Écossais qui avait parlé.
--A quel jeu jouent-ils? dit lautre.
--Au jeu de l'évasion, intervint un troisième. L'homme est un
prisonnier, je l'ai remarqué, tout à l'heure, dans le bateau de la
police. Il s'est échappé. Mais il y a sans doute une prime pour sa peau;
je m'en vas tâcher de l'avoir.
En disant ces mots, le cageux prit, sur un fagot, un long fusil simple,
l'épaula tranquillement et fit feu.
--Un cri perçant retentit.
--Touché! touché! je l'ai touché! s'exclama l'Écossais, en brandissant
triomphalement son fusil en l'air.
L'on n'entendit plus rien, car les tronçons de la cage s'étaient tour à
tour engagé dans la passe des rapides.
--Mon frère est blessé! répétait avec angoisses Hi-ou-ti-ou-li, en
voyant quelques gouttes de sang qui roulaient sur la joue de Co-lo-mo-o.
--Non, ma soeur, répondit le jeune homme.
--Mais tu as été atteint!
--Légèrement. Ramons, ramons; à droite! ferme! repartit le Petit-Aigle
qui, aussitôt dans le canot, avait saisi une pagaie et faisait des
efforts surhumains pour résister à la violence des eaux.
Ce n'était point une entreprise aisée. Des lames courtes, furieuses,
irritées, déferlaient avec fracas autour de l'esquif, menaçant de
l'engloutir ou de le précipiter avec elles à travers les écueils. Pour
braver leur colère, pour la vaincre, il fallait joindre l'énergie A la
prudence, l'habileté au sang-froid.
Ces qualités, Co-lo-mo-o les possédait heureusement à un haut degré.
Secondé avec autant d'intelligence que de courage par Mi-ou-li-ou-li, il
parvint, après une lutte acharnée avec le terrible élément, à placer un
certain intervalle entre les rapides et son embarcation.
Hors du danger le plus pressant, il se demanda ce qu'il devait faire.
Retourner au village eut été une maladresse. Aussi le Petit-Aigle n'y
songea-t-il point. Le meilleur parti qu'il put adopter, c'était de
joindre son père sur l'île au Diable.
Mais une difficulté se présentait. Hi-ou-ti-ou-li était fille de
Mu-us-lu-lu; ne le trahirait-elle pas? D'ailleurs, l'île au Diable
servait de retraite à une foule de gens, Canadiens et Indiens, en
hostilité ouverte avec le gouvernement anglais. Tous s'étaient liés par
un serment solennel à ne jamais révéler cet asile.
Co-lo-mo-o résolut de sonder la Fauvette-Légère.
--Je remercie, dit-il, ma soeur du service qu'elle m'a rendu. En
revenant à Caughnawagha, je lui ferai des présents qui lui prouveront
que mon coeur n'est point ingrat.
--Hi-ou-ti-ou-li, répondit-elle, ne demande rien. Si son frère
Co-lo-mo-o est heureux, elle aussi est heureuse; s'il souffre, elle
aussi souffre.
--Ma soeur est bonne, reprit le sagamo. Pourquoi l'esprit du père de ma
soeur n'est-il pas semblable au sien?
L'Indienne soupira, et le Petit-Aigle poursuivit:
--L'esprit du père de ma soeur lui parle pour les ennemis du notre race.
--Mais, s'écria vivement la jeune fille, l'esprit d'Hi-ou-ti-ou-li
lui parle pour les amis de Co-lo-mo-o. En le voyant pris par
les Habits-Rouge elle a pleuré; en le voyant se jeter dans la
Grande-Rivière, elle a été réjouie et elle est venue à lui pour l'aider
s'il avait besoin de son secours.
Le sachem, se tournant vers elle, lui envoya un regard de gratitude, et
il dit:
--Ma soeur veut donc du bien à Co-lo-mo-o?
--Hi-ou-ti-ou-li veut pour Co-lo-mo-o ce qui lui est agréable.
--Et elle serait fidèle à ceux qu'il aime?
--Oh! oui, répliqua-t-elle avec ardeur.
--Alors, dit lu Petit-Aigle; si je lui découvrais un secret elle le
garderait comme la Grande-Rivière garde les cailloux qu'on laisse tomber
dans son lit?
--Si mon frère confiait un secret à Hi-ou-ti-ou-li, dit-elle
chaleureusement, c'est qu'il l'aimerait; et s'il l'aimait,
Hi-ou-ti-ou-li mourrait avec joie pour lui faire un plaisir.
--Ma soeur n'aperçoit-elle rien là-bas, sur la rive? interrogea
Co-lo-mo-o, changeant brusquement le sujet de la conversation.
Fauvette-Légère regarda un instant dans la direction qu'il indiquait.
Elle, lui répondit:
--Je vois les Habits-Rouges. Que mon frère n'aille pas de ce côté!
--Non, Co-lo-mo-o n'ira point. Il se rendra dans un autre lieu où il
pourra échapper aux griffes de ses lâches anglais, si Hi-ou-ti-ou-li
veut lui promettre de ne point le trahir.
--Hi-ou-ti-ou-li le jure sur la croix qu'adorent les chrétiens! répondit
gravement la jeune Iroquoise en étendant son bras vers le petit clocher
de la chapelle de Caughnawagha, qui se profilait dans le lointain.
Satisfait de ce serment, le fils de Nar-go-tou-ké oublia qu'il était
défendu aux non-initiés de pénétrer dans l'île au Diable et manoeuvra
hardiment vers ce point.
Sa compagne le laissa faire sans prononcer une parole, quoiqu'elle
ignorât l'existence du cordage qui facilitait l'accès de l'îlot; et
quoique, par conséquent, elle dût d'abord juger le dessein de Co-lo-mo-o
follement téméraire.
Mais n'avait-elle pas dit, ne pensait-elle pas que ce serait un bonheur
pour elle de mourir, s'il était nécessaire, en le servant?
Surprise à la vue du câble dont Co-lo-mo-o se saisit, afin de haler le
canot jusqu'à la seule place abordable, elle le fut bien davantage quand
une foule de gens, à l'extérieur farouche, les entourèrent au moment de
leur débarquement.
Parmi eux, il y avait des Canadiens, des Indiens, des Irlandais, et
quelques Anglais.
Tous étaient armés.
Il remplissaient l'étroite crique où Co-lo-mo-o amarrait son canot.
Plus encore que la jeune fille, ils paraissaient étonnés. La plupart lui
lancèrent des regards menaçants.
Nar-go-tou-ké, son fusil à la main, marcha vers Co-lo-mo-o, et, lui
frappant sur l'épaule:
--Pourquoi, dit-il d'un ton rude, mon fils amène-t-il ici cette fille de
loup?
--Elle m'a sauvé la vie, balbutia le jeune homme, tremblant d'avoir
offensé son père.
--Et c'est pour la récompenser de lui avoir sauvé la vie que mon fils la
conduit à sa perte? reprit la Poudre en portant le pouce sur le chien de
son fusil.
--Les Habits-Rouges me poursuivaient.....
Nar-go-tou-ké ne lui donna pas le loisir d'achever.
--Qu'importe! s'écria-t-il. Mon fils nous a vendus en montrant, notre
refuge à cette squaw de malheur. Il périra avec elle.
--Il est vrai que les règlements de noire association décrètent la mort
contre les délateurs et les profanes, dit un Canadien-Français; mais
avant de condamner ce jeune homme, on devrait l'entendre.
--Mes règlements à moi, riposta impétueusement la Poudre, sont qu'il
est mon fils, qu'il a manqué au respect qu'il me devait, en amenant ici
cette fille, et que, pour le punir, je vais le tuer comme il le mérite.
--Si je vous ai manqué de respect, je suis prêt à subir mon châtiment;
mais épargnez Hi-ou-ti-ou-li, dit bravement Co-lo-mo-o.
--Épargner le vil rejeton de Mu-us-lu-lu! Non! non! dit aigrement
Nar-go-tou-ké.
Et deux petits coups secs résonnèrent.
L'irascible sagamo venait d'armer son fusil.
--Grâce pour Co-lo-mo-o! grâce pour votre fils! supplia Hi-ou-ti-ou-li
en se jetant à ses genoux; grâce pour lui, je vous en conjure! Moi, je
ne découvrirai pas votre secret, je l'ai juré..... Si vous doutez de
la parole d'Hi-ou-ti-ou-li, sacrifiez-la, et ne faites pas de mal à
Co-lo-mo-o.
--Il faut délibérer, dirent plusieurs voix.
Nar-go-tou-ké ne les entendit pas. Il ajusta le Petit-Aigle, toujours
calme, impassible, et pressa la détente. Le coup partit. Mais une main
vigoureuse avait subitement rabaissé le canon du fusil, et le plomb
meurtrier s'était logé en terre.
--Poignet-d'Acier! Poignet-d'Acier! murmurèrent les spectateurs.
Exaspéré par cette opposition soudaine à l'horrible forfait que, dans
son emportement aveugle, il eut accompli, la Poudre avait tourné sur ses
talons comme sur un pivot, et, la prunelle enflammée, la provocation à
la bouche, il défiait le nouveau venu.
CHAPITRE XII
LE CHARLEVOIX
Haute taille, belle prestance, charpente musculeuse, visage rude,
bronzé, cheveux noirs, grisonnants, barbe longue, de même nuance que les
cheveux, l'air d'un héros de légende, tel était ce dernier.
Son âge eût été difficile à préciser; il pouvait tout aussi bien avoir
quarante-cinq ans que soixante. Mais la force et la santé rayonnaient
sur sa personne. On devinait qu'il avait été créé pour le commandement,
destiné aux choses grandes, bonnes ou mauvaises. Un costume mi-parti de
voyage, mi-parti de ville, faisait ressortir les admirables proportions
de ses membres.
C'était un chapeau de feutre brun foncé, une tunique en velours sombre,
boutonnée jusqu'en haut, un pantalon de même étoffe, à demi enfoui dans
une paire de grandes bottes de chasse, mais qu'on pouvait, en un tour de
main, ramener et rabattre par-dessus les tiges.
Il avait débouché par une étroite issue, pratiquée entre les buissons
qui bordent l'île au Diable, et se tenait appuyé à une carabine.
--Mon frère a-t-il perdu la raison? dit-il d'une voix brève à
Nar-go-tou-ké. L'heure est-elle propice pour avoir des querelles? Est-ce
au moment d'attaquer nos ennemis qu'il faut nous diviser? Ce jeune homme
n'est-il pas le fils de mon frère? le dernier des descendants d'une
famille qui compte tant de braves? Que mon frère réfléchisse, et mon
frère me remerciera d'avoir arrêté son bras; car si mon frère est
prompt comme la poudre, dont on lui a donné le nom, il a la sagesse d'un
vieillard, la bonté du père des hommes.
Ce discours était bien propre à apaiser l'irritation du sagamo. Il
flattait sa vanité, le sentiment par excellence des Indiens, et lui
donnait le temps d'envisager l'étendue du crime qu'il avait été sur le
point de perpétrer.
--C'est juste, c'est juste, appuyèrent les assistants.
--Mais, demanda l'un, que ferons-nous de cette squaw? car puisqu'elle
est fille de Mu-us-lu-lu, un loyaliste enragé, elle nous vendra
assurément.
--Je réponds d'elle, s'écria Co-lo-mo-o.
Nar-go-tou-ké fronça les sourcils.
--Est-ce que, dit-il, d'un ton ironique, le descendant de la
Chaudière-Noire voudrait prendre sous sa protection les enfants du
Loup? Oublie-t-il que c'est le père de cette fille qui m'a dénoncé aux
Habits-Rouges? S'il en était ainsi, j'étranglerais plutôt Co-lo-mo-o de
mes propres mains, que de le laisser déshonorer le sang qui coule dans
ses veines.
--Co-lo-mo-o demande pardon à son père, il est prêt à le vénérer et à
lui obéir en tout, dit doucement le jeune homme; mais Hi-ou-ti-ou-li l'a
aidé à échapper aux Kingsors, et il ne la paiera point par un acte de la
plus noire ingratitude.
--Le jeune Aigle parle bien; il est digne de figurer au conseil des
anciens. Qu'il nous conte ce qui lui est arrivé; et toi, vaillant
Nar-go-tou-ké, écoute-le avec le calme des hommes forts, dit alors
Poignet-d'Acier.
Co-lo-mo-o, encouragé par l'approbation générale, fit simplement et
correctement le récit de ce qui s'était passé à Caughnawagha depuis la
fuite de Nar-go-tou-ké.
--En apprenant les outrages dont sa femme et son fils avaient été
victimes, celui-ci se sentit pris d'une fureur nouvelle qui s'exhala
en cris frénétiques, auxquels la plupart des auditeurs joignirent des
paroles de vengeance.
--Puisque cette squaw a sauvé tes jours et puisqu'elle promet de se
taire, qu'elle parte! dit brusquement le sagamo, quand Co-lo-mo-o cessa
de parler. Mais qu'elle se souvienne que si sa langue tourne une fois de
trop dans sa bouche, je la lui arracherai pour la donnera manger à mes
chiens!
--Tu as entendu, jeune fille, fit gravement Poignet-d'Acier. Va, et
rappelle-toi ton serment.
--Ce que Hi-ou-ti-ou-li a promis à Co-lo-mo-o, elle l'observera
avec autant de régularité que le soleil observe son cours, répondit
l'Indienne en embrassant le Petit-Aigle dans un long regard, comme
si elle prévoyait, hélas! que ce regard était le dernier, qu'elle ne
reverrait plus le fils de Nar-go-tou-ké.
Pendant que, un à un, les acteurs de cette scène se baissaient et
s'introduisaient sous les halliers pour rentrer à l'intérieur de l'ilot,
la Fauvette-Légère monta dans son canot et quitta lentement le rivage,
en se laissant glisser le long de la corde qui leur avait servi pour
attérir.
Elle espérait que Co-lo-mo-o lui adresserait un mot, un signe, un coup
d'oeil. Mais soit qu'il craignit d'offenser son père, soit qu'il ne
pensât plus à elle, Co-lo-mo-o se plongea sous les broussailles, sans se
tourner vers la pauvre Indienne.
Fatal oubli, il fut la perte de la Fauvette-Légère.
Le sang s'arrêta dans ses veines; son coeur se glaça; un tourbillon
passa sur ses yeux; ses doigts détendus lâchèrent le câble protecteur,
et la malheureuse Iroquoise, entraînée avec la rapidité de la foudre,
sur la cataracte qui rugissait à cent brasses de là, fut mise en pièces
avec sa frêle embarcation.
Elle n'avait pas proféré un cri, pas fait une tentative pour disputer sa
vie à la mort.
Le lendemain on trouva, échoués dans la baie de Laprairie, ses restes
sanglants, que se disputait une bande de vautours.
Cependant Co-lo-mo-o avait suivi les compagnons de son père dans
l'éclaircie ouverte au milieu de l'île. Il était content de savoir sa
libératrice en sûreté; mais ne se préoccupait plus guère d'elle, croyant
qu'elle retournerait, sans encombre, à Caughnawagha.
Une fois dans la clairière, il remarqua que le nombre des insulaires
augmentait.
Ils arrivaient de toutes les parties de l'ilot et semblaient, pour ainsi
dire, sortir de dessous terre.
Bientôt on en put compter plus de deux cents.
Gens robustes, à la mine énergique, ils appartenaient aux classes
ouvrières de la société.
Les trappeurs, les bateliers, les cageux, dominaient néanmoins dans la
masse.
La clairière était couverte de monde. Poignet-d'Acier grimpa sur la
gigantesque statue dont il a été question déjà, et, s'adressant à la
multitude:
--Mes amis, dit-il, le but qui nous rassemble vous est connu. Quels que
soient nos motifs, nous voulons tous briser le joug que l'Angleterre
fait peser sur ce pays. Pour moi, ce n'est pas le désir d'une heure; il
y a plus de vingt ans qu'il me brûle, que j'en poursuis la réalisation.
Ils le savent, ceux qui m'ont accompagné des déserts de la Colombie
jusqu'ici. Deux fois, j'ai possédé des richesses si grandes que
j'aurais pu acheter tout le Canada aux tyrans qui l'oppriment et qui
le vendraient s'ils en trouvaient un prix capable de satisfaire leur
cupidité; mais, deux fois, mes trésors m'ont été enlevés au moment où
je les rapportais pour vous délivrer de l'infâme tyrannie sous laquelle
Canadiens et Indiens, Irlandais et même Anglais, voue gémissez.
Cependant, quoique ruiné, je n'ai jamais perdu l'espoir. N'avais-je pas
avec moi des hommes intrépides, dévoués jusqu'à la mort?
--Oui, oui! s'écrièrent divers individus dans la foule.
L'orateur poursuivit, en s'animant par degrés:
--Nous sommes entrés au Canada: on nous a proscrits! Nous avons demandé
justice: on a mis nos têtes à prix! Nous avons protesté: on a tiré
sur nous! Eh bien, mes amis, que fallait-il faire? Profiter de
l'exaspération publique, nous unir aux membres du parti libéral; nous
entendre avec les chefs de ce parti, les Papineau, les Neilson, les
O'Callaghan, les Bédard, les Morin, les Viger, et prendre une heure pour
déployer partout, dans le Haut comme dans le Bas-Canada, l'étendard de
l'indépendance!
--Hourrah! hourrah! hip, hip, bip, hourrah! vociféra l'auditoire
enthousiasmé.
--Cette heure, reprit le tribun, elle va sonner. Approuvez-vous mon
alliance avec les patriotes de la province?
--Oui, oui, oui!
--Consentez-vous à leur obéir sous mes ordres?
--Oui, oui, oui!
--Eh! bien, je vous le dis, mes amis, le temps de se lever en masse
est venu. Les correspondances que j'entretiens, comme vous le savez,
au moyen de pigeons dressés à cet effet et qui partent à tout instant
d'ici, mon quartier général, ces correspondances m'apprennent que le
signal sera prochainement donné dans toute la colonie, depuis le golfe
Saint-Laurent jusqu'aux Grands-Lacs; tenez-vous donc pour avertis! Nous,
nous ne sommes que des aventuriers qui avons des injures à venger. Nous
nous réunissons aux partisans de l'émancipation; mais que cette union
ne nous fasse pas oublier notre devise: Dent pour dent, oeil pour oeil,
sang pour sang! Pour l'Angleterre, nous devons être les vengeurs, les
fléaux de Dieu! Amis, encore un mot: Il faut nous disperser jusqu'au
jour où je vous appellerai à moi, et jusqu'à ce jour, il faut courir les
campagnes, raviver les blessures faites à l'orgueil national, remettre
en mémoire les vieux griefs, distribuer des armes, des munitions, et
partout souffler la haine contre l'administration anglaise, partout
allumer l'incendie qui doit consumer jusqu'aux derniers vestiges de ce
pouvoir exécrable!
Des bravos formidables accueillirent la péroraison de Poignet-d'Acier.
Il descendit de sa tribune improvisée, où plusieurs orateurs lui
succédèrent et parlèrent, tour à tour ce langage métaphorique, imagé, si
propre à remuer les passions des masses.
Le crépuscule tombait lorsque le dernier discours fut fini.
--Maintenant, mes amis, reprit Poignet-d'Acier, que chacun de vous aille
là où il a le plus d'influence, et qu'il y attende avec patience le mot
d'ordre que je ne tarderai pas d'envoyer à tous.
S'adressant ensuite à Nar-go-tou-ké:
--Mon frère, lui dit-il, tu resteras ici avec moi et vingt de nos
trappeurs. Notre devoir est de surveiller Montréal et d'y frapper le
premier coup. Quant à ton fils Co-lo-mo-o, il est valeureux, il est
rusé; il partira demain pour soulever les Hurons de Lorette et les
Indiens du Saguenay.
--Je vous remercie, monsieur, d'avoir pensé à moi, dit le jeune homme,
en saluant avec déférence Poignet-d'Acier.
--C'est bien; nous vous déguiserons, jeune homme, afin que vous ne soyez
pas reconnu. Il y a ici, dans, ma tente, tout ce qui est nécessaire pour
cela. Vous parlez sans accent le français et l'anglais. Avec une fausse
barbe et un habillement de fin drap noir, vous pourrez facilement vous
donner pour un planteur de la Louisiane.
--Mais, objecta Nar-go-tou-ké, mon fils restera ce qu'il est: l'ours n'a
pas besoin de la peau du renard.
--Mon frère, répliqua sévèrement Poignet-d'Acier, qui veut la fin veut
aussi les moyens.
--Le chef blanc dit vrai, mon père, ajouta Co-lo-mo-o. Sous mon costume
je serais reconnu soit à Montréal, soit à Québec. 11 vaut mieux en
mettre un autre.
--D'ailleurs, dit le premier, ce ne sera que pour un temps. Aussitôt sa
mission remplie, le jeune aigle reprendra sa couverte nationale.
--Qu'il fasse donc comme il lui plaira, pourvu que son bras ne soit
jamais fatigué quand la hache de guerre sera une fois déterrée, fit
Nar-go-tou-ké d'une voix vibrante.
--Je me porte garant pour sa valeur! dit Poignet-d'Acier, en posant
familièrement sa main sur l'épaule du jeune iroquois.
Moins d'une heure après, une vingtaine d'hommes seulement demeuraient
encore sur l'île au Diable.
Les autres, après avoir regagné le bord méridional du Saint-Laurent,
s'étaient disséminés eu petits groupes, par différents chemins, dans les
campagnes environnantes.
Co-lo-mo-o, vêtu en colon des États de l'Amérique du Sud, coucha dans
les bois de Saint-Lambert, hameau situé au bas de Laprairie, tout à fait
vis à vis de Montréal.
Le lendemain, il déjeuna dans une ferme et traversa le fleuve sur le
bateau à roues mues par des chevaux, qui faisait alors le service entre
les deux rives.
Ce jour-là était un dimanche, il n'y avait point de départ pour Québec,
Co-lo-mo-o resta enfermé dans une chambre de l'hôtel Rasco, où il était
descendu.
Le lundi, à quatre heures de l'après-midi, il prit passage pour Québec,
à bord du vapeur _Charlevoix_.
Nombreux étaient les voyageurs sur ce steamboat.
Co-lo-mo-o aperçut plusieurs personnes qu'il avait l'habitude de voir à
Montréal; mais aucune d'elles ne le reconnut. Partout autour de lui il
entendait dire:
--C'est un homme du Sud, ou _he is a Southman_.
Le Petit-Aigle se félicitait intérieurement d'en imposer aux passagers,
lorsque ses yeux, errant sur le pont, rencontrèrent les regards
scrutateurs de Léonie de Repentigny.
La jeune fille était accompagnée de sa mère et de sir William King, qui,
lui aussi, examinait curieusement le faux planteur.
Co-lo-mo-o se sentit troublé; mais il surmonta son émotion avec cette
volonté puissante qui caractérise les Indiens, alluma nonchalamment un
cigare, et, faisant un demi-tour sur lui-même, alla se cacher dans la
foule, à l'autre extrémité du vapeur.
--Ah! ravissant, très-ravissant, sur ma parole, disait alors sir
William à Léonie; un sauvage affublé en yankee! spectacle merveilleux,
très-merveilleux!
L'Anglais était aussi calme, aussi humoristique que si, deux heures
auparavant, il ne se fût pas battu en duel avec Xavier Cherrier.
Madame et mademoiselle de Repentigny ignoraient entièrement cet
incident. Désirant faire une visite à l'une de leurs amies, madame
Mougenot[45], qui habitait Trois-Rivières, jolie petite ville, placée
entre Montréal et Québec, elles avaient prié l'officier de leur servir
de cavalier, et sir William avait trouvé «original, très-original,»
de blesser, à dix heures du matin, un cousin qu'elles affectionnaient
beaucoup, et de leur faire sa cour à quatre de l'après-midi.
[Note 45: Voir la _Huronne_.]
--Que dites-vous donc? répliqua Léonie à l'exclamation du
sous-lieutenant.
--Mais que voilà une aventure romanesque, très-romanesque, my dear.
--Je ne comprends pas, balbutia-t-elle pour se donner une contenance,
car elle éprouvait un grand malaise.
Sir William partit d'un éclat de rire.
--Je gagerais, dit-il, cent guinées contre une que le personnage que
vous voyez se faufiler là-bas parmi les passagers n'est pas ce qu'un
vain peuple pense, comme dit je ne sais plus quel poète français.
--Et qu'est-ce alors, je vous prie, sir William? demanda madame de
Repentigny.
--Peut-être un prince qui voyage incognito, répondit Léonie, en
ébauchant un sourire pour dissimuler son inquiétude.
--Hé! bien dit, très-bien dit! excessivement bien dit! s'écria
l'officier frottant bruyamment ses mains l'une contre l'autre.
--Je ne suis pas du tout à la conversation, dit madame de Repentigny.
--Oh! sir William plaisante toujours, et tu sais comme il est amusant,
quand il s'avise de plaisanter, repartit aigrement la jeune fille.
La cloche du bateau suspendit leur entretien.
On sonnait pour le thé.
Les voyageurs se réunirent dans l'entrepont, où la collation du soir
était servie.
Elle se composait de l'invariable _tea or coffee_, saucisses, oeufs
frits, cornbeef (boeuf fumé) et pommes de terre cuites à l'eau.
Le faux colon lie parut pas à ce repas.
Léonie le vit se diriger vers un des cadres disposés de chaque côté de
la salle, et qui se fermaient au moyen de rideaux.
Après le thé, la jeune fille remonta avec sa mère et sir William sur
le pont pour jouir de la brise du soir. Mais prétextant bientôt d'une
migraine, elle redescendit dans l'entrepont.
Les rideaux du cadre de Co-lo-mo-o étaient tirés.
Une lampe vacillante éclairait à peine la vaste cabine.
Léonie s'approcha de cette lampe, déchira une page de son agenda, y
écrivit deux ligues au crayon; puis s'armant de courage, elle alla droit
au cadre de Co-lo-mo-o.
D'un coup d'oeil elle s'assura que personne ne l'observait.
--Monsieur! dit-elle d'une voix basse et pénétrante.
L'Indien écarta le rideau et tendit la tête.
Mademoiselle de Repentigny lui jeta son papier et remonta tout affolée
sur le pont.
Elle ne trouva que sa mère qui prenait le frais.
--Tiens, sir William t'a quittée, bonne maman? dit-elle.
--Oui, il n'y a qu'un instant. Mais nous allons nous coucher, n'est-ce
pas, car il fait nuit et le froid me gagne? Tu vas mieux, mon enfant?
-Oh! bien mieux. Ce mal de tête est passé. Promenons-nous encore un peu.
Le veux-tu?
--Volontiers, si cela te fait plaisir.
--Comme tu es bonne, maman! dit Léonie en serrant tendrement la main de
sa mère.
--Et comme tu as chaud! dit celle-ci. On dirait que tu as la fièvre.
--Moi! répliqua la jeune fille, pas le moins du monde; je me porte à
ravir.
Elles causèrent ainsi durant une demi-heure, et elles allaient quitter
le pont, l'air devenant glacial, lorsque sir William parut.