_Vita Cartesii res est simplicissima..._
La bêtise n’est pas mon fort. J’ai vu beaucoup d’individus, j’ai visité
quelques nations, j’ai pris ma part d’entreprises diverses sans les
aimer, j’ai mangé presque tous les jours, j’ai touché à des femmes. Je
revois maintenant quelques centaines de visages, deux ou trois grands
spectacles, et peut-être la substance de vingt livres. Je n’ai pas
retenu le meilleur ni le pire de ces choses: est resté ce qui l’a pu.
Cette arithmétique m’épargne de m’étonner de vieillir. Je pourrais aussi
faire le compte des moments victorieux de mon esprit, et les imaginer
unis et soudés, composant une vie _heureuse_... Mais je crois m’être
toujours bien jugé. Je me suis rarement perdu de vue; je me suis
détesté, je me suis adoré;--puis, nous avons vieilli ensemble.
Souvent, j’ai supposé que tout était fini pour moi, et je me terminais
de toutes mes forces, anxieux d’épuiser, d’éclairer quelque situation
douloureuse. Cela m’a fait connaître que nous apprécions notre propre
pensée beaucoup trop d’après l’_expression_ de celle des autres! Dès
lors, les milliards de mots qui ont bourdonné à mes oreilles, m’ont
rarement ébranlé par ce qu’on voulait leur faire dire; et tous ceux que
j’ai moi-même prononcés à autrui, je les ai sentis se distinguer
toujours de ma pensée,--car ils devenaient _invariables_.
Si j’avais décidé comme la plupart des hommes, non seulement je me
serais cru leur supérieur, mais je l’aurais paru. Je me suis préféré. Ce
qu’ils nomment un être supérieur est un être qui s’est trompé. Pour
s’étonner de lui, il faut le voir,--et pour être vu il faut qu’il se
montre. Et il me montre que la niaise manie de son nom le possède.
Ainsi, chaque grand homme est taché d’une erreur. Chaque esprit qu’on
trouve puissant, commence par la faute qui le fait connaître. En échange
du pourboire public, il donne le temps qu’il faut pour se rendre
perceptible, l’énergie dissipée à se transmettre et à préparer la
satisfaction étrangère. Il va jusqu’à comparer les jeux informes de la
gloire, à la joie de se sentir unique--grande volupté particulière.
* * * * *
J’ai rêvé alors que les têtes les plus fortes, les inventeurs les plus
sagaces, les connaisseurs le plus exactement de la pensée devaient être
des inconnus, des avares, des hommes qui meurent sans avouer. Leur
existence m’était révélée par celle même des individus éclatants, un peu
moins _solides_.
L’induction était si facile que j’en voyais la formation à chaque
instant. Il suffisait d’imaginer les grands hommes ordinaires, purs de
leur première erreur, ou de s’appuyer sur cette erreur même pour
concevoir un degré de conscience plus élevé, un sentiment de la liberté
d’esprit moins grossier. Une opération aussi simple me livrait des
étendues curieuses, comme si j’étais descendu dans la mer. Perdus dans
l’éclat des découvertes publiées, mais à côté des inventions méconnues
que le commerce, la peur, l’ennui, la misère commettent chaque jour, je
croyais distinguer des chefs-d’œuvre intérieurs. Je m’amusais à éteindre
l’histoire connue sous les annales de l’anonymat.
C’étaient, invisibles dans leurs vies limpides, des solitaires qui
savaient avant tout le monde. Ils me semblaient doubler, tripler,
multiplier dans l’obscurité chaque personne célèbre,--eux, avec le
dédain de livrer leurs chances et leurs résultats particuliers. Ils
auraient refusé, à mon sentiment, de se considérer comme autre chose que
des choses...
Ces idées me venaient pendant l’octobre de 93, dans les instants de
loisir où la pensée se joue seulement à exister.
Je commençais de n’y plus songer, quand je fis la connaissance de M.
Teste. (Je pense maintenant aux traces qu’un homme laisse dans le petit
espace où il se meut chaque jour.) Avant de me lier avec M. Teste,
j’étais attiré par ses allures particulières. J’ai étudié ses yeux, ses
vêtements, ses moindres paroles sourdes au garçon du café où je le
voyais. Je me demandais s’il se sentait observé. Je détournais vivement
mon regard du sien, pour surprendre le sien me suivre. Je prenais les
journaux qu’il venait de lire, je recommençais mentalement les sobres
gestes qui lui échappaient; je notais que personne ne faisait attention
à lui.
Je n’avais plus rien de ce genre à apprendre, lorsque nous entrâmes en
relation. Je ne l’ai jamais vu que la nuit. Une fois dans une sorte de
b...; souvent au théâtre. On m’a dit qu’il vivait de médiocres
opérations hebdomadaires à la Bourse. Il prenait ses repas dans un petit
restaurant de la rue Vivienne. Là, il mangeait comme on se purge, avec
le même entrain. Parfois, il s’accordait ailleurs un repas lent et fin.
M. Teste avait peut-être quarante ans. Sa parole était
extraordinairement rapide, et sa voix sourde. Tout s’effaçait en lui,
les yeux, les mains. Il avait pourtant les épaules militaires, et le pas
d’une régularité qui étonnait. Quand il parlait, il ne levait jamais un
bras ni un doigt: il avait _tué la marionnette_. Il ne souriait pas, ne
disait ni bonjour ni bonsoir; il semblait ne pas entendre le «Comment
allez-vous?»
Sa mémoire me donna beaucoup à penser. Les traits par lesquels j’en
pouvais juger, me firent imaginer une gymnastique intellectuelle sans
exemple. Ce n’était pas chez lui une faculté excessive,--c’était une
faculté éduquée ou transformée. Voici ses propres paroles: «Il y a vingt
ans que je n’ai plus de livres. J’ai brûlé mes papiers aussi. Je rature
le vif... Je retiens ce que je veux. Mais le difficile n’est pas là. _Il
est de retenir ce dont je voudrai demain!_... J’ai cherché un crible
machinal...»
* * * * *
A force d’y penser, j’ai fini par croire que M. Teste était arrivé à
découvrir des lois de l’esprit que nous ignorons. Sûrement, il avait dû
consacrer des années à cette recherche: plus sûrement, des années
encore, et beaucoup d’autres années avaient été disposées pour mûrir ses
inventions et pour en faire ses instincts. Trouver n’est rien. Le
difficile est de s’ajouter ce qu’on trouve.
L’art délicat de la durée, le temps, sa distribution et son
régime,--sa dépense à des choses bien choisies, pour les nourrir
spécialement,--était une des grandes recherches de M. Teste. Il veillait
à la répétition de certaines idées; il les arrosait de nombre. Ceci lui
servait à rendre finalement machinale l’application de ses études
conscientes. Il cherchait même à résumer ce travail. Il disait souvent:
«_Maturare!..._»
Certainement sa mémoire singulière devait presque uniquement lui retenir
cette partie de nos impressions que notre imagination toute seule est
impuissante à construire. Si nous imaginons un voyage en ballon, nous
pouvons avec sagacité, avec puissance, _produire_ beaucoup de sensations
probables d’un aéronaute; mais il restera toujours quelque chose
d’individuel à l’ascension réelle, dont la différence avec notre rêverie
exprime la valeur des méthodes d’un Edmond Teste.
Cet homme avait connu de bonne heure l’importance de ce qu’on pourrait
nommer la _plasticité_ humaine. Il en avait cherché les limites et le
mécanisme. Combien il avait dû rêver à sa propre malléabilité!
J’entrevoyais des sentiments qui me faisaient frémir, une terrible
obstination dans des expériences enivrantes. Il était l’être absorbé
dans sa variation, celui qui devient son système, celui qui se livre
tout entier à la discipline effrayante de l’esprit libre, et qui fait
tuer ses joies par ses joies, la plus faible par la plus forte,--la plus
douce, la temporelle, celle de l’instant et de l’heure commencée, par la
fondamentale--par l’espoir de la fondamentale.
Et je sentais qu’il était le maître de sa pensée: j’écris là cette
absurdité. L’expression d’un sentiment est toujours absurde.
M. Teste n’avait pas d’opinions. Je crois qu’il se passionnait à son
gré, et pour atteindre un but défini. Qu’avait-il fait de sa
personnalité? Comment se voyait-il?... Jamais il ne riait, jamais un air
de malheur sur son visage. Il haïssait la mélancolie.
Il parlait, et on se sentait dans son idée, confondu avec les choses: on
se sentait reculé, mêlé aux maisons, aux grandeurs de l’espace, au
coloris remué de la rue, aux coins... Et les paroles le plus adroitement
touchantes,--celles même qui font leur auteur plus près de nous qu’aucun
autre homme, celles qui font croire que le mur éternel entre les esprits
tombe,--pouvaient venir à lui... Il savait admirablement qu’elles
auraient ému _tout autre_. Il parlait, et sans pouvoir préciser les
motifs ni l’étendue de la proscription, on constatait qu’un grand nombre
de mots étaient bannis de son discours. Ceux dont il se servait, étaient
parfois si curieusement tenus par sa voix ou éclairés par sa phrase que
leur poids était altéré, leur valeur nouvelle. Parfois, ils perdaient
tout leur sens, ils paraissaient remplir uniquement une place vide dont
le terme destinataire était douteux encore ou imprévu par la langue. Je
l’ai entendu désigner un objet matériel par un groupe de mots abstraits
et de noms propres.
A ce qu’il disait, il n’y avait rien à répondre. Il tuait l’assentiment
poli. On prolongeait les conversations par des bonds qui ne l’étonnaient
pas.
Si cet homme avait changé l’objet de ses méditations fermées, s’il eût
tourné contre le monde la puissance régulière de son esprit, rien ne lui
eût résisté. Je regrette d’en parler comme on parle de ceux dont on fait
les statues. Je sens bien qu’entre le «génie» et lui, il y a une
quantité de faiblesse. Lui, si véritable! si neuf! si pur de toute
duperie et de toutes merveilles, si dur! Mon propre enthousiasme me le
gâte...
Comment ne pas en ressentir pour celui qui ne disait jamais rien de
_vague_? pour celui qui déclarait avec calme: «Je n’apprécie en toutes
choses que la _facilité_ ou la _difficulté_ de les connaître, de les
accomplir. Je mets un soin extrême à mesurer ces degrés, et à ne pas
m’attacher... Et que m’importe ce que je sais fort bien?»
Comment ne pas s’abandonner à un être dont l’esprit paraissait
transformer pour soi seul tout ce qui est, et qui _opérait_ tout ce qui
lui était proposé? Je devinais cet esprit maniant et mêlant, faisant
varier, mettant en communication, et dans l’étendue du champ de sa
connaissance, pouvant couper et dévier, éclairer, glacer ceci, chauffer
cela, noyer, exhausser, nommer ce qui manque de nom, oublier ce qu’il
voulait, endormir ou colorer ceci et cela...
Je simplifie grossièrement des propriétés impénétrables. Je n’ose pas
dire tout ce que mon objet me dit. La logique m’arrête. Mais, en
moi-même, toutes les fois que se pose le problème de Teste, apparaissent
de curieuses formations.
Il y a des jours où je le retrouve très nettement. Il se représente à
mon souvenir, à côté de moi. Je respire la fumée de nos cigares, je
l’entends, je me _méfie_. Parfois, la lecture d’un journal me fait me
heurter à sa pensée, quand un événement maintenant la justifie. Et je
tente encore quelques-unes de ces expériences illusoires qui me
délectaient à l’époque de nos soirées. C’est-à-dire que je me le figure
faisant ce que je ne lui ai pas vu faire. Que devient M. Teste
souffrant?--Amoureux, comment raisonne-t-il?--Peut-il être triste?--De
quoi aurait-il peur?--Qu’est-ce qui le ferait trembler?--... Je
cherchais. Je maintenais entière l’image de l’homme rigoureux, je
tâchais de la faire répondre à mes questions... Elle s’altérait.
Il aime, il souffre, il s’ennuie. Tout le monde s’imite. Mais, au
soupir, au gémissement élémentaire, je veux qu’il mêle les règles et les
figures de tout son esprit.
* * * * *
Ce soir, il y a précisément deux ans et trois mois que j’étais avec lui
au théâtre, dans une loge prêtée. J’y ai songé tout aujourd’hui.
Je le revois debout avec la colonne d’or de l’Opéra, ensemble.
Il ne regardait que la salle. Il aspirait la grande bouffée brûlante, au
bord du trou. Il était rouge.
Une immense fille de cuivre nous séparait d’un groupe murmurant au delà
de l’éblouissement. Au fond de la vapeur, brillait un morceau nu de
femme, doux comme un caillou. Beaucoup d’éventails indépendants vivaient
sur le monde sombre et clair, écumant jusqu’aux feux du haut. Mon regard
épelait mille petites figures, tombait sur une tête triste, courait sur
des bras, sur les gens, et enfin se brûlait.
Chacun était à sa place, libre d’un petit mouvement. Je goûtais le
système de classification, la simplicité presque théorique de
l’assemblée, l’ordre social. J’avais la sensation délicieuse que tout ce
qui respirait dans ce cube, allait suivre ses lois, flamber de rires par
grands cercles, s’émouvoir par plaques, ressentir par _masses_ des
choses _intimes_,--_uniques_,--des remuements secrets, s’élever à
l’inavouable! J’errais sur ces étages d’hommes, de ligne en ligne, par
orbites, avec la fantaisie de joindre idéalement entre eux tous ceux
ayant la même maladie, ou la même théorie, ou le même vice... Une
musique nous touchait tous, abondait, puis devenait toute petite.
Elle disparut. M. Teste murmurait: «On n’est _beau_, on n’est
extraordinaire que pour les autres! _Ils_ sont mangés par les autres!»
Le dernier mot sortit du silence que faisait l’orchestre. Teste respira.
Sa face enflammée où soufflaient la chaleur et la couleur, ses larges
épaules, son être noir mordoré par les lumières, la forme de tout son
bloc vêtu, étayé par la grosse colonne, me reprirent. Il ne perdait pas
un atome de tout ce qui devenait sensible, à chaque instant, dans cette
grandeur rouge et or.
Je regardai ce crâne qui faisait connaissance avec les angles du
chapiteau, cette main droite qui se rafraîchissait aux dorures et, dans
l’ombre de pourpre, les grands pieds. Des lointains de la salle, ses
yeux vinrent vers moi; sa bouche dit: «La discipline n’est pas
mauvaise... C’est un petit commencement...»
Je ne savais répondre. Il dit de sa voix basse et vite: «Qu’ils
jouissent et obéissent!»
Il fixa longuement un jeune homme placé en face de nous, puis une dame,
puis tout un groupe dans les galeries supérieures,--qui débordait du
balcon par cinq ou six visages brûlants,--et puis tout le monde, tout le
théâtre, plein comme les cieux, ardent, fasciné par la scène que nous ne
voyions pas. La stupidité de tous les autres nous révélait qu’il se
passait n’importe quoi de sublime. Nous regardions se mourir le jour que
faisaient toutes les figures dans la salle. Et quand il fut très bas,
quand la lumière ne rayonna plus, il ne resta que la vaste
phosphorescence de ces mille figures. J’éprouvais que ce crépuscule
faisait tous ces êtres passifs. Leur attention et l’obscurité
croissantes formaient un équilibre continu. J’étais moi-même attentif
_forcément_,--à toute cette attention.
M. Teste dit: «Le suprême _les_ simplifie. Je parie qu’ils pensent tous,
de plus en plus, _vers_ la même chose. Ils seront égaux devant la crise
ou limite commune. Du reste, la loi n’est pas si simple... puisqu’elle
me néglige,--et--je suis ici.»