--Étrange! très-étrange, s'écria-t-il, en offrant son bras à Léonie,

votre homme du Sud a disparu, ma chère!

--Ah! riposta la jeune fille, il vous intéresse fort, mon homme du

Sud. Eh bien, sir William, je ne me serais jamais imaginé que vous

remplissiez le rôle de mouchard du gouvernement britannique.

--Mouchard! Qu'est-ce que cela veut dire, my dear? grasseya l'officier.

--C'est un mot français; un autre jour, je vous apprendrai sa

signification. Bonsoir!

--Est-elle mauvaise! fit gaiement madame de Repentigny, en saluant sir

William qui les avait accompagnées jusqu'à l'escalier de l'entrepont.

CHAPITRE XIII

UNE PAGE D'HISTOIRE

Plusieurs mois se sont écoulés depuis les événements qui ouvrent ce

récit.

La crise politique à laquelle le Canada était en proie a fait des

progrès effroyables: elle touche à son paroxysme.

Quelques lignes d'explication sont nécessaires à l'intelligence des

faits qui vont se dérouler.

On a vu que, lors de la cession du Canada à l'Angleterre par la _paix

honteuse_ de 1763, la colonie était presque entièrement française.

Une fois en possession du pays, la Grande-Bretagne remplaça tous les

fonctionnaires civils et militaires; puis elle poussa l'immigration de

ses sujets vers les rives du Saint-Laurent.

Ces derniers étaient encore en très-faible minorité dans le pays, que,

déjà, ils tyrannisaient les vaincus, grâce à l'appui de la force armée,

dont ils disposaient arbitrairement.

Conformément au système gouvernemental anglais qui fut en partie adopté,

les juges devinrent tout-puissants; et, dès 1803, un de ces magistrats,

M. Sewell, demanda la suppression de la langue française, l'abolition de

la religion catholique, et l'exclusion des Canadiens-Français de toutes

les charges publiques.

Si cette demande ne fut pas sanctionnée par un acte officiel de la

mère-patrie, elle n'eut que trop d'admirateurs parmi les Anglais de la

colonie, qui s'en autorisèrent pour redoubler leurs vexations.

Vainement nos malheureux compatriotes firent-ils preuve d'un dévouement

sans bornes à leurs maîtres, soit lors de la révolution américaine de

1775, soit lors de la guerre de 1812, ils furent constamment traités

comme des factieux, écrasés d'impôts et soumis aux plus atroces

persécutions.

La prolongation d'un état de choses aussi anormal, aussi odieux, disons

le mot, fut la source d'un fléau que la Grande-Bretagne n'avait pas

prévu, mais qui devait inévitablement arriver:--Ses agents, investis de

pouvoirs illimités, employèrent ces pouvoirs à la satisfaction de

leurs passions personnelles, et bientôt ils frappèrent sur les colons

anglo-saxons aussi bien que français.

Le trésor de la province fut livré à un gaspillage monstrueux. Les

exactions et les concussions les plus éhontées devinrent à l'ordre du

jour: tous les fonctionnaires s'en mêlèrent, à l'envi, tous, depuis

le plus haut jusqu'au plus bas, depuis le gouverneur-général jusqu'aux

simples schérifs.

Les noblemen d'Angleterre, sans fortune ou ruinés, sollicitaient le

siège gubernatorial du Canada, pour y faire ou refaire leur fortune, et

les négociants banqueroutiers s'acheminaient vers le Saint-Laurent dans

le même but.

Des germes d'hostilités ne tardèrent pas à se montrer, même entre les

oppresseurs.

Aurait-il pu en être autrement au milieu des injustices criantes dont se

souillaient chaque jour les chefs de l'exécutif.

En 1816 la mesure était presque comble.

Pour qu'on ne suppose pas que j'exagère, je citerai un paragraphe de

M. Garneau, historien très-impartial et très-précis dans ses

renseignements.

«Le général Drummond, qui vint remplacer temporairement sir George

Prévôt (comme gouverneur général), s'occupa des récompenses à donner

aux soldats et aux miliciens qui s'étaient distingués (dans la guerre

précédente). On songea à les payer en terres; et pour cela il fallut

recourir à un département où l'on ne pouvait jeter les yeux sans

découvrir les énormes abus qui ne cessaient de s'y commettre. Les

instructions qu'avait envoyées l'Angleterre sur les représentations du

général Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait

cesser, semblaient les avoir accrus. Malgré les murmures de tout le

monde, on continuait toujours à gorger les favoris de terres. On leur en

avait tant donné, que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois

empêchaient d'établir les soldats licenciés et les émigrants sur la

rivière Saint-François. Chacun s'était jeté sur cette grande pâture,

et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un M. Young en avait reçu

12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-même et

10,000 pour ses enfants. De 1793 à 1811, plus de trois millions

d'acres avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris, dont

quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000, comme le gouverneur R.

Shove Milnes, qui en prit près de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs

n'avaient aucune intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur.

Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les

laisser dans l'état où elles étaient jusqu'à ce que l'établissement

du voisinage en eût fait hausser le prix. Un semblant de politique

paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontières

de loyaux sujets pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les

Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un membre de

la Chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact de deux

populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrière des hommes

d'un même sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion que

l'ennemi.»

Ces réflexions étaient tellement sensées, qu'à la révolution de 1837-38

les Américains, comme on désigne les citoyens de la république fédérale,

se joignirent aux insurgés du Haut-Canada, tout anglais, et parurent à

peine dans le Bas-Canada, alors presque exclusivement français.

Mais ces abus que nous venons de signaler, était-ce tout? Non, hélas! ce

n'était encore que la plus minime partie.

L'Assemblée législative faisant des difficultés pour voter les subsides,

le bureau colonial, qui siège à Londres, dans Downing street, donna au

gouverneur instruction de partager le droit de vote entre l'Assemblée et

le Conseil législatif, nommé par la Couronne, conséquemment sa créature.

Cependant la Grande-Bretagne, toujours inquiète, tremblait que les

Canadiens ne se révoltassent. Quoi qu'elle en eût, il lui en coûtait,

comme il lui en coûterait considérablement de perdre cette colonie, un

des plus beaux joyaux de son diadème.

Pour s'attacher les familles françaises, nobles, dispersées sur le

territoire, elle avait laissé subsister les droits seigneuriaux,--les

lods et ventes,--autre sujet de grief dont on se plaignait amèrement[46].

[Note 46: Abolis par un acte du parlement en 1835 seulement.]

Elle alla plus loin, et elle, la rigoureuse protestante, caressa

l'Eglise catholique: elle consentit à l'érection d'un archevêché à

Québec. M. Plessis fut appelé à cette dignité en 1819. On le cajola pour

avoir son appui; et on l'obtint, tacitement au moins.

«Le prélat canadien ne fit aucune promesse à lord Bathurst de soutenir

de l'influence cléricale les mesures politiques que l'Angleterre

pourrait adopter à l'égard du Canada; quelque préjudiciables qu'elles

pussent être aux intérêts de ses compatriotes; mais on peut présumer

que le ministre en vit assez, à travers son langage, pour se convaincre

qu'en mettant la religion catholique, les biens religieux et les dîmes

à l'abri, on pouvait compter sur son zèle pour le maintien de la

suprématie anglaise, quelque chose qui pût arriver, soit que l'on

voulût changer les lois et la constitution, ou réunir le Bas-Canada au

Haut[47].»

[Note 47: Garneau, _Histoire du Canada_.]

Les dîmes, le projet de réunion des Canadas sous une même législature,

deux causes nouvelles d'irritation: la dîme obérait les habitants de

la campagne, la réunion des Canadas devait être l'engloutissement de la

race française dans l'élément anglais.

Pour y arriver, et pour favoriser davantage les sujets de la

Grande-Bretagne établis dans le Haut-Canada, on exigeait du Bas le

partage du revenu des douanes avec la province supérieure! Iniquité

révoltante s'il en fut, entre tant d'iniquités!

Nous ne sommes point au bout, car voilà que bientôt le bureau colonial

propose un bill attentatoire à toutes les libertés. Ce bill restreint la

représentation du Bas-Canada; il confère à des conseiller, non élus par

le peuple, le droit de prendre part aux débats de l'Assemblée. I; abolit

l'usage de la langue française et atteint les prérogatives de l'Église

catholique.

«Il réduisait, s'écrie M. Garneau, le Canadien-Français presque à l'état

de l'Irlandais catholique. Le peuple libre qui se met à tyranniser

est cent fois plus injuste, plus cruel que le despote absolu; car

sa violence se porte, pour ainsi dire, par chaque individu du peuple

opprimant sur chaque individu du peuple opprimé, toujours face à face

avec lui.»

Ce fut le signal d'une agitation immense. Dans tous les comtés du

Bas-Canada on fit des assemblées pour protester contre cette proposition

détestable. Elles donnèrent naissance à des pétitions appuyées par plus

de soixante mille signatures.

Portées à Londres par les chefs du parti populaire, MM. Papineau et

Neilson, ces pétitions furent éloquemment secondées dans le parlement.

On obtint l'ajournement du bill plutôt que sa suppression.

Le mécontentement croissait de plus en plus, alimenté par les fautes

du cabinet anglais, aussi bien que par le désordre de l'administration

coloniale.

En 1825, on découvre dans la caisse du receveur-général, M. Caldwell, un

déficit de quatre-vingt-seize mille livres sterling, somme égale à deux

années du revenu public.

Ce fonctionnaire était insolvable et n'avait pas fourni de caution.

A la même époque, le percepteur des douanes à Québec est reconnu

défalcataire: on demande son changement; l'Angleterre le refuse.

Voyez s'amasser l'orage.

Cependant l'assemblée veut la paix. Elle est honnête, elle craint les

troubles. Elles vote les subsides.

Mais l'année suivante, on lui propose un budget tellement onéreux,

avec si peu de détail sur les estimés, qu'elle se déclare forcée de les

rejeter.

Lord Dalhousie, alors gouverneur, fait un coup d'État. Singeant Louis

XIV, il monte à la chambre, «éperonné, l'épée au côté et accompagné

d'une nombreuse suite couverte d'écarlate et d'or.»

Il insulte les représentants du peuple, dissout le parlement.

Ces outrages insensés blessent profondément les Canadiens. Ils se

regardent, ils s'étonnent; ils se comptent. J'entends fourbir des armes.

_L'Ami du peuple_, journal rédigé en français, à Plattsburg, sur la

frontière des États-Unis, lance un appel:

«Canadiens, s'écrie-t-il, on travaille à vous forger des chaînes. Il

semble que l'on veuille vous anéantir ou vous gouverner avec un sceptre

de fer. Vos libertés sont envahies, vos droits violés, vos privilèges

abolis, vos réclamations méprisées, votre existence politique menacée

d'une ruine totale!

«Voici que le temps est arrivé de déployer vos ressources, de montrer

votre énergie et de convaincre la mère-patrie et la horde qui, depuis

un demi-siècle, vous tyrannise dans vos propres foyers, que si vous êtes

sujets vous n'êtes pas esclaves.»

Elles avaient de l'écho dans la colonie, ces nobles paroles, car, en les

reproduisant, le _Spectateur_ de Montréal ne craignait pas d'ajouter:

«La patrie trouve partout des défenseurs, et nous ne devons pas encore

désespérer de son salut.»

Son salut! A quel degré de misère la Grande-Bretagne l'avait-elle donc

réduite, cette riche contrée, pour que les Canadiens en fussent arrivés

à douter de leur salut?

Ah! que de larmes, que de larmes de sang ils ont versées ces malheureux

frères que la catinerie de Louis XV a lâchement vendus à l'étranger!

Mais l'insurrection commence. Elle est sourde, timide, incertaine à son

éclosion. Elle se manifeste par des troubles partiels aux élections,

par des meeting tumultueux, par l'adoption de résolutions qui condamnent

violemment les mesures administratives.

L'exécutif répondit en faisant arrêter la plupart des moteurs de ces

résolutions.

L'Angleterre s'émut; mais, suivant l'habitude, son émotion se dissipa en

speeches plus ou moins parlementaires. Whigs et tories firent

provision de capital politique, pour se grandir dans l'esprit de leurs

commettants.

On n'essayait toujours aucune réforme propre à mettre un terme aux

dissensions du Canada; mais on hasardait tout pour les aggraver.

Des élections législatives eurent lieu. Elles amenèrent à la chambre un

grand nombre de jeunes gens animés par des idées libérales.

«MM. de Bleury, La Fontaine, Morin, Rodier, et autres nouvellement élus,

voulaient déjà que l'on allât beaucoup plus loin que l'on ne l'avait

encore osé. Il fallait que le peuple entrât enfin en possession de tous

les privilèges et de tous les droits qui sont son partage indubitable

dans le Nouveau-Monde; et il n'avait rien à craindre, en insistant pour

les avoir, car les Etats-Unis étaient à côté de nous pour le recueillir

dans ses bras, s'il était blessé dons une lutte aussi sainte.

Ils s'opposèrent donc à toute transaction qui parût comporter la moindre

fraction des droits populaires. Ils se rangèrent autour de M. Papineau,

l'excitèrent et lui promirent un appui inébranlable. Il ne fallait faire

aucune concession. Pleins d'ardeur, mais sans expérience, ne voyant les

obstacles qu'à travers un prisme trompeur, ils croyaient pouvoir amener

l'Angleterre là où ils voudraient, et que la cause qu'ils défendaient

était trop juste pour succomber. Hélas! plusieurs d'entre eux ne

prévoyaient pas alors que la Providence se servirait d'eux plus tard,

en les enveloppant d'un nuage d'honneur et d'or, pour faire marcher

un gouvernement dont la fin première serait d'établir, suivant son

auteur[48], dans cette province une population anglaise, avec les lois et

la langue anglaises, et de n'en confier la direction qu'à un législateur

décidément anglais,» qui ne laisserait plus exister que comme le phare

trompeur du pirate, cet adage inscrit sur la faulx du temps: «Nos

institutions, notre langue et nos lois.»

[Note 48: Rapport de Lord Durham, envoyé après les premiers troubles

pour faire une enquête sur les affaires du Canada.]

Montréal était le foyer du libéralisme.

L'élection d'un député, en mai 1832, y fut signalée par une lutte

affreuse entre les troupes et le peuple.

Plusieurs individus restèrent sur le théâtre du combat.

Les assemblées et les pétitions recommencèrent de plus belle. L'exécutif

ne tint compte ni des unes, ni des autres.

Les Bas-Canadiens n'étaient que courroucés, on les exaspéra.

Le 7 janvier 1834, le gouverneur informa les chambres que le roi avait

nommé un sur-arbitre pour faire le partage des droits de douane entre

les deux Canadas, et que le rapport accordait une plus grande part que

de coutume au Haut.

Aussitôt les hommes avancés du corps législatif parlèrent de se séparer

de l'exécutif.

La motion ne prévalut pas, et Papineau énuméra dans un acte devenu

célèbre sous le titre de: _Les quatre-vingt-douze résolutions_, les

griefs de la colonie contre l'Angleterre.

Mais, je l'ai dit déjà, malgré le tapage que firent ses orateurs autour

des quatre-vingt-douze résolutions, l'Angleterre les considéra à peu

près comme non avenues.

Les Canadiens se préparèrent à une guerre civile. Des clubs, des

associations secrètes furent formées par les Patriotes et par les

Loyalistes. Si les premiers enfantèrent les _Fils de la Liberté_, les

seconds donnèrent le jour à un corps de carabiniers au nom de _God save

the King_ (Dieu sauve le roi).

Dans le même temps les journaux des deux partis se livraient

continuellement à des sorties furibondes. Un des plus prudents, le

_Canadien_, allait jusqu'à dire:

«Ce n'est qu'avec des idées et des principes d'égalité que l'on peut

gouverner maintenant en Amérique. Si les hommes d'État de l'Angleterre

ne veulent pas l'apprendre par la voie des remontrances respectueuses,

ils l'apprendront, avant longtemps, d'une façon moins courtoise; car les

choses vont vite dans le Nouveau-Monde.»

La chambre refuse de voter la liste civile: elle est prorogée.

Plus un coin de ciel bleu à l'horizon. Des grondements sinistres

s'élèvent de toutes parts; la tempête est à la veille d'éclater.

La _Minerve_ et le _Vindicator_ embouchent la trompette de révolte:

«Des protestations nouvelles, énergiques et telles qu'on ne puisse les

méprendre, nous semblent nécessaires.»

Papineau et ses amis parcourent le pays; ils soulèvent les masses par

leurs discours incendiaires.

Papineau occupait un poste élevé dans la milice provinciale. Le

gouverneur, furieux de ce qu'à une assemblée publique, à Saint-Laurent,

on avait voté des résolutions blâmant sa conduite, lui fait écrire par

son secrétaire d'État pour le sommer d'avoir à se justifier.

Papineau répond:

«Monsieur,

«La prétention du gouverneur à m'interroger touchant ma conduite à

Saint-Laurent est une impertinence que je repousse avec mépris et

silence.

«Toutefois, je prends ma plume pour dire au gouverneur simplement qu'il

est faux qu'aucune des résolutions adoptées à la dernière assemblée

du comté de Montréal recommande une violation des lois, comme dans son

ignorance il peut le croire ou du moins il l'affirme.

«Votre obéissant serviteur,

«LOUIS-JOSEPH PAPINEAU[49].»

L'épée était tirée. Hélas! elle ne devait rentrer au fourreau que teinte

du sang français le plus pur.

A quelque origine qu'il appartienne, tout juge impartial condamnera la

conduite de l'Angleterre dans cette sombre tragédie,--une des pages les

plus ignominieuses de son histoire, malheureusement pour elle si grosse,

si noire de forfaits politiques.

[Note 49: Historique.--Il est à regretter que M. Garneau n'ait pas

reproduit dans son _Histoire du Canada_, cette lettre qui me semble

avoir l'importance d'un document d'État.]

CHAPITRE XIV

ASSEMBLÉE A SAINT CHARLES

Le 23 octobre 1837, une animation inusitée régnait dès le matin à

Saint-Charles, petit village dans le comté de Richelieu, et sur la

rivière de ce nom.

De tous côtés arrivaient pêle-mêle, à pied, à cheval, en voiture, des

nuées d'hommes, de femmes, d'enfants.

Comme une marée montante, ils affluaient dans une vaste prairie devant

le village et battaient, de leurs flots tumultueux, le pied d'une

colonne surmontée par le bonnet phrygien.

Sur cette colonne, on lisait l'inscription suivante:

A PAPINEAU, PAR SES FRÈRES PATRIOTES RECONNAISSANTS

1837.

Une estrade ornée de tapisseries tricolores et de fleurs s'élevait

auprès.

Des drapeaux, des pavillons, des banderoles flottaient à l'entour.

C'étaient les couleurs de la France, des États-Unis, de l'Irlande, de

l'Écosse; mais l'étendard britannique manquait.

Des devises chargeaient ces bannières:

_Vive Papineau et le système électif;

Honneur à ceux qui ont renvoyé leurs commissions Ou ont été

destitués;

Honte à leurs successeurs;

Nos amis du Haut-Canada;

Honneur aux braves Canadiens de 1813; le pays attend

encore leur secours.

Indépendance._

Sur une flamme noire, le conseil législatif était représenté par une

tête de mort et des os en croix.

Dans la foule, qui se pressait avidement autour de ces symboles du

soulèvement populaire, on remarquait un grand nombre d'Indiens en

costume national et une centaine de miliciens armés, revêtus de leur

uniforme.

Commandés par des officiers démis de leurs grades, ces derniers avaient

intrépidement bravé la loi martiale pour se rendre au meeting.

Une troupe de chasseurs nord-ouestiers s'y montrait aussi.

Reconnaissables à leurs proportions herculéennes, à leurs visages

tannés, aux pelleteries dont ils étaient couverts, les nord-ouestiers

parcouraient la multitude en tous sens. Ils la talonnaient,

l'aiguillonnaient, enflammaient ses plus sauvages passions.

De temps en temps, l'un d'eux levait la tête vers un petit groupe,

debout sur une éminence, qui dominait la plaine, recevait un signe et

poursuivait son oeuvre incendiaire vers un point de la réunion ou vers

un autre.

Quatre individus composaient le groupe: Poignet-d'Acier ou Villefranche,

comme on l'appelait à Montréal; Nar-go-tou-ké, Xavier Cherrier, et un

jeune homme imberbe, à la figure rosée, élégamment vêtu, qui lui donnait

le bras.

L'air timide, quelque peu craintif, de ce jeune homme contrastait

singulièrement avec les mines hardies, rébarbatives de la plupart des

assistants.

--Pour Dieu! ne tremblez pas comme cela, mon cher Léon; il n'y a rien à

redouter, et vous allez vous trahir, lui disait Xavier à mi-voix.

--Oh! mais c'est que tout ce monde-là semble terrible! répondit

l'adolescent, en frémissant.

--Il fallait bien vous attendre à ne point trouver la société gracieuse

et polie de votre salon.

--Dites donc, mon cousin; mais si on se battait!

--Ah! dame, je n'en répondrais pas, dit Cherrier en souriant. Quelle

idée aussi d'avoir voulu venir à la réunion?

--Est-ce un reproche, mon cousin? fut-il reparti d'un ton piqué.

--Un reproche! j'en serais desolé!

--Si maman connaissait mon escapade?

--Elle ne la connaîtra pas. D'ailleurs, après tout, est-il surprenant

que vous ayez désiré assister.....

--Sans doute, sans doute, mais ce déguisement!

--Il vous sied à merveille. Et si j'étais femme, je tomberais amoureux

fou d'un aussi parfait cavalier.

--Flatteur, va! dit gaiement l'autre, en pinçant le bras de Cherrier.

--Non, non, non; je ne suis pas un flatteur. La plus jolie moitié de

l'assemblée n'a des yeux que pour vous!

--Les femmes?

--Assurément.

--Vous les trouvez jolies, mon cousin?

--Oh! tout est relatif, entendons-nous.

Les deux interlocuteurs partirent d'un éclat de rire.

--N'importe, reprit Cherrier, au bout d'un instant, pour ma première

sortie, après cette maudite blessure, j'ai du bonheur.

--Ah! oui, cette blessure mystérieuse, vilain batailleur! A la place de

ma cousine, je vous en voudrais toute ma vie, car c'est en duel que vous

avez été blessé... Oh! ne le niez pas. Si je cherchais bien, je vous

dirais peut-être le nom de votre adversaire...

--Enfin! les voici qui arrivent! s'écria tout à coup Poignet-d'Acier, en

étendant son bras dans la direction de la rivière Richelieu.

--Oui, mon frère a l'oeil sûr, ce sont eux, ajouta Nar-go-tou-ké qui,

jusque-là, avait causé, sur un ton animé, avec le chef des trappeurs.

Interrompant leur conversation, les deux jeunes gens se tournèrent du

côté indiqué et découvrirent une longue file d'hommes qui ondulaient

vers la prairie.

--Qu'est-re que cette nouvelle bande? demanda Cherrier à Poignet

d'Acier.

--Les sauvages de Lorette, répondit celui-ci.

--Quoi! les sauvages de Lorette, ici!

--Pas tous, mais une bonne partie.

--Qui donc a pu les décider, car on assure que les Québecquois ont viré

leur capot[50]?

[Note 50: Locution canadienne. Elle signifie _Changer de parti_.]

--Pas tous non plus, jeune homme, pas tous; quelques trembleurs,

quelques ambitieux au petit pied. 11 y en a sous tous les drapeaux.

--Mais vous avez donc envoyé un agent aux Hurons?

--Oui; un vaillant Iroquois, le fils de ce sagamo.

Et son doigt se posa sur l'épaule de Nar-go-tou-ké.

--Co-lo-mo-o est brave; il est habile; il sera digne de ses glorieux

ancêtres, dit majestueusement le sachem.

--Mon frère ne pouvait donner le jour à un lièvre, fit Poignet-d'Acier,

pour flatter la vanité de Nar-go-tou-ké.

--Qu'avez-vous donc? interrogea Cherrier sentant frissonner le bras

qu'il avait sous le sien.

--Moi, dit l'adolescent, mais rien... rien, je vous assure!

--Vous pâlissez!

--Oh! la bonne plaisanterie!

--Je vous jure que je ne plaisante pas. Et je voudrais avoir un miroir

pour vous le prouver.

--Si nous marchions un peu!

Les derniers Iroquois · 第 9 / 14 段