Que sont-ils devenus? Hélas! notre ambition les a anéantis. Vainqueurs

et vaincus, Delawares et Iroquois, n'ont plus sur cette terre un

seul représentant pur d'alliance étrangère. Les échos de l'Amérique

n'entendent plus leur cri de guerre, ne redisent plus leurs glorieux

exploits. Ils sont ensevelis au cénotaphe de l'histoire. Comme sur

une tombe, leur nom reste, mais pour désigner quelques divisions

territoriales du Canada et des États-Unis.

Qui croirait, en parcourant le chétif hameau de Caughnawagha, en

rencontrant ces Bois-Brûlés[20] couverts d'habillements déguenillés comme

nos mendiants européens, abrutis par l'ivrognerie et la fainéantise, que

ce sont là les petits-fils--bâtards il est vrai--des Iroquois! Qui le

croirait à la vue de leurs sales et chétives cahutes eu boue, tristement

éparpillées sur une plage fertile, mais infécondée vis à vis, et à

deux pas d'une grande ville éblouissante de luxe, toute palpitante

d'industrie!

[Note 20: On appelle ainsi les métis nés d'une peau blanche et d'une

mère indienne.]

Pénible spectacle! navrant contraste! Voilà ce que, sur tout le

continent américain, notre civilisation a fait des propriétaires

légitimes du sol. Une civilisation généreuse, charitable pourtant que la

nôtre, et qui ne prétend marcher qu'armée du code de la légalité! Quelle

thèse pour le philosophe! Que de réflexions sur l'incertitude de ce que

nous regardons comme le droit, de ce que nous jugeons sacro-saint!

Jamais je n'ai traversé la désolée bourgade de Caughnawagha sans que mon

coeur ne se serrât douloureusement et que des larmes ne montassent à mes

paupières. Au milieu du désert, l'Indien avive en moi le sentiment de

la puissance humaine: il me fait plaisir; quoique déjà dégénéré, quoique

déjà il se soit inoculé la plupart des vices qui déshonorent les blancs,

il conserve pour moi encore quelque prestige; je le vois libre, alerte,

hardi dans le danger, et j'oublie volontiers sa malpropreté habituelle,

sa paresse imprévoyante, sa duplicité, pour admirer sa patience à toute

épreuve, son amour de l'indépendance, sa pénétration, son adresse, sa

résistance aux fatigues, aux luttes du corps, ses admirables talents

oratoires, son inflexible stoïcisme dans les tortures, sa sérénité

devant la mort.

A l'état demi-policé, il est hideux, hideux comme tous les monstres,

parce que le Peau-Rouge n'a pas été,--je le dis hautement,--créé pour

l'organisation sociale des Visages-Pâles. Nos missionnaires se sont

trompés, ils ont été dupés de leur zèle, pour ne pas dire plus. Chez

nous, près de nous, l'Indien s'étiole, s'avilit, se suicide lentement.

C'est une plante exotique qui ne peut vivre dans notre atmosphère. Nous

était-il permis, sous un prétexte politique, religieux on autre, de

le traiter comme nous l'avons traité? Est-il permis aux Anglais de

poursuivre cette oeuvre meurtrière? Problèmes redoutables, questions

difficiles que je me suis souvent posés, mais pour la solution desquels

je ne me crois pas assez autorisé.

Quoi qu'il en soit, en 1837, le village de Caughnawagha n'était ni

mieux, ni plus mal construit qu'il ne l'est maintenant. C'était une

réunion de cabanes, avec des toits de chaume ou de planches, d'un aspect

repoussant. On les avait groupées près d'une chapelle où un prêtre

catholique essayait, chaque dimanche, par des instructions dans leur

langue, d'attacher les Iroquois à la religion du Christ.

A l'exception d'un petit jardin attenant au presbytère et de deux ou

trois lopins de terre semés de maïs, nulle trace de culture autour des

huttes. Mais ça et là des flaques d'eau noirâtre où barbotaient quelques

pourceaux éthiques et des nichées d'enfants dégoûtants au possible.

Pourtant, au centre du village, on remarquait une maisonnette

relativement assez élégante, mais qui, par les matériaux dont elle était

composée, sinon par sa forme, affectait le type du wigwam indien.

Des peaux de buffle la recouvraient entièrement. Et, au lieu d'être

ouverte à tous les vents ou d'avoir une méchante porte de bois comme les

autres, elle se fermait au moyen d'un rideau en cuir d'orignal, orné de

broderies en _rassade_[21], représentant un castor et un grand aigle à

tête chauve.

[Note 21: Las Indiens appellent rassade les grains de verroterie

enfilés dans des piquants de porc-épic.]

Ces figures étaient le _totem_ on écusson d'un chef. Le castor est

(avec la tortue) l'emblème des Iroquois et des Canadiens qui le leur ont

emprunté; l'aigle à tête chauve est un des symboles du pouvoir chez les

Peaux-Rouges.

La hutte appartenait en effet à un sagamo. Sa femme, son fils et lui

étaient considérés par les habitants du village comme les derniers

Iroquois qui n'eussent pas dans leurs veines une seule goutte de sang

mêlé.

C'était Nar-go-tou-ké, la Poudre, Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure, sa femme, et

Co-lo-mo-o, le Petit-Aigle, leur fils unique.

Nar-go-tou-ké portait gaillardement ses cinquante années. Malgré les

malheurs qui avaient abreuvé sa jeunesse, et malgré les tribulations

nombreuses qui avaient assailli son âge mûr, il se tenait droit, vert et

ferme comme un chêne robuste que l'ouragan a pu agiter sans le courber

jamais.

Ni-a-pa-ah, au contraire, avait profondément ressenti les coups de

l'infortune. Elle n'était qu'à l'été de la vie, et déjà une caducité

précoce, ployait sa taille en deux. Ses cheveux si noirs, si abondants

autrefois, avaient tombé et blanchi. Un inextricable réseau de rides

sillonnait en tous sens son visage osseux; de larges coutures jaunâtres

tranchaient sur le ton généralement bistré de sa peau et ne rappelaient

que trop les atroces tortures auxquelles la pauvre squaw avait été

soumise sur le mont Baker.

Ses mains brûlées n'offraient plus que des moignons informes dont elle

était incapable de faire usage, même pour prendre ses aliments. De ses

charmes flétris, il ne lui restait que les yeux,--ces yeux si éloquents

dont le rayonnement sympathique reflétait tant d'amour et de mélancolie.

Son amour, elle l'épanchait tout entier, maintenant, sur Co-lo-mo-o,

l'enfant qu'elle avait eu de Nar-go-tou-ké, un an après leur rentrée de

la Nouvelle-Calédonie au Canada.

Né en 1818, le Petit-Aigle avait donc alors vingt ans passés. Beau et

vaillant jeune homme s'il en fut. Il tenait de race. Taille élevée, bien

prise, membres vigoureux, muscles d'acier, coeur intrépide, comme son

père, il avait les traits délicats, le regard séduisant de sa mère.

Rompu à tous les exercices corporels, chasseur sans rival, pêcheur

des plus habiles, Co-lo-mo-o excellait à tirer de l'arc ou du fusil,

à dompter un cheval, à conduire un bateau. Nar-go-tou-ké l'avait fait

instruire par le pasteur du village, et le Petit-Aigle avait appris, du

digne missionnaire, le français, l'anglais, le calcul, un peu de dessin

et de musique. Ostensiblement, il pratiquait la religion catholique; on

l'avait baptisé sous le nom de Paul. Son s'était flatté un instant de

le convertir entièrement et de le faire entrer dans les ordres. Il

s'efforça de lui persuader qu'il était appelé, par une faveur divine, à

aller prêcher la foi aux Peaux-Rouges de la baie d'Hudson. Mais le

jeune homme avait hérité de sa grand'mère, la fameuse Vipère-Grise, un

invincible penchant pour les superstitions indiennes, et les tentatives

du bon abbé pour en triompher furent sans résultat.

Eût-il réussi, que les goûts de Co-lo-mo-o l'auraient tourné vers une

autre profession.

Jamais, du reste, Nar-go-tou-ké n'aurait consenti à laisser son fils

embrasser la carrière ecclésiastique. N'espérait-il point que par lui

la race iroquoise revivrait un jour et finirait par reconquérir les

territoires dont l'avaient spoliée les Visages-Pâles?

Cette espérance, le Petit-Aigle la caressait aussi. Il était heureux et

fier de la proclamer.

Les Indiens de Caughnawagha obéissaient à Nar-go-tou-ké. Cependant, ils

ne se montraient pas respectueux et soumis à lui, comme le sont à

leurs chefs les Peaux-Rouges du désert américain. Une portion même

méconnaissait son autorité et s'était attachée à un sagamo de rang

inférieur, qui travaillait à la ruine de Nar-go-tou-ké. L'origine de

cette haine remontait au mariage de Nar-go-tou-ké avec Ni-a-pa-ah.

L'autre sagamo briguait alors la main de la jeune fille. Furieux d'avoir

été repoussé, il complota depuis ce jour la perte de son rival; avec

la ténacité d'un sauvage, il attendit patiemment que le moment des

représailles fût venu. Il se fit des amis, des partisans, et, tandis

que Nar-go-tou-ké et les siens se joignaient aux Canadiens-Français

pour secouer le despotisme anglais, il se vendit aux agents de la

Grande-Bretagne.

On le nommait Mu-us-lu-lu, le Serpent-Noir.

Dès le mois de mars 1837, Mu-us-lu-lu avait déposé au parquet de

Montréal une dénonciation en forme contre Nar-go-tou-ké. Le missionnaire

de Caughnawagha eut vent de cette dénonciation; sans rien dire à celui

qui en était l'objet, car il redoutait la violence de son caractère, il

chercha à le sauver, par affection pour Co-lo-mo-o. Une démarche près

du grand connétable[22] suffit à faire suspendre l'exécution d'un mandat

d'arrestation qui avait déjà été dressé contre Nar-go-tou-ké. Ignorant

tout, le sagamo, ennemi naturel des Anglais, et le coeur ulcéré par les

souffrances que les Grosses-Babines avaient fait endurer à sa femme, le

sagamo continua de se concerter avec les chefs des libéraux canadiens

pour révolutionner le pays. L'abbé ne lui ménagea pas les avis

indirects, les conseils officieux. Mais Nar-go-tou-ké ne comprit rien ou

ne voulut rien comprendre.

[Note 22: Un des principaux chefs de la police.]

Plus que jamais il se mêlait aux conspirateurs, surtout depuis

l'apparition au Canada d'une bande de trappeurs, conduite par un certain

Poignet-d'Acier, homme d'une force herculéenne dont on racontait les

prodiges et que maints vieillards prétendaient avoir vu notaire à

Montréal, sons le nom de Villefranche, quelque vingt ans auparavant.

Ce Poignet-d'Acier faisait le désespoir de la police provinciale. Elle

avait mis sa tête à un haut prix, vingt mille livres sterling; mais nul

ne savait où le prendre, quoiqu'on le trouvât partout.

Quant à ses gens, dont on évaluait le nombre à plusieurs milliers, ils

étaient aussi insaisissables que leur maître. Ce n'était pourtant pas

une troupe fictive. On l'avait vue traverser Ottawa, à son arrivée des

_pays d'en haut_[23]; on assurait même qu'elle traînait à sa suite des

trésors immenses recueillis sur les bords du Rio-Columbia. Mais au delà

d'Ottawa elle s'était dispersée, et personne, sauf les affiliés, ne

pouvait dire où ses membres avaient, élu domicile.

[Note 23: Les Canadiens nomment ainsi les territoires du Nord-ouest.

Voir la _Huronne_.]

Nar-go-tou-ké le savait bien, lui! Il ne s'écoulait guère de semaines

sans qu'il eût quelque entrevue avec Poignet-d'Acier. Tous deux

communiquaient aussi avec MM. Joseph Papineau, Wolfred Nelson et

Duvernay, les machinateurs de l'effervescence populaire; tous deux

tâchaient d'avancer l'heure où ils pourraient venger sur la couronne

d'Angleterre les outrages qu'ils avaient reçus de quelques-uns de ses

sujets.

CHAPITRE IV

L'ILE AU DIABLE [24]

[Note 24: Je ne crois pas inutile de prévenir mes lecteurs que toutes

les localités que je cite existent et que, dans mes descriptions de

ces localités, je tâche et tâcherai toujours d'être aussi exact que

possible, mon but, en publiant ces ouvrages, étant de raconter, sous une

forme anecdotique, mes voyages dans l'Amérique septentrionale.]

Par une splendide soirée du mois d'avril, Nar-go-tou-ké et Ni-a-pa-ah

causaient dans leur hutte.

L'intérieur se composait de trois pièces.

L'une à l'entrée s'appelait, comme chez les Canadiens, la salle. C'était

le lieu commun de réunion. Les deux autres servaient de chambres à

coucher. Ces chambres étaient un luxe inusité chez les Iroquois de

Caughnawagha. Du vivant de sa belle-mère, la Vipère-Grise, Nar-go-tou-ké

n'avait osé se le procurer, car la vieille squaw, fermement attachée

aux traditions de ses ancêtres, eût soulevé contre lui la population

indienne, sur qui elle exerçait, en sa qualité de medawin ou sorcière,

une influence irrésistible.

Mais, depuis qu'elle était morte, au commencement de 1830, Nar-go-tou-ké

se livrait, dans la mesure de ses moyens, à son goût pour le confort

européen.

Il avait construit sa maisonnette avec une coquetterie bien faite pour

piquer davantage la jalousie de Muuslulu, qui habitait une cahute en

argile de l'aspect le plus misérable.

Dans la salle où devisaient la Poudre et sa femme, on voyait des

trophées d'armes indiennes, fixées contre les murailles blanchies à

la chaux; des peaux de bêtes fauves étaient accrochées ça et là ou

tapissaient le sol.

Sur un cuir d'orignal passé, apprêté à la pierre ponce, et cloué à deux

lances, reparaissait encore le blason du chef iroquois.

Un poêle de fonte, quadrangulaire, à deux étages, haut de cinq pieds,

large de deux, ronflait au milieu de la pièce, car le temps était froid

encore, quoique le soleil commençât à reverdir les campagnes.

Assis sur un escabeau, une poche remplie de plomb en fusion dans une

main, un moule dans l'autre, Nar-go-tou-ké s'occupait à couler des

balles de fusil, tandis que sa femme lui parlait, accroupie à son côté.

Son costume était celui des _habitants_[25] canadiens: _tuque_ bleue,

_capot_ et pantalons en laine grise fabriquée dans le pays, souliers en

cuir de caribou non tanné, et ceinture fléchée multicolore.

[Note 25: Au Canada, les gens de la campagne sont ainsi nommés, et cette

qualification leur a sans doute été appliquée aux premiers temps de la

colonisation par opposition aux gens qui faisaient la chasse on

couraient le pays en quête d'aventures, tandis qu'eux ils habitaient des

demeures fixes.]

Ni-a-pa-ah avait conservé le costume national, la couverte en drap

bleu foncé, bordé d'une frange étroite jaune clair, les mitas aux longs

effilés, les mocassins élégamment brodés.

Sa couverte ramenée en capuchon sur sa tête, de façon à cacher la moitié

du front, enveloppait étroitement son buste, retenue à la taille par ses

mains mutilées, et flottait en larges plis autour d'elle.

Ainsi embéguinée comme une religieuse, et drapée comme une Mauresque, on

ne voyait de toute sa personne qu'une partie du visage, et, de temps en

temps, le bout de son petit pied, quand elle faisait un mouvement.

Une chaîne en or, dont elle se montrait très-vaine, descendait de son

col sur son sein et soutenait une grosse montre d'argent, cadeau du son

fils, le Petit-Aigle.

Deux chiens de la plus grande espèce, noirs comme l'encre, dormaient

allongés près d'elle, le museau enfoui dans leurs pattes de devant et

fourré jusque sous le poêle.

L'un répondait au nom de Ka-ga-osk, l'Éclair.

L'autre répondait au nom de Ke-ou-a-no-quote, la Nuée-Orageuse.

--Voilà, dit Ni-a-pa-ah, en jetant un coup d'oeil vers l'unique fenêtre

de la salle, voilà que le soleil baisse et Colomoo ne rentre pas. Il y

a déjà longtemps qu'il est parti. Je crains qu'il ne lui soit arrivé

un accident. Quand il a quitté le wigwam, j'ai vu deux corbeaux qui

se battaient dans l'air. C'est un mauvais présage. Si ma mère n'était

retournée chez les esprits, elle ne l'aurait pas laissé sortir.

--L'épouse de Nar-go-tou-ké a tort de prendre de l'inquiétude, répondit

le sagamo. Colomoo n'est pas en retard.

--Dans deux heures il sera nuit.

--Les jours sont courts en cette saison; Ni-a-pa-ah le sait bien.

--Ordinairement, reprit la squaw, en s'agitant, Colomoo est de retour

avant le coucher du soleil.

--Oui, mais c'est pendant l'été, lorsque le fleuve est libre.

--Si le fleuve était libre, je n'aurais pas ces craintes. Colomoo est

habile, il connaît la manoeuvre, il n'y a pas dans le village un pilote

plus adroit que lui. Mais quand le fleuve charrie des glaçons...

--Que Ni-a-pa-ah se rassure, interrompit Nar-go-tou-ké, en suspendant

son travail. Le fils de ma femme n'est point un novice. Le premier,

l'année dernière, il a sauté les rapides avec le _Montréalais_. J'étais

à la roue, près de lui. Je suis certain qu'aucun de nos jeunes gens ne

gouverne aussi bien.

--Colomoo sera un grand chef! répliqua la squaw en relevant la tête avec

une expression d'orgueil intraduisible.

--Oui, il aura la gloire de m'aider à chasser les Kingsors des

territoires qu'ils ont volés à notre race.

--Nar-go-tou-ké veut-il donc l'emmener avec lui? dit Ni-a-pa-ah d'un ton

anxieux.

--Nar-go-tou-ké l'emmènera avec lui, répliqua simplement le sagamo en

reprenant son opération.

Il y eut un moment de silence. Ni-a-pa-ah aurait voulu combattre la

résolution de son mari, mais elle n'osait le faire ouvertement,

car, comme les femmes indiennes, elle avait été élevée à obéir, sans

murmurer, à toutes les volontés du maître qu'elle s'était donné.

Cependant, après quelques réflexions intérieures, elle hasarda ces mots:

--Nar-go-tou-ké se souvient que la Vipère-Grise était inspirée par

Athahuata?

Le chef ne répondit pas, et l'Onde-Pure poursuivit:

--La Vipère-Grise avait tenu l'oreille ouverte au discours d'Athahuata,

et il lui avait prédit qu'il arriverait malheur à sa fille dans les pays

où le soleil se couche.

A cette allusion, Nar-go-tou-ké frémit; un éclair de ressentiment

traversa son visage. Mais Ni-a-pa-ah tenait ses yeux baissés; elle ne

remarqua point la colère qu'elle venait d'allumer, et imprudemment elle

continua:

--La Vipère-Grise avait dit juste. L'esprit l'avait sagement éclairée.

La femme de Nar-go-tou-ké a été cruellement punie de sa désobéissance

aux recommandations de la Vipère-Grise.

En achevant, la pauvre Ni-a-pa-ah, sortit ses poignets informes de

dessous sa couverte et les étendit sous les regards du sagamo.

Aussitôt celui-ci, laissant tomber le moule qu'il avait à la main, se

leva, les sourcils froncés, et, frappant du pied avec une violence qui

justifiait bien son nom, la Poudre, il s'écria:

--Que le courroux de mes pères s'appesantisse sur moi! que la foudre

du ciel tombe sur ma tête et me réduise en poussière! que la terre

s'entr'ouvre et engloutisse ce qui restera de Nar-go-tou-ké s'il ne

venge pas les tortures infligées à Ni-a-pa-ah! Mais que son fils, que

Colomoo soit changé en femme, qu'on le condamne à porter toute sa vie

un peigne et des ciseaux[26], s'il ne vient pas avec son père châtier les

Habits-Rouges des outrages dont un de leurs chefs a abreuvé sa mère!

[Note 26: Marques de la dégradation d'un homme chez les sauvages de

l'Amérique septentrionale.]

--Mon seigneur fera à son plaisir, dit tristement l'Onde-Pure, en

courbant la tête.

--Nar-go-tou-ké et Colomoo agiront comme il convient à des Iroquois

insultés dans ce qu'ils ont de plus cher, répliqua le sachem d'un ton

ferme, mais qui déjà avait perdu toute son exaspération.

Il se rassit, ramassa les balles qu'il venait de fabriquer et les serra

dans les poches de son capot.

--Cependant, fit Ni-a-pa-ah en glissant un regard timide vers son mari,

la Vipère-Grise voyait dans l'avenir.

--Oui, dit la Poudre d'un air distrait.

--Et, ajouta sa femme, enhardie par cette concession, elle a déclaré que

si Colomoo déterrait la hache de guerre contre les Habits-Rouges...

Elle s'arrêta, interdite par le coup d'oeil terrible que lui lança son

mari.

--Il périrait! acheva celui-ci avec un accent sarcastique; eh bien,

qu'il périsse! Mais qu'il rende à, ses ennemis tout le mal qu'ils ont

fait à son père et à sa mère! Ma femme croit-elle donc que je n'ai pas

souffert, moi non plus! croit-elle que le coeur du chef n'a pas saigné

de toutes ses blessures! croit-elle...

A ce moment, on siffla devant la maisonnette.

Les deux chiens se dressèrent sur leurs pattes, mais sans aboyer, et

étirèrent paresseusement leurs membres.

--C'est Jean-Baptiste, dit Nar-go-tou-ké, en se tournant vers la porte.

Un individu entra en sautillant: un nain. Il n'avait pas plus de quatre

pieds et demi de haut. Sa tête était énorme, son corps rabougri, fluet,

ses jambes grosses et presque aussi longues que celles d'un homme de

taille moyenne. Avec cela, elles étaient bancroches, tournées en dehors,

de sorte qu'en marchant les pieds se trouvaient à angle obtus, et la

gauche dépassait la droite de deux pouces au moins.

Ce pauvre petit être, si difforme, avait pourtant une figure

intéressante et pleine d'intelligence. Mais, pour comble d'infortune, et

comme si la nature ne l'eût pas assez maltraité, il était né sourd-muet.

Quels étaient les parents de Jean-Baptiste? On l'ignorait. Un jour,

plusieurs années avant les événements que nous rapportons, il était

tombé, comme des nues, à Lachine[27], village situé exactement en face

de Caughnawagha, sur l'autre rive du Saint-Laurent, et y avait fixé sa

résidence dans un des magasins abandonnés de la Compagnie de la baie

d'Hudson.

[Note 27: Voir la _Huronne_.]

Les habitants de Lachine l'avaient baptisé Jean-Baptiste, du nom de

leur patron national, et _sobriquétisé_ le _Quêteux_, parce qu'il vivait

d'aumônes.

Jean-Baptiste traversait souvent le fleuve pour aller mendier dans les

paroisses de l'Est. Bien accueilli par les Indiens de Caughnawagha

qui, comme tous les sauvages, pensent que les fous et les estropiés

de naissance sont doués d'un pouvoir magique, il s'était pris d'une

affection mystérieuse, mais profonde, pour la famille de Nar-go-tou-ké.

Seuls au monde peut-être, le chef et son fils pouvaient échanger des

pensées avec lui.

Ces communications avaient lieu par des regards et des signes.

Du reste, Jean-Baptiste se montrait très-reservé avec les Canadiens et

vivait solitaire.

Jamais personne n'avait pénétré dans sa demeure. Il était l'effroi des

petits enfants; les jeunes gens même craignaient de l'affronter, bien

que quelques-uns eussent donné beaucoup pour visiter l'intérieur du

Quêteux.

Mais, malgré ses infirmités, il possédait une agilité et une force

extraordinaires.

Toute cette agilité, toute cette force s'étaient réfugiées dans ses

jambes. Ils l'avaient appris à leurs dépens ceux qui s'étaient frottés

à Jean-Baptiste. Dès qu'on l'irritait, le nain se jetait sur le dos,

ouvrait ses longues jambes, comme un poulpe ouvre ses bras, un crabe

ses pinces, saisissait son insulteur, le serrait, et, quelle que fût

l'adresse ou la vigueur de celui-ci, il était incapable de sortir de

cet étau qui le pressait de plus en plus, jusqu'à ce que la douleur

l'obligeât à implorer son pardon.

La méchanceté ne composait pas le fond du caractère de Jean-Baptiste,

mais il était fidèle à ses rancunes comme à ses amitiés.

Il s'avança dans la salle en jouant avec un bâton noueux, plutôt qu'il

ne s'en faisait une aide.

Dans ses yeux, Nar-go-tou-ké lut une nouvelle fâcheuse: le front du

sagamo se rembrunit.

Par une mimique aussi rapide que la parole, le nouveau venu étendit

l'index vers Montréal, puis vers Lachine puis éleva dix doigts en l'air,

ensuite le bras droit et rassembla ses mains comme si elles eussent été

liées.

Nar-go-tou-ké comprit: dix hommes commandés par le grand connétable

accouraient de Montréal pour l'arrêter.

--Merci! fit-il, en frappant sur son coeur pour témoigner sa

reconnaissance.

Et s'adressant à Ni-a-pa-ah, consternée par cette scène, dont elle

devinait à demi la signification:

--Maintenant, prononça-t-il d'une voix ferme la hache de guerre est

déterrée. Quand Colomoo rentrera que la femme de Nar-go-tou-ké lui

dise que son père l'attend. Les Kingsors viendront ici. Bientôt leurs

chevelures pendront à la ceinture du sagamo iroquois. Ni-a-pa-ah leur

répondra que le chef est parti pour les territoires de chasse. Mais

qu'elle prenne garde que le Petit-Aigle ne tombe sous la dent de ces

loups-cerviers. La destinée de Nar-go-tou-ké était de venger les os

de ses pères qui blanchissent encore sans sépulture, sur les bords des

Grands-Lacs; sa destinée s'accomplira.

--Nar-go-tou-ké permettra-t-il à sa femme de l'accompagner? demanda la

squaw d'une voix suppliante.

--Non, elle doit rester ici, répliqua la Poudre.

Ni-a-pa-ah laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et des larmes

emplirent ses paupières.

Cependant le sachem interrogeait Jean-Baptiste du regard.

Avec son bâton, l'autre figura un navire sur le sol.

Les derniers Iroquois · 第 2 / 14 段