Saint-Eustache?
--Oui, elle était bonne, elle aussi! et Xavier, quel noble caractère!
Comme ils s'aimaient! Ah! je suis bien certaine qu'ils sont heureux
là-haut! Je voudrais y être... près d'eux... et près de ma mère.....
Ces réflexions faites d'un ton doux, mais désolé, navrèrent madame de
Vaudreuil. Néanmoins, elle refoula ses angoisses, et, pour détourner les
idées de Léonie d'un sujet aussi affligeant, elle lui dit, en indiquant
un canot qu'on apercevait dans le lointain:
--Vois donc, mon enfant; quel joli tableau cela ferait avec cette île
au premier plan, au second cet esquif qui vole à la crête des flots,
ce troupeau de daims qui pait sur la grève, et à l'horizon ces pics
altiers.
--Oui, répondit négligemment Léonie.
--Me le composeras-tu, quand tu seras rétablie?
--Le composer... quand je serai rétablie.... répéta la jeune fille avec
un pâle sourire.
Madame de Vaudreuil regardait toujours le canot, qui s'avançait vers la
baie; et le visage de la bonne dame changeait de couleur. Elle tremblait
sur son siège.
--Mon Dieu! se disait-elle intérieurement, si c'était lui!
L'embarcation était montée par deux hommes, mais leurs costumes
n'étaient pas encore distincts.
--Je vais fermer la croisée, ma fille, car il commence à faire froid,
dit madame de Vaudreuil.
Sans répondre, Léonie rejeta la tête sur son oreiller et ferma les yeux
comme pour dormir.
Sa tante, ayant fermé la fenêtre, sortit de la chambre sur la pointe du
pied, puis elle se munit d'une longue-vue, descendit vers le rivage, et
se prit à examiner le canot.
--Le Montagnais! s'écria-t-elle aussitôt. Il est accompagné d'un
Indien. Ce doit être... lui! Léonie est sauvée! O ma patronne, ma divine
patronne, vous avez entendu mes prières, soyez bénie!... Mais il ne faut
pas que Léonie apprenne subitement... la joie la tuerait...
Le canot aborda. Il portait effectivement le messager de madame de
Vaudreuil, avec Co-lo-mo-o.
Le Montagnais s'approcha de la tante de Léonie.
--Voilà, dit-il simplement en désignant le Petit-Aigle, l'homme que la
bonne face blanche a commandé à son frère d'aller quérir.
Co-lo-mo-o salua madame de Vaudreuil avec l'aisance d'un gentleman.
--Madame, lui-dit-il de ce ton musical qui lui était propre, si
j'avais appris plus tôt que ma présence fût nécessaire à la santé
de mademoiselle de Repentigny, vous ne m'eussiez pas attendu aussi
longtemps. Mais, contraint de me cacher, j'ai reçu votre lettre il n'y
a que huit jours. Immédiatement je suis venu. Que me reste-t-il à faire?
Je dois ma liberté à mademoiselle de Repentigny. Si mes services peuvent
lui être de quelque utilité, ils lui sont acquis.
Il n'était jamais entré dans l'esprit de madame de Vaudreuil qu'un
sauvage fût capable de se présenter et de s'exprimer en français avec
cette distinction. Quoique Léonie lui eût répété cent fois que son Paul
n'était pas un Indien ordinaire, elle avait mis jusque-là sur le compte
de l'enthousiasme les brillantes couleurs dont la jeune fille ornait son
portrait.
Mais ce début était concluant. La vénérable tante fut ravie. Elle offrit
une chambre à Co-lo-mo-o. Il refusa, et il fut impossible de le gagner.
Alors on convint que le lendemain il aurait une entrevue avec Léonie.
Durant l'intervalle, madame de Vaudreuil la préparerait à cette agréable
nouvelle.
La félicité de la jeune fille ne saurait se peindre. Elle faillit se
trouver mal. La nuit lui parut d'une longueur mortelle.
Quand le Petit-Aigle parut, elle était levée, vêtue d'une robe blanche
qui faisait ressortir davantage encore la pâleur diaphane de son teint.
Il remercia affectueusement Léonie, promit de rester quelque temps à la
baie de Ha-ha, mais aucune parole émue ne tomba de ses lèvres.
--Il m'aime! n'est-ce pas qu'il m'aime? dites-moi qu'il m'aime, ma
tante! s'écria Léonie quand il fut parti.
--Je le crois, mon enfant, répondit madame de Vaudreuil en détournant
les yeux pour essuyer une larme.
Co-lo-mo-o s'était établi dans une famille indienne.
Fidèle à sa parole, il revint le jour suivant et les autres. Il se
montrait amical, sans empressement, obligeant, mais non prévenant.
Léonie exprimait-elle un souhait, il la satisfaisait s'il le pouvait.
Mais il ne courait point au-devant de ses désirs. Attentif à les
réaliser, il ne les devinait pas ou ne les voulait pas deviner, si
elle ne les formulait. L'eût-elle demandé, il fût allé lui chercher un
bouquet au sommet du Point-de-l'Éternité ou de la Tête-de-Boule, mais il
n'eût pas cueilli une fleur préférée dans l'intention de lui causer une
surprise.
Madame de Vaudreuil l'invita maintes fois à dîner, sans pouvoir lui
faire accepter ses invitations. Instances, prières, menaces familières,
tout fut inutile.
Léonie s'aveuglait-elle sur la nature des sentiments du chef iroquois
pour elle, ou pénétrait-elle jusqu'au fond de son coeur, et y
démêlait-elle une passion puissante qui se débattait contre une volonté
plus puissante encore: qui le pourrait dire?
Toutefois la santé de mademoiselle de Repentigny s'améliora rapidement.
Elle reprit des couleurs, des forces.
Bientôt elle put sortir, faire avec Paul des excursions dans le
voisinage, et boire à longs traits cette coupe d'amour que lui versait
libéralement sa brûlante imagination de jeune fille.
Pourtant l'Indien s'obstinait dans sa réserve. Jamais un serrement de
main, jamais un regard humide, jamais un mot de tendresse. Une fois,
comme il l'aidait à franchir un fossé, Léonie, dans les bras du jeune
homme, avait cru sentir qu'il frémissait. C'était tout. Il lui obéissait
comme un esclave, la servait comme un ami, et s'en tenait là.
Informée de toutes les impressions de sa nièce, madame de Vaudreuil
était en proie à un étonnement douloureux qu'elle se gardait bien de
manifester.
--Cela ne peut cependant pas durer indéfiniment, il faut qu'il se
déclare, dit-elle à Léonie. Veux-tu que je lui parle?
--Oh! non, non, ma petite tante chérie, ne le faites pas, je vous en
conjure!
--Mais voici la saison qui avance, et ton père va te rappeler...
--Attendons encore un peu.
De la sorte, on atteignit octobre.
--Ma pauvre enfant, dit un matin madame de Vaudreuil à sa nièce, j'ai
reçu une lettre de M. de Repentigny Il arrivera d'un moment à l'autre
pour te chercher. Qu'allons-nous faire?
Ce fut un coup de foudre qui arracha Léonie à son beau rêve.
Elle resta anéantie.
--Eh bien! dit-elle ensuite d'un ton décidé, aujourd'hui je
m'expliquerai avec Paul.
Après le déjeuner il vint, à son habitude, la prendre pour faire leur
promenade accoutumée sur le bord du fleuve.
Le temps était triste, brumeux; un tapis de feuilles sèches, criant
aigrement sous les pieds, brunissait la terre. Comme des spectres, les
arbres dressaient partout leurs rameaux décharnés. Au joyeux ramage
des chantres de la forêt, succédaient les cris discords des oiseaux
aquatiques. L'automne en deuil menait déjà les funérailles de l'été.
Durant une heure, Léonie marcha silencieusement à côté de Co-lo-mo-o.
Elle aurait voulu qu'il engageât l'entretien; il n'en fit rien. Au
surplus, rarement il causait avant qu'elle l'eût interrogé.
A la fin elle s'arma de courage.
--Monsieur Paul, lui dit-elle en baissant les yeux...
Elle s'arrêta, car son coeur battait à rompre sa poitrine.
--Mademoiselle? répondit le Petit-Aigle, sans paraître remarquer le
trouble de sa compagne.
--Monsieur Paul, reprit Léonie, d'une voix haletante, mon père est
attendu ici.
--Il vient sans doute vous chercher? dit tranquillement Co-lo-mo-o.
--Oui, murmura Léonie.
Il y eut une pause.
--Nous suivrez-vous à Québec balbutia la jeune fille.
--Peut-être, mademoiselle.
--Pourquoi non, monsieur Paul?
--Je ne promets pas ce que je ne suis pas sûr de tenir, répliqua
Co-lo-mo-o, éludant à demi la question.
--Qui vous en empêcherait? insista-t-elle.
--Mon père a été tué par les Habits-Rouges, ses mânes crient vengeance!
Le ton de ces paroles fit frémir mademoiselle de Repentigny.
--Ah! dit-elle, vous allez encore exposer votre vie, sans souci de ceux
qui vous aiment.
--Une seule personne m'aime, fit-il, c'est ma mère, et ma mère pleure
Nar-go-tou-ké!
--Mais moi! s'écria Léonie, avec un accent intraduisible, et en levant
sur le Petit-Aigle ses beaux yeux gonflés par les larmes; moi! est-ce
que je ne vous aime pas! ne le savez-vous pas, Paul? Dois-je vous le
dire? Est-il un moyen de vous le prouver? dites; parlez! je vous suis
où vous voudrez; je serai votre femme, votre servante, ce qu'il vous
plaira... je vous aime...
Suffoquée par l'émotion, Léonie jeta ses bras à l'Iroquois, avec un
geste passionné.
Co-lo-mo-o hésita. Une lueur, fugitive comme l'éclair, colora son
visage bronzé; telles qu'un diamant frappé par un rayon de lumière, ses
prunelles étincelèrent aux regards brûlants de la jeune fille; elle crut
qu'ivre d'amour, il allait l'attirer, la presser sur son sein, l'inonder
de caresses; un frisson voluptueux agita son corps; et, confuse,
palpitante, elle ferma les paupières.
Quand elle les releva, une seconde après, le Petit-Aigle n'avait pas
fait un mouvement.
Mais sa figure était sereine, impassible.
--Peau-Blanche et Peau-Rouge n'ont point été créés l'un pour l'autre,
dit-il avec calme, en revenant à sa phraséologie indienne; si ma soeur
l'oublie, Co-lo-mo-o ne l'oublie point. Leurs sangs ne peuvent s'allier.
Jamais celui du dernier des Iroquois ne se souillera à celui des
Visages-Pâles. Adieu!
Et il partit en se dirigeant vers le Sud.
Léonie poussa un cri, tendit les mains vers lui pour le rappeler.
Il était déjà loin.
CHAPITRE XIX
LE SOURD-MUET
La rue Sainte-Thérèse, au centre de Montréal, est parallèle aux rues
Notre-Dame et Saint-Paul. Elle n'a pas deux cents mètres de long. On y
arrive par les rues Saint-Vincent et Saint-Gabriel, aboutissant
toutes deux, d'un côté à la rue Notre-Dame, de l'autre à la rue des
Commissaires, ou le quai. Une troisième rue innommée tombe en outre
perpendiculairement de la rue Saint-Paul à son milieu.
Le 2 novembre 1838, au soir, un observateur attentif eût remarqué
qu'une foule de gens, venus des différents quartiers de la ville, se
dirigeaient vers la rue Sainte-Thérèse.
Ces gens marchaient seul à seul; ils avaient l'air de ne se point
connaître. Ceux-ci se coulaient sournoisement le long des maisons et
évitaient avec le plus grand soin les patrouilles qui sillonnaient
la ville; ceux-là suivaient bravement leur chemin, en se donnant une
apparence aussi dégagée que possible.
La nuit était fort noire; il tombait une pluie fine, serrée, qui glaçait
les membres.
A tout instant, on entendait le cliquetis des armes et retentir le
«Qui vive?» des miliciens canadiens fidèles au gouvernement, ou le
«challenge!» des troupes royales.
Sur le carré[61] Chaboillez, dans la rue Saint-Joseph, une de ces
patrouilles rencontra un individu qui trottait lestement en s'appuyant à
un bâton.
[Note 61: Plus logiques que nous, les Canadiens ont traduit les mots
anglais square par carré, wagon par char, rail par lisse, etc.]
Il était si petit que, dans l'obscurité, on l'eût pris pour un enfant de
huit A dix ans.
--Où diable va ce gamin? s'écria un des soldats en l'apercevant.
--Quelque gueux d'Irlandais qui quête!
--Qui quête à pareille heure?
--Pourquoi pas?
--Eh! toutes les maisons sont fermées.
--Holà! morveux, arrête un peu, mon ami!
Mais le personnage continua sa route sans répondre à cette invitation.
--Veux-tu bien faire halte! répéta la même voix.
--Il feint de ne pas entendre, le polisson, dit un autre, Jack, mon
brave, apprends-lui ce que parler veut dire.
--Tu vas voir, répliqua Jack, en tirant la baguette de son fusil dont il
cingla les épaules du récalcitrant, tandis que ses compagnons criaient:
--Il faut déculotter ce babouin et le fouailler d'importance.
Mais Jean, c'était lui, pirouetta subitement en faisant tourner son
gourdin comme une fronde, et il en asséna au visage de maître Jack un
coup si violent que le troupier alla rouler à quelques pas en poussant
des hurlements de rage.
Ses camarades partirent d'un éclat de rire dont le sourd-muet profita
pour détaler à toutes jambes.
Par malheur, en frappant l'Anglais, Jean avait laissé tomber un petit
papier que, pour plus de sûreté, il tenait roulé dans sa main, autour de
la poignée de son bâton.
Découvrant bientôt la perte qu'il avait faite, il revint avec précaution
sur ses pas; la patrouille était éloignée; il fouilla le carré
Chaboillez eu tous sens, mais il lui fut impossible de trouver ce qu'il
cherchait.
Jean se jeta comme un fou dans la rue Saint-Maurice, et, traversant
la rue Mac-Gill, arriva à la place de la Douane par les rues Lemoine,
Saint-Pierre et Saint-Paul.
Un canot abordait, à ce moment, dans le bassin du Roi.
Craignant que ce canot ne fût monté par des Anglais, le sourd-muet se
cacha à l'angle de la place et de la rue Capitale.
Un homme s'élança de l'embarcation sur le quai et traversa la place de
la Douane.
Jean, qui la surveillait du regard, reconnut Co-lo-mo-o.
Il courut à lui.
La conversation suivante s'établit aussitôt entre eux par dactylologie.
CO-LO-MO-O.--Que faites-vous ici?
JEAN.--Je vais sans doute où vous allez!
CO-LO-MO-O.--Comment?
JEAN.--Vous allez à l'assemblée des Fils de la Liberté, j'y vais aussi.
CO-LO-MO-O.--Vous?
JEAN.--Oui, moi! vous en êtes surpris?
CO-LO-MO-O.--Qu'y allez-vous faire? vous n'entendez pas, vous ne pouvez
pas vous faire comprendre.
JEAN.--Je lis sur le visage les pensées des hommes.
CO-LO-MO-O.--Mais quel intérêt y avez-vous?
JEAN.--Mon père était patriote, un jour les Anglais pénétrèrent chez
nous, en l'absence de ma mère; ils venaient pour arrêter mon père; il se
défendit, il tua deux de ses ennemis; enfin, terrassé par le nombre, il
fut mortellement blessé, puis crucifié, avec des clous, dans la ruelle
de son lit[62]. Alors ma mère me portait dans son sein; elle était
enceinte de huit mois. En rentrant, elle s'évanouit... Elle me mit au
monde avant terme.
[Note 62: Les exemples de cette horrible barbarie ne sont pas rares
dans l'histoire du Canada. En 1832, un patriote canadien, Nadeau, fut
pris par les Anglais et accroché, au moyen d'un clou planté dans la
mâchoire inférieure, à l'aile d'un moulin à vent. Il mit trois jours à
mourir!]
CO-LO-MO-O (prenant la main du sourd-muet et la serrant avec force)--Je
comprends.
Jean-Baptiste alors lui apprit qu'il venait de Beauharnais où tout était
préparé pour un mouvement, mais que, sur le carré Chaboillez, il avait
égaré un billet important, dont on l'avait chargé pour les patriotes de
Montréal.
En causant, ils atteignirent la rue Sainte-Thérèse, qui recevait alors
des gens mystérieux par ses cinq avenues. Ces gens s'observaient avec
une attention soupçonneuse, échangeaient quelques paroles avec des
sentinelles postées à chaque coin de la rue, puis couraient tour à
tour à une porte qui s'ouvrait dès qu'on l'avait poussée d'une certaine
manière, et se refermait aussitôt sur chaque arrivant.
Entrés par cette porte, Co-lo-mo-o et Jean se trouvèrent dans les
ténèbres.
Une main invisible les saisit l'un après l'autre par la main, leur fit
avec les doigts des signes auxquels ils répondirent, et les guida à
quelque distance. Ils s'arrêtèrent. On leur banda les yeux. Un nouveau
conducteur s'empara d'eux et les mena dans une sorte de cave brillamment
éclairée, où il enleva le bandeau qui leur couvrait les yeux.
La cave était remplie de monde.
A une table longue se tenaient cinq hommes masqués.
Derrière eux on lisait ces inscriptions en gros caractères:
ASSOCIATION DES FILS DE LA LIBERTÉ[63].
QUI PARJURE SON SERMENT MÉRITE LA MORT.
[Note 63: Voir la _Huronne_.]
La plupart des assistants portaient des armes.
Les hommes masqués avaient devant eux, sur la table, des épées en croix
et une Bible.
C'étaient le président ou grand-maître de la société, le vice-président,
le premier député grand-maître, le trésorier, le secrétaire et le maître
des cérémonies.
Le grand-maître était inconnu, même à la plupart des initiés; mais le
bruit courait qu'il se nommait Villefranche, avait été jadis notaire à
Montréal, qu'à la suite de chagrins domestiques il avait voyagé dans
le désert américain, d'où il était revenu secrètement pour diriger
l'insurrection canadienne.
Co-lo-mo-o alla droit à lui et l'entretint pendant quelques minutes, en
tournant fréquemment les yeux sur le sourd-muet, resté près de la porte.
--Si cela est, répondit à voix basse le grand-maître, il faut taire
cette fâcheuse nouvelle et précipiter le soulèvement. Vous irez cette
nuit à Beauharnais et profiterez de l'exaspération causée par les
dernières arrestations pour entraîner les habitants à Montréal.
--J'irai, dit le Petit-Aigle.
--Vous tâcherez d'arriver dans la matinée de dimanche, au moment de la
messe. Les troupes seront à leurs temples; nous nous jetterons sur les
casernes pour y prendre les armes qui nous manquent.
--Bien.
--Et si vous rencontrez Robert Neilson[64], qui doit s'approcher par
Napierville, avec une bande d'Américains, vous l'engagerez, de tout
votre pouvoir, à vous suivre à Montréal. Nous jouons notre dernier coup,
mais avec grande chance de gagner. Les atrocités de Colborne et de ses
séides ont tourné de notre côté les partisans du gouvernement eux-mêmes.
Allez donc, jeune Aigle, et recommandez à Jean-Baptiste de ne point
faire mention du billet qu'il a perdu. Dimanche, à dix heures, nous vous
attendrons à Montréal.
[Note 64: Il s'agit ici du frère de celui qui combattit à
Saint-Denis.]
Co-lo-mo-o sortit en emmenant avec lui le sourd-muet.
--Citoyens, dit alors le grand-maître à la foule des conspirateurs,
je vous avais prévenu que l'Angleterre nous leurrerait encore de ses
promesses mensongères. La réalité a confirmé mes prophéties. A la
suite de notre glorieuse tentative de l'année dernière, le ministère
britannique a délégué ici sous prétexte d'apaiser les justes murmures
de la population, un lord Durham qui, après avoir paradé à Québec et à
Montréal, après nous avoir bercés par ses fausses protestations d'amour
et de respect pour nos personnes, vient de retourner dans son pays, nous
livrant, nous, nos biens, nos femmes, nos enfants, à la brutalité des
hordes barbares que sir John Colborne traîne à sa suite. Lord Durham
s'est embarqué hier, et depuis lors, c'est-à-dire depuis vingt-quatre
heures, plus du cinq cents personnes ont été entassées dans les cachots.
Demain, il y en aura mille; après-demain, cinquante poteaux seront
dressés à Montréal et à Québec! N'ayant pu vous faire abjurer votre
nationalité, l'Angleterre la veut noyer dans votre sang!
--Nous résisterons jusqu'à la mort! clamèrent plusieurs voix.
--Eh! qui parle de résistance! reprit l'orateur avec force. Où nous
a-t-elle menés, la résistance? Demandez-le aux ruines fumantes de
Saint-Charles, de Saint-Eustache, de Saint-Benoît. Non, plus de cette
tactique insensée; plus de résistance passive! mais l'attaque, mais
l'agression, mais prenons l'initiative d'une rencontre avec nos ennemis.
Une violente rumeur, accompagnée d'un grand désordre, s'éleva en ce
moment vers la porte de la cave.
--Les troupes! nous sommes cernés! s'écria un homme qui venait d'entrer
brusquement.
--Ah! murmura le président avec amertume, il y a un traître parmi nous;
et il ajouta d'un ton élevé: citoyens, soyez sans crainte, nous nous
échapperons par un passage secret qui traverse la rue Saint-Paul
jusqu'au quai; mais rappelez-vous de descendre en armes, dimanche,
à neuf heures du matin. Encore une fois, citoyens, mes amis, je vous
prédis la victoire, car le frère du vainqueur de Saint-Denis, Robert
Neilson, débarquera à dix heures dans la rue des Commissaires, avec
vingt mille hommes. Maintenant, filez sans bruit, la porte est ouverte!
Et, donnant l'exemple à tous, il s'élança par une trappe placée sous
la table, dans un sombre couloir qui s'enfonçait profondément sous la
terre.
Pendant qu'une compagnie du 32e régiment envahissait la cave, et pendant
qu'une partie des conjurés réussissait à s'évader, Co-lo-mo-o remontait,
en courant suivant la coutume indienne, le chemin de Lachine.
La pluie avait, cessé pour faire place à un vent furieux qui tordait,
brisait, déracinait les arbres et remplissait l'atmosphère de plaintes
déchirantes.
Quand le Petit-Aigle arriva à Lachine, la tempête sévissait dans toute
sa rage.
C'eût été folie que de songer à traverser le Saint-Laurent pour se
rendre à Beauharnais, éloigné de trois lieues, environ. Nul batelier, si
habile qu'il fût, n'aurait pu gouverner un canot, sur le fleuve par un
temps semblable.
L'ouragan dura toute la nuit. Bon gré, mal gré, Co-lo-mo-o dut attendre
au lendemain pour remplir sa mission. Parti de Lachine à huit heures il
n'aborda vis à vis de Beauharnais que vers deux heures, si redoutable
était encore la colère des eaux.
Environné aussitôt par une multitude de patriotes armés, avides d'avoir
des nouvelles, le Petit-Aigle s'acquitta de son message.
Il déclara qu'il fallait envoyer un courrier à Neilson et descendre
immédiatement à Montréal pour y joindre les Fils de la liberté dans la
matinée du dimanche.
On se conforma à son avis; mais, avant de quitter le village, les
insurgés assaillirent la maison d'un certain Ellice, chef du parti
anglais à Beauharnais et un des hommes influents du la colonie, grâce
à son mariage avec la fille de lord Grey, whig très-puissant dans la
Grande-Bretagne.
Le siège de cette maison prit du temps, et les patriotes, après l'avoir
mise à sac et s'être emparés d'Ellice, qui fut donna en garde au curé
de la paroisse, s'acheminèrent vers Montréal par la rive méridionale du
Saint-Laurent.
Leur dessein était de passer à Caughnawagha, où Co-lo-mo-o pensait
recruter une centaine d'Indiens autrefois dévoués à sa famille.
Malheureusement, depuis la mort de Nar-go-tou-ké et le, départ du
Petit-Aigle, le pouvoir de Mu-us-lu-lu avait grandi. Par la séduction
ou la terreur il s'était gagné tous les Iroquois et avait rallié les
dissidents à la couronne d'Angleterre.
Ce changement s'était surtout opéré pendant le séjour de Co-lo-mo-o à
la baie de Ha-ha, et le jeune sagamo, revenu, il y avait une semaine au
plus, et contraint de se cacher pour se soustraire au mandat d'amener
qui le poursuivait, n'avait encore osé paraître à Caughnawagha.
Mu-us-lu-lu le savait dans les environs. Il mettait tout en oeuvre pour
le surprendre et le livrer aux Anglais.
Averti, par des espions, que le Petit-Aigle s'avançait vers Caughnawagha
avec un gros bataillon de Canadiens. Mu-us-lu-lu, qui assistait alors au
service divin, sortit de l'église et engagea les Iroquois à se porter au
devant d'eux, comme s'ils étaient tout disposés à épouser leur cause.
--Vous les inviterez à boire et à se reposer, leur dit-il, et, quand ces
damnés rebelles ne seront plus sur leurs gardes, nous les entourerons
et les enchaînerons pour les mener au grand Ononthio[65], qui nous
récompensera par des dons de poudre, de balles, de couvertes et d'eau de
feu.
[Note 65: C'est le nom donné par les Indiens au gouverneur du
Canada.]
Personne ne se hasarda à combattre cette insigne perfidie.
Les insurgés, sans défiance, furent pris au piège.
Tandis qu'ils trinquaient fraternellement avec les Iroquois, ceux-ci se
précipitèrent sur les armes qu'ils avaient disposées en faisceaux autour
d'eux et massacrèrent les Canadiens.
Mu-us-lu-lu ne se montra qu'au moment de l'attaque. Il se jeta sur
Co-lo-mo-o, le saisit par derrière, et, aidé de deux robustes sauvages,
lui garrotta les mains et les pieds.
--Ouah[66]! mon frère a fait la grimace sur ma fille, dit-il avec un rire
diabolique, nous verrons quelle grimace nouvelle il fera au bout d'une
corde!
[Note 66: Une des exclamations ordinaires des Indiens; les Anglais
l'écrivent _waught_.]
Le jour même, Mu-us-lu-lu traîna le Petit-Aigle, avec soixante-dix
autres prisonniers, à Montréal, devant sir John Colborne, qui lui
adressa des compliments chaleureux.
Le chef indien en conçut un tel orgueil, qu'il s'écria avec toute
l'emphase de la présomption exaltée à son dernier degré: