Produced by Rénald Lévesque
LES DERNIERS
IROQUOIS
PAR
ÉMILE CHEVALIER
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUGER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1876
A M. PHILARÈTE CHASLES
Témoignage de haute admiration pour ses magnifiques
et profondes études sur les hommes et les choses de
l'Amérique septentrionale.
H. ÉMILE CHRVALIER.
Château de Maulnes, septembre 1882.
CHAPITRE PREMIER
LA VEUVE INDIENNE ET SES MARIS
La nuit est noire, profonde: rares sont les étoiles qui, comme des
diamants fixés à un dais de velours bleu foncé, scintillent ça et là
dans l'immensité des cieux. Pas un rayon de lune pour éclairer l'espace.
Cependant des bruits étranges, des chants bizarres s'élèvent du
mont Baker, limite septentrionale de la chaîne des Cascades, dans la
Nouvelle-Calédonie.
Cette chaîne, composée de collines reliées par les pics Baker,
Rainier[1] Sainte-Hélène, Hood, Jefferson et Jackson, ourle le littoral
du Pacifique, à quelque vingt lieues des côtes, et se déploie presque
parallèlement à elles, comme un arc, dont les monts Saint-Hélène et
Jefferson formeraient les sommets, le mont Hood le point d'appui pour
ajuster la flèche.
Situées au 122° de longitude, les Cascades s'étendent du 49° latitude N.
au 43° S. Le Rio-Columbia les coupe en deux parties à peu près égales.
On peut leur assigner comme bornes, en haut, la baie Bellingham, dans
le golfe de Géorgie, vis à vis de l'île Vancouver, et en bas la rivière
Smiths, oui se verse dans l'Océan. Ces bornes ne sont toutefois
pas définitives, car après avoir semblé se perdre dans les vallées
spacieuses, les Cascades reparaissent plus robustes, plus sourcilleuses
que jamais et projettent d'un côté leur tête chenue jusque sous le pôle,
tandis que, par le mont Shasté, elles descendent jusqu'en Californie,
baigner leurs pieds aux ondes du Sacramento.
Plusieurs des pics qui, de même que des sentinelles géantes, les
dominent de distance en distance, sont volcaniques et sujets à des
éruptions fréquentes: de ce nombre, le Baker, haut de 10,700 pieds
anglais.
[Note 1: C'est l'orthographe exacte du nom que, par erreur, j'ai
quelquefois appelé _Ramer_ dans mes précédents ouvrages.]
Tout d'un coup, les sons qui montaient à sa base cessèrent. Il se fit un
silence solennel, à peine troublé par le frémissement des feuillages au
souffle de la brise.
On eût dit que la solitude était complète, dans ces régions incultes et
lointaines.
Mais, soudain, une flamme claire, pétillante, jaillit à travers les
ténèbres: elle embrasse un étroit horizon. Au même instant, les chants
recommencent, et, dans le cercle de feu, on voit, comme sur le rideau
d'une lanterne magique, s'agiter des personnages aux proportions
effrayantes.
Le regard est attiré et repoussé tout à la fois.
Assiste-t-on à une scène de ce monde ou à quelque mystérieuse
fantasmagorie telle qu'il ne s'en montre que dans les hallucinations
d'un esprit en délire?
Quoi qu'il en soit, le chant hausse. C'est une sorte d'antienne
cadencée, soutenue par l'accompagnement monotone de plusieurs
tambourins.
Dans cette musique grave et douce, bien qu'inharmonique, au milieu
de cette nuit sombre, sans écho, il y a quelque chose d'indicible qui
attriste le coeur et le refroidit. Si nous étions en Europe, au Moyen
Age, je croirais à une lugubre cérémonie religieuse accomplie par des
fanatiques. Mais, au fond de l'Amérique septentrionale!...
Examinons d'ailleurs: simple torche en paraissant, la flamme s'est
développée; elle a grandi; elle s'est élargie; elle a gagné en
intensité, et la voici qui s'évanouit: on ne distingue plus que des
lueurs rouges, enfouies sous des tourbillons de fumée blanchâtre; des
craquements se font entendre; une pénétrante senteur de résine sature
l'air; et, subitement, un éclair sillonne les vapeurs, comme la foudre
sillonne les nuées, des torrents de lumière se précipitent de toutes
parts.
Le tableau se présente à nous mieux accentué qu'en plein jour.
Au premier plan, vers le faîte d'une éminence, un bûcher; sur ce bûcher
deux corps humains; tout à l'entour une bande d'Indiens, sans armes
et sans autres habillements que la _kalaquarté_, ou jupon court en
filaments d'écorce de cèdre; à droite, attaché à un pin, un autre Indien
vêtu en trappeur du Nord-Ouest; sur la gauche une petite troupe de
chevaux broutant le gazon, et, par derrière, le Baker dont les flancs
abrupts se confondent avec l'obscurité, après avoir dessiné un instant,
sous les réverbérations du brasier, leurs crêtes rugueuses, hérissées de
pins séculaires.
La plupart des sauvages dansaient, en nasillant leur psalmodie, devant
le bûcher; quelques-uns gesticulaient et se livraient à des contorsions
fantastiques; ceux-ci frappaient avec de petits bâtons sur des
_co-lu-de-sos_, instruments assez semblables à nos tambours de basque,
et ceux-la attisaient le feu.
Déjà, de ses langues dévorantes, il ronge le bûcher entier, quand une
des formes humaines, étendues à son sommet, se lève brusquement en
poussant un cri de douleur.
Un moment elle reste debout, ceinte par les flammes comme par une
radieuse auréole. Une peau de buffle, dont elle était enveloppée, tombe
à ses pieds, et, alors, on découvre que cette peau cachait une femme,
jeune, belle, pleine de séductions.
Nulle couverte, nulle tunique de chasse ne dérobe ses merveilleux
attraits. A l'exception de la kalaquarté, elle est dans l'état de
nature, et l'on se sent saisi d'admiration à l'aspect de tant de charmes
réunis sur une même personne.
Cependant, comme ceux qui l'environnent, le sang de la race rouge coule
dans ses veines. Mais, ainsi que le captif, elle n'appartient pas à
la même tribu, car ses traits nobles et réguliers ne sont pas déformés
comme les leurs par ce morceau de bois ou d'os, logé entre la lèvre
inférieure et les gencives, qui leur vaut le nom de Grosses-Babines.
Sans la brune couleur de sa carnation et sans la légère saillie de ses
pommettes, on la prendrait aisément pour une des suaves créations de
l'Albane, tant son buste est délicatement modelé.
Elle a une chevelure abondante, dont les boucles soyeuses, aussi noires
que l'ébène, aussi brillantes que les reflets du raisin mur, tombent
en grappes pressées sur un col ciselé au tour. Dans le cadre de cette
chevelure, ressortent les linéaments d'un visage où la fierté habituelle
de l'expression le dispute à une mélancolie passagère. Si les lignes de
sa figure manquent jusqu'à un certain point de symétrie; si elles
sont un peu dures, il s'échappe de ses grands yeux bruns un rayon de
sensibilité qui va droit au coeur.
La richesse de sa taille porte le trouble dans les sens. Elle rappelle
les meilleurs modèles de l'antiquité. Une Européenne envierait ses mains
menues et longues; leurs attaches sont souples, ainsi que celles de sa
jambe, fine, nerveuse, qui annonce l'agilité jointe à la vigueur.
Au cri de souffrance lâché par cette superbe créature, répondit un cri
d'angoisse.
Il fut proféré par l'Indien lié à l'arbre dont nous avons parlé.
Le malheureux fit une puissante mais vaine tentative pour briser ses
entraves.
La femme et lui s'échangèrent un profond regard, regard d'anxiété, de
consolation, d'espérance et d'amour, puis, elle se jeta à bas du bûcher.
Alors, elle opéra un mouvement pour voler vers lui. Mais, des mains
rudes, lourdes comme le métal, s'abattirent sur ses épaules et la
retournèrent brusquement vers le feu.
--Que ma soeur remplisse son devoir comme il convient à l'épouse d'un
grand chef, dit un des sauvages en faisant un signe à ses compagnons.
Les voix de ceux-ci montèrent sur un diapason plus aigu.
Ramenée au brasier, qui épanchait déjà une chaleur intolérable, la jeune
femme adressa encore un coup d'oeil à son compagnon d'infortunes pour
l'engager à la résignation, et, s'armant de courage, elle avança ses
bras nus à travers les flammes, afin de maintenir, dans une attitude
allongée, le corps resté sur les troncs de pins brûlants.
Ce corps était celui d'un homme mort. L'action du feu en contractait les
nerfs, qui se recoquillaient et ramassaient les membres en boule.
En grésillant, il dégageait une odeur infecte, laquelle, ajoutée aux
torrents de fumée et à l'ardeur de la combustion, faillit suffoquer
l'Indienne. Elle fléchit sur ses genoux, chancela et retira vivement ses
mains.
Aussitôt le Peau-Rouge, qui se tenait derrière elle, la frappa d'un
bâton garni d'épines:
--Ma soeur est faible; mais ma soeur honorera jusqu'à la fin son
illustre époux, dit-il en ricanant.
La victime de cette brutalité exhala un soupir, qui se perdit dans le
sinistre concert que les Grosses-Babines exécutaient autour d'elle.
Cependant, le captif exaspéré redoublait d'efforts pour rompre ses
liens. Des hurlements rauques sortaient de sa poitrine. Ses traits
altérés, ses veines gonflées, la sueur qui ruisselait sur ses épaules,
attestaient la violence de son émotion. Peut-être serait-il parvenu à
se délivrer, mais un des assistants lui asséna sur le crâne un coup
de tomahawk; un flot de sang jaillit; il fut pris d'un frémissement
général, qui dura quelques secondes; ses muscles se détendirent, sa tête
pencha sur le côté, et il demeura immobile, comme privé de vie.
Pendant ce temps, la pauvre femme, ranimée par une cruelle fustigation,
avait été reconduite au bûcher, où, malgré ses plaintes déchirantes,
malgré ses résistances, quatre bourreaux l'obligeaient à poursuivre
sa terrible opération. Et pendant ce temps aussi les Grosses-Babines
continuaient leur scène infernale. De leurs poitrines bondissaient
non plus des chants, mais des beuglements assourdissants; de leurs
tambourins frappés à tour de bras, ils tiraient des notes inimaginables,
qui retentissaient à plusieurs milles à la ronde; et au milieu de ce
hourvari ils se démenaient comme une légion de démons.
C'était un spectacle hideux, capable de glacer de terreur les plus
hardis.
Il se prolongea au-delà d'une heure; et, durant ce long intervalle,
l'Indienne fut contrainte de veiller à ce que le cadavre conservât une
position convenable.
La crémation finie, notre misérable héroïne avait les doigts calcinés
jusqu'aux os, le visage et les mains labourés par des cicatrices
profondes.
Son martyre n'était pourtant pas terminé.
De sa main mutilée, il lui fallut recueillir, parmi les charbons
incandescents, les cendres du défunt, et les serrer dans un sac de peau
de vison, orné de broderies, qu'on avait préparé à cet effet.
Cette nouvelle tâche remplie et le sac suspendu à son cou par une
lanière de cuir, la squaw, épuisée, s'évanouit. Ce que voyant les
Grosses-Babines, ils suspendirent leur brouhaha; plusieurs creusèrent un
grand trou, y enterrèrent soigneusement les restes du bûcher, et un
de leurs sorciers s'occupa à rappeler l'Indienne au sentiment.
_Ni-a-pa-ah_, l'Onde-Pure, tel était le nom de cette Indienne. Elle
avait reçu le jour sur les bords du Saint-Laurent, à Caughnawagha, petit
village situé à trois lieues environ de Montréal, dans le Bas-Canada.
C'est là que se sont réfugiés les derniers débris de la nation
iroquoise, jadis une des plus nombreuses et des plus vaillantes qui
existassent sur le continent américain.
Le sang de Ni-a-pa-ah était pur de tout mélange. Par sa mère, la fameuse
Vipère-Grise, elle descendait de la Chaudière-Noire, ce chef sanguinaire
qui, vers la fin du XVIIe siècle, dévasta si impitoyablement nos
colonies de la Nouvelle-France.
Un an avant le drame que nous venons d'esquisser, Ni-a-pa-ah avait
épousé Nar-go-tou-ké, la Poudre, brave sagamo iroquois, non moins
illustre qu'elle par ses aïeux. Cette union était heureuse, et tout
semblait faire prévoir que la félicité lui tresserait longtemps des
couronnes parfumées, car les deux conjoints s'aimaient tendrement,
lorsque leur quiétude fut à jamais troublée par un coup du sort.
Nar-go-tou-ké était ambitieux. Élevé près d'une grande ville, il
avait reçu quelque instruction, et, quoique l'ennemi des blancs, il ne
répugnait point aux plaisirs que procure la civilisation.
Une fois marié, son penchant pour ces plaisirs augmenta. Mais il était
pauvre, comme la plupart, de ses compatriotes, plus riches en traditions
glorieuses qu'en biens personnels. Pour lui, c'eût été s'abaisser que de
demander la fortune aux moyens que nous employons ordinairement.
Après avoir médité, il résolut de s'enfoncer dans le désert et d'y
entreprendre, pour son compte, la traite des pelleteries.
Nar-go-tou-ké communiqua ce dessein à sa jeune femme. Ni-a-pa-ah ne
voyait que par les yeux de son mari. Elle l'encouragea même dans ses
projets, car elle désirait vivement visiter le pays de leurs ancêtres,
les Grands-Lacs, célèbres par les nombreux exploits guerriers des
Iroquois.
Ils partirent donc, malgré les prédictions redoutables de la
Vipère-Grise, qui leur déclara que le malheur les attendait au-delà des
sources de Laduanna[2].
[Note 2: C'est ainsi que les Iroquois appellent le Saint-Laurent.]
Pour ne, pas être en butte aux agressions de la Compagnie de la haie
d'Hudson, qui possédait le monopole exclusif de la traite et des
chasses, depuis le lac Supérieur jusqu'au-delà du Rio-Columba, et de la
baie York jusqu'au Pacifique, Nar-go-tou-ké décida d'aller s'établir sur
la rivière Tacoutche ou Fraser, aujourd'hui si renommée pour ses mines
d'or.
La rivière Tacoutche se déploie entre les 49° et 50° de latitude nord.
Elle pouvait, à cette époque, passer pour la limite des territoires sur
lesquels la Compagnie de la baie d'Hudson exerçait un empire absolu,
puisque cette compagnie avait droit de vie et de mort sur tous les
habitants.
Une factorerie, le fort Langley, établi sur le bord méridional, à huit
ou dix milles de l'embouchure du cours d'eau, lui appartenait.
C'était un comptoir important pour traiter avec les insulaires de Quadra
ou Vancouver et les tribus indigènes cantonnées dans l'intérieur des
terres, à l'est des montagnes Rocheuses.
Après un long et périlleux voyage, qui dura plus de neuf mois,
Nar-go-tou-ké et sa femme arrivèrent au fort Langley. L'intention
du chef iroquois était de se fixer sur la rive septentrionale de la
Tacoutche, afin de ne pas s'exposer à la malveillance des agents de
la Compagnie; et d'avoir près de son campement un débouché pour les
pelleteries qu'il amasserait.
Au poste[3] Langley, il fut parfaitement accueilli par le chef facteur,
sir William King, qui non-seulement l'engagea fort à planter sa tente de
l'autre côté de la rivière, mais promit de lui acheter ses peaux et de
lui fournir les provisions dont il aurait besoin. Il ajouta même
qu'il l'aiderait de toute son autorité, si les trappeurs blancs ou les
sauvages de la Nouvelle-Calédonie cherchaient à l'inquiéter.
[Note 3: Les établissements pour la traite sont nommés fort,
factorerie ou poste. Voir la Huronne.]
Venues d'un des agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, généralement
trop jaloux de leurs privilèges pour en abandonner la moindre part
sans gros bénéfices, ces promesses étaient brillantes et généreuses à
l'excès. Elles devaient avoir un motif caché. Nar-go-tou-ké s'en douta
sans le deviner.
Mais il n'échappa point à Ni-a-pa-ah. Elle était femme et découvrit tout
de suite la profonde impression que ses charmes avaient produite sur le
chef facteur.
Craignant, avec une juste raison, les conséquences de cette
impression, elle essaya d'entraîner son mari dans une autre contrée.
Malheureusement, Nar-go-tou-ké fut aveugle ou se crut assez fort pour
lutter contre le commandant du poste.
Il dressa donc son wigwam sur la rive septentrionale du Fraser, en face
du fort Langley.
Pendant quelques semaines, les relations entre les gens de la factorerie
et les nouveaux venus furent pacifiques et amicales en apparence. Mais
bientôt le chef blanc fit à Ni-a-pa-ah des propositions insultantes
qui furent repoussées comme elles le méritaient. La passion de celui-ci
s'accrut de tous les dédains qu'il reçut. Voulant la satisfaire quoi
qu'il en coûtât, il s'introduisit dans la tente de Nar-go-tou-ké, en son
absence, et essaya de faire subir à sa femme le dernier des outrages.
Ni-a-pa-ah se défendit avec une énergie qui trompa l'attente du
scélérat.
Il la quitta, la rage dans le coeur, et en jurant de se venger.
Cela ne lui était pas difficile; mais les vices ont peur de la lumière,
et notre homme n'osa pas se confier à ses subordonnés pour le crime
qu'il méditait.
Il s'adressa à Li-li-pu-i, le Renard-Argenté, chef d'un parti d'Indiens
Grosses-Babines.
Li-li-pu-i ne demandait pas mieux que d'enlever la belle Ni-a-pa-ah. Il
la connaissait, s'en était épris et la convoitait, depuis le moment où
il l'avait vue pour la première fois. Mais, allié à là Compagnie de la
baie d'Hudson, il n'avait pas voulu s'attirer la colère des Anglais, en
s'emparant des deux Iroquois qui paraissaient être sous leur protection
spéciale.
Sir William King ignorait cet intéressant détail. Il chargea Li-li-pu-i
du rapt, et promit que, s'il réussissait, il lui donnerait une livre de
poudre et une bouteille d'eau-de-feu.
Le sagamo accepta. Nar-go-tou-ké et sa femme, surpris au sein de
leur sommeil, furent garrottés et entraînés vers les loges des
Grosses-Babines, sur les premières rampes du mont Baker.
Li-li-pu-i s'était engagé à faire périr Nar-go-tou-ké et à conduire
Ni-a-pa-ah au chef facteur, dans une hutte de chasse que ce dernier
possédait à vingt milles environ du fort Langley, près de _l'ienhus_[4]
de ses alliés.
[Note 4: Village. Voir la _Tête-Plate_, les _Nez-Percés_.]
Toutefois, en route, Li-li-pu-i changea d'idée. Les attraits de
l'Iroquoise lui tournèrent la tête. Au lieu de la mener à son rival, il
prit la détermination de l'épouser.
Cette détermination fut aussitôt mise à exécution.
Avec la pointe de son couteau, Li-li-pu-i marqua Ni-a-pa-ah sur
l'épaule, d'une figure de fer de flèche émoussé, signe de la servitude
dans la Nouvelle-Calédonie tout aussi bien que dans la Colombie, et la
petite fille de la Chaudière-Noire devint dès lors la femme esclave d'un
Grosse-Babine.
Je laisse à penser quel fut le désespoir de Nar-go-tou-ké, témoin
impuissant de la cérémonie. Sa douleur ne saurait être comparée qu'à
celle de la désolée Ni-a-pa-ah. Mais la noble Iroquoise était bien
résolue à se tuer plutôt que de se laisser souiller par son odieux
ravisseur.
Un accident survenu à Li-li-pu-i, le soir même de son mariage, prévint
cette funeste résolution.
Comme ils approchaient du village des Indiens, le cheval du chef
s'emporta, et, après une course effrénée dans la montagne, il s'abattit
sur son maître.
Quand on releva Li-li-pu-i, il avait cessé de vivre. Suivant les usages
des Grosses-Babines, le corps devait être brûlé sur un bûcher au milieu
de la nuit suivante, et sa veuve devait prendre à l'incinération une
part aussi active que dangereuse.
On sait comment Ni-a-pa-ah s'acquitta de cette horrible tâche.
Lorsqu'elle eut recouvré ses sens, elle était enfermée et gardée à
vue dans la cabane d'un de ses ennemis. A son cou pendait le sac qui
contenait les cendres de Li-li-pu-i. Ce sac, si elle fût restée parmi
les Grosses-Babines, elle eût, d'après la coutume, été condamnée à le
porter ainsi pendant trois ans, avec défense de se laver ou d'apporter
aucun soin à sa toilette. Le terme du deuil expiré, les parents du
défunt se seraient livrés à de grandes réjouissances, et, après avoir
déposé dans un coffret d'écorce de cèdre et fixé à une longue perche
les restes du trépassé, dépouillant Ni-a-pa-ah de ses vêtements, ils
l'auraient enduite de colle de poisson liquide et roulée sur un tas
de duvet de cygne; le tout accompagné de danses, festins et tabagies.
Enfin, la pauvre femme, ramenée en grande pompe chez elle, aurait joui
de la permission de se remarier, si toutefois, comme le dit un voyageur,
«elle se fût senti assez de courage pour s'aventurer à courir de nouveau
le risque de brûler vive ou d'endurer tous ces tourments.»
Mais Ni-a-pa-ah eut le bonheur d'échapper à ce surcroît d'afflictions.
Nar-go-tou-ké n'avait été qu'étourdi par le coup de tomahawk. Resté
esclave chez les Grosses-Babines, il parvint à leur arracher sa femme
lorsqu'elle fut guérie de ses plaies, quoique hideusement défigurée et
incapable de se servir désormais de ses mains.
Ils prirent la fuite, retraversèrent les steppes immenses qu'ils avaient
franchis naguère bercés par des illusions si enivrantes, et retournèrent
à Caughnawagha, au commencement de 1817.
--Ah! dit la Vipère-Grise, en remarquant le triste état de sa fille,
Athahuata[5] m'avait prévenue que cette expédition serait fatale à ma
famille, Athahuata ne trompe pas ceux qui ont foi en lui. Pourquoi mon
fils ne m'a-t-il pas écoutée?
[Note 5: Divinité des sorciers Iroquois.]
Sans lui répondre, Nar-go-tou-ké abaissa un regard sombre et douloureux
sur Ni-a-pa-ah; puis, relevant les yeux et étendant la main dans la
direction de Montréal, qu'on apercevait dans le lointain, il s'écria:
--Là sont les destructeurs de ma race; là sont ceux qui ont fait pleurer
celle qui est la joie et les délices de mon existence; là, Nar-go-tou-ké
détruira ses ennemis; il fera pleurer à leurs femmes tous les pleurs de
leurs yeux.
--Que mon fils prenne garde, qu'il prenne bien garde! dit la
Vipère-Grise d'un accent prophétique. Athaënsie[6] est irrité contre
lui. Les Habits-Rouges[7] lui seront fatals: ils tueront jusqu'au
dernier des Iroquois!
[Note 6: Divinité du mal.]
[Note 7: Les indiens nomment les Anglais _Habits-Rouges_ ou
_Kingsors_, corruption de King Georges (Roi Georges).]
CHAPITRE II
MONTRÉAL
Trois cent vingt-sept ans se sont écoulés depuis que l'illustre
Jacques Cartier foula, pour la première fois, le sol sur lequel s'élève
aujourd'hui la ville de Montréal. Qui eût osé prédire alors au pilote
malouin que, bientôt, ces terres incultes, occupées par des bois
inextricables, des landes marécageuses et par la chétive bourgade
indienne connue sous le nom de _Hochelaga_, fructifieraient aux rayons
vivificateurs de l'industrie et verraient surgir de leur sein une
des opulentes cités du Nouveau-Monde? Qui eût osé le prédire à M. de
Maisonneuve, quand, un siècle plus tard à peine, il vint asseoir dans
ces plaines les bases de la métropole actuelle du Canada? Aux deux
intrépides aventuriers ne pourrions-nous appliquer le cri d'enthousiasme
échappé à M. F.-X, Garneau eu parlant du premier?
«S'il était permis, aujourd'hui, à Jacques Cartier de sortir du tombeau
pour contempler le vaste pays qu'il a livré, couvert de forêts et de
hordes barbares, à l'entreprise et à la civilisation européenne, quel
spectacle plus digne pourrait exciter dans son coeur l'orgueil d'un
fondateur d'empire, le noble orgueil de ces hommes privilégiés dont le
nom grandit, chaque jour avec les conséquences de leurs grandes actions.
L'Amérique a cela de particulier qu'elle a été trouvée et qu'elle s'est
faite ce qu'elle est, moins par les armes que par les travaux les plus
productifs, et que c'est en séchant les larmes des malheureux que la
persécution ou la misère chassait d'Europe, qu'elle assurait son bonheur
et sa prospérité[8].»
[Note 8: Garneau, _Histoire du Canada_, t. 1, p. 21.]
Au mois de septembre 1535, Cartier, qui avait précédemment reconnu les
bords du Saint-Laurent jusqu'au confluent de la rivière Saint-Charles
avec ce fleuve, désire poursuivre ses explorations. Il remet à la
voile, et, après une navigation de treize jours sur le grand fleuve,
il débarque à Hochelaga, village algonquin situé à soixante lieues plus
haut.
«Hochelaga, dit M. Garneau, se composait d'une cinquantaine de maisons
en bois, de cinquante pas de long sur douze ou quinze de large,
couvertes d'écorces cousues ensemble avec beaucoup de soin. Chaque
maison contenait plusieurs chambres distribuées autour d'une grande
salle carrée où la famille se tenait habituellement et faisait son
ordinaire. Le village lui-même était entouré d'une triple enceinte
circulaire palissadée, percée d'une seule porte fermant à barre. Des
galeries régnaient en plusieurs endroits en haut de cette enceinte, et
au-dessus de la porte, avec des échelles pour y monter et des amas de
pierres déposées au pied pour la défense. Dans le milieu de la bourgade
se trouvait une grande place[9].»
[Note 9: Garneau, _Histoire du Canada_, t. I, p. 23.]
Voilà le berceau de Montréal.
Les années fuient sur le cadran des âges, insensiblement, et malgré
l'incurie si déplorable du gouvernement français, le Canada se peuple,
Champlain commence la ville de Québec; des établissements se forment à
Sillery, à Trois-Rivières[10], des missionnaires catholiques, la croix
d'une main, la houe ou l'arquebuse de l'autre, se répandent partout,
convertissant les Indiens, défrichant les terres, érigeant des fermes et
des maisons d'éducation.
[Note 10: Voir la _Huronne_.]
Mais c'est en 1640 seulement que la richesse du site de Hochelaga attire
l'attention. Ce site est une île longue de neuf lieues sur deux et
demie de large environ. Une compagnie de négociants français se la
fait concéder et y envoie un de ses membres, Paul de Chomedy, sieur
de Maisonneuve, gentilhomme champenois, avec ordre d'y implanter une
colonie.
«Il partit pour le Canada le coeur plein de joie. En arrivant, le
gouverneur voulut en vain le fixer dans l'Ile d'Orléans[11], pour ne
pas être exposé aux attaques des Iroquois; il ne voulut pas se laisser
intimider par les dangers et alla, en 1617, jeter les fondements de
la ville de Montréal. Il éleva une bourgade palissadée à l'abri des
attaques des Indiens, qu'il nomma Ville-Marie, et se mit à réunir des
sauvages chrétiens ou qui voulaient le devenir, autour de lui, pour les
civiliser et leur enseigner l'art de cultiver la terre. Ainsi Montréal
devint à la fois une école de civilisation, de morale et d'industrie,
destination noble qui fut inaugurée avec toute la pompe de l'Église.»
[Note 11: Située à une demi-lieue au-dessous de Québec.]
La colonie de Ville-Marie[12] s'accrut lentement d'abord; ses premiers
pas furent incertains, arrêtés par mille obstacles. En 1664, elle ne
comptait que 884 familles. Néanmoins on pouvait prévoir la rapidité de
son extension future, car déjà son enceinte dépassait celle de Québec,
ville qui, quoique fondée trente-quatre ans plus tôt, n'avait à la même
époque que 888 habitants.
[Note 12: Le clergé catholique s'entête à n'appeler Montréal que par
ce nom.]
De ce moment jusqu'à nos jours, la population de Montréal suivit
incessamment une marche ascendante.
Aujourd'hui le chiffre de cette population peut être porté à 100,000
âmes, taudis que Québec, que beaucoup de nos géographes s'obstinent à
citer uniquement comme la seule ville importante du Canada, n'en a guère
plus de 50,000.
Nous ne saurions mieux comparer l'île de Montréal qu'à un bicorne dont
la ville figurerait l'aigrette. Au nord, elle est arrosée par la rivière
des Prairies, branche de l'Outaouais (ou Ottawa), et au sud par le
Saint-Laurent qui, devant la ville, a plus de deux milles de large.
Adossé à la montagne d'où elle tire son nom. Montréal (Mont-Royal) offre
à la vue une sorte de parallélogramme avec ses trois cents rues coupées
à angle droit.
La principale voie passagère, la rue Notre-Dame, s'étend du nord à l'est
sur un espace de plus d'un mille. Elle est le centre du commerce de
détail, le rendez-vous du monde élégant. Des magasins fort coquets,
et quelques-uns fort riches aussi, la bordent des deux côtés. Elle est
partagée parla place d'Armes sur laquelle on a construit, il y a une
trentaine d'années, la cathédrale Notre-Dame, basilique dans le genre
néo-gothique, mais prétentieuse, mince, étriquée, une sorte de monument
en carton-pierre, bien qu'on le considère comme le temple le plus vaste
de l'Amérique septentrionale. Au-delà on remarque aussi le nouveau
Palais de Justice, dont la façade a une grande mine, niais dont
la distribution intérieure laisse beaucoup à désirer: son portique
appartient au style grec. Il se dresse en face de la place Jacques
Cartier, sur laquelle, par un contre-sens risible, ou plutôt par une
dérision amère, les Anglais ont élevé une colonne et une statue à
l'amiral Nelson!
Parallèlement à la rue Notre-Dame, s'élance la rue Saint-Paul, plus
étroite, moins élégante, mais non moins animée. La partie septentrionale
est envahie par les petits négociants en nouveautés, mercerie et
quincaillerie; la partie méridionale par les gros importateurs, dont les
immenses magasins descendent jusqu'à la rue des Communes, laquelle longe
les quais.
Bâtis en belle pierre de taille à douze ou quinze pieds du niveau
du Saint-Laurent, ces quais se déploient devant la ville comme un
inébranlable rempart. Pendant la bonne saison, les oisifs et les curieux
s'y rassemblent. Peu de promenades présentent, à notre avis, autant
d'agréments que celle-là.
En se dirigeant vers le sud, le regard franchit des paysages aussi
séduisants que variés, après avoir passé par-dessus le magnifique pont
tubulaire _Victoria_, le plus beau au monde, construit dernièrement par
le célèbre ingénieur anglais Stevenson.
Qu'il s'arrête sur les nombreux navires de toutes les nations, voiliers
ou vapeurs, goélettes ou trois-mâts, canots d'écorce ou vaisseaux de
guerre, mouillés dans les bassins, qu'il ondule avec les eaux diaphanes
du roi des fleuves, qu'il vague mollement à travers les quinconces de
l'île Sainte-Hélène qui, telle qu'une corbeille de verdure, émerge de
l'onde vis à vis de la ville, ou qu'avide et amoureux des champs, il
saute à l'autre rive du Saint-Laurent, l'oeil trouve cent sujets de
plaisir, d'instruction, de rêverie, de délices.
C'est un spectacle enchanteur pour l'artiste nonchalant, insoucieux, et
pour le spéculateur alerte, farci de chiffres.
Entendez le sifflement des steamers! suivez ce double panache de fumée
qui se balance au faîte de leurs noires cheminées; voyez-vous dans cette
atmosphère imprégnée d'odeurs résineuses et aquatiques, ou bien comptez
ces boucauts de sucre, ces _quarts_[13] de farine, ces barriques de
tabac, ces caisses, ces ballots de toutes sortes amoncelés sur les
quais!
[Note 13: Les Canadiens-Français nomment ainsi les barils de farine,
provisions, etc.]
Partout l'activité, partout le travail intelligent, partout l'abondance.
Des hommes, des chevaux, des cabs, des cabrouets se pressent, se
froissent se heurtent. On dirait de l'entrepôt général du trafic du
globe.
Mais laissons la rue des Commissaires où nous ramèneront
vraisemblablement les incidents de notre récit. En examinant Montréal
à vol d'oiseau, nous voyons la ville s'étager en amphithéâtre dans les
plis d'un terrain fortement tourmenté.
Les quartiers limitrophes du fleuve sont exclusivement consacrés aux
affaires. La majeure partie de la population y est anglaise. Plus loin,
en escaladant les premières rues de la montagne, nous rencontrons les
rues Craig, Vitré, de la Gauchetière, Dorchester, et la grande rue
Sainte-Catherine; plus loin encore, la rue Sherbrooke. Toutes observent
un parallélisme remarquable.
Les premières sont habitées par des Canadiens français, la dernière par
l'aristocratie anglaise.
Perdue sous des allées d'arbres touffus, la rue Sherbrooke ressemble
vraiment à l'avenue d'un Eden. Là on n'entend ni tumulte, ni
grincement criard. Le chant des oiseaux, les soupirs d'une romance, les
frémissements d'une harpe, le chuchotement d'un piano viennent caresser
vos oreilles.
Là, point de luxueux magasins pour fasciner vos yeux, mais des cottages
gracieux, des villas pimpantes, des manoirs féodaux en miniature, de
vertes pelouses, des jardins émaillés de fleurs pour séduire votre
imagination. Là, point de mouvement, point de passants qui vous
coudoient, mais le murmure harmonieux du feuillage, des amants
solitaires lentement pressés l'un contre l'autre, des apparitions
enchanteresses qui vous ravissent le coeur.
Elle n'est point régulière, la rue Sherbrooke, elle n'est point dallée,
pas même pavée, mais ses méandres sont si mystérieux, sa poussière est
si molle, son gazon si doux, ses ombrages si frais... Ah! oui, c'est
bien dans la rue Sherbrooke qu'on aime à aimer!
Et quel merveilleux panorama se déroule à vos pieds, se masse sur votre
tête! C'est Montréal, la vigilante, qui chauffe ses fourneaux, ouvre ses
chantiers, charge et décharge ses cargaisons, décore ses édifices, agite
ses milliers de bras, comme ses milliers de têtes! C'est une montagne
dont les sommets altiers déchirent la nue; ce sont de gras coteaux, des
bois plus verts que l'émeraude, des vergers où se veloutent et se dorent
les fruits savoureux, des parterres embaumés et diaprés de toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel.
L'extrémité septentrionale de la rue Sherbrooke aboutit à la rue
Saint-Denis, grande artère qui s'appuie perpendiculairement sur la rue
Notre Dame, divise toute la ville du haut en bas et court s'épanouir
dans la prairie.
Elle forme la limite du faubourg Québec.
Dans ce faubourg, un des plus populeux de Montréal, essaiment des
Canadiens-Français artisans, détailleurs ou débitants de boissons pour
la plupart. Jadis ses hôtes étaient gens enrichis par la traite des
pelleteries. On peut s'en convaincre aisément à l'apparence des maisons
que les désastreux incendies de 1852 ont épargnées[14].
[Note 14: Après ces incendies successifs, plus de vingt mille
habitants se trouvèrent sans logements.]
Mais, à mesure que la race anglaise s'est agglomérée dans la ville, elle
y a usurpé le sceptre de la fortune[15], et soit qu'elle ne voulût pas
s'allier à la race française, soit que ses goûts la portassent à se
hausser, elle a déserté les bords du fleuve pour charger de ses palais
les gradins de la montagne. On connaît l'histoire des moutons de
Panurge: petit à petit, les conquis ont imité les conquérants, et, à
présent, sauf de rares exceptions, il est peu de Canadiens-Français,
rentiers ou dignitaires, qui oseraient avouer un domicile dans le
faubourg Québec.
[Note 15: Chose triste à dire, mais trop facile à comprendre, partout
où les populations protestante et catholique se trouvent en présence, on
voit la première prospérer, acquérir des richesses, l'autre décroître,
s'appauvrir.]
Cette migration n'a, du reste, rien qui doive surprendre. Les
circonstances ont pu les provoquer. Au fur et à mesure que la ville a
élargi sa ceinture, les fabriques, les usines se sont multipliées.
Par conséquent, les rives du fleuve ont acquis une importance relative
qu'elles n'avaient pas auparavant. On a vendu les terrains occupés par
les maisons de plaisance pour y faire des manufactures, et les premiers
se sont réfugiés autre part. Puis, fait digne d'attention, comme
beaucoup de cités américaines, Montréal tend à remonter le cours du
fleuve qui baigne ses murs. Il n'y a pas longtemps, les vaisseaux
ne jetaient point l'ancre plus haut que la place de la Douane. Par
l'ouverture du canal Lachine[16], on leur a facilité un mouillage
jusqu'au bout de l'île, pour ainsi dire. Dans quelques années
probablement, quand les docks projetés par M. Young seront exécutés, le
port de Montréal s'étendra de la rue Bonsecours, à l'entrée du faubourg
Québec, jusqu'à la pointe Saint-Charles, tête du pont Victoria.
[Note 16: Pour l'étymologie de ce nom, voir la _Huronne_.]
Alors, les quartiers sous-jacents se dépeupleront au profit des
quartiers nouveaux qui s'installeront en amont. Cela s'explique
facilement: quand une colonie se fixe près d'un cours d'eau, elle
défriche les terres en s'acheminant vers la source. S'il survient
d'autres membres à la colonie, ils ne planteront pas leurs tentes
au-dessous des précédents parce que les pouvoirs d'eau ont été utilisés
d'une façon ou d'une autre par le drainage des campagnes ou le jeu des
machines, mais ils s'établissent au-dessus où rien ne les gêne et ne les
embarrasse.
Les terres inférieures étant ainsi les premières mises en culture
acquièrent un prix que n'ont pas les terres supérieures, laissées
vierges et improductives. Il résulte de là que les manufacturiers,
fabricants et entrepreneurs s'échelonnent graduellement devant une
ville, en refoulant son cours d'eau, sûrs qu'ils sont d'acheter meilleur
marché les emplacements nécessaires à l'établissement de leurs usines ou
entrepôts et d'obtenir des forces motrices plus considérables.
Mais ces entrepreneurs, fabricants et manufacturiers sont les
avant-coureurs du commerce. Celui-ci ne peut pas plus vivre sans
eux, qu'ils ne peuvent vivre sans lui. Autour des usines se groupent
promptement les magasins; car, pour éviter les frais de transport,
le consommateur se rapproche constamment du producteur. Bientôt les
terrains enserrés par la manufacture montent: ils doublent, ils triplent
de valeur. Non-seulement le propriétaire ou directeur comprend qu'il
aurait avantage à vendre son emplacement et à transférer plus haut ses
ateliers, mais il s'aperçoit de l'impossibilité pour lui d'augmenter
ses moyens de production par un agrandissement de local, à cause de la
cherté excessive des lots avoisinants.
Il déloge; les chantiers l'accompagnent. La navigation, forcée de
déposer ou prendre son fret près de ces chantiers, la navigation bon gré
mal gré suit leurs mouvements. Le cours d'eau est-il trop peu profond,
on le creuse; est-il semé de rochers, on le drague; est-il hérissé de
récifs, de cataractes, on perce un canal, comme celui de Lachine au pied
des rapides du Sault Saint-Louis ou Caughnawagha.
Et toujours, toujours la ville va refluant vers la source. Se serait-il
pas possible de découvrir dans ce phénomène la preuve de notre marche
ascensionnelle aussi bien que la preuve de notre penchant à remonter des
effets aux causes?
Quant à la cité, elle subit autant de métamorphoses que de progressions.
La manufacture est supplantée par le magasin, qui sera supplante à
son tour par la maison bourgeoise, et peut-être en dernier lieu par la
ferme. Montréal nous en présente un exemple frappant. Il y a un siècle,
les comptoirs du commerce ne dépassaient pas la rue des Commissaires. La
rue des Communes, qui s'annexe à elle, n'existait même pas. Mais là
où prend pied le quartier Sainte-Anne, des moulins, des scieries,
des fonderies, des forges fonctionnaient du matin au soir. Maintenant
forges, fonderies, moulins immigrent, et des _stores_, des _warehouses_
leur succèdent partout. Le négoce s'enfuit à tire d'ailes du marché
Bonsecours vers les rues Saint-Paul, Notre-Dame, Saint-Jacques, et se
précipite dans la rue Mac-Gill.
Avant vingt ans, il aura, nous en avons la conviction, déserté ses vieux
foyers et inondé le quartier Sainte-Anne. Ses révolutions passées sont
un critérium pour préciser ses révolutions à venir. L'abaissement
lent mais continu du prix des loyers dans le faubourg Québec et leur
élévation inusitée du côté du faubourg Saint-Antoine suffisent déjà
à démontrer d'une façon concluante la justesse de cette assertion.
L'achèvement du pont Victoria et l'établissement à la pointe
Saint-Charles d'une gare centrale pour la compagnie du chemin de fer du
Grand-Tronc, n'ont fait que bâter le transfert du centre commercial
au quartier Sainte-Anne ou _Griffinton_, ce bourbier infect, cette
léproserie où grouille une population irlandaise, sordide, déguenillée,
fanatique, prête à tous les crimes, la honte et l'effroi de la métropole
canadienne, comme les Cinq-Points de New-York, la Cité de Londres ou
de Paris, le Ghetto de Rome, furent longtemps la honte et l'effroi des
nobles capitales qui recelaient ces clapiers dans leur sein.
Le Griffinton, une fois assaini, purgé des bandes de misérables qui
rendent son séjour dangereux autant que dégoûtant, Montréal, avec ses
maisons bien bâties, ses grand édifices publics, civils ou religieux,
ses rues régulières parfaitement aérées, ses nombreux instituts, son
riche musée de géologie, son jardin botanique, son magnifique port, ses
prodigieuses ressources maritimes, industrielles et agricoles, et les
splendides campagnes qui se déploient à ses portes, Montréal prendra
définitivement rang parmi les villes les plus favorisées et les plus
agréables des deux hémisphères.
CHAPITRE III
LES DERNIER IROQUOIS
Quoique Montréal ne possédât pas, en 1837, la moitié de la population
et des embellissements dont elle s'enorgueillit, à juste titre,
aujourd'hui, c'était déjà, par son vaste négoce et son esprit
d'entreprise, une des cités les plus importantes de l'Amérique
septentrionale. Cette métropole, qui compte près de cent mille âmes dans
son enceinte, n'en avait guère alors que quarante à quarante-cinq[17].
Mais ils étaient doués d'une activité, d'une intelligence commerciale,
et d'un amour de l'indépendance qui, dès cette époque, faisaient de leur
ville le foyer du libéralisme canadien. Tandis que la capitale politique
de la colonie, Québec, demeurait immobile dans son corset de remparts
et de préjugés religieux; tandis que ses plus nobles famille françaises
acceptaient presque toutes sans murmurer le joug de la domination
anglaise, et que beaucoup courtisaient leurs maîtres, adulaient Son
Excellence le gouverneur général, les Montréalais ou Montréalistes,
comme on les appelle dans le pays, protestaient ouvertement contre
toutes les exactions du pouvoir, lui faisaient une opposition énergique,
et aspiraient les uns à l'indépendance, les autres à l'annexion aux
États-Unis, une certaine, mais faible minorité, à un retour sous
l'administration française.
[Note 17: La population des deux Canadas dépasse actuellement deux
millions d'habitants. Il n'est guère de peuples qui se soient accrus
aussi rapidement. Comme on le concevra aisément, les Anglo-Saxons ont
pris plus de développement que les Franco-Canadiens, depuis la conquête
du Canada par l'Angleterre, en 1789. Alors les premiers ne comptaient
pas plus de sept à huit mille âmes dans le paya qu'ils occupaient sous
le nom de Haut-Canada, à l'ouest de Montréal. De récentes statistiques
nous montrent leur progression vraiment fabuleuse:
1814.................... 95,000
1824.................... 151,097
1829.................... 198,440
1832.................... 261,066
1834.................... 320,693
1836.................... 372,502
1842.................... 486,055
1848.................... 723,292
1852.................... 952,054
1855.................... 1,003,121
1860.................... 1,060,305
Quant ou Bas-Canada, il a suivi l'échelle suivante:
Lors de la conquête, soixante mille Français à peine l'habitaient. A
partir du premier recensement anglais on trouve:
1825.................... 423,630
1827.................... 471,876
1831.................... 511,920
1844.................... 690,782
1882.................... 890,661
1888.................... 930,207
1860.................... 1,000,044
M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada accompagne
ces chiffres d'observations très-judicieuses.
«Si, dit-il, l'on considère que cet accroissement est presque
entièrement dû à la multiplication par le seul effet des naissances
de 60,000 Français, on le trouvera certainement remarquable. Quelques
centaines de familles, presque toutes normandes ou bretonnes, ont
originairement peuplé les vastes territoires qui composaient la
Nouvelle-France. A la conquête, un grand nombre de familles se sont
embarquées pour la France, et, depuis ce temps, il n'a pas été ajouté
aux familles françaises de la colonie. Quelques individus isolés,
aussitôt repartis qu'arrivés, ont, pour bien dire, à peine visité la
Nouvelle-France, passée sous la domination de l'Angleterre. Malgré le
nombre considérable de Français et de Belges qui émigrent en Amérique,
il n'y a actuellement (1858) que 1,366 natifs de ces deux pays. Loin de
gagner par l'immigration, la race française a, au contraire, constamment
perdu par une émigration qui s'est faite dès l'origine et n'a cessé
de se faire vers les États-Unis, les plaines de l'ouest et jusqu'à la
Louisiane et au Texas... Bien plus, une émigration plus formidable s'est
faite depuis quelques années. Des ouvriers par bandes, des familles de
cultivateurs par essaims ont laissé le Canada, etc...!»
Les dilapidations insensées du trésor public, la corruption effroyable
des hommes politiques, l'augmentation constante des impôts, la lourdeur
de la dette coloniale, qui pèse de près de deux cents francs sur chaque
tête d'individu, sont les principaux motifs de cette émigration. Quant
à la fécondité des Canadiens, elle peut passer pour proverbiale. Les»
familles de douze ou quinze enfant» sont communes. J'ai connu des femmes
qui avaient donné le jour à vingt-cinq, et une à trente et un!]
Les motifs de leur désaffection étaient divers. Pour les
Franco-Canadiens, c'était principalement cette vieille inimitié de
race que le temps n'a malheureusement pas effacée. D'ailleurs, peuple
conquis, il n'eut, guère été naturel qu'ils supportassent sans se
plaindre leurs conquérants.
Pour les Anglo-Canadiens, la vue de l'égalité et de la liberté qui
régnait aux États-Unis, comparées à l'oligarchie aristocratique et
tyrannique du gouvernement colonial, pouvait être un sujet d'envie. Quoi
qu'il en soit, le mécontentement avait atteint ses limites extrêmes.
Et les mécontents formulèrent, en 1834, leurs griefs dans un factum
célèbre, sous le titre _Les quatre-vingt-douze_ rédigées, en grande
partie, sous la direction de M. Louis-Joseph Papineau, le tribun du
parti libéral à l'Assemblée législative [18].
[Note 18: Pour plus amples détails, qu'il m'est impossible de donner
ici, voir la _Huronne_.]
Ce document fut envoyé à Londres. Mais, loin de faire droit à ses
instantes réclamations, quoiqu'elles fussent appuyées par lord John
Russell, O'Connell et plusieurs membres éminents de la chambre des
communes anglaise, le cabinet de Saint-James ferma l'oreille.
Des troubles, bientôt réprimés, éclatèrent, au commencement de 1837, à
Montréal et dans les environs.
Alors, le ministère anglais se décida à nommer des commissaires pour
s'enquérir des affaires du Canada. Au lieu de pacifier les esprits par
quelques concessions, la commission les irrita davantage en provoquant
des arrestations.
A la fin d'avril de cette année, plusieurs Montréalais furent
incarcérés, et l'exécutif fit lancer une foule de _warrants_, ou mandats
d'amener, contre différents individus des campagnes avoisinantes,
soupçonnés d'être hostiles à la Grande-Bretagne.
Parmi les suspects se trouvait un Indien habitant le village de
Caughnawagha.
Ainsi que nous l'avons dit, le village de Caughnawagha ou du Sault
Saint-Louis s'élève à trois lieues environ de Montréal, sur la rive
méridionale du Saint-Laurent.
Là, comme les Hurons à Lorette, près de Québec[19], se sont réfugiés les
derniers rejetons des Iroquois. Cette peuplade, jadis si florissante,
qui s'intitulait superbement les Six Nations, et qui, plus d'une fois,
fit fléchir nos armes, est à présent réduite à une centaine de familles
du métis, végétant dans la misère et la dégradation. A peine leur
reste-t-il le souvenir de ce que furent leurs ancêtres à peine
savent-ils qu'il n'y a pas deux siècles ils possédaient toutes les
régions à l'est et à l'ouest des Grands-Lacs, que le nom seul de leur
race faisait trembler les autres Peaux-Rouges et jusqu'aux blancs
établis sur les bords du Saint-Laurent et de l'Hudson.
[Note 19: Voir la _Huronne_.]
Alors ils se recrutaient des Oneidas, Onondagas, Cayugas, Senecas, plus
tard des Tuscarocas, six en tout; mais si puissants, mais si vaillants,
qu'on les appelait les HOMMES, pour les distinguer des Delawares, les
FEMMES, leurs courageux et infortunés adversaires.
Et cependant ils étaient braves, eux aussi, les Delawares ou
Lenni-Lenapes, c'est-à-dire peuple sans mélange, comme ils se
qualifiaient.