PRÉFACE

Ce personnage de fantaisie dont je devins l’auteur au temps d’une

jeunesse à demi littéraire, à demi sauvage ou... intérieure, a vécu,

semble-t-il, depuis cette époque effacée, d’une certaine _vie_,--que ses

réticences plus que ses aveux ont induit quelques lecteurs à lui

prêter[1].

[1] Cette préface a été écrite pour la deuxième traduction en anglais

de la _Soirée avec M. Teste_.

Teste fut engendré,--dans une chambre où Auguste Comte a passé ses

premières années,--pendant une ère d’ivresse de ma volonté et parmi

d’étranges excès de conscience de soi.

J’étais affecté du mal aigu de la précision. Je tendais à l’extrême du

désir insensé de comprendre, et je cherchais en moi les points critiques

de ma faculté d’attention.

Je faisais donc ce que je pouvais pour augmenter un peu les durées de

quelques pensées. Tout ce qui m’était facile m’était indifférent et

presque ennemi. La sensation de l’effort me semblait devoir être

recherchée, et je ne prisais pas les heureux résultats qui ne sont que

les fruits naturels de nos vertus natives. C’est dire que les résultats

en général,--et par conséquence, les _œuvres_,--m’importaient beaucoup

moins que l’énergie de l’ouvrier,--substance des choses qu’il espère.

Ceci prouve que la théologie se retrouve un peu partout.

Je suspectais la littérature, et jusqu’aux travaux assez précis de la

poésie. L’acte d’écrire demande toujours un certain «sacrifice de

l’intellect». On sait bien, par exemple, que les conditions de la

lecture littéraire sont incompatibles avec une précision excessive du

langage. L’intellect volontiers exigerait du langage commun des

perfections et des puretés qui ne sont pas en sa puissance. Mais rares

sont les lecteurs qui ne prennent leur plaisir que l’esprit tendu. Nous

ne gagnons les attentions qu’à la faveur de quelque amusement; et cette

espèce d’attention est passive.

Il me semblait indigne, d’ailleurs, de partager mon ambition entre le

souci d’un effet à produire sur les autres, et la passion de me

connaître et reconnaître tel que j’étais, sans omissions, sans

simulations, ni complaisances.

Je rejetais non seulement les Lettres, mais encore la Philosophie

presque tout entière, parmi les Choses Vagues et les Choses Impures

auxquelles je me refusais de tout mon cœur. Les objets traditionnels de

la spéculation m’excitaient si malaisément que je m’étonnais des

philosophes ou de moi-même. Je n’avais pas compris que les problèmes les

plus relevés ne s’imposent guère, et qu’ils empruntent beaucoup de leur

prestige et de leurs attraits à certaines _conventions_ qu’il faut

connaître et recevoir pour entrer chez les philosophes. La jeunesse est

un temps pendant lequel les conventions sont, et doivent être, mal

comprises: ou aveuglément combattues, ou aveuglément obéies. On ne peut

pas concevoir, dans les commencements de la vie réfléchie, que seules

les décisions arbitraires permettent à l’homme de fonder quoi que ce

soit: langage, sociétés, connaissances, œuvres de l’art. Quant à moi, je

le concevais si mal que je m’étais fait une règle de tenir secrètement

pour nulles ou méprisables toutes les opinions et coutumes d’esprit qui

naissent de la vie en commun et de nos relations extérieures avec les

autres hommes, et qui s’évanouissent dans la solitude volontaire. Et

même je ne pouvais songer qu’avec dégoût à toutes les idées et à tous

les sentiments qui ne sont engendrés ou remués dans l’homme que par ses

maux et par ses craintes, ses espoirs et ses terreurs; et non librement

par ses pures observations sur les choses et en soi-même.

J’essayais donc de me réduire à mes propriétés _réelles_. J’avais peu de

confiance dans mes moyens, et je trouvais en moi sans nulle peine tout

ce qu’il fallait pour me haïr; mais j’étais fort de mon désir infini de

netteté, de mon mépris des convictions et des idoles, de mon dégoût de

la facilité et de mon sentiment de mes limites. Je m’étais fait une île

intérieure que je perdais mon temps à reconnaître et à fortifier...

* * * * *

Monsieur Teste · 第 9 / 28 题