le permette à Mu-us-lu-lu, et avant que le soleil se soit couché deux
fois Mu-us-lu-lu lui rapportera le scalp de tous les chiens de Français
qui sont dans ce pays[67].
[Note 67: Historique.--(_English Reporter_, années 1838-39.)]
Mais à peine avait-il parlé, qu'il pâlit, chancela et s'affaissa dans
une mare de sang, sur la place Jacques Cartier où se passait cette
scène.
Il avait été frappé mortellement dans le dos par un couteau poignard.
Une foule compacte de curieux se pressait autour de sir John Colborne et
des prisonniers.
Vainement chercha-t-on l'assassin: il fut introuvable.
Néanmoins, de graves soupçons planèrent sur Jean, le sourd-muet de
Lachine, qu'on avait vu se faufiler entre les spectateurs et rôder près
du Mu-us-lu-lu.
Que ce fût lui ou non, il s'était éclipsé.
CHAPITRE XX
DÉNOUEMENT
La sombre épopée touchait à sa péripétie. Les patriotes canadiens
étaient anéantis; l'odieux sir John Colborne achevait de les étouffer
sous les ruines de leurs habitations, de les noyer dans les flots de
leur propre sang.
Le lendemain des événements que nous n'avons fait qu'esquisser, le
_Herald_ de Montréal publiait ces incroyables blasphèmes:
«Pour avoir la paix, il faut que nous fassions une solitude; il faut
balayer les Canadiens de la face de la terre... Dimanche soir, tout le
pays en arrière de Laprairie présentait l'affreux spectacle d'une vaste
nappe de flammes livides, et l'on rapporte que pas une maison rebelle
n'a été laissée debout. Dieu sait ce que vont devenir les Canadiens
qui n'ont pas péri, leurs femmes et leurs familles, pendant l'hiver qui
approche, puisqu'ils n'ont devant les yeux que les horreurs de la faim
et du froid.....
«Néanmoins il faut que la suprématie soit maintenue, qu'elle demeure
inviolable, que l'intégrité de l'empire soit respectée, et que la paix
et la prospérité soient assurées aux Anglais, même aux dépens de la
nation canadienne entière.»
«Sir John Colborne n'eut qu'à promener la torche de l'incendie, écrit
M. Garneau, sans plus d'égards pour l'innocent que pour le coupable; il
brûla tout et ne laissa que des ruines et des cendres sur son passage.»
On convertit plusieurs maisons particulières en geôles, les prisons
ordinaires étant combles depuis les culs de basse-fosse jusque sous
le toit; celle de Montréal ne renfermait pas moins sept cent
cinquante-trois inculpés.
La loi martiale fut proclamée. Sous l'empire de la terreur organisée par
ce sir Colborne à qui l'Angleterre conféra le titre du lord Seaton pour
le récompenser de ses monstrueux services, et dont les paysans canadiens
changèrent le nom en celui de lord Satan, sous l'empire de cette
terreur, les cours condamnèrent quatre-vingt-neuf prévenus à mort,
quarante-sept à la déportation à Botany-Bay, une foule d'autres à la
Bermude, et confisquèrent tous leurs biens.
De retour à Québec avec son père, qui l'avait ramenée, peu après le
brusque départ de Co-lo-mo-o, Léonie de Repentigny, la triste Léonie
dévorait avidement les journaux. Elle espérait en tremblant y apprendre
ce qu'il était devenu. Mais, quoiqu'il eut été arrêté le 4 novembre, le
20 elle ignorait encore son sort.
Ce jour-là, M. de Repentigny entra dans sa chambre en tenant une gazette
à la main.
--Ah! ah! dit-il en souriant avec la satisfaction d'un homme qui apporte
une excellente nouvelle, nous allons donc enfin apprendre la sagesse à
messieurs les rebelles. J'ai le plaisir de t'annoncer, ma fille, que je
suis sur le point d'être nommé juge en chef. Embrasse-moi, car ce n'est
plus avec un simple baronnet, mais avec un lord, que nous te marierons:
seras-tu heureuse de t'entendre appeler _Your ladyship_[68], hein?
J'ai déjà jeté les yeux sur un secrétaire d'ambassade... Mais nous en
causerons plus tard, quand ton deuil sera fini. Voici le _Herald_ du 19;
il y a un article superbe; tiens, lis.
[Note 68: Titre donné aux femmes des lords anglais; il est
intraduisible en français.]
Et le digne serviteur de la couronne britannique tendit la journal à sa
fille, en marquant avec l'ongle un entre-filet ainsi conçu:
«Nous avons vu la nouvelle potence construite par M. Bronson, et nous
croyons qu'elle sera dressée aujourd'hui devant la nouvelle prison, de
sorte que les rebelles pourront jouir d'une, perspective qui ne manquera
pas sans doute d'avoir l'effet de leur procurer un sommeil profond et
des songes agréables. Six ou sept s'y trouveront à l'aise; mais on y en
pourra mettre davantage dans un cas pressé[69].»
[Note 69: Historique.--Hélas!]
--N'est-ce pas que c'est bien touché? demanda M. de Repentigny,
pirouettant sur les talons et sortant sans attendre la réponse de
Léonie.
Glacée par cet exécrable cynisme, elle laissa glisser la feuille sur le
lapis.
Après quelques moments, elle se pencha, ramassa le hideux papier, et
le parcourut vaguement en détournant toutefois ses yeux des lignes
sanglantes que son père lui avait fait lire.
Sur la page suivante, elle fut frappée par ces mots:
«Plusieurs prisonniers importants, parmi lesquels se trouvent quelques
Indiens, vont être transférés à Québec, pour y être interrogés par une
commission spéciale. On dit, qu'ils seront embarqués ce soir sur un
navire du Gouvernement.»
--Ah! mon Dieu! Paul est avec eux; j'en suis sûre, j'en ferais le
serment! Il faut que je le voie! s'écria Léonie, éclairée par un de ces
pressentiments qui sont familiers aux natures ardentes.
Elle se leva transfigurée et courut au cabinet de M. de Repentigny.
--Mon père, lui dit-elle vivement, on amène aujourd'hui des prisonniers
à Québec!
--De quel ton tu me dis cela!
--Je voudrais...
--Assister à leur débarquement? Rien de plus facile. Je t'y conduirai
moi-même. J'ai envie de voir la figure de ces imbéciles. Quelle heure
est-il?
--Dix heures.
--Ils ne seront pas ici avant onze. Va t'habiller; tu as tout le temps.
Inquiète, mais presque joyeuse, la jeune fille eut bientôt fait sa
toilette; elle se transporta avec son père dans la Basse-Ville, sur le
quai de la Reine.
Un navire à vapeur descendait le Saint-Laurent, eu bas du cap Diamant.
Le coeur de la jeune fille battit avec force.
--C'est là qu'il est... chargé du fers... se disait-elle déjà.
Des pleurs montèrent à ses yeux, et il lui fallut se faire violence pour
les comprimer sous ses paupières brûlantes.
--Ah! ah! disait M. de Repentigny, en frappant du pied, sais-tu qu'il
fait froid, aujourd'hui? Nos gaillards ne doivent pas avoir chaud dans
la cale du bâtiment. Pour ma part, je ne voudrais, ma foi, pas être à
leur place. C'est, qu'il gèle à pierre fendre! Comme l'hiver arrive de
bonne heure, cette année! Si cela continue, dans huit jours le fleuve
sera pris et la navigation fermée. Singulier caprice que tu as eu de
sortir par un temps... Ah! voici le vapeur qui touche à son wharf...
Mais, qu'as-tu donc? Comme tu frissonnes? Veux-tu rentrer?
--Oh! non, non, mon père, restons encore, je vous en supplie!
--Ah! les femmes! les femmes! marmotta M. de Repentigny, en haussant
complaisamment les épaules; les femmes, elles ne sont que fantaisie!
Cependant le bateau avait été amarré.
Attachés deux à deux, les patriotes sortaient entre une double rangée de
soldats qui les accablaient de mauvais traitements.
Une foule sombre, silencieuse, encombrait le quai.
--Approchons, dit M. de Repentigny. Je n'ai qu'un mot à dire pour faire
disperser toute cette canaille.
--Non, non, je suis très-bien ici, répondit Léonie... Oh! Paul! mon
Dieu! ajouta-t-elle à mi-voix.
Co-lo-mo-o paraissait effectivement sur le pont du vapeur. Lié à un
autre Indien, il n'avait rien perdu de son stoïcisme méprisant.
Au moment où il passa du vaisseau sur le quai, une femme, une
sauvagesse, enfonça la haie de militaires et se précipita vers le
Petit-Aigle, en criant:
--Le fils de Nar-go-tou-ké! Rendez-moi le fils de Nar-go-tou-ké!
Et elle l'entoura de ses bras, mordit avec rage la chaîne qu'il avait au
poignet, essaya de la briser avec ses dents.
Co-lo-mo-o tressaillit. Son visage se contracta; tout son sang parut
s'allumer dans ses veines; il se pencha vers sa mère comme pour la
baiser au front.
Mais déjà un sergent brutal, arrachant Ni-a-pa-ah à son étreinte, la
repoussait dans la multitude avec la crosse de son fusil.
Co-lo-mo-o dompta magiquement son émotion, se contentant d'abaisser sur
le sergent un regard dédaigneux.
Et il suivit froidement ses compagnons d'infortune.
--Un bel homme! un bel homme! en vérité; c'est dommage qu'il soit
destiné au gibet, fit M. de Repentigny, examinant l'Indien à travers une
face à main.
--Ah! mon père, sanglota Léonie.
--Eh bien, tu pleures! qu'y a-t-il donc?
--Cet homme, c'est le pilote qui, à bord du Montréalais, m'a sauvé la
vie.
--Vraiment?
--Oh! faites-lui rendre la liberté!
--La liberté! moi, m'employer pour un rebelle, au moment d'être élevé à
la charge de juge en chef; moi, un magistrat! Vous êtes folle, Léonie!
--Sans lui, pourtant... murmura-t-elle.
--Sois tranquille, je lui enverrai quelque argent pour adoucir la
rigueur de sa captivité... Mais partons. Vos larmes m'impatientent...
On nous remarque... C'était peut-être pour voir ce sauvage... Ah! si je
soupçonnais...
M. de Repentigny entraîna la jeune fille, en accentuant ses paroles d'un
geste qui eût banni toute espérance du coeur de Léonie, si elle se fût
jamais abusée sur les dispositions de son père.
Rentrée à leur maison, sur la place du Marché, vis à vis de la caserne,
Léonie appela aussitôt son frère de lait dans sa chambre. La vue de son
amant avait chassé son apathie. Ses forces, son activité lui étaient
revenues comme par enchantement. Ayant reconnu Ni-a-pa-ah, dont la
physionomie expressive avait fait une impression profonde sur sa mémoire
lors de la scène du wigwam, elle voulut s'aboucher aussitôt avec elle,
pour l'exécution d'un plan qui déjà germait dans son cerveau.
--Antoine, dit-elle au jeune homme, plus que jamais j'ai besoin de tes
services. Tout à l'heure, au débarquement des prisonniers, la mère de
l'Indien qui m'a arrachée aux flammes a été blessée par un soldat. Va à
la Basse-Ville et hâte-toi de savoir où elle demeure.
Antoine n'eut pas de peine à trouver Ni-a-pa-ah, qu'un pauvre
pécheur--la misère est plus compatissante que la richesse--avait
transférée à sa cabane, rue Champlain, sur le bord du fleuve.
Léonie y vola.
Atteinte à la tête par la crosse du sergent, Ni-a-pa-ah avait perdu une
quantité de sang considérable. La fièvre s'était emparée d'elle. Elle
délirait.
Mademoiselle de Repentigny manda un médecin.
--Si elle s'en tire, elle sera folle, répondit le praticien, après avoir
examiné la malade.
Léonie jouissait de toute la liberté d'action des jeunes Anglaises. Elle
s'établit au chevet de la moribonde, passa la plus grande partie de
ses journées près d'elle, et, pendant trois semaines, la soigna avec la
sollicitude de la plus affectueuse des filles. Mais ses soins étaient
infructueux. Le mal empirait. Ni-a-pa-ah délirait toujours, annonçant
dans ses hallucinations que l'heure suprême des Iroquois était venue,
et que le dernier d'entre eux mourrait bientôt sans postérité, parce
que elle, Ni-a-pa-ah, avait désobéi aux Manitous, en méprisant les
prédictions de sa mère, la Vipère-Grise, poursuivre Nar-go-tou-ké à la
Nouvelle-Calédonie.
Cependant Léonie cherchait un moyen de faire évader Co-lo-mo-o, qu'on
avait enfermé à la citadelle de Québec. Grande était la difficulté.
Cette citadelle, le Gibraltar du Nouveau-Monde, est perchée, comme un
nid d'aigle, sur des rochers escarpés à plus de cent mètres au-dessus du
Saint-Laurent. Une triple enceinte la défend du côté de la ville, et du
côté du fleuve, où elle est presque inaccessible, ses murs ont cinquante
pieds de haut.
Avec le consentement de M. de Repentigny, il eût été facile à Léonie de
pénétrer dans la formidable bastille.
Mais à ce consentement, il ne fallait pas songer. Pourtant le rigide
magistrat permit à sa fille de faire passer quelques provisions de
bouche à son protégé. Elle profita de la permission pour coller sous
une assiette un papier à l'adresse dr Co-lo-mo-o. Elle lui disait entre
autres choses qu'elle lui ferait parvenir un livre et que, s'il voulait
se mettre en communication avec elle, il n'avait qu'à piquer avec une
épingle les lettres nécessaires à l'expression de ses pensées, à marquer
les pages du livre et à le lui renvoyer. Elle-même en ferait autant.
Apporté quelque temps après au guichet de la citadelle, le livre y fut
l'objet d'une inspection minutieuse.
Le commandant ne savait trop s'il devait le recevoir.
Léonie n'avait point l'autorisation de M. de Repentigny; mais,
heureusement pour elle, on supposa qu'il s'intéressait directement
à Co-lo-mo-o, puisqu'il souffrait que sa fille lui lit porter des
aliments, et le volume fut remis.
C'était le _Télémaque_. Il contenait une longue lettre, tracée sur une
partie du Livre Ier. Léonie donnait à Paul des nouvelles de sa mère, le
priait de lui écrire, et renouvelait ses offres instantes de service.
Le Petit-Aigle renvoya l'ouvrage au bout d'une semaine.
Après s'être enfermée chez elle, mademoiselle de Repentigny l'ouvrit,
avec une trépidation d'anxiété indicible.
Il y avait un signet au Livre XXI.
Ce livre commence ainsi:
«A peine Adraste fut mort que tous les Dauniens, loin de déplorer leur
défaite et la perte de leur chef, se réjouirent de leur délivrance; ils
tendirent les mains aux alliés en signe de paix et de réconciliation.
Métrodore, fils d'Adraste, que son père ayait nourri dans des maximes de
dissimulation, d'injustice et d'inhumanité, s'enfuit lâchement. Mais
un esclave, complice de ses infamies et de ses cruautés, qu'il avait
affranchi et comblé de biens, et auquel il se confia dans sa fuite, ne
songea qu'à le trahir pour son propre intérêt.»
Des petits trous, imperceptibles à moins d'être prévenu et de tenir
le feuillet devant une lumière vive, avaient été faits sur différentes
lettres.
Numériquement, elles représentaient, en comptant depuis la première de
la première ligne, les lettres 17, 23, 50, 79, 89, 114, 168, 218, 225,
227, 245, 258, 272, 361, 388, 389, 395, 402.
Réunies ensemble et agencées de façon à former des mots, ces lettres
signifient «_merci, vous êtes bonne_.»
Ce n'était guère, pour un coeur passionné comme celui de Léonie; et
pourtant elle se sentit transportée de joie.
L'amour se contente de si peu, quand longtemps on lui a refusé tout! Un
reste ce sentiment étrange vit de famine et meurt d'abondance.
Près du lit de Ni-a-pa-ah, mademoiselle de Repentigny avait fait
connaissance de Jean-Baptiste le sourd-muet qu'elle avait trouvé, un
matin, familièrement installé dans la chambre de la malade. En quelques
heures ils se comprirent. Le nain se prit d'affection pour la jeune
fille.
Heureuse que son stratagème eût réussi, elle courut en informer
Jean-Baptiste.
Il pleurait silencieusement, debout, appuyé sur son bâton, près de
Ni-a-pa-ah agonisante.
Tout à coup la squaw se plaça sur son séant, promena autour d'elle un
regard effaré qui n'avait plus rien d'humain, et elle psalmodia un chant
bizarre, cadencé; puis sa tête retomba sur le traversin.
Elle était morte.
Léonie se mit pieusement à genoux et pria devant le cadavre.
Quand elle eut fini, Jean-Baptiste l'entraîna dans une pièce voisine et
lui dit par une pantomime éloquente:
--Je vais me faire mettre en prison; puisque la femme de celui qui fut
mon ami n'est plus, je veux travailler à délivrer leur fils.
Et, comme Léonie paraissait douter du succès, il dévissa la poignée de
son bâton et montra à l'intérieur une cavité contenant plusieurs petites
limes très-fines; ensuite il referma cette cavité et indiqua ses jambes
tortues dont il ne pouvait faire un sans un appui, ce qui voulait dire
que, si on l'incarcérait, on lui laisserait sa béquille.
--Mais comment obtenir l'incarcération à la citadelle? demanda la jeune
fille.
Jean sourit.
--Dans deux heures j'y serai, fit-il.
Il sortit, monta à la Ville-Haute, sur la place du Marché, s'approcha de
la caserne, saisit le drapeau fixé à la porte, le déchira et le traîna
dans la boue.
Il n'en fallait pas tant alors pour se faire arrêter.
Le soir même, Jean-Baptiste couchait à la citadelle, et il y couchait
avec son bâton. On n'avait pas même eu l'idée de le lui enlever.
Mais il n'avait pas été placé dans le même cachot que Co-lo-mo-o.
Léonie avertit ce dernier de la généreuse tentative du nain, puis elle
attendit. Un mois s'écoula. Seule, la fièvre soutenait mademoiselle de
Repentigny; elle mangeait à peine, ne dormait pas, se consumait dans une
impatience dévorante.
Chaque semaine elle envoyait un livre nouveau, chargé de souhaitas
ardents pour son bien-aimé; mais il y répondait peu, quelques mots
affectueux seulement.
Cela suffisait à Léonie; elle baisait cent fois les caractères pointés à
l'aiguille.
La Cour martiale poursuivait opiniâtrement sa tâche homicide. Treize[70]
condamnés avaient déjà péri sur l'échafaud.
[Note 70: Et non _dix_, comme je l'ai dit par erreur dans la
_Huronne_.]
On parlait d'une nouvelle fournée!
Il n'était pas douteux que Paul y serait compris. Léonie ne vivait
plus; sa raison s'égarait, quand elle reçut l'avis suivant, dans une
_Imitation de Jésus-Christ_:
«_Vu l'homme; nuit prochaine._»
Quelques jours auparavant, Jean-Baptiste avait réussi à voir Co-lo-mo-o,
enfermé dans la tour du Télégraphe, au-dessus du cap Diamant. Il lui
avait donné les limes cachées dans sa béquille, et l'Indien, ayant scié
ses fers, s'était fabriqué une corde avec la paille de son lit.
De la mie de pain, frottée de rouille, lui servait à dissimuler
l'effraction de la chaîne qu'il avait aux pieds; un trou creusé dans son
cachot recelait, pendant le jour, la corde de paille, jusqu'à ce qu'elle
fût terminée.
Ensuite, avec les limes, avec les débris de ses fers, avec ses ongles,
il pratiqua une ouverture sous la porte, et le 23 janvier 1839, à
minuit, Co-lo-mo-o quittait furtivement la prison où il languissait
depuis près de trois mois.
Au bas du cap Diamant, Léonie, accompagnée de son fidèle Antoine, tenait
ses regards attachés sur la tour du Télégraphe, avec une tension
telle qu'elle on avait le vertige, et que des fantômes sanglants
tourbillonnaient devant eux.
Les minutes, pour elle, étaient effroyablement longues. Mais elle ne les
pouvait compter. Elle avait perdu la mesure du temps; elle n'en savait
plus apprécier la durée.
Il faisait noir, bien noir, le vent soufflait en tempête, et le
Saint-Laurent poussait sur ses grèves des hurlements de bête fauve.
Voici qu'une ombre se profile au faîte de cette tour si avidement
scrutée; mais cette ombre est haute, mais elle se détache si peu
des ténèbres environnantes, qu'il faut les yeux d'une amante pour la
discerner à pareille distance. Le coeur de la jeune fille cesse de
palpiter, ses paupières se ferment, des bourdonnements remplissent ses
oreilles.
Soudain, répété par mille échos, un coup de feu retentit au sommet de la
citadelle.
Et, à la lueur de l'éclair qui a déchiré l'obscurité, Antoine a vu un
homme suspendu dans l'espace à une corde attachée à la tour.
Le bruit sourd et mat, sinistre, d'un corps s'écrasant sur le sol,
résonne.
--Ah! exclame Antoine, le malheureux a été découvert; une sentinelle l'a
tué!
Léonie n'est plus là! A peine a-t-elle entendu la détonation qu'elle
s'est élancée vers la cime du cap. Une ardeur incroyable, surnaturelle,
l'anime, lui prête des ailes. Avec l'agilité d'une panthère, elle
escalade ces rochers dont l'aspect seul fait frémir, elle arrive au pied
de la tour, se penche sur le corps pantelant, brisé, de Co-lo-mo-o, le
baigne de ses larmes et de ses baisers.
On crie sur les remparts, on ouvre avec fracas les lourdes portes de
la citadelle; des torches circulent ça et là. Léonie est menacée. Si on
l'aperçoit on tirera sur elle. Mais est-ce qu'elle voit, est-ce qu'elle
entend, est-ce qu'au-delà de ce corps il y a un monde pour elle?
L'Indien n'a point rendu l'âme encore. Il pousse un gémissement. Il
cherche de sa main affaiblie la main de la jeune fille, la pose sur son
coeur et laisse tomber ces paroles dans un dernier soupir:
--Je l'aimais pourtant!
Un an après, aux Ursulines de Québec entrait mademoiselle Léonie de
Repentigny, en religion soeur Paul.
Jean-Baptiste, le sourd-muet, avait été déporté à Sydney.
Giguy, 28 juillet--17 août 1862.
TABLE
CHAPITRE Ier. La veuve indienne et ses maris
II. Montréal
III. Les derniers Iroquois
IV. L'Ile au Diable
V. Le _Montréalais_
VI. Léonie de Repentigny
VII. Co-lo-mo-o le Petit-Aigle
VIII. De Montréal à Caughnawagha
IX. L'emplumement
X. Évasion et duel
XI. Les Garnisaires de l'Ile au Diable
XII. Le _Charlevoix_
XII. Une page d'histoire
XIV. Assemblée à Saint-Charles
XV. Les suites d'un déguisement
XVI. L'insurrection
XVII. Drame
XVIII. Amour
XIX. Le sourd-muet
XX. Dénouement.
______________________________
F Aureau.--Imprimerie de Lagny
End of Project Gutenberg's Les derniers Iroquois, by Émile Chevalier