du Saint-Laurent, au lieu occupé aujourd'hui par l'embarcadère du chemin
de fer.
La traversée entre Lachine et Caughnawagha ne se faisait pas alors
en bateau à vapeur. _L'Iroquois_, ce puissant steamboat qui relie
maintenant les deux rives du fleuve, n'existait pas. Pour aller de l'une
à l'autre, on se servait de canots dirigés par des Indiens.
Le trajet s'accomplit sans accident.
--Vous ne nous escorterez pas plus loin, beau cavalier, dit en
débarquant Léonie à sir William; faites faction ici, mon preux, et
surtout ne vous laissez pas fasciner par les attraits des aimables
sauvagesses d'alentour, car je suis jalouse, oh! terriblement jalouse...
de vous!... ajouta-t-elle en souriant.
Sir William se rengorgea.
--Depuis que j'ai eu l'extrême felicité de vous contempler pour la
première fois, mes yeux ne voient plus que votre image adorable,
très-adorable!
Léonie éclata de rire.
--Alors donc, dit-elle, restez mentalement en extase devant mon image
adorable, très-adorable; je vous y autorise. Votre extrême félicité sera
sans bornes!
Et elle rejoignit madame de Repentigny, qui se faisait indiquer la
demeura de l'Indien qui, la veille, avait piloté le _Montréalais_.
Jamais auparavant Léonie de Repentigny n'avait visité Caughnawagha.
L'affreuse nudité des cabanes, l'odeur marécageuse, malsaine, qu'on
respirait, l'apparence chétive des enfants déguenillés grouillant autour
des huttes, la torpeur apathique peinte sur les traits des femmes et
des hommes, l'air de désolation et de dénuement qui formait le fond
du tableau, tout cela était bien propre à serrer le coeur, à remplir
l'esprit d'une inexprimable tristesse.
Aussi Léonie se serrait-elle timidement et presque tremblante contre sa
mère, à qui elle donnait le bras.
Elles n'eurent pas de peine à trouver l'habitation qu'elles cherchaient.
Sa bonne mine relative, l'aisance qu'elle annonçait, dissipèrent la
mélancolie de la jeune fille et lui rendirent une partie de sa gaieté
naturelle.
Des groupes assez nombreux d'Indiens stationnaient devant le wigwam.
Ils causaient avec animation. A la vue des dames, ils se rangèrent, plus
par crainte que par déférence, pour les laisser passer.
Elles s'avancèrent vers la porte de la maisonnette. Mais là un homme de
la police leur barra le chemin:
--On n'entre pas, dit-il brusquement.
--Qu'y a-t-il donc? demanda la mère de Léonie.
--Le grand connétable procède à une enquête.
--Au sujet de l'incendie du Montréalais, sans doute!
--Non, il s'agit des rebelles.
--N'est-ce pas ici que reste un pilote nommé Co-lo-mo-o?
--Le fils de ce brigand de Nar-go-tou-ké qui nous a échappé? c'est cela.
--Je voudrais lui parler.
--Impossible. Ou l'interroge: j'ai ordre de ne laisser entrer personne.
--Je suis madame de Repentigny; veuillez porter mon nom au grand
connétable.
Le factionnaire savait que M. de Repentigny occupait un poste supérieur
dans l'administration coloniale. Devenu aussitôt plus poli, il salua
humblement les deux dames, en balbutiant quelques excuses, et les
introduisit dans la cabane de Nar-go-tou-ké.
Le sein de Léonie battit si fort, à cet instant, que, honteuse de
son émotion, elle eut voulu pouvoir se cacher derrière sa mère. Mais
aussitôt le spectacle qui lui frappa les yeux changea sa confusion en un
douloureux étonnement.
Son sauveur, les mains liées derrière le dos, comme un criminel, était
debout devant une table, sur laquelle un homme écrivait tandis qu'un
autre adressait des questions au captif.
Près de lui, à un pilier qui supportait le toit de la cabane, on voyait
attachée une Indienne, les vêtements en désordre, la bouche couverte
d'un haillon. Entre eux, au milieu d'une mare de sang, gisait le cadavre
d'un chien.
L'indienne, c'était Ni-a-pa-ah; le cadavre, c'était celui de Kewanoquot.
A l'arrivée de son fils enchaîné, Ni-a-pa-ah avait bondi, comme une
lionne sur Mu-us-lu-lu auteur de la capture, et ne pouvant se servir
de ses mains, elle lui avait arraché le nez avec ses dents. Puis, elle
s'était jetée sur les hommes de police qui avaient eu beaucoup de
peine à se rendre maîtres de cette mère en furie. L'ayant garrottée
et bâillonné ils la traînèrent avec Co-lo-mo-o dans le wigwam pour y
attendre l'arrivée du grand connétable, qu'ils envoyèrent chercher
à Lachine. Mais à la porte de la hutte, ils furent reçus par deux
adversaires formidables auxquels ils n'avaient pas songé. Kagaosk et
Kewanoquot, les chiens de Nar-go-tou-ké, se précipitèrent sur les agents
de police. Un combat terrible s'engagea. Deux hommes furent blessés
plus ou moins grièvement. Ils allaient abandonner la partie, quand
le troisième réussit à tuer Kewanoquot d'un coup de pistolet. Kagaosk
restait, haletant, fou de rage, prêt à venger la mort de son compagnon.
Mais le bruit de la détonation avait attiré plusieurs Indiens amis de
Mu-us-lu-lu. Ils se ruèrent sur le brave animal, qui, sentant que les
chances n'étaient plus égales, sauta par-dessus les épaules de ses
assaillants et s'enfuit dans le bois.
Il était plus de midi lorsque le grand connétable, qui avait fait, la
veille, à Lachine, quelques libations avec le gouverneur de la baie
d'Hudson, se décida à venir examiner le prisonnier et recommencer ses
perquisitions dans le wigwam de Nar-go-tou-ké.
Il ouvrait l'enquête, comme madame de Repentigny et sa fille parurent
dans la salle.
Surpris de cette visite inattendue, il se leva pour la recevoir.
A ce même moment des cris aigus se firent entendre.
CHAPITRE IX
L'EMPLUMEMENT
Sir William King, lieutenant au 32° de ligne, ne manquait pas de raisons
pour redouter une excursion à Caughnawagha, principalement en compagnie
des dames de Repentigny.
Aux colonies, la vie de garnison est une vie de désoeuvrement. On s'y
ennuie comme dans un exil. Pour tromper le temps et charmer les
heures d'oisiveté, sir William King avait cultivé diverses amourettes
«inconséquentes, très-inconséquentes,» suivant son expression. Entre
autres une jeune sauvagesse de Caughnawagha, la fille de Mu-us-lu-lu.
Le bruit courait même, dans le village, que ce chef n'ignorait pas cette
intrigue, mais qu'il était grassement payé pour fermer les yeux.
Partout, jusque chez les sauvages, il y a des mauvaises langues.
Cependant, si le Serpent-Noir feignait de n'en être point instruit,
les Iroquois, n'ayant sans doute pas le même intérêt à se taire,
s'indignaient hautement de cette liaison. Ils sont fort susceptibles
à pareil égard, et plus d'un blanc qui s'est avisé de galantiser leurs
squaws, a payé cher son imprudence.
Ce n'est pas que ni eux ni elles aient des prétentions; à la vertu, ô
Dieu non! Hommes et femmes sont débauchés, libertins; la chasteté ne
fait pas leur joie; mais,--tout abâtardis qu'ils sont physiquement
et moralement,--ils ne souffrent pas volontiers que les autres races
s'introduisent dans leur bourgade pour y courtiser les indiennes.
En cela, la jalousie me paraît être le sentiment qui domine les
premiers; car, infiniment moins prudes, les les dernières achalandent,
sans façon, pour la plupart, leurs charmes équivoques dans les rues de
Montréal et dans les localités qui avoisinent Caughnawagha.
Un dicton populaire, un peu trop hardi pour que je l'ose citer, y a même
stigmatisé leur incontinence.
La présence de sir William dans la bourgade indienne avait été remarquée
plus d'une fois.
Les habitants se fâchèrent. Ils résolurent de jouer à l'officier un tour
dont ils sont coutumiers et dont l'effet est de singulièrement refroidir
la bravoure des séducteurs.
Averti par sa maîtresse de ce qui se complotait coutre lui, le Jeune
homme cessa de la voir à Caughnawagha.
Les Iroquois n'en demandaient pas davantage. Pourvu que les
Visages-Pâles n'apportent pas le désordre chez eux, ils sont satisfaits.
Au dehors, leurs squaws sont à peu près libres d'agir comme il leur
plaît. Rarement un père ou un mari prendra souci des débordements de sa
femme ou de sa fille, s'ils ont lieu à distance du village; et je l'ai
dit, celles-ci jouissent avec usure de cette liberté.
Pour en revenir à sir William, craignant de se faire voir, il s'était
caché une saussaie sur le bord du fleuve. Là, il avait allumé un cigare
et se félicitait sincèrement d'avoir échappé au danger de traverser
Caughnawagha.
--C'eût été épineux, très-épineux, _by jove_, murmura-t-il, en se noyant
dans un nuage de fumée bleuâtre.
Par malheur, il comptait sans les Indiens qui l'avaient amené avec les
dames de Repentigny.
Reconnu par ceux-ci, qui étaient des ennemis de Mu-us-lu-lu, il ne
devait pas échapper au châtiment dont on l'avait menacé.
Dès qu'ils eurent amarré leur canot au rivage, ils volèrent aux
premières maisons et annoncèrent que l'Habit-Rouge était au village.
Il avait, ajoutèrent-ils, un rendez-vous avec sa maîtresse, car il
l'attendait dans un bouquet d'arbres, près de la baie.
La nouvelle se répandit avec la célérité de l'éclair.
Une vingtaine d'hommes, autant de femmes, entourèrent bientôt la
saussaie où sir William admirait toujours son bonheur «providentiel,
très-providentiel,» en humant les parfums du meilleur havane qui eut été
jamais importé à Montréal.
Surpris par cette bande hostile, il essuya pourtant de faire résistance.
Mais que pouvait-il? On lui lia les mains l'une contre l'autre; on lui
passa aux jambes une corde, qui, sans lui interdire complètement la
marche, le gênait et l'empêchait de courir.
Alors seulement, et quoiqu'il en coûtât é son amour-propre, sir William,
incapable de lutter, se mit à crier, dans l'espoir que Mu-us-lu-lu ou
quelque âme charitable viendrait à son secours.
Mais aussitôt les sauvages, sachant que la police de Montréal était dans
le village, lui appliquèrent sur la bouche une vieille guenille en guise
de bâillon.
Les cris de l'officier cessèrent, et personne ne se montra pour
s'interposer entre ses bourreaux et lui.
Ceux-ci alors se divisèrent en deux partis: les uns l'entraînèrent
vers le bois, les autres s'en furent chercher dans leur hutte, qui une
chaudière, qui du goudron ou de la résine, qui une tonne vide, qui
des poches[40] pleines de ce duvet de canard sauvage dont les Iroquois
faisaient alors commerce avec les matelassiers de Montréal.
[Note 40: C'est le vieux mot français, toujours employé au Canada
comme équivalent de sac.]
Tous ces objets furent portés dans clairière à deux ou trois cents pas à
l'intérieur du bois.
La foule dressa un bûcher, en chantant et en dansant, comme aux plus
belles époques de l'histoire de la tribu. Cependant on s'abstenait de
vociférations de peur d'attirer les policemen.
Le bûcher prêt et allumé, la chaudière fut placée dessus; on la remplit
de goudron et de résine, et les sacs de duvet furent ouverts, pendant
que les femmes dépouillaient lestement le pauvre sir William King de
ses vêtements, sans même,--_pro pudor!_--faire grâce pour celui que les
dames anglaises défendent de nommer en leur compagnie.
L'infortuné jeune home se fatiguait en efforts inouïs, mais infructueux,
pour parler. Ne prévoyant que trop le supplice honteux auquel il était
réservé, il eût payé son pardon d'une partie de tout ce qu'il possédait.
Mais les sauvages ne le voulaient écouter. Ils riaient de son visage
boursouflé, de ses yeux écarquillés par la tension des muscles, de la
sueur qui coulait à grosses gouttes de son front. Ils se moquaient des
larmes de rage dont ses paupières étaient garnies, ils se livraient à
d'ignobles plaisanteries sur les formes grêles du malheureux Anglais, et
les squaws rivalisaient de méchanceté avec les hommes.
Dès qu'il eut été remis à l'état primitif, coupant des ronces on
arrachant des orties, elles le fustigèrent à qui mieux mieux.
Sous les coups de cette cruelle flagellation, l'officier sautait,
tombait à terre, s'y roulait, se démenait dans tous les sens, et se
consumait en vaines tentatives pour briser ses entraves.
Mais ni l'horreur de ce spectacle, ni les battements précipités de son
coeur qui résonnait comme un marteau sur une enclume, ni les sons sourds
et caverneux échappés de sa poitrine à travers le bâillon, n'étaient
faits pour toucher les Iroquois. Bien au contraire, ils excitaient leur
férocité à ce point que quelques-uns, en souvenir des glorieux exploits
de leurs ancêtres, proposèrent de le brûler à petit feu.
Les sauvagesses appuyèrent à l'envi cette terrible proposition.
--Sacrifions-le à Athaënsie, dit l'une.
--Oui, dit une autre, ainsi nous nous vengerons des injures que nous ont
faites les Visages-Pâles.
--Il faut faire rougir des bâtons pointus au feu et les lui enfoncer
dans les chairs, ajouta une troisième.
--Je commence, s'écria une vieille sorcière édentée arrachant au brasier
un tison enflammé et l'appliquant froidement sur le, dos du misérable
sir William, qui fit un bond et alla rouler un peu plus loin, à la
grande hilarité de ses tourmenteurs.
L'exemple de la squaw ne pouvait manquer de trouver des imitateurs, et
l'officier courait déjà risque de périr dans des souffrances affreuses;
mais un des chefs du complot les arrêta.
--Prenons garde, mes frères, dit-il; les Habits-Rouges sont maintenant
les plus forts. Si nous tuions ce chien, comme il le mérite, ses
complices nous pendraient. Il vaut mieux attendre et nous contenter
aujourd'hui de l'emplumer.
Comme une goutte d'eau sur un vase en ébullition, les paroles de ce
chef calmèrent l'effervescence des Indiens.
Ils cessèrent un instant de torturer sir William pour s'occuper aux
préparatifs de son emplumement.
Le goudron et la résine étant fondus, mêlés ensemble, on versa le
contenu de la chaudière dans la tonne vide, dont un des fonds avait été
enlevé.
Ensuite, sur le gazon de la clairière, les sauvagesses firent un lit de
duvet.
Quand cela fut terminé et que le liquide se fut un peu refroidi de
manière à être presque supportable à la main. Les Iroquois saisirent par
le corps l'Anglais épuisé et le plongèrent dans la cuve de goudron.
Il avait les membres en sang, la chaleur dévorante de ce bain lui rendit
pour un moment toute son énergie, elle la tripla; contractant les poings
par un mouvement désespéré, il brisa ses liens, arracha son bâillon, et
proféra un cri qui n'avait plus rien d'humain.
En même temps il essaya de sortir de la tonne. Mais aussitôt les
sauvages la poussèrent par derrière et il fut renversé avec elle.
La matière fluide l'inonda de toutes parts.
Empêtré dans cette glu, meurtri, brûlé, les chevilles maintenues par
une corde, le pauvre sir William était toujours à la merci de ses
persécuteurs, qui, échauffés par les excès de leur barbarie, ne
songeaient plus que ses déchirants appels pouvaient être entendus des
gens du grand connétable.
L'ayant traîné sur le lit de duvet et roulé jusqu'à ce qu'il fût tout
couvert de plumes, ils le relevèrent, coupèrent la corde qu'il avait aux
jambes, et le chassèrent devant eux, hors du bois, vers le village.
Sauf l'incident des charbons, cette pratique révoltante est généralement
en usage à quelques variantes près, parmi les paysans du l'Amérique
septentrionale qui l'ont apprise aux Indiens [41].
[Note 41: Ils l'appliquent dans le cas de séduction, adultère,
mariage entre gens d'âges très-différents, etc.]
Pendant qu'elle s'accomplissait, madame de Repentigny et sa fille
entrèrent, comme il a été dit, dans le wigwam de Nar-go-tou-ké.
A la vue de Co-lo-mo-o, la mère avait demandé par un regard rapide à
Léonie.
--Est-ce là ton sauveur!
--Oui, murmura la jeune fille en baissant douloureusement les yeux vers
le sol.
Elle avait l'âme navrée. Des pleurs silencieux s'amassaient déjà sous
ses paupières et commençaient à glisser sur ses joues.
En l'apercevant, Co-lo-mo-o tressaillit. Mais ce tressaillement fut
léger, rapide. L'éclair n'est pas plus prompt, ne laisse pas plus de
trace. Un calme impénétrable lui succéda.
La scène avait duré quelques secondes seulement.
--Daignez vous asseoir, mesdames, disait le grand connétable en
approchant un banc de bois; les sièges, ajouta-t-il gaiement, sont rares
et peu confortables ici, mais à la guerre comme à la guerre.
--Merci, monsieur, dit madame de Repentigny.
--Si, reprit le magistrat, vous désirez me parler en particulier.....
--Du tout, monsieur; nous sommes venues pour remercier ce jeune homme
qui, hier, a sauvé la vie à ma fille.....
--Ce sauvage! fit le grand connétable, en désignant du doigt Co-lo-mo-o.
--Lui-même, monsieur.
--C'est bien heureux pour lui, car son père est un rebelle de la pire
espèce. Nous avons un mandat d'amener contre lui. Il s'est caché quelque
part dans les environs, son fils le sait; il connaît sa retraite, mais
il ne veut pas le révéler. J'ai beau l'interroger, le gaillard fait la
sourde oreille. Oh! mais nous en viendrons à bout!
--Il est donc coupable? demanda madame de Repentigny.
--Coupable de dissimulation, répondit sévèrement le magistrat.
--Mais, monsieur, cacher son père, ce n'est pas un crime, après tout,
c'est plutôt une bonne action, observa Léonie en rougissant.
--Ce n'est pas ainsi que la loi l'entend, mademoiselle; pas ainsi,
répéta-t-il en se caressant le menton.
--Cependant, reprit madame de Repentigny, vous ne l'emmènerez pas en
prison?
--S'il refuse de parler, j'y serai forcé, bien malgré moi, voyant
l'intérêt que vous lui témoignez.
Et, interpellant Co-lo-mo-o d'un ton paternel:
--Allons, mon ami, lui dit-il, soyez raisonnable. Répondez à nos
questions. Que diable, nous ne lui voulons pas plus de mal qu'à vous
à votre père! C'est simplement pour un examen que nous le cherchons.
Dites-moi où il est, et on vous lâche, vous et votre mère, quoiqu'elle
ait, m'a-t-on dit, malmené mes gens.
L'Indien ne prononça aucune parole; mais à cette allusion touchant
Ni-a-pa-ah, il abaissa ses regards sur elle et un nuage couvrit son
front.
--Vous le voyez, mesdames, j'y mets toute la douceur, mais je n'en puis
rien faire, malgré ma bonne volonté. Il brave la justice, l'insensé!
Oh! mais, mon drôle, nous avons à la prison une petite collection
d'instruments qui desserraient les dents à un mort!
--Voulez-vous me permettre de lui parler? dit madame de Repentigny.
--Enchanté de vous être agréable, madame, répondit galamment le grand
connétable.
Et, après un moment île réflexion:
--Si vous désirez l'entretenir en tête-à-tête? reprit-il.
--Non, c'est inutile, je vous remercie, monsieur. Tout le monde peut
entendre ce que j'ai à dire à ce brave garçon. Il a arraché ma fille A
la mort qui la menaçait sur le _Montréalais_, et nous sommes heureuses,
elle et moi, de lui exprimer en public notre reconnaissance.
--Oh! oui, s'écria vivement Léonie, et, pour ma part, cette
reconnaissance sera éternelle.
S'animant, elle fit un pas vers Co-lo-mo-o et lui dit:
--Croyez bien, monsieur, que vous n'aurez pas obligé une ingrate. S'il
est quelque chose que nous puissions faire pour vous, dites. Mon père a
du crédit, il ne refusera pas de l'employer pour le sauveur de sa fille.
Le nuage qui assombrissait le front du Petit-Aigle se dissipa. Une lueur
brillante resplendit sur son visage, mais il resta muet.
--Voulez-vous, continua la jeune fille, que nous priions le grand
connétable de vous enlever ces liens qui blessent vos bras?
L'Indien ne sembla pas avoir entendu cette offre.
--Et votre pauvre mère, poursuivit Léonie, voulez-vous que nous lui
fassions rendre la liberté?
--Je vous remercie et pour elle et pour moi, mademoiselle répondit
Co-lo-mo-o, en très bon français, mais avec cet accent unique,
fascinateur, qu'ont la plupart des Peaux-Rouges de l'Amérique
septentrionale qui parviennent à parler notre langue.
Léonie ne s'attendait pas à la réponse; elle devint rouge comme une
cerise.
--Si vous en avez le pouvoir, ajouta le Petit-Aigle, soyez assez bonne
pour faire ôter les cordes qui meurtrissent les poignets de ma mère.
Quant à moi, je vous sais gré de votre attention, mais cela est inutile.
Fils d'un chef illustre, je serai digue de lui!
--Toujours vantards, ces sauvages! fit le grand connétable, en haussant
les épaules.
--Monsieur, lui dit madame de Repentigny, je joins mes instances à
celles de ma fille pour vous supplier.....
--Je vous entends, madame, je vous entends; mais si nous laissons à
cette squaw l'usage de ses membres, elle se jettera sur nous comme une
enragée qu'elle est.
--Je promets qu'elle se tiendra tranquille, dit froidement Co-lo-mo-o.
Et il adressa, en idiome iroquois, quelques paroles à sa mère.
--Si elle consent à être sage, je consens aussi à ce qu'elle soit mise
en liberté, dit le magistrat.
--J'en réponds, dit le Petit-Aigle.
--Et vous vous laisserez interroger?
Co-lo-mo-o retomba dans son mutisme.
--Ainsi donc, dit madame de Repentigny au grand connétable, vous serez
assez bienveillant, monsieur...
--Sur-le-champ, madame, sur-le-champ. Il n'est rien que je ne sois
disposé à faire pour l'épouse d'un de nos plus habiles fonctionnaires.
Il appela: un homme de police parut.
--John, lui dit-il, vous pouvez détacher la vieille.
Alors retentit dans le wigwam ce cri déchirant que sir William avait
lancé, en parvenant à se délivrer de son bâillon.
--Qu'est-ce que cela? dit le magistrat surpris; voilà deux fois que
j'entends crier. Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, John,
allez voir ce que ça signifie.
Tandis que l'agent de police exécutait cet ordre, madame de Repentigny
s'approcha du grand connétable et lui parla à voix basse en faveur dr
Co-lo-mo-o.
Des rires bruyant, des clameurs, le vacarme d'une population en émoi,
troublèrent tout à coup leur entretien.
Le rideau qui tenait lieu de porte au wigwam fut arraché, et une forme
humaine, hérissée de plumes des pieds à la tête, comme un monstrueux
volatile, se précipita dans la salle, poursuivie par une centaine de
sauvages vociférant comme des énergumènes!
--Des armes! qu'on me donne des armes! hurla l'étrange figure.
A la vue de cette grotesque apparition, madame de Repentigny ne put
retenir un sourire; Léonie se réfugia derrière sa mère.
Le grand connétable avait repris sa magistrale dignité.
--Passez dans cette pièce, je vous en prie, dit-il aux deux dames, en
leur montrant la porte d'un des cabinets qui servaient de chambre à
coucher.
En se retrouvant devant madame et mademoiselle de Repentigny, sir
William King, on l'a reconnu, recula en proie à la plus profonde
confusion qui ait jamais frappé un homme.
Il eût voulu être à cent pieds sous terre. La mort lui aurait semblé
préférable à cette odieuse humiliation.
Il tenta de fuir, de se sauver.
Une foule curieuse, avide, insultante, impitoyable, lui barrait le
passage.
CHAPITRE X
ÉVASION ET DUEL
En entrant dans le cabinet où, par considération pour leur sexe et pour
leur rang, le grand connétable avait invité les dames de Repentigny à se
retirer, Léonie ne put retenir un petit cri de surprise.
La propreté élégante, si je puis m'exprimer ainsi, et l'ordre
merveilleux qui régnaient dans ce cabinet le lui avaient arraché. Il
était étroit, resserré, d'une simplicité primitive, et, cependant,
les ustensiles, les outils necessaires à plusieurs métiers, y étaient
renfermés; et cependant tout y était à sa place propre, rien n'y
détonnait, chaque chose, chaque disposition semblait avoir été faite
expressément pour cette pièce, qui, de plus, servait de chambre à
coucher.
Pour large ou luxueuse, de vrai, la couche ne l'était guère: des
planches de pin, très-minces, pliantes, avec une natte de jonc
recouverte de peaux d'ours. Des montures délicates, en noyer tendre,
n'en ornaient pas moins le devant du châlit, posé sur des pieds crochus,
habilement sculptés.
Il remplissait, tout un côté de la chambre.
Dans l'embrasure de l'unique fenêtre, garnie d'un rideau tricoté
avec une sorte de laine en poil de martre, on voyait un tour et ses
accessoires. Auprès, une petite forge, son enclume, ses étaux, et, en
face du lit, un établi de menuisier.
Entre la porte et l'établi, une table à écrire, surmontée d'une
bibliothèque exiguë, mais composée avec un certain art. Les oeuvres de
Shakespeare, Byron, Thomas, Corneille, Molière, La Bruyère, les premiers
romans de Cooper et de Walter Scott s'y faisaient remarquer, parmi des
ouvrages de théologie.