LETTRE DE MADAME ÉMILIE TESTE

Monsieur et ami,

Je vous rends grâces de votre envoi et de la lettre que vous avez écrite

à Monsieur Teste. Je crois bien que l’ananas et les confitures n’ont pas

déplu; je suis sûre que les cigarettes ont fait plaisir. Quant à la

lettre, je mentirais si je vous en disais la moindre chose. Je l’ai lue

à mon mari, et je ne l’ai guère comprise. Cependant je vous avoue que

j’y ai pris une certaine délectation. Les choses abstraites ou trop

élevées pour moi ne m’ennuient pas à entendre; j’y trouve un

enchantement presque musical. Il y a une belle partie de l’âme qui peut

jouir sans comprendre, et qui est grande chez moi.

J’ai donc fait lecture de votre lettre à M. Teste. Il l’a écouté lire

sans montrer ce qu’il en pensait, ni qu’il y pensât. Vous savez qu’il ne

lit presque rien de ses yeux, dont il fait un usage étrange, et comme

_intérieur_. Je me trompe, je veux dire: un usage _particulier_. Mais ce

n’est pas cela du tout. Je ne sais comment m’exprimer; mettons à la fois

_intérieur_, _particulier_..., et _universel_!!! Ils sont fort beaux,

ses yeux; je les aime d’être un peu plus grands que tout ce qu’il y a de

visible. On ne sait jamais s’il leur échappe quoi que ce soit, ou bien,

si, au contraire, le monde entier ne leur est pas un simple détail de

tout ce qu’ils voient, une _mouche volante_ qui vous peut obséder, mais

qui n’existe pas. Cher Monsieur, depuis que je suis mariée avec votre

ami, jamais je n’ai pu m’assurer de ses regards. L’objet même qu’ils

fixent est peut-être l’objet même que son esprit veut réduire à néant.

Notre vie est toujours celle que vous connaissez: la mienne, nulle et

utile; la sienne, toute en habitudes et en absence. Ce n’est pas qu’il

ne se réveille, et ne reparaisse, quand il veut, terriblement vivant. Je

l’aime bien ainsi. Il est grand et redoutable tout à coup. La machine de

ses actes monotones éclate; son visage étincelle, il dit des choses que

bien souvent je n’entends qu’à demi, mais qui ne s’effacent plus de ma

mémoire. Mais je ne veux rien vous cacher, ou presque rien: _Il lui

arrive d’être très dur._ Je ne pense pas que personne puisse l’être

comme lui. Il vous brise l’esprit d’un mot, je me vois comme un vase

manqué que le potier jette aux débris. Il est dur comme un ange,

Monsieur. Il ne se rend pas compte de sa force: il a des paroles

inattendues qui sont trop vraies, qui vous anéantissent les gens, les

réveillent en pleine sottise, face à eux-mêmes, tout attrapés d’être ce

qu’ils sont, et de vivre si naturellement de niaiseries. Nous vivons

bien à l’aise, chacun dans son absurdité, comme poissons dans l’eau, et

nous ne percevons jamais que par un accident tout ce que contient de

stupidités l’existence d’une personne raisonnable. Nous ne pensons

jamais que ce que nous pensons nous cache ce que nous sommes. J’espère

bien, Monsieur, que nous valons mieux que toutes nos pensées, et que

notre plus grand mérite devant Dieu sera d’avoir essayé de nous arrêter

sur quelque chose de plus solide que les babillages même admirables de

notre esprit avec soi-même.

D’ailleurs, M. Teste n’a pas besoin de parler pour rendre à l’humilité

et à une simplicité presque animale les personnes qui l’entourent. Son

existence semble infirmer toutes les autres, et même ses manies font

réfléchir.

Mais n’imaginez pas qu’il soit toujours difficile ni accablant. Si vous

saviez, Monsieur, comme il peut être tout autre!... Certes, il est dur,

parfois; mais en d’autres heures, c’est d’une exquise et surprenante

douceur qu’il se pare, qui semble descendre des cieux. C’est un présent

mystérieux et irrésistible que son sourire, et sa rare tendresse est une

rose d’hiver. Toutefois, il est impossible de prévoir ni sa facilité ni

ses violences. C’est une chose vaine d’en attendre la rigueur ou la

faveur; il déjoue par sa profonde distraction et par l’ordre

impénétrable de ses pensées, tous les calculs ordinaires que font les

humains au caractère de leurs semblables. Mes prévenances, mes

complaisances, mes étourderies, mes petits manquements, je ne sais

jamais ce qu’ils tireront de M. Teste. Mais je vous avoue que rien ne

m’attache plus à lui que cette incertitude de son humeur. Après tout, je

suis bien heureuse de ne point trop le comprendre, de ne point deviner

chaque jour, chaque nuit, chaque moment prochain de mon passage sur la

terre. Mon âme a plus de soif d’être étonnée que de tout autre chose.

L’attente, le risque, un peu de doute, l’exaltent et la vivifient bien

plus que ne le fait la possession du certain. Je crois que cela n’est

pas bien; mais je suis ainsi, malgré les reproches que je m’en fais. Je

me suis confessée plus d’une fois d’avoir pensé que je préférais croire

en Dieu que de le voir dans toute sa gloire, et j’ai été blâmée. Mon

confesseur m’a dit que c’était une bêtise plutôt qu’un péché.

Pardonnez-moi de vous écrire sur mon pauvre être quand vous ne souhaitez

que d’apprendre quelques nouvelles de celui qui vous intéresse si

vivement. Mais je suis un peu plus que le témoin de sa vie; j’en suis

une pièce et comme un organe, quoique non essentiel. Mari et femme que

nous sommes, nos actions sont composées par le mariage, et nos

nécessités temporelles assez bien ajustées, en dépit de la différence

immense et indéfinissable de nos esprits. Je suis donc obligée de vous

parler incidemment de celle qui vous parle de lui. Peut-être que vous

concevez assez mal quelle est ma condition auprès de M. Teste, et

comment je m’arrange de passer mes jours dans l’intimité d’un homme si

original, de m’en trouver si proche et si éloignée?

Les dames de mon âge, mes amies véritables ou apparentes, sont fort

étonnées de me voir, qui semble si bien faite pour une existence comme

la leur, et femme assez agréable, point indigne d’un sort compréhensible

et simple, accepter une position qu’elles ne peuvent se figurer le moins

du monde dans la vie d’un tel homme dont la réputation de bizarreries

les choque et les scandalise. Elles ne savent pas que le moindre

adoucissement de mon cher époux est mille fois plus précieux que toutes

les caresses des leurs. Qu’est-ce que leur amour qui se ressemble et se

répète, qui a perdu depuis longtemps tout ce qui tient de la surprise,

de l’inconnu, de l’impossible, tout ce qui fait que les moindres

effleurements sont chargés de sens, de risques et de puissance, que la

substance d’une voix est l’unique aliment de notre âme, et qu’enfin,

toutes les choses sont plus belles, plus significatives,--plus

lumineuses ou plus sinistres,--plus remarquables ou plus vaines,--selon

le seul pressentiment de ce qui se passe dans une personne changeante

qui nous est devenue mystérieusement essentielle?

Voyez-vous, Monsieur, il faut ne pas se connaître aux délices pour les

désirer séparer de l’anxiété. Si naïve que je sois, je me doute bien de

ce que perdent les voluptés d’être apprivoisées et accommodées aux

habitudes domestiques. Un abandon, une possession qui se répondent,

gagnent infiniment, je pense, à se préparer par l’ignorance même de leur

approche. Cette suprême certitude doit jaillir d’une suprême

incertitude, et se déclarer comme la catastrophe d’un certain drame dont

nous serions bien en peine de retracer la marche et la conduite depuis

le calme jusqu’à l’extrême menace de l’événement...

Heureusement,--ou non,--je ne suis jamais sûre, quant à moi, des

sentiments de M. Teste; et il m’importe moins de l’être que vous ne

croiriez. Tout étrangement mariée que je suis, je le suis en

connaissance de cause. Je savais bien que les grandes âmes ne se mettent

en ménage que par accident; ou bien, c’est pour se faire une chambre

tiède où ce qu’il peut entrer de femme dans leur système de vie soit

toujours saisissable et toujours enfermé. Le doux éclat d’une épaule

assez pure n’est pas détestable à voir poindre entre deux pensées!...

Les messieurs sont ainsi, même profonds.

Je ne dis point ceci pour M. Teste. Il est si étrange! En vérité, on ne

peut rien dire de lui qui ne soit inexact dans l’instant même!... Je

crois qu’il a trop de suite dans les idées. Il vous égare à tout coup

dans une trame qu’il est seul à savoir tisser, à rompre, à reprendre. Il

prolonge en soi-même de si fragiles fils qu’ils ne résistent à leur

finesse que par le secours et le concert de toute sa puissance vitale.

Il les étire sur je ne sais quels gouffres personnels, et il s’aventure

sans doute, assez loin du temps ordinaire, dans quelque abîme de

difficultés. Je me demande ce qu’il y devient? Il est clair qu’on n’est

plus soi-même dans ces contraintes. Notre humanité ne peut nous suivre

vers des lumières si écartées. Son âme, sans doute, se fait une plante

singulière dont la racine, et non le feuillage, pousserait, contre

nature, vers la clarté!

N’est-ce point là se tendre hors du monde?--Trouvera-t-il la vie ou la

mort, à l’extrémité de ses volontés attentives?--Sera-ce Dieu, ou

quelque épouvantable sensation de ne rencontrer, au plus profond de la

pensée, que le pâle rayonnement de sa propre et misérable matière?

Il faut l’avoir vu dans ces excès d’absence! Alors sa physionomie

s’altère,--s’efface!... Un peu plus de cette absorption, et je suis sûre

qu’il se rendrait invisible.

Mais, Monsieur, quand il me revient de la profondeur! Il a l’air de me

découvrir comme une terre nouvelle! Je lui apparais inconnue, neuve,

nécessaire. Il me saisit aveuglément dans ses bras, comme si j’étais un

rocher de vie et de présence réelle, où ce grand génie incommunicable se

heurterait, toucherait, tout à coup s’accrocherait, après tant

d’inhumains silences monstrueux! Il retombe sur moi comme si j’étais la

terre même. Il se réveille en moi, il se retrouve en moi, quel bonheur!

Sa tête est lourde sur ma face, et de toute la force de ses nerfs je

suis la proie. Il a une vigueur et une présence effrayante dans les

mains. Je me sens dans les prises d’un statuaire, d’un médecin, d’un

assassin, sous leurs actions brutales et précises; et je me crois avec

terreur tombée entre les serres d’un aigle intellectuel. Vous dirai-je

toute ma pensée? J’imagine qu’il ne sait pas exactement ce qu’il fait,

ce qu’il pétrit.

Tout son être qui était concentré sur un certain _lieu_ des frontières

de la conscience, vient de perdre son objet idéal, cet objet qui existe

et qui n’existe pas, car il ne tient qu’à un peu plus ou à un peu moins

de contention. Ce n’était pas trop de toute l’énergie de tout un grand

corps pour soutenir devant l’esprit l’instant de diamant qui est à la

fois l’idée, la Chose, et le seuil et la fin. Eh bien, Monsieur, quand

cet époux extraordinaire me capture et me maîtrise en quelque sorte, et

m’imprime ses forces, j’ai l’impression que je suis substituée à cet

objet de sa volonté qu’il vient de perdre. Je suis comme le jouet d’une

connaissance musculeuse. Je vous le dis comme je puis. La vérité qu’il

attendait a pris ma force et ma résistance vivante; et par une

transposition toute ineffable, ses volontés intérieures passent, se

déchargent dans ses mains dures et déterminées. Ce sont des moments bien

difficiles. Alors, que faire! Je me réfugie dans mon cœur, où je l’aime

comme je veux.

Quant à ses sentiments à mon égard, quant à l’opinion qu’il peut avoir

de moi-même, ce sont choses que j’ignore, comme j’ignore de lui tout ce

qui ne se voit ni ne s’entend. Je vous ai dit tout à l’heure mes

suppositions; mais je ne sais véritablement en quelles pensées ou

combinaisons il passe tant d’heures. Moi, je me tiens à la surface de la

vie; je m’abandonne au fil des jours. Je me dis que je suis la servante

de l’instant incompréhensible où mon mariage s’est décidé comme de

soi-même. Instant peut-être adorable, peut-être surnaturel?

Je ne puis pas dire que je sois aimée. Sachez que ce mot d’amour si

incertain dans son sens ordinaire et qui hésite entre bien des images

différentes, ne vaut plus rien du tout s’il s’agit des rapports du cœur

de mon époux avec ma personne. C’est un trésor scellé que sa tête, et je

ne sais s’il a un cœur. Sais-je jamais s’il me distingue; s’il m’aime ou

s’il m’étudie? Ou s’il étudie au moyen de moi? Vous comprendrez que je

n’insiste pas sur ceci. En résumé, je me sens être dans ses mains, entre

ses pensées, comme un objet qui tantôt lui est le plus familier, tantôt

le plus étrange du monde, selon le genre de son regard variable qui s’y

adapte.

Si j’osais vous communiquer ma fréquente impression, telle que je me la

dis à moi-même, et que je l’ai souvent confiée à M. l’Abbé Mosson, je

vous dirais au figuré que je me sens vivre et me mouvoir dans la cage où

l’esprit supérieur m’enferme,--_par sa seule existence_. Son esprit

contient le mien, comme l’esprit de l’homme fait celui de l’enfant ou

celui du chien. Entendez-moi, Monsieur. Parfois je circule dans notre

maison; je vais, je viens; une idée de chanter me prend et s’élève; je

vole, en dansant de gaieté improvisée et de jeunesse inachevée, d’une

chambre à l’autre. Mais si vive que je bondisse, je ne laisse jamais de

ressentir l’empire de ce puissant absent, qui est là dans quelque

fauteuil, et songe, et fume, et considère sa main, dont il fait jouer

lentement toutes les articulations. Jamais je ne me sens l’âme sans

bornes. Mais environnée, mais enclose. Mon Dieu! Que c’est difficile à

expliquer! Je ne veux point dire _captive_. Je suis libre, mais je suis

classée.

Ce que nous avons de plus nôtre, de plus précieux est obscur à

nous-mêmes, vous le savez bien. Il me semble que je perdrais l’être, si

je me connaissais tout entière. Eh bien, je suis transparente pour

quelqu’un, je suis vue et prévue, telle quelle, sans mystère, sans

ombres, sans recours possible à mon propre inconnu,--à ma propre

ignorance de moi-même!

Je suis une mouche qui s’agite et vivote dans l’univers d’un regard

inébranlable; et tantôt vue, tantôt non vue, mais jamais hors de vue. Je

sais à toute minute que j’existe dans une attention toujours plus vaste

et plus générale que toute ma vigilance, toujours plus prompte que mes

soudaines et plus promptes idées. Mes plus grands mouvements de l’âme

lui sont de petits événements insignifiants. Et cependant j’ai mon

infini... que je sens. Je ne puis pas ne pas reconnaître qu’il est

contenu dans le sien, et je ne puis pas consentir qu’il le soit. C’est

une chose inexprimable, Monsieur, que je puisse penser et agir

absolument comme je veux, sans jamais, _jamais_, pouvoir rien penser ni

vouloir qui soit imprévu, qui soit important, qui soit inédit pour M.

Teste!... Je vous assure qu’une sensation si constante et si étrange

donne des idées bien profondes... je puis dire que ma vie me présente à

toute heure un modèle sensible de l’existence de l’homme dans la divine

pensée. J’ai l’expérience personnelle d’être dans la sphère d’un être

comme toutes âmes sont dans l’Être.

Mais hélas! cette même sensation d’une présence à laquelle on ne peut se

soustraire et d’une si intime divination, n’est pas sans m’induire

quelquefois en de viles pensées. Je suis tentée. Je me dis que cet homme

est peut-être réprouvé, que je m’expose grandement dans son voisinage,

et que je vis sous les feuilles d’un mauvais arbre... Mais je m’aperçois

presque aussitôt que ces réflexions spécieuses dissimulent elles-mêmes

le péril contre quoi elles me conseillent de me mettre en garde. Je

devine dans leurs replis une suggestion bien habile de rêver à une autre

vie plus délicieuse, à d’autres hommes... Et je me fais horreur. Je

reviens sur mon sort; je sens qu’il est ce qu’il doit être; je me dis

que je _veux_ mon sort, que je le choisis de nouveau à chaque instant;

j’entends intérieurement la voix si nette et si profonde de M. Teste qui

m’appelle... Mais si vous saviez de quels noms!

Il n’y a pas de femme au monde nommée comme moi. Vous savez quels noms

ridicules échangent les amants: quelles appellations de chiens et de

perruches sont les fruits naturels des intimités charnelles. Les paroles

du cœur sont enfantines. Les voix de la chair sont élémentaires. M.

Teste, d’ailleurs, pense que l’amour consiste _à pouvoir être bêtes

ensemble_,--toute licence de niaiserie et de bestialité. Aussi

m’appelle-t-il à sa façon. Il me désigne presque toujours selon ce qu’il

veut de moi. A soi seul, le nom qu’il me donne me fait entendre d’un mot

ce à quoi je m’attende, ou ce qu’il faut que je fasse. Quand ce n’est

rien de particulier qu’il désire, il me dit: _Être_, ou _Chose_. Et

parfois il m’appelle _Oasis_, ce qui me plaît.

Mais il ne me dit jamais que je suis bête,--ce qui me touche bien

profondément.

M. l’abbé qui a une grande et charitable curiosité de mon mari, et une

sorte de pitoyable sympathie pour un esprit si séparé, me dit

franchement que M. Teste lui inspire des sentiments bien difficiles à

accorder entre eux. Il me disait l’autre jour: _Les visages de Monsieur

votre mari sont innombrables!_

Il le trouve «un monstre d’isolement et de connaissance singulière», et

il l’explique, quoique à regret, par un orgueil de ces orgueils qui vous

retranchent des vivants, et non seulement des actuels vivants, mais des

vivants éternels;--un orgueil qui serait tout abominable et quasi

satanique, si cet orgueil n’était, dans cette âme trop exercée,

tellement âprement tourné contre soi-même, et ne se connaissait si

exactement, que le mal, peut-être, en était comme énervé dans son

principe.

«_Il s’abstrait affreusement du bien_, me dit l’abbé, _mais il

s’abstrait heureusement du mal... Il y a en lui je ne sais quelle

effrayante _pureté_, quel détachement, quelle force et quelle lumière

incontestables. Je n’ai jamais observé une telle absence de troubles

et de doutes dans une intelligence très profondément travaillée. Il

est terriblement tranquille! On ne peut lui attribuer aucun malaise de

l’âme, aucunes ombres intérieures,--et rien, d’ailleurs, qui dérive

des instincts de crainte ou de convoitise... Mais rien qui s’oriente

vers la Charité._

«_C’est une île déserte que son cœur... Toute l’étendue, toute

l’énergie de son esprit l’environnent et le défendent; ses profondeurs

l’isolent et le gardent contre la vérité. Il se flatte qu’il y est

bien seul... Patience, chère dame. Peut-être, certain jour,

trouvera-t-il quelque empreinte sur le sable... Quelle heureuse et

sainte terreur, quelle épouvante salutaire, quand il connaîtra, à ce

pur vestige de la grâce, que son île est mystérieusement habitée!..._»

Alors j’ai dit à M. l’abbé que mon mari me faisait penser bien souvent à

un _mystique sans Dieu_...

--«_Quelle lueur!_ a dit l’abbé,--_quelles lueurs, les femmes

quelquefois tirent des simplicités de leurs impressions et des

incertitudes de leur langage!..._»

Mais aussitôt, et à soi-même, il répliqua:

--«_Mystique sans Dieu!... Lumineux non-sens!... Voilà qui est bientôt

dit!... Fausse clarté... Un mystique sans Dieu, Madame, mais il n’est

point de mouvement concevable qui n’ait sa direction et son sens, et

qui n’aille enfin quelque part!... Mystique sans Dieu!... Pourquoi pas

un Hippogriffe, un Centaure!_

--_Pourquoi pas un Sphinx, Monsieur l’abbé?_»

Il est d’ailleurs chrétiennement reconnaissant à M. Teste de la liberté

qui m’est laissée de suivre ma foi et de me livrer à mes dévotions. J’ai

toute licence d’aimer Dieu et de le servir, et je me puis partager très

heureusement entre mon Seigneur et mon cher époux. M. Teste quelquefois

me demande de lui parler de mon oraison, de lui expliquer aussi

exactement que je le puisse, comment je m’y mets, comment je m’y

applique et m’y soutiens; et il désire de savoir si je m’y abîme aussi

véritablement que je le crois. Mais à peine j’ai commencé de chercher

mes mots dans mon souvenir, il me devance, il s’interroge soi-même, et

se mettant prodigieusement à ma place, il me dit sur ma propre prière de

telles choses, il m’en donne de telles précisions qu’elles l’éclairent,

la rejoignent en quelque sorte dans son altitude secrète,--et qu’il m’en

communique la disposition et le désir!... Il y a dans son langage je ne

sais quelle puissance de faire voir et entendre ce que l’on a de plus

caché... Et cependant, ce sont des propos humains que les siens, rien

qu’humains; ce ne sont que les formes très intimes de la foi

reconstituées par artifice, et articulées à merveille par un esprit

incomparable d’audace et de profondeur! On dirait qu’il a froidement

exploré l’âme fervente... Mais il manque affreusement à cette

recomposition de mon cœur brûlant et de sa foi, son essence qui est

_espérance_... Il n’y a pas un grain d’espérance dans toute la substance

de M. Teste; et c’est pourquoi je trouve un certain malaise dans cet

exercice de son pouvoir.

* * * * *

Je n’ai plus grand’chose à vous dire aujourd’hui. Je ne m’excuse pas

d’avoir écrit si longuement, puisque vous me l’avez demandé et que vous

vous dites d’une avidité insatiable de tous les faits et gestes de votre

ami. Il faut en finir cependant. Voici l’heure de la promenade

quotidienne. Je vais mettre mon chapeau. Nous irons doucement par les

ruelles fort pierreuses et tortueuses de cette vieille ville que vous

connaissez un peu. Nous allons, à la fin, où vous aimeriez d’aller si

vous étiez ici, à cet antique jardin où tous les gens à pensées, à

soucis et à monologues descendent vers le soir, comme l’eau va à la

rivière, et se retrouvent nécessairement. Ce sont des savants, des

amants, des vieillards, des désabusés et des prêtres; tous les _absents_

possibles, et de tous les genres. On dirait qu’ils recherchent leurs

éloignements mutuels. Ils doivent aimer de se voir sans se connaître, et

leurs amertumes séparées sont accoutumées à se rencontrer. L’un traîne

sa maladie, l’autre est pressé par son angoisse; ce sont des ombres qui

se fuient; mais il n’y a pas d’autre lieu pour y fuir les autres que

celui-ci, où la même idée de la solitude attire invinciblement chacun de

tous ces êtres absorbés. Nous serons tout à l’heure dans cet endroit

digne des morts. C’est une ruine botanique. Nous y serons un peu avant

le crépuscule. Voyez-nous, marchant à petits pas, livrés au soleil, aux

cyprès, aux cris d’oiseau. Le vent est froid au soleil, le ciel trop

beau parfois me serre le cœur. La cathédrale cachée sonne. Il y a,

par-ci, par-là, des bassins ronds et surhaussés qui me viennent à la

ceinture. Ils sont pleins jusqu’à la margelle d’une eau noire et

impénétrable, sur laquelle sont appliquées les énormes feuilles du

Nymphéa Nelumbo; et les gouttes qui s’aventurent sur ces feuilles

roulent et brillent comme du mercure. M. Teste se laisse distraire par

ces grosses gouttes vivantes, ou bien il se déplace lentement entre les

«planches» à étiquettes vertes, où les spécimens du règne végétal sont

plus ou moins cultivés. Il jouit de cet ordre assez ridicule et se

complaît à épeler les noms baroques:

_Antirrhinum Siculum

Solanum Warscewiezii!!!_

Et ce _Sisymbriifolium_, quel patois!... Et les _Vulgare_, et les

_Asper_, et les _Palustris_, et les _Sinuata_, et les _Flexuosum_, et

les _Prœaltum_!!!

--_C’est un jardin d’épithètes_, dit-il l’autre jour, _jardin

dictionnaire et cimetière..._

Et après un temps, il se dit: «_Doctement mourir... Transiit

classificando._»

Recevez, Monsieur et Ami, tous nos remerciements, et nos bons souvenirs.

Émilie Teste.

Monsieur Teste · 第 19 / 28 题