Monsieur et ami,
Je vous rends grâces de votre envoi et de la lettre que vous avez écrite
à Monsieur Teste. Je crois bien que l’ananas et les confitures n’ont pas
déplu; je suis sûre que les cigarettes ont fait plaisir. Quant à la
lettre, je mentirais si je vous en disais la moindre chose. Je l’ai lue
à mon mari, et je ne l’ai guère comprise. Cependant je vous avoue que
j’y ai pris une certaine délectation. Les choses abstraites ou trop
élevées pour moi ne m’ennuient pas à entendre; j’y trouve un
enchantement presque musical. Il y a une belle partie de l’âme qui peut
jouir sans comprendre, et qui est grande chez moi.
J’ai donc fait lecture de votre lettre à M. Teste. Il l’a écouté lire
sans montrer ce qu’il en pensait, ni qu’il y pensât. Vous savez qu’il ne
lit presque rien de ses yeux, dont il fait un usage étrange, et comme
_intérieur_. Je me trompe, je veux dire: un usage _particulier_. Mais ce
n’est pas cela du tout. Je ne sais comment m’exprimer; mettons à la fois
_intérieur_, _particulier_..., et _universel_!!! Ils sont fort beaux,
ses yeux; je les aime d’être un peu plus grands que tout ce qu’il y a de
visible. On ne sait jamais s’il leur échappe quoi que ce soit, ou bien,
si, au contraire, le monde entier ne leur est pas un simple détail de
tout ce qu’ils voient, une _mouche volante_ qui vous peut obséder, mais
qui n’existe pas. Cher Monsieur, depuis que je suis mariée avec votre
ami, jamais je n’ai pu m’assurer de ses regards. L’objet même qu’ils
fixent est peut-être l’objet même que son esprit veut réduire à néant.
Notre vie est toujours celle que vous connaissez: la mienne, nulle et
utile; la sienne, toute en habitudes et en absence. Ce n’est pas qu’il
ne se réveille, et ne reparaisse, quand il veut, terriblement vivant. Je
l’aime bien ainsi. Il est grand et redoutable tout à coup. La machine de
ses actes monotones éclate; son visage étincelle, il dit des choses que
bien souvent je n’entends qu’à demi, mais qui ne s’effacent plus de ma
mémoire. Mais je ne veux rien vous cacher, ou presque rien: _Il lui
arrive d’être très dur._ Je ne pense pas que personne puisse l’être
comme lui. Il vous brise l’esprit d’un mot, je me vois comme un vase
manqué que le potier jette aux débris. Il est dur comme un ange,
Monsieur. Il ne se rend pas compte de sa force: il a des paroles
inattendues qui sont trop vraies, qui vous anéantissent les gens, les
réveillent en pleine sottise, face à eux-mêmes, tout attrapés d’être ce
qu’ils sont, et de vivre si naturellement de niaiseries. Nous vivons
bien à l’aise, chacun dans son absurdité, comme poissons dans l’eau, et
nous ne percevons jamais que par un accident tout ce que contient de
stupidités l’existence d’une personne raisonnable. Nous ne pensons
jamais que ce que nous pensons nous cache ce que nous sommes. J’espère
bien, Monsieur, que nous valons mieux que toutes nos pensées, et que
notre plus grand mérite devant Dieu sera d’avoir essayé de nous arrêter
sur quelque chose de plus solide que les babillages même admirables de
notre esprit avec soi-même.
D’ailleurs, M. Teste n’a pas besoin de parler pour rendre à l’humilité
et à une simplicité presque animale les personnes qui l’entourent. Son
existence semble infirmer toutes les autres, et même ses manies font
réfléchir.
Mais n’imaginez pas qu’il soit toujours difficile ni accablant. Si vous
saviez, Monsieur, comme il peut être tout autre!... Certes, il est dur,
parfois; mais en d’autres heures, c’est d’une exquise et surprenante
douceur qu’il se pare, qui semble descendre des cieux. C’est un présent
mystérieux et irrésistible que son sourire, et sa rare tendresse est une
rose d’hiver. Toutefois, il est impossible de prévoir ni sa facilité ni
ses violences. C’est une chose vaine d’en attendre la rigueur ou la
faveur; il déjoue par sa profonde distraction et par l’ordre
impénétrable de ses pensées, tous les calculs ordinaires que font les
humains au caractère de leurs semblables. Mes prévenances, mes
complaisances, mes étourderies, mes petits manquements, je ne sais
jamais ce qu’ils tireront de M. Teste. Mais je vous avoue que rien ne
m’attache plus à lui que cette incertitude de son humeur. Après tout, je
suis bien heureuse de ne point trop le comprendre, de ne point deviner
chaque jour, chaque nuit, chaque moment prochain de mon passage sur la
terre. Mon âme a plus de soif d’être étonnée que de tout autre chose.
L’attente, le risque, un peu de doute, l’exaltent et la vivifient bien
plus que ne le fait la possession du certain. Je crois que cela n’est
pas bien; mais je suis ainsi, malgré les reproches que je m’en fais. Je
me suis confessée plus d’une fois d’avoir pensé que je préférais croire
en Dieu que de le voir dans toute sa gloire, et j’ai été blâmée. Mon
confesseur m’a dit que c’était une bêtise plutôt qu’un péché.
Pardonnez-moi de vous écrire sur mon pauvre être quand vous ne souhaitez
que d’apprendre quelques nouvelles de celui qui vous intéresse si
vivement. Mais je suis un peu plus que le témoin de sa vie; j’en suis
une pièce et comme un organe, quoique non essentiel. Mari et femme que
nous sommes, nos actions sont composées par le mariage, et nos
nécessités temporelles assez bien ajustées, en dépit de la différence
immense et indéfinissable de nos esprits. Je suis donc obligée de vous
parler incidemment de celle qui vous parle de lui. Peut-être que vous
concevez assez mal quelle est ma condition auprès de M. Teste, et
comment je m’arrange de passer mes jours dans l’intimité d’un homme si
original, de m’en trouver si proche et si éloignée?
Les dames de mon âge, mes amies véritables ou apparentes, sont fort
étonnées de me voir, qui semble si bien faite pour une existence comme
la leur, et femme assez agréable, point indigne d’un sort compréhensible
et simple, accepter une position qu’elles ne peuvent se figurer le moins
du monde dans la vie d’un tel homme dont la réputation de bizarreries
les choque et les scandalise. Elles ne savent pas que le moindre
adoucissement de mon cher époux est mille fois plus précieux que toutes
les caresses des leurs. Qu’est-ce que leur amour qui se ressemble et se
répète, qui a perdu depuis longtemps tout ce qui tient de la surprise,
de l’inconnu, de l’impossible, tout ce qui fait que les moindres
effleurements sont chargés de sens, de risques et de puissance, que la
substance d’une voix est l’unique aliment de notre âme, et qu’enfin,
toutes les choses sont plus belles, plus significatives,--plus
lumineuses ou plus sinistres,--plus remarquables ou plus vaines,--selon
le seul pressentiment de ce qui se passe dans une personne changeante
qui nous est devenue mystérieusement essentielle?
Voyez-vous, Monsieur, il faut ne pas se connaître aux délices pour les
désirer séparer de l’anxiété. Si naïve que je sois, je me doute bien de
ce que perdent les voluptés d’être apprivoisées et accommodées aux
habitudes domestiques. Un abandon, une possession qui se répondent,
gagnent infiniment, je pense, à se préparer par l’ignorance même de leur
approche. Cette suprême certitude doit jaillir d’une suprême
incertitude, et se déclarer comme la catastrophe d’un certain drame dont
nous serions bien en peine de retracer la marche et la conduite depuis
le calme jusqu’à l’extrême menace de l’événement...
Heureusement,--ou non,--je ne suis jamais sûre, quant à moi, des
sentiments de M. Teste; et il m’importe moins de l’être que vous ne
croiriez. Tout étrangement mariée que je suis, je le suis en
connaissance de cause. Je savais bien que les grandes âmes ne se mettent
en ménage que par accident; ou bien, c’est pour se faire une chambre
tiède où ce qu’il peut entrer de femme dans leur système de vie soit
toujours saisissable et toujours enfermé. Le doux éclat d’une épaule
assez pure n’est pas détestable à voir poindre entre deux pensées!...
Les messieurs sont ainsi, même profonds.
Je ne dis point ceci pour M. Teste. Il est si étrange! En vérité, on ne
peut rien dire de lui qui ne soit inexact dans l’instant même!... Je
crois qu’il a trop de suite dans les idées. Il vous égare à tout coup
dans une trame qu’il est seul à savoir tisser, à rompre, à reprendre. Il
prolonge en soi-même de si fragiles fils qu’ils ne résistent à leur
finesse que par le secours et le concert de toute sa puissance vitale.
Il les étire sur je ne sais quels gouffres personnels, et il s’aventure
sans doute, assez loin du temps ordinaire, dans quelque abîme de
difficultés. Je me demande ce qu’il y devient? Il est clair qu’on n’est
plus soi-même dans ces contraintes. Notre humanité ne peut nous suivre
vers des lumières si écartées. Son âme, sans doute, se fait une plante
singulière dont la racine, et non le feuillage, pousserait, contre
nature, vers la clarté!
N’est-ce point là se tendre hors du monde?--Trouvera-t-il la vie ou la
mort, à l’extrémité de ses volontés attentives?--Sera-ce Dieu, ou
quelque épouvantable sensation de ne rencontrer, au plus profond de la
pensée, que le pâle rayonnement de sa propre et misérable matière?
Il faut l’avoir vu dans ces excès d’absence! Alors sa physionomie
s’altère,--s’efface!... Un peu plus de cette absorption, et je suis sûre
qu’il se rendrait invisible.
Mais, Monsieur, quand il me revient de la profondeur! Il a l’air de me
découvrir comme une terre nouvelle! Je lui apparais inconnue, neuve,
nécessaire. Il me saisit aveuglément dans ses bras, comme si j’étais un
rocher de vie et de présence réelle, où ce grand génie incommunicable se
heurterait, toucherait, tout à coup s’accrocherait, après tant
d’inhumains silences monstrueux! Il retombe sur moi comme si j’étais la
terre même. Il se réveille en moi, il se retrouve en moi, quel bonheur!
Sa tête est lourde sur ma face, et de toute la force de ses nerfs je
suis la proie. Il a une vigueur et une présence effrayante dans les
mains. Je me sens dans les prises d’un statuaire, d’un médecin, d’un
assassin, sous leurs actions brutales et précises; et je me crois avec
terreur tombée entre les serres d’un aigle intellectuel. Vous dirai-je
toute ma pensée? J’imagine qu’il ne sait pas exactement ce qu’il fait,
ce qu’il pétrit.
Tout son être qui était concentré sur un certain _lieu_ des frontières
de la conscience, vient de perdre son objet idéal, cet objet qui existe
et qui n’existe pas, car il ne tient qu’à un peu plus ou à un peu moins
de contention. Ce n’était pas trop de toute l’énergie de tout un grand
corps pour soutenir devant l’esprit l’instant de diamant qui est à la
fois l’idée, la Chose, et le seuil et la fin. Eh bien, Monsieur, quand
cet époux extraordinaire me capture et me maîtrise en quelque sorte, et
m’imprime ses forces, j’ai l’impression que je suis substituée à cet
objet de sa volonté qu’il vient de perdre. Je suis comme le jouet d’une
connaissance musculeuse. Je vous le dis comme je puis. La vérité qu’il
attendait a pris ma force et ma résistance vivante; et par une
transposition toute ineffable, ses volontés intérieures passent, se
déchargent dans ses mains dures et déterminées. Ce sont des moments bien
difficiles. Alors, que faire! Je me réfugie dans mon cœur, où je l’aime
comme je veux.
Quant à ses sentiments à mon égard, quant à l’opinion qu’il peut avoir
de moi-même, ce sont choses que j’ignore, comme j’ignore de lui tout ce
qui ne se voit ni ne s’entend. Je vous ai dit tout à l’heure mes
suppositions; mais je ne sais véritablement en quelles pensées ou
combinaisons il passe tant d’heures. Moi, je me tiens à la surface de la
vie; je m’abandonne au fil des jours. Je me dis que je suis la servante
de l’instant incompréhensible où mon mariage s’est décidé comme de
soi-même. Instant peut-être adorable, peut-être surnaturel?
Je ne puis pas dire que je sois aimée. Sachez que ce mot d’amour si
incertain dans son sens ordinaire et qui hésite entre bien des images
différentes, ne vaut plus rien du tout s’il s’agit des rapports du cœur
de mon époux avec ma personne. C’est un trésor scellé que sa tête, et je
ne sais s’il a un cœur. Sais-je jamais s’il me distingue; s’il m’aime ou
s’il m’étudie? Ou s’il étudie au moyen de moi? Vous comprendrez que je
n’insiste pas sur ceci. En résumé, je me sens être dans ses mains, entre
ses pensées, comme un objet qui tantôt lui est le plus familier, tantôt
le plus étrange du monde, selon le genre de son regard variable qui s’y
adapte.
Si j’osais vous communiquer ma fréquente impression, telle que je me la
dis à moi-même, et que je l’ai souvent confiée à M. l’Abbé Mosson, je
vous dirais au figuré que je me sens vivre et me mouvoir dans la cage où
l’esprit supérieur m’enferme,--_par sa seule existence_. Son esprit
contient le mien, comme l’esprit de l’homme fait celui de l’enfant ou
celui du chien. Entendez-moi, Monsieur. Parfois je circule dans notre
maison; je vais, je viens; une idée de chanter me prend et s’élève; je
vole, en dansant de gaieté improvisée et de jeunesse inachevée, d’une
chambre à l’autre. Mais si vive que je bondisse, je ne laisse jamais de
ressentir l’empire de ce puissant absent, qui est là dans quelque
fauteuil, et songe, et fume, et considère sa main, dont il fait jouer
lentement toutes les articulations. Jamais je ne me sens l’âme sans
bornes. Mais environnée, mais enclose. Mon Dieu! Que c’est difficile à
expliquer! Je ne veux point dire _captive_. Je suis libre, mais je suis
classée.
Ce que nous avons de plus nôtre, de plus précieux est obscur à
nous-mêmes, vous le savez bien. Il me semble que je perdrais l’être, si
je me connaissais tout entière. Eh bien, je suis transparente pour
quelqu’un, je suis vue et prévue, telle quelle, sans mystère, sans
ombres, sans recours possible à mon propre inconnu,--à ma propre
ignorance de moi-même!
Je suis une mouche qui s’agite et vivote dans l’univers d’un regard
inébranlable; et tantôt vue, tantôt non vue, mais jamais hors de vue. Je
sais à toute minute que j’existe dans une attention toujours plus vaste
et plus générale que toute ma vigilance, toujours plus prompte que mes
soudaines et plus promptes idées. Mes plus grands mouvements de l’âme
lui sont de petits événements insignifiants. Et cependant j’ai mon
infini... que je sens. Je ne puis pas ne pas reconnaître qu’il est
contenu dans le sien, et je ne puis pas consentir qu’il le soit. C’est
une chose inexprimable, Monsieur, que je puisse penser et agir
absolument comme je veux, sans jamais, _jamais_, pouvoir rien penser ni
vouloir qui soit imprévu, qui soit important, qui soit inédit pour M.
Teste!... Je vous assure qu’une sensation si constante et si étrange
donne des idées bien profondes... je puis dire que ma vie me présente à
toute heure un modèle sensible de l’existence de l’homme dans la divine
pensée. J’ai l’expérience personnelle d’être dans la sphère d’un être
comme toutes âmes sont dans l’Être.
Mais hélas! cette même sensation d’une présence à laquelle on ne peut se
soustraire et d’une si intime divination, n’est pas sans m’induire
quelquefois en de viles pensées. Je suis tentée. Je me dis que cet homme
est peut-être réprouvé, que je m’expose grandement dans son voisinage,
et que je vis sous les feuilles d’un mauvais arbre... Mais je m’aperçois
presque aussitôt que ces réflexions spécieuses dissimulent elles-mêmes
le péril contre quoi elles me conseillent de me mettre en garde. Je
devine dans leurs replis une suggestion bien habile de rêver à une autre
vie plus délicieuse, à d’autres hommes... Et je me fais horreur. Je
reviens sur mon sort; je sens qu’il est ce qu’il doit être; je me dis
que je _veux_ mon sort, que je le choisis de nouveau à chaque instant;
j’entends intérieurement la voix si nette et si profonde de M. Teste qui
m’appelle... Mais si vous saviez de quels noms!
Il n’y a pas de femme au monde nommée comme moi. Vous savez quels noms
ridicules échangent les amants: quelles appellations de chiens et de
perruches sont les fruits naturels des intimités charnelles. Les paroles
du cœur sont enfantines. Les voix de la chair sont élémentaires. M.
Teste, d’ailleurs, pense que l’amour consiste _à pouvoir être bêtes
ensemble_,--toute licence de niaiserie et de bestialité. Aussi
m’appelle-t-il à sa façon. Il me désigne presque toujours selon ce qu’il
veut de moi. A soi seul, le nom qu’il me donne me fait entendre d’un mot
ce à quoi je m’attende, ou ce qu’il faut que je fasse. Quand ce n’est
rien de particulier qu’il désire, il me dit: _Être_, ou _Chose_. Et
parfois il m’appelle _Oasis_, ce qui me plaît.
Mais il ne me dit jamais que je suis bête,--ce qui me touche bien
profondément.
M. l’abbé qui a une grande et charitable curiosité de mon mari, et une
sorte de pitoyable sympathie pour un esprit si séparé, me dit
franchement que M. Teste lui inspire des sentiments bien difficiles à
accorder entre eux. Il me disait l’autre jour: _Les visages de Monsieur
votre mari sont innombrables!_
Il le trouve «un monstre d’isolement et de connaissance singulière», et
il l’explique, quoique à regret, par un orgueil de ces orgueils qui vous
retranchent des vivants, et non seulement des actuels vivants, mais des
vivants éternels;--un orgueil qui serait tout abominable et quasi
satanique, si cet orgueil n’était, dans cette âme trop exercée,
tellement âprement tourné contre soi-même, et ne se connaissait si
exactement, que le mal, peut-être, en était comme énervé dans son
principe.
«_Il s’abstrait affreusement du bien_, me dit l’abbé, _mais il
s’abstrait heureusement du mal... Il y a en lui je ne sais quelle
effrayante _pureté_, quel détachement, quelle force et quelle lumière
incontestables. Je n’ai jamais observé une telle absence de troubles
et de doutes dans une intelligence très profondément travaillée. Il
est terriblement tranquille! On ne peut lui attribuer aucun malaise de
l’âme, aucunes ombres intérieures,--et rien, d’ailleurs, qui dérive
des instincts de crainte ou de convoitise... Mais rien qui s’oriente
vers la Charité._
«_C’est une île déserte que son cœur... Toute l’étendue, toute
l’énergie de son esprit l’environnent et le défendent; ses profondeurs
l’isolent et le gardent contre la vérité. Il se flatte qu’il y est
bien seul... Patience, chère dame. Peut-être, certain jour,
trouvera-t-il quelque empreinte sur le sable... Quelle heureuse et
sainte terreur, quelle épouvante salutaire, quand il connaîtra, à ce
pur vestige de la grâce, que son île est mystérieusement habitée!..._»
Alors j’ai dit à M. l’abbé que mon mari me faisait penser bien souvent à
un _mystique sans Dieu_...
--«_Quelle lueur!_ a dit l’abbé,--_quelles lueurs, les femmes
quelquefois tirent des simplicités de leurs impressions et des
incertitudes de leur langage!..._»
Mais aussitôt, et à soi-même, il répliqua:
--«_Mystique sans Dieu!... Lumineux non-sens!... Voilà qui est bientôt
dit!... Fausse clarté... Un mystique sans Dieu, Madame, mais il n’est
point de mouvement concevable qui n’ait sa direction et son sens, et
qui n’aille enfin quelque part!... Mystique sans Dieu!... Pourquoi pas
un Hippogriffe, un Centaure!_
--_Pourquoi pas un Sphinx, Monsieur l’abbé?_»
Il est d’ailleurs chrétiennement reconnaissant à M. Teste de la liberté
qui m’est laissée de suivre ma foi et de me livrer à mes dévotions. J’ai
toute licence d’aimer Dieu et de le servir, et je me puis partager très
heureusement entre mon Seigneur et mon cher époux. M. Teste quelquefois
me demande de lui parler de mon oraison, de lui expliquer aussi
exactement que je le puisse, comment je m’y mets, comment je m’y
applique et m’y soutiens; et il désire de savoir si je m’y abîme aussi
véritablement que je le crois. Mais à peine j’ai commencé de chercher
mes mots dans mon souvenir, il me devance, il s’interroge soi-même, et
se mettant prodigieusement à ma place, il me dit sur ma propre prière de
telles choses, il m’en donne de telles précisions qu’elles l’éclairent,
la rejoignent en quelque sorte dans son altitude secrète,--et qu’il m’en
communique la disposition et le désir!... Il y a dans son langage je ne
sais quelle puissance de faire voir et entendre ce que l’on a de plus
caché... Et cependant, ce sont des propos humains que les siens, rien
qu’humains; ce ne sont que les formes très intimes de la foi
reconstituées par artifice, et articulées à merveille par un esprit
incomparable d’audace et de profondeur! On dirait qu’il a froidement
exploré l’âme fervente... Mais il manque affreusement à cette
recomposition de mon cœur brûlant et de sa foi, son essence qui est
_espérance_... Il n’y a pas un grain d’espérance dans toute la substance
de M. Teste; et c’est pourquoi je trouve un certain malaise dans cet
exercice de son pouvoir.
* * * * *
Je n’ai plus grand’chose à vous dire aujourd’hui. Je ne m’excuse pas
d’avoir écrit si longuement, puisque vous me l’avez demandé et que vous
vous dites d’une avidité insatiable de tous les faits et gestes de votre
ami. Il faut en finir cependant. Voici l’heure de la promenade
quotidienne. Je vais mettre mon chapeau. Nous irons doucement par les
ruelles fort pierreuses et tortueuses de cette vieille ville que vous
connaissez un peu. Nous allons, à la fin, où vous aimeriez d’aller si
vous étiez ici, à cet antique jardin où tous les gens à pensées, à
soucis et à monologues descendent vers le soir, comme l’eau va à la
rivière, et se retrouvent nécessairement. Ce sont des savants, des
amants, des vieillards, des désabusés et des prêtres; tous les _absents_
possibles, et de tous les genres. On dirait qu’ils recherchent leurs
éloignements mutuels. Ils doivent aimer de se voir sans se connaître, et
leurs amertumes séparées sont accoutumées à se rencontrer. L’un traîne
sa maladie, l’autre est pressé par son angoisse; ce sont des ombres qui
se fuient; mais il n’y a pas d’autre lieu pour y fuir les autres que
celui-ci, où la même idée de la solitude attire invinciblement chacun de
tous ces êtres absorbés. Nous serons tout à l’heure dans cet endroit
digne des morts. C’est une ruine botanique. Nous y serons un peu avant
le crépuscule. Voyez-nous, marchant à petits pas, livrés au soleil, aux
cyprès, aux cris d’oiseau. Le vent est froid au soleil, le ciel trop
beau parfois me serre le cœur. La cathédrale cachée sonne. Il y a,
par-ci, par-là, des bassins ronds et surhaussés qui me viennent à la
ceinture. Ils sont pleins jusqu’à la margelle d’une eau noire et
impénétrable, sur laquelle sont appliquées les énormes feuilles du
Nymphéa Nelumbo; et les gouttes qui s’aventurent sur ces feuilles
roulent et brillent comme du mercure. M. Teste se laisse distraire par
ces grosses gouttes vivantes, ou bien il se déplace lentement entre les
«planches» à étiquettes vertes, où les spécimens du règne végétal sont
plus ou moins cultivés. Il jouit de cet ordre assez ridicule et se
complaît à épeler les noms baroques:
_Antirrhinum Siculum
Solanum Warscewiezii!!!_
Et ce _Sisymbriifolium_, quel patois!... Et les _Vulgare_, et les
_Asper_, et les _Palustris_, et les _Sinuata_, et les _Flexuosum_, et
les _Prœaltum_!!!
--_C’est un jardin d’épithètes_, dit-il l’autre jour, _jardin
dictionnaire et cimetière..._
Et après un temps, il se dit: «_Doctement mourir... Transiit
classificando._»
Recevez, Monsieur et Ami, tous nos remerciements, et nos bons souvenirs.
Émilie Teste.