contenir, se leva de table et remonta avec sa femme dans leur
appartement.
Le vieux monsieur sortit aussi pour aller faire un tour de promenade.
L'officier, s'approchant alors de Léonie, lui prit la main comme s'il
voulait la porter à ses lèvres.
La jeune fille recula d'un pas, en retirant sa main.
--Sir William, dit-elle gravement; vous vous êtes battu avec mon cousin;
ne niez pas....; j'en suis sûre; je ne saurais aimer l'homme qui a
versé le sang de l'un des miens. Ainsi donc tout est rompu entre nous.
N'essayez point de me fléchir, vous perdriez votre temps. Mais je ne
manquerai point pour cela aux devoirs de l'hospitalité; vous pouvez
rester ici tant qu'il vous plaira; je vous engage même à ne pas quitter
la maison aujourd'hui. On m'a prévenue que vos jours seraient en danger,
si vous mettiez le pied dehors.
Laissant le jeune homme bouleversé par ces paroles, Léonie de Repentigny
regagna sa chambre à coucher.
CHAPITRE XVI
L'INSURRECTION
Filles de l'enthousiasme, les révolutions populaires ont la même durée
que cette fièvre de l'esprit.
Si, après l'assemblée de Saint-Charles, les patriotes canadiens se
fussent instantanément portés sur Montréal, il est vraisemblable que la
métropole serait tombée en leur pouvoir, et qui peut dire qu'alors ils
n'auraient pas été maîtres de la province!
Mais si Neilson et plusieurs autres étaient décidés à profiter
de l'ardeur de leurs partisans, Papineau, chef réel du mouvement,
balançait. Il paralysa par sa tiédeur tous ces braves qui ne demandaient
qu'à voler au combat. Ne se croyait-il pas assez bien préparé,
n'osait-il encore assumer la haute responsabilité qui incombe aux
meneurs d'une insurrection? ce n'est pas à nous de répondre. Nous sommes
trop près encore de ces tristes événements. Leur appréciation appartient
à la postérité[56].
[Note 56: Dan» la deuxième édition de _l'Histoire_ de M. Garneau, ou
trouve la note suivante:
«Le docteur O'Callaghan m'écrivait d'Albany, le 19 juillet 1832: Si vous
devez blâmer le mouvement, blâmez ceux qui l'ont provoqué et qui doivent
en répondre devant l'histoire. Quant à nous, mon ami, nous fûmes les
victimes, non les conspirateurs; et, fussé-je sur mon lit du mort, je
ne pourrais que déclarer, en présence du ciel, que je n'avais pas plus
l'idée d'un mouvement de résistance quand je quittai Montréal et
me rendis à la rivière Richelieu avec M. Papineau, que je ne songe
maintenant à être évêque de Québec. Je vous dirai aussi que M. Papineau
et moi, nous nous cachâmes dans une ferme de la paroisse Saint-Marc, de
peur que notre présence n'alarmât le pays, et ne servit de prétexte à la
témérité!... Je voyais bien aussi que le pays n'était pas prêt.»
M. Garneau a publié cette note en anglais.]
Cependant, le lien entre l'exécutif et les Canadiens était brisé. Le
renouer par des moyens pacifiques n'était plus au pouvoir de personne.
A Montréal, et dans les comtés limitrophes, on arma ouvertement.
Des bandes hostiles sillonnèrent, le pays.
Les occupations ordinaires de la ville et des champs furent abandonnées.
Chacun prit fait et cause pour un parti ou pour un autre. La guerre
civile alluma ses torches.
«Le 7 novembre, les Fils de la liberté et les Constitutionnels ou les
membres du Club Doric, comme te nommèrent les Anglais, en vinrent aux
mains, avec des succès divers. La maison de M. Papineau et celle
du docteur Roberston et autres furent attaquées et les presses du
_Vindicator_ saccagées. On appela les troupes sous les armes: elles
paradèrent dans les rues avec de l'artillerie.»
L'autorité mit sur pied toutes les forces militaires, et inonda la
campagne détachements chargés de faire exécuter les nombreux mandats
d'arrestation lancés contre les fauteurs de la Confédération des six
comtés.
Depuis l'assemblée, Papineau, Neilson et leurs principaux partisans
étaient restés dans le comté de Richelieu.
Entourés d'une foule d'hommes dévoués, ils s'y disposaient à la
résistance, commettant cette grande faute,--faute irréparable--c'est
d'attendre, c'est-à-dire de laisser se dissiper l'ivresse de leurs gens,
au lieu de marcher droit à l'ennemi.
Leur quartier général avait été établi entre Saint-Denis et
Saint-Charles, villages éloignés de sept milles l'un de l'autre, sur le
Richelieu.
Le premier est à seize milles de Sorel, le second à dix-huit de Chambly,
localités où le gouvernement anglais avait caserné plusieurs régiments.
Ces régiments reçurent, en même temps, l'ordre d'aller attaquer les
rebelles, et de les prendre ainsi en avant et en arrière,--Saint-Denis
et Saint-Charles se trouvent entre Chambly et Sorel.
Comme ils avaient à peu près la même distance à parcourir, ils devaient
vraisemblablement se joindre à peu près à la même heure sur le théâtre
des opérations.
Le 21 novembre au soir, le colonel Gore partit de Sorel avec cinq
compagnies d'infanterie, une pièce d'artillerie de six et un piquet de
police à cheval.
Le temps était mauvais; il faisait froid et pleuvait à torrents. Tous
les chemins avaient été défoncés et les ponts rompus par les paysans.
Néanmoins, le lendemain, le colonel Gore et ses troupes arrivèrent
devant Saint-Denis, après une rude marche d'environ douze heures.
Il pouvait être dix heures du matin.
Aussitôt le tocsin laissa tomber dans l'espace ses notes funèbres.
Des barricades défendaient toutes les avenues du village, et un puissant
rempart, construit avec des troncs d'arbres, interceptait la route.
Retiré dans une grosse maison de pierre qu'il avait fait fortifier et
créneler, le docteur Neilson avait résolu de vaincre ou de mourir. M.
Papineau, le docteur O'Callaghan et quelques officiers de milice s'y
trouvaient avec lui.
Huit cents hommes, dont un quart à peine munis de fusils, le reste
portant qui une lance, qui un épieu, qui une fourche, qui une faux, ou
de vieux sabres rouillés, faisaient retentir le village des chants de la
_Marseillaise_ et de la _Parisienne_.
Malgré leur nombre et leur détermination, Neilson doutait de la
victoire.
--Monsieur, dit-il à Papineau, vous devriez vous retirer à
Saint-Charles; ce n'est pas ici que vous serez le plus utile; nous
aurons besoin de vous plus tard.
--Que penserait-on de moi, si je m'éloignais à cette heure? répliqua
celui-ci.
--Vous êtes notre chef à tous; à tous, vous devez compte de votre vie,
reprit Neilson[57].
[Note 57: Textuel.]
A ce moment le canon gronda.
--A nos postes, messieurs! s'écria Neilson et souvenez-vous que la
patrie a les yeux sur vous!
Le feu des Canadiens répondit aussitôt à l'artillerie des troupes
royales.
Mais que pouvait un seul canon contre des amas de pins hauts comme des
maisons?
Les insurgés se montraient à peine, lâchaient leurs coups de fusil et
disparaissaient derrière les barricades.
La mousqueterie des Anglais ne leur faisait pas plus de mal que leur
canonnade.
Cependant un boulet, passant à travers les souches, tua un membre de la
Chambre législative, M. Ovide Perrault, blessa plus ou moins grièvement
cinq hommes, et jeta quelque confusion dans les rangs des Canadiens.
Mais, vers deux heures, et après que le colonel Gore eut fait de vaines
tentatives pour emporter les retranchements à l'assaut, les patriotes
reçurent du renfort, et Neilson commanda une sortie.
Elle réussit complètement. Les royalistes, épuisés de fatigue, à
court de munitions, lâchèrent pied et s'enfuirent vers les bois, en
abandonnant leur canon, leurs fourgons et leurs blessés.
Fiers de ce triomphe, les Canadiens rentrèrent chez eux en chantant des
hymnes d'allégresse. Mais ce n'était pas l'heure de s'endormir sur
les premiers lauriers; car, s'étant emparés d'un officier anglais,
ils avaient appris que le colonel Wetherell s'avançait de Chambly sur
Saint-Charles, à la tête de cinq compagnies, d'une troupe de police à
cheval et de deux pièces de canon.
Après avoir réparé leurs fortifications, ils coururent prêter assistance
à leurs amis de Saint-Charles.
Bon nombre d'habitants avaient quitté le village avec les femmes et les
enfants. Mais madame de Repentigny et sa fille y résidaient encore; la
première ayant fait une rechute, et les médecins ayant déclaré qu'il
était impossible de la transférer à la ville sans compromettre son
existence.
Le 25 novembre, au matin, la pauvre femme sommeillait dans son lit,
et Léonie, assise à son chevet, parcourait des yeux plutôt qu'elle ne
suivait avec l'esprit un livre de piété.
C'était un touchant tableau!
La mère, immobile, les joues amaigries, le teint jaune comme l'ivoire du
crucifix qui pendait dans la ruelle, déjà marquée au sceau de la mort,
était l'image de la douleur profonde, mais résignée.
Pâle, les yeux cernés par l'insomnie et les angoisses, sa fille offrait
une navrante personnification de l'Inquiétude.
Tout à coup les roulements du tambour résonnent, déchirés par les notes
perçantes du clairon.
Madame de Repentigny s'agite sur sa couche, Léonie tressaille.
--Qu'y a-t-il, mon enfant? demande la première d'une voix affaiblie.
--Ah! maman, maman! ils vont se battre! ils vont se battre! répond la
jeune fille en se levant et se jetant sur l'oreiller qu'elle baigne de
ses larmes.
--Heureusement que ni ton père, ni sir William, ne sont là, dit la
tendre mère en faisant un effort pour baiser sa fille. Ton père est à
Québec, sir William à Montréal, prions Dieu pour eux!
--Et pour mon cousin, dit Léonie en tombant à genoux.
--Ah! oui, il est à Saint-Eustache. Mais il ne court aucun danger,
n'est-ce pas?
--Je l'espère, maman.
Après ces mots, toutes deux joignirent les mains, et confondirent leurs
coeurs dans un élan vers l'Éternel.
Le canon détona, accompagné d'une fusillade nourrie, alors qu'elles
achevaient cotte ardente oraison.
--Sonne donc pour savoir ce qui se passe au dehors, mon enfant, dit
madame de Repentigny.
A cet appel, un domestique arriva; mais il ne put rien dire, sinon que
les troupes du roi étaient aux prises avec les rebelles.
Léonie se précipita vers la fenêtre.
--Prends garde! ah! prends garde, ma fille! lui cria madame de
Repentigny avec terreur.
--Il n'y a rien à craindre, bonne maman; je vois parfaitement, mais
on ne peut m'apercevoir; et, d'ailleurs, on ne tire pas de ce côté,
répondit Léonie en collant son visage contre les carreaux de la croisée.
Ah! voici les militaires qui chargent; les insurgés plient; le ciel est
tout noir de fumée.
Le colonel Wetherell venait en effet de fondre sur les Canadiens avec
une impétuosité irrésistible.
Quoique sorti de Chambly dans la nuit même où le colonel Gore sortait de
Sorel, il n'avait pu arriver avant le 25 en vue de Saint-Charles, tant
les habitants avaient semé d'obstacles sur sa route.
A midi, il prit position sur une colline qui domine la rivière, et
braqua son artillerie contre le camp des patriotes.
Ce camp, fortifié par des ouvrages en terre et en bois, formait un
parallélogramme, appuyé d'un côté sur la rivière, et l'autre sur maison
de M. Debartzeh, l'un des instigateurs de l'insurrection.
Trouée par par une centaine de meurtrières, cette maison renfermait une
foule de tirailleurs.
Deux petites pièces de campagne ajoutaient encore à la force des
Canadiens.
Leurs dispositions, leur bravoure, leur permettaient d'espérer la
victoire.
Malheureusement, ils étaient commandés par un Anglais mécontent, un
certain T. Brown,--un lâche,--qui déserta son poste à l'heure même du
combat.
Le signal de l'attaque donné, le colonel Wetherell canonne les
retranchements, et lance ses troupes autour du camp pour l'envelopper.
Les Canadiens se défendent avec une incroyable énergie; ils se montrent
digne de cette poignée de héros leurs pères qui, semblables aux trois
cents Spartiates, culbutèrent sept mille Américains, le 26 octobre 1813,
sur les bords de la rivière Châteauguay.
Ah! si un Salaberry était à leur tête!
Mais, ils n'ont point de chef; ils ne savent à qui obéir; la confusion
se met dans leurs rangs. Leurs faibles barrières sont enfoncées.
Les ennemis se précipitent sur eux, la baïonnette en avant... ils les
cernent; ils les acculent; ils frappent impitoyablement ces malheureux,
qui, manquant d'armes, pour la plupart, se défendent avec leurs mains,
avec leurs pieds, avec leurs dents.
C'est une atroce boucherie!
De sa fenêtre, Léonie voit tout. Elle tremble, elle palpite; elle sent
son coeur défaillir; elle ne respire plus, et elle ne peut, la pauvre
enfant, s'arracher au plus effroyable des spectacles.
C'est que, dans la foule des combattants, elle a distingué le
Petit-Aigle qui, brandissant un sabre de cavalerie, enlevé à un officier
de police, l'assène, à droite, à gauche, en avant, partout, et, aidé de
son père, tient encore bon, alors que tout fuit autour d'eux.
Mais il tombe, accablé par le nombre. Les yeux de Léonie se ferment;
elle chancelle et tâche de se cramponner à l'espagnolette pour ne pas
tomber aussi.
--Ma fille! mon enfant! au secours! s'écrie madame de Repentigny,
oubliant sa faiblesse, thésaurisant un reste de force, et se jetant à
bas du lit pour recevoir Léonie dans ses bras.
Et elle s'affaisse à côté d'elle.
On les relève.
--Ah! j'ai eu bien peur! merci, ô mon Dieu! murmure la tendre mère, en
embrassant Léonie, qui, un peu remise de son émotion, s'occupe à border
le lit.
Le crépuscule se faisait. Un éclair illumina soudain l'appartement.
--Le feu! exclama la jeune fille en retournant, malgré elle, à la
croisée.
Une scène nouvelle l'attendait.
Incendiant le village, les Anglais dansaient et proféraient des
hurlements forcenés.
Et, à la lueur des flammes, Léonie vit une troupe de soldats qui se
dirigeaient vers leur maison, en chassant à coups de plat du sabre et du
crosses de fusil une longue, file de prisonniers, parmi lesquels, à son
costume pittoresque, quoique noirci par la poudre, maculé de sang et
réduit en lambeaux, on remarquait Co-lo-mo-o.
Le jeune homme marchait d'un pas ferme, sa contenance était digne.
En l'apercevant, Léonie, qui l'avait cru mort, ne put retenir un cri de
joie.
--Ma fille, lui dit madame de Repentigny en essayant de sourire, je
voudrais être seule quelques instants. Va te reposer!
Après un long baiser, Léonie sortit.
--Marthe, dit alors la malade, à sa femme de chambre, je sens que je me
meurs; cours chercher M. le curé, mais que l'enfant l'ignore.
Pendant ce temps, un domestique annonçait à mademoiselle de Repentigny
qu'un officier anglais désirait l'entretenir dans le parloir.
Elle y descendit.
--Je vous demande mille pardons de vous déranger, mademoiselle, lui
dit cet officier; j'ai appris le triste état de madame votre mère et je
voudrais pour tout au monde ne vous causer aucun trouble. Mais les
lois de la guerre sont inflexibles. On m'a commande de renfermer, pour
jusqu'à demain, dans votre maison, plusieurs prisonniers, et quoi qu'il
m'en coûte, j'obéis à ma consigne. Veuillez être assurée, du reste,
qu'on ne fera aucun bruit.
--Je crains, dit Léonie, que nous n'ayons pas de chambres assez vastes.
--Qu'à cela ne tienne, mademoiselle. Il y a près de votre parc
une basse-cour dont les murs sont élevés; c'est assez bon pour des
misérables dont le bourreau fera bientôt justice.....
Un frisson glacial figea le sang de la jeune fille dans ses veines.
--Disposez-en comme il vous plaira, monsieur, balbutia-t-elle; mais
excusez-moi..... la maladie de ma mère.....
Des larmes lui coupèrent la parole.
Elle sortit du parloir. Cependant, au lieu de remonter à sa chambre,
elle entra dans une petite serre attenant à la salle à manger, et
appela:
--Antoine!
Un jeune homme parut:
--Écoute, lui dit-elle d'une voix brève et palpitante, tu es mon frère
de lait; j'ai confiance en toi. Tu ne me tromperas pas, n'est-ce pas
vrai, car tu m'aimes? Un Indien m'a sauvé la vie, dans la catastrophe du
Montréalais, tu le sais. Cet indien est prisonnier parmi ceux qu'on nous
amène. Il faut le délivrer. Tu le délivreras, n'est-ce pas?
--Je ferai tout ce que vous voudrez, ma chère soeur, mais le moyen?
--Le moyen? Il y en a un. On enfermera les captifs dans la basse-cour.
Ils n'y sont pas encore. Glisse-toi parmi eux. Dis un mot à l'Indien.
Passe-lui un couteau. Il fait presque nuit. La chose n'est pas
impossible. Tu porteras la clef de la basse-cour au commandant de
détachement qui conduit ces pauvres gens. On ne se défiera pas de toi.
Puis tu offriras du vin aux soldats, et, dans la nuit, quand ils seront
ivres, tu ouvriras la porte de la basse-cour, qui donne sur le parc;
m'as-tu comprise?
--Oui, oui, oui, soyez tranquille, votre protégé s'évadera ou je perds
mon nom.
--Dépêche-toi, j'attendrai le résultat dans ma chambre.
Antoine partit.
Nous renonçons à peindre l'anxiété dont Léonie fut dévorée pendant les
cinq heures qui s'écoulèrent jusqu'à son retour.
--C'est fait, dit-il; il est échappé.
La jeune fille se prosterna pour rendre grâces à Dieu; puis, se
relevant, elle alla, sur la pointe du pied, souhaiter le bonsoir à sa
mère, avant de se coucher.
Le silence général régnait dans la chambre, faiblement éclairée par une
veilleuse.
Léonie crut que madame de Repentigny dormait.
Elle se pencha sur le lit pour effleurer son front.
Ce front était froid comme un marbre.
--Ah! je suis maudite! s'écria la jeune fille en se redressant tout d'un
coup, comme si elle eût été mue par un ressort; je suis maudite; j'ai
un instant oublié ma mère, et ma mère est morte sans me donner sa
bénédiction!
Et elle tomba à la renverse.
CHAPITRE XVII
DRAME
Dans une salle basse, voûtée, aux fenêtres ogivales, aux murs blanchis à
la chaux, plusieurs personnages assis entourent une table.
Ils sont diversement vêtus de costumes mi-partis civils, mi-partis
militaires.
Des sabres pendent à leur côté, des pistolets à leur ceinture;
quelques-uns portent l'uniforme en drap foncé de la milice canadienne.
Il y a la Poignet-d'Acier, qui domine par sa taille, Xavier Cherrier
et sa femme habillée en homme, le docteur Chénier, Armury Girod, Suisse
d'origine, et quelques autres.
On est au 13 décembre. Il fait nuit, un grand feu pétille dans l'âtre
de la salle et efface, par ses clartés brillantes, la lueur terne d'une
lampe qui brûle tristement sur la table.
Au dehors, le vent pousse des gémissements lamentables ébranle les
croisées, et, s'introduisant par rafales dans la cheminée, chasse
jusqu'au milieu de la pièce des tourbillons de flamme et de fumée.
Sombre nuit que celle-là; plus sombres sont les figures des gens qui
discutent, à cette heure, dans le couvent de Saint-Eustache.
Car c'est à Saint-Eustache que nous sommes, à sept lieues environ de
Montréal, de l'autre côté du Saint-Laurent, sur la rive septentrionale
de l'Outaouais, vis à vis de l'île Jésu.
Un homme entre dans la salle. A sa soutane, à son air grave, recueilli,
vous reconnaîtriez un ecclésiastique. Il est prêtre, en effet, curé de
Saint-Eustache; on le nomme messire Paquin.
A sa vue Poignet-d'Acier fronce le sourcil.
--Que venez-vous faire ici, monsieur? dit-il durement.
--Je viens, répondit messire Paquin, d'une voix douce et ferme, engager
des hommes égarés à cesser une lutte dangereuse qui est pour le pays une
source de deuil, de désolation.....
--C'est assez, monsieur, reprit Poignet-d'Acier; vos conseils sont
superflus.
--Mais, monsieur, vous ne songez donc pas aux veuves, aux orphelins, à
tous ces malheureux que votre folle témérité a plongé dans les larmes
et l'affliction? Vous ne pensez donc pas à Dieu qui vous voit, qui vous
juge.....
Le capitaine poussa un éclat de rire démoniaque.
--Oui, qui vous juge et qui vous condamne! poursuivit le prêtre avec une
énergie croissante. Il vous condamne, ce Dieu tout-puissant! Il frappe
les insensés qui ont allumé le brandon de la guerre civile; car ils
viennent d'essuyer une sanglante défaite!
--Vous mentez! s'écria Poignet-d'Acier d'un ton cassant.
Et il se leva, marcha sur le curé.
--Arrêtez! arrêtez! dirent les assistants en se levant à leur tour.
--Laissez cet homme! laissez-le! dit l'ecclésiastique, sans s'émouvoir.
La fureur l'aveugle. Mais il ouvrira les yeux. Qu'importe qu'il me
batte, pourvu qu'ensuite il rentre en lui-même, qu'il cesse de vous
conduire à l'abîme!
--Mais qu'y a-t-il? demanda le docteur Chénier.
--Il y a, mon fils, une nouvelle affreuse. Les royalistes ont écrasé
votre parti à Saint-Charles, le 25 novembre!
--Cela n'est pas; cela n'est pas! intervint Poignet-d'Acier; Cela n'est
pas; fausseté que votre langage, prêtre! fausseté, puisque, le 22, le
brave Neilson déroutait les Anglais devant Saint-Denis!
--Votre violence ne m'intimidera point, répondit avec calme messire
Paquin. Ce que je vous dis est vrai. Le colonel Wetherell a défait les
Canadiens à Saint-Denis. Il leur a tué plus de cent hommes, cent pères
de famille, monsieur, et le village ne présente plus aujourd'hui qu'un
monceau de décombres fumants! Puisse le ciel vous pardonner! Mais tous
ces pauvres gens privés de leurs foyers; toutes ces femmes privées
de leurs maris, de leurs enfants; tous ces infortunés privés de leur
soutien vous pardonneront-ils?
Ces paroles répandirent la consternation parmi les auditeurs. Des larmes
coulèrent sur les joues du docteur Chénier; cependant il répliqua avec
la fermeté d'une conviction inébranlable:
--Les rapports que nous avons reçus du comté de Richelieu ne s'accordent
pas avec les vôtres, monsieur le curé. Y fussent-ils conformes, que ma
résolution ne changerait pas. Investi du commandement de ce village, j'y
vaincrai ou je m'ensevelirai sous ses ruines.
--Bien parlé, mon ami; bien parlé! dit Poignet-d'Acier un serrant
chaleureusement la main du docteur.
--Oui, bien dit, votre réponse est d'un grand coeur! ajouta la femme de
Cherrier, qui, depuis le commencement des troubles, avait senti renaître
en elle l'ardeur martiale qu'elle avait puisée au milieu des tribus
indiennes du désert américain, alors que, sous le nom de Mérellum, la
Petite-Hirondelle[58], elle exerçait une autorité souveraine sur les
Clallomes.
[Note 58: Voir la _Tête-Plate_, les _Nez-Percés_.]
Xavier approuva par un regard l'exclamation de Louise.
Et aussitôt les assistants, magnétisés par cet accès d'enthousiasme,
se jetèrent dans les bras les uns des autres en prononçant ce noble
serment:
--Oui, nous jurons ici de triompher de nos oppresseurs ou de mourir en
combattant!
--Oh! les aveugles! les misérables aveugles! proféra l'ecclésiastique,
élevant les mains et les joignant avec une expression désespérée.
Puis il se retira, au moment même où deux Indiens pénétraient dans la
salle.
C'était Co-lo-mo-o et Nar-go-tou-ké.
--Ah! enfin, nous allons être édifiés sur la valeur de ces bruits
absurdes, dit Poignet-d'Acier, courant à la rencontre des Iroquois.
--Que s'est-il passé à Saint-Charles, mon jeune Aigle?
--Les Habits-Rouges ont eu le dessus.
--Vous y étiez, n'est-ce pas?
--J'y étais.
--Et ils ont vaincu?
--Oui, parce que le chef nous a abandonnés.
--Ah! ce Brown, je m'en doutais! répliqua amèrement Poignet-d'Acier.
Pourquoi aussi tous les postes importants n'ont-ils pas été confiés à
des Canadiens-Français?
--Hélas! notre trop grande confiance nous a toujours perdus! murmura
Chénier.
--Donnez-nous des détails, reprit le capitaine.
Co-lo-mo-o raconta ce qui avait eu lieu, le 25 novembre à Saint-Charles,
mais sans dire qu'il était tombé au pouvoir des vainqueurs.
--Où pensez-vous que soient maintenant MM. Papineau et Neilson? s'enquit
Chénier.
--Le premier, répondit le Petit-Aigle, doit être réfugié aux États-Unis;
quant au second, je crois qu'il a été pris sur la frontière et ramené à
Montréal.
--Alors, c'en est fait de nous! s'écria Chénier, se laissant tomber sur
son siège et enfouissant sa tête dans ses mains.