--Il vaut mieux rester à cette place. Non-seulement nous serons aux

premières loges pour voir et pour entendre, mais la présence de M.

Villefranche et du chef indien vous assure une protection que nous ne

trouverions certainement pas ailleurs. Regardez, je vous prie, ce

beau jeune homme qui s'avance à la tête des Hurons de Lorette. Est-il

possible d'avoir des dehors plus nobles, et plus mâles tout à la fois?

Dirait-on que c'est le fils d'au sauvage!

En prononçant ces mots, Xavier désignait Co-lo-mo-o qui, débouchant

avec une cinquantaine d'Indiens d'un bouquet de peupliers, marchait vers

l'estrade.

Le Petit-Aigle, en tenue de guerre, était vraiment superbe à contempler,

avec sa chevelure ornée de plumes, sa couverte bleue, négligemment jetée

sur ses épaules, les armes qui resplendissaient à sa ceinture rouge, ses

mitas aux longues franges bigarrées, ses mocassins brodés, la fierté de

son maintien et la haute distinction de sa physionomie.

Apercevant le sagamo sur l'éminence, il commanda aux Hurons de

s'arrêter, et il s'approcha de Nar-go-tou-ké.

--Ton père, lui dit le sachem, est heureux de te rencontrer ici. Il

s'enorgueillit d'avoir engendré un fils tel que toi.

Un éclair de satisfaction brilla sur le visage de Co-lo-mo-o.

--Si mon père est content de son fils, dit-il, ce que son fils a fait

est bien fait et celui-ci en est réjoui.

Puis s'adressant à Poignet-d'Acier:

--Capitaine, lui dit-il, j'ai rempli ma mission. Je vous amène cinquante

hommes de ma race; j'attends de nouveaux ordres.

--Pour récompenser le jeune Aigle, je lui confie le commandement de ces

cinquante hommes, répondit Villefranche en offrant cordialement sa main

à Co-lo-mo-o.

Mais, au lieu de remercier avec la franchise qui lui était familière,

celui-ci baissa les yeux et balbutia quelques paroles inintelligibles.

C'est qu'en pressant la main du capitaine, son regard avait croisé

celui de l'adolescent qui accompagnait Cherrier, et qu'il avait

aussitôt reconnu Léonie de Repentigny, aussi rouge qu'une pivoine, aussi

tremblante que la feuille du bouleau.

Pour rapides qu'ils fussent, ces signes d'intelligence n'échapperont pas

à la pénétration de Poignet-d'Acier: il sourit amèrement.

--Ah! s'écria Cherrier, Papineau monte sur le _Hustings_[51]. Écoutons.

[Note 51: C'est le nom donné, en Angleterre et en Amérique, à

l'estrade qui sert, dans les meetings, aux orateurs politiques.]

--Je vous reverrai après l'assemblée, dit le capitaine à Co-lo-mo-o.

Le jeune Iroquois rejoignit ses Hurons, et l'attention générale se porta

vers l'estrade, où arrivaient, deux à deux, les chefs du parti libéral,

habillés, comme la majorité des spectateurs, en étoffe grise, fabriquée

dans la colonie (car il avait été décidé qu'on ne ferait plus usage des

importations anglaises), et la feuille d'érable, emblème des Canadiens,

passée à la boutonnière.

Des salves d'applaudissements passionnés retentirent dans tous les

rangs.

Puis le docteur Neilson fut appelé à la présidence et M. Papineau prit

la parole, au milieu d'un silence devenu tout à coup solennel.

«Orateur énergique et persévérant, dit l'historien du Canada, M.

Papineau n'avait jamais dévié dans sa longue carrière politique. Il

était doué d'un physique imposant et robuste, d'une voix forte et

pénétrante, et de cette éloquence peu châtiée, mais mâle et animée qui

agite les masses. A l'époque où nous sommes arrivés, il était au plus

haut point de sa puissance. Tout le monde avait les yeux tournés vers

lui; et c'était notre personnification chez l'étranger[52].»

[Note 52: Ce portrait de M. Papineau était encore vrai en 1833, quand

nous avons eu l'avantage de le voir et de l'entendre.]

Il prononça contre l'Angleterre un long et énergique réquisitoire. Mais

sa véhémence n'égalait pas la fièvre qui dévorait l'assistance; et,

comme il recommandait de procéder constitutionnellement pour obtenir

le redressement des griefs, comme il conseillait d'éviter une levée de

boucliers, le docteur Neilson, quittant son fauteuil, déclare, dans un

langage brûlant, que le moment d'agir est venu, qu'il faut à l'instant

même prendre les armes.

Des hourrahs assourdissants et des décharges de mousqueterie accueillent

sa harangue.

Aux chants de la _Marseillaise_ et de la _Parisienne_, on passe aussitôt

des résolutions insurrectionnelles.

Une procession se forme. Papineau, Neilson et plusieurs membres de la

chambre législative qui prenaient part aux délibérations, sont enlevés

de l'estrade, portés en triomphe autour de la colonne, et mille voix

jurent, dans un enthousiasme délirant, de chasser les Anglais du Canada

ou de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang sur l'autel de la

patrie.

Altérée par le spectacle de cette scène, si grandement émouvante, Léonie

de Repentigny avait, sans y songer, quitté le bras de Cherrier; et

celui-ci, enflammé par le réveil de ses compatriotes, oubliait ce qui

l'entourait pour battre des mains et crier bravo de toute la force de

ses poumons.

--Viens, jeune homme, viens! lui dit Poignet-d'Acier d'un ton de Stentor

qui couvrit un instant les clameurs de la foule, comme la voix du

tonnerre couvre le rugissement des éléments déchaînés; viens aussi jurer

de venger les outrages faits à ta race ou de mourir en combattant!

Et il l'entraîna, sans que Cherrier, ivre d'excitation, se rendit compte

de ce qu'il faisait.

Le voyant partir, mademoiselle de Repentigny sortit de sa torpeur. Elle

voulut l'appeler, le retenir.

Le son expira sur ses lèvres: une main rude et tannée l'avait

bâillonnée.

Éperdue, la jeune fille essaya de se retourner.

Tentative inutile. Elle se trouvait déjà encastrée dans une cohue

d'individus qui déferlaient, bruyamment vers la colonne; mais une voix

étrange lui sifflait à l'oreille:

--Tu m'as enlevé mon amant, mon bel officier, à moi aussi les

représailles!

Et Léonie poussa un gémissement sourd; on l'avait cruellement mordue à

l'épaule.

--Pourquoi maltraites-tu cet enfant, ma soeur! demanda-t-on derrière

elle.

--C'est une femme, un espion, déguisée en homme, répondit la voix aiguë

qui l'avait apostrophée.

--Un espion! Un espion! Un espion!

Ce cri eut cent échos.

--Et maintenant tu te souviendras de la fille de Mu-us-lu-lu, la

maîtresse de ton fiancé, sir William King, dit, en lâchant mademoiselle

de Repentigny et en se montrant à elle, une jeune Indienne, aux robustes

appas, qui s'enfonça aussitôt dans la foule tourbillonnante.

--Un espion! un espion! où est-il? Il faut faire un exemple! il faut le

lyncher[53], le pendre! répétait-on avec des accents terribles autour de

l'infortunée Léonie.

[Note 53: On sait que ce terme, purement américain, signifier

exécuter sans forme de procès.]

Un homme la saisit au collet:

--Qui es-tu, que fais-tu? lui dit-il brusquement.

Elle se mit à pleurer. Ses larmes furent interprétées comme un

témoignage de culpabilité.

--Allons, dit l'homme, ton nom, et vite!

Folle de terreur, de confusion, elle se taisait.

--C'est un traître! Qu'on l'accroche à un arbre! vociféraient les

patriotes.

--C'est une femme déguisée! glapit l'Indienne A quelque distance.

--Une femme! nous allons voir ça!

Avec ces mots, salués par les ricanements et les quolibets de la

populace, l'individu qui s'était emparé de la jeune fille fit sauter les

boutons du frac qui lui emprisonnait la taille.

--Oh! pitié! grâce! monsieur; grâce! supplia-t-elle en tombant à genoux.

--Déshabillez-le! déshabillez-le! et qu'on lui donne le fouet! oui,

qu'on le fouette! nous allons rire! beuglaient quelques ivrognes.

--Oh! monsieur! monsieur! épargnez-moi cette honte! Je vous dirai tout!

Je suis une pauvre fille, bégayait Léonie à travers ses sanglots.

--Une fille! tu es fille! Qu'est-ce que ça veut dire?

--J'avais envie d'assister à l'assemblée.

--Pour nous trahir!

--Je vous fait le serment que non. Je suis venue avec mon cousin, un

patriote, un des Fils de la liberté!....

--Quel est ton nom?

Léonie hésita.

Sachant combien son père avait d'ennemis, combien il était odieux au

parti libéral, elle pressentait la fureur de cette plèbe exaltée, en

apprenant qu'elle était la fille de M. de Repentigny.

Elle recueillit, pour un élan suprême, tout ce qui lui restait de

vigueur, se releva d'un bond, tendit ses mains en l'air et s'exclama:

--A moi! à moi! à moi!

Ce cri fut entendu, car la foule, haletante, grondeuse, s'écarta presque

aussitôt pour livrer passage à trois hommes qui, comme un torrent,

accouraient, renversant tout ce qui voulait s'opposer à leur fougue.

Le premier, Co-lo-mo-o, arriva près de Léonie.

--Retire-toi on je t'assomme! proféra-t-il, en repoussant le brutal qui

avait questionné la jeune fille.

Dix poings fermés menacèrent à l'instant le Petit-Aigle; quelques

canons de pistolets furent même dirigés contre lui, des imprécations

l'assaillirent.

--A bas le sauvage! mort au sauvage!

Mais alors Poignet-d'Acier suivi de Cherrier. Derrière eux venait un

bataillon de chasseurs nord-ouestiers.

--Arrière! ordonna-t-il. Cet enfant m'appartient. Malheur à qui le

touche!

Son accent, son geste, étaient irrésistibles.

Les plus audacieux reculèrent intimidés.

CHAPITRE XV

LES SUITES D'UN DÉGUISEMENT

Saint-Charles, coquettement assis au penchant d'une colline, à

une douzaine de lieues de Montréal, est une des plus florissantes

paroisses[54] du Canada. Le site en est gracieux, les horizons variés

à l'infini, les alentours pleins de poésie. Il y fait bon respirer les

fraîches et fortifiantes senteurs de la campagne; il y fait bon rêver,

aimer doucement dans la paix et la solitude.

[Note 54: Les Canadiens ne se servent jamais du mot village.]

Dans ce plaisant village, M. de Repentigny possédait un cottage, au sein

d'un parc délicieux que festonnaient des eaux vives, folâtrant avec un

murmure argentin, soit dans les méandres d'un vaste jardin anglais, soit

à travers des pelouses aussi unies qu'un drap de velours, soit sous des

bosquets ombreux, animés par les concerts des gentils musiciens ailés.

Le Cottage, ainsi le désignait-on, à contre-sens toutefois, n'était rien

moins qu'une chaumière, mais bel et bien un beau manoir, miniature d'un

château-fort, comme on en voit tant dans la Grande-Bretagne et même aux

environs des grandes villes américaines.

Il avait ses tourelles, son donjon, ses créneaux, ses mâchicoulis, ses

petites fenêtres à ogives.

C'était une confusion du moyen âge avec la Renaissance, de l'art moderne

avec l'art ancien.

Intérieurement, tout était disposé à l'anglaise: cuisine dans le

sous-sol ou _basement_; parloir et salle à manger à ce que nous

appellerions le rez-de-chaussée, mais que les Anglais appellent

le premier; chambres à coucher et cabinets de toilette aux étages

supérieurs.

En revenant de Trois-Rivières, où elle avait passé un mois avec

sa fille, madame de Repentigny s'était arrêtée à sa campagne de

Saint-Charles.

Elle avait l'intention d'y séjourner pendant l'été. Son mari

avait approuvé ce projet, parce que les troubles qui éclataient

continuellement à Montréal rendaient la ville dangereuse pour la femme

d'un fonctionnaire aussi dévoué au gouvernement que l'était M. de

Repentigny.

Mais, peu après son arrivée au village, madame de Repentigny tomba

malade. Depuis longtemps elle était atteinte d'une hypertrophie du

coeur, causée par ses chagrins domestiques. L'affection fit tout à coup

des progrès si rapides, que la vie de la pauvre femme fut en danger. On

manda M. de Repentigny. Il répondit que les affaires de la colonie le

retenaient à son poste.

Léonie soignait sa mère avec une tendresse et une sollicitude sans

bornes. Nuit et jour à son chevet, elle n'avait plus de pensées, plus de

voeux que pour son rétablissement Est-il nécessaire de dire qu'elle lui

cacha cette réponse laconique et dure?

Vers la fin de septembre, la santé de madame de Repentigny parut

s'améliorer.

Au commencement d'octobre, elle alla positivement mieux, et, pour

fêter sa résurrection, comme disait Léonie, on convia plusieurs amis de

Montréal et de la campagne à un grand dîner. Cherrier, sa femme et sir

William étaient naturellement au nombre des invités. Ce dernier, occupé

par son service, envoya une lettre d'excuses, en ajoutant que, dès

qu'il aurait un moment de liberté, il volerait «certainement,

très-certainement, présenter ses respects à ces dames.»

Le 15 avait été choisi pour la partie.

Mais, dans l'intervalle, on apprit qu'une grande assemblée publique

aurait lieu A Saint-Charles, le 23, et le dîner fut remis au 22, afin

que les hôtes étrangers profitassent de cette occasion pour jouir du

spectacle.

Telle était cependant l'anxiété générale, que les Canadiens, si

passionnés pour les distractions, négligeaient leurs plaisirs.

Tout le monde avait promis de venir; à l'exception des époux Cherrier,

personne ne vint de Montréal.

Pour avoir lieu tout à fait un famille, le dîner n'en fut pas moins gai.

Enchantée de voir sa mère souriante, et, en apparence bien portante,

Léonie témoigna sa joie par cent folies aimables.

Entre autres, elle se déguisa secrètement avec un costume d'homme que

sa cousine Louise s'était fait faire pour accompagner Xavier dans ses

excursions, et elle parut ainsi au dîner. Ce déguisement ne contribua

pas peu à réjouir les assistants.

--Ma foi, chère espiègle, vous devriez prendre ce costume pour aller

demain à l'assemblée, lui dit Guerrier en se promenant avec elle dans le

parc, après le repas.

--Tiens, mais ce serait original!

--Est-ce convenu?

--Oh! maman ne le permettrait pas.

--Qui le lui dira?

--Vous êtes charmant, mon cousin, vous avez réponse à tout.

--Et vous, vous faites le plus ravissant cavalier que je sache!

--Oh! un superlatif à la sir William! s'écria la jeune fille en riant

aux éclats.

Le front de Cherrier se rembrunit.

Léonie s'en aperçut aussitôt.

--Pardon, dit-elle, j'avais oublié.

--Quoi donc? fit Cherrier reprenant à l'instant sa bonne humeur.

--Rien, mon cousin, rien.... je sais ce que je sais... Mais Louise?

--Louise ne veut pas venir à l'assemblée. Elle restera près de votre

bonne mère.

--Alors voilà qui est dit. Nous irons flâner à cette assemblée, le stick

à la main, le lorgnon à l'arcade sourcilière...

--Bravo!

--A une condition pourtant!

--Et laquelle?

--C'est que le cigare et le grog nous sont interdits.

--Approuvé de grand coeur, dit Cherrier eu souriant.

Voilà comment, le jour suivant, mademoiselle Léonie de Repentigny

se trouvait, en élégant dandy, avec Xavier Cherrier au meeting des

patriotes canadiens.

Composé des habitants des comtés de Richelieu, Saint-Hyacinthe,

Rouville, Chambly et Verchères, ce meeting, qui devait secouer

si violemment les bases du gouvernement anglais, sur les bords du

Saint-Laurent, prenait le nom de _Confédération des six comtés_, au

moment même où la jalousie de la fille de Mu-us-lu-lu menaçait de

devenir fatale à Léonie de Repentigny.

--Allons, mon enfant, donnez-moi le bras, lui dit Poignet-d'Acier en

faisant signe à ses trappeurs de former une haie pour leur permettre de

passer.

En un clin d'oeil le mouvement fut opéré.

La jeune fille et ses trois cavaliers sortirent de la foule, qui

s'élança vers de nouvelles scènes de tumulte.

La maison de sa mère n'était pas fort éloignée du théâtre de cette

réunion.

Bientôt remise de son trouble, Léonie dit, en arrivant à la porte, à ses

compagnons:

--J'espère, messieurs mes libérateurs, que vous daignerez entrer; et je

vous prie de ne point parler de ma mésaventure devant maman. Elle est

malade et si elle apprenait...

--Je vous remercie votre invitation, mon enfant, dit Poignet-d'Acier.

Mais ma présence est encore nécessaire sur la prairie.

La jeune fille se tourna en rougissant vers Co-lo-mo-o.

--Ce jeune homme accepte! intervint le capitaine, remarquant qu'elle ne

pouvait articuler une parole.

--Je vous demande pardon, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, je ne puis

accepter.

--Vous me refuseriez! balbutia Léonie.

--Non, non, vous dînerez avec nous, messieurs, dit Cherrier.

--Cela m'est impossible, mon ami. Mais je vous enverrai le jeune Aigle.

Co-lo-mo-o voulut protester.

--Allons, venez, lui dit Poignet-d'Acier; j'ai à vous parler.

--Cependant, monsieur, je vous déclare.....

--Et moi, je vous déclare que vous acceptez l'invitation de

mademoiselle, reprit gaiement le capitaine.--Parbleu, ajouta-t-il, nous

savons, monsieur le sagamo, que vous avez reçu une instruction aussi

brillante que la plupart de nos jeunes gens de bonne famille; nous

savons que vous pouvez prendre, quand il vous plait, des manières aussi

courtoises que pas un de nous, et nous certifions enfin que vous pouvez

être un guerrier illustre chez les Iroquois, un général habile chez les

blancs, et, partout un homme agréable en société.

Ayant dit, Poignet-d'Acier salua et entraîna le Petit-Aigle, moins

touché peut-être par la flatterie adressée à sa vanité indienne que par

les éloges donnés à ses moeurs policées.

--A présent, mon brave jeune homme, lui dit le capitaine, faites-moi

votre rapport. Soyez bref, mais précis. Quel est l'esprit de la

population A Québec?

--Sur Québec, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, il ne vous faudra pas trop

compter. Corrompus par l'or de l'Angleterre ou éblouis par le faste de

la cour vice-royale, les habitants n'ont ni l'idée de l'indépendance,

ni la fermeté nécessaire pour agir. Quelques fleurs empoisonnées sur les

chaînes don ils sont charges leur en cachent les meurtrissures.

Mais les paroisses? reprit impatiemment Poignet-d'Acier.

--Dans les paroisses, c'est différent. Touchez la corde de

l'émancipation, elle vibrera dans tous les coeurs. J'ai j'ai parcouru le

pays jusqu'à Gaspé. Partout j'ai trouvé un peuple soupirant pour l'heure

de la délivrance. Les Indiens du Saguenay, du Lac Saint-Jean; les

Montagnais, les Abénaquis, vous prêteront leur concours, comme les

Hurons de Lorette, les Iroquois de Caughnawagha, si l'on nous garantit

que les territoires de chasse qui s'étendent à l'ouest des Grands-Lacs

nous seront rendus, et que nous y pourrons vivre et mourir sans être

désormais inquiétés par les blancs.

--Vous avez ma parole et j'ai celle des chefs du mouvement populaire.

--Nous vous la rappellerons, monsieur.

--Ainsi, à l'exception de la capitale, tout est préparé, dit

Poignet-d'Acier, en s'arrêtant pour réfléchir.

--Je le crois, il ne manque que des armes.

--Des armes! oui, nous en manquons.... Ah! si j'avais les trésors que

j'ai perdus..... Bah! à quoi bon ces regrets! Le plus fort est fait.

Grâce à moi, les masses sont soulevées. J'ai rompu le pont derrière ces

meneurs timides. Ils marcheront! et, au défunt de fusils ou de sabres,

ils prendront des fourches ou des fléaux! Quand un peuple veut sa

liberté, il trouve dans son coeur ses meilleures armes! N'est-ce point

votre avis?

Et comme Co-lo-mo-o demeurait silencieux:

--Allons, allons, continua-t-il, tout est pour le mieux. Il ne nous

reste qu'à profiter de l'enthousiasme pour marcher immédiatement sur

Montréal. Une fois cette métropole à nous, le Canada nous appartient.

Maîtres du Canada! Quel rêve! et comme voluptueusement, j'assouvirai ces

vengeances qui fermentent là, depuis tant d'années..... des siècles de

torture! poursuivit-il, d'un ton creux, en se frappant le front de son

poing crispé. C'est que, moi aussi, j'ai souffert, s'écria-t-il, comme

s'il cédait à un invincible besoin d'expansion, souffert, le martyre,

pour ces Anglais qui m'ont séduit ma femme, violé ma fille, mon unique

enfant, mon Adèle chérie[55]; ces Anglais qui ont armé mon bras pour le

meurtre et le parricide..... Horreur!

[Note 55: Voir la _Huronne_.]

--Mon frère trouvera un bras, un bras infatigable pour frapper à côté de

lui, dit tout à coup Nar-go-tou-ké en paraissant au bout du mur du parc,

près duquel Poignet-d'Acier se tenait avec Co-lo-mo-o.

--Que faisais-tu là, mon frère? demanda le capitaine.

--Nar-go-tou-ké a vu le fils de son ennemi. Il l'épiait, répondu le

sagamo.

Poignet-d'Acier n'accorda aucune attention à cette réponse. Une soudaine

évolution de la foule sur la prairie l'occupait à ce moment tout entier.

--Je vous laisse, dit-il aux Iroquois. Je vais engager Neilson à

profiter de l'ardeur de cette multitude pour la pousser, sans retard,

sur Montréal. Demain, elle serait refroidie, nous n'en pourrions rien

tirer.

Et il marcha, à grands pas, vers l'estrade qu'on apercevait à une faible

distance.

--Mon fils, dit Nar-go-tou-ké à Co-lo-mo-o, dès qu'ils furent seuls,

le rejeton de l'Anglais qui a voulu outrager ta mère, de celui qui l'a

livrée aux lâches tribus de la Nouvelle-Calédonie, est là, dans cette

maison. Puisque l'heure de la vengeance a sonné, commençons par nous

venger de celui-là. Nous allons le guetter, et, quand il sortira.....

L'Indien fit résonner, d'un air significatif, une carabine qu'il avait à

la main.

--Dans un instant Co-lo-mo-o rejoindra son père, répondit le

Petit-Aigle; mais il faut, auparavant, qu'il aille délibérer avec les

chefs des tribus qu'il a amenées.

--Va, Nar-go-tou-ké t'attendra, reprit le sachem.

Le Petit-Aigle partit, en feignant de se diriger vers la foule qu'un

orateur haranguait de nouveau. Mais, bientôt, il se jeta à gauche dans

une saulaie et s'assit au pied d'un arbre.

Là, il médita, durant quelques minutes. Son esprit paraissait flotter

entre diverses résolutions, car tantôt il tournait les yeux vers le

cottage de madame de Repentigny, et tantôt sur le meeting.

S'arrêtant enfin à une détermination, il prit, dans la bourse de vison

qui pendait sur sa poitrine, suivant l'usage indien, un crayon, une

feuille de papier, et il écrivit sur son genou.

Ce travail terminé, il le relut avec soin, plia le papier en forme de

lettre, le cacheta et y mit la suscription:

Mademoiselle,

Mademoiselle Léonie de Repentigny,

à

Saint-Charles.

Pour une petite piece de monnaie, il fit ensuite porter le billet à

son adresse.

Léonie venait de changer de costume, quand on le lui remit, en annonçant

que sir William, arrivé depuis une demi-heure, était allé rendre ses

devoirs à sa mère.

Surprise à la réception de ce billet, dont l'écriture ne lui semblait

pas étrangère, la jeune fille le décacheta avec une certaine émotion.

Ses yeux volèrent aussitôt à la signature.

PAUL, disait cette signature.

--Paul! Paul! je ne connais point de Paul, murmura Léonie, en parcourant

la missive.

Elle était ainsi conçue:

«Mademoiselle,

«J'aime à vous remercier pour les lignes que vous m'avez remises à bord

du _Charlevoix_; ces ligne m'avertissaient qu'on m'avait découvert sous

mon déguisement de planteur; par conséquent je vous doit d'être libre,

car aussitôt je sautai dans le fleuve et gagnai la rive à la nage.

J'aurais voulu pouvoir vous témoigner plus tôt ma reconnaissance. Des

causes majeures s'y sont opposées. Obligé aujourd'hui de vous écrire

pour vous déclarer que je ne puis accepter votre invitation, je mets

à profit cette circonstance et vous exprime la gratitude de votre tout

dévoué,

«PAUL.»

«P. S. Vous avez chez vous un jeune officier anglais; qu'il ne sorte pas

de la journée. Il y va de sa vie.»

Cette singulière épître troubla si fort Léonie, qu'elle n'entendit pas

la cloche qui sonnait le dîner.

Madame de Repentigny l'envoya chercher par une domestique.

--Mon ange, lui dit-elle, en la baisant au front, tu feras les honneurs,

car je suis un peu souffrante.

La jeune fille avait repris son assurance, remettant au soir le soin de

relire et de commenter la lettre de l'Indien.

Sir William King, Xavier Cherrier, sa femme et un vieux parent de M. de

Repentigny attendaient déjà, sans cérémonie, dans la salle à manger.

--Eh bien, notre Antinoüs sauvage ne vient donc pas? questionna

Cherrier.

--Je ne sais, mais ce n'est pas probable, répondit Léonie d'un ton

quelque peu hypocrite.

Le repas fut assez triste, sir William et Cherrier n'ouvraient la bouche

que pour s'adresser des épigrammes trop peu voilées.

Comme on causait politique au dessert, le parent de M. de Repentigny

dit, en branlant la tête:

--Ça ne fait rien, le parti anglais a reçu aujourd'hui une fière

blessure!

--Ah! riposta, sir William, en décochant un regard ironique à Cherrier,

si nous devions compter toutes celles que nous avons faites aux

Canadiens-Français, nous ne trouverions pas assez de chiffres dans la

table de multiplication. Demandez plutôt à monsieur!

Les derniers Iroquois · 第 10 / 14 段