[113] A la suite du vote des fonds secrets, en mars 1840, un

député, M. Remilly, pour embarrasser le Ministère, avait déposé

un projet de réforme parlementaire, aux termes duquel les députés

ne pourraient être promus à des fonctions salariées, ni obtenir

d'avancement pendant le cours de la législature et de l'année qui

suivrait.

_Berlin, juin 1840._--Hier, après dîner, j'ai été chez la comtesse de

Reede, grande-maîtresse de la Cour de la nouvelle Reine: j'y ai vu le

Grand-Duc régnant de Mecklembourg-Strélitz, frère de la feue Reine de

Prusse et de feu la princesse de la Tour et Taxis, grande amie de M. de

Talleyrand. Il m'a parlé, dans les meilleurs termes, de mon oncle, et

cela m'a touchée, me disant qu'il en avait reçu de bien bons offices

sous l'Empire. On m'a conté, là, qu'outre le testament proprement dit du

Roi, qui est de 1827 et dont je ne sais rien, il y a un codicille, pour

ordonner tout ce qui est relatif à l'enterrement, et cela dans un tel

détail, que la position des troupes dans les rues y est indiquée; puis,

il s'est trouvé une lettre au successeur, pleine, dit-on, des plus sages

avis, et dans laquelle, tout en encourageant son fils à ne pas entrer

légèrement dans la route des innovations, le Roi l'engage, cependant, à

éviter soigneusement toute marche rétrograde en dissonance avec l'esprit

du siècle. On prétend que cette lettre sera rendue publique.

Au moment où je rentrais, M. de Humboldt est venu me voir, et m'a fait

veiller, en racontant beaucoup d'histoires, curieuses sans doute, et qui

m'auraient intéressée, sans son débit qui est assommant. Il est, du

reste, fort au courant de tout ce qui se passe ici, très fureteur.

La Cour de Russie et les autres Cours partent vendredi, lendemain de

l'enterrement du Roi. Je crois que le Roi et la Reine ne seront pas

fâchés de respirer un peu librement.

_Berlin, 10 juin 1840._--Hier, le directeur du Musée est venu me

prendre, et m'a conduite, avec mon fils, à l'atelier de Rauch, très

habile sculpteur et très aimable homme. Nous avons vu, chez lui,

plusieurs statues destinées à la Walhalla de Bavière, le modèle de la

statue de Frédéric II dont j'ai vu poser la première pierre, et une

Danaé pour Saint-Pétersbourg; puis, une petite statue, demi-nature.

C'est une jeune fille vêtue, tenant entre ses bras un petit agneau;

c'est très joli. Je m'en suis passé la fantaisie. Avant de rentrer, on

m'a menée voir le Musée égyptien, qui est dans un édifice particulier.

Quoi qu'on dise cette collection admirable, je n'ai pu prendre plaisir à

regarder tous ces vilains colosses et toutes ces momies.

Revenue chez moi, j'ai eu la visite du prince Radziwill, qui venait du

Château, où, avec tous les officiers supérieurs de la garnison, il avait

passé devant le lit de parade du feu Roi. Il était là déposé à visage

découvert, enveloppé dans son manteau militaire, sa petite casquette sur

la tête, comme il l'a ordonné dans son codicille.

Le Roi a laissé, par testament, cent mille écus de Prusse, c'est-à-dire

trois cent cinquante-cinq mille francs, à la ville de Berlin, et

différentes sommes à Kœnigsberg, Breslau et Potsdam, comme aux quatre

villes de son Royaume dans lesquelles il a résidé. Il a laissé le petit

palais qu'il habitait comme Prince Royal, que Roi il n'avait pas voulu

quitter et dans lequel il est mort, à son petit-fils, fils du prince

Guillaume, celui qui, probablement, sera Roi un jour. La princesse de

Liegnitz garde le palais à côté, dans lequel elle demeurait; la

seigneurie d'Erdmansdorff en Silésie, et quarante mille écus de revenu

payés par l'État. Il paraît que le Roi laisse de quatorze à vingt

millions d'écus dans sa cassette. Il ordonne qu'un écu soit donné à

chaque soldat assistant à ses funérailles, et deux écus à chaque

sous-officier présent. Il ordonne également que son corps soit suivi,

non seulement par tout le clergé de Berlin, mais, encore, par tout celui

des environs. Il en arrive de Stettin, de Magdebourg, de tous les points

du Royaume.

M. Bresson, que la mort du Roi avait fort abattu, est tout remonté,

depuis qu'il voit que le prince de Wittgenstein reste, du moins

momentanément, à la Cour. Le nouveau Roi traite ce vieux serviteur de

son père à merveille.

Une chose étrange, et qui déplaît beaucoup, c'est de voir des officiers

russes de la suite de l'Empereur Nicolas, faire le service auprès du

corps du feu Roi, simultanément avec les officiers prussiens. L'Empereur

l'a demandé, on n'a pas osé dire non, mais on en a de l'humeur, et le

goût, très léger, qu'on a pour les Russes, en est fort affaibli.

_Berlin, 11 juin 1840._--J'ai passé toute la journée d'hier à faire des

visites de congé. Chez Mme de Schweinitz où j'étais entrée, la Princesse

de Prusse m'a fait demander; je l'ai vue ainsi que le Prince de Prusse,

ils ont été excellents, tous les deux.

Le Roi m'a fait dire par la comtesse de Reede, qu'il espérait me voir

plus tard (à mon retour), à Sans-Souci. Il a ordonné à son

Grand-Maréchal de me très bien placer à la cérémonie de ce matin.

L'Empereur de Russie part ce soir pour Weimar et Francfort où il veut

voir sa future belle-fille.

Ce matin, j'ai été à la cérémonie; au moment où j'allais partir pour m'y

rendre, le Roi m'a fait dire de passer par le Château, et la Princesse

de Prusse m'a envoyé sa livrée pour me faire faire place. Je suis donc

arrivée à l'église par l'intérieur des appartements. J'étais dans une

tribune en face de celle de la princesse de Liegnitz, qui a eu la force

d'assister à la cérémonie. Elle avait, ainsi que toutes les dames, sa

coiffe baissée, ce qui ne m'a pas permis de distinguer ses traits.

L'église n'était pas tendue, ce qui, par parenthèse, y laissait entrer

trop de clarté. Le recueillement en souffrait. L'orgue, les chants, le

discours du Pasteur, l'extrême émotion des vieux serviteurs et des

enfants du défunt, la terrible décharge des canons et le beau son de

toutes les cloches, étaient imposants. Avant de s'éloigner, le nouveau

Roi a fait une assez longue prière à voix basse, agenouillé près du

cercueil. Toute la famille a suivi cet exemple, après quoi, le Roi a

embrassé tous ses frères, sa femme, ses sœurs, ses neveux, ses oncles;

bref, toute sa famille. L'Empereur de Russie, qui a une belle, mais

terrible figure, a voulu en faire autant. C'était beaucoup d'embrassades

dans une église; il me semble que, dans la maison de Dieu, on ne devrait

être occupé que de l'adorer, mais c'est qu'il y a une grande différence

entre un _temple protestant_ et _l'église_.

Le Roi de Hanovre, arrivé une heure avant la cérémonie, s'y trouvait.

Quoiqu'il soit vieux, et qu'assurément il ait l'air assez rude, il me

faisait l'effet d'un vieux agneau, à côté d'un jeune tigre, quand je le

regardais à côté de l'Empereur de Russie.

Je compte partir demain pour la Silésie.

_Crossen, 12 juin 1840._--Je suis partie ce matin de Berlin, à sept

heures et demie, par un temps couvert et assez doux. Grâce à l'admirable

état des routes, aux bons chevaux, et au service excellent des postes,

nous avons fait trente-six lieues en treize heures et demie, ce qui, en

tous pays, est bien aller. Jusqu'à Francfort-sur-l'Oder, que nous avons

traversé dans le milieu du jour, le pays est frappant de tristesse et

d'aridité; une fois arrivé dans le bassin de l'Oder, il est moins plat,

plus vert et plus riant. Francfort est une grosse ville de trente-deux

mille âmes, à laquelle trois grandes foires dans l'année donnent du

mouvement; mais hors ce temps-là, c'est fort désert. La ville,

d'ailleurs, n'a aucun caractère. Crossen, où je suis en ce moment,

également sur l'Oder, est moins considérable, mais plus agréablement

situé. Je ne suis plus qu'à quelques heures de chez moi; j'y arriverai

demain, d'assez bonne heure.

_Günthersdorf, 13 juin 1840._--Me voici dans mes États. C'est une

impression très singulière que de trouver un chez soi, à une distance si

grande des lieux où on passe habituellement sa vie, et de trouver ce

chez soi tout aussi propre et bien tenu, quoique excessivement simple,

que si on y habitait toujours!

Ce matin, quand je suis partie de Crossen, il pleuvait, et la pluie a

continué jusqu'à Grünberg, gros bourg où j'ai trouvé M. et Mme de Wurmb,

qui y étaient venus à ma rencontre. Mme de Wurmb est la fille de M. de

Gœking, conseiller d'État au service de Prusse, auquel le feu Roi avait

spécialement délégué ma tutelle. Elle a épousé un gentilhomme

westphalien, M. de Wurmb, qui, autrefois, a servi dans les armées

prussiennes, que sa santé délicate a forcé à la retraite, qui depuis

beaucoup d'années habite Wartenberg, petite ville qui m'appartient, et

qui, de là, gouvernait, sous la direction de Hennenberg d'abord, et,

depuis la mort de celui-ci, seul, mes terres, forêts, etc. Mme de Wurmb,

comme fille de mon tuteur, était beaucoup avec moi dans mon enfance.

Elle a été très bien élevée. Les gens comme il faut ne craignent pas, en

Allemagne, de se mêler des affaires de ceux qu'ils regardent comme de

grands seigneurs. C'est ainsi que le cousin du baron Gersdorff, ministre

de Saxe à Londres, gouverne maintenant la fortune de mes sœurs.

M. et Mme de Wurmb m'ont précédée ici. Les dernières lieues se font dans

le sable et à travers des forêts de sapins, mais à l'entrée du petit

hameau qui ne mérite pas le nom de village, il y a une assez belle

avenue, qui mène à la cour plantée, au milieu de laquelle est une grosse

maison. De beaux arbres cachent la vue, toujours peu gracieuse, des

basses-cours. Le revers de la maison a une vue agréable; c'est celle

d'un jardin, très bien planté, extrêmement bien tenu, très riche en

fleurs, et même en fleurs rares; le jardin est très habilement réuni à

une prairie, au bout de laquelle est un très joli bois. Le ruisseau qui

traverse le jardin lui donne de la fraîcheur. La maison est double en

profondeur: c'est un carré long avec treize croisées de face. Ce qui la

gâte, c'est son énorme toit, que les longues neiges d'hiver rendent

indispensable, et la couleur jaune orange dont on a peint la brique.

L'intérieur n'est pas mal. Au milieu un vestibule voûté, qui est doublé

par l'escalier; à droite du vestibule, un grand salon de trois croisées,

plus loin un petit salon-bibliothèque de deux croisées, ouvrant sur une

très jolie serre, qui, elle-même, se lie à l'orangerie. J'ai, ici,

cinquante orangers, moyens. A gauche du vestibule, ma chambre à coucher,

un grand cabinet de toilette, garde-robes, salle de bain, et femme de

chambre. Voici ce qui double ces pièces: la bibliothèque est doublée par

une pièce qui contient les dépendances de la salle à manger; le salon

est doublé par la salle à manger, et mon appartement, avec ce qui y

tient, par l'office des gens, une chambre à coucher et un grand cabinet

de toilette. Au premier étage, quatre chambres de maîtres, avec

cabinets, dont deux seulement sont meublées, et une grande salle de

billard. Dans les mansardes, six chambres de domestiques, et un grenier

avec un garde-meuble. Les salons et mon appartement sont au midi, ce qui

les prive de la vue du jardin, mais je préfère ne voir que la cour et

avoir du soleil, surtout dans une maison qui est sans cave. Cependant,

elle ne porte aucune trace d'humidité. Le rez-de-chaussée est fort bien

meublé, et les parquets, de différents bois, étonnamment jolis pour

avoir été faits ici. Au premier étage, il n'y a que l'appartement occupé

en ce moment par M. de Valençay qui soit meublé, et encore l'est-il

maigrement. L'état de maison contient le très strict nécessaire; je ne

suis pas fâchée d'avoir apporté de l'argenterie, et M. de Wurmb me prête

beaucoup de choses. Enfin, cela ira, et je me trouve mieux ici que

depuis longtemps cela ne m'est arrivé, parce que, du moins, j'ai du

silence, du repos autour de moi. Ceci est la franche et très franche

campagne, je ne le regrette pas et j'éprouve un certain plaisir au bruit

des vaches et au mouvement de la fanaison, ce qui me prouve, une fois de

plus, que je suis réellement, sincèrement, très champêtre de nature.

Il y a un assez bon petit portrait de ma mère dans le salon, ainsi qu'un

fort mauvais de moi, et, dans le petit salon, des lithographies de la

famille Royale de Prusse. Le corps de bibliothèque, qui est assez court,

contient cinq cents fort bons livres, en anglais, français et allemand.

J'ai déjà fait le tour du jardin, qui est très joli. Le jardinier vient

des jardins du Roi à Charlottenburg, et a été se perfectionner à Münich

et à Vienne.

_Günthersdorf, 14 juin 1840._--Je suis partie, ce matin, dès huit

heures, malgré le vent froid et aigre qui me paraît être l'hôte constant

de la Prusse, pour aller en calèche à quatre lieues d'ici, chercher une

messe, et grand'messe s'il vous plaît. Wartenberg est aux deux tiers

catholique, tandis que Günthersdorf est entièrement protestant. L'église

catholique est à l'entrée de Wartenberg qui est une ville sur laquelle

j'ai quelques droits seigneuriaux. Chaque maison me paye une petite

redevance. La route qui y mène traverse pendant deux lieues mes bois,

jusqu'à ce qu'on reprenne la chaussée. L'église était pleine, le Curé

était à l'entrée avec de l'eau bénite et une belle harangue, ma tribune

jonchée de fleurs des champs; rien n'y a manqué: procession, bénédiction

du Saint-Sacrement, sermon, prières pour la famille Royale et pour moi,

un très beau jeu d'orgue, les enfants de l'école catholique chantant

fort juste. Je crois bien que le tout a duré près de trois heures. Mme

de Wurmb, qui habite une maison à moi, un peu hors de la ville, entourée

d'un gentil jardin, m'attendait pour déjeuner. Il n'y avait que sa

famille, qui est assez nombreuse.

Après le déjeuner, M. de Wurmb m'a priée de recevoir tous les employés

de mes propriétés, qui, de différents points, s'étaient réunis pour me

saluer. Alors a commencé une longue défilade. C'est un véritable

état-major, tout cela à ma nomination, et recevant des traitements de ma

bourse. C'est ainsi que cela se pratique ici dans les grandes

propriétés. Un architecte, un médecin, deux baillis, deux fermiers

généraux, un régisseur en chef, le caissier, le garde général, quatre

curés catholiques, trois pasteurs protestants, le maire de la ville,

mais tous de vrais messieurs, très bien élevés, parlant et se présentant

parfaitement. J'ai fait de mon mieux pour que chacun fût content de moi.

J'ai surtout fait la conquête du Curé de Wartenberg, auquel j'ai promis

un ornement complet de mon ouvrage. Quand je suis partie, M. de Wurmb

m'a reconduite un bout de chemin, jusqu'à une très jolie enceinte; ce

sont des arpents de bois, entourés de palissades, coupés d'allées, avec

une petite pièce d'eau, une bonne maison de garde, et c'est là qu'on

élève des faisans avec de grands soins. Nous avons vu les poules

couveuses et les petits faisans éclos, ainsi que les grands, qui se

tenaient près de l'eau, ou voltigeaient dans les arbres; on en vend, à

peu près, six cents par an. Les chevreuils et les lièvres abondent

aussi.

Il était cinq heures quand je suis revenue ici. Après le dîner, je me

suis endormie de fatigue, car la journée avait été rude; le froid ajoute

à l'engourdissement que le grand air produit toujours.

Je suis ici sans journaux, sans lettres, cela m'est assez égal.

J'attends, patiemment, qu'il plaise à la poste de trouver son chemin

jusque dans ce coin reculé du monde. Je me suis déjà dit que ce pays

offrirait une fort bonne retraite contre les secousses dont l'ouest de

l'Europe est toujours plus ou moins menacée, et, en temps de révolution,

on finirait par ne pas trop regarder aux rudesses du climat.

_Günthersdorf, 15 juin 1840._--Pour moi qui aime la vie des champs, je

suis assurément servie à souhait ici, car, avec la volonté de tout voir

en peu de temps, je n'ai pas un moment à perdre. Aujourd'hui donc, je

suis partie à neuf heures du matin, et je suis retournée à Wartenberg, à

l'ancien couvent de Jésuites, qu'on appelle le Château. C'est un assez

gros édifice avec des cloîtres; c'est là que demeurent, dans les

cellules des moines, qu'on a transformées en jolis logements, le

caissier, le bailli, un des régisseurs principaux, le médecin, le

pasteur protestant, l'école protestante et, enfin, une très belle

chapelle catholique, qui a des peintures à fresques et une image

miraculeuse, qui, chaque année, attire le 2 juillet beaucoup de

pèlerins. Elle a un trésor assez riche en beaux ornements et vases

sacrés. Une petite armoire vitrée contient des pièces de monnaie et des

médailles offertes en _ex-voto_; j'ai détaché, de mon chapelet, la

petite médaille en argent à l'effigie de M. de Quélen, et je l'ai mise à

la suite des autres offrandes.

Après cette visite, qui a été longue, et que j'ai terminée en faisant

exhumer d'un lieu poudreux les portraits des anciens propriétaires, qui,

par leur testament, avaient laissé cette possession aux Jésuites, et en

ordonnant la restauration de ces portraits, j'ai été voir la brasserie,

la distillerie et l'établissement du bétail destiné à être vendu aux

bouchers de Berlin. Tout cela est sur une très grande échelle. J'ai même

un pressoir, car je recueille du vin qui est assez bon. J'ai aussi une

grande plantation de mûriers; on élève des vers à soie, on file

celle-ci, et elle est aussi envoyée à Berlin où on la fabrique.

Après toutes ces inspections nous avons été visiter deux fermes qui

tiennent à Wartenberg, et enfin, par une route très agréable, entre des

plantations fort belles, toutes faites depuis _mon règne_, et qui

s'étendent pendant deux lieues, nous sommes arrivés au sommet d'une

montagne toute boisée, du haut de laquelle il y a une superbe vue sur

l'Oder, chose rare dans cette partie de la Silésie. On a, chemin

faisant, fait tirer des chevreuils à Louis, mon fils. Je suis revenue

ici à six heures du soir. Heureusement que le temps était assez

passable.

Je viens d'ouvrir, tout à l'heure, un vieux secrétaire, dans lequel j'ai

retrouvé des papiers de mon enfance, des lettres de l'abbé Piatoli et

beaucoup de choses de ce genre qui m'ont touchée, comme le cadeau de

noce que m'avait fait le Prince Primat: C'est un oiseau, dans une cage

d'or, qui chante et qui bat des ailes; puis des gravures, des ouvrages

de tapisserie. Ce sont autant d'ombres évoquées! Cela a quelque chose de

singulièrement solennel, que ce passé ressuscité tout à coup, avec une

si grande vérité de détails.

_Günthersdorf, 17 juin 1840._--Je suis partie hier à dix heures du

matin, pour rentrer à huit heures du soir. J'ai d'abord visité deux

fermes dépendantes de la seigneurie de Wartenberg; j'ai déjeuné dans la

seconde, et j'ai aussi visité une église, car, dans ce pays, les

églises, comme les curés, dépendent du seigneur.

Après notre déjeuner, nous avons passé l'Oder en bac, et nous avons été

jusqu'à Carolath, qui vaut bien la peine d'être vu. C'est un très grand

château, sur une forte élévation, construit à différentes époques; la

plus ancienne remonte à l'Empereur Charles IV. Il est sans élégance et

sans soins, au dedans comme au dehors, mais l'ensemble a de la grandeur.

Il n'y a, en fait de jardins, que des terrasses plantées, qui conduisent

jusqu'à l'Oder. La vue est admirable, d'autant plus que les rives

opposées sont très bien boisées par de vieux chênes magnifiques, jetés

sur une pelouse couverte de bestiaux et de chevaux élevés dans les

haras du Prince. La ville de Beuthen et la forteresse de Glogau font un

bon effet dans ce riche paysage. Le village est joli, plusieurs

fabriques et une bonne auberge l'animent et lui donnent de la grâce. Les

seigneurs du château, mari et femme, avec leur fille cadette, étaient

partis pour affaires. La fille aînée, jeune et jolie personne, était au

château avec une jeune cousine, et un vieil intendant du Prince. J'ai

été très bien reçue; on a fait mettre des chevaux à trois droschki, et,

après avoir traversé l'Oder à un gué, nous nous sommes promenés, dans

les grands chênes dont je parlais tout à l'heure, au milieu desquels la

Princesse a fait construire un ravissant cottage, dans lequel on nous a

servi un goûter. Malheureusement, j'ai été dévorée par des cousins. Je

suis revenue avec un visage tout enflé, et un coup de soleil, qui s'y

est joint, a achevé de m'abîmer. Dans ce singulier climat, la chaleur

succède si instantanément au froid, qu'on est toujours pris par

surprise. Je suis cependant bien aise d'avoir vu Carolath. C'est un lieu

curieux; Chaumont, sur les bords de la Loire, en donne assez bien

l'idée.

Ce matin, nous sommes repartis à neuf heures, mon fils et moi, pour

aller visiter quelques-unes de mes propriétés, de l'autre côté de

l'Oder. C'est une terre qui s'appelle Schwarmitz, et celle, de toutes,

la plus exposée aux inondations. C'est un neveu de feu M. Hennenberg qui

l'a affermée. Il habite à Kleinitz, une autre de mes propriétés, mais il

était venu m'attendre aux digues dont j'ai visité les laborieux

travaux. Sa femme, les curés des deux confessions, le garde général et

une foule de monde nous attendaient à la ferme, ainsi qu'un très bon

déjeuner. Après le repas, nous avons visité en détail la ferme, deux

métairies et une très belle portion de bois de chênes, puis nous sommes

revenus, en nous arrêtant à Saabor. C'est une terre qui appartient au

frère cadet du prince Carolath; le château, s'il était bien tenu, le

parc, s'il était bien soigné, seraient préférables au château et au parc

de Carolath, mais la situation est fort inférieure; c'est noble

cependant, et l'avant-cour très belle. Le propriétaire est ruiné, et

voudrait fort que j'achetasse Saabor, qui se trouve précisément enclavé

dans mes propriétés, mais les convenances topographiques ne suffisent

pas pour conclure une pareille affaire.

Voici maintenant ce que me disent mes lettres de Paris, qui se sont

égarées jusqu'ici: Les correspondances particulières d'Afrique donnent

les détails les plus affligeants sur ce malencontreux pays; le maréchal

Valée demande encore des troupes et de l'argent.

Le préfet de Tours, M. d'Entraigues, est sauvé de la bagarre

préfectorale qui le menaçait. Le sous-préfet de Loches est la seule

victime immolée aux exigences de M. Taschereau, le député. Le neveu de

Mme Mollien passe de la préfecture de l'Ariège à celle du Cantal, et

devient le préfet des Castellane. M. Royer-Collard me mande avoir sauvé

M. de Lezay, le préfet de Blois, et M. Bourlon[114]. Il a demandé, pour

cela, à M. Thiers, une entrevue, dont il me paraît avoir été très

satisfait.

[114] M. Bourlon de Sarty était Préfet de la Marne.

Voilà M. de La Redorte ambassadeur à Madrid; sa femme est trop malade

pour l'accompagner. Cela s'appelle être prime-sautier dans la carrière;

c'est une irruption qui doit plaire médiocrement à tous ceux qui

croient, par là, leur avancement retardé. Je suppose que c'est comme

dédommagement de la non-intervention en Espagne que le Roi aura fait

cette concession à son premier ministre, dont M. de La Redorte est l'ami

dévoué.

Mgr le duc d'Orléans, à son retour d'Afrique, aura trouvé Mme la

duchesse d'Orléans en très bon état: La rougeole qu'elle a eue, en

déplaçant l'irritation, lui a rendu la faculté de digérer, et, par

conséquent, celle de se nourrir et de se fortifier. J'en suis charmée.

_Günthersdorf, 18 juin 1840._--Il a plu toute la journée aujourd'hui;

j'ai donc été obligée de renoncer à aller visiter une petite terre à moi

qui est à une demi-lieue d'ici, et qui s'appelle _Drentkau_. J'ai donné

à dîner à douze personnes, pasteurs et autorités locales; j'en ai deux

autres encore à donner, pour avoir fait les politesses convenables: mon

ménage ici est monté pour douze personnes, je ne puis aller au delà.

Louis, mon fils, baragouine l'allemand avec une telle hardiesse qu'il y

fait des progrès; j'ai eu la visite du prince Frédéric de Carolath, le

propriétaire de Saabor. Il est, dans la province, ce que sont les

Lords-Lieutenants des comtés en Angleterre.

_Günthersdorf, 19 juin 1840._--J'ai visité deux écoles qui sont sous ma

juridiction; ce sont des écoles catholiques, et admirablement tenues.

L'instruction des enfants m'a surprise; j'ai été ravie et édifiée au

plus haut degré. J'ai fait quelques distributions encourageantes, et je

me suis chargée de l'avenir d'un jeune garçon de douze ans, vraiment

merveilleux d'intelligence et de savoir, mais trop pauvre pour entrer au

séminaire, pour lequel il se sent une vocation particulière.

_Sagan, 21 juin 1840._--J'ai reçu avant-hier, à Günthersdorf, une lettre

qui m'a décidée à venir ici. M. de Wolff m'écrivait de Berlin qu'il se

passait ici des choses très irrégulières et opposées à l'intérêt de mes

enfants; qu'il allait s'y rendre pour les faire rectifier, et qu'il

m'engageait à y aller de mon côté. Je suis donc partie hier matin de

Günthersdorf avec M. de Valençay; nous avons mis six heures pour venir.

Je suis descendue à l'auberge; dans l'état actuel des choses, je

n'aurais pas jugé convenable de descendre au château. Mais quelle

impression singulière cela me cause! Ici, où ont demeuré mon père, ma

sœur, où j'ai tant été dans mon enfance, être à l'auberge!

Après une heure de conversation avec M. de Wolff, nous avons été au

château. J'y ai tout reconnu, excepté ce qu'on s'est un peu empressé

d'enlever et qu'on sera peut-être obligé d'y rapporter. Le vieux homme

d'affaires de ma sœur aînée pleurait à chaudes larmes. Il est au plus

mal avec celui de ma sœur, la princesse de Hohenzollern, M. de

Gersdorff, que j'ai vu. Je ne lui ai point parlé d'affaires, d'abord

parce que ce sont celles de mes fils, et non les miennes, puis parce que

je voulais éviter les aigreurs directes.

Sagan est vraiment beau, c'est-à-dire le château et le parc sont beaux,

car le pays est inférieur à celui dans lequel se trouvent mes

propriétés. Mais l'habitation est grandiose; j'y ai retrouvé quelques

vieilles figures du temps de mon père qui m'ont touchée. Des portraits

de famille m'ont fait plaisir.

Il y a ici une comtesse Dohna, qui a été élevée, d'abord chez ma mère,

puis chez ma sœur aînée, mariée, dans le pays, à un homme très comme il

faut. Cette jeune femme était comme l'enfant de la maison. Elle est

venue, hier, prendre le thé avec moi, et j'ai eu plaisir à la voir, et à

causer avec elle de ma pauvre sœur, la duchesse de Sagan, et du dernier

séjour qu'elle a fait ici, peu de temps avant sa mort.

Ce matin, j'ai été à la messe dans la charmante église des Augustins, où

mon père repose depuis trente-neuf ans! J'ai été fort remuée par tout

l'office, par la musique qui était excellente.

En sortant de là, j'ai été voir la comtesse Dohna. Elle est venue avec

moi au château, dont je voulais visiter les dépendances, que je n'avais

pas parcourues hier. J'ai trouvé, dans les remises, une ancienne voiture

dorée et doublée de velours rouge, ressemblant, à peu de chose près, à

celle des Princes d'Espagne, à Valençay. C'est celle dans laquelle mon

père a quitté la Courlande et est venu ici. L'homme d'affaires de ma

sœur de Hohenzollern, qui vend tout ce qui n'appartient pas au fief, a

mis cette voiture en vente; je l'ai achetée sur-le-champ, à la criée:

trente-cinq écus!

A deux heures, selon l'usage de la ville, nous avons dîné. En sortant de

table, nous avons été, au bout du parc, visiter une ancienne petite

église, où ma sœur de Sagan m'avait dit qu'elle voulait faire inhumer

mon père, se faire enterrer elle-même. Il faut restaurer cette petite

église, ce qui sera aisé. On peut en faire un lieu de sépulture fort

convenable et recueilli.

_Günthersdorf, le 22 juin 1840._--Me voici rentrée dans mes bons petits

foyers, que je prends fort à gré. J'ai, avant de quitter Sagan, ce

matin, reçu des visites de beaucoup d'habitants, et traversé une longue

conférence d'affaires. Toute cette question de Sagan se complique de

telle sorte que cela durera fort longtemps. Wolff, Wurmb et l'ancien

homme d'affaires de ma sœur aînée m'engagent, pour simplifier la

question, à demander à ma sœur, qui me doit encore de l'argent sur

Nachod[115], de me céder les bois allodiaux de Sagan, que mes fils

retrouveraient ainsi un jour. Je ne dis pas non, car ces bois sont

superbes, mais ce ne sont là que des questions subséquentes; il y en a

de préalables, qui doivent être vidées avant, et qui ne le seront pas de

sitôt. Les gens d'affaires me pressent beaucoup de passer l'année

entière en Allemagne. Je ne veux pas de l'hiver dans un climat aussi

froid, mais je veux bien revenir au printemps prochain, pour la belle

saison. Je crois que mon fils a raison, quand il dit que c'est un grand

bonheur pour lui de débuter dans ce pays-ci avec moi.

[115] Nachod, terre en Bohême avec beau château, bâti par les

Piccolomini, avait été acheté par le duc de Courlande. Sa fille

aînée, la duchesse Wilhelmine de Sagan, en avait hérité et y

mourut en 1839. Nachod fut ensuite vendu aux princes de

Schaumburg-Lippe, qui le possèdent encore.

En revenant ici, je me suis arrêtée deux heures à Neusalz, qui est une

ville curieuse à visiter. Elle est habitée, à moitié, par une colonie

des frères Moraves, dont les usages sont à peu près ceux des Quakers;

c'est assez particulier, surtout ce qu'ils appellent le _repas d'amour_.

Dans leur église ils chantent, ils prient, et prennent du café avec des

gâteaux, dans le plus grand silence et avec la plus parfaite

gourmandise. Ils sont fort industrieux, très avides, pas mal hypocrites,

prodigieusement propres; ils se tutoient entre eux. Ils ont des

missionnaires et des ramifications dans le monde entier. Outre l'église

des Moraves, il y a à Neusalz une église catholique et une église

protestante toute neuve, fort jolie, que j'ai visitée pour y voir un

cadeau du Roi de Prusse actuel: c'est un fort beau Christ, d'après

Annibal Carrache. J'ai aussi examiné, dans le plus grand détail, une

superbe forge, où on fabrique surtout de la fonte.

_Günthersdorf, 23 juin 1840._--Il fait joli temps ce soir: mon jardin

est vert, parfumé et frais. Il y a des heures, des dispositions de ciel

et de nature, d'air et d'âme, qui font tout particulièrement saigner un

cœur qui regrette, et, malgré l'agrément matériel de ce qui m'entoure,

je suis aujourd'hui dans cette triste disposition. J'ai paperassé toute

la matinée avec mon homme d'affaires, avec lequel j'ai été ensuite

inspecter l'école protestante de ce village-ci.

_Günthersdorf, 25 juin 1840._--J'ai employé ma journée d'hier, depuis

dix heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, à aller visiter la

partie la plus éloignée de mes propriétés, qui se compose d'une ville,

de trois fermes, et d'une petite forêt. Dans une des fermes, on a

transformé les restes d'un vieux château gothique en magasin. J'ai

déjeuné chez un lieutenant en retraite, qui s'est marié et a affermé mes

fermes, dont l'une a une bonne maison d'habitation; les fermes ont

toujours été affermées ensemble, d'abord au grand-père, puis au père du

fermier actuel; la femme de celui-ci est sur le point d'accoucher et ils

comptent bien que le bail se renouvellera pour la quatrième génération.

Dans la ville, qui est aux trois quarts catholique, j'ai été visiter

l'église. J'y ai reçu une bonne réception. La situation de grand

seigneur est, ici, bien différente de ce qu'elle est en France; mon fils

en a la tête tournée.

_Günthersdorf, 26 juin 1840._--Je dois retourner demain à Berlin,

pendant que mon fils s'acheminera vers Marienbad. Mes forces se sont

retrouvées dans la vie forestière et campagnarde que j'ai menée ici.

J'ai été, hier, voir la plus mauvaise de mes propriétés. Cela s'appelle

_Heydau_; c'est une ferme disputée au sable.

J'ai eu, à dîner, mon voisin, le prince Carolath de Saabor, gros homme

entre cinquante et soixante ans, très poli et très bon.

_Francfort-sur-l'Oder, 28 juin 1840._--J'ai passé toute la journée

d'hier dehors, à travers la pluie et la grêle. J'aurais désiré un

meilleur temps, pour les bonnes gens qui m'avaient préparé des

réceptions, et pour moi-même, qui n'ai pu que fort mal juger deux fermes

de nouvelle création: l'une s'appelle _Peter-Hof_, d'après mon père,

l'autre _Dorotheenaue_, d'après moi. Ces fermes ont été établies sur les

terrains à l'aide desquels les paysans de Kleinitz se sont rachetés de

leurs corvées. De beaux bois environnent ces terres. Le garde général

qui y demeure est d'une famille courlandaise qui a suivi mon père en

Silésie. Un portrait frappant de mon père, qui en avait fait cadeau au

sien, orne son salon. Il le tient en grand honneur, ce qui m'a empêchée

de lui demander de me le vendre, comme j'en étais tentée.

En arrivant ici, j'y ai trouvé une lettre de Mgr le duc d'Orléans, fort

obligeante pour moi, et fort convenable sur la mort du Roi de Prusse et

sur son successeur. Voici le passage relatif à la France: «L'agitation

de la surface a disparu; mais il y a encore des nuages à l'horizon, et

l'orage, pour avoir été habilement éloigné, n'a pas été absolument

dissipé. Cependant, l'intervalle des sessions se passera bien. Le Roi

seul et M. Thiers sont sur la scène; aucun des deux ne veut embarrasser

l'autre; tous deux veulent se faciliter leur tâche; aucune question ne

surgira pour les diviser. Pour ma part, je souhaite tout succès à notre

grand petit Ministre, qui peut faire un bien immense à ce pays.»

J'ai dit adieu à mon fils, ce qui m'a fait de la peine. Il est bon

enfant, naturel, facile et doux; je lui sais gré de s'être plu en

Silésie, et d'y avoir, à tous les égards, montré un bon esprit. Et puis

c'était quelqu'un à moi, et je commence à sentir la grande différence

qu'il y a entre la solitude et l'isolement. J'ai longtemps confondu ces

deux états, qui semblent si analogues, et qui sont si différents: je

porte très bien l'une; l'autre me fait peur.

_Berlin, 29 juin 1840._--Je suis arrivée ici hier, à trois heures après

midi. J'y ai trouvé beaucoup de lettres, mais pas bien intéressantes;

cependant, Mme Mollien mande la grossesse de Mme la duchesse d'Orléans

et ajoute qu'elle est retombée dans les souffrances d'estomac dont la

rougeole semblait l'avoir tirée. Madame Adélaïde, qui m'écrit aussi,

paraît fort satisfaite de la manière dont la revue de la Garde nationale

s'est passée, et surtout de la façon dont M. le duc d'Orléans a été

reçu, à son retour d'Afrique. Quelques-uns de ses officiers d'ordonnance

sont morts, et beaucoup sont restés, au blessés ou malades, en arrière;

lui-même est fort maigri.

Ici, à Berlin, d'après ce que j'ai entendu des diverses personnes que

j'ai vues, hier dans la soirée, on est très content de la bonté, de la

mesure, de la sagesse du nouveau Roi. Il travaille beaucoup, accueille

tout le monde, se montre plein d'égards pour les amis et pour les

directions de son père. M. de Humboldt m'a rapporté toutes sortes de

paroles gracieuses de Sans-Souci. Le Prince et la Princesse de Prusse

m'en ont transmis autant. Mme de Perponcher m'a prévenue qu'il y aurait

grande Cour de condoléance vendredi prochain, ici, et m'a indiqué le

oicstme.

Le seul changement qui se soit encore fait depuis le nouveau règne,

c'est que le Roi travaille avec chacun de ses Ministres en particulier,

tandis que le feu Roi ne causait qu'avec le Prince de Wittgenstein, et

ne travaillait qu'avec le comte Lottum. M. d'Altenstein, qui était

ministre des Cultes et de l'Instruction publique, était mort trois

semaines avant le feu Roi et n'avait point encore été remplacé. On

attend, avec impatience, de savoir par qui cette place importante sera

remplie; on verra, dans ce choix, une indication sur l'esprit qui

dirigera le règne actuel. Cette nomination est, par cela même, le

premier embarras du Roi.

_Berlin, 1er juillet 1840._--Mon grand grief contre les villes, ce sont

les visites à faire et à recevoir. J'ai beau n'être ici qu'un oiseau de

passage, je suis victime de cet inconvénient. J'ai donc fait et reçu

prodigieusement de visites hier, matin et soir. Le Prince de Prusse, qui

est parti ce matin pour Ems, a été longuement chez moi. Il m'a dit que

l'Impératrice de Russie était fort satisfaite de sa future belle-fille.

C'est avec l'Impératrice elle-même que la jeune Princesse se rendra en

Russie.

Lord William Russell est aussi venu me voir; il m'a dit que lady

Granville avait _ordonné_ à M. Heneage, qui est attaché à l'ambassade de

son mari, à Paris, d'accompagner Mme de Lieven en Angleterre.

Je suis allée, avec Wolff, voir l'atelier de Begas, peintre allemand,

élevé à Paris, sous les yeux de Gros. Il a beaucoup de talent.

Il y a eu un tremblement de terre dans le département d'Indre-et-Loire!

On l'a ressenti à Tours; à Candes, à quatre lieues de Rochecotte,

plusieurs maisons ont été renversées. Rien, Dieu merci, à Rochecotte,

mais cette visite souterraine m'effraye: cela pourrait bien, en se

renouvelant, faire crouler toutes mes constructions et tarir mon puits

artésien.

_Potsdam, 2 juillet 1840._--J'ai quitté hier Berlin à onze heures du

matin, par le chemin de fer. Je me suis trouvée dans le même wagon que

le prince Adalbert de Prusse, cousin du Roi, lord William Russell, et le

Prince Georges de Hesse. A la descente du chemin de fer, qui, en moins

d'une heure mène à Potsdam, j'ai trouvé la voiture et les gens de la

Princesse de Prusse, avec l'invitation de me rendre tout de suite chez

elle au Babelsberg, joli castel gothique qu'elle a fait bâtir sur une

hauteur boisée qui domine le cours de la Havel: c'est petit, mais très

bien arrangé et en très belle vue. Nous sommes restées à causer pendant

une heure. Sa voiture est restée à ma disposition à Potsdam, après m'y

avoir ramenée. Ma toilette faite, j'ai été à Sans-Souci, où le Roi dîne

à trois heures. Il a été parfaitement bon et aimable ainsi que la Reine.

Après le dîner, il m'a menée voir la chambre où Frédéric II est mort,

et la bibliothèque de ce Prince. Il a voulu que je le suivisse sur la

terrasse, qui est une très belle chose; puis, on m'a confiée à la

comtesse de Reede, grande-maîtresse de la Reine, et à Humboldt, et on

m'a conduite, en calèche, au Palais de marbre qui renferme quelques

beaux objets d'art, et au Nouveau Palais où se donnent les grandes fêtes

d'été. La Princesse de Prusse y est venue à notre rencontre, et m'a

menée à Charlottenhof, création du Roi actuel, sur les modèles, plans et

dessins d'une villa de Pline: c'est charmant, plein de belles choses

rapportées d'Italie, qui se marient admirablement à une inconcevable

profusion de fleurs, des peintures à fresque comme à Pompéi, des

fontaines, des bains antiques, tout cela du meilleur goût. Le Roi et la

Reine y étaient: on y a pris le thé; après quoi, le Roi m'a fait monter

à côté de lui dans un _poney-chaise_ et m'a menée, par des allées

superbes de vieux chênes, jusqu'à Sans-Souci, où il a voulu que je

restasse souper. Ce souper se sert dans un petit salon, sans apparat; on

cause plus qu'on ne mange. Cela s'est prolongé agréablement et

facilement jusqu'à onze heures. Le Roi m'a promis son portrait, et a

été, à tous égards, parfait pour moi. Il m'a fait promettre de revenir

le voir à Berlin, et a été, comme on dit ici, très _herzlich_[116].

[116] Cordial.

Ce matin, Humboldt est venu de sa part me proposer, avant d'aller

déjeuner chez la Princesse de Prusse, de voir l'île des Paons, avec les

admirables serres qui s'y trouvent, et une curieuse ménagerie. Les

bateliers du Roi et les directeurs des établissements botaniques

m'attendaient, et j'ai rapporté des fleurs superbes. Nous sommes arrivés

un peu tard chez la Princesse de Prusse, qui, après le déjeuner, m'a

menée, en poney-chaise, voir Glinicke, la très jolie villa du Prince

Charles, qui est en ce moment, avec sa femme, aux bains de Kreuznach. De

là, j'ai regagné Potsdam, le chemin de fer, et Berlin.

_Berlin, 3 juillet 1840._--Mme de Perponcher est venue me prendre à

quatre heures aujourd'hui, et en me faisant passer par les appartements

de sa mère, la comtesse de Reede, au château, m'a fait éviter la file,

et la foule; nous nous sommes ainsi trouvées des premières à la Cour de

condoléance que la Reine a reçue à Berlin, assise sur son trône, dans

une chambre tendue de noir, les volets fermés, et la pièce uniquement

éclairée par quatre grands cierges d'après l'ancienne étiquette. La

Reine avait un double voile, l'un flottant en arrière, l'autre baissé

devant, et toutes les dames de même, ce qui fait qu'on ne se distinguait

pas. Une révérence silencieuse devant le trône, et voilà tout. C'était

singulièrement grave et lugubre, mais très noble et imposant. Les

hommes, qui ont défilé après nous, étaient en uniforme, et à visage

découvert, mais tout ce qui, dans leurs uniformes, était en or ou en

argent, recouvert de crêpe noir.

_Berlin, 5 juillet 1840._--Voilà mon séjour à Berlin terminé. J'ai été,

ce matin, à la grand'messe, ce qui est moins méritoire ici qu'ailleurs,

à cause de l'excellente musique qu'on y entend.

_Herzberg, 6 juillet._--Je suis partie ce matin de Berlin par le chemin

de fer jusqu'à Potsdam, où je me suis arrêtée pour déjeuner. A la

descente du train, j'ai trouvé le valet de chambre de la Princesse de

Prusse avec une lettre d'adieu très affectueuse; j'ai été gâtée jusqu'au

dernier moment. Je suis pénétrée de reconnaissance, car tout le monde

m'a témoigné un empressement, une bienveillance, une cordialité, que

l'Angleterre seule m'avait offertes jusqu'ici.

J'ai fini les _Récits des temps mérovingiens_, par M. Augustin Thierry:

cela ne manque pas d'intérêt, ni surtout d'originalité; comme tableau de

mœurs étranges et inconnues, cela a de la valeur. J'ai commencé les

_Dialogues_ de Fénelon sur le Jansénisme, livre peu connu, fort oublié,

admirablement bien écrit, et parfois aussi piquant que les

_Provinciales_.

_Kœnigsbruck, 8 juillet 1840._--Je suis arrivée hier ici, à six heures

du soir, chez ma nièce la comtesse de Hohenthal. La dame du lieu est

plus grande, plus blonde, plus spirituelle, aussi bonne, et, à mon gré,

plus jolie et plus aimable que sa sœur, Mme de Lazareff. Son autre

sœur, Fanny, joint un excellent caractère à de la gaieté d'esprit; si

sa santé était meilleure, elle serait jolie. Le comte de Hohenthal est

un homme comme il faut, qui admire et adore sa femme. Miss Harrison,

l'ancienne gouvernante de ces dames, est une personne mesurée et

dévouée, qui leur a tenu lieu de mère, et qui est respectée comme telle

dans la maison. Kœnigsbruck est une grande maison plus vaste que belle,

à l'entrée d'un petit bourg; la position serait pittoresque et la vue

agréable, si elle n'était pas comme étouffée par les communs et les

basses-cours, qui, à la mode allemande, se trouvent beaucoup trop

rapprochés du château. Le pays offre la transition de la Prusse stérile

et plate, à la Saxe productive et coupée.

Voici l'extrait d'une lettre de M. Royer-Collard, écrite de Paris au

moment où il allait partir pour le Blésois: «Thiers est venu,

aujourd'hui même, s'asseoir ici avec M. Cousin silencieux, qui

représentait le frère compagnon du Jésuite. Thiers parle fort

dédaigneusement des Ministères qui ont précédé le sien, modestement de

ses succès à l'intérieur; du reste, fort aimable pour moi.»

_Kœnigsbruck, 9 juillet 1840._--J'ai visité aujourd'hui le château en

détail. Il y aurait de quoi faire d'assez belles choses, mais ce n'est

pas trop le goût du pays, où les seigneurs, faisant généralement valoir

leurs propriétés eux-mêmes, préfèrent l'utile à l'agréable.

Ma nièce m'ayant dit que le Roi et la Reine de Saxe lui avaient témoigné

le désir de me voir, j'ai écrit hier à Pillnitz où se trouve la Cour,

pour demander à voir Leurs Majestés; quand j'aurai la réponse, je

fixerai le moment de mon départ.

Mes nièces, qui passent habituellement leurs hivers à Dresde, m'ont dit

que le ministre de France, M. de Bussières, y était fort mal vu. On lui

trouve un mauvais esprit et un mauvais ton; il y a introduit d'assez

désagréables façons, et a fort blessé la Reine, par des propos au moins

déplacés sur son compte. On souhaite beaucoup qu'il obtienne une autre

mission diplomatique.

_Dresde, 11 juillet 1840._--J'ai quitté Kœnigsbruck ce matin. J'ai revu

avec plaisir les jolis environs de Dresde. Je vais faire ma toilette et

partir pour Pillnitz.

_Dresde, 12 juillet 1840._--Le château de Pillnitz n'est ni très beau,

ni très curieux; les jardins sont médiocres, mais la position aux bords

de l'Elbe est charmante, et toute la contrée gracieuse et riche. Toute

la famille Royale de Saxe y était réunie hier. La Reine, que j'ai connue

jadis à Bade, avant son mariage, est la femme la plus grande que je

connaisse; elle a beaucoup de bonté, d'instruction et de bienveillante

simplicité. Le Roi, qui avait dîné plusieurs fois à Paris, chez M. de

Talleyrand, est naturel, ouvert, surtout quand le premier moment,

toujours dominé par la timidité, est passé. La Princesse Jean, sœur de

la Reine, et sœur jumelle de la Reine de Prusse, ressemble d'une

manière frappante à cette dernière, mais elle est tellement éteinte par

ses fréquentes couches qu'elle semble avoir à peine la force de se

mouvoir et d'articuler quelques paroles. Je l'avais aussi connue à Bade,

fort jolie et agréable. Son mari, le Prince Jean, est un des princes les

plus instruits du temps, fort occupé de choses sérieuses; sa tournure et

toute sa personne sont fort négligées: il a quelque chose du professeur

allemand. La princesse Auguste, cousine du Roi, a été successivement

recherchée, il y a trente ans, par tous les souverains de l'Europe.

Napoléon avait discuté son nom, dans le Conseil où son mariage fut

décidé; elle n'en est pas moins restée fille, et, qui plus est, très

douce vieille fille. Elle n'a jamais été jolie, mais elle était blanche

et fraîche avec quelques jolis détails. L'expression de sa physionomie

est restée bonne et prévenante. Enfin, j'ai fait la conquête de la

Princesse Amélie, sœur du Roi, celle qui écrit des comédies. Elle a de

l'esprit, de l'imagination, une conversation vive et piquante, de la

bonté, et elle a été remarquablement aimable pour moi.

Après le dîner, on m'a menée, pour changer ma toilette, dans un très bel

appartement, que j'étais tentée de dévaliser, tant il y avait de belles

porcelaines de vieux Saxe. La Reine m'a fait chercher. On m'a conduite

dans son cabinet, où elle m'a questionnée, à la façon des Princesses.

Tout le monde s'est bientôt rassemblé, en toilette de promenade, et on

est parti, en calèches, pour une assez longue course. On cultive

beaucoup la vigne dans les environs de Dresde. Au sommet des vignes

royales, le Roi a fait construire un petit pavillon, qui m'a rappelé

celui de la grande-duchesse Stéphanie à Bade. C'était le but de la

promenade; la vue y est superbe: à droite, Dresde; en face, l'Elbe et

ses riantes rives; à gauche, la chaîne de montagnes qu'on appelle la

Suisse saxonne. On a pris le thé dans le pavillon, on a causé assez

agréablement, puis on m'a dit adieu, avec toutes sortes de bonnes et

aimables paroles. Ma voiture avait suivi, je l'ai reprise, et suis

revenue à Dresde à dix heures du soir.

_Dresde, 13 juillet 1840._--J'ai été, hier matin dimanche, à la messe

dans la chapelle du Château, dont la musique est célèbre dans toute

l'Allemagne. C'est le seul lieu où l'on entende encore des chanteurs à

la façon de Crescentini et de Marchesi. Cette musique si fameuse ne m'a

pas satisfaite; elle était beaucoup trop musique d'opéra, bruyante et

dramatique au lieu d'être recueillie. D'ailleurs, ces voix mutilées,

malgré leur éclat, ont quelque chose d'aigre et de criard qui me

déplaît. Je n'ai jamais pu goûter celle de Crescentini, aux grands

succès duquel j'ai assisté, à la Cour de Napoléon.

Après la messe, nous avons visité l'intérieur du Château, où Bendemann,

un des artistes les plus distingués de Dusseldorf, peint maintenant à

fresque la grande salle dans laquelle le Roi fait l'ouverture et la

clôture des États. Ce sera une belle chose, comme composition et comme

exécution, mais à laquelle il manquera toujours la clarté que l'Italie

seule peut répandre sur ce genre de peinture, qui en réclame beaucoup.

Les appartements de l'Électeur Auguste le Fort, meublés dans le goût de

l'époque, et qui, depuis, n'ont été habités que par l'Empereur Napoléon,

m'ont fort intéressée; il s'y trouve une grande richesse en meubles de

Boule, laques, cuivres dorés, vieilles porcelaines, bois incrustés, mais

le tout est mal tenu, mal rangé, et ne fait pas le quart de l'effet que

cela devrait produire. Le Château, en lui-même, au dehors, a l'air d'un

vieux couvent, mais dans les cours intérieures, il y a des détails

d'architecture curieux, et qui rappellent le château de Blois, sans

l'égaler. Rien n'est comparable, pour donner de la légèreté, de la

grâce, de l'élégance aux constructions, à cette pierre éternellement

blanche, qui est si exclusivement particulière au centre de la France.

Ici, la pierre est très noire.

J'ai eu, le soir, la visite du baron de Lindenau, Ministre de

l'Instruction publique et Directeur des musées. Il a joué un rôle

politique important dans les affaires de Saxe, lors de la co-Régence du

Roi actuel. Je l'avais connu, autrefois, chez feu ma tante, la comtesse

de Recke; c'est un homme distingué, et j'ai été fort aise de le revoir.

Mon neveu nous a conduits, ce matin, visiter le Palais japonais, qui

contient la Bibliothèque Royale, les manuscrits, les pierres gravées,

les médailles et les gravures. J'ai parcouru vingt chambres voûtées qui

contiennent toutes les porcelaines connues, de toutes les époques et de

tous les pays. Il y a des choses fort curieuses et fort belles. Cette

collection est surtout fort riche en chinoiseries. En sortant de là,

nous avons été à la Manufacture Royale de porcelaines, qui a conservé la

belle pâte si fort admirée dans le vieux Saxe que vendent les marchands

de curiosités.

Après dîner, j'ai été au Musée historique, qu'on appelle ici le

_Zwinger_, et qui est arrangé dans le goût de la Tour de Londres. M. de

Lindenau avait averti les Directeurs en chef, qui sont de vrais savants

et qui nous ont tout expliqué à ravir. Je connaissais, d'autrefois, la

Galerie de tableaux et le Trésor, je n'y suis donc pas retournée.

_Téplitz, 14 juillet 1840._--La journée, de Dresde ici, n'est pas forte:

huit petites heures, voilà tout, à travers un pays charmant. On ne va

pas vite, à cause des montagnes, mais la variété et l'agrément des sites

dédommagent de ces retards. Il y en a, de ces sites, qui rappellent le

Murgthal, d'autres Wildbad. L'Erzgebirge, au pied duquel se trouve

Téplitz, sans être une chaîne de montagnes imposante, sert pourtant de

fond de tableau. D'ailleurs, ce sont des montagnes fort boisées, les

villages sont jolis, les fleurs cultivées, les routes, partout, très

belles. Aussitôt après mon arrivée, j'ai eu la visite de ma nièce, la

princesse Biron, celle qui a épousé l'aîné de mes neveux. Elle m'a fait

monter dans sa calèche, nous avons été voir la ville qui n'est pas mal,

les promenades qui sont jolies, et le village de Schœnau, qui touche à

la ville et où se trouvent les principaux établissements de bains. Tout

cela est très bien, et élégamment bâti. Téplitz a beau être très joli,

il ne vaut pas le cher Bade. Il y a aussi une grande différence pour le

mouvement, qui me paraît être assez médiocre ici. On dit que la mort du

Roi de Prusse fera beaucoup de tort, car il y venait chaque année.

La princesse Biron est une douce personne, qui, sans être jolie, a l'air

très noble, et qui est fort aimée et respectée dans la famille de son

mari.

_Téplitz, 15 juillet 1840._--Je vais partir pour Carlsbad où je reverrai

ce soir mes deux sœurs, dont je suis séparée depuis seize ans. Une trop

longue absence a rompu mes habitudes et m'a laissée étrangère aux

intérêts des uns et des autres... Aussi, je commence cette journée avec

émotion.

_Carlsbad, 16 juillet 1840._--La journée a été de quinze heures, pendant

lesquelles je ne me suis pas arrêtée une minute: vingt-six lieues à

faire, toujours en montant et en descendant. La sortie de Téplitz est

jolie encore jusqu'à Dux, ce château du comte Wallenstein où Casanova a

écrit ses _Mémoires_; mais, plus loin, commence une aridité fatigante.

Il était dix heures quand je suis arrivée. Mes sœurs étaient encore en

face l'une de l'autre, à faire des patiences. Jeanne, la duchesse

d'Acerenza, m'a reçue fort naturellement; Pauline, la princesse de

Hohenzollern, avec une certaine gêne qui m'a aussitôt gagnée. Nous

n'avons parlé que de choses indifférentes; elles m'ont offert du thé, et

je suis allée ensuite dans la maison en face, où ma sœur Jeanne a loué

un appartement pour moi.

_Carlsbad, 17 juillet 1840._--Le duc de Noailles m'écrit, de Paris,

qu'il a dîné chez l'ambassadeur de Sardaigne[117] avec M. Thiers, et

qu'il a beaucoup causé avec lui. Il l'a trouvé tout entier à l'Afrique,

voulant y dépenser des sommes immenses, y faire une grande guerre, y

avoir une armée de quatre-vingt mille hommes, faire l'enceinte continue

dont on a déjà tant parlé, pour entourer toute la plaine de la

Mitidja[118]. Il tâche de prouver qu'il résultera de tout cela des

merveilles dans deux ou trois ans, c'est-à-dire la vraie possession de

l'Afrique, une grande colonisation, et un port magnifique sur la

Méditerranée. Le duc de Noailles me dit aussi que Mme de Lieven est à

Londres, où elle s'applaudit beaucoup de l'accueil qu'on lui fait.

[117] Le marquis de Brignole-Sale.

[118] La vaste plaine de la Mitidja est située au sud d'Alger et

s'étend entre les deux zones montagneuses de l'Atlas et du Sahel.

Elle est célèbre par sa fertilité, qui l'a fait surnommer par les

Arabes _la mère du pauvre_.

Un autre correspondant m'écrit ceci: «Le Roi ne paraît pas s'être

rapproché de son Ministère, quoique étant, dit-on, dans les meilleurs

termes, avec les personnes qui le composent. Le Roi a une partie à

regagner, et il attend patiemment que le jeu soit beau à jouer. M.

Guizot est, paraît-il, toujours à la mode en Angleterre[119]. Il parie

aux courses, et a gagné deux cents louis; avouez que M. Guizot sur le

turf est une des plus curieuses anomalies de l'époque!»

[119] M. Guizot était alors ambassadeur à Londres.

Mes sœurs m'ont menée, hier, voir les différentes sources et les

boutiques qui sont très jolies. J'ai dîné, ensuite, chez elles, à trois

heures, avec mon ancien beau-frère, le comte Schulenbourg[120]; puis,

nous avons été faire une promenade le long de la vallée, qui ressemble

beaucoup à celle de Wildbad. J'y ai retrouvé, en fait de connaissances,

le prince et la princesse Reuss-Schleiz; le comte et la comtesse de

Solms, fils du premier mariage de la vieille Ompteda; la comtesse

Karolyi, celle qu'on appelle Nandine; le vieux Lœvenhieln avec sa

femme, qui se nommait Mme de Düben en premières noces; Liebermann et

une vieille princesse Lichtenstein. Je suis rentrée chez moi à dix

heures, un peu fatiguée de cette lanterne magique.

[120] Troisième mari de la sœur aînée de la duchesse de

Talleyrand.

_Carlsbad, 18 juillet 1840._--J'ai été, hier, faire une visite à la

comtesse de Bjœrnstjerna, qui demeure dans la même maison que moi. Elle

part ce matin pour Hamburg, où elle saura si elle doit rejoindre son

mari à Stockolm ou à Londres. Son fils aîné épouse la fille unique de sa

sœur, la comtesse Ugglas, morte il y a quelques années. J'ai eu quelque

plaisir à retrouver un souvenir vivant de Londres, du meilleur temps de

ma vie, même sous cette forme de cette petite Bjœrnstjerna. J'ai été

aussi chez un vieux octogénaire, qui demeurait toujours chez ma tante,

la comtesse de Recke, et que j'avais manqué à Dresde où je comptais le

trouver. Il y demeure habituellement, dans une maison dont ma tante lui

a légué l'usufruit, et sur laquelle j'ai des droits, après la mort de ce

pauvre vieux bonhomme. Nous nous sommes attendris ensemble au souvenir

de ma bonne tante.

Après avoir dîné chez mes sœurs, nous avons été nous promener, en

calèche, par un joli chemin taillé dans la montagne, et visiter une

fabrique de porcelaines, où il y a d'assez jolies choses. C'est une

industrie qui s'est généralement répandue en Bohême depuis quelque

temps, mais qui reste fort en arrière de ce qu'elle est en Saxe.

_Carlsbad, 19 juillet 1840._--Ma journée d'hier s'est passée à peu près

comme la précédente, et comme, probablement, se passeront toutes celles

de mon séjour ici. Je m'éveille toujours de bonne heure, j'écris jusqu'à

neuf heures, je me lève, je m'habille; à dix heures, je vais chez mes

sœurs, je reste avec elles à causer jusqu'à midi; je fais alors des

visites d'obligation ou je rentre pour lire. Je retourne chez mes sœurs

à trois heures, pour dîner; puis je les mène se promener dans la calèche

que j'ai louée ici; à six heures, elles s'établissent devant leur porte

à voir passer le monde; j'y reste un peu, puis je rentre chez moi;

enfin, je retourne chez elles à huit heures pour le thé.

Ma sœur Hohenzollern a apporté ici toutes les lettres curieuses qui

avaient appartenu à ma mère, et dont ma sœur, la duchesse de Sagan,

s'était emparée, elle m'a proposé d'en prendre le tiers, et nous en

avons fait le partage. Ma part contient des lettres du feu Roi de

Pologne[121], de l'Empereur Alexandre, des frères et sœurs du grand

Frédéric, de Gœthe, de l'Empereur Napoléon à l'Impératrice Joséphine,

du grand Condé, de Louis XIV, et par-dessus tout, une lettre de Fénelon

à son petit-neveu, celui qu'il appelait Fanfan[122]. Elle est renfermée

dans un papier, sur lequel l'Evêque d'Alais, M. de Bausset, a écrit une

note signée, constatant l'authenticité de cette lettre, ce qui fait un

double autographe.

[121] Stanislas-Auguste Poniatowski, dernier Roi de Pologne.

[122] M. Léon de Beaumont, fils d'une sœur de Fénelon.

_Carlsbad, 20 juillet 1840._--J'ai été, hier, à la messe, au milieu

d'une foule énorme, car ce pays-ci est essentiellement catholique. Les

petites chapelles, les grands crucifix, les _ex-voto_, répandus dans la

montagne, sont tous visités, les dimanches, par le peuple, qui y dépose

de petites bougies et des fleurs. J'ai été visiter deux de ces petits

lieux de dévotion, qui, outre la pensée religieuse, font un très joli

effet dans le paysage.

J'ai, ensuite, retrouvé mes sœurs à leur place habituelle. La comtesse

Léon Razumowski et la princesse Palfy étaient avec elles; j'ai fait leur

connaissance, sans y trouver grand intérêt. Cette comtesse Razumowski

est ici à la tête des plaisirs; ce sont tous les jours des thés, des

goûters, etc., à la mode des dames russes à Bade.

M. de Tatitcheff est aussi ici. Il est venu dire qu'un jeune Russe,

arrivant droit de Rome, dit y avoir laissé le Pape dans un état

désespéré.

Le soir, une Mrs Austin, bel esprit anglais, apportant des lettres de

recommandation à mes sœurs, est venue les voir. Elle voit beaucoup M.

Guizot, à Londres, le cite à tout propos, et se vante fort de connaître

lady Lansdowne.

_Carlsbad, 22 juillet 1840._--J'ai reçu, hier, une lettre fort touchante

de l'abbé Dupanloup. Il a été se rafraîchir, se recueillir et se reposer

à la Grande Chartreuse, d'où il m'écrit. Il comptait retourner

promptement à Paris, pour assister, d'office, au sacre du nouvel

Archevêque[123], à propos duquel il me montre un grand souci sur l'état

du clergé français, dont il dépeint l'irritation comme très grande.

[123] Mgr Affre.

J'ai aussi une lettre de la princesse de Lieven, de Londres. Elle me

dit: «Grande débilité dans le Ministère, mais certitude de vivre

toujours, à la condition d'une chétive santé. La popularité de la Reine

est revenue tout entière depuis l'attentat contre sa personne[124]. Elle

s'est vraiment conduite avec un grand courage et un grand calme, très

honorable et très rare à son âge; elle aime beaucoup son mari, qu'elle

traite en petit garçon. Il a moins d'esprit qu'elle, mais beaucoup de

calme et de tenue. M. Guizot a une excellente position ici; il est fort

honoré par tous et parfaitement content. M. de Brunnow est bien petit;

on les trouve, lui et sa femme, bien ridicules et parfaitement déplacés.

La petite Chreptowicz, fille du comte Nesselrode, qui est ici, en est

bien honteuse et triste. Alava n'a plus sa gaieté. Lady Jersey a des

cheveux gris. Lord Grey a fort bonne mine, mais il est bien grognon.»

[124] Le 6 juin 1840, un jeune homme du nom d'Oxford, considéré,

depuis, comme mentalement malade, avait tiré deux coups de

pistolet sur la Reine Victoria, qui passait, en voiture, dans les

rues de Londres, accompagnée de son mari, le prince Albert.

On dit ici que Matusiewicz est dangereusement malade de la goutte à

Stockholm, et que M. de Potemkin est devenu fou furieux à Rome. Cela va

donner du revirement diplomatique à la Russie, et tirera peut-être mon

cousin Paul Medem de Stuttgart.

_Carlsbad, 27 juillet 1840._--Je compte partir après-demain pour Bade.

Il est arrivé hier un M. de Hübner, Autrichien[125], employé dans les

bureaux du prince de Metternich. Il m'a apporté une invitation pressante

du Prince à aller le voir à Kœnigswarth, qui n'est qu'à six heures de

chemin d'ici. Je me suis excusée en termes très affectueux, mais j'ai

refusé. Il ne serait pas obligeant pour mes sœurs d'abréger d'un jour

ou deux mon séjour auprès d'elles, après une si longue séparation, et,

surtout, j'ai une grande peur des interprétations stupides de nos

gazettes. Frédéric Lamb, Esterhazy, Tatitcheff, Fiquelmont, Maltzan et

d'autres diplomates se réunissent à Kœnigswarth; cela fixerait

l'attention, et je ne me soucie pas du tout que mon nom, qui n'est point

encore assez tombé dans l'oubli, figure dans les agréables commentaires

des journaux.

[125] M. de Hübner fut ambassadeur d'Autriche en France sous le

second Empire, avant la guerre d'Italie.

_Carlsbad, 30 juillet 1840._--Je quitte Carlsbad aujourd'hui à midi. Je

me rends avec ma sœur Acerenza, à Lœbichau, en Saxe, terre qui lui

appartient et où ma mère est enterrée. Elle ira ensuite rejoindre ma

sœur de Hohenzollern à Ischel où celle-ci se rend aussi aujourd'hui.

Nous nous quittons dans les meilleurs termes, et j'ai promis d'aller les

voir à Vienne, au prochain voyage que je ferai en Allemagne.

_Lœbichau, 31 juillet 1840._--Je suis arrivée hier soir. J'ai traversé

un pays de montagnes pittoresques, boisé, arrosé. J'ai voyagé dans ce

joli duché de Saxe-Altenbourg, si fertile, si riant, si habité, où j'ai

passé tous les étés jusqu'à l'époque de mon mariage. J'y suis revenue

plusieurs fois depuis; beaucoup de souvenirs m'y font prendre intérêt,

et les émotions ne m'ont pas manqué. Quelques vieilles figures de

l'ancien temps m'ont encore saluée. Je suis entrée dans la chambre où ma

mère est morte, et que ma sœur habite maintenant, et nous avons été au

bout du parc visiter son tombeau. J'ai voulu aller au presbytère voir la

femme du Pasteur, qui était ma très fidèle compagne d'enfance. Une de

ses filles est ma filleule; c'est une jolie personne.

_Lœbichau, 1er août 1840._--Il a plu pendant toute la journée d'hier,

il n'y a pas eu moyen de sortir. Je me suis bornée à parcourir la maison

et à revoir les chambres que j'ai habitées à différentes époques.

Quelques personnes de l'endroit et des environs sont venues nous voir,

entre autres une chanoinesse, Mlle Sidonie de Dieskau, grande amie de ma

mère, chez laquelle j'allais beaucoup dans mon enfance, qui est une

personne fort spirituelle, animée, et qui porte ses soixante-douze ans

admirablement.

J'ai trouvé ici une lettre de la duchesse d'Albuféra, qui me mande ce

qui suit: «Il y a eu, dernièrement, une soirée chez lady Sandwich. Vous

ne devineriez jamais qui s'y trouvait, pour amuser la compagnie... Un

magnétiseur! On a entendu la marquise de Caraman dire au jeune duc de

Vicence: «Si nous étions seuls, que j'aimerais à me faire magnétiser,

mais je n'oserais devant du monde... je craindrais trop de me trahir par

mon émotion!»--Le maréchal Valée continuera à commander en Afrique,

malgré les diatribes dont il est l'objet, à cause de la difficulté de

lui trouver un remplaçant.--Les Flahaut sont revenus, fort adoucis, très

gouvernementaux, et vont très souvent à Auteuil, où M. Thiers est

établi.--Le mariage de lady Acton avec lord Leveson est décidé, et fixé

à ce mois-ci. Il se fera en Angleterre, où les Granville ont été appelés

par la maladie grave de leur fille, lady Rivers. Lord Granville ne se

souciait nullement de ce mariage. Il a fallu bien des instances pour

obtenir son consentement; la grande passion du fils a renversé tous les

obstacles.»

_Lœbichau, 2 août 1840._--J'ai été hier, avec ma sœur, à une petite

demi-lieue d'ici, visiter un pavillon, au milieu d'un parc, dans lequel

j'ai demeuré pendant plusieurs étés. C'était un cadeau que ma mère

m'avait fait, et que je lui ai rendu, au moment de mon mariage. Il est

en assez mauvais état maintenant, mais je l'ai revu avec plaisir. En

revenant, j'ai été dans le village rechercher encore quelques anciens

souvenirs.

_Schleitz, 3 août 1840._--Cette ville est la résidence du prince de

Reuss LXIV. Elle a brûlé, il y a trois ans. Le Château est tout neuf,

rebâti dans le genre caserne, avec deux tours fort mesquines. C'est

dommage, car le pays est joli, surtout vers le point de Gera, où j'ai

dîné, chez cette chanoinesse de Dieskau, dont j'ai parlé plus haut, et

que j'aime des meilleurs souvenirs de mon enfance. Elle est très bien

établie.

_Nüremberg, 4 août 1840._--Je suis arrivée tard, hier soir, à Bayreuth,

et j'en suis repartie aujourd'hui, de grand matin.

Il suffit de traverser les rues de Nüremberg pour être frappé de son

aspect particulier. Les balcons octogones, et formant des tourelles en

saillie, soit au milieu, soit au coin des maisons, presque toutes, avec

pignon sur rue, ont un cachet à part. La multitude de niches avec des

statues de saints, ferait croire qu'on est en pays catholique, et

cependant la ville est entièrement protestante; mais la Réforme n'y a

pas, comme ailleurs, exercé son vandalisme, et les habitants ont eu le

bon goût de conserver, par respect pour les arts, ce qu'ils

n'appréciaient plus par piété.

Hier au soir, au dernier relais, avant Bayreuth, j'ai rencontré des

voyageurs inconnus, mais qui avaient l'air considérable. Le mari s'est

approché de ma voiture et m'a demandé si je savais des nouvelles. J'ai

dit que non; alors, il m'a conté qu'il était Genevois, qu'il menait sa

femme malade à Marienbad; qu'en quittant Genève, il y avait vu arriver

un de ses amis de Paris qui disait que, sur la nouvelle qu'une

convention entre l'Autriche, la Prusse, la Russie et l'Angleterre,

hostile au Pacha d'Égypte, avait été signée à Londres, le Roi des

Français avait été furieux; que M. Thiers avait, immédiatement, ordonné

une levée extraordinaire de deux cent mille hommes, pour se porter aux

frontières du Nord, et de dix mille matelots[126]. Comme je ne vois plus

de journaux, je suis dans une grande incertitude sur la valeur de ces

nouvelles; je ne sais que penser et que croire de tous ces démêlés...

[126] Les complications de la question d'Orient faillirent, à

cette époque, précipiter la France dans une guerre. La Syrie

s'était soulevée, et les Anglais, qui voyaient d'un mauvais œil

la puissance du vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali, s'unirent à la

Prusse, l'Autriche et la Russie (en excluant la France que lord

Palmerston savait trop favorable à l'Égypte), pour signer

secrètement, à Londres, le 15 juillet 1840, un traité qui rendait

la Syrie au Sultan.

On m'a dit qu'il y aurait ici au 1er septembre un camp de plaisance qui

durerait quinze jours: vingt mille hommes de troupes, toute la Cour de

Bavière et d'autres Princes, le rendront fort brillant.

J'ai lu, dans le _Galignani_, la mort de lord Durham, il me semble qu'il

sera peu regretté.

* * * * *

Je reviens de mes courses. L'église de Saint-Sebald manque de

proportions, et les ornements en sont plus que médiocres, mais elle

contient un beau monument. C'est une grande châsse en argent, recouverte

de bandes dorées, placée dans un monument de fonte à jour, d'une

délicatesse et d'une élégance remarquables; les ornements en sont d'une

extrême richesse, et d'un dessin admirable. Dans l'Hôtel de Ville, la

grande salle peinte à fresques par Albrecht Dürer, et où se sont tenues

plusieurs diètes impériales, mérite d'être vue, ainsi que celle où se

trouvent les portraits des citoyens de Nüremberg qui, par des

fondations pieuses, ont été les bienfaiteurs de leur ville natale. La

chapelle de Saint-Maurice, transformée en Musée, contient des tableaux

intéressants de l'ancienne école allemande. La statue en bronze de

Dürer, sur une des places, modelée par Rauch, de Berlin, et fondue ici,

a de la noblesse, et produit un bel effet. Le vieux Château, qui, planté

sur une élévation, domine la ville, en fait voir le panorama, ainsi que

celui de toute la contrée. Ce vieux castel, tout chétif qu'il est, a le

mérite d'une incontestable ancienneté; le Roi et la Reine de Bavière y

demeurent quand ils sont ici. Un vieux tilleul, planté au milieu de la

cour par l'Impératrice Cunégonde, aurait huit cents ans, s'il faut en

croire la chronique. Il est permis de douter d'une date si reculée, mais

non pas que cet arbre ait été témoin de bien des événements.

L'église de Saint-Laurent est très belle, très imposante; le tabernacle

et la chaire sont des chefs-d'œuvre. Deux fontaines, l'une en fonte,

l'autre en pierre, sur deux places, sont très remarquables par de

curieux détails de sculpture, mais les petits filets d'eau qui en

découlent leur donnent plutôt l'air d'_ex-voto_ que de fontaines. La

maison de l'Empereur Adolphe de Nassau, celle des Hohenzollern,

longtemps Burgraves de Nüremberg, et plusieurs autres encore,

appartenant à des particuliers, sont curieuses. La manie des

restaurations a gagné Nüremberg. Ce serait fort louable, si on ne

peignait pas à l'huile, en couleurs très voyantes, ces maisons qui,

toutes sculptées et découpées, auraient surtout besoin de rester couleur

pierre. Le cimetière de Saint-Jean contient les tombes de tous les

hommes qui ont illustré la ville. La Rosenau, promenade publique dont

les habitants sont très fiers, est humide et mal tenue.

J'ai fini ma tournée en visitant le magasin de jouets, célèbre depuis

des siècles. On y fait toutes sortes de figures et de drôleries en bois

parfaitement découpées.

_Bade, 7 août 1840._--Me voici donc à Bade, qui m'a fait éprouver un vif

serrement de cœur, en y rentrant seule tout à l'heure. La vue du

Jagd-Haus, de la petite chapelle, des peupliers sur la route, je

retrouvais à chaque pas un souvenir, un regret! Je demeure dans une

petite maison fort propre, sur le Graben, en face de l'Hôtel de la ville

de Strasbourg. On bâtit de tous les côtés; Bade sera bientôt une grosse

ville, et me plaira beaucoup moins. En lisant les lettres que vous

m'écrivez d'Amérique[127], je me dis souvent qu'elles auraient bien

intéressé M. de Talleyrand; cela lui aurait rappelé tant de choses! Mais

si ce pauvre cher M. de Talleyrand eût vécu, je doute qu'il vous eût

laissé exiler si loin de nous, quoiqu'il ait souvent dit que, pour

compléter l'éducation d'un homme politique, il fallait qu'il allât en

Amérique, pour bien juger, de là, la vieille Europe.

[127] Extrait d'une lettre.

_Bade, 8 août 1840._--M. de Blittersdorf, que j'ai vu chez sa femme, m'a

appris une nouvelle tentative folle de Louis Bonaparte, qui avait

débarqué à Boulogne-sur-Mer, et avait essayé d'y exciter un

soulèvement[128]. La nouvelle est venue par le télégraphe, ce qui fait

qu'on n'a point de détails.

[128] Le 6 août 1840, le prince Louis Bonaparte, profitant de

l'effervescence produite par le retour prochain des cendres de

Napoléon Ier à Paris, fit, à Boulogne-sur-Mer, une nouvelle

tentative pour rétablir la dynastie napoléonienne sur le trône de

France. Le Prince fut, cette fois, arrêté et traduit devant la

Chambre des Pairs; défendu par Berryer, il fut condamné à la

prison perpétuelle, et enfermé au château de Ham, d'où il parvint

à s'évader en 1846. Il passa d'abord en Belgique, et, de là, en

Angleterre.

Le Roi de Würtemberg est ici, venant des eaux d'Aix-en-Savoie. Sa fille,

et son gendre, le comte de Neipperg, sont venus le rejoindre; tout cela

va beaucoup à la redoute, fait des parties, etc. M. de Blittersdorf m'a

dit, aussi, que les nouvelles de Paris étaient fort à la guerre; que,

pour sa part, il ne comprenait, ni comment elle pourrait avoir lieu,

avec les raisons importantes que chacun avait pour l'éviter, ni comment

on pourrait l'empêcher, après les mesures prises par lord Palmerston,

ratifiées par les puissances du Nord[129], et avec l'élan donné à

l'opinion, en France, qui se prononce unanimement, et surtout avec les

succès du Pacha d'Égypte, dont les revers auraient, seuls, pu arrêter

les mesures coercitives stipulées dans la Convention. On dit que, dans

cette question, le Roi des Français est absolument d'accord avec M.

Thiers, et qu'il a dit qu'il préférait la guerre à la révolution. On

reproche à M. Guizot de n'avoir pas averti à temps pour empêcher la

signature de la Convention. Il se justifie, en disant qu'il a averti,

mais qu'on l'a laissé sans instructions; je rapporte là ce que m'a dit

M. de Blittersdorf. Il est très soucieux de l'état des choses, et

notamment de la position limitrophe du Grand-Duché de Bade, qui ne

serait pas commode en temps de guerre. Il dit que cette position est

rendue bien plus difficile par l'absence de cette forteresse, dont,

depuis vingt-huit ans, il sollicite la création, de l'Autriche, sans

pouvoir l'obtenir. Je suis revenue toute soucieuse de ces probabilités

de guerre.

[129] Lord Palmerston avait fait signer une convention par

laquelle les quatre puissances s'engageaient à donner à la Porte

l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et pour

protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce

dernier.

_Bade, 9 août 1840._--Je suis rentrée, aujourd'hui, dans mes habitudes

de la source. J'y ai retrouvé des figures des années précédentes; mon

fils, M. de Valençay, est arrivé dans la journée de Marienbad. J'ai eu

la visite du comte Woronzoff-Daschkoff, qui vient d'Ems. Il paraît que

les eaux ont fait le plus grand bien à l'Impératrice de Russie, que le

duc de Nassau s'est montré très froid pour la grande-duchesse Olga, et

que la princesse Marie de Hesse a fort bien réussi auprès des grandeurs

moscovites. Le comte Woronzoff dit qu'elle a de mauvaises dents, et ne

vante pas trop sa beauté.

J'ai vu ensuite M. de Blittersdorf, qui prétend que le Roi de

Würtemberg, la princesse Marie, sa fille, et même le comte de Neipperg,

se repentent du mariage, qui les met dans une fausse position. On dit la

Princesse en très mauvaise santé, fort peu riche, enfin, tout cela n'a

pas le sens commun, d'autant plus que le comte de Neipperg n'a aucune

distinction personnelle.

Le duc de Rohan est venu aussi: il m'a appris la mort de Mme de La

Rovère (Élisabeth de Stackelberg), jeune et belle personne, heureuse,

aimée; une amie de ma fille Pauline. Pauvre Mme de Stackelberg! Elle

perd ainsi trois enfants, grands et aimables, en moins de six mois!

C'est être bien rudement frappée! Elle est un ange véritable, et qui,

toute sa vie, a été victime.

_Bade, 10 août 1840._--J'ai reçu une lettre de la duchesse d'Albuféra,

qui s'inquiète fort de son gendre, M. de La Redorte, ambassadeur en

Espagne. Il est arrivé à Barcelone dans de fort tristes conjonctures;

elle dit qu'il s'est montré à merveille, et qu'on est fort satisfait, à

Paris, de l'attitude qu'il a prise, dès le début.

Toutes mes correspondances sont à la guerre, d'une façon qui me désole.

C'est Mme de Lieven, qui, par un cri triomphal, a été la première à

donner, dans une lettre à Mme de Flahaut, la nouvelle, à Paris, de la

fameuse Convention des quatre Puissances. Cette Princesse moscovite

s'est montrée dans la joie, ravie d'avoir des émotions dignes d'elle.

Mais comment arrange-t-elle cela avec M. Guizot? Il paraît que ces

bruits de guerre désolent Mme de Flahaut, qui s'est reprise de passion

pour les Tuileries.

Le duc de Noailles est très fier, m'écrit-il, d'avoir prédit tous les

conflits actuels. Je n'ai pas ses discours assez présents pour me

souvenir de ses prédictions; en tout cas, c'est une triste consolation

pour les malheurs qui menacent la société européenne.

_Bade, 12 août 1840._--J'ai dîné chez les Wellesley, où se trouvaient la

princesse Marie et le comte de Neipperg. Depuis que j'ai vu celui-ci, je

conçois encore moins le mariage; on dit que le Roi de Würtemberg est

mécontent de son gendre, qui fait le dédaigneux; celui-ci est

susceptible et exigeant, la pauvre Princesse embarrassée entre son père

et son mari, la société embarrassée entre le mari et la femme, enfin

c'est une fausse et sotte position, pour les uns et pour les autres. La

Princesse fait des frais, et, sans être jolie, elle est agréable;

seulement, je ne sais ce qu'elle a dans la taille; elle n'a les

mouvements ni libres ni faciles.

J'ai été, le soir, à un concert chez la comtesse Strogonoff, où se

trouvaient aussi la princesse Marie, et le grand-duc de Bade. J'ai vu,

là, la société élégante. Je n'ai été frappée de rien de particulier, et

je n'ai fait, heureusement, aucune nouvelle connaissance.

_Bade, 13 août 1840._--J'ai lu, hier, le mandement du nouvel Archevêque

de Paris, Mgr Affre, à l'occasion de son installation. J'y trouve deux

grandes affectations: l'une, de rassurer le gouvernement sur sa douceur

politique; et l'autre, de ne pas dire un seul mot de son prédécesseur,

ce qui est contraire à tous les usages et à tout savoir-vivre. S'il ne

voulait parler, ni de son administration, ni de sa personne, il devait,

au moins, louer sa charité, qui, assurément, ne peut être contestée;

cela ne le compromettait pas, et, par là, il évitait la platitude du

silence.

M. de Blittersdorf m'a dit, chez sa femme, qu'il était effrayé de

l'irritation produite, en France, par le silence absolu de la Reine

d'Angleterre sur la France, dans son discours de clôture du Parlement.

Il m'a dit, aussi, que ce qui avait décidé l'Angleterre à se séparer de

la France dans la question d'Orient, était la certitude, acquise

dernièrement, des intrigues de M. de Pontois, pour empêcher toute

conciliation entre le Sultan[130] et le Pacha, et les assurances données

à celui-ci de ne pas s'alarmer des rigueurs des Puissances et de

continuer ses entreprises, en se fiant au secours de la France. Lord

Palmerston se plaint de cette duplicité. D'un autre côté, on prétend que

c'est lord Ponsonby qui a empêché la paix entre la Porte et l'Égypte.

Bref, c'est un gâchis à n'y plus rien comprendre. Puisse-t-il ne pas

s'éclaircir à coups de canon!

[130] En 1840, le sultan était Abdoul-Medjed, monté sur le trône

l'année précédente.

Voici l'extrait d'une lettre de M. Bresson, de Berlin, que je reçois à

l'instant: «Il m'est survenu, tout à coup, bien de la besogne, et pas

des plus agréables. Le mal est grand, et ne sera pas entièrement réparé.

Combien de fois je me suis dit: «Si M. de Talleyrand vivait, et qu'il

fût à Londres, cela ne serait pas arrivé!» Il serait bien bon aussi

qu'il pût être à Berlin, et partout, car je ne réussis que bien

imparfaitement à faire entendre raison. C'est cependant la plus sotte

transaction des temps modernes, et bien digne de porter les noms de lord

Palmerston et de MM. de Bülow et de Neumann. M. de Bülow a agi sans

autorisation. On a crié «haro!» sur lui, et puis, pour ne pas faire

différemment du plus grand nombre, avec lequel on veut toujours

bravement marcher, on a fini par ratifier, à quelque restriction près,

son beau chef-d'œuvre. Les quatre Cours m'en diront des nouvelles dans

six mois. Méhémet-Ali les enverra promener et attendra leur blocus, qui

sera plus ridicule, s'il est possible, que celui de La Plata[131], et

qui coûtera plus cher. J'espère bien, pour faire pièce à nos amis de

Pétersbourg, qu'il ne passera pas le Taurus. Les grands politiques

comptaient sur un double effet moral: 1º sur la France; 2º sur

Méhémet-Ali, grâce à l'insurrection de Syrie! Voyez comme ils ont bien

calculé! Ajoutez à cela l'indignité de la négociation clandestine et de

la notification d'_un acte signé_ à M. Guizot, quarante-huit heures

après conclusion, et lorsqu'il rêvait tout autre chose, et demandez-vous

ce qu'il y a au fond de nos cœurs. Si le bon vieux Roi de Prusse vivait

encore, nous n'aurions pas vu ces étourderies. M. de Bülow eût eu la

tête lavée; ou, plutôt, M. de Bülow n'eût pas tout pris sur lui. Il a

cru flatter et captiver les hommes et les passions qu'a réveillés

l'héritage d'un Prince que la Prusse regrettera de jour en jour

davantage. Enfin, je suis de fort mauvaise humeur, et je ne prends pas

soin de le cacher. Nous savons maintenant, au juste, ce qu'il y a

derrière les paroles et les protestations. On saura, j'espère, aussi, ce

que vaut le ressentiment de la France.» On retrouve, dans cette sortie,

l'impétuosité naturelle de M. Bresson, mais il me semble qu'on peut y

voir aussi qu'il y a plus de mauvaise grâce que d'hostilité réelle dans

l'action des Puissances, et y puiser quelques espérances pacifiques.

[131] Rosas s'étant fait nommer en 1829 gouverneur de

Buenos-Ayres, ce dictateur eut en 1835 de graves démêlés avec la

France, pour avoir refusé de satisfaire aux réclamations des

résidents français. Après un long blocus, ces contestations

avaient été heureusement terminées, en 1840, par l'amiral de

Mackau.

_Bade, 19 août 1840._--J'ai reçu, hier, une invitation si pressante de

Mme la grande-duchesse Stéphanie d'aller la voir à sa terre

d'Umkirch-en-Brisgau, où elle est maintenant, que je me décide à lui

faire cette visite, après avoir fini ma cure ici.

J'ai vu mon cousin Paul Medem, qui arrivait de Stuttgart, où il vient de

présenter ses lettres de créance, comme ministre de Russie. Il ne croit

pas à la guerre, et il le prouve, car il vient de placer deux cent mille

francs dans les fonds français.

_Bade, 20 août 1840._--J'ai eu une très agréable surprise, en recevant

le portrait du Roi de Prusse, accompagné d'une aimable lettre de sa

main. Le portrait est d'une parfaite et spirituelle ressemblance, et

peint par Krüger.

Mme de Nesselrode m'a amené son fils, qui arrive de Londres. Il a laissé

Mme de Lieven absorbée par le grabuge européen, brouillée avec Brunnow,

très froide avec lady Palmerston, furieuse de n'avoir pas été mise dans

le secret de la signature de la fameuse Convention. C'est elle qui, sans

le savoir, a aidé à la mystification de M. Guizot, en lui soutenant

qu'il ne pouvait rien y avoir de fait, puisqu'elle l'aurait su. Elle

appartient à l'ambassade de France. On la tient et la traite pour

telle; les moqueries vont leur train; elle reçoit à l'heure du lunch; au

moment où M. Guizot paraît, la porte se ferme, on ne laisse plus entrer

personne, et ceux qui sont chez elle s'en vont. Il paraît que sa

position est, réellement, ridicule et déplacée, et qu'elle n'est

soutenue que par les Sutherland, chez lesquels elle demeure.

J'ai reçu une lettre de Paris, de la duchesse d'Albuféra, qui m'écrit:

«Que puis-je vous dire de la guerre? La presse y pousse par tous moyens.

Chaque jour, les articles belliqueux, qui remplissent les journaux,

exaltent les têtes; on assure, cependant, que le Roi est fort

tranquille, et ne croit pas qu'elle aura lieu; mais pourra-t-on contenir

le mouvement de l'opinion? On annonce une Ordonnance pour mobiliser la

Garde nationale en France. Il faut s'attendre à voir préparer tous les

moyens de défense; on n'a pas assez de calme pour juger que c'est ainsi

qu'on excite à la guerre; chaque mesure nouvelle augmente l'agitation.

Du reste, je suis convaincue que le gouvernement lui-même ne sait pas ce

qui en arrivera. Puisse la diplomatie nous éviter des coups de canon!

J'ai été voir Mme la duchesse d'Orléans à Saint-Cloud; elle est bien

maigre, mais ne se plaint pas de sa santé. On la rencontre souvent en

calèche, dans le bois, Mgr le duc d'Orléans à cheval, à la portière. Mme

de Flahaut est à Dieppe, son mari à Paris, dînant souvent chez le Prince

Royal. Sa position va être embarrassante dans le procès de Louis

Bonaparte.»

_Bade, 22 août 1840._--Mon fils, M. de Valençay, qui est retourné à

Paris, me mande y avoir vu M. le duc d'Orléans, qui lui a dit: «Il

paraît que Thiers et Guizot sont fort en méfiance l'un de l'autre;

Guizot, supposant que Thiers voudrait rejeter sur lui la crise actuelle,

en laissant soupçonner qu'il n'avait pas bien informé son gouvernement,

a envoyé les copies de ses dépêches à ses amis de Paris, qui menacent

d'en faire usage, si l'Ambassadeur est attaqué. Le dire de ces amis est

donc, que Guizot informait exactement Thiers, mais que celui-ci ne

voulait donner ni instructions, ni réponses, avant d'avoir consulté

Méhémet-Ali. Il se bornait à mander, à Londres, de ne dire ni oui, ni

non. Palmerston, au contraire, voulait mettre Thiers au pied du mur.

Thiers, de son côté, disait: «Palmerston veut jouer au fin; je

l'enfoncerai» (expression qui paraît avoir passé dans le langage

diplomatique!). Enfin, Palmerston, fatigué et impatienté, aurait conclu.

On est fort à la guerre. Cependant, Guizot croit encore à la paix, mais

il écrit qu'en effet, il suffit d'une étincelle, d'un matelot heurté,

pour faire éclater la plus terrible guerre du monde.»

_Umkirch, 26 août 1840._--Hier, à moitié chemin de Bade ici, un orage

formidable a éclaté, il a fallu nous mettre à l'abri dans une grange;

les grêlons tombaient, gros comme des noix; malgré ce retard, je suis

arrivée ici à six heures du soir. La Grande-Duchesse avait obligeamment

envoyé ses chevaux à ma rencontre à Fribourg. En arrivant ici, M. de

Schreckenstein m'a prévenue que j'allais la trouver au lit, où, depuis

la veille, elle était retenue par un refroidissement.

La nouvelle grande-maîtresse, Mme de Sturmfeder, une veuve qui paraît

avoir cinquante ans, et qui a bonne façon, m'a menée dans sa chambre. Je

l'ai trouvée, en effet, assez fiévreuse, mais non moins causante que de

coutume, fort contrariée d'être souffrante, et au moins autant de

l'arrivée du duc Bernard de Saxe-Weimar, qui lui faisait une visite à

l'improviste. Au bout d'une demi-heure, la princesse Marie m'a menée

dîner. Le grand salon et la salle à manger sont dans un bâtiment à cent

pas du château; rien n'est si incommode; après la pluie, et sans les

galoches, il n'y aurait pas eu moyen de s'en tirer.

Je connaissais Umkirch. Il ne me plaisait guère; et il ne me plaît pas

davantage maintenant. La maison principale est petite, les chambres sont

basses; la mienne, qui est au premier, a cependant une belle vue sur les

montagnes.

A dîner, tous les hôtes étaient rassemblés, c'est-à-dire la princesse

Marie, le duc Bernard avec son aide de camp, la vieille Walsh, qui,

quoique hors de fonctions, est ici en visite, son fils et sa

belle-fille, la baronne de Sturmfeder, M. de Schreckenstein, Mlle Bilz,

la petite maîtresse de piano bossue, et M. Mathieu, peintre français,

qui donne des leçons à la princesse Marie. Après le dîner, je suis

rentrée chez la malade et j'y suis restée jusqu'au thé. Elle paraissait

vraiment ravie de me voir. Elle est toujours fort _anxious_ de marier sa

fille. Elle vient de lui être demandée par le prince de Hohenlohe, mais

cela lui paraît trop peu de chose, et il a été refusé. Le vieux

grand-duc de Darmstadt voudrait aussi épouser, mais on le trouve trop

vieux et trop laid. Enfin, on croit que le prince Frédéric de Prusse,

celui de Dusseldorf, ennuyé, fatigué des extravagances de sa femme, va

demander le divorce, et qu'il songera alors à la princesse Marie, qui en

serait bien aise. Voilà le vœu du moment. On voudrait que j'écrive du

bien de la Princesse à Berlin.

On s'intéresse fort peu à Louis Bonaparte, qu'on souhaiterait voir

enfermer dans une forteresse.

Mme de Walsh, qui est une amie de l'abbé Bautain, m'a dit qu'il venait

d'être appelé à Paris, par M. Cousin et par le nouvel Archevêque. Il

paraît qu'on veut créer une Faculté de hautes études théologiques, et

mettre M. Bautain à la tête. C'est, assurément, un homme de beaucoup

d'esprit et de talent, mais il est à peine réconcilié avec Rome; il a la

tête ardente, c'est un esprit ambitieux, longtemps en querelle avec son

Évêque; il n'a pas cette soumission de doctrine, si inhérente au

catholicisme, et qui en a fondé si essentiellement la durée. Ce choix

soulèverait donc quelque défiance dans le clergé, et peut-être pas sans

raison. Je saurai le vrai dans tout cela, à Paris, par l'abbé Dupanloup.

Le duc de Saxe-Weimar, sous une enveloppe assez lourde, ne manque ni de

bon sens, ni de savoir; à mon grand étonnement, je l'ai trouvé fort

orléaniste, professant un attachement extrême pour Mme la duchesse

d'Orléans, sa nièce, pour laquelle il m'a confié une lettre. Il est

très anti-russe et anti-anglais, au point de dire que si la guerre

éclate, le Roi des Pays-Bas doit faire cause commune avec la France. Il

est, en ce moment, en disponibilité, et s'est provisoirement établi à

Mannheim, d'où il a grande envie de faire un voyage à Paris.

La Grande-Duchesse et la princesse Marie étaient fort au courant des

cadeaux et de la corbeille donnés par la Russie à la princesse Marie de

Hesse. L'Empereur lui a donné deux rangs de perles fermés par un saphir,

estimés deux cent mille francs; l'Impératrice un bracelet analogue; le

Grand-Duc, son fiancé, son portrait entouré de diamants, et un parasol

incrusté d'émeraudes et de perles, les cartes de l'Empire de Russie et

les vues de Pétersbourg, bien reliées; et enfin le cadeau laissé par le

testament de feu l'Impératrice Marie à la femme à venir de son

petit-fils, une Sévigné de trois pièces, chacune si énorme que c'est

comme une cuirasse.

_Lunéville, 27 août 1840._--J'ai quitté Umkirch ce matin. J'ai mis

quatorze heures pour faire un assez long chemin que le passage des

montagnes allonge beaucoup. J'ai traversé les Vosges au col du Bonhomme.

Beaucoup de fabriques et d'usines donnent de la vie et du mouvement à la

contrée qui est, parfois, très gracieuse et animée. La végétation est

mesquine et les montagnes trop uniformes dans leurs contours.

_Vitry-sur-Marne, 28 août 1840._--Partie ce matin à sept heures de

Lunéville, je me suis arrêtée deux heures et demie à Nancy, et j'arrive

encore ici à dix heures du soir, cela s'appelle bien aller!

_Ay, 30 août 1840._--Hier, en venant ici, je me suis arrêtée à Châlons

où j'ai rencontré M. de La Boulaye qui s'y trouvait pour la session du

Conseil général. J'ai été bien aise de le voir. C'est un homme aimable,

par le caractère autant que par l'esprit, et chaque jour je fais encore

plus de cas de l'un que de l'autre. Il m'a raconté Paris, qu'il venait

d'apprendre par M. Roy, arrivant tout droit de la grande Babylone pour

présider le Conseil général de la Marne. La veille de son départ de

Paris, il avait vu le Roi, qui, en lui parlant des questions du jour,

lui avait dit: «Thiers me pousse à la guerre, je lui réponds: Je veux

bien, mais il faut pour cela convoquer les Chambres. A cela, il

réplique: Nous ne tirerons rien de cette Chambre-ci, il faut la

casser.--Oh! quant à cela, mon cher Ministre, non, je prends la Chambre

telle qu'elle est, et je m'en arrange.»

M. Roy a dit encore que la nouvelle des ratifications du traité de

Londres était arrivée à Paris le 22, et n'avait été publiée que le 24.

Pendant ce temps, le terrible jeu de Bourse a fait faire faillite à plus

d'un agent de change, mis en fuite M. Barbet de Jouy, enrichi M. Dosne,

beau-père de M. Thiers, de dix-sept cent mille francs, et M. Fould de

plusieurs millions; ce dernier a remplacé M. de Rothschild dans la

confiance ministérielle. Le récri public a été tel que le Garde des

sceaux, M. Vivien, a été obligé d'ordonner qu'on informât. Cette

information ne produira rien, comme de raison, mais elle indique que le

scandale a été poussé fort loin. Il paraît que, de tout cela, le

principal personnage ministériel a beaucoup perdu dans l'opinion. On

trouve qu'il a très légèrement gouverné la diplomatie, et fort

étrangement caché des nouvelles intéressantes pour le public. On dit

encore que tout le monde industriel et spéculateur tremble de la guerre

et exerce une action très vive dans le public.

Je suis arrivée ici vers trois heures après midi, par une chaleur

d'Afrique. Je retrouve avec plaisir un climat chaud, ses fleurs, ses

fruits, ses belles nuits et son ciel bleu!

J'ai trouvé une lettre de la princesse de Lieven, écrite de Londres le

22 août. Elle me dit: «Il commence à se manifester ici une grande

inquiétude de la situation. Tout est bel et bon, ou plutôt on ne

s'inquiète de rien quand il s'agit de politique extérieure, de

complications, quelque graves qu'elles soient; on traite avec dédain les

journaux français, voire même les armements français, mais enfin on se

frotte les yeux un peu. On s'étonne de trouver que ce qu'on appelle

_humbug_ français peut devenir quelque chose, que ce quelque chose ne

serait ni plus ni moins qu'une guerre générale, et faite, de la part de

la France, avec des armes épouvantables, des armes qu'elle avait

sagement déposées depuis dix ans et qu'on la forcerait peut-être à

reprendre. Enfin, l'inquiétude se répand, et je ne puis m'empêcher d'y

voir un acheminement à une entente, malgré les embarras que les

amours-propres peuvent rencontrer sur le chemin. Voilà mon point de

vue. Ma politique, à moi, c'est mon entresol[132]; il me plaît, j'y veux

rester. Le duc de Wellington dit, bien haut, qu'il est Turc, et plus

Turc que tout le monde, mais que la Turquie ne veut pas la paix avec la

France, et qu'il faut, avant tout, conserver celle-là. Léopold se donne

beaucoup de mouvement. Il y est plus intéressé que qui que ce soit. Il

va repartir pour la Belgique. M. Guizot a été à Eu; il a été à Windsor;

sa vie actuelle lui convient. Il a fort bonne mine.»

[132] La princesse de Lieven avait loué, dans la maison achetée

récemment par M. de Rothschild, rue Saint-Florentin, l'entresol

qui avait été habité par le prince de Talleyrand pendant les

longues années où il fut en possession de cet hôtel. La Princesse

s'imaginait y revivre dans des traditions politiques qui

convenaient à ses goûts. Elle y demeura jusqu'à sa mort, en 1857.

Ma nièce, la comtesse de Hohenthal, qui avait été à Dresde voir son

oncle Maltzan, quand il y est venu de Kœnigswarth, me mande ceci sur le

séjour de l'Impératrice de Russie en Saxe: «L'Impératrice de Russie a

été si peu aimable pour la Cour de Saxe, que le Roi et la Reine de

Prusse, qui, eux, ont enchanté tout le monde, en ont été au désespoir.

Elle n'a pas voulu demeurer à Pillnitz où on avait fait beaucoup de

préparatifs pour la bien loger; elle a refusé de se servir des voitures

de la Cour, et a couru les boutiques et les promenades comme une

pensionnaire, et sans observer le moindre décorum. Elle n'a pas voulu

dîner à la Cour, et a seulement paru un instant à un concert préparé

pour elle.--Le Roi de Prusse a voulu donner le portefeuille des Affaires

étrangères à mon oncle Maltzan, mais celui-ci a préféré garder son poste

à Vienne. On prétend que ce refus tient à ce qu'il est amoureux fou de

la princesse Metternich.

_Paris, 31 août 1840._--Me voici revenue dans ce grand Paris, si peuplé

sans doute, et cependant si vide pour moi. Je suis arrivée ce matin, à

dix heures, dans ma petite maison[133], qui me fait l'effet d'une bonne

petite auberge, seulement cette exiguïté dans les proportions m'étonne

et va si peu à mes habitudes et à mes goûts qu'assurément je ne pouvais

rien choisir de mieux calculé pour réaliser le projet de n'être à Paris

que par nécessité.

[133] La duchesse de Talleyrand avait fait, à Paris, en 1840,

l'acquisition d'une petite maison entre cour et jardin, située

rue de Lille, no 73. Cette maison, qui n'avait guère que les

proportions d'un pied-à-terre, fut achetée, en 1862, par la

comtesse de Bagneux.

_Paris, 3 septembre 1840._--J'ai eu, hier, une longue visite de M. Molé.

Il blâme M. Guizot dont il conte des ridicules infinis avec grande

complaisance; il blâme M. Thiers, dont il dépeint vivement la légèreté,

la présomption, ainsi de suite; le Roi reçoit aussi son coup de patte.

Son opinion sur la crise du moment, qui absorbe ici tous les esprits au

plus haut degré, c'est que «les plus bravaches meurent de peur de la

guerre»; qu'on est, au fond, honteux et embarrassé de s'être laissé

égarer à faire fausse route, à tenir pour impossible ce qui s'est

cependant effectué, et de se trouver tout seul, quand on se pavanait de

solides alliances; mais, au milieu de la panique, on exalte tellement

de certaines cordes par les conversations et les publications

perpétuelles, qu'il devient chaque jour plus difficile de dénouer la

difficulté, et qu'on est forcé d'admettre qu'il faudra la couper. Le

commerce a été tout à coup frappé de stupeur. Tous les intérêts

matériels sont déjà dans une grande souffrance; Rothschild, brouillé

avec M. Thiers, a perdu encore plus de millions que M. Fould n'en a

gagné. M. Molé met tout cela très complaisamment en lumière.

J'ai été dîner chez la maréchale d'Albuféra; la pauvre femme était

désolée d'avoir vu partir le matin même, pour l'Espagne, sa fille qui

est dans le plus déplorable état de santé. La Maréchale a gardé un de

ses petits-enfants. Elle a vraiment un cœur d'or. Son langage sur les

événements politiques du moment est tout différent de celui de M. Molé;

non pas moins effrayé de la gravité des circonstances, mais les

attribuant à d'autres causes; ne tarissant pas sur la capacité, activité

et habileté de M. Thiers, sur ses inépuisables ressources, et sur

l'union intime qui règne entre le Roi et lui. Elle m'a dit un fait qui

ne plairait guère à M. Bresson: c'est qu'il n'a tenu qu'à M. de La

Redorte d'aller à Berlin, au lieu d'aller à Madrid. Elle dit que M. de

La Redorte a de grands succès en Espagne et que Roi et Ministres ne

tarissent pas en éloges sur la distinction de sa correspondance.

A neuf heures, j'ai été chez Mme de Castellane. Là, il a été question de

l'éloge de feu M. de Quélen; cela a amené à parler du nouvel Archevêque,

M. Affre. C'est M. de Montalembert qui a fait faire ce choix et voici

comment: M. de Montalembert s'est fait ministériel violent, et M.

Thiers croit, par lui, tenir tout le clergé distingué, tandis que M. de

Montalembert n'est uni qu'avec la partie du jeune clergé démocrate, qui

fait bande à part, et qui se compose des abbés Cœur, Combalot,

Lacordaire, Bautain, et qui n'est pas tenu pour orthodoxe dans l'esprit

de l'ancien clergé. Celui-ci compte aussi dans son sein de jeunes

prêtres distingués comme l'abbé Dupanloup, l'abbé Petetot, curé de

Saint-Louis d'Antin, et d'autres encore; bref, il y a une scission très

vive.

En rentrant chez moi, j'y ai trouvé une lettre de M. Bresson, dont voici

un passage intéressant: «La position est très grave; le début, en

politique étrangère, du Roi de Prusse, n'est pas heureux. Il n'y a ni

franchise, ni noblesse à faire suivre toutes ces belles protestations

d'un acte de provocation et d'injustice, envers nous qui n'avons pas eu

un seul mauvais procédé envers la Prusse. Cela crie vengeance, et je

n'ai pas assez d'humilité chrétienne pour ne pas en avoir soif. Je sais

bien qu'on regrette ce qu'on a fait, et qu'on en est embarrassé; qu'on a

été emporté par ce gros bouffi de Bülow, après une mauvaise digestion de

son estomac vorace, plus loin qu'on ne voulait aller; mais enfin le mal

est fait, et il n'est pas réparable. Le fond des cœurs s'est dévoilé;

quelle confiance pourrions-nous avoir à l'avenir? Tant il y a que je

suis dégoûté, et que je veux quitter cette mission. Je suis, d'ailleurs,

malade et triste; j'ai envie de Rome. Il faut que je mette mon esprit en

jachère et que je réchauffe mon corps à un vrai soleil. Voilà

vingt-quatre ans d'exil et de travail d'arrache-pied. Je n'y puis plus

suffire; l'ennui m'accable et me tue; et puis, je ne veux pas que les

bonnes relations que j'ai réussi à établir ici périssent entre mes

mains, et elles sont en bon chemin d'y aboutir. Une faute entraîne dans

une autre; un premier tort en engendre un second. D'ailleurs, je suis

personnellement blessé. J'ai été loyal, et on ne l'a pas été; mon

ressentiment éclaterait, qu'il y ait Roi ou Ministre en cause, cela me

serait égal; je les ferais repentir d'avoir manqué de reconnaissance et

de procédé envers notre Roi, après l'avoir appelé le Palladium de

l'Europe, en parlant à moi et à M. de Ségur.» On reconnaît, dans ce

style véhément, la fougue de M. Bresson, mais le fait est que je crois

les choses venues au point de devoir lui faire désirer un autre poste.

C'est demain que se fait la liquidation à la Bourse de Paris. On évalue

les pertes probables à vingt-quatre ou vingt-cinq millions. C'est un

gros désastre.

_Paris, 4 septembre 1840._--J'ai été hier aux Tuileries, chez Madame

Adélaïde qui m'y avait donné rendez-vous. J'y ai aussi vu le Roi, se

portant bien, gai, en pleine sécurité, convaincu qu'il n'y aura pas de

guerre, ne la désirant assurément pas, se flattant que les quatre

Puissances, bientôt persuadées de leur mauvaise direction, seront

obligées d'avoir recours à sa médiation, et qu'il sera ainsi appelé à

jouer le rôle de protecteur, etc.; du reste, très blessé d'avoir été

planté là par les grandes Puissances, mais trop sage pour approuver les

invectives et les aboiements de la presse ministérielle; n'ayant pas

plus de goût pour M. Thiers que par le passé, mais comprenant

l'impossibilité de s'en séparer maintenant, et espérant s'en servir pour

faire faire par lui aux Puissances certaines concessions, que lui seul

pourrait faire accepter au pays. Il y a du vrai, de l'habile, mais aussi

une part d'illusion dans cette pensée. Quant à Madame, elle a les mêmes

idées que le Roi, en y joignant une rancune extrême contre M. Guizot,

qu'elle accuse d'avoir été d'une niaiserie diplomatique complète. Elle a

répété plus de vingt fois: «Ah! si notre cher prince de Talleyrand

vivait, si seulement notre bon général Sébastiani était resté à Londres,

nous n'en serions pas là!»

A peine étais-je rentrée de chez elle, que M. le duc d'Orléans est

arrivé chez moi: il y est resté très longtemps. Il est infiniment plus

soucieux, et, en même temps, infiniment plus décidé que son père;

profondément ulcéré contre les Puissances, surtout à cause de la manière

dont les choses se sont passées: le 16 juillet, Guizot mandait ici qu'il

n'y avait rien de fait, qu'il ne se ferait rien; et le 17, il reçoit une

lettre de lord Palmerston qui l'engage à passer chez lui: il y arrive,

et pour toute communication, lord Palmerston lui lit le fameux

Memorandum. Guizot pâlit, se trouble, ne trouve pas autre chose à dire,

si ce n'est qu'il va en faire part à son gouvernement, et sort de chez

lord Palmerston comme un homme anéanti. Maintenant, lui et ses amis

jettent tous les torts sur Thiers. Celui-ci les lui renvoie avec

empressement et détails; ils sont donc fort mal ensemble. M. Thiers est

effrayé de la guerre, mais, au lieu de calmer ses journalistes, il est

tellement dominé par eux, que non seulement il ne saurait les arrêter,

mais qu'il se croit obligé de tout leur communiquer, ce qui rend tout

secret impossible, blesse le Corps diplomatique, et embarrasse toutes

choses. En attendant, tous les préparatifs annoncés par les journaux

sont faits, et même doublés. C'est M. le duc d'Orléans qui y met

lui-même la main. Trente-quatre millions sont déjà dépensés. On est en

mesure de rappeler tout ce qui est en Algérie, et le parti est pris

d'abandonner cette colonie sans regrets, en se disant qu'elle a eu

l'avantage d'exercer des soldats et de former des officiers. On ne

rassemblera les Chambres que quand les chances pacifiques seront toutes

épuisées, et on se croit certain de faire approuver alors toutes les

dépenses. La Reine est, de toute la famille Royale, la plus guerrière;

le sang de Marie-Thérèse s'est éveillé. Elle est indignée de la conduite

des Puissances: elle dit que si la guerre éclate, elle veut faire bénir

les épées de ses cinq fils par l'Archevêque de Paris, et leur faire

jurer, devant le Saint-Sacrement, qu'ils ne les remettront pas dans le

fourreau, que la France et leur dynastie ne soient remises en tête de

l'Europe. Comme, en général, elle ne se mêle de rien, cette vivacité

étonne et embarrasse le Roi.

Pour en revenir à M. Guizot, il est l'objet des moqueries du Château,

surtout depuis le retour de M. le duc de Nemours de Londres, car il fait

des récits infinis des ridicules du petit Ambassadeur: il demande

l'adresse des tailleurs, veut que ses pantalons collent, parie aux

courses, se croit connaisseur en chevaux, ne songe qu'à ses équipages,

sa table, se frivolise à plaisir, et pour achever le ridicule, fait le

fanfaron auprès de Mme Stanley, et cherche à inspirer de la jalousie à

Mme de Lieven, qui, dit-on, n'en serait pas absolument exempte: bref,

tout ce terrain est exploité à belles mains.

Après le départ de M. le duc d'Orléans, j'ai eu la visite de l'abbé

Dupanloup: il m'a donné de fort curieux détails sur le clergé de Paris,

dans lequel il se forme une opposition, très sourde encore, mais très

réelle, contre Mgr Affre. La vulgarité et la rudesse de ses formes

sèment, journellement, des rancunes infinies contre lui. Il a voué une

haine extrême à la mémoire et aux amis de feu Mgr de Quélen; moi-même,

pauvre moi, lui suis un objet désagréable; quant au Sacré-Cœur, c'est

de la persécution. L'Abbé s'est mis à rire, quand je lui ai dit: «Nous

voilà donc devenu le Port-Royal des Jésuites!» Mgr Affre n'ose toucher,

ni à l'abbé Dupanloup, ni à son petit séminaire, il le ménage même, à

cause des rapports divers de l'Abbé, qui est aussi bien avec M. Jaubert,

ministre des Travaux publics, qu'avec la princesse de Beauffremont,

carliste prononcée; avec Mme de La Redorte qu'avec Mme de Gramont du

Sacré-Cœur, et qui, enfin, dans la semaine qui a précédé la nomination

de l'Archevêque, a été appelé par M. Thiers, pour lui dire son opinion

sur l'état du clergé. M. Thiers, avec son étourderie accoutumée, avait,

à la même heure, donné rendez-vous à M. de Montalembert, qui lui amenait

M. Affre! Chacun arrive là au même moment et est assez étonné de se

rencontrer! Pendant qu'ainsi, surpris, on attend le Ministre, celui-ci

était enfermé avec M. Royer-Collard. Enfin, tous les quatre se sont

trouvés en regard les uns des autres, pendant quelques instants: c'est

une jolie scène de Mémoires!

L'abbé Dupanloup m'a renouvelé sa promesse de venir me voir au mois

d'octobre à Rochecotte: il ne m'a pas caché, cependant, qu'il serait

peut-être obligé d'y manquer, s'il voyait l'Archevêque, qu'il doit

ménager à cause de son petit séminaire, s'en trop inquiéter.

Dans les papiers pris chez Louis Bonaparte, on a trouvé les preuves de

l'argent russe, de la connivence carliste, Berryer en tête, et le nom de

M. Thiers s'y trouve trop souvent. Le Roi a défendu au chancelier de

suivre le procès dans cette direction, et cela pour deux motifs: le

premier, c'est que M. Thiers eût été obligé de déposer, ce qui eût rendu

la position générale plus fâcheuse et compliquée qu'elle ne l'est déjà,

et le second, que le Roi trouve inutile de montrer à ses ennemis du

dedans à quel point ils peuvent compter sur des encouragements effectifs

de la part de la Russie. Où tout ce désordre des esprits et cette

complication des intérêts mèneront-ils?

_Paris, 5 septembre 1840._--Paris a été très agité avant-hier et hier

par les nombreux attroupements et excès des ouvriers: les journaux en

donnent les détails. On trouve beaucoup d'argent sur ceux qu'on arrête

et on croit qu'il provient des _russo-bonapartistes_; c'est, du moins,

l'opinion du gouvernement. Chaque jour révèle une nouvelle plaie

sociale, et l'époque est travaillée par de cruelles maladies!

J'ai été hier au Sacré-Cœur, causer longuement avec Mme de Gramont que

j'ai trouvée inquiète et agitée: elle m'a raconté, en détail, toutes les

vexations que le nouvel Archevêque lui fait éprouver, et aussi la

nouvelle façon dont il gouverne le clergé de Paris, à laquelle MM. les

curés n'étaient guère accoutumés. Ainsi, il a été faire une scène au

pauvre vieux curé de Saint-Thomas-d'Aquin, sur ce que, dans sa paroisse,

on disait du mal de lui l'Archevêque, et qu'il l'en rendait responsable.

Ayant vu, dans une sacristie, que de jeunes prêtres riaient de ses

façons communes, il les a apostrophés avec des invectives. Il veut

forcer quelques-uns des curés à donner leur démission. Enfin, c'est une

perturbation générale dans le diocèse.

J'ai été aussi chez Mme de Jaucourt, que j'ai trouvée seule, vieillie,

isolée, mais animée. Elle m'a conté un fait qu'il y a quelques jours

j'aurais regardé comme impossible, mais qu'à présent, je suis moins

éloignée d'admettre: c'est que la Reine et Madame donnent soixante mille

francs au journal de M. de Montalembert, l'_Univers catholique_. On

remarque, depuis quelque temps, dans ce journal, des récits de

conversation du Roi avec les ambassadeurs étrangers.

Mme de Castellane est venue me demander à dîner pour aujourd'hui, avec

M. Molé, qui nous lira son discours de réception à l'Académie française,

où il succède à M. de Quélen.

J'ai vu, ce matin, M. Hottinger, le banquier, qui est inquiet de la

situation des choses. Il voit, avec effroi, que les efforts de la

diplomatie peuvent être d'un instant à l'autre annulés par le bon

plaisir du pacha d'Égypte, entre les mains duquel il est bien clair

qu'est aujourd'hui la question de la paix ou de la guerre. Les

conspirations et mouvements, à Constantinople, ne laissent pas que de

compliquer toujours pour le pire toutes les questions. Il n'y a

véritablement plus qu'une Providence miraculeuse qui puisse dissiper

d'aussi gros nuages. A Marseille, tout le commerce se liquide, on met

ses fonds en cave, on ne met plus un seul navire en mer, et on attend

avec anxiété les premiers événements.

J'ai été, à une heure, à Saint-Cloud, voir Madame Adélaïde; puis j'ai

été chez la Reine, et enfin chez Mme la duchesse d'Orléans; elle est

vraiment charmante, distinguée, spirituelle, mesurée, gracieuse: sa

conversation est tout à fait agréable et attachante. Madame Adélaïde me

paraissait croire à la paix. Dieu veuille qu'elle pense juste!

Chronique de 1831 à 1862, Tome 2 (de 4) · 第 8 / 18 题