M. Teste est né quelque jour d’un souvenir récent de ces états.

C’est en quoi il me ressemble d’aussi près qu’un enfant semé par

quelqu’un dans un moment de profonde altération de son être, ressemble à

ce père hors de soi-même.

Il arrive, peut-être, que l’on abandonne de temps à autre à la vie la

créature exceptionnelle d’un moment exceptionnel. Il n’est pas

impossible, après tout, que la singularité de certains hommes, leurs

valeurs d’écart, bonnes ou mauvaises, soient dues quelquefois à l’état

instantané de leurs générateurs. Il se peut que l’instable ainsi se

transmette et se donne quelque carrière. N’est-ce point là, d’ailleurs,

dans l’ordre de l’esprit, la fonction de nos œuvres, l’acte du talent,

l’objet même du travail, et en somme, l’essence du bizarre instinct de

faire survivre à soi ce que l’on obtient de plus rare?

Revenant à M. Teste, et observant que l’existence d’un type de cette

espèce ne pourrait se prolonger dans le réel pendant plus de quelques

quarts d’heure, je dis que le problème de cette existence et de sa durée

suffit à lui donner une sorte de vie. Ce problème est un germe. Un germe

vit; mais il en est qui ne sauraient se développer. Ceux-ci essayent de

vivre, forment des monstres, et les monstres meurent. En vérité, nous ne

les connaissons qu’à cette _propriété remarquable_ de ne pouvoir durer.

_Anormaux_ sont les êtres qui ont un peu moins d’avenir que les

_normaux_. Ils sont semblables à bien des pensées qui contiennent des

contradictions cachées. Elles se produisent à l’esprit, paraissent

justes et fécondes, mais leurs conséquences les ruinent, et leur

présence bientôt leur est funeste.

--Qui sait si la plupart de ces pensées prodigieuses sur lesquelles tant

de grands hommes, et une infinité de petits, ont pâli depuis des

siècles, ne sont point des monstres psychologiques,--des _Idées

Monstres_,--enfantés par l’exercice naïf de nos facultés interrogeantes

que nous appliquons un peu partout,--sans nous aviser que nous ne devons

raisonnablement questionner que ce qui peut véritablement nous répondre?

Mais les monstres de chair rapidement périssent. Toutefois ils ont

existé quelque peu. Rien de plus instructif que de méditer sur leur

destin.

Pourquoi M. Teste est-il impossible?--C’est son _âme_ que cette

question. _Elle vous change en M. Teste._ Car il n’est point autre que

le démon même de la possibilité. Le souci de l’ensemble de ce qu’il peut

le domine. Il s’observe, il manœuvre, il ne veut pas se laisser

manœuvrer. Il ne connaît que deux valeurs, deux catégories, qui sont

celles de la conscience réduite à ses actes: _le possible et

l’impossible_. Dans cette étrange cervelle, où la philosophie a peu de

crédit, où le langage est toujours en accusation, il n’est guère de

pensée qui ne s’accompagne du sentiment qu’elle est provisoire; il ne

subsiste guère que l’attente et l’exécution d’opérations définies. Sa

vie intense et brève se dépense à surveiller le mécanisme par lequel les

relations du connu et de l’inconnu sont instituées et organisées. Même,

elle applique ses puissances obscures et transcendantes à feindre

obstinément les propriétés d’un système isolé où l’infini ne figure

point.

* * * * *

Donner quelque idée d’un tel monstre, en peindre les dehors et les

mœurs; esquisser du moins un Hippogriffe, une Chimère de la mythologie

intellectuelle, exige,--et donc excuse,--l’emploi, sinon la création,

d’un langage forcé, parfois énergiquement abstrait. Il y faut également

de la familiarité et jusqu’à quelques traces de cette vulgarité ou

trivialité que nous nous permettons avec nous-mêmes. Nous ne gardons pas

de ménagements avec celui qui est en nous.

Le texte assujetti à ces conditions très particulières n’est

certainement pas d’une lecture trop aisée dans l’original. Davantage

doit-il présenter à qui veut le transporter dans une langue étrangère

des difficultés presque insurmontables...

Monsieur Teste · 第 10 / 28 题