singulière - existe sur cet

autre visage, sur ce visage de quelque mort, sur celui-ci déjà, encore

sur cet autre - en divers âges, époques - Eh! je le sais bien - ces

exemplaires n’ont pas éprouvé les mêmes choses; bien diverses leurs

expériences et leurs sciences... mais - n’importe! - _Ils ne se trompent

pas entre eux._ - Ils se devinent.

Admirable parenté mathématique des hommes - Que dire de cette forêt de

relations et de correspondances? (Nous n’avons pas même la moitié des

mots que les Romains avaient pour en parler.) Quels mélanges et quelles

diffusions!

Monsieur Teste · 第 20 / 28 题