--Ils s'embarquent pour traverser. Nar-go-tou-ké doit partir, dit le

chef.

Il décrocha un fusil à deux coups, suspendit une hache et des pistolets

à sa ceinture, plaça le fusil sous son bras, jeta sur ses épaules une

robe de peau de buffle, et, serrant la main de sa femme, il lui dit:

--Les yeux de Ni-a-pa-ah ont été rougis par les pleurs qu'elle a versés;

mais Nar-go-tou-ké rougira la terre par le sang de ses ennemis, et un

ruisseau de ce sang de lièvre paiera pour chacune de ses larmes. Que

Ni-a-pa-ah se réjouisse donc! qu'elle se rappelle qu'elle descend de la

Chaudière-Noire. Le cri de guerre des iroquois va retentir!

Après ces mots le sachem, se carrant majestueusement dans sa peau de

bison, comme un empereur dans un manteau de pourpre, sortit avec dignité

du wigwam, en faisant signe au nain de l'accompagner.

Une fois sur la place du village, Nar-go-tou-ké indiqua du doigt à

Jean le chemin de la Prairie, village, distant de deux lieues de

Caughnawagha, sur la même rive.

Le bancal saisit immédiatement le sens de cette indication, et il se mit

à arpenter le terrain avec une célérité qui eût fait envie à un coureur

de profession.

L'Indien alors descendit au bord du Saint-Laurent. Il sauta dans un

tronc d'arbre creusé en forme de canot et suivit pendant quelque temps

le cours de l'eau.

Le soleil, au terme de sa carrière, achevait de ronger son disque

enflammé derrière les bois de Lachine. Moutonneux, bruyant, le fleuve,

inondé de ses tièdes rayons, réfléchissait des lueurs éblouissantes, qui

scintillaient parfois, ainsi que des éclairs, quand une banquise voguait

sous leurs larmes de feu; car, après avoir été, pendant cinq mois,

emprisonné, par l'hiver, dans une barrière de glace, le Saint-Laurent

venait enfin de forcer les murs du cachot, et se trémoussait en fuyant

vers son embouchure avec l'ardeur d'un captif qui a brisé ses fers.

A un faible intervalle, on entendait le mugissement des ondes sur les

rapides[28] du Sault Saint-Louis.

[Note 28: On sait que les rapides sont des écueils à fleur d'eau.]

A chaque instant, des piverts rasaient la surface à tire d'aile,

en poussant leur note aiguë, et des bataillons de canards sauvages

sillonnaient les airs.

Bientôt Nar-go-tou-ké tourna brusquement à gauche et remonta le courant,

on traçant une ligne diagonale.

Devant lui, à trois ou quatre cents brasses, apparaissaient deux îlots.

L'un en amont, à une portée de fusil du second, et d'un accès, assez

facile; l'autre au-dessous, hérissé d'écueils, que le fleuve déchirait

de ses flots rageurs avec un fracas formidable.

Le pied du ce dernier baigne dans les rapides, et sur sa tête,

constamment battue par des vagues aussi hautes que des montagnes qui

rejaillissent en poussière liquide dans l'île, se présente comme un

front de chevaux de frise en granit, infranchissables.

C'est l'île au Diable, la justement nommée. Elle a au plus un demi-mille

de circonférence.

Inabordable par en bas et par en haut, elle n'offre aucune baie, aucune

anse, aucune crique sur ses flancs. Bien des gens croient encore qu'il

est impossible d'y pénétrer. Du reste, plus d'un batelier audacieux et

téméraire a péri on essayant d'aller la reconnaître. Je ne sais rien

d'affreux, rien de sauvage comme ce lieu inhospitalier. On dirait

qu'il n'a été jeté au milieu du Saint-Laurent que pour narguer l'esprit

ingénieux des blancs et servir de trône aux martins-pêcheurs, qu'on

voit, en toute saison, insolemment juchés à la cime des rochers et des

broussailles qui le défendent[29].

[Note 29: Durant l'hiver de 1854-53, le froid fut excessif au Canada.

Le thermomètre descendit jusqu'à 35° Réaumur. Pour la première fois, de

mémoire d'homme, une partie des rapides du Sault Saint-Louis gela, et je

fus assez heureux pour pouvoir, avec deux amis, visiter l'île au Diable,

en y passant de la rive septentrionale sur le pont de glace. Celle

petite expédition fit événement dans la pays, où bien peu de personnes

peuvent se flatter d'avoir exploré l'île en question.]

Il est notoire cependant que quelques canots montés par Indiens ont

réussi à y atterrir.

C'était, vers l'île au Diable que tendaient les efforts de

Nar-go-tou-ké.

Durant une demi-heure, il scia le courant du fleuve, et, parvenu à

la hauteur du premier îlot, il se laissa emporter au fil de l'eau, en

imprimant, avec sa pagaie, une légère oblique à l'embarcation; puis,

sans s'émouvoir des fureurs de l'élément sur lequel son canot dansait

comme une plume que ballotte la brise, sans s'inquiéter des paquets

d'eau écumante qui le couvraient à toute minute, il se contenta de

maintenir le léger esquif en équilibre, jusqu'à ce qu'il atteignit un

chicot en face de l'île au Diable, à vingt brasses de celle-ci.

Le canot dérivait avec une effrayante vitesse.

Lâchant sa pagaie, l'Iroquois s'étendit tout de son long à la proue, et,

en rasant le récif si près qu'on eût cru qu'il l'aurait heurté, ce qui

pour lui eût été la mort, il empoigna un câble qui flottait devant.

D'abord, il laissa filer le câble dans sa main demi-fermée, car s'il

eût arrêté subitement son bateau, le contrecoup l'aurait sans doute fait

chavirer. Et, après avoir ralenti, peu à peu, la course du canot, il

revint à l'autre extrémité et le fit remonter tout doucement en le

halant par la corde.

Cette corde tournait le chicot; elle était fixée par le bout à un anneau

de fer, scellé dans une anfractuosité des rochers de l'île au Diable.

Dès qu'on la tenait, il n'était plus guère difficile, avec, des

précautions et la connaissance de la localité, d'arriver au but de la

périlleuse navigation.

Continuant de haler son embarcation, et se faisant de sa pagaie une

gaffe pour l'empêcher d'être brisée par la violence des remous contre

les énormes cailloux erratiques dont la côte est Jonchée, Nar-go-tou-ké

se dirigea habilement à travers les terribles obstacles qui se

dressaient autour de lui, et, à la nuit tombante, il débarquait sain et

sauf dans l'îlot.

Ayant tiré sur la grève et caché son canot, il se faufila, en rampant

sur les pieds et sur les mains, sous des buissons si fourrés qu'ils

paraissaient impénétrables, si épineux que quiconque eût ignoré le

passage secret pris par l'Indien se fût vainement déchiré le corps pour

essayer de les franchir.

Au bout de deux minutes celui-ci déboucha dans une étroite clairière

ombragée par un cèdre à la large envergure.

Une cotte de halliers semblables à ceux que Nar-go-tou-ké venait du

traverser le cuirassait.

Et à son pied s'élevait un énorme monolithe, représentant une figure

étrange, grossièrement sculptée, assise sur une sorte de trône à

dossier.

Cette statue avait bien vingt pieds de hauteur et dix de large à sa

base. Des mousses, des lichens, des graminées l'habillaient d'une

épaisse robe de verdure.

En se redressant dans la clairière, Nar-go-tou-ké découvrit une immense

colonne de fumée et de flammes, qui ondulait du côté des rapides en haut

de la Prairie.

Puis le glas funèbre du tocsin, dont les notes vibrantes dominaient le

vacarme de la cataracte, frappa son oreille.

--Qu'est-ce que cela? mes alliés seraient-ils déjà entrés sur le sentier

de la guerre? murmura-t-il.

Et, s'élançant sur la statue, il grimpa jusqu'aux premiers rameaux du

cèdre.

De ce point, l'oeil embrassait une vaste circonférence.

Nar-go-tou-ké ne l'eut pas plus tôt atteint qu'il s'écria avec un

indicible accent de stupeur:

--Le _Montréalais_ est en feu! Jouskeka, protège mon fils!

CHAPITRE V

LE MONTRÉALAIS

Les moyens d'existence des sauvages[30] de Caughnawagha sont très-bornés:

la pêche, la chasse constituent les principaux. Et de même que les

Hurons de Lorette, les curiosités indiennes, telles que mocassins,

bourses, toques, paniers, porte-cigares, etc., fabriqués par leurs

femmes et vendus soit aux étrangers, soit à des négociants de Montréal,

les aident beaucoup à vivre.

[Note 30: Les Indiens de Caughnawagha et de Lorette sont ainsi

désignés par les Canadiens-Français.]

Le gouvernement anglais leur a accordé des terres d'une grande fertilité

autour de leur village, mais ils mourraient plutôt de faim que de les

ensemencer. Une forêt assez considérable, contiguë à ces terres, leur

fournit du bois de chauffage pour l'hiver. Si déplorable est cependant

chez les hommes la paresse, ou plutôt le mépris du travail manuel, que

la plupart périraient de froid si les squaws ne faisaient, pendant la

bonne saison, quelques provisions de combustible.

Néanmoins il existe pour eux une source de gain dont ils profitent

généralement volontiers.

Nous avons déjà parlé des rapides de Caughnawagha, appelés aussi rapides

du Sault Saint-Louis,--nom chrétien de cette, bourgade,--et parfois,

rapides de Lachine.

C'est une chaîne d'écueils, qui barre la navigation du Saint-Laurent au

bas de Caughnawagha et à deux lieues environ de Montréal.

Pour remédier à cet obstacle, on a, comme je l'ai dit, creusé un canal,

le canal Lachine, qui, partant de la pointe Saint-Charles, dans le

quartier Sainte-Anne, s'en va rejoindre le Saint-Laurent au-dessus du

village Lachine, après un parcours de neuf à dix milles.

Cependant, si les vaisseaux de toute dimension sont incapables de

remonter les rapides et doivent, à l'exception des steamboats, se faire

remorquer dans le canal pour gagner le haut Saint-Laurent, il n'est pas

sans exemple que des canots dirigés par des Indiens aient descendu, ou,

suivant l'expression usitée, sauté les rapides.

Cette circonstance a donné aux compagnies des bateaux à vapeur qui

mettent en communication Montréal et les localités supérieures l'idée

de faire sauter les rapides à leurs navires, la route étant, à la fois,

plus courte et plus agréable pour les voyageurs.

Dans ce but, ils emploient uniquement des pilotes iroquois, auxquels ils

offrent une légère rémunération.

Dans l'après-midi du jour où Nar-go-tou-ké fut obligé de fuir pour se

soustraire aux agents de la police, on avait signalé, à Caughnawagha, un

vapeur qui paraissait près des îles Dorval.

Ce vapeur était le _Montréalais_, affecté au service du bas et du haut

Canada.

Il arrivait de Toronto, et se rendait à Montréal.

Ce steamboat inaugurait la réouverture de la navigation fluviale; aussi

était-il pavoisé de banderoles aux couleurs chatoyantes.

Les Indiens tirèrent au sort pour décider qui aurait l'avantage de le

piloter à travers les rapides.

Une vingtaine de petits bâtons (tout autant qu'il y avait de

compétiteurs) réunis en faisceau dans la main fermée, et dont l'un était

moins long que les autres, servirent à cet effet.

C'est exactement notre jeu de la courte-paille.

Le sort fut favorable au fils de Nar-go-tou-ké.

Quand le _Montréalais_ arriva en face de Caughnawagha, Co-lo-mo-o se

jeta dans un canot et alla aborder le navire, qui avait renversé sa

vapeur pour attendre le pilote.

Le Petit-Aigle amarra son canot à la poupe du steamboat et grimpa

lestement sur le pont.

Après avoir salué le capitaine, il se mit au gouvernail.

Un coup de sonnette retentit, la machine du bâtiment lâcha des

sifflements stridents; ses deux hautes cheminées vomirent des torrents

de fumée qui ondoyèrent, dans l'espace, comme deux panaches immenses;

un bruit sourd, des craquements s'échappèrent de ses entrailles, et le

navire reprit sa course.

A cette époque, la navigation à vapeur était loin d'avoir reçu les

merveilleux perfectionnements qui l'embellissent aujourd'hui.

Le _Montréalais_ n'avait ni la grâce, ni la beauté, ni l'éclat de nos

steamboats actuels. Il ne ressemblait pas plus aux palais flottants,

à plusieurs étages, tout resplendissants de glaces, de dorures, qui

sillonnent maintenant les eaux du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du

Mississipi, qu'un caboteur ne ressemble à un vaisseau de haut bord.

On n'y voyait pas de magnifiques salons, couverts de riches tapis,

meublés avec un luxe féerique; pas d'élégantes cabines presque

aussi commodes que les chambres de nos maisons; et surtout pas cette

somptueuse chambre nuptiale (bride room) où les jeunes mariés américains

aiment à couler leur lune de miel, en faisant un _trip_[31] vers quelque

paysage renommé.

[Note 31: Excursion.]

En 1837, les steamboats canadiens n'étaient rien moins que confortables.

Non-seulement vous n'y trouviez point une table aussi délicatement

servie que dans les meilleurs hôtels, mais sur la plupart vous ne

pouviez même vous procurer à manger, non-seulement les dames n'y avaient

pas leur appartement particulier, mais on couchait pêle-mêle dans

l'entre-pont, sur des cadres superposés et désagréables au suprême

degré.

Heureusement que tout est relatif: le voyage en steamboat valait mieux

encore que le voyage en goélette, en patache ou en carriole; les gens

d'alors s'y estimaient fort à l'aise et vantaient très-haut les charmes

de leurs bateaux à vapeur.

Ainsi marche le monde. Nos anciens rois manquaient de la moitié

des choses qui semblent, à présent, de nécessité absolue pour les

prolétaires.

Avant un quart de siècle on se demandera peut-être comment on a pu

naviguer jamais dans ces steamboats qui nous paraissent si splendides.

De son temps, le _Montréalais_ passait pour un chef-d'oeuvre

d'architecture nautique.

Il avait cent cinquante pieds de longueur, trente de maître-bau, une

puissante machine à basse pression, et jouissait d'une réputation de fin

coureur justement méritée.

Mais ce qui le faisait préférer à ses rivaux, c'est que, pour la

première fois au Canada, on avait élevé sur son pont deux constructions

légères en bois blanc, dans lesquelles les passagers pouvaient se

réfugier lorsqu'il pleuvait et qu'ils ne voulaient pas s'exposer aux

nauséabondes odeurs de l'entrepont.

Ces constructions d'étendaient à bâbord et à tribord, contre les aubes

du vapeur; elles étaient séparées par un intervalle affecté à la cage

de la machine, la logette du pilote, et deux passages pour circuler de

l'avant à l'arrière du vaisseau.

Elles formaient deux salles.

Sur la porte de l'une on lisait:

_Ladies and gentlemen cabin_ (cabine des dames et des messieurs).

Et au-dessous:

_No smoking allowed_ (défense de fumer).

La porte de l'autre portait cette inscription:

Crew's cabin (cabine de l'équipage).

La première salle, bien éclairée et garnie de bancs de bois,

était chauffée par un petit poêle en fonte. Le public s'y tenait

habituellement plutôt que dans l'entrepont, où l'on mangeait et

couchait, mais qui ne recevait de jour que par des lampes fumeuses.

Nous n'avons pus besoin de dire que, quand il faisait beau, on se

promenait sur le tillac, ou bien on demeurait assis sur les banquettes

disposées autour de son plat-bord.

La réouverture de la navigation signale, au Canada, la reprise des

affaires: alors chacun est d'autant plus avare de son temps que,

durant l'hiver, les communications sont difficiles et la bonne saison

très-courte, aussi, comme les navires qui font alors les premières

traversées sur le Saint-Laurent, le _Montréalais_ était-il encombré de

monde.

On y voyait pêle-mêle des Anglais, des Canadiens, des Écossais, des

Irlandais, des Indiens, des Yankees; des marchands, des trappeurs,

des bateliers, des bûcherons, des pêcheurs; des femmes de toutes les

conditions, des toilettes distinguées et des vêtements en haillons, des

physionomies avenantes et des figures hideuses; mais par-dessus tout

tranchait l'uniforme rouge anglais..

C'était un bataillon de la ligne que le gouverneur du Haut-Canada, sir

Francis Head, expédiait de Toronto à Montréal, pour prêter main-forte à

la troupe qui y était déjà casernée, car ou appréhendait un soulèvement

prochain.

Attroupés sur le pont, les passagers devisaient des événements

politiques.

Quoique au premier aspect les races parussent confondues, un observateur

n'aurait pas manqué de remarquer que les Anglais et les Écossais se

rassemblaient d'un côté, les Canadiens-Français, les Irlandais et les

Yankees de l'autre.

Ceux-ci s'étaient rangés à l'avant du vapeur» et ceux-là à l'arrière.

Les femmes avaient suivi l'exemple des hommes; les Anglo-Saxonnes à la

proue, le reste à la poupe.

Plus encore que les différences de nationalités, les différences

d'opinions créaient cette division.

Parmi les passagers ainsi placés à l'avant; on ne pouvait s'empêcher

distinguer trois personnes qui caquetaient et riaient gaiement sans se

préoccuper de la sombre gravité de ceux qui les environnaient. L'une

était un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, les autres deux jeunes

femmes fort jolies, fort attrayantes, quoique leur genre de beauté fût

en parfaite opposition, car l'aînée avait le teint blanc comme un lis,

les cheveux noirs, lisses en bandeaux contre les tempes, l'air doucement

mélancolique, et la moins âgée montrait un visage rose comme la pulpe

d'une pèche, toujours souriant, que couronnait une abondante chevelure

blond-cendré, dont les grappes voltigeaient, par boucles soyeuses,

autour de son cou.

Toutes deux étaient coiffées d'un casque ou toque de pelleterie, et

douillettement emmitouflées dans de chauds manteaux de drap garnis de

vison.

Leur compagnon avait aussi la tête couverte d'un casque de fourrure, et

sur les épaules un pardessus en peau de castor; car, bien que le soleil

brillât de tout son éclat, la brise était fraîche et piquante sur le

Saint-Laurent.

--Mon Dieu, que voilà un sauvage qui a bonne mine! fit avec la vivacité

d'un enfant la plus jeune des dames en voyant Co-lo-mo-o monter sur le

vapeur.

--Voulez-vous bien ne pas parler si haut, petite imprudente!

--Et pourquoi, monsieur, je vous prie?

--Si votre cavalier[32] vous entendait! répliqua le jeune homme, en la

menaçant du doigt.

[Note 32: Chez les Canadiens-Français ce terme s'emploie

ordinairement pour _futur, fiancé, amoureux_.]

--Sir William? Ok! il est bien trop occupé à déblatérer contre les

Canadiens; et puis, au surplus, je me soucie de lui comme d'une vieille

papillote, ajouta-t-elle eu riant.

--Oh! Léonie, commença l'autre dame...

Mais elle s'interrompit brusquement.

--Dites donc, ma cousine, est-ce que les Indiens que vous commandiez

ressemblaient à celui-là? Alors vous avez eu bien tort d'épouser un

vilain garçon comme M. Xavier!

--Est-elle insolente, un peu! dit le jeune homme en la gratifiant d'une

petite claque sur la joue.

--Dame, mon cousin, l'insolence est le privilège des jolies femmes, vous

me l'avez trop souvent répété pour que je l'oublie jamais.

--Attrapez, mon mari! reprit la seconde.

--Quoi! tu t'en mêles, Léonie?

--Dans tout ça, ma cousine, vous n'avez pas répondu à ma question, dit

Léonie.

--Vous êtes une méchante espiègle.

--Ce n'est pas toujours une réponse. Je vous demandais si vos sauvages

de la Colombie étaient aussi beaux que notre pilote.

--Mais, petite ignorante, ils ont la tête aplatie comme une poire tapée,

intervint Xavier.

--Et ma cousine, qui était leur reine, ne l'avait pas la tête aplatie?

reprit Louise avec une ténacité plaisante.

--J'espère, dit le jeune homme.

--Et, s'écria-t-elle vivement, si elle avait eu la tête aplatie comme

une poire tapée, est-ce que vous l'auriez épousée, malgré ce grandissime

amour qui vous a entraîné dans les pays d'en haut[33] pour aller la

chercher?

[Note 33: Les territoires habités par les Indiens du nord-ouest

américain sont ainsi nommés au Canada.]

Ces paroles furent prononcées avec une expression si comique par la

folle créature, que Xavier Cherrier[34], tel était le nom du jeune homme,

s'abandonna à un bruyant accès d'hilarité.

[Note 34: Voir les _Nez-Percés_.]

--Ça n'empêche, poursuivit Léonie, en jetant un coup d'oeil sur le

Petit-Aigle, qu'on voyait attelé à la roue du gouvernail, dans sa

guérite, au-dessus de la machine; ça n'empêche, c'est une drôle

d'aventure que la vôtre, je voudrais bien en avoir une comme ça, moi:

être souveraine d'une tribu sauvage jusqu'à vingt ans, puis, tout à

coup, rencontrer un parent, comme mon cousin Cherrier, qui vient de la

Louisiane, dans le désert, exprès pour moi, m'enlève à mes sujets et me

marie[35]. Vraiment, Louise, vous avez eu trop de bonheur! J'envie votre

sort!

[Note 35: Cette locution, comme une foule d'autres employées en

Normandie est très-usitée au Canada, même dans la haute classe de la

société.]

Celle à qui s'adressait cette réflexion traîna vers son mari un long

regard d'amour.

--Ce serait, juste, si vous aviez dit que le trop heureux, c'est moi,

dit-il.

--Égoïste! murmura joyeusement Louise.

--Mais, s'écria Xavier, de quoi vous plaignez-vous, ma belle cousine!

vous avez parmi vos galants un gentilhomme accompli...

--Sir William! riposte-t-elle avec une moue dédaigneuse.

--Il est très-riche, titré...

--C'est la moindre de mes préoccupations.

--Il vous adore...

--Et je le déteste.

--Hypocrite, va! dit Xavier en la poussant légèrement du genou.

--Vous croyez!

--J'en suis sûr.

--Eh bien, voulez-vous savoir la vérité?

--Nous vous défions de la dire.

--Oui-dà? repartit-elle d'un ton piqué.

--Parlez, ma chère Louise, car moi je suis convaincus que vous serez

franche, dit madame Cherrier.

--Alors, répliqua la jeune fille, de sa voix railleuse, je vous déclare

que j'aimerais mieux ce beau sauvage que le noble sir William King.

Une nouvelle explosion de rire accueillit cette plaisante déclaration.

--Ma foi, oui, ajouta Léonie, cette fois d'un accent sérieux; sir

William me déplaît. Et s'il ne tient qu'à moi, jamais je ne l'épouserai.

Quoiqu'il soit venu exprès de Montréal pour me chercher chez ma tante où

j'étais, Dieu merci, parfaitement, je vous jure que si vous ne m'eussiez

pas accompagnée, je ne serais pas descendue avec lui, malgré les ordres

de mon père. D'abord il a toujours à la bouche quelques mauvais

propos contre les Canadiens, puis, enfin, il s'est permis une fois des

libertés... Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cela?

Cette exclamation avait été arrachée à la jeune fille par un violent

mouvement de tangage.

--Rien, poltronne; nous sautons les rapides; faites des voeux pour

que votre Adonis Peau-Rouge ait le coup d'oeil juste et la main terme,

répondit Cherrier.

Le _Montréalais_ venait effectivement de s'engager dans un étroit

chenal, lequel, serpentant entre les écueils du Sault Saint-Louis,

permet aux vapeurs de franchir la dangereuse passe.

De toutes parts l'onde bouillonnait autour du navire et le fouettait de

ses gerbes liquides, qui s'égrenaient en des milliards de gouttelettes

scintillant aux rayons du soleil à son déclin, comme de la poussière de

rubis, avant de retomber, en fine pluie, sur le pont. Tous les

passagers avaient suspendu leurs conversations, et, malgré ces rosées

consécutives, se tenaient immobiles pour contempler le spectacle qu'ils

avaient sous les yeux.

Devant eux, à perte de vue, le fleuve semblait rouler des mamelons de

neige, qui s'agitaient incessamment avec la fluidité du vif-argent.

Mais, s'abaissant sur le côté, les regards reconnaissaient bien vite

que cette neige mobile n'était que l'écume des eaux, hachées par

une multitude infinie de rochers de formes et de couleurs variées,

disséminés, comme des gradins, sur toute la largeur du Saint-Laurent.

Si cette scène n'a pas le caractère imposant des grandes cataractes,

elle est émouvante; elle produit une certaine sensation d'effroi, la

première fois qu'on la parcourt emporté sur un bateau à vapeur.

Le _Montréalais_ plongeait entre les récifs, ainsi que plonge, entre

des vagues géantes, le navire battu par la tempête; sa proue se trouvait

toujours à plusieurs pieds au-dessous de la poupe, ce qui obligeait les

passagers à s'appuyer à la lisse pour conserver leur équilibre. Et, à

tout moment, ou pouvait craindre qu'il ne se déchirât sur la herse de

roc qu'un caprice de la nature a fixée à cet endroit.

Un éblouissement du pilote, un engourdissement passager de son bras, une

seconde d'inattention de son esprit, et c'en était fait du vaisseau, de

ceux qui le montaient.

Nul n'eût pu échapper à sa destruction. Tous auraient été mis en pièces,

lacérés de mille manières avant d'être engloutis par l'abîme inexorable.

Une agonie lente, affreuse, sans remède, eût été le seul et triste

avantage laissé aux plus vigoureux nageurs.

Mais Co-lo-mo-o connaissait son métier.

Les derniers Iroquois · 第 3 / 14 段