courage, malgré son dévouement, est encore de la race maudite. Pour moi,
son arrestation ne m'inquiète guère. Mais je suis heureux d'apprendre
que Papineau est aux États-Unis. Plus que jamais nous devons résister,
car il ne tardera guère à reparaître sur les bords du Saint-Laurent avec
une puissante armée américaine. Soyez assurés, mes amis, que si nous
pouvons tenir encore huit jours, il nous arrivera de la République
fédérale des secours effectifs, avec lesquels nous réparerons
promptement le petit échec de Saint-Charles. Ne vous découragez donc
pas. Plus nos infâmes ennemis massacreront, saccageront, brûleront nos
campagnes, plus ils feront de victimes, plus ils se rendront odieux,
plus ils soulèveront contre eux les autres nations du monde!
Ce discours fait d'une voix mâle et persuasive, produisit l'effet qu'en
attendait le capitaine.
Il ranima l'espérance dans le coeur des insurgés, qui le saluèrent par
des bravos enthousiastes.
Quand lu silence se fut rétabli, Poignet-d'Acier dit à Co-lo-mo-o:
--Vous amenez sans doute vos Hurons?
--Non, reprit le jeune homme en secouant la tête. Mécontents des
délibérations prises à l'assemblée de Saint-Charles, ils sont partis
pour la plupart et retournés à Lorette.
--Alors vous êtes seul!
--Seul avec mon père.
Nar-go-tou-ké prit la parole.
--J'ai travaillé, pour mes frères, dit-il. Les Indiens de l'Outaouais
m'ont donné vingt-cinq guerriers, autant de fusils et un canon. Les
guerriers et les armes sont là dans la cour.
--Merci, mon frère, lui dit Chénier, nous récompenserons tes services.
Nar-go-tou-ké n'a bas besoin de récompense, répliqua sèchement
l'Iroquois.
--Que signifie ce bruit? interrogea Louise en dirigeant ses regards vers
la porte qui s'ouvrit brusquement.
Une dizaine de paysans armées entrèrent.
Au milieu d'eux trottinait un homme rabougri, bancal.
--Voici un espion, docteur, dit un des paysans, en s'adressant à
Chénier.
Co-lo-mo-o sourit imperceptiblement.
--Un brigand d'espion, baptême! poursuivit le paysan. Mais impossible
de lui faire desserrer les dents. Nous l'avons roué de coups, sans y
parvenir.
--Et vous avez tort, Pierre, dit Chénier, car ce nain est sourd-muet.
--Ah! exclamèrent en choeur les gardiens de Jean-Baptiste, qui s'était
mis à échanger des signes avec Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké.
--Ordonnez à ces gens de sortir, monsieur, dit le Petit-Aigle à Chénier.
--C'est bien, mes amis, allez! fit le docteur aux paysans qui
évacuèrent la salle, en y laissant le nain.
--Mon père et moi, dit alors Co-lo-mo-o, nous répondons de cet homme.
Il arrive de Montréal, et nous annonce qu'une troupe nombreuse d'Anglais
est en marche vers ce village.
A Cet instant un rire singulier glissa sur le visage de Nar-go-tou-ké,
qui continuait avec Jean-Baptiste une conversation mimique.
--Pourquoi ce sauvage rit-il? interrogea sévèrement Chénier.
--Mon père rit, parce que le nain lui apprend qu'un officier anglais,
son ennemi personnel, fait partie du corps d'expédition.
--Ah! dit Poignet-d'Acier, si l'ennemi personnel de Nar-go-tou-ké
se trouve dans le détachement qu'on lance contre nous, malheur à ce
détachement!...... le vaillant chef iroquois,--le dernier avec son fils
de cette noble tribu, messieurs,--fera un terrible..... des Kingsors,
comme il appelle les sujets de la Grande-Bretagne.
--Ainsi, dit Chénier, nous pouvons compter sur ce que rapporte cet
individu?
--Oui, répondit Co-lo-mo-o.
--Alors, messieurs, il faut prendre nos mesures, faire battre la
générale. Il est minuit. Les royalistes paraîtront de bonne heure dans
la matinée! Prouvons leur que nous sommes encore les dignes enfants de
la France!
Pendant que le docteur Chénier et ses compagnons quittaient la salle
et allaient donner ordres, Co-lo-mo-o continua de questionner
Jean-Baptiste.
Bientôt il sut que sir William Colborne, commandant en chef des troupes
anglaises et surnommé plus tard le _Vieux-brûlot_ à cause des incendies
dont il couvrit le Bas-Canada, était parti, le matin même, de Montréal
avec deux mille hommes, huit pièces de canon et un obusier, pour envahir
le comté des Deux-Montagnes.
Cette force était composées soldats de la ligne, d'un corps de
volontaires, Canadiens dégénérés qui trahirent le drapeau de leur pays
pour celui d'Albion, et d'une centaine de cavaliers.
Le 32e régiment, où sir William King servait comme lieutenant, figurait
dans l'effectif de cette armée.
Dans la soirée, elle campa sur le bord méridional de l'Outaouais.
Le 14, dès l'aurore, elle traversa la rivière.
Il avait neigé une partie de la nuit. Mais alors le temps était froid,
clair et sec.
Le passage de l'Outaouais se fit au moyeu de bateaux.
Aussitôt que les insurgés, réunis au nombre de cinq ou six cents devant
le couvent, le presbytère et l'église de Saint-Eustache, aperçurent
cette longue «colonne, d'autant plus imposante qu'elle couvrait avec ses
bagages plus de deux milles d'espace,» ils furent saisis d'une panique
invincible, et se débandèrent.
Épouvanté, Girod se sauva avec un grand nombre.
Poignet-d'Acier se tenait devant la rivière avec cent hommes déterminés,
parfaitement armés, tireurs des plus habiles, et qui pouvaient opposer
au débarquement des Anglais une barrière inexpugnable. Mais ces hommes,
tous trappeurs, qui avaient vieilli avec leur capitaine dans le désert
américain, ne reconnaissaient d'autre chef que lui, ne voulaient
recevoir des ordres de personne autre.
L'oeil sanglant, le visage coloré, souriant, Poignet-d'Acier,
l'ex-notaire de Montréal, savourait déjà par anticipation cette
vengeance qu'il avait attendue, cultivée et mûrie pendant de si longues
années; ses regards étaient rivés aux embarcations qui approchaient
lentement de la grève; sa main droite frémissait d'impatience en
tourmentant la poignée d'un sabre qu'il se disposait à dresser en l'air
comme signal du combat, lorsqu'un éclair brilla dans les rangs anglais,
la détonation d'une arme à feu se fit entendre, et Poignet-d'Acier tomba
le cou percé d'une balle.
Aussitôt ses hommes l'entourèrent. Il voulut parler, ne le put;
commander de rester, de lutter; effort inutile! I s'évanouit.
Et les trappeurs nord-ouestiers, tournant le dos à l'ennemi, se
retirèrent froidement en emportant leur capitaine avec eux.
A peine restait-il deux cent cinquante hommes auprès de Chénier.
--Fuyons, dirent quelques-uns.
--Quoi! vous aussi m'abandonneriez!
--Mais nous n'avons pas d'armes.
--Soyez tranquilles, répondit flegmatiquement l'intrépide docteur; il
y aura du monde de tué aujourd'hui. Vous ramasserez les fusils des
morts[59].
[Note 59: Historique.]
Cette réponse électrisa Cherrier.
--Ah! Chénier, lui dit-il, vous étiez né pour manier l'épée plutôt que
la lancette.
--Mon ami, repartit l'autre, je ne comprendrais pas qu'on manquât de
courage, quand on voit une femme jeune et belle comme la vôtre affronter
en souriant les balles de l'ennemi. Mais, attention, voilà le branle-bas
qui commence!
--Un baiser encore, avant de courir au feu, ma Louise chérie, dit
Xavier.
Et, au bruit du l'artillerie, à travers la mitraille qui déjà
impitoyablement fauchait autour d'eux, Xavier embrassa sa femme avec une
tendresse idolâtre.
--En avant! citoyens, en avant! tonna la voix de Chénier. Les patriotes
se ruèrent sur les batteries anglaises en chantant l'hymne de Charles
VI:
Guerre aux tyrans!
Jamais, jamais en France!
Jamais l'Anglais...
Repoussés, avec des pertes considérables, par deux décharges
successives, ils revinrent une troisième fois à l'attaque, et forcèrent
les artilleurs à reculer.
Mais alors, sir John Colborne donna l'ordre au 32e régiment d'appuyer
ses batteries.
Cet ordre fut aussitôt exécuté.
Sir William King, l'épée nue, le front haut, se jeta bravement A la tête
de sa compagnie en murmurant:
--Tiens, ce Cherrier ici.... Charmant, très-charmant, en vérité! Je vais
lui donner sa revanche.... Mais, by Jove, ne me trompé-je pas? C'est sa
femme que j'aperçois près de lui.... un joli, très-joli militaire, sur
ma foi! Ah! la fête sera ravissante, extrêmement ravissante! Mais,
comme elle joue du sabre, la petite dame! Parole d'honneur, j'en suis
émerveillé.... Ah!
Un coup de couteau en pleine poitrine arracha ce cri au sous-lieutenant.
Il l'avait à peine exhale, qu'un bras vigoureux le renversait à terre;
un homme, un démon à forme humaine, lui plantait son genou sur le
ventre, lui tranchait la tête en un clin d'oeil, et le houp de guerre
indien retentissait par-dessus le fracas de la bataille.
Si rapides furent ces divers mouvements, que, dans l'ivresse du combat,
les soldats de sir William ne le remarquèrent point.
Le meurtrier se releva, la tête de sa victime à la main, et se tourna
vers Co-lo-mo-o, qui, tenant un fusil par le bout du canon, s'en servait
comme d'une massue, et faisait de larges trouées dans les bataillons
anglais.
--Que le Petit-Aigle, s'écria-t-il, apprenne, par l'exemple de
Nar-go-tou-ké, à venger les injures infligées à sa race! Le père de ce
chien a fait mutiler Ni-a-pa-ah, ma femme, et moi, voilà ce que je fais
de l'un des siens!
Il cracha à la face de la tête sanglante qu'il agitait en l'air, et la
lança au front d'une compagnie de Volontaires, qui fondit sur lui, le
larda sur-le-champ avec ses sabres, le cribla de balles, et le foula aux
pieds de ses chevaux, en chargeant les insurgés.
Car ceux-ci pliaient sous le nombre.
Ni les prodiges de valeur accomplis par le docteur Chénier, Cherrier
et sa femme; ni les efforts inouïs de Co-lo-mo-o; ni la bravoure
des assaillis ne pouvaient longtemps résister à deux mille hommes
disciplinés, pourvus d'armes en excellent état et de munitions
abondantes, tandis qu'eux étaient mal équipés pour la plupart et obligés
de faire usage de cailloux arrondis en guise de plomb.
Pressés par l'ennemi, ils se réfugièrent dans l'église et continuèrent
désespérément la défense.
Les troupes y mirent le feu.
Bientôt des torrents de flammes et de fumée envahirent l'enceinte du
temple.
Les assiégés n'ont plus de poudre; mais le courage leur reste; ils
montent au clocher; une grêle de pierres tombe sur les assiégeants.
--Il faut les enfumer comme des renards! hurle sir John Colborne, aux
portes du lieu saint.
L'incendie gagne du terrain. Le clocher est enveloppé par ses langues
ardentes.
--La charpente s'écroule! crie une voix.
C'est un sauve-qui-peut général.
On s'élance aux fenêtres; on se foule; on se précipite dans le
cimetière.
Chénier, Cherrier, Louise, Co-lo-mo-o y parviennent avec une
cinquantaine d'autres.
Mais là, devant eux, se dresse un rempart de baïonnettes.
Cent coups de fusil les reçoivent.
Le docteur Chénier est frappé à mort.
CHAPITRE XVIII
AMOUR
«Ha! ha!» ce Cri d'étonnement ne manque guère d'échapper au voyageur,
après avoir longé, pendant une vingtaine de lieues, le bord méridional
du Saguenay; et telle fut, sans doute, l'exclamation poussée par les
premiers navigateurs européens qui remontèrent le cours d'eau jusqu'à
ce point, car elle est restée comme dénomination de la plus étrange des
haies.
La baie de Ha-ha, donc, a deux lieues de profondeur sur une de large.
Mais le grandiose de ses dimensions en est le moindre sujet de surprise.
Ce qui frappe l'imagination, ce qui confond tout d'abord le jugement, si
l'on y arrive, comme je viens de le dire, par la rive sud du Saguenay,
c'est que la baie de Ha-ha se déploie tout à coup devant vous en
hémicycle immense, et qu'elle semble le bout, la source d'un fleuve
géant, qui roule, sur un espace de soixante milles environ, une masse
liquide effroyable, dont l'épaisseur est évaluée à trois cents brasses,
la largeur a un et deux milles.
Quel volume! N'y a-t-il pas dans ce tableau, dans ce fait, de quoi
dérouter tous les calculs de l'esprit, épouvanter la raison?
Que si vous prenez la côte opposée du Saguenay, pour trouver en
partie son explication, le phénomène n'en restera pas moins curieux,
saisissant, un des plus singuliers jeux de la nature. Cette côte conduit
en effet à un lac considérable, récipient d'une foule de rivières, le
lac Saint-Jean, dont les eaux bruyamment descendent de leur réservoir et
se déchargent à quelques lieues au-dessous de la baie de Ha-ha, après un
parcours de plus de soixante milles, dans un lit comparativement étroit.
En conséquence, cette baie se trouve isolée, sans affluents directs.
Mais elle est probablement alimentée par un canal souterrain, parti soit
du lac Saint-Jean, soit du lac Kénocami.
Quoi qu'il en soit, elle couronne admirablement la galerie de merveilles
que le Créateur a disposées sur toute l'étendue du Saguenay.
Confluant avec le Saint-Laurent, à soixante lieues en bas de Québec,
ce fleuve semble, comme je le disais dernièrement dans le feuilleton du
_Pays de Paris_, avoir été déchiré, à travers une chaîne de montagnes,
par la main de quelque divinité malfaisante en fureur.
Si les anciens l'eussent connu, ils y auraient assurément place leur
Ténare.
L'estuaire, presque toujours noyé dans les brouillards, est bastionné
par des falaises sourcilleuses, et, à peine a-t-on quitté le
Saint-Laurent, dont les flots vert de mer réjouissent le coeur, qu'on
rencontre des eaux hideuses, noires comme l'encre.
Aussitôt vous êtes encaissés entre des rochers qui percent la nue et
au milieu desquels vainement l'oeil chercherait un chemin, une sente.
Granit fonce et nu, maigrement semé, à ses cimes pelées, de cyprès
rabougris dont le feuillage mélancolique ajoute encore à l'horreur de
ces lieux. Point d'arête, point de ravine, point d'anfractuosité pour
reposer le regard attristé. Sur votre tête le ciel généralement d'un
gris de plomb, à vos pieds l'abîme sombre, implacable, l'abîme qui vous
fascine, vous abuse, car ces eaux noires, elles paraissent calmes, les
perfides, arrêtées dans leur cours, alors qu'elles glissent avec
une rapidité si grande, que le plus puissant vapeur se fatigue à les
refouler; et près de vous, là, sur le côte, l'illusion, la déception, le
mensonge encore!
Si élevés sont les caps, que du pont du navire qui vous emporte, il
semble qu'on les puisse toucher avec le bras allongé; mais prenez une
pierre, non, prenez une fronde, placez-y un caillou, et de toutes vos
forces lancez le projectile! Quoi! il n'a pas atteint la roche! il est
tombé à plus de cent mètres de distance!
Oui, tel est l'effet du mirage.
Mais voilà barrée toute issue. Sentinelle cyclopéenne, droit devant nous
se dresse une montagne: c'est la Tête-de-Boule, blanche, chenue à son
faîte, comme le crâne du vieux Saturne. Est-ce lui qui se serait couché
en travers du fleuve pour en interdire l'accès? Ne pourrons-nous aller
jusqu'à la baie de Ha-ha! Examinons; qu'on nous donne un télescope.
Vivat! j'aperçois un goulot, par lequel le Saguenay s'infiltre
timidement, j'allais dire craintivement, comme s'il avait peur de
réveiller le colosse qui sommeille dans son lit.
Tout au plus un batelet, monté par des pygmées, réussirait à se faufiler
dans cet étroit ruisseau. Jamais une embarcation, conduite par des
hommes, ne le traversera. Approchons, néanmoins, pour contempler la
Tête-de-Boule. Notre vaisseau avance, et le ruisseau s'élargit, il se
fait rivière, il se fait fleuve, il a deux milles de large!
Dupes encore d'une erreur de nos sens.
Maintenant, nous voguons entre des collines échancrées, de formes
diverses, tantôt taillées en dentelle dans le vif, tantôt brusquement
lacérées, tantôt lourdes, déprimées, puis tout à coup protubérantes,
aiguës comme des campaniles, arrondies en coupoles, tantôt stériles,
tantôt chargées des trésors de la végétation, et toujours variées à
l'infini, comme la main qui les a faites.
Le fleuve resserre sa ceinture. On distingue parfaitement ses rives.
Il reprend sa physionomie austère, ses lignes rigides, ses proportions
écrasantes.
Plus de paysage animé par une frondaison souriante; plus de daims
broutant sur l'échine des monts, ou perchés à la pointe d'une roche pour
nous regarder monter; mais, à droite, à gauche, un escarpement d'une
hauteur démesurée, grisâtre, aride, dépourvu de plantes, même des plus
simples graminées!
Ce spectacle est horrible. Il fait mal[60].
[Note 60: Une dame anglaise, avec qui j'eus le plaisir de faire une
excursion au Saguenay, en 1853, s'écrie, en racontant ses impressions:
«A chaque minute de nouvelles sublimités nous saluaient, les rives
devenaient plus élevées, plus hardies, au point que l'émotion comprimée
inondait l'âme et la rendait malade; les paroles ne pouvaient la
soulager, les paroles ne pourraient décrire ce qu'elle éprouvait»]
On fermerait les yeux, si bientôt un objet unique ne les attirait,
en les fixant invinciblement sur lui. C'est, à cent cinquante mètres
au-dessus de l'eau, un médaillon gigantesque sur lequel le Grand
Artiste a ciselé le profil d'une figure grecque. Mais l'extraordinaire,
l'inexplicable, ce médaillon paraît avoir été dédoublé, la figure
partagée par une section verticale passant entre les deux yeux, et
chacune des deux faces est gravée sur chacune des deux rives; comme si
la tête, encastrée dans le rocher, eût été tranchée avec elle lors de la
révolution terrestre qui bouleversa cette région.
Les Canadiens-Français l'appellent judicieusement le Tableau.
Au-delà, de nouvelles stupéfactions vous attendent. D'abord, ce
formidable boulevard qu'on nomme le Point de l'Éternité, à deux mille
pieds du niveau du Saguenay; puis, cette série de masses porphyritiques
dont les nuances éclatantes brillent de mille reflets aux rayons
du soleil; puis encore, le cap de la Trinité, avec ses trois têtes
impériales dominant, par leur altitude, même le Point de l'Éternité.
Au-delà, enfin, la baie de Ha-ha se déroule, bordée par des campagnes
d'une fécondité ravissante, et abritée contre les souffles du nord par
un gracieux écran de coteaux boisés.
Un charmant village s'étage maintenant au flanc de ces coteaux et
regarde la baie, au milieu de laquelle émerge une ile avec de jolies
habitations.
Ce séjour est plein d'attraits. Culture, commerce, chasse, pèche,
perspectives enchanteresses, il offre tout ce qui plaît à l'homme, lui
rend la vie douce et facile.
Mais, on 1837, la baie de Ha-ha était en partie déserte. Elle ne se
faisait remarquer que par ses beautés sauvages. Deux ou trois familles
seulement, dont les chefs s'occupaient à la traite des pelleteries, y
avaient fixé leur résidence.
De ce nombre était M. de Vaudreuil, descendant de l'ancien gouverneur du
même nom. Il avait épousé la soeur de madame de Repentigny, excellente
femme, qui se serait estimée la plus heureuse créature du monde si elle
avait eu un enfant. Mais le ciel lui avait refusé cette faveur. Aussi
la bonne dame s'était-elle prise d'une tendresse idolâtre pour sa nièce,
Léonie de Repentigny.
Elle aurait voulu que la jeune fille restât constamment avec elle.
Léonie n'était pas insensible à cette affection. Chaque année, elle
passait ordinairement un mois de la belle saison chez madame de
Vaudreuil. La maladie de sa mère l'avait empêchée de se procurer ce
plaisir pendant l'été de 1837. Et elle se promettait bien de ne pas le
laisser échapper au printemps suivant, si madame de Repentigny était
rétablie. Celle-ci espérait aussi profiter du projet de sa fille pour
aller prendre les eaux du Saguenay, qui sont très-efficaces contre
certaines affections du coeur.
On sait comment la mort brisa ce projet, en frappant la pauvre femme
dans la soirée du 25 novembre.
Folle de douleur, Léonie fut conduite par son père à Québec.
Pendant tout le reste de l'hiver, elle ne sortit point, ne voulut
recevoir aucune visite.
A la réouverture de la navigation, au commencement de mai, sa tante vint
la voir.
Physiquement et moralement, Léonie était bien changée. La blancheur des
lis avait remplacé les roses qui naguère s'épanouissaient sur ses joues.
Son sourire s'était éteint; plus de gaieté maligne dans ses yeux, plus
de fines, plaisanteries sur ses lèvres. Triste, songeuse, indifférente à
ce qui faisait autrefois son bonheur, elle s'abandonnait à un désespoir
profond.
Madame de Vaudreuil fut effrayée de l'altération de ses traits. Kilt
demanda à M. de Repentigny la permission de l'emmener avec elle. Le haut
fonctionnaire accepta volontiers cette proposition. Mais, contrairement
à ses habitudes, Léonie voulut huit jours pour réfléchir.
Durant ces huit jours, elle écrivit plusieurs fois à Caughnawagha, elle
y envoya même secrètement son frère de lait. Quand il revint, les yeux
de la jeune fille l'interrogèrent:
--Rien, répondit Antoine, en secouant la tête. On sait seulement qu'il
a échappé au désastre de Saint-Eustache; mais si sa mère connaît sa
retraite, elle ne veut pas la découvrir.
Le lendemain, Léonie partit avec sa tante pour la baie de Ha-ha. Elle
était plus sombre encore qu'à l'ordinaire, et ni les distractions d'un
voyage de quatre-vingts lieues en goélette, ni le pittoresque et la
variété des sites ne triomphèrent de sa mélancolie.
Elles arrivèrent à la fin de juin, dans le moment où une nature prodigue
étale toutes ses magnificences sur le continent américain; et y dispose
tous les êtres à l'expansion, à l'amour.
M. de Vaudreuil était allé vaquer aux affaires de son négoce dans le
Nord-ouest. Par conséquent, Léonie se trouva seule avec sa tante et
quelques domestiques, au milieu d'un pays presque désert.
Rien n'invite plus aux confidences que le tête-à-tête: madame de
Vaudreuil pensait, avec raison, que la mort de sa mère n'était pas la
cause unique du noir chagrin qui dévorait Léonie. Sans laisser percer
ses soupçons, sans prétendre non plus s'imposer comme confidente,
elle l'invita doucement, dans leurs longues promenades sur le bord du
Saguenay, à lui faire des aveux.
Un premier épanchement en entraîna un autre, puis un autre, puis Léonie
ouvrit tout à fait son coeur. Il est si bon de parler de ce que l'on
aime!
Madame de Vaudreuil n'avait point de préjugés. Cependant la passion de
sa nièce pour un Indien, pour un sauvage, lui fit peur. Elle craignit
que celui qui l'avait inspirée n'en fût indigne, ou qu'il n'y répondît
pas.
--Oh! s'écria Léonie, il est beau, il est brave, il est juste! il
m'aimera, j'en sais sûre!
--Mais ton père ne consentira jamais à une mésalliance!
--Que Paul m'aime, répondit résolument la jeune fille, et si mon père
ne veut pas nous accorder son consentement, nous irons nous marier aux
Etats-Unis.
Mais Paul ou Co-lo-mo-o, si on le préfère, l'aimait-il? telle était la
question. Où était-il d'ailleurs? Quand, comment le retrouver?
Malgré la sollicitude de sa tante, malgré les encouragements dont elle
soutenait ses défaillances, Léonie dépérissait. Elle redevint taciturne,
sédentaire, et, dès le commencement d'août, l'appétit lui manqua; elle
fut forcée de garder le lit.
Madame de Vaudreuil ne se faisait pas d'illusion sur son état. Un seul
remède la pouvait sauver, et ce remède, seul l'auteur de son mal pouvait
le lui procurer. Alors la bonne tante, après bien des tergiversations,
prit un parti, auquel elle avait souvent songé, mais contre lequel
aussi protestait sa dignité: elle écrivit à Co-lo-mo-o, sans en parler à
Léonie.
La lettre faite, très-mûrie, très-alambiquée, mais très-pressante, il
s'agissait de la faire par venir au destinataire. Ce n'était pas facile,
puisqu'il était caché et qu'on ignorait son asile.
Madame de Vaudreuil s'adressa à un Indien Montagnais, qu'elle avait
obligé plusieurs fois.
L'Indien promit de faire tout en son pouvoir pour découvrir Co-lo-mo-o,
et il se mit en route.
Un mois s'écoula. On entrait en septembre. Déjà le feuillage pâlissait
et les cimes des arbres se mordoraient. Léonie s'affaiblissait de jour
en jour.
Madame de Vaudreuil souffrait cruellement de ces souffrances qu'elle
ne pouvait alléger, car elle n'avait pas encore reçu de nouvelles
du Montagnais. Cependant, dans son coeur, elle réchauffait un rayon
d'espérance qu'elle n'osait faire luire aux yeux de la malheureuse
Léonie.
Un soir, le soleil à son déclin teignait d'un rouge pourpre les eaux de
la baie. Couchée dans son lit, contre une fenêtre donnant sur le fleuve,
la jeune fille suivait, d'un air rêveur, les grandes traînées d'ombres
qui descendaient rapidement des montagnes et remplaçaient la lumière
diurne.
Sa tante travaillait près d'elle à un ouvrage d'aiguille.
--Voilà une bien belle soirée! c'est comme cela que les adorait ma
pauvre cousine! murmura Léonie.
--Quelle cousine? demanda madame de Vaudreuil, qui pensait à autre
chose.
--Louise Cherrier.