Quelques aquarelles et dessins, bien réussis, signées Paul (on se

souvient que c'était le nom chrétien de Co-lo-mo-o), comblaient avec des

trophées d'armes sauvages et civilisées les intervalles inoccupés.

Quatre chaises, à fonds de bois brun bordés en jaune, étaient rangées

dans les angles.

Le plancher, lavé avec le soin scrupuleux d'une ménagère hollandaise,

brillait d'une blancheur aussi éclatante que l'ivoire.

Mais ce qui étonnait et charmait tout à la fois, c'était l'heureux

accord, l'harmonie de tant d'objets disparates, réunis dans un si court

espace.

--Oh! mais, dis donc, maman, comme c'est gentil ici! exclama Léonie.

--C'est sans doute la chambre de ce pauvre et bon jeune homme.

--Assurément. Mais vois un peu comme il a du goût pour un sauvage!

Et la jeune fille désigna la bibliothèque dont le cadre avait été tourné

avec beaucoup de mignardise.

--Le fait est qu'on ne se croirait jamais chez un Indien, murmura madame

de Repentigny.

--N'est-ce pas? appuya Léonie.

--Avec quel enthousiasme tu dis cela! fit sa mère en appuyant doucement

la main sur son épaule.

Léonie sentit que ses joues devenaient brûlantes. Elle baissa les yeux.

--Il lit nos grands poètes, dit madame de Repentigny.

--Et il écrit aussi, repartit la jeune fille, en jetant les yeux sur la

table. Tiens, regarde, maman; voilà un manuscrit: _Histoire des grands

chefs_.

--En effet, car.....

--Écoute donc, maman, s'écria tout à coup Léonie, en posant un doigt sur

ses lèvres.

Par un sentiment bien facile à comprendre, madame de Repentigny tâchait

de détourner de sir William les pensées de sa tille. L'apparition aussi

ridicule que peu séante de l'officier était pour elle un motif de grave

contrariété. La cause son emplumement, elle la devinait. Mais c'était

un sujet délicat à traiter avec une jeune personne. Elle appréhendait le

moment où Léonie allait faire ses réflexions à cet égard. Méditant

les réponses les plus convenables qu'elle pourrait opposer à ses

commentaires, elle était enchantée de voir son esprit occupé ailleurs.

Malheureusement, la chambre de Co-lo-mo-o n'était séparée de la salle

que par une légère cloison, à travers laquelle on percevait tout ce qui

se disait, à voix haute, dans l'une ou l'autre pièce, et Léonie, qui

avait reconnu sir William aussi bien que sa mère, avait entendu ces

mots:

--Les misérables! ils voulaient me brûler à petit feu!

--Regarde la jolie coupe, comme elle est coquettement tournée, dit

madame de Repentigny.

--A propos, dit Léonie, que peut-il être arrivé à sir William?

--Mais, je ne sais trop, balbutia madame de Repentigny; les sauvages

n'aiment pas les Anglais.

--Ah! mon Dieu! l'ont-ils arrangé? dit Léonie en détournant la tête pour

cacher un sourire.

La voix du grand connétable répondit:

--Croyez, sir William, que justice vous sera faite. Nous ne souffrirons

pas qu'un brave officier de l'armée britannique soit indignement

maltraité par une populace...

--Indignement, très-indignement, interrompit le lieutenant.

--Mais, reprit le magistrat, avant toute chose, il faudrait vous

changer, sir William.

A ces mots, Léonie ne put maîtriser un éclat de rire; madame de

Repentigny elle-même eut bien de la peine à garder son sérieux.

Le grand connétable poursuivit:

--Il y a encore une pièce de libre ici; passez-y, sir William. Avec de

l'eau chaude et de la potasse, vous enlèverez le plus gros des plumes.

Deux de mes hommes vous aideront. On est allé chercher vos vêtements.

Quand vous serez habillé, je me tiendrai à votre disposition pour

procéder à l'enquête.

--Non, non, repartit vivement l'officier, pas d'enquête sur cette

affaire, je vous prie, monsieur, elle me rendrait la fable de la

garnison. Étouffons-la plutôt.

--Comme il vous plaira, sir William.

--Monsieur le grand connétable, reprit le lieutenant, d'un ton plus bas,

voulez-vous avoir la bonté de faire mes excuses aux dames de Repentigny;

je ne puis me présenter à elles, vous comprenez!

--Parfaitement, parfaitement, sir William. Si elles y consentent, je les

reconduirai même à Lachine, en emmenant mon prisonnier.

--Je vous demanderai encore le secret...

--Sur votre aventure?

--Oui, monsieur, sur cette vilaine, très-vilaine aventure.

--Vous avez ma parole, sir William. En donnant une légère gratification

à nos hommes, eux aussi seront muets comme la tombe.

--Je n'y manquerai pas, dit l'officier, en s'avançant vers la porte

d'une des chambres à coucher.

--Non, pas celle-là, pas celle-là! que faites-vous, sir William? C'est

là que sont les dames de Repentigny; la porte de gauche! Bien, vous y

êtes! dit le magistrat, en remarquant que le lieutenant marchait vers le

cabinet de Co-lo-mo-o.

--Pauvre sir William, je le plains de tout mon coeur, dit ironiquement

Léonie; mais c'est égal, j'aurais maintenant bien de la peine à épouser

un homme que j'ai vu dans une situation aussi burlesque.

--Tiens, un portrait qui te ressemble! s'écria madame de Repentigny,

feignant de n'avoir point prêté l'oreille à cette observation.

La jeune fille se rapprocha de sa mère, qui examinait une ébauche aux

deux crayons, fixée par quatre épingles à la cloison.

--Ah! mon Dieu, mais c'est vrai; on jurerait que c'est moi!

exclama-t-elle, après avoir jeté un coup d'oeil sur le dessin.

A ce moment on frappa doucement à la porte.

--Mesdames, dit le grand-connétable, en se montrant, sir William...

--Bien, bien! nous savons, monsieur, répondit madame de Repentigny.

Et, s'adressant à sa fille:

--Viens, Léonie.

La jeune demoiselle sortit à regret de la chambre. En rentrant dans la

salle, elle tenait ses yeux attachés vers le sol. Cependant elle sentit

le regard courroucé que lui lança Co-lo-mo-o, car il était furieux que

le secret du sa chambre eût été violé par des étrangers.

Madame de Repentigny dit aussitôt à l'indien:

--Ma fille et moi ne voulons pas savoir de quoi on vous accuse, mais

soyez sûr, monsieur, que tout ce qu'il faudra faire pour vous rendre

la liberté, nous le ferons, et nous nous jugerons encore vos obligées.

Quant à votre mère, dites ce que nous pouvons faire pour elle.

--La femme du sagamo est libre; elle n'a plus besoin de rien. Son

fils ne demande et ne veut rien, répondit sèchement le jeune homme, en

tournant le dos aux deux dames.

--Vous le voyez, c'est une tête de mule, une vraie tête de mule, je l'ai

dit; mais nous lui mettrons les pincettes, s'écria le grand connétable,

en se frottant les mains,--Mesdames, voulez-vous accepter mon canot pour

retourner à Lachine?

--Merci, monsieur, nous avons le notre.

--Désolé, mesdames, désolé de ne pouvoir vous être utile, dit

l'obséquieux magistrat.

Léonie et sa mère sortirent du wigwam au milieu d'un attroupement

considérable.

Le grand-connétable les suivit de près avec son captif et quelques

agents de police. Mais, arrivées à l'endroit où on les avait débarquées,

madame de Repentigny ne trouva plus les bateliers. Ils n'avaient garde

de se montrer après l'attentat dont ils étaient les principaux auteurs.

En vain madame de Repentigny offrit-elle de l'argent à d'autres

Indiens pour les traverser. La crainte des policemen l'emportait sur la

cupidité. Heureusement que le grand-connétable renouvela sa proposition,

qui, cette fois, fut acceptée.

Les dames de Repentigny, son greffier et lui montèrent dans un canot,

avec deux rameurs; on embarqua dans un autre Co-lo-mo-o entre quatre

agents de police, et le magistrat donna l'ordre du départ.

A cet instant, un homme chétif fendit la foule curieusement assemblée

sur le rivage, s'avança vers le canot qui contenait le Petit-Aigle et

fit un signe aux agents de police.

--Qu'est-ce que veut ce nabot? dit rudement l'un en le repoussant.

--Laisse-le, dit un autre, c'est Jean-Baptiste le quêteux. Il veut

traverser, faisons-lui la charité, ça nous portera bonheur.

Le bancal était déjà dans l'embarcation.

Les deux bateaux quittèrent le quai en même temps.

Léonie, songeuse, le coeur oppressé, hasardait, de moment en moment,

sur Co-lo-mo-o, des regards timides et sympathiques; le Petit-Aigle, les

mains liées sur le dos, semblait indifférent à ce qui l'entourait. Assis

derrière lui, Jean échangeait des signes avec les hommes de police, sans

avoir l'air de le connaître.

On atteignit ainsi le milieu du Saint-Laurent; les deux canots marchant

de conserve.

Tout à coup le bancal, qui s'était dressé comme pour examiner un objet à

distance, perdit son équilibre et tomba sur le Petit-Aigle.

Les policemen partirent d'un éclat de rire..

Le muet se releva lentement, et, comme s'il eut entendu les rieurs, se

tourna vers eux avec colère. L'hilarité des agents de la force publique

redoubla. Mais alors Co-lo-mo-o et le nain sautèrent dans le fleuve,

chacun d'un côté.

--Tirez dessus! tirez dessus! commanda le grand-connétable, qui avait vu

ce mouvement.

--Oh! monsieur! dit Léonie, en lui arrêtant le bras car le magistrat

avait déjà armé un pistolet.

C'était inutile; Jean-Baptiste et l'Indien, dont le premier avait coupé

les entraves, dans sa chute prétendue, s'étaient enfoncés sous l'eau.

--Il faut les poursuivre! Nous les attraperons! nous les attraperons!

Dix piastres A celui qui prendra le sauvage! cria le grand-connétable.

L'autre canot se mit aussitôt à donner la chasse au fugitif, dans la

direction des rapides. Celui de l'officier de police allait suivre la

même route, quand madame de Repentigny dit à ce dernier:

--Mais, monsieur, on nous attend à Lachine; vous ne voulez pas, j'espère

que nous participions à vos recherches!

--C'est juste, madame; pardon de mon oubli, je vais vous faire conduire

à terre.

Cette réponse soulagea Léonie d'un grand poids. Dans le fond de son âme,

elle priait Dieu pour que le Petit-Aigle échappât aux agents de police,

et ses yeux demeuraient rivés sur le fleuve.

Elle désirait et tremblait, en même temps, de voir reparaître son

sauveur.

Mais le canot du grand-connétable arriva à Lachine sans que Léonie eût,

de nouveau, aperçu Co-lo-mo-o ou le nain.

Le lunch, chez Xavier Cherrier, fut assez triste, malgré les efforts

du jeune homme et de sa femme pour l'égayer. Léonie était soucieuse;

sa mère partageait son anxiété, et les plaisanteries de leur hôte sur

l'échauffourée de sir William ne parvinrent pas à leur dérider le front.

Tous quatre revinrent à Montréal.

A la sollicitation de sa fille, madame de Repentigny envoya un

domestique pour savoir si le Petit-Aigle avait ou non été repris.

On lui rapporta qu'on ne savait ce qu'il était devenu et que,

désespérant de s'en emparer, la police avait abandonné la poursuite.

Cette réponse rassénéra Léonie; car elle avait l'intime assurance que

Co-lo-mo-o ne s'était pas noyé.

Dans la soirée, sir William se fit annoncer. La jeune fille se sentait

de bonne humeur. Au lieu de plaisanter sur sa mésaventure, elle ne lui

en parla que pour le plaindre, et avec une commisération qui enchanta

l'officier, peu habitué à de semblables témoignages d'affection.

Outre sir William et Cherrier, plusieurs personnes de la ville avaient

été retenues à dîner par madame de Repentigny.

Le repas fut animé, joyeux, la maîtresse de la maison ayant

préalablement interdit toute conversation politique.

Mais, après le dessert, les dames quittèrent la table, suivant la mode

anglaise; on enleva la nappe, et les domestiques apportèrent des carafes

de vin, des noix, des noisettes et différentes espèces de fruits secs.

Les messieurs, délivrés de leur consigne, commencèrent alors à parler

des événements du jour. Sir William King, qui avait bu en véritable

enfant du nord, fit une sortie furibonde contre les Canadiens-Français.

Quoique plusieurs des assistants appartinssent à cette nationalité, la

plupart étant fonctionnaires publics, et, comme tels, plus jaloux de

leurs emplois que de leur dignité personnelle, n'osaient lui répondre.

Quelques-uns même applaudissaient chaudement.

--Nous tondrons, s'il le faut, jusqu'à la peau, ces moutons entêtés,

très-entêtés, s'écria sir William en manière de conclusion.

--Ce sera probablement pour vous remplumer, répondit Cherrier, en

grugeant une amande.

A cette allusion, le visage de l'officier passa du pourpre au cramoisi.

--Est-ce une insulte? tonna-t-il.

--Mais, à votre choix, répliqua tranquillement Cherrier.

--Monsieur!... reprit l'Anglais, haussant encore le ton.

--Ah! messieurs, du calme, je vous prie; n'oublions pas que nous sommes

chez des dames, intervint un des convives.

La provocation en resta là, et l'entretien redevint général. Chacun

pensait, sauf les intéressés, que cette dispute n'aurait pas plus de

suites que les fumées du vin, auxquelles on l'attribuait généralement.

Mais, le lendemain, Cherrier reçut, dans la matinée, deux officiers

anglais, porteurs d'un cartel de la part de sir William King. On lui

laissait le choix des armes.

--C'est bien, messieurs, leur dit le jeune homme; entre quatre et cinq

heures, j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins.

Xavier était très-brave. Le duel ne l'effrayait pas. Il détestait depuis

longtemps sir William King, dont l'impertinente fatuité lui agaçait

les oreilles, suivant son expression; depuis longtemps aussi il ne

négligeait aucune occasion de rabaisser sa morgue aristocratique.

Mais Xavier aimait sa femme; il l'aimait passionnément. Et l'idée d'une

rencontre, qui pouvait être mortelle, l'attrista un moment.

Il réfléchit durant une heure en se promenant dans son cabinet, puis

il écrivit quelques lettres, traça nu crayon cinq ou six lignes sur un

carré de papier, le roula entre ses doigts, et monta à une volière qu'il

entretenait sous les combles de sa maison.

Dans cette volière, une demi-douzaine de pigeons roucoulaient

amoureusement. Xavier en saisit un, lui attacha le rouleau de papier au

cou, ouvrit une lucarne, et lâcha l'oiseau, qui prit aussitôt son essor

vers le Saint-Laurent.

Trois heures après, un homme de haute stature était introduit dans le

cabinet de Cherrier.

--Comment, mon ami, dit-il, après lui avoir serré la main, vous voulez

vous battre au moment où nous avons besoin de tous nos bras, de toutes

nos intelligences! C'est une sottise, pardonnez-moi ma rude franchise.

--Il m'était impossible de refuser, monsieur!

--Quel est votre adversaire?

--Sir William King, un officier anglais.

--Un officier anglais! dit l'inconnu en tressaillant. Ah! c'est

différent. Je prends votre parti, le voulez-vous?

--Merci, monsieur, soyez mon témoin, cela suffira.

--Vous avez raison. Je ne savais ce que je disais. Quelles armes?

--Le pistolet. Mon autre témoin sera M. Décoigne. Souhaitez-vous vous

entendre avec lui?

--Assurément. Où aura lieu la rencontre?

--Il vaudrait peut-être mieux aller sur la frontière, car les lois.....

--Non, non, dit l'étranger. C'est trop loin, et nous n'avons pas de

temps à perdre. Je connais un endroit charmant. Si vous voulez vous en

rapporter à moi.....

Cherrier s'inclina en signe d'assentiment. Après quelques nouveaux

pourparlers les deux hommes se quittèrent.

Xavier était si tranquille que sa femme ne soupçonna pas le danger

auquel il allait s'exposer.

Le lendemain, deux canots déposèrent six hommes sur un des îlots de

Boucherville, à six lieues environ de Montréal.

Parmi ces hommes se trouvaient Xavier Cherrier et sir William King.

Ils se présentèrent mutuellement leurs témoins: MM. Villefranche[42] et

Décoigne pour Cherrier, Steven et Johnson pour King.

[Note 42: Voir la _Huronne_.]

En abordant, Villefranche avait les traits contractés. A en juger par sa

physionomie, une tempête terrible grondait dans son sein. Malgré l'air

de force et d'énergie que respirait toute sa personne, il chancelait

presque.

Le terrain fut choisi dans une éclaircie gazonnée, au milieu de laquelle

s'élevait un petit tertre.

--Il y a vingt et un ans... déjà[43]! murmura le principal témoin de

Cherrier, en embrassant ce tertre dans un regard sombre et douloureux.

[Note 43: La _Huronne_, prologue.]

--Êtes-vous prêts, messieurs? demanda M. Steven.

--Oui, dirent les deux adversaires.

Ils devaient tirer à vingt-cinq pas, et rester en place ou marcher

facultativement l'un sur l'autre.

On leur remit à chacun un pistolet chargé.

Ils se postèrent.

--Allez, dit M. Steven, d'une voix brève.

Les deux antagonistes étaient également altérés de vengeance. Ils ne

bougèrent pas de place.

Une double explosion retentit. Xavier tomba à la renverse, baigné dans

son sang.

--Ah! grommela Villefranche, entre ses dents; ce misérable Anglais

nous échappe; j'espérais pourtant bien l'enterrer ici! Mais, patience,

patience, je le retrouverai!

CHAPITRE XI

LES GARNISAIRES DE L'ILE AU DIABLE.

Après le départ des deux canots qui emmenaient Co-lo-mo-o et la police,

les iroquois attroupés sur le rivage du Saint-Laurent, à Caughnawagha,

s'étaient lentement retirés dans leurs loges.

Seules deux personnes, deux femmes, ne quittèrent point le bord du

fleuve.

L'une, debout à la pointe d'un rocher, drapée dans sa couverte, muette,

immobile comme un marbre, mais le front plissé, les yeux sombres,

profondément rentrés sous leurs orbites, les traits contractés, la lèvre

frissonnante, semblait quelque manitou indien descendu sur la terre pour

y venger les insultes faites à son peuple.

L'autre, accroupie, la tête penchée, le visage plongé dans ses mains,

les cheveux flottant au vent, pleurait à chaudes larmes. Puissante

aussi, sa douleur s'exhalait en sanglots déchirants. Mais que loin

elle était de celle qui gonflait le sein de sa compagne, sans pouvoir

s'épancher! Cependant, si l'attitude austère de celle-ci effrayait

presque, la posture humble, désespérée de celle-là, navrait le coeur.

La première était Ni-a-pa-ah, mère de Co-lo-mo-o; la seconde était

Hi-ou-ti-ou-li, la Fauvette-Légère, fille de Mu-us-lu-lu, soeur de la

maîtresse de sir William King.

Hi-ou-ti-ou-li aimait Co-lo-mo-o. Après la famille de Nar-go-tou-ké,

la sienne était celle des Iroquois de Caughnawagha dont le sang s'était

conservé le plus pur.

On avait même espéré qu'un mariage entre leurs enfants éteindrait la

haine qui divisait les deux chefs. Par malheur, aucun d'eux n'était

disposé à faire une concession à l'autre.

Co-lo-mo-o avait accueilli avec une indifférence complète l'amour

d'Hi-ou-ti-ou-li. Et la jeune fille, malgré sa jeunesse rayonnante de

beauté, se consumait dans le chagrin et les pleurs; car, dédaignée par

l'objet de son culte, elle était encore en butte aux mauvais traitements

de ses parents qui ne lui pardonnaient pas sa tendresse pour le fils de

leur ennemi.

Tout d'un coup Hi-ou-ti-ou-li releva la tête, puis elle s'élança vers

Ni-a-pa-ah:

--Ma mère, dit-elle, je vais suivre le Petit-Aigle; venez avec moi;

partons; je connais, parmi les Fransé[44] de Montréal, des chefs

influents. Nous irons chez eux; nous leur parlerons; ils rendront la

liberté...

[Note 44: Les Indiens appellent ainsi les Canadiens-Français.]

Elle s'arrêta court, la pauvre enfant, et baissa les yeux.

Aux premiers mots, Ni-a-pa-ah avait haussé les épaules, ensuite elle

s'était retournée lentement et avait repris le chemin de sa cabane, sans

accorder un regard à la belle éplorée.

L'affliction chez nous efface les rangs, elle fait taire les inimitiés.

Il n'en est pas de même chez les Peaux-Rouges. L'aversion subsiste à

travers toutes les vicissitudes de la vie. Elle en dépasse les limites

pour se transmettre, plante vénéneuse, vivace, indéracinable, de

générations en générations.

La femme de Nar-go-tou-ké éloignée, Hi-ou-ti-ou-li reporta sur le fleuve

ses yeux humides.

Le temps était fort clair et la vue embrassait les deux rives.

A ce moment, la Fauvette-Légère aperçut le bancal, qui se levait dans le

canot et tombait sur Co-lo-mo-o.

Elle pressentit l'intention de Jean-Baptiste. Son coeur battit

violemment. Les pleurs séchèrent sous sa paupière. Son regard doubla

d'intensité.

Le Petit-Aigle se jette à l'eau, aussitôt Hi-ou-ti-ou-li saute dans un

canot et s'avance vers le milieu du Saint-Laurent.

Cependant, Jean-Baptiste avait, pour couper les liens du jeune

chef, profité du passage d'un de ces longs trains, de bois que les

Canadiens-Français appellent cages.

Co-lo-mo-o comprit bien que la cage pouvait lui être d'une grande

utilité.

Lorsqu'il plongea, une distance de cinquante à soixante brasses environ

le séparait des canots de la police.

Mais au lieu de nager tout d'abord vers la cage, le jeune homme prit une

direction opposée, et, après quatre ou cinq minutes, se montra à fleur

d'eau derrière une petite île.

Du bateau lancé à sa poursuite, on le distingua.

L'Indien n'en demandait pas davantage. Se renfonçant immédiatement sous

les flots, il pointe alors sur la cage, pendant que les gens de police,

trompés par son stratagème, le chassent vainement autour de l'île.

Le train de bois marche avec lenteur.

Co-lo-mo-o ne tarde guère à ile rejoindre. Quand il juge c«i cire tout

près, il remonte, et une grosse botte d'herbes aquatiques paraît à la

surface du fleuve.

Ces herbages, c'est Co-lo-mo-o qui les a cueillis près de l'Ile. On

dirait qu'arrachés de quelque crique par la force du courant, ils s'en

vont bien innocemment à la dérive. Mais, dans leur touffe épaisse, se

cache la tête du Petit-Aigle. Il respire, tout en observant ses ennemis,

à présent descendus sur l'île pour l'y chercher.

Cependant Co-lo-mo-o est fatigué. Longue est la course qu'il a fournie

sans pouvoir reprendre haleine. Il s'accroche à un des arbres qui

composent la cage et examine les hommes chargés de la diriger.

C'est que déjà se font entendre les voix mugissantes des rapides; c'est

que déjà aussi les vagues sont devenues trop impétueuses pour qu'il

soit possible de regagner la rive à la nage, et que Co-lo-mo-o sait qu'à

moins de monter sur le train, il court risque d'être déchiré par les

rochers qui hérissent le Saint-Laurent au sault Saint-Louis.

Que les cageux soient des Canadiens-Français ou des Irlandais, et

le Petit-Aigle leur demandera assistance, car les uns et les autres

détestent les Anglais.

Mais à leurs grosses figures sanguinolentes, à leurs yeux bleus, à leurs

favoris roux comme leurs cheveux, Co-lo-mo-o reconnaît des Écossais, ces

fidèles serviteurs de la couronne d'Angleterre, que le temps a rendus

plus royalistes que le roi lui-même.

Impossible de s'adresser à ces hommes. Malgré le respect,--un peu

exagéré,--qu'on leur prête pour les lois de l'hospitalité, ils

s'empareraient assurément du jeune sagamo et le livreraient à la police,

en arrivant à Montréal.

Pourtant l'on n'aperçoit plus dans l'espace les policemen.

A peine la cime des arbres de l'île où ils ont débarqué est-elle encore

visible.

Co-lo-mo-o réfléchit.

Il faut se décider, et promptement: de plus en plus on approche des

rapides et voilà que les cageux se hâtent de diviser leur train en

plusieurs parties, suivant l'habitude, afin qu'il ne soit pas rompu par

les écueils, en descendant la cataracte.

Que faire? se confier à eux. C'est la dernière chance de salut. Il n'y a

plus à hésiter.

Co-lo-mo-o en prend la résolution. La perspective de la prison est

encore préférable à une mort imminente.

Il dresse la tête; il fait un mouvement pour se hisser sur la cage: le

bruit d'un canot frappe son oreille.

Suspendu à l'un des bois flottants, Co-lo-mo-o se retourne, plein de

rage, prêt à replonger dans l'abîme et à périr dans son sein, plutôt

qu'à se livrer aux ennemis de sa race.

Mais non, le brave Iroquois ne succombera pas ainsi; pas ainsi, non, il

ne languira pas cette fois dans un noir cachot.

--Vile! vite! mon frère! lui crie une voix inquiète.

Un des cageux répond:

--Eh! ou diable va-t-on comme cela, la belle? As-tu envie de sauter les

rapides avec nous? Au moins, viens ici, près de moi, tu seras plus on

sûreté que dans ta coquille de noix.

--Pardieu! c'est qu'elle est jolie, cette coquine! ajouta un second. Ah!

mais qu'est-ce que cela veut dire!

Cette exclamation fut arrachée au marinier par la soudaine apparition de

Co-lo-mo-o.

Reconnaissant la personne et la voix qui l'avaient appelé l'Indien prit

son élan, monta sur la cage, et d'un bond, fut dans le canot, à côté

d'Hi-ou-ti-ou-li.

Les derniers Iroquois · 第 7 / 14 段