Le _Montréalais_, dirigé par une main expérimentée, opéra gaillardement

la descente: au bout de deux minutes, il se redressait calme et fier

dans la baie de la Prairie.

Déjà chacun des passagers souriait de son émoi, ou renouait les

entretiens interrompus, et le sifflet éclatant de la machine proclamait

le triomphe du vapeur, quand un cri sinistre porta le trouble dans tous

les coeurs.

--Le feu! le feu est au navire!

Ce cri, en mer le plus épouvantable de ceux qui peuvent frapper

l'oreille humaine, gagna, de proche en proche, toutes les parties du

bâtiment, depuis les cabines supérieures jusqu'à la cale, et bientôt une

masse compacte de deux cents individus se foula sur In pont. Je renonce

à peindre la stupeur, les exclamations vibrantes, le désordre! Vainement

le capitaine essaya-t-il de donner des ordres, sa voix ne fut pas

entendue, ses gestes ne furent point écoutés.

Cependant on ignorait encore si la terrible nouvelle était vraie ou

fausse, lorsqu'une flèche de feu jaillit soudainement, au-dessous de

la cage du pilote, par l'écoutille qui conduisait à la chambre du

machiniste.

Co-lo-mo-o ne sourcilla point. Sans déserter son poste, malgré la flamme

qui grimpait à ses pieds et malgré les clameurs, le bruit inqualifiable,

il tourna le cap vers le rivage de la Prairie qu'on distinguait à

travers le crépuscule, à un mille de distance au plus.

Par malheur le vaisseau cessa subitement d'avancer, les chauffeurs ayant

abandonné leurs fourneaux.

Les passagers et les matelots se ruèrent avec fureur sur les

embarcations pendues aux porte-manteaux. Dans leur frénésie, ils

renversaient et foulaient sans pitié les femmes, les enfants. Plusieurs

râlaient étouffés par la cohue.

Une chaloupe détachée tomba à l'eau et sombra; une autre fut enfoncée

par le poids des personnes qui l'envahirent dès qu'elle eut été mise à

flot; la troisième parvint à s'éloigner de quelques mètres du foyer

de l'embrasement qui, en moins de rien, avait pris les plus vastes

proportions; mais le fleuve était jonché de naufragés, se soutenant, se

submergeant, se suicidant les uns les autres:--aux premières lueurs de

la conflagration, ils s'étaient précipités dans le Saint-Laurent.

Ces malheureux, hommes et femmes, s'accrochèrent désespérément à la

troisième chaloupe et la firent chavirer.

Alors, illuminé par les torches fulgurantes de l'incendie, commença un

de ces drames palpitants que le pinceau et la plume sont impuissants à

reproduire. On vit accomplir des traits de courage héroïque, exécuter

des actes d'un égoïsme hideusement sauvage.

Qu'il nous soit permis de tirer le voile sur ce sombre tableau, dont

le souvenir ne restera que trop longtemps gravé dans la mémoire des

Canadiens; car la catastrophe coûta la vie à plus de cent cinquante

personnes qui périrent, le plus grand nombre par l'eau, les autres par

le feu, en un temps serein, à quelques centaines de brasses de la rive,

et sous les yeux d'une population intrépide, ingénieuse, bienveillante,

que le tocsin avait amenée de tous côtes et qui organisa aussitôt des

moyens de sauvetage.

Une poussée de la multitude avait violemment séparé. Léonie de ses amis.

Pressée contre le plat-bord, elle crut, un moment, qu'elle allait

perdre connaissance. Puis elle se sentit soulevée et lancée, par un bras

robuste dans l'espace.

La jeune fille tomba à l'eau, ses vêtements la soutinrent à la surface.

Mais ce mince secours ne lui pouvait être d'une grande utilité; car déjà

dix mains avides s'allongeaient autour de son corps pour s'y cramponner,

pour l'enfoncer dans le gouffre avec elles, en voulant se sauver,

lorsqu'un nageur vigoureux la saisit à la taille et l'entraîna loin de

ce théâtre d'horreurs.

CHAPITRE VI

LÉONIE DE REPENTIGNY.

Le lendemain de cette tragédie, Léonie s'éveilla dans sa jolie

chambrette, chez son père, M. de Repentigny, riche propriétaire

canadien-français, qui occupait une charge considérable dans le

gouvernement colonial.

Nous avons peu de choses à ajouter pour compléter le portrait physique

de la jeune fille. Elle rendait exactement le type canadien. Sa figure

était pleine, très-fraîche, d'une carnation qui annonçait l'exubérance

de la santé. Elle avait les yeux bruns, fort clairs, pétillants de

malice. Son nez, petit, d'une coupe aimable, gentiment retroussé, se

serait bien gardé de démentir l'expression du regard Une fossette au

menton ne lui messeyait pas du tout; et ses lèvres, aussi purpurines que

des pommes d'amour, appelaient les baisers.

Taille médiocre, du reste, épaules larges, arrondies, riches en

promesses; une prédisposition marquée l'embonpoint; les mains petites,

grosses un peu, rougeaudes, nous l'avouons; les doigts courts, encore

noués, le pied à l'avenant.

Ce qui n'empêchait pas mademoiselle Léonie de Repentigny d'être citée

parmi les belles de Montréal et de Québec, et ce qui ne l'empêchait

pas non plus de laisser pressentir, sous sa piquante physionomie de

pensionnaire, une future femme extrêmement gracieuse.

Depuis un hiver elle avait quitté le couvent du Sacré-Coeur, où elle

avait été élevée.

Parlerai-je de son moral? C'est chose difficile, pour ne pas dire

impossible. En général, le coeur des jeunes filles est un livre fermé

aux curieux. Il en est qui le nomment grimoire.

Mais ce vocable est si impertinent que je m'en voudrais de l'employer.

Léonie avait reçu l'instruction commune. Elle savait parfaitement son

Histoire sainte, rien ou presque rien de l'histoire du reste du monde;

on l'avait teintée de géographie; elle se tirait aisément des quatre

premières règles de l'arithmétique, dessinait au besoin des paysages

dont les lignes n'étaient pas démesurément cagneuses, taquinait un piano

sans excès de cruauté et arrachait de son gosier des notes ni plus ni

moins fausses que la plupart des petites personnes de son âge et de son

rang.

J'oubliais un point essentiel: Léonie de Repentigny dansait à ravir. Pas

n'est besoin donc de dire que, de tous les plaisirs, le bal était celui

qu'elle préférait.

«Bon coeur, mauvaise tête,» ainsi la qualifiaient dans leurs Bulletins

les dames religieuses qui avaient fait son éducation.

Comme on a vu qu'elle était spirituelle, ce mot de ses institutrices

nous dispense très à propos de nous appesantir davantage sur le

caractère de notre héroïne.

Quoique élégant, son appartement n'offrait pas toutes ces futilités

coquettes qu'une Française eût aimé à y trouver. Comme le sont, en

général, les chambres à coucher américaines, y compris celles des dames

dont la vie mondaine se passe au salon, et dont la chambre à coucher

est un sanctuaire inviolable, même pour les domestiques mâles, la

pièce occupée par Léonie de Repentigny était simplement meublée: on

y remarquait un lit tendu en soie bleu-clair, comme les rideaux des

fenêtres, une petite table à ouvrage, un rocking chair (sorte de

berceuse), et quelques chaises en damas bleu de la même nuance que le

lit et les rideaux.

Le plus grand luxe, c'était le tapis qui recouvrait le parquet.

Ce tapis, à ramages blancs et bleus, provenait de nos meilleures

manufactures françaises.

Les murs de la chambre, nus, semblaient plaqués d'albâtre, tant leur

blancheur mate était immaculée!

Une petite salle de bain et un cabinet de toilette étaient contigus à

cette chambre.

En s'éveillant, Léonie se sentit énervée. Il était huit heures du matin;

suivant l'habitude des maisons américaines, on sonnait le premier coup

du déjeuner.

--Bon, se dit la jeune fille en entr'ouvrant les rideaux, et en étirant

ses membres, afin de leur rendre leur élasticité; bon, j'ai encore une

demi-heure pour me reposer, plus une autre grande demie pour m'habiller!

C'est bien plus qu'il ne m'en faut. Au couvent, nous n'avions que dix

minutes, et encore il fallait se lever à des heures,--elle se prit à

bâiller nonchalamment et découvrit deux rangées de dents superbes,--à

des heures qu'on n'y voyait goutte. Ah! quel bonheur d'en être sortie!

ai ce n'était cet ennuyeux sir William qui me fatigue du matin au soir

avec ses protestations, je n'échangerais pas mon sort pour celui d'une

reine. Mais comme je suis courbaturée! Cet accident d'hier, grand Dieu,

je n'ose y songer..... sans le brave pilote, j'étais perdue! Ce n'est

pas sir William qui m'aurait sauvée! Il pensait bien plutôt à sa chère

personne qu'à moi! Oh! je me souviendrai de sa conduite! Aujourd'hui

j'irai à Notre-Dame-de-Bon-Secours et je brûlerai un cierge à la sainte

Vierge pour la remercier de sa protection. Je suis bien sure que c'est

elle qui a inspiré au sauvage l'idée de m'assister.....

Léonie s'arrêta un instant, fit une courte prière mentale; puis elle

continua:

--Comme la destinée est donc singulière! je rêvais justement d'aventures

au moment où la catastrophe est arrivée. Je songeais même à l'Indien.

Quel air noble il a! quelle fierté dans ses traits!...

Surprise par cette réflexion, elle devint rouge comme une grenade et

jeta autour d'elle un petit coup d'oeil inquiet, craignant qu'il n'y eût

dans la chambre quelqu'un qui l'observât.

--Enfin, reprit-elle comme pour chasser une pensée dont la convenance

lui paraissait douteuse, heureusement que mon cousin et ma cousine

Cherrier s'en sont tirés sains et saufs. Je me serais toujours reproché

le mal qui aurait pu leur advenir, car c'est pour m'être agréables

qu'ils sont descendus de Toronto à Montréal. Louise voulait que Xavier

demeurât dans le Haut-Canada, jusqu'à ce qu'ils retournassent à la

Nouvelle-Orléans. Elle a peur des troubles qui éclatent chaque jour à

Montréal. Elle n'est pourtant pas poltronne, ma cousine; mais elle aime

tant son mari! Ah! ça doit être bien doux d'aimer quelqu'un! Est-ce que

le mariage donne l'amour? Je m'imagine pourtant que je ne pourrai

jamais aimer sir William; il n'est pas méchant, mais si fat, si

insupportable... Oh! mais, je n'ai pas encore dit oui..... Nous

verrons...

Et Léonie appuya son assertion d'un geste volontaire qui annonçait

qu'elle avait «la tête près du bonnet,» comme disaient les domestiques

de la maison.

La cloche retentit de nouveau.

--Voici le deuxième coup déjà! Une, deux, nous y sommes, dit-elle tout

haut, en glissant en bas de son lit.

Elle s'enveloppa frileusement dans un peignoir, fit ses ablutions,

releva en un tour de main ses beaux cheveux derrière son son chignon et

acheva sa toilette.

Comme elle s'apprêtait à sortir de la chambre, sa mère entra, en

amortissant le bruit de ses pas.

--Comment! debout! s'écria-t-elle.

--Oui, ma bonne maman, répondit Léonie en se précipitant dans les bras

de madame de Repentigny, qui la pressa avec force sur son sein.

--Ma chère, chère enfant! disait la tendre mère, les yeux tout humides

de larmes. Oh! comme nous devons bénir Dieu de ce qu'il nous a conservé

tes jours!

--J'ai promis un cierge à Notre-Dame-de-Bon-Secours, murmura la

jeune fille en répondant passionnément aux caresses qui lui étaient

prodiguées.

--Et tu as sagement fait, ma Léonie bien-aimée! Mais es-tu remise, ne

sens-tu aucun mal, aucune douleur?

--Non, petite maman, non; un peu de fatigue, voilà tout.

--Dès hier soir j'ai envoyé un exprès à ton père pour lui dire que tu

avais échappé au sinistre avec sir William et nos cousins...

--Il est donc parti pour Québec, mon père?

--Oui, les affaires du gouvernement l'ont appelé et il s'est embarqué

hier à quatre heures, presque au moment.... Oh! que je t'embrasse!...

Encore! encore!

Et madame de Repentigny couvrait sa fille de baisers.

--Mais tu vas me manger, petite maman, disait celle-ci, en souriant à

travers les douces larmes qui coulaient sur ses joues.

--Ah! j'ai eu une si grande frayeur! puis tellement craint de te perdre,

ma pauvre enfant. Mais, écoute, mets ton chapeau, nous irons tout de

suite à Notre-Dame-de-Bon-Secours offrir nos voeux à la sainte Vierge.

--Oh! je le veux bien, maman.

--Je vais faire atteler. Dépêche-toi.

--Dans une minute, je serai prête.

Bientôt la mère et la fille sortirent dans un élégant carrosse à deux

chevaux de la maison qu'elles habitaient, rue Sherbrooke, au pied même

du mont Royal.

Madame Éléonore de Repentigny, née de Beaujeu, appartenait, et par ses

ancêtres et par son alliance aux de Repentigny, à la plus haute noblesse

franco-canadienne.

C'était une femme de trente-huit ans, simple, douce et bonne jusqu'à la

faiblesse. Son mariage n'était pas heureux: M de Repentigny unissait à

une ambition démesurée qui l'avait vendu à l'administration anglaise,

une sécheresse naturelle qui en faisait un despote pour les siens. Il

eût voulu un héritier mâle de son nom, dont il était très-vain, et ne

pardonnait pas à sa femme de ne lui avoir donné qu'une fille. Ce trait

prouve qu'à la dureté du coeur il joignait une étroitesse remarquable

de l'esprit. Ces deux vices de conformation morale s'accompagnent assez

communément: une personne affectée de l'un est presque toujours atteinte

de l'autre.

Au yeux de son père Léonie partageait la faute de sa mère. Il les

traitait toutes deux avec une rigueur odieuse. Cependant, la jeune fille

avait, jusqu'à un certain point, hérité de son opiniâtreté. Elle lui

résistait à l'occasion et prenait courageusement parti pour madame

de Repentigny. Aussi était-il pressé de la marier. A peine sortie

du couvent, il avait provoqué les assiduités d'un jeune Anglais

près d'elle. Cet Anglais, sir William King, officier dans l'armée

britannique, mais cadet de famille, ne demandait pas mieux que d'épouser

mademoiselle de Repentigny, à laquelle on assurait une dot de vingt-cinq

mille livres sterling et qui pourrait prétendre à une somme double au

moins, après la mort de ses parents.

Jusqu'alors Léonie ne se montrait pas trop opposée à cette union,

quoiqu'elle reçût parfois fort mal son futur époux. Elle considérait,

le mariage comme une sorte de délivrance, qui lui permettait même de

protéger sa mère contre les emportements de M. de Repentigny, car elle

se promettait bien de ne la quitter jamais.

Sous un extérieur enjoué, Léonie cachait un grand fonds de fermeté.

Mais, ainsi que son père, elle avait des passions très-fougueuses,

qu'elle ignorait, encore elle-même. Seulement, au lieu d'être des

passions d'esprit comme les siennes, c'était des passions, de coeur.

Jusqu'alors sa tendresse pour sa et une vive affection pour quelques

personnes de leurs entours avaient suffi aux aspirations de son âme.

S'assurer l'empire sur le mari qu'on lui destinait, afin de n'avoir pas

à souffrir comme madame de Repentigny, était l'unique souci de Léonie.

La mère et la fille n'avaient de contentement que quand elles étaient

ensemble. On peut donc juger des angoisses de la première en apprenant

la veille, vers huit heures du soir, que le vapeur qui lui ramenait sa

fille de Toronto brûlait, à deux lieues de Montréal; on peut juger des

expansions de sa félicité en la retrouvant sauve et bien portante auprès

d'elle.

Sans être aussi démonstrative, la joie de Léonie égalait celle de madame

de Repentigny.

Pelotonnées dans leur voiture, chacune un bras passé autour de la

taille de l'autre, se couvant du regard, se baisant à chaque propos,

elles ressemblaient plutôt à deux soeurs étroitement liées, qu'à

une mère à son automne et une fille à son printemps, car madame de

Repentigny était belle encore, surtout quand le bonheur souriait sur son

visage, et ne paraissait pas âgée de plus de vingt-six à vingt-huit ans.

Après avoir longé la rue Sherbrooke, leur voiture tourna dans la rue

Saint-Denis, qu'elle descendit rapidement, côtoya le Champ-de-Mars,

situé derrière le Palais de Justice, et vint s'arrêter au coin des rues

Saint-Paul, de Bon-Secours, où s'élève l'église de ce nom, tout près

du marché et de l'hôtel de ville, monument qui ne manquerait pas d'une

grandeur imposante si, par une inconcevable incurie, trop commune au

Canada, il n'était resté inachevé.

L'église de Notre-Dame-de-Bon-Secours est en grande vénération parmi les

Canadiens. Petite, étroite, mais richement décorée, elle ouvre sur la

rue Saint-Paul et son chevet regarde le Saint-Laurent, vis à vis de

l'île Sainte-Hélène[36].

[Note 36: Le clergé catholique a joué un rôle prépondérant dans la

colonisation canadienne; aussi n'est-il pas étonnant qu'on trouve une

si abondante quantité de noms de saints et de saintes pour designer les

localités.]

Les bateliers catholiques n'oublient jamais de se signer en passant

devant cette chapelle, et les marins y vont prier avant de partir pour

un voyage.

Leurs dévotions terminées, les deux dames retournèrent chez elles.

En rentrant, elles trouvèrent sir William qui était venu prendre des

nouvelles de Léonie.

C'était un grand jeune homme, d'un blond fadasse, dont toute la

distinction se résumait en une prodigieuse satisfaction de lui-même et

une arrogance incroyable.

Quoiqu'il courtisât la fortune de mademoiselle de Repentigny, il

affichait un profond mépris pour les Canadiens. Ce n'était cependant

pas un contre-sens dans un certain monde de Montréal et Québec, où bon

nombre de vieilles familles nobles françaises, ralliées à la couronne

britannique, s'efforcent à oublier leur origine et se flattent d'ignorer

jusqu'à notre langue pour complaire à leurs maîtres.

--Ah! mesdames! vous me voyez bienheureux, très-heureux de vous trouver

en aussi merveilleuse santé; je craignais que notre chère Léonie ne fut

indisposée des suites de notre petite aventure. Ç'a été excentrique,

très-excentrique! dit-il en abordant madame et mademoiselle de

Repentigny.

--Dites affreux, épouvantable, sir William, fit la première en

frissonnant.

--Oh! sir William ne s'émeut pas aussi facilement! dit Léonie d'un ton

épigrammatique.

--C'est vrai, très-vrai, my dear, dit-il avec le grasseyement

particulier aux dandies londonnais.

--Vous avez couru de grands dangers, sans doute! dit la jeune fille de

sa voix moqueuse.

--Une bagatelle! une très-petite bagatelle!

--Pourtant vous ne pensiez guère à moi!

--Au contraire, my dear, au contraire! J'y pensais sérieusement,

très-sérieusement.

--Vous l'avez prouvé! dit ironiquement Léonie.

--Oh! oui; et je courais à vous, vite, très-vite, my dear, quand.....

--Ne parlons plus de cela, je vous en prie, sir William, interrompit

madame de Repentigny; ce sujet m'est trop pénible--Vous déjeunerez avec

nous?

Le jeune homme s'inclina en signe d'assentiment. On entra dans la salle

à manger où le déjeuner était dressé.

Séparée du parloir par deux portes à coulisse, cette pièce avait pour

meuble principal une table oblongue en mahogany, sorte d'acajou foncé,

et un dressoir de même bois, chargé d'argenterie massive. Une toile

cirée, à carreaux noirs et gris, s'étendait sur le plancher.

Le repas fut servi suivant la façon anglaise: il se composait d'oeufs à

la coque, jambon fumé, côtelettes d'agneau, poisson frit, beurre frais,

petits pains chauds sans levain, appelés cakes, thé et café.

Tout en mangeant, Léonie s'amusait à cingler l'humeur apparemment

très-paisible de son prétendu.

Comme le déjeuner tirait à sa fin, madame de Repentigny dit tout à coup,

en levant les yeux vers la fenêtre, à travers laquelle s'ébattaient les

tièdes rayons d'un soleil printanier:

--Mes enfants, nous avons un devoir à remplir; il faudra s'en acquitter

aujourd'hui. Nous irons faire une visite à ce brave sauvage qui a sauvé

la vie à ma fille.

--Oh! bien volontiers, maman! s'écria Léonie; le temps est magnifique,

ce sera une promenade charmante, n'est-ce pas, sir William?

--Charmante, très-charmante, my dear, répéta celui-ci d'un air distrait.

--Comme il nous dit cela! fit Léonie qui avait remarqué que le visage du

jeune homme s'était rembruni aux premiers mots de la proposition.

--J'espère que vous nous accompagnerez, monsieur! dit madame de

Repentigny.

--Ce serait avec plaisir, un très-grand plaisir, je vous assure.....

--Mais vous êtes de service, je gage! riposta Léonie; eh bien, que vous

soyez de service ou non, vous serez notre cavalier, je le veux!

--Elle est originale, très-originale! dit sir William en ébauchant un

sourire contraint.

--Pourtant, sois raisonnable, ma fille, essaya madame de Repentigny; si

les occupation» de sir William...

--Ses occupations, repartit-elle vivement en haussant les épaules, je

voudrais bien voir qu'il eût autre occupation que celle de me plaire!

--Spirituel, très-spirituel, dit l'officier saluant agréablement de la

tête.

--Alors, reprit la mère de Léonie, nous allons nous habiller et partir.

--Mais, objecta sir William......

La jeune fille lui coupa aussitôt la parole.

--Je vous interdis toute observation, ou sinon!

Elle tendit son doigt vers lui d'un air menaçant, tout en quittant la

salle à manger pour remonter à sa chambre.

CHAPITRE VII

CO-LO-MO-O LE PETIT-AIGLE.

Quand la noblesse du maintien de Co-lo-mo-o attira l'attention de Léonie

de Repentigny sur le _Montréalais_, celui-ci la connaissait déjà, sans

qu'elle le sût. Il l'avait remarquée à Lachine, où elle était venue

se promener avec son parent Xavier Cherrier, et à Montréal, un jour de

grande fête religieuse.

Mais quels que fussent les sentiments de l'Iroquois à l'égard de la

jeune fille, il les tenait cachés au fond de son coeur avec la discrète

fierté particulière aux Indiens.

Les regards furtifs que lui adressa plus d'une fois Léonie à bord

du vapeur, n'échappèrent point à sa pénétration. Loin de lui être

agréables, cependant, ils l'irritèrent. Co-lo-mo-o crut y démêler du

dédain, et son orgueil fut d'autant plus profondément froissé qu'il

attribua à des plaisanteries dont il était l'objet la souriante gaieté

de Léonie et de ses compagnons.

Si, au moment de l'incendie, la machine du navire n'eût cessé de

fonctionner, il n'aurait, certes, pas quitté sa logette pour aller lui

porter secours. Mais ses services devenant inutiles, il abandonna le

gouvernail et songea à son salut personnel.

En fendant la presse, afin de sauter à l'eau et de gagner la rive à la

nage, le hasard, plutôt qu'une intention de son esprit, le poussa vers

Léonie, à qui la douleur arrachait des plaintes déchirantes.

Le Petit-Aigle fut ému par l'accent de ces plaintes. Il oublia son

ressentiment: il saisit la jeune fille par la taille, il la lança dans

le fleuve, s'y précipita derrière elle et la traîna jusqu'à la grève où

les soins qu'exigeait son état lui furent prodigués.

Co-lo-mo-o, alors, jeta un coup d'oeil étrange sur le navire qui

achevait de se consumer, au milieu des gémissements, des clameurs des

naufragés.

Il fit un mouvement comme pour se remettre à l'eau et revenir leur

prêter son aide. Mais ce mouvement fut à l'instant réprimé.

--Non, murmura-t-il, Co-lo-mo-o ne serait pas le digne fils des Iroquois

s'il assistait les ennemis de sa race!

Puis, il s'élança, en courant, sur un sentier qui côtoie le

Saint-Laurent dans la direction de Caughnawagha.

A mi-chemin de ce village, près d'un hameau canadien bâti au pied même

des rapides, le Petit-Aigle rencontra Jean-Baptiste.

Par des signes, le nain lui annonça que la police montréalaise était

arrivée à Caughnawagha pour y arrêter son père, que celui-ci s'était

réfugié dans l'île au Diable, que Co-lo-mo-o s'exposerait certainement à

être appréhendé s'il se montrait avant le départ du grand connétable.

Aucune trace d'émotion ne se peignit sur le visage du jeune Indien.

Il témoigna à Jean-Baptiste qu'il voulait être seul, et le bancal,

sans manifester la moindre contrariété, poursuivit son chemin vers la

Prairie.

La nuit était tombée, nuit fort triste à cet endroit, quoique claire,

sereine, toute radieuse des constellations célestes qui scintillaient

dans l'espace. Mais les arbres étaient encore dépouillés, l'herbe était

encore enfouie sous les amas de neige et de glace dont le rivage du

fleuve était jonché, et les chantres des gazons et des bois n'avaient

pas encore fait leur réapparition.

Après une minute de réflexion, Co-lo-mo-o traversa le hameau,

grimpa, sur un chêne en face de l'île au Diable, et, à trois reprise

différentes, il imita le cri du pivert, cri si âpre qu'il domina les

rugissements de la cataracte.

Rien ne répondit à cet appel.

Les derniers Iroquois · 第 4 / 14 段