votre homme du Sud a disparu, ma chère!
--Ah! riposta la jeune fille, il vous intéresse fort, mon homme du
Sud. Eh bien, sir William, je ne me serais jamais imaginé que vous
remplissiez le rôle de mouchard du gouvernement britannique.
--Mouchard! Qu'est-ce que cela veut dire, my dear? grasseya l'officier.
--C'est un mot français; un autre jour, je vous apprendrai sa
signification. Bonsoir!
--Est-elle mauvaise! fit gaiement madame de Repentigny, en saluant sir
William qui les avait accompagnées jusqu'à l'escalier de l'entrepont.
CHAPITRE XIII
UNE PAGE D'HISTOIRE
Plusieurs mois se sont écoulés depuis les événements qui ouvrent ce
récit.
La crise politique à laquelle le Canada était en proie a fait des
progrès effroyables: elle touche à son paroxysme.
Quelques lignes d'explication sont nécessaires à l'intelligence des
faits qui vont se dérouler.
On a vu que, lors de la cession du Canada à l'Angleterre par la _paix
honteuse_ de 1763, la colonie était presque entièrement française.
Une fois en possession du pays, la Grande-Bretagne remplaça tous les
fonctionnaires civils et militaires; puis elle poussa l'immigration de
ses sujets vers les rives du Saint-Laurent.
Ces derniers étaient encore en très-faible minorité dans le pays, que,
déjà, ils tyrannisaient les vaincus, grâce à l'appui de la force armée,
dont ils disposaient arbitrairement.
Conformément au système gouvernemental anglais qui fut en partie adopté,
les juges devinrent tout-puissants; et, dès 1803, un de ces magistrats,
M. Sewell, demanda la suppression de la langue française, l'abolition de
la religion catholique, et l'exclusion des Canadiens-Français de toutes
les charges publiques.
Si cette demande ne fut pas sanctionnée par un acte officiel de la
mère-patrie, elle n'eut que trop d'admirateurs parmi les Anglais de la
colonie, qui s'en autorisèrent pour redoubler leurs vexations.
Vainement nos malheureux compatriotes firent-ils preuve d'un dévouement
sans bornes à leurs maîtres, soit lors de la révolution américaine de
1775, soit lors de la guerre de 1812, ils furent constamment traités
comme des factieux, écrasés d'impôts et soumis aux plus atroces
persécutions.
La prolongation d'un état de choses aussi anormal, aussi odieux, disons
le mot, fut la source d'un fléau que la Grande-Bretagne n'avait pas
prévu, mais qui devait inévitablement arriver:--Ses agents, investis de
pouvoirs illimités, employèrent ces pouvoirs à la satisfaction de
leurs passions personnelles, et bientôt ils frappèrent sur les colons
anglo-saxons aussi bien que français.
Le trésor de la province fut livré à un gaspillage monstrueux. Les
exactions et les concussions les plus éhontées devinrent à l'ordre du
jour: tous les fonctionnaires s'en mêlèrent, à l'envi, tous, depuis
le plus haut jusqu'au plus bas, depuis le gouverneur-général jusqu'aux
simples schérifs.
Les noblemen d'Angleterre, sans fortune ou ruinés, sollicitaient le
siège gubernatorial du Canada, pour y faire ou refaire leur fortune, et
les négociants banqueroutiers s'acheminaient vers le Saint-Laurent dans
le même but.
Des germes d'hostilités ne tardèrent pas à se montrer, même entre les
oppresseurs.
Aurait-il pu en être autrement au milieu des injustices criantes dont se
souillaient chaque jour les chefs de l'exécutif.
En 1816 la mesure était presque comble.
Pour qu'on ne suppose pas que j'exagère, je citerai un paragraphe de
M. Garneau, historien très-impartial et très-précis dans ses
renseignements.
«Le général Drummond, qui vint remplacer temporairement sir George
Prévôt (comme gouverneur général), s'occupa des récompenses à donner
aux soldats et aux miliciens qui s'étaient distingués (dans la guerre
précédente). On songea à les payer en terres; et pour cela il fallut
recourir à un département où l'on ne pouvait jeter les yeux sans
découvrir les énormes abus qui ne cessaient de s'y commettre. Les
instructions qu'avait envoyées l'Angleterre sur les représentations du
général Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait
cesser, semblaient les avoir accrus. Malgré les murmures de tout le
monde, on continuait toujours à gorger les favoris de terres. On leur en
avait tant donné, que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois
empêchaient d'établir les soldats licenciés et les émigrants sur la
rivière Saint-François. Chacun s'était jeté sur cette grande pâture,
et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un M. Young en avait reçu
12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-même et
10,000 pour ses enfants. De 1793 à 1811, plus de trois millions
d'acres avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris, dont
quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000, comme le gouverneur R.
Shove Milnes, qui en prit près de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs
n'avaient aucune intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur.
Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les
laisser dans l'état où elles étaient jusqu'à ce que l'établissement
du voisinage en eût fait hausser le prix. Un semblant de politique
paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontières
de loyaux sujets pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les
Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un membre de
la Chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact de deux
populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrière des hommes
d'un même sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion que
l'ennemi.»
Ces réflexions étaient tellement sensées, qu'à la révolution de 1837-38
les Américains, comme on désigne les citoyens de la république fédérale,
se joignirent aux insurgés du Haut-Canada, tout anglais, et parurent à
peine dans le Bas-Canada, alors presque exclusivement français.
Mais ces abus que nous venons de signaler, était-ce tout? Non, hélas! ce
n'était encore que la plus minime partie.
L'Assemblée législative faisant des difficultés pour voter les subsides,
le bureau colonial, qui siège à Londres, dans Downing street, donna au
gouverneur instruction de partager le droit de vote entre l'Assemblée et
le Conseil législatif, nommé par la Couronne, conséquemment sa créature.
Cependant la Grande-Bretagne, toujours inquiète, tremblait que les
Canadiens ne se révoltassent. Quoi qu'elle en eût, il lui en coûtait,
comme il lui en coûterait considérablement de perdre cette colonie, un
des plus beaux joyaux de son diadème.
Pour s'attacher les familles françaises, nobles, dispersées sur le
territoire, elle avait laissé subsister les droits seigneuriaux,--les
lods et ventes,--autre sujet de grief dont on se plaignait amèrement[46].
[Note 46: Abolis par un acte du parlement en 1835 seulement.]
Elle alla plus loin, et elle, la rigoureuse protestante, caressa
l'Eglise catholique: elle consentit à l'érection d'un archevêché à
Québec. M. Plessis fut appelé à cette dignité en 1819. On le cajola pour
avoir son appui; et on l'obtint, tacitement au moins.
«Le prélat canadien ne fit aucune promesse à lord Bathurst de soutenir
de l'influence cléricale les mesures politiques que l'Angleterre
pourrait adopter à l'égard du Canada; quelque préjudiciables qu'elles
pussent être aux intérêts de ses compatriotes; mais on peut présumer
que le ministre en vit assez, à travers son langage, pour se convaincre
qu'en mettant la religion catholique, les biens religieux et les dîmes
à l'abri, on pouvait compter sur son zèle pour le maintien de la
suprématie anglaise, quelque chose qui pût arriver, soit que l'on
voulût changer les lois et la constitution, ou réunir le Bas-Canada au
Haut[47].»
[Note 47: Garneau, _Histoire du Canada_.]
Les dîmes, le projet de réunion des Canadas sous une même législature,
deux causes nouvelles d'irritation: la dîme obérait les habitants de
la campagne, la réunion des Canadas devait être l'engloutissement de la
race française dans l'élément anglais.
Pour y arriver, et pour favoriser davantage les sujets de la
Grande-Bretagne établis dans le Haut-Canada, on exigeait du Bas le
partage du revenu des douanes avec la province supérieure! Iniquité
révoltante s'il en fut, entre tant d'iniquités!
Nous ne sommes point au bout, car voilà que bientôt le bureau colonial
propose un bill attentatoire à toutes les libertés. Ce bill restreint la
représentation du Bas-Canada; il confère à des conseiller, non élus par
le peuple, le droit de prendre part aux débats de l'Assemblée. I; abolit
l'usage de la langue française et atteint les prérogatives de l'Église
catholique.
«Il réduisait, s'écrie M. Garneau, le Canadien-Français presque à l'état
de l'Irlandais catholique. Le peuple libre qui se met à tyranniser
est cent fois plus injuste, plus cruel que le despote absolu; car
sa violence se porte, pour ainsi dire, par chaque individu du peuple
opprimant sur chaque individu du peuple opprimé, toujours face à face
avec lui.»
Ce fut le signal d'une agitation immense. Dans tous les comtés du
Bas-Canada on fit des assemblées pour protester contre cette proposition
détestable. Elles donnèrent naissance à des pétitions appuyées par plus
de soixante mille signatures.
Portées à Londres par les chefs du parti populaire, MM. Papineau et
Neilson, ces pétitions furent éloquemment secondées dans le parlement.
On obtint l'ajournement du bill plutôt que sa suppression.
Le mécontentement croissait de plus en plus, alimenté par les fautes
du cabinet anglais, aussi bien que par le désordre de l'administration
coloniale.
En 1825, on découvre dans la caisse du receveur-général, M. Caldwell, un
déficit de quatre-vingt-seize mille livres sterling, somme égale à deux
années du revenu public.
Ce fonctionnaire était insolvable et n'avait pas fourni de caution.
A la même époque, le percepteur des douanes à Québec est reconnu
défalcataire: on demande son changement; l'Angleterre le refuse.
Voyez s'amasser l'orage.
Cependant l'assemblée veut la paix. Elle est honnête, elle craint les
troubles. Elles vote les subsides.
Mais l'année suivante, on lui propose un budget tellement onéreux,
avec si peu de détail sur les estimés, qu'elle se déclare forcée de les
rejeter.
Lord Dalhousie, alors gouverneur, fait un coup d'État. Singeant Louis
XIV, il monte à la chambre, «éperonné, l'épée au côté et accompagné
d'une nombreuse suite couverte d'écarlate et d'or.»
Il insulte les représentants du peuple, dissout le parlement.
Ces outrages insensés blessent profondément les Canadiens. Ils se
regardent, ils s'étonnent; ils se comptent. J'entends fourbir des armes.
_L'Ami du peuple_, journal rédigé en français, à Plattsburg, sur la
frontière des États-Unis, lance un appel:
«Canadiens, s'écrie-t-il, on travaille à vous forger des chaînes. Il
semble que l'on veuille vous anéantir ou vous gouverner avec un sceptre
de fer. Vos libertés sont envahies, vos droits violés, vos privilèges
abolis, vos réclamations méprisées, votre existence politique menacée
d'une ruine totale!
«Voici que le temps est arrivé de déployer vos ressources, de montrer
votre énergie et de convaincre la mère-patrie et la horde qui, depuis
un demi-siècle, vous tyrannise dans vos propres foyers, que si vous êtes
sujets vous n'êtes pas esclaves.»
Elles avaient de l'écho dans la colonie, ces nobles paroles, car, en les
reproduisant, le _Spectateur_ de Montréal ne craignait pas d'ajouter:
«La patrie trouve partout des défenseurs, et nous ne devons pas encore
désespérer de son salut.»
Son salut! A quel degré de misère la Grande-Bretagne l'avait-elle donc
réduite, cette riche contrée, pour que les Canadiens en fussent arrivés
à douter de leur salut?
Ah! que de larmes, que de larmes de sang ils ont versées ces malheureux
frères que la catinerie de Louis XV a lâchement vendus à l'étranger!
Mais l'insurrection commence. Elle est sourde, timide, incertaine à son
éclosion. Elle se manifeste par des troubles partiels aux élections,
par des meeting tumultueux, par l'adoption de résolutions qui condamnent
violemment les mesures administratives.
L'exécutif répondit en faisant arrêter la plupart des moteurs de ces
résolutions.
L'Angleterre s'émut; mais, suivant l'habitude, son émotion se dissipa en
speeches plus ou moins parlementaires. Whigs et tories firent
provision de capital politique, pour se grandir dans l'esprit de leurs
commettants.
On n'essayait toujours aucune réforme propre à mettre un terme aux
dissensions du Canada; mais on hasardait tout pour les aggraver.
Des élections législatives eurent lieu. Elles amenèrent à la chambre un
grand nombre de jeunes gens animés par des idées libérales.
«MM. de Bleury, La Fontaine, Morin, Rodier, et autres nouvellement élus,
voulaient déjà que l'on allât beaucoup plus loin que l'on ne l'avait
encore osé. Il fallait que le peuple entrât enfin en possession de tous
les privilèges et de tous les droits qui sont son partage indubitable
dans le Nouveau-Monde; et il n'avait rien à craindre, en insistant pour
les avoir, car les Etats-Unis étaient à côté de nous pour le recueillir
dans ses bras, s'il était blessé dons une lutte aussi sainte.
Ils s'opposèrent donc à toute transaction qui parût comporter la moindre
fraction des droits populaires. Ils se rangèrent autour de M. Papineau,
l'excitèrent et lui promirent un appui inébranlable. Il ne fallait faire
aucune concession. Pleins d'ardeur, mais sans expérience, ne voyant les
obstacles qu'à travers un prisme trompeur, ils croyaient pouvoir amener
l'Angleterre là où ils voudraient, et que la cause qu'ils défendaient
était trop juste pour succomber. Hélas! plusieurs d'entre eux ne
prévoyaient pas alors que la Providence se servirait d'eux plus tard,
en les enveloppant d'un nuage d'honneur et d'or, pour faire marcher
un gouvernement dont la fin première serait d'établir, suivant son
auteur[48], dans cette province une population anglaise, avec les lois et
la langue anglaises, et de n'en confier la direction qu'à un législateur
décidément anglais,» qui ne laisserait plus exister que comme le phare
trompeur du pirate, cet adage inscrit sur la faulx du temps: «Nos
institutions, notre langue et nos lois.»
[Note 48: Rapport de Lord Durham, envoyé après les premiers troubles
pour faire une enquête sur les affaires du Canada.]
Montréal était le foyer du libéralisme.
L'élection d'un député, en mai 1832, y fut signalée par une lutte
affreuse entre les troupes et le peuple.
Plusieurs individus restèrent sur le théâtre du combat.
Les assemblées et les pétitions recommencèrent de plus belle. L'exécutif
ne tint compte ni des unes, ni des autres.
Les Bas-Canadiens n'étaient que courroucés, on les exaspéra.
Le 7 janvier 1834, le gouverneur informa les chambres que le roi avait
nommé un sur-arbitre pour faire le partage des droits de douane entre
les deux Canadas, et que le rapport accordait une plus grande part que
de coutume au Haut.
Aussitôt les hommes avancés du corps législatif parlèrent de se séparer
de l'exécutif.
La motion ne prévalut pas, et Papineau énuméra dans un acte devenu
célèbre sous le titre de: _Les quatre-vingt-douze résolutions_, les
griefs de la colonie contre l'Angleterre.
Mais, je l'ai dit déjà, malgré le tapage que firent ses orateurs autour
des quatre-vingt-douze résolutions, l'Angleterre les considéra à peu
près comme non avenues.
Les Canadiens se préparèrent à une guerre civile. Des clubs, des
associations secrètes furent formées par les Patriotes et par les
Loyalistes. Si les premiers enfantèrent les _Fils de la Liberté_, les
seconds donnèrent le jour à un corps de carabiniers au nom de _God save
the King_ (Dieu sauve le roi).
Dans le même temps les journaux des deux partis se livraient
continuellement à des sorties furibondes. Un des plus prudents, le
_Canadien_, allait jusqu'à dire:
«Ce n'est qu'avec des idées et des principes d'égalité que l'on peut
gouverner maintenant en Amérique. Si les hommes d'État de l'Angleterre
ne veulent pas l'apprendre par la voie des remontrances respectueuses,
ils l'apprendront, avant longtemps, d'une façon moins courtoise; car les
choses vont vite dans le Nouveau-Monde.»
La chambre refuse de voter la liste civile: elle est prorogée.
Plus un coin de ciel bleu à l'horizon. Des grondements sinistres
s'élèvent de toutes parts; la tempête est à la veille d'éclater.
La _Minerve_ et le _Vindicator_ embouchent la trompette de révolte:
«Des protestations nouvelles, énergiques et telles qu'on ne puisse les
méprendre, nous semblent nécessaires.»
Papineau et ses amis parcourent le pays; ils soulèvent les masses par
leurs discours incendiaires.
Papineau occupait un poste élevé dans la milice provinciale. Le
gouverneur, furieux de ce qu'à une assemblée publique, à Saint-Laurent,
on avait voté des résolutions blâmant sa conduite, lui fait écrire par
son secrétaire d'État pour le sommer d'avoir à se justifier.
Papineau répond:
«Monsieur,
«La prétention du gouverneur à m'interroger touchant ma conduite à
Saint-Laurent est une impertinence que je repousse avec mépris et
silence.
«Toutefois, je prends ma plume pour dire au gouverneur simplement qu'il
est faux qu'aucune des résolutions adoptées à la dernière assemblée
du comté de Montréal recommande une violation des lois, comme dans son
ignorance il peut le croire ou du moins il l'affirme.
«Votre obéissant serviteur,
«LOUIS-JOSEPH PAPINEAU[49].»
L'épée était tirée. Hélas! elle ne devait rentrer au fourreau que teinte
du sang français le plus pur.
A quelque origine qu'il appartienne, tout juge impartial condamnera la
conduite de l'Angleterre dans cette sombre tragédie,--une des pages les
plus ignominieuses de son histoire, malheureusement pour elle si grosse,
si noire de forfaits politiques.
[Note 49: Historique.--Il est à regretter que M. Garneau n'ait pas
reproduit dans son _Histoire du Canada_, cette lettre qui me semble
avoir l'importance d'un document d'État.]
CHAPITRE XIV
ASSEMBLÉE A SAINT CHARLES
Le 23 octobre 1837, une animation inusitée régnait dès le matin à
Saint-Charles, petit village dans le comté de Richelieu, et sur la
rivière de ce nom.
De tous côtés arrivaient pêle-mêle, à pied, à cheval, en voiture, des
nuées d'hommes, de femmes, d'enfants.
Comme une marée montante, ils affluaient dans une vaste prairie devant
le village et battaient, de leurs flots tumultueux, le pied d'une
colonne surmontée par le bonnet phrygien.
Sur cette colonne, on lisait l'inscription suivante:
A PAPINEAU, PAR SES FRÈRES PATRIOTES RECONNAISSANTS
1837.
Une estrade ornée de tapisseries tricolores et de fleurs s'élevait
auprès.
Des drapeaux, des pavillons, des banderoles flottaient à l'entour.
C'étaient les couleurs de la France, des États-Unis, de l'Irlande, de
l'Écosse; mais l'étendard britannique manquait.
Des devises chargeaient ces bannières:
_Vive Papineau et le système électif;
Honneur à ceux qui ont renvoyé leurs commissions Ou ont été
destitués;
Honte à leurs successeurs;
Nos amis du Haut-Canada;
Honneur aux braves Canadiens de 1813; le pays attend
encore leur secours.
Indépendance._
Sur une flamme noire, le conseil législatif était représenté par une
tête de mort et des os en croix.
Dans la foule, qui se pressait avidement autour de ces symboles du
soulèvement populaire, on remarquait un grand nombre d'Indiens en
costume national et une centaine de miliciens armés, revêtus de leur
uniforme.
Commandés par des officiers démis de leurs grades, ces derniers avaient
intrépidement bravé la loi martiale pour se rendre au meeting.
Une troupe de chasseurs nord-ouestiers s'y montrait aussi.
Reconnaissables à leurs proportions herculéennes, à leurs visages
tannés, aux pelleteries dont ils étaient couverts, les nord-ouestiers
parcouraient la multitude en tous sens. Ils la talonnaient,
l'aiguillonnaient, enflammaient ses plus sauvages passions.
De temps en temps, l'un d'eux levait la tête vers un petit groupe,
debout sur une éminence, qui dominait la plaine, recevait un signe et
poursuivait son oeuvre incendiaire vers un point de la réunion ou vers
un autre.
Quatre individus composaient le groupe: Poignet-d'Acier ou Villefranche,
comme on l'appelait à Montréal; Nar-go-tou-ké, Xavier Cherrier, et un
jeune homme imberbe, à la figure rosée, élégamment vêtu, qui lui donnait
le bras.
L'air timide, quelque peu craintif, de ce jeune homme contrastait
singulièrement avec les mines hardies, rébarbatives de la plupart des
assistants.
--Pour Dieu! ne tremblez pas comme cela, mon cher Léon; il n'y a rien à
redouter, et vous allez vous trahir, lui disait Xavier à mi-voix.
--Oh! mais c'est que tout ce monde-là semble terrible! répondit
l'adolescent, en frémissant.
--Il fallait bien vous attendre à ne point trouver la société gracieuse
et polie de votre salon.
--Dites donc, mon cousin; mais si on se battait!
--Ah! dame, je n'en répondrais pas, dit Cherrier en souriant. Quelle
idée aussi d'avoir voulu venir à la réunion?
--Est-ce un reproche, mon cousin? fut-il reparti d'un ton piqué.
--Un reproche! j'en serais desolé!
--Si maman connaissait mon escapade?
--Elle ne la connaîtra pas. D'ailleurs, après tout, est-il surprenant
que vous ayez désiré assister.....
--Sans doute, sans doute, mais ce déguisement!
--Il vous sied à merveille. Et si j'étais femme, je tomberais amoureux
fou d'un aussi parfait cavalier.
--Flatteur, va! dit gaiement l'autre, en pinçant le bras de Cherrier.
--Non, non, non; je ne suis pas un flatteur. La plus jolie moitié de
l'assemblée n'a des yeux que pour vous!
--Les femmes?
--Assurément.
--Vous les trouvez jolies, mon cousin?
--Oh! tout est relatif, entendons-nous.
Les deux interlocuteurs partirent d'un éclat de rire.
--N'importe, reprit Cherrier, au bout d'un instant, pour ma première
sortie, après cette maudite blessure, j'ai du bonheur.
--Ah! oui, cette blessure mystérieuse, vilain batailleur! A la place de
ma cousine, je vous en voudrais toute ma vie, car c'est en duel que vous
avez été blessé... Oh! ne le niez pas. Si je cherchais bien, je vous
dirais peut-être le nom de votre adversaire...
--Enfin! les voici qui arrivent! s'écria tout à coup Poignet-d'Acier, en
étendant son bras dans la direction de la rivière Richelieu.
--Oui, mon frère a l'oeil sûr, ce sont eux, ajouta Nar-go-tou-ké qui,
jusque-là, avait causé, sur un ton animé, avec le chef des trappeurs.
Interrompant leur conversation, les deux jeunes gens se tournèrent du
côté indiqué et découvrirent une longue file d'hommes qui ondulaient
vers la prairie.
--Qu'est-re que cette nouvelle bande? demanda Cherrier à Poignet
d'Acier.
--Les sauvages de Lorette, répondit celui-ci.
--Quoi! les sauvages de Lorette, ici!
--Pas tous, mais une bonne partie.
--Qui donc a pu les décider, car on assure que les Québecquois ont viré
leur capot[50]?
[Note 50: Locution canadienne. Elle signifie _Changer de parti_.]
--Pas tous non plus, jeune homme, pas tous; quelques trembleurs,
quelques ambitieux au petit pied. 11 y en a sous tous les drapeaux.
--Mais vous avez donc envoyé un agent aux Hurons?
--Oui; un vaillant Iroquois, le fils de ce sagamo.
Et son doigt se posa sur l'épaule de Nar-go-tou-ké.
--Co-lo-mo-o est brave; il est habile; il sera digne de ses glorieux
ancêtres, dit majestueusement le sachem.
--Mon frère ne pouvait donner le jour à un lièvre, fit Poignet-d'Acier,
pour flatter la vanité de Nar-go-tou-ké.
--Qu'avez-vous donc? interrogea Cherrier sentant frissonner le bras
qu'il avait sous le sien.
--Moi, dit l'adolescent, mais rien... rien, je vous assure!
--Vous pâlissez!
--Oh! la bonne plaisanterie!
--Je vous jure que je ne plaisante pas. Et je voudrais avoir un miroir
pour vous le prouver.
--Si nous marchions un peu!