_Paris, 7 septembre 1840._--Voilà l'émeute relevant la tête avec une

nouvelle audace; les canons des Invalides galopent vers le faubourg

Saint-Antoine, le rappel ne cesse de battre, la troupe marche, la Garde

nationale est réunie aux différentes mairies. Enfin, c'est la bataille.

Jusqu'à présent, notre faubourg Saint-Germain est tranquille, mais on ne

saurait se dissimuler que si le combat ne se terminait pas promptement,

la rive gauche de la Seine ne vaudrait bientôt pas mieux que la rive

droite. On me dit que les groupes répandus dans Paris sont remplis

d'étrangers, notamment de Polonais et d'Italiens, gens de sac et de

corde, sans domicile fixe, ne couchant pas deux nuits de suite dans la

même maison, par conséquent difficiles à saisir, depuis hier menaçant,

pour simplifier la chose, de mettre le feu dans Paris. Les chefs

d'ateliers, avertis depuis longtemps du mouvement qui se préparait, en

avaient averti le Préfet de police, qui n'avait pu trouver dans la loi

de moyens préventifs suffisants. On n'a pu, même, empêcher le terrible

banquet d'hier; aujourd'hui, on est dans l'effroi, et les troupes et les

canons sont chargés de faire la police: encore s'ils s'en acquittaient

avec fermeté!

_Paris, 8 septembre 1840._--J'ai su, hier soir, à huit heures, que la

troupe avait refoulé les perturbateurs hors Paris, et que la ville était

tranquille, seulement les monuments publics étaient gardés, à cause des

menaces de feu. Dans la soirée, j'ai vu M. Molé, qui paraissait fort

bouleversé des quatre francs de baisse à la Bourse. Il m'a appris aussi

la rupture éclatante des doctrinaires avec M. Thiers, dont le manifeste,

inséré dans un journal de Rouen, a été cité par le journal _la Presse_

qui appartient à M. Molé! On dit que cette guerre est très vive.

Le _Journal des Débats_ devient aussi assez amer contre M. Thiers. Le

commerce et la Bourse crient contre lui, et sa position devient très

difficile. Mais ce qui devient d'un intérêt plus pressant, c'est cette

autre guerre dont la première démonstration paraît déjà avoir eu lieu

en Syrie par le fait de l'amiral Napier. On dit bien que cet amiral a un

cerveau brûlé, et que, doublé par l'extravagant lord Ponsonby, cette

démonstration n'origine pas du gouvernement anglais, mais ce

gouvernement la désavouera-t-il?

_Paris, 10 septembre 1840._--La tranquillité est, en apparence du moins,

bien rétablie dans Paris. J'ai dîné hier à Saint-Cloud, qui, restauré et

meublé par le Roi, est vraiment magnifique. Il s'y trouve des Gobelins

admirables, copiés d'après Rubens, représentant la vie de Marie de

Médicis. Le Roi m'a menée voir en détail les appartements, et alors il a

causé un peu de tout, répétant beaucoup qu'il veut la paix, qu'il fera

tout ce qui dépendra de lui pour la conserver, mais qu'il faudrait qu'on

lui rendît la tâche possible, ce qui n'est pas le cas, ni au dedans, ni

au dehors; sa haine contre les Russes, son amertume contre l'Angleterre

sont extrêmes. Il en veut beaucoup, et avec raison, à cette dernière, de

ce qui se passe maintenant en Espagne. La Reine Christine, convaincue

qu'en voyant Espartero elle agirait sur lui de façon à se l'attacher

personnellement, l'avait invité à se rendre à Madrid. Sur son refus,

elle a entrepris le voyage qui l'a perdue. En son absence, on a

travaillé la Capitale; elle est maintenant obligée d'y rentrer, et sous

les plus funestes auspices. On va probablement commencer par lui ôter sa

fille, puis, que fera-t-on d'elle? C'est ce que le Roi se demandait avec

inquiétude, répétant: «Je crains que la pauvre femme ne soit

perdue[134].» Il dit que c'est l'Angleterre qui soudoie et encourage

tout le mouvement anarchiste; qu'Espartero est tout Anglais, et que si

la guerre générale éclate, il faut s'attendre à le voir entrer

hostilement en France comme auxiliaire de l'Angleterre.

[134] Après avoir mis fin à la guerre civile (allumée par don

Carlos à la mort de son frère Ferdinand VII) par la capitulation

de Bergara, Marie-Christine voulut entrer dans la voie de la

réaction. Elle fit présenter aux Cortès, en 1840, la loi des

_ayuntamientos_, destinée à restreindre les libertés municipales.

Aussitôt, une insurrection, qui éclata à Barcelone, s'étendit

bien vite à Madrid et dans un grand nombre d'autres villes,

trouvant son appui dans Espartero. La Reine régente l'appela et

le chargea de former un Ministère le 16 septembre 1840, mais il

lui imposa des conditions si dures qu'elle ne crut pas pouvoir

les accepter; le 2 octobre suivant, elle se démit de la Régence.

Le Roi avait reçu la nouvelle que le Roi de Prusse avait rendu à

l'Archevêque de Cologne la liberté et l'autorisation de rentrer à

Cologne, mais que l'Archevêque ne voulait profiter de cette permission

qu'après de nouvelles instructions de Rome.

Mme la duchesse de Nemours a une absence totale de physionomie, et une

niaiserie dans le son de sa voix qui efface un peu l'éclat de sa

brillante jeunesse. Mgr le duc de Nemours est toujours de bois. Mgr le

duc d'Aumale est traité en homme; il paraît animé et causeur. La

princesse Clémentine se fane et fait beaucoup moins de frais. La Reine

et Mme la duchesse d'Orléans sont les deux perles. M. Dupin, qui dînait

aussi à Saint-Cloud, grognait tout haut et faisait des morceaux

d'éloquence sur la faiblesse du gouvernement dans la question des

émeutiers, disant que tant qu'on s'adresserait à eux en les appelant

_Messeigneurs les Ouvriers_, on pouvait s'attendre au feu et au pillage.

Ces ouvriers, avant-hier, dans la nuit, ont désarmé deux postes de la

rue Mauconseil, qui, à la vérité, ne se sont pas défendus. Avec cela, il

y eut, hier, une nouvelle dégringolade à la Bourse. On ne peut imaginer

la terreur, le chagrin et la ruine d'une quantité de gens.

L'autre jour, M. de Montrond parlait du désir qu'avait M. de Flahaut,

d'aller à Londres comme ambassadeur, mais on est trop aise de se

débarrasser de Guizot pour le rappeler ici, malgré tous les

mécontentements qu'il donne là-bas.

_Paris, 11 septembre 1840._--Je pars décidément à la fin de la matinée,

pour aller coucher à Jeurs, chez la comtesse Mollien.

Hier, en rentrant, le soir, chez moi, j'ai repris le procès de Mme

Lafarge, sur lequel j'étais en retard[135]. Tant mieux pour sa parenté

si elle est innocente du crime, mais j'avoue cependant que, vu la

discussion des premiers et seconds experts, ces énormes achats

d'arsenic, et, surtout, cette transition si subite d'une horrible

répugnance à des tendresses excessives pour son mari, elle me restera

toujours assez suspecte pour désirer une autre garde-malade si j'avais

des tisanes à faire faire.

[135] Mme Lafarge, compromise avec plusieurs personnes de la

société parisienne, fut accusée, d'abord, d'un vol de diamants,

et ensuite, d'avoir empoisonné son mari. La première accusation

ne fut jamais bien éclaircie, mais il n'en fut pas de même de la

seconde. La Cour d'assises condamna Mme Lafarge aux travaux

forcés, et elle resta douze années captive, au bout desquelles, à

moitié mourante, elle fut graciée. Elle mourut effectivement

quelques mois après, en 1852.

Une chose qui me choque tout particulièrement de la part de Mme Lafarge,

ce sont ces rires inextinguibles pendant la déposition emphatique, et, à

la vérité, ridicule, d'un des témoins à charge. J'avoue que je vois,

dans cette gaîté, bien plus d'impudence que d'innocence. Plus une

personne, sous le coup d'une pareille accusation, serait innocente, plus

elle devrait souffrir, et tout en conservant le calme d'une bonne

conscience, elle devrait être occupée d'autres idées que de se livrer à

de pareils éclats d'hilarité. Il y a là un manque choquant de

délicatesse, et de tout sentiment de sa position, car enfin, quand il

s'agit d'un mari empoisonné, qu'on soit accusatrice ou accusée, l'envie

de rire ne saurait, ce me semble, se manifester. A tout prendre,

empoisonneuse ou non, cette personne reste une mauvaise aventurière.

_Courtalin, 14 septembre 1840._--Je suis partie, hier, de très bonne

heure, de Jeurs, où j'ai reçu, comme à l'ordinaire, une bonne et aimable

hospitalité. J'avais fait, avant-hier, avec Mme Mollien, une tournée

dans la vallée de la Juine, qui s'étend d'Étampes à Corbeil; elle est

très arrosée, assez plantée, fort habitée; de grosses roches disputent

le terrain aux arbres, comme dans certaines parties de la forêt de

Fontainebleau. Gravelles à M. de Perregeaux, Chamarande à M. de Talaru

et Ménilvoisin à M. de Choiseul-Praslin sont les trois habitations

principales de cette vallée. Je connaissais les deux premières, Mme

Mollien m'a menée voir la troisième: c'est noble, spacieux; les

avant-cours, le parc, tout cela a bel air, mais tout cela est triste.

C'est le défaut à reprocher à toutes les habitations de cette contrée:

elles n'ont pas de vue, encaissées qu'elles sont dans cette étroite

vallée; elles manquent d'air et d'horizon, mais elles ne manquent pas

d'eau, et l'abondance en est telle que l'humidité est inévitable. La

rivière de la Juine fait marcher une quantité de moulins; il y en a de

si considérables qu'ils font l'effet de châteaux.

Je suis arrivée hier soir ici, où se trouve réunie toute la famille de

Montmorency, et un M. de Roothe, vieillard de soixante-dix-huit ans,

fils de la dernière femme du maréchal de Richelieu.

Il n'a été question, hier soir, au salon, que de Mme Lafarge; on est,

ici comme partout, fort divisé d'opinions sur son compte. Ceux qui la

croient innocente disent que le mari n'est pas mort empoisonné, qu'il

est mort de l'usage des mouches cantharides qu'il prenait pour être un

vaillant mari, et que c'est à cette vaillance qu'il faut attribuer le

prompt changement des dispositions de sa femme, et le plaisir qu'elle

trouvait à le voir entrer chez elle par la fenêtre, quand il n'y entrait

pas par la porte. Ceux qui persistent à croire Mme Lafarge coupable

disent qu'il faut plutôt croire les premiers experts qui ont opéré sur

les matières fraîches, que ceux qui ont analysé des matières

incomplètes, décomposées; ils s'appuient sur les mauvaises tendances,

hier avérées, de l'accusée, sur ses lettres, ses habitudes de mensonge

et de comédie, sa mauvaise réputation dès sa première jeunesse, la hâte

que sa famille avait de la marier pour s'en défaire, au point d'avoir eu

recours à un bureau matrimonial. Elle est petite-fille d'une Mme

Collard, qui, avant son mariage, n'avait pas d'autre nom que celui

d'Hermine, élève de Mme de Genlis, et assez généralement supposée être

sa fille et celle de M. le duc d'Orléans, père du Roi des Français

actuel. C'est à cette filiation qu'on attribue l'intérêt très vif qu'on

prend aux Tuileries pour Mme Lafarge. Dans son affaire des diamants, on

la juge selon le monde et l'opinion auxquels on appartient: Mmes de

Léautaud, de Montbreton, les Nicolaï appartiennent au faubourg

Saint-Germain; tout ce bord-là la croit coupable de vol et

d'empoisonnement. Toute la démocratie, charmée de trouver en faute une

femme du beau monde, tient la fable inventée par Mme Lafarge contre Mme

de Léautaud pour véritable. L'esprit de parti se mêle à toutes choses,

et détruit tout sentiment d'équité et de justice.

Je reçois, à l'instant, une lettre de la duchesse d'Albuféra, dont voici

l'extrait: «J'ai été avant-hier soir à Auteuil, chez Mme Thiers; j'y ai

trouvé bien de la préoccupation sur tout ce qui se passe. Les événements

se pressent et s'embrouillent; la décision de fortifier Paris avait

porté le trouble à la Bourse; cette mesure, dont l'exécution est

énormément chère, va beaucoup effrayer. M. Thiers disait que tous ses

efforts tendent à gagner du temps, pour achever les préparatifs; il

ajoutait que, s'il peut prolonger les choses jusqu'au mois d'avril, nous

serons en mesure de nous défendre. Il dit qu'on ne saurait être plus

animé dans cette question que le Roi et la Reine. Quant à l'Espagne, il

paraît très inquiet et ne prévoit plus d'issue. Il reçoit tous les jours

des dépêches télégraphiques; la Reine régente était encore, le 7, à

Valence, et il pense qu'il faudra peut-être qu'elle livre une bataille

pour rentrer dans sa Capitale. La municipalité de Madrid nomme chaque

jour de nouveaux Ministres; c'est, enfin, le comble de l'anarchie.»

_Courtalin, 15 septembre 1840._--Il y a eu, hier, deux nouveaux

arrivants ici, à l'heure du dîner: le duc de Rohan et son fils, le

prince de Léon. Ces messieurs ont apporté la nouvelle certaine du

mariage de M. Anatole Demidoff avec la princesse Mathilde de Montfort,

moyennant le paiement des dettes du père par M. Demidoff. Pour celui-ci,

c'est une question de vanité: c'est pour devenir l'allié du Roi de

Würtemberg et de l'Empereur de Russie, mais cette alliance est, dit-on,

assez mal vue par les deux souverains pour ne pas lui préparer beaucoup

d'agréments.

_Bonnétable, 17 septembre 1840._--Avant-hier soir, après tous les

commérages habituels du salon de Courtalin, nous avons eu des anecdotes

amusantes, que M. de Roothe conte assez bien sur son beau-père, le

maréchal de Richelieu[136]. Celui-ci a été marié sous trois règnes

différents. Le premier mariage s'est fait par ordre de Louis XIV, qui

avait trouvé le chapeau parfumé du jeune étourdi trop près du lit de Mme

la duchesse de Bourgogne.

[136] A l'âge de quatorze ans, le duc de Richelieu, alors duc de

Fronsac, épousa Mlle de Noailles, par ordre du Roi Louis XIV. En

1734, après les sièges de Kehl et de Philippsbourg où il s'était

fort distingué, Richelieu se remaria avec Mlle de Guise,

princesse de Lorraine, et, à quatre-vingt-deux ans, il épousa, en

troisièmes noces, Mme de Roothe. On raconte qu'après la cérémonie

de ce mariage, il rentra chez lui pour changer ses vêtements, et

que, jetant son cordon bleu sur son lit, il dit à son valet de

chambre: «Va, le Saint-Esprit fera le reste!»

Je me suis émerveillée de l'idée d'avoir dîné en face d'un homme dont le

beau-père avait été aux pieds de cette charmante Princesse, et grondé

par Mme de Maintenon. M. de Roothe nous disait que le maréchal de

Richelieu était resté si galant, qu'une heure avant d'expirer, sa

belle-fille s'étant approchée de son lit, et lui ayant dit qu'elle le

trouvait mieux, qu'il avait meilleur visage, il lui répondit: «Ah! c'est

que vous me voyez à travers vos beaux yeux!» Voici comment M. de Roothe

nous a conté que s'était fait le mariage de sa mère avec le maréchal de

Richelieu: quelques années avant, et quand son premier mari vivait

encore, se trouvant en voiture avec lui, ils passèrent, sur le

Pont-Neuf, devant un carrosse versé et cassé: ils s'arrêtèrent pour

savoir à qui l'accident était arrivé et s'ils pourraient être utiles à

la personne versée. C'était le maréchal de Richelieu, qu'ils

recueillirent dans leur voiture et ramenèrent chez lui. Le lendemain, M.

de Richelieu alla remercier M. et Mme de Roothe, et, frappé de la beauté

de cette dernière, il renouvela cette visite si souvent qu'on en fit la

remarque à Mme de Roothe, en lui disant que la réputation du Maréchal

était telle, malgré ses quatre-vingts ans, qu'il pouvait être dangereux

de le recevoir familièrement. Mme de Roothe évita donc de le recevoir.

Elle devint veuve quelque temps après, et resta, avec quatre enfants,

dans une position assez gênée pour l'obliger à vendre ses chevaux; le

maréchal de Richelieu, déguisé en maquignon, se présente pour les

acheter, dit qu'il ne saurait s'entendre avec les gens de Mme de Roothe,

demande à lui parler à elle-même; introduit et reconnu, elle lui dit

aussitôt, pour couper court aux explications, qu'elle a changé d'avis et

ne veut plus vendre ses chevaux. M. de Richelieu se retire, mais pour

être utile à la belle veuve, il obtient du Roi, à son insu, un

appartement pour elle aux Tuileries, celui-là même où nous avons vu la

vicomtesse d'Agoult et Madame Adélaïde. Mme de Roothe accepte le

bienfait du Roi. Quelques mois après, elle apprend qu'elle le doit au

Maréchal, et croit devoir lui écrire pour l'en remercier. Il vient chez

elle, tombe à ses pieds, et lui dit: «Madame, si vous vous trouvez bien

dans cet appartement, permettez-moi de trouver qu'il n'est pas digne de

vous et que l'hôtel de Richelieu vous conviendrait mieux.» La

proposition fut acceptée et le mariage se fit: Mme de Roothe devint

grosse, mais le duc de Fronsac, furieux du tort que cette grossesse

pouvait lui faire, gagna la femme de chambre de sa belle-mère, et

celle-ci lui fit avaler, dans une tisane, une drogue qui provoqua une

fausse couche.

J'ai voyagé très vite, hier, grâce à de belles routes, de bons chevaux,

et de bons postillons, grâce surtout à un affreux ouragan qui nous

soufflait du dos et emportait voiture, gens et chevaux dans ses

tourbillons. J'ai trouvé la duchesse Mathieu de Montmorency en bonne

santé, mais un peu sourde; son aumônier est malade, ce qui a changé les

habitudes de la maison.

J'ai une lettre de M. Bresson. Voici ce qu'il me dit sur la politique:

«Nous sommes ici un peu plus au calme; c'est une affaire qui s'usera,

mais il restera des ressentiments et des défiances. On ne s'abordera

plus avec la même cordialité, on sera longtemps sur le qui-vive; enfin

le terrain n'est plus aussi _net_, et c'est ce que M. de Talleyrand

n'aimait pas. Mais je crois que le gros orage est détourné, et que si

vous avez formé des projets de voyage en Prusse pour l'année prochaine,

vous n'aurez aucun motif d'y renoncer en ce qui concerne la guerre. M.

de Werther a été assez sérieusement malade. Le prince de Wittgenstein

revient après-demain de Kissingen. Mme de Reede, avec ses

soixante-quatorze ans, trône et dirige toutes choses à Kœnigsberg. Nous

aurons des fêtes splendides pour le Huldigung[137]. La noblesse de la

seule Marche de Brandebourg a souscrit pour vingt mille écus. Toute

cette brillante perspective ne me remet pas en belle humeur. Ma santé

est décidément altérée par le climat, et mon caractère par l'isolement

et l'exil. Je suis arrivé à une de ces périodes de la vie, et de ces

dispositions d'esprit, où il faut un changement à tout prix, et c'est à

quoi j'aspire. Mes meilleurs jours sont passés, ce qui me reste de

liens en ce monde va bientôt se briser, je dois chercher à me rattacher

à mon pays. Quel service vous me rendriez en intéressant ma protectrice,

Madame Adélaïde, à me faciliter cette retraite!»

[137] Le Roi Frédéric-Guillaume IV n'eut pas précisément de

couronnement, mais il se rendit à Kœnigsberg, pour y recevoir

l'hommage (_die Huldigung_) de ses sujets qui, par l'entremise de

leurs députés, lui prêtèrent, le 10 septembre 1840, le serment de

fidélité.

J'ai dans mon idée que M. Thiers aura bientôt, par beaucoup de

démissions volontaires, la facilité de remplir par ses amis les grands

postes diplomatiques.

_Valençay, 19 septembre 1840._--Me voici à Valençay, ce lieu si rempli

de souvenirs, et qui me fait l'effet d'une patrie. M. et Mme de Valençay

sont seuls ici avec leurs enfants. Ils me paraissent tous deux assez

aises de m'y voir arriver. Je le suis toujours de me retrouver à

Valençay. Je suis ici, moins séparée d'un passé bien riche, et les morts

y sont moins absents que partout ailleurs.

_Valençay, 22 septembre 1840._--M. et Mme de Castellane sont arrivés

hier ici, venant de leur Auvergne, qui me paraît être peu agréable à

habiter. Il n'y a point de routes pour arriver chez eux; ce sont de

mauvais chemins dans lesquels on ne peut aller qu'en litière ou à

cheval. Il neige déjà dans leurs montagnes, qui sont sans arbres et sans

culture, rien que des herbages pour le bétail; ni fruits, ni légumes, ni

gibier; aucun secours médical immédiat. Pauline est maigrie, hâlée; son

mari est fort maigre aussi, j'espère qu'ils se referont, à Rochecotte où

nous allons tous nous rendre. Mais qui est charmante, c'est Marie, leur

petite fille, blanche, grasse, fraîche, de bonne humeur, douce, riant,

gigotant; un bon petit ange, que j'ai eu le cœur fort touché de revoir,

ainsi que sa mère.

C'est aujourd'hui le jour de Saint-Maurice, autrefois le plus animé et

le plus brillant de Valençay. Il ne sera célébré cette fois que par une

messe, pour le repos de l'âme de notre pauvre cher M. de Talleyrand, qui

sera célébrée dans la chapelle sous laquelle il repose.

_Valençay, 24 septembre 1840._--Voilà donc le grand drame Lafarge

terminé. Elle est condamnée. La réflexion qui m'est venue en lisant

l'arrêt infamant, c'est qu'il faut que cette femme par son aspect, que

l'action des débats, les gestes, les physionomies, aient produit un

effet bien frappant, pour amener cette conviction, qui résulte d'autre

chose que des faits et qui a provoqué sa condamnation; car elle a montré

longtemps une rare présence d'esprit, ses avocats de grands talents, et

l'accusateur public, une gaucherie pleine de rudesse; il y avait grand

partage de sympathie et d'antipathie dans le public; Mme Lafarge était

soutenue par une famille puissante. Ce qu'il y a de singulier et de rare

dans ce procès, c'est que je n'y vois personne, pas même la victime, qui

inspire de l'intérêt. Outre la condamnée, il y a ce Denis qui me paraît

être un très mauvais homme; la mère Lafarge, trop occupée du testament;

le défunt, bien peu délicat en affaires commerciales; Mme de Léautaud,

bien légère; Mme de Montbreton, trop magnétiseuse; Mme de Nicolaï,

surveillant bien mal ses filles. Avec si peu de personnes à estimer dans

les accusateurs de Mme Lafarge, il faut qu'elle ait fortement

impressionné le jury de sa culpabilité pour être condamnée.

_Valençay, 25 septembre 1840._--Voici ce que le duc de Noailles me mande

de Paris, où il avait été faire une visite à Mme de Lieven revenue de

Londres. «J'ai trouvé la Princesse fort changée. On espère toujours la

paix, et le gouvernement y tend. Le Roi est toujours rassuré. Les

propositions de Méhémet-Ali sont une nouvelle phase de l'affaire, qui

peut empêcher la guerre, mais rien n'est fini, si cela traîne jusqu'au

printemps, Thiers sera alors plus belliqueux qu'aujourd'hui, parce que

nous aurons une armée, qui, dans ce moment-ci, nous manque. On est plus

en adoucissement avec la Prusse qu'avec les trois autres Puissances. Il

paraît qu'à Berlin on en a déjà par-dessus les oreilles de la

Convention, et que l'on y maudit M. de Bülow de sa présomption et de son

aveuglement.»

On m'écrit d'autre part ceci: «A Londres, l'inquiétude gagne toutes les

classes. Le Ministère anglais se dit étonné des mesures prises en

France, et de l'activité que déploie le Roi. Je crois lord Palmerston

très agité. La princesse de Lieven a lu à M. de Montrond une lettre de

lady Cowper, qui ne cache pas les inquiétudes et les incertitudes de son

monde. On a dit que lord Holland est en dehors de tout ce qui se passe.

Je suis certain du contraire; il écrit des lettres de six pages, à M.

Bulwer, sur les affaires, et s'y montre vif comme un jeune homme. On le

dit même très avancé dans les opinions anti-françaises. Les récoltes

sont mauvaises en Angleterre et en Écosse, autre embarras pour le

Cabinet anglais. En attendant, quoiqu'on soit rassuré à Saint-Cloud, il

semble cependant que la brèche s'élargit, par l'échange de notes fort

aigres; tout cela est fort confus, et des prévisions un peu fondées sont

impossibles.»

Nous avons ici, depuis hier, M. de Maussion, qui arrive de Paris, ou

plutôt de chez M. Thiers où il passe sa vie. Il raconte que Mme de

Lieven est traitée d'espionne chez M. Thiers, qu'on l'y accuse de toutes

sortes de trahisons. Il dit aussi que M. de Flahaut arrive chaque matin,

chez M. Thiers, avec force lettres d'Angleterre, qu'il fait l'important,

et que ses intrigues et celles de sa femme sont plus vives que jamais.

Il ajoute que M. de Flahaut part pour l'Angleterre, afin de ne pas se

trouver au procès de Louis Bonaparte, mais que sa femme répand partout

que c'est avec une mission secrète et importante près du Cabinet anglais

pour réparer les gaucheries de M. Guizot. On voudrait bien supplanter

celui-ci, mais M. Thiers ne veut pas qu'il soit à Paris pour l'époque

des Chambres; alors M. de Flahaut s'est rabattu sur l'ambassade de

Vienne, et on croit qu'il l'obtiendra.

_Valençay, 25 septembre 1840._--Mme de Wolff m'écrit, de Berlin, en date

du 10 de ce mois: «Notre ville est en grand mouvement pour les

préparatifs des solennités qui auront lieu après-demain, à l'entrée du

Roi et de la Reine, et plus encore pour les fêtes qui seront données à

l'occasion de la prestation d'hommage. La quantité d'étrangers qui

arrivent de toutes parts est énorme. Vous aurez vu, dans les journaux

allemands, avec quel enthousiasme le Roi a été reçu à Kœnigsberg, et

avec quelle dignité toute royale il s'est assis sur le trône de ses

ancêtres. Il paraît, au dire général de tous les spectateurs, que

l'effet du discours spontané du Roi, après le serment, a dépassé toutes

choses, comme profonde émotion. Ce discours était si peu préparé, que la

Reine est restée comme frappée d'étonnement, en voyant le Roi se lever

subitement et s'approcher de la balustrade. Là, il s'est arrêté, et

levant la main vers le ciel, il a prononcé, d'une voix ferme et sonore

qui a retenti jusqu'au fond des cœurs et a été entendue jusqu'à

l'extrémité de l'enceinte, ces paroles si simples, qui contiennent tout

son avenir. Il a fait couler bien des larmes, et il en a versé lui-même.

Tout ce qu'il faut demander au ciel, c'est de nous conserver les

bienfaits de la paix. Jusqu'ici, les apparences de guerre n'ont pas

troublé la sécurité générale. On ne saurait rien comparer à l'activité

énergique du gouvernement du Roi. A en juger d'après ses débuts, la

Prusse fera, sous ce règne, des pas de géants, mais, je le répète, pour

jouir de l'âge d'or qui semble nous sourire, il nous faut conserver la

paix.»

_Valençay, 28 septembre 1840._--Nous nous sommes distraits, hier, par

une petite représentation dramatique, qui a eu lieu dans la soirée. Elle

a commencé par le dialogue d'Agrippine et de Néron[138], joué, en

costumes, par M. de Montenon, qui faisait Néron, et mon gendre en

Agrippine, véritable monstruosité féminine. Ensuite _le Mari de la

veuve_ a été joué, avec beaucoup d'entrain, d'ensemble et d'intelligence

par mon fils Louis, ma fille Pauline, Mlle Clément de Ris et Mlle de

Weizel. Puis deux scènes du _Dépit amoureux_, par Mlle Clément de Ris,

M. de Montenon, M. et Mme d'Entraigues. Et enfin, _Passé minuit_, par

MM. de Maussion et de Biron, qui a fort diverti les bonnets ronds du

parterre. On a soupé et dansé après le spectacle. Tout s'est passé

gaiement et très bien.

[138] Dans la tragédie de Racine, _Britannicus_, acte IV, scène

II.

_Valençay, 29 septembre 1840._--J'ai reçu plusieurs lettres. L'une dit

ceci: «On a convoqué un conseil de Cabinet à Londres pour le lundi 7. On

doute beaucoup que lord Palmerston fasse prévaloir son opinion près de

ses collègues, et on dit que ses ministres sont loin d'être unanimes.

C'est pourquoi on conserve encore quelque espoir que la paix soit

maintenue. D'un autre côté, on ne sait rien sur la nature des

instructions qui ont été envoyées dans la Méditerranée. Il règne, en

tout, une grande incertitude sur tout.»

Voici maintenant les dires de Mme de Lieven. D'abord, de graves plaintes

sur sa santé, qu'elle conclut: «Je ne suis pas si mal, cependant, que

l'Europe. Quelle dégringolade partout! Ce qu'il y a de vraisemblable,

c'est la guerre. Imaginez, d'avoir laissé venir les choses à ce point!

Et pas un homme en Europe pour se saisir d'une affaire, pour la

conduire! M. de Metternich me paraît mort! Tout le monde veut la paix,

la veut passionnément, et voilà où cet amour enragé de la paix a amené

l'Europe! Vraiment, tout le monde est fou. La crise doit se décider dans

peu de semaines. On assure que Vienne fait de grands efforts, mais

Palmerston est bien obstiné. En France, on a fait du bruit, et beaucoup

et plus que du bruit. Quels sont les amours-propres qui se prêteront à

une reculade? J'aimerais bien à causer avec vous. Nous avons vu de

meilleurs temps; et que de choses j'aurais à vous conter sur Londres,

qui vous étonneraient. Ma chère Duchesse, si la guerre éclate, je dois

être la première à quitter Paris, et la France; où irai-je? C'est

abominable!»

_Valençay, 30 septembre 1840._--M. Molé me mande ceci: «M. le Comte de

Paris a été bien malade, tout simplement dans le plus grand danger. Il

est mieux, sans être guéri. Vous savez sans doute Mme de Lieven de

retour. Son ami, M. Guizot, la chose est certaine, ne tardera pas à

rompre avec son maître et supérieur, M. Thiers. La discussion de

l'Adresse sera le terme le plus éloigné pour l'accomplissement de ce

grand événement.»

Voici maintenant ce que dit la duchesse d'Albuféra: «Il y a toujours ici

bien de l'inquiétude sur les événements. On se demande ce qui va être

répondu aux propositions de Méhémet-Ali, mais bien du monde pense que la

foudre leur succédera. En France, les armements se font sur une très

grande échelle.--La duchesse de Massa est arrivée à temps pour fermer

les yeux au Maréchal Macdonald, son père; on pense que le bâton de

maréchal de celui-ci ira au général Sébastiani.--La princesse de Lieven

reçoit chaque jour une longue dépêche de notre Ambassadeur à Londres.»

_Tours, 2 octobre 1840._--Je trouve ici une lettre de M. de

Sainte-Aulaire, qui m'écrit de Vienne, le 23 septembre: «Les affaires

iraient bien, si elles se faisaient ici; mais on cause à Vienne et à

Berlin, c'est à Londres qu'on négocie, et les dispositions y sont,

malheureusement, fort différentes, je crois.»

_Rochecotte, 4 octobre 1840._--Les journaux d'hier contiennent la grande

note explicative de lord Palmerston, adressée au ministre d'Angleterre à

Paris, M. Bulwer, et qui établit la question d'Orient sous un jour fort

différent des récits français[139], puis, la nouvelle de la prise de

Beyrouth[140], qui est un début assez vif des mesures coercitives. Que

va-t-il produire?

[139] Le mémorandum adressé par lord Palmerston au gouvernement

français se trouve aux pièces justificatives de ce volume.

[140] Beyrouth avait été conquise sur la Turquie par

Ibrahim-Pacha, qui, par ses victoires, avait soumis toute la

Syrie au vice-roi d'Égypte. C'est à la suite de cette expédition,

si menaçante pour l'Empire ottoman, et qui faillit amener une

guerre européenne, que la ville de Beyrouth fut bombardée et

reprise sur Méhémet-Ali, par l'escadre anglo-autrichienne, en

1840.

_Rochecotte, 5 octobre 1840._--Mon gendre a reçu une lettre de Paris

dans laquelle on lui mande que le salon de M. Thiers, le jour où on y a

appris la nouvelle de la prise de Beyrouth, était guerroyant, fulminant

à incendier le monde. Cependant j'ai vu, dans le _Journal des Débats_

du 3, un petit article à ce sujet qui prêche le calme et la modération,

et, en songeant aux hautes inspirations que reçoit ce journal, je me

suis un peu tranquillisée.

Je m'attendais à ce que le plaidoyer de M. Berryer pour le prince Louis

Bonaparte serait d'une portée séditieuse, éclatante, foudroyante,

insolente, téméraire: bref, un volcan! J'ai été fort surprise, en le

lisant, de n'en pas recevoir la moindre émotion, mais j'ai souvent

remarqué que lorsqu'on lit les discours de Berryer, ils ne produisent

nullement un effet en rapport avec sa réputation, et que c'est

l'entendre qu'il faut pour être ébloui et entraîné, tant il a, à un haut

degré, les qualités extérieures et séduisantes d'un orateur.

_Rochecotte, 6 octobre 1840._--La duchesse d'Albuféra m'écrit de Paris:

«Les événements, en Orient, sont d'une nature bien alarmante; ce qui ne

l'est pas moins, c'est le langage des journaux ministériels, faiblement

compensé par celui, très modéré, du journal de Saint-Cloud[141]. Les

premiers menacent M. Thiers de se séparer de lui, s'il ne commence pas

la guerre. La Prusse et l'Autriche paraissent, décidément, ne pas

vouloir la faire contre nous, ni contre personne. On n'y comprend plus

rien. M. de Flahaut est à Londres, logé chez lord Holland; il voit tous

les jours les Ministres, et mande à sa femme qu'il cherche à leur ouvrir

les yeux sur notre véritable position, mais cette mission officieuse

n'aura, probablement, pas grand résultat, car le parti semble pris à

Londres, et bien pris. J'ai vu lady Granville, qui est fort triste,

ainsi que son mari; ils espèrent toujours que la guerre n'éclatera pas

et je sais que lord Granville fait tout ce qu'il peut pour adoucir les

esprits. On ne voit ici que gens inquiets, agités; on ne parle que de

mémorandum, de Beyrouth, d'Espartero, de fortifications; on se couche

avec l'esprit bouleversé, on se réveille avec une pénible attente, vous

êtes bien heureuse d'être loin d'un pareil brasier. Le procès de Louis

Bonaparte n'occupe personne: M. d'Alton-Shée, après un discours violent,

a seul voté pour _la mort_. Cela a été mal pris par le reste de la

Chambre.»

[141] Sous ce nom de journal de Saint-Cloud, on désignait le

_Journal des Débats_.

_Rochecotte, 7 octobre 1840._--J'ai appris, hier, une nouvelle qui m'a

affligée, celle de la mort de ma pauvre amie la comtesse Batthyàny, à

Richmond, le 2; elle avait, dans ces derniers jours, éprouvé un mieux

qui lui avait fait faire le projet de venir s'établir à Paris.

On m'écrit, de Paris: «M. Molé est à Paris, pour le procès de Louis

Bonaparte, dans lequel M. Berryer a fait fiasco. Ce qui absorbe tout,

c'est le bombardement de Beyrouth; quelles en seront les conséquences?

Il n'y a qu'un cri de réprobation contre M. Thiers. Mme de Lieven est

assez malade. Elle a la fièvre, et reçoit sur sa chaise longue; elle

joue très serré sur M. Guizot, mais on dit qu'elle se laisse deviner

moins tendre!»

_Rochecotte, 8 octobre 1840._--J'ai reçu, hier, une lettre de Mme de

Lieven, commencée le 5 et finie le 6; en voici l'extrait: Du 5: «En

Angleterre, on n'a rien décidé; les ministres ne sont pas d'accord;

cependant, le parti pacifique domine, et Palmerston lui-même prétend en

être, sans, cependant, qu'il offre d'expédients pour une solution

satisfaisante pour la France; et puis ses mouvements ne sont plus

libres, il lui faut demander l'assentiment de la Russie sur tout. Depuis

le bombardement de Beyrouth, Thiers paraît ne plus trouver sa place

tenable, s'il ne fait quelque coup hardi; ses collègues ne sont pas tous

de son avis, et le Roi ne veut pas d'extrémités. Cependant, il faut se

décider. Lord Granville est très soucieux. Les choses sont poussées à un

point qui ne saurait se prolonger ainsi. On allait jusqu'à dire, hier,

que Thiers voulait envoyer deux cent mille hommes sur le Rhin, et la

flotte française à Alexandrie pour s'opposer aux Anglais. Ce serait fou!

La situation est très périlleuse, et, en supposant que Thiers se sépare

du Roi, où trouver des gens assez résolus pour se charger de la lourde

besogne du moment?»

Du 6: «Les trois ou quatre Conseils tenus dans ces deux jours ont fait

prendre la résolution d'adresser une protestation au gouvernement

anglais, dans laquelle on établira le _casus belli_, et je crois

qu'Alexandrie et Saint-Jean d'Acre seraient ce cas-là. Mais si, en ce

moment, une de ces villes se trouvait déjà attaquée, que deviendrait la

protestation? Le gouvernement anglais a, de son côté, adressé des

observations à ses alliés pour modifier le traité. On négocie donc, et

assez franchement; mais, en attendant, les opérations militaires vont

leur train. On dit que le Roi n'est pas tout à fait d'accord avec M.

Thiers sur le _casus belli_. On dit aussi qu'il est particulièrement

content de M. Cousin qui est à la paix avec l'amiral Roussin et M.

Gouin. On me dit, de bonne source, que la convocation des Chambres est

décidée pour les premiers jours de novembre, et que la note en

protestation dont je vous parle sera arrêtée ce matin. Saint-Jean d'Acre

n'y sera pas nommé.»

Cette lettre intéressante a fort alimenté notre conversation. Le duc de

Noailles, qui est ici, et qui a apporté son manuscrit, nous a lu son

morceau sur le quiétisme[142]. Il est fait avec clarté, en bon langage,

sans longueurs, et avec des citations bien choisies, qui y donnent du

mouvement.

[142] Ce morceau se trouve contenu dans l'_Histoire de Mme de

Maintenon et des principaux évènements du règne de Louis XIV_,

dont la première partie devait paraître en 1848.

_Rochecotte, 11 octobre 1840._--Nous avons appris, hier, la mort

violente d'Arthur de Mortemart[143], excellent sujet, destiné à hériter

de la superbe fortune de ses parents, et destiné aussi, ce que

j'ignorais, à épouser la fille du duc de Noailles, que cette triste

nouvelle a fait partir immédiatement. Arthur de Mortemart avait

vingt-sept ans et était fils unique. Sa mort est un malheur affreux pour

sa famille.

[143] Fils unique du duc de Mortemart; il mourut des suites d'une

chute de voiture.

M. Molé me mande ceci: «Voilà les Chambres convoquées pour le 28, et

mes amis exigent que je sois établi à Paris du 13 au 20; j'y consens,

mais ce sera assurément pour l'unique et stérile plaisir d'échanger nos

doléances. Nous marchons, fatalement, vers le gouvernement

révolutionnaire. Il pourrait même bien être plus sanglant que la

première fois. Ce qu'il durera, et ce qui le remplacera, Dieu seul le

sait! et personne d'autre. Eh bien! si les journaux n'avaient pas égaré,

divisé les esprits honnêtes, avec du courage on s'en tirerait; c'est

notre intérieur qui rend la position sans remède. Le dehors

s'arrangerait, et facilement, si le dedans lui inspirait quelque

confiance. Au surplus, c'est la Chambre qui va tout décider. Comment

espérer qu'elle sera à la hauteur de sa destinée? Je ne sais ce que

deviendra ma réception académique au milieu de tout cela. Je suis prêt,

et malgré les dires de Villemain, qui me paraît intimidé, je n'effacerai

rien de mon éloge de Mgr de Quélen, et j'appelle le grand jour.»

_Rochecotte, 12 octobre 1840._--Une lettre de M. de Barante, de

Saint-Pétersbourg, me dit ceci: «J'attends, ici, qu'il y vienne des

nouvelles d'ailleurs, car, à Saint-Pétersbourg, on ne décide rien, et,

au fond, on y est assez indifférent. La paix serait, peut-être, plus

sage, mais la guerre est plus conforme aux sentiments qu'on professe

depuis dix ans; donc, on ne fera que ce que voudra l'Angleterre. D'après

cela, faites vos conjectures. Vous connaissez lord Palmerston et tout ce

théâtre politique, et moi je n'en ai nulle idée.»

_Rochecotte, 14 octobre 1840._--Mme de Montmorency m'écrit que M.

Demidoff a écrit à M. Thiers, pour obtenir l'autorisation d'annoncer sa

femme, à Paris, _Son Altesse Royale Mme la princesse de Montfort_. Mme

Demidoff a écrit, à ce sujet, directement à Mme Thiers, qu'elle a connue

en Italie. Le Roi y a consenti.

_Rochecotte, 17 octobre 1840._--La duchesse d'Albuféra m'écrit: «On est

un peu plus à la paix dans le moment. Les négociations ont été reprises,

et on s'accorde à dire que si la guerre doit éclater, ce ne sera que

dans un assez long temps; qu'on échangera bien des notes diplomatiques

avant d'en venir à cette extrémité. Le général de Cubières, le Ministre

de la Guerre, avait donné sa démission, parce qu'il voyait la majorité

du Conseil trop guerroyante, son avis étant que nous ne sommes pas en

état de soutenir la guerre contre les Puissances, et qu'il faut

absolument l'éviter; mais cette démission n'a pas été acceptée, les

négociations et les idées de paix ayant repris le dessus, pour le moment

du moins. Le mémorandum français a ramené beaucoup d'esprits à M.

Thiers. On est déjà fort occupé de la Présidence de la Chambre. Les avis

se partagent entre M. Odilon Barrot et M. Sauzet. Le comte de Paris est

retombé fort malade, et ses parents en sont très inquiets.»

_Rochecotte, 19 octobre 1840._--Mme de Lieven me mande ceci: «Le Cabinet

anglais a fait bon accueil à la note française. Le parti pacifique y

trouve de la force, mais tout n'est pas là. Il faut consulter à

Saint-Pétersbourg, qui est loin, et pendant ces délais les journaux

interviennent. Le mémorandum de Thiers plaît beaucoup à Paris, gêne lord

Palmerston; à Saint-Pétersbourg, on trouvera qu'il dit tout haut ce

qu'on s'était contenté, jusqu'ici, de murmurer tout bas. Quant à

l'Autriche, Apponyi prétend que le récit, en ce qui la regarde, n'est

pas exact. Du reste, le dénouement est imminent, et au 15 novembre, tout

devra être décidé. Les quatre Puissances ne se soucient pas de la guerre

et la France, où et sur quoi la commencera-t-elle? Malheureusement, on

dit beaucoup que la paix ne peut pas faire ménage avec M. Thiers; ceci

serait bien dangereux, car les esprits sont fort montés; et Thiers dans

la balance, c'est plus que la guerre.»

_Rochecotte, 20 octobre 1840._--Nous apprenons, par les journaux, la

nouvelle tentative d'assassinat sur la personne du Roi par un nommé

Darmès[144]. Ces tentatives, répétées si souvent, font frémir, et ne

laissent plus la moindre sécurité.

[144] Le 15 octobre 1840, vers six heures du soir, Louis-Philippe

retournait de Paris à Saint-Cloud avec la Reine et Madame

Adélaïde; la voiture suivait le quai des Tuileries; elle arrivait

ainsi au poste du Lion, lorsqu'une détonation se fit entendre.

Mais l'arme dont l'assassin Darmès venait de se servir contre le

Roi avait éclaté, et le coup s'était tout entier retourné contre

lui. Arrêté, incarcéré dans la prison, il fallut aussitôt lui

faire l'amputation de la main gauche, qui était absolument

mutilée.

Mon gendre a reçu hier des lettres de Paris, dans lesquelles on lui dit

que le vent semble tourner à la guerre; qu'on assure que lord Palmerston

veut l'exécution entière du traité; que notre Ministère se croit sûr de

la majorité, ce qui tiendrait plutôt à la terreur qu'auraient les

opposants de prendre le pouvoir, dans les circonstances actuelles, qu'à

la confiance qu'inspire le Cabinet. Mgr le duc d'Orléans aurait dit,

après l'attentat de Darmès, qu'il était décidément pour la guerre,

préférant être tué sur les bords du Rhin, à être égorgé dans un ruisseau

de Paris. Toutes les lettres s'accordent à représenter les esprits bien

agités et les circonstances aussi compliquées que graves.

_Rochecotte, 21 octobre 1840._--Le journal annonçait, hier, l'abdication

de la Reine Christine. Il faut convenir que ce fait ne marquera pas

agréablement l'ambassade de M. de La Redorte en Espagne.

Le duc de Noailles m'écrit ceci: «On parle beaucoup de la démission de

Thiers; plusieurs le disent perplexe à ce sujet; il ne sait comment

paraître devant les Chambres. Il voudrait se ménager une retraite qui le

fît retomber à la tête d'un parti, en faisant croire qu'il n'a pu

obtenir du Roi les décisions énergiques que l'honneur national réclame.

D'un autre côté, s'éclipser ainsi, laisser tout le monde dans

l'embarras, après avoir soulevé et provoqué tant de choses, fuir la

discussion et la responsabilité devant les Chambres, est un parti qui

aurait sa honte; cependant, les mieux informés croient à la démission.

Le discours de la Couronne est le seul point, maintenant, sur lequel il

puisse se mettre en dissentiment et demander sa retraite.

«La Prusse refuse, décidément, de laisser sortir des chevaux de son

territoire: on espère en trouver en Normandie et en Hollande. On est, de

fait, fort embarrassé, car on n'est nullement prêt à la guerre; on ne

saurait l'être avant le printemps, et déjà on est arrivé à quatre cent

cinquante millions de crédits extraordinaires. Les finances vont être un

gouffre: si la rente tombe à 99 (l'amortissement devant alors agir et

acheter pour seize millions par mois) et si on retire l'argent des

caisses d'épargne, le Trésor ne saura plus comment s'en tirer.

L'expédition de Syrie ne paraît point avoir de résultat prochain.

Ibrahim laisse les alliés s'emparer du littoral séparé du reste par une

chaîne de montagnes qui suit la mer et que les troupes débarquées ne

peuvent pas franchir; il contient tout ce pays qui, comprimé par son

armée, n'ose et ne peut pas se révolter, et il attend que les vents

chassent la flotte, qui ne pourrait y revenir qu'au printemps. J'ai vu

une lettre de lady Palmerston assez pacifique. Guizot écrit aussi qu'à

Downing-Street, on est plus calme.

«Le Roi est très abattu de cette reprise d'assassinat, et Thiers sent le

tort que cela fait au Ministère. On dit que les Députés qui sont ici et

qui arrivent sont plutôt pacifiques, et que la Chambre des Pairs est

tentée, si elle en a le courage, ce dont je doute, de prendre une

attitude imposante et gênante pour le Ministère.»

_Rochecotte, 23 octobre 1840._--Madame Adélaïde me mande ceci, dans une

très aimable réponse à une lettre que je lui avais écrite, à l'occasion

de l'attentat de Darmès: «La première parole du Roi, après l'explosion,

a été, en s'adressant à la Reine et à moi: «Eh! qu'il faille que vous

soyez toujours dans cette fatale voiture!» Ce mot est vraiment touchant.

Voici ce que dit Mme de Lieven: «Granville a remis, hier, la réponse de

lord Palmerston à la note du 8. Cette réponse promet, je crois, de

s'employer à faire révoquer la déchéance du Pacha, si celui-ci se

soumet; vous voyez que cela n'avance guère l'affaire. Tout ce qu'on peut

dire, aujourd'hui, c'est que les manières et le langage, de part et

d'autre, sont devenus plus doux, et que cela _peut_ amener à s'entendre.

Lord Palmerston ne s'explique pas plus clairement, parce qu'il attend

toujours les brillants succès de Syrie! Jusqu'ici il les a attendus en

vain. Le ton du Ministère français est moins guerroyant; il dit: «La

guerre pourrait arriver au printemps, si l'hiver ne règle pas tout.»

Vous voyez que voilà une modification et la diplomatie, à Paris, est

disposée à croire à la paix. Nous allons voir les Chambres; voilà ce qui

sera important pour les choses et pour les hommes.

«Le Roi n'est plus venu en ville, depuis le coup de carabine, sur lequel

les journaux étrangers s'expriment plus convenablement que les journaux

français.

«On dit fort que la division du Cabinet anglais est devenue beaucoup

plus patente, et que la minorité est du côté Palmerston; M. de Flahaut,

qui arrive demain, nous édifiera sur ce sujet. Aujourd'hui, Mme de

Flahaut est fort anti-Palmerston, parce qu'elle craint, naturellement,

la guerre entre les deux patries[145]. Lord John Russell a passé à la

majorité, contre lord Palmerston, et c'est une grosse pièce, tout frêle

qu'il est. Il y a une confusion incroyable par le monde et on ne sait

plus où on en est, mais vraiment je commence à espérer un peu plus la

paix qu'il y a quelques jours.»

[145] Mme de Flahaut était Anglaise, fille de l'amiral Keith

(lord Elphinstone), qui fut chargé de notifier à Napoléon Ier,

venu sur les côtes anglaises pour y chercher l'hospitalité, en

1815, qu'il était prisonnier de la Sainte-Alliance. Ce fut lui

qui reçut la mission de préparer l'embarquement du captif pour

Sainte-Hélène.

_Rochecotte, 24 octobre 1840._--Mon gendre a reçu, hier, la nouvelle de

la démission du Ministère français, qui se retire à l'occasion du

discours de la Couronne, qu'il voulait faire remplir de _casus belli_,

ce que le Roi ne veut pas[146].

[146] Thiers tomba définitivement, avec son Ministère, pour faire

place à M. Guizot, le 29 octobre 1840. Il ne devait plus remonter

au pouvoir sous le règne de Louis-Philippe.

Mon fils, M. de Dino, m'écrit que le grand-duc de Toscane a fait M.

Demidoff prince de San-Donato, du nom de sa manufacture de soieries, et

lui a donné l'Excellence. Le Pape[147] a envoyé les dispenses pour le

mariage. Le douaire de la jeune Princesse est fixé à deux cent cinquante

mille francs, et ses épingles à vingt-cinq mille francs.

[147] Le Pape était alors Grégoire XVI.

_Rochecotte, 25 octobre 1840._--Il paraît que la Reine Christine va se

fixer à Florence, où sont ses intérêts de cœur. Elle a deux enfants de

Muñoz, qu'elle adore; elle a mis quinze cent mille francs de rente à

l'abri.

Le petit comte de Paris est bien mal; il a une fièvre continue qui le

fait tomber en consomption. Le duc d'Orléans est désolé; la Duchesse est

au lit, bien faible, bien malheureuse; on lui défend de bouger, on

craint qu'elle n'accouche avant terme: elle est à huit mois. Les

chagrins frappent cette pauvre famille Royale.

_Rochecotte, 2 novembre 1840._--La Reine Christine ne va pas en Italie:

Nice, Paris, et ensuite Bordeaux, voilà, dit-on, sa marche; elle veut

rester près de l'Espagne pour guetter les mouvements.

Voici ce que dit Mme de Lieven, en date d'avant-hier: «Vous voyez ce qui

se passe ici: cela va devenir bien orageux. Il faut que M. Guizot ait

bien du courage pour s'embarquer dans un pareil navire. A Londres, on

est devenu bien doux, et on est disposé à le devenir davantage encore,

en faveur du nouveau Ministère, mais il faudrait faire immensément pour

satisfaire ici les enragés, et les complaisances anglaises elles-mêmes

seront mal interprétées pour le nouveau Cabinet. Tout cela est bien

difficile, bien loin de se dénouer. La Chambre sera à l'état de tempête

perpétuelle; le spectacle sera curieux, mais au point de devenir

effrayant. On dit le Roi tout joyeux d'être débarrassé de Thiers, et

ravi de ses nouveaux Ministres[148]; je voudrais pouvoir croire que sa

joie aura de la durée. Thiers dit qu'il ne fera pas d'opposition à

Guizot. Chansons!... Le comte de Paris va mieux. Le duc d'Orléans n'est

pas satisfait du changement de Ministère, mais le Roi Léopold l'est

beaucoup.»

[148] Le nouveau Cabinet était ainsi composé: Ministre de la

Guerre et Président du Conseil, Maréchal Soult; Affaires

étrangères, M. Guizot; Travaux publics, M. Teste; Intérieur, M.

Duchâtel; Finances, M. Humann; Instruction publique, M.

Villemain; Justice, M. Martin du Nord; Commerce, M.

Cunin-Gridaine; Marine, amiral Duperré.

_Rochecotte, 4 novembre 1840._--Je trouve ceci dans une lettre que je

viens de recevoir de M. Molé: «Le Ministère qui se retire perdait tout,

et, avant trois mois, nous donnait la guerre avec l'Europe entière, et

le gouvernement révolutionnaire au dedans. Que fera celui qui arrive? Je

l'ignore; mais plus de mal, même autant de mal, je l'en défie. Il s'est

formé de manière à ce qu'il ne me reste, à son égard, qu'à m'abstenir;

c'est un rôle facile, et que, le plus souvent, je préfère, d'autant plus

que quand je _participe_, ce n'est jamais à demi.»

_Rochecotte, 5 novembre 1840._--Mon fils, M. de Dino, m'écrit, de Paris,

qu'on y fait de grands préparatifs, pour orner la route par où passera

le cortège ramenant les cendres de Napoléon de Sainte-Hélène, et qu'on a

eu la singulière idée d'y aligner, en haie, les effigies de tous les

Rois de France: seront-ils là pour porter les armes à l'usurpateur?

Vraiment, on est fou de notre temps! Du reste, cette belle invention

appartient au Cabinet de M. Thiers, et non au Ministère actuel.

Voici ce que contient une lettre de Mme Mollien: «Hier au soir, en

plein spectacle, Bergeron, le premier en date de tous les assassins du

Roi, est entré dans une loge où était M. Émile de Girardin, le rédacteur

de _la Presse_, et, sans mot dire, lui a donné un soufflet; celui-ci de

se lever comme un furieux; sa femme, deux fois grande et forte comme

lui, de le retenir par le collet de son habit, en criant: «Ne sortez

pas, vous ne sortirez pas; c'est un assassin.» Cela a fait, dit-on, une

scène inconcevable; tous les hommes s'en sont mêlés; l'esprit querelleur

a chauffé toutes les têtes, et on dit que dans le foyer et dans les

couloirs, on n'entendait, de toutes parts, que défis et rendez-vous.»

Voici, pour changer de ton, l'extrait d'une autre lettre: «M. Guizot et

Mme de Lieven sont Ministres des Affaires étrangères, et je crains que

M. de Broglie n'ait plus que le sort de la Sultane Validé. M. Molé n'a

pas été appelé. Le Roi répète beaucoup que M. Molé ne voulait se mêler

de rien; cela n'est pas. Les temps sont trop graves pour qu'un homme de

cœur comme lui pût tenir un semblable langage; mais l'interprétation

est plus commode ainsi. Depuis, le _Journal des Débats_ a eu soin de

mettre en jeu les scrupules de M. Molé et de lui dire: «Si vous vous

abstenez de soutenir le Cabinet, qui est conservateur, nous aurons la

gauche, et ce sera votre faute; c'est un crime envers le pays, etc...»

Cela ne vous semble-t-il pas comme ces parents qui, voyant un fils bien

malade, disent à une jeune fille: «Si vous ne lui accordez pas un

rendez-vous, il mourra et vous serez cause de sa mort!» Si j'étais jeune

fille, je vous assure que je resterais rudement honnête femme! Mon

conseil est que M. Molé reste académicien, et rien qu'académicien;

d'ailleurs, il n'en sera pas pour cela plus mal placé. Savez-vous que

Maurice de Noailles se fait prêtre? On dit que Barante sera ambassadeur

à Londres. Je le souhaite.»

On a mandé à mon gendre que c'était par désespoir de ne pouvoir épouser

la fille du duc de Noailles, que Maurice de Noailles se faisait prêtre;

j'avoue que je ne crois pas encore à toute cette histoire, et que j'en

attends la confirmation.

_Rochecotte, 6 novembre 1840._--Le courrier d'hier m'a apporté une

longue lettre de M. de Salvandy: «Nous sortons d'une crise

ministérielle. Elle a eu peu d'incidents; il est arrivé que M. Molé est

resté au dehors de la combinaison; il éprouve, avec une irritation

profonde, la conviction que c'est une influence suprême qui a fait son

exclusion. M. de Montalivet, à l'origine de la crise, s'est donné une

peine énorme pour que M. Molé fît partie du Cabinet nouveau; il allait,

venait, déclarait cet élément indispensable, le déclarait partout,

surtout à M. Molé. Je ne pouvais m'empêcher de dire à M. Molé que tant

de zèle m'était suspect, et qu'il m'était impossible de n'en pas

conclure que cela finirait mal. En effet, il n'a pas été question un

seul instant de M. Molé. On n'a pas même songé à employer, à son égard,

des formes, qui l'auraient _extérieurement_ désintéressé. On n'a guère

tenu plus de compte de tous les hommes qui avaient composé le Ministère

du 15 avril. Ce n'est que le dernier jour qu'on y a quelque peu songé.

La combinaison a été faite avec tant de légèreté, qu'on n'a pas même

fait d'efforts pour entraîner M. Passy, disposé à entrer sans condition,

mais attaché à M. Dufaure, qui a fondé ses refus, moins sur des motifs

politiques que sur une répulsion toute personnelle contre M. Martin du

Nord. M. Passy et M. Dufaure n'avaient aucune objection, ni contre moi,

ni contre M. Laplagne. On pouvait donc, avec moins de précipitation,

réunir au maréchal Soult et à M. Guizot quelques Ministres du 15 avril

et du 12 mai; il y aurait eu là des éléments considérables de majorité,

d'une majorité compacte et permanente. Au lieu de cela, on s'est

constitué à l'aventure, en comptant sur les périls amassés par M.

Thiers, pour donner des votes le premier jour, sans s'inquiéter du

lendemain; cependant, le Cabinet formé, on a réfléchi qu'on n'avait ni

le centre gauche, ni même le parti conservateur. Alors, on s'est mis en

course pour les acquérir: tous les Ministres me sont arrivés. M. Guizot,

que je n'avais pas vu depuis la coalition, est venu, la plaque à

l'habit, me demander solennellement mon concours. Je ne lui ai pas

dissimulé que c'était bien tard; que cette constitution du Ministère,

sans voir ni entendre personne, sans honorer M. Molé et son parti par

des procédés honnêtes, amassait des difficultés sur une situation qui en

était chargée. En écoutant M. Guizot, je me rappelais ce que je disais à

M. le duc d'Orléans, il y a quelques jours: c'est que, des deux rivaux,

je ne saurais dire lequel est le plus léger; que Thiers a la légèreté en

dehors, et Guizot en dedans; en effet, chez celui-ci, pas une vue des

dangers intérieurs, des obstacles parlementaires, du péril que crée

l'abstention de MM. Passy et Dufaure, qui, avec Lamartine et moi,

laissent un Cabinet possible entre celui d'aujourd'hui et celui de M.

Odilon Barrot, soit qu'on nous donne M. Molé, M. de Broglie ou même M.

Thiers pour chef. Bref, la confiance et la présomption la plus

ineffable, et un parfait oubli de l'apostasie de 1839, que ce nouveau

changement de foi et de drapeau aggrave encore; la conviction qu'on peut

reprendre ses doctrines où on les avait laissées, parler de nouveau

conservation, ordre, résistance, avec la même autorité; imprévoyance des

fureurs que ce langage va soulever chez les adversaires, en nous

trouvant nous-mêmes froids et mécontents. Cependant, nous appuierons,

car nous sommes, avant tout, d'honnêtes gens; il me paraît également

certain qu'il y aura, dans le principe, une majorité. Thiers a mené les

choses à un tel point, que le réintégrer, ce serait à la fois la

révolution et la guerre. Mais l'humiliation extérieure à laquelle le

Cabinet Guizot vient présider pèsera sur lui de manière à l'écraser. Les

honnêtes gens ne pardonnent pas à Thiers d'avoir rendu cette humiliation

inévitable; dans trois mois, personne ne pardonnera à Guizot de l'avoir

acceptée. Dans ma pensée, il devra prochainement succomber, mais s'il

rend le double service de nous faire traverser sans encombre une

situation redoutable, et de préparer la reconstruction de la majorité

conservatrice, il aura beaucoup fait. Je ne désespère pas, et pour mon

compte, assurément, je l'y aiderai. En me quittant, il allait faire une

démarche conciliante auprès de M. Molé.

«La cause immédiate de la rupture du Roi avec Thiers est celle-ci: dans

le discours, Thiers demandait des _mesures nouvelles_, c'est-à-dire cent

cinquante mille hommes de plus, en tout six cent cinquante mille

hommes,--la mobilisation de la Garde nationale,--des camps sur le Rhin

et sur les Alpes; c'était la guerre. Le Roi offrait, par accommodement,

de dire que ses Ministres exposeraient ce qu'ils avaient fait, et ce

qu'ils comptaient faire. Thiers refusa: selon toute apparence, on

n'était sincère ni d'un côté ni de l'autre. M. Thiers sentait que la

position n'était plus tenable: la gauche était frémissante; les

conservateurs avaient peur jusqu'à tout oser; ses folies ne soutenaient

pas la discussion. Le Roi, de son côté, avait le courage de trouver,

dans l'attentat de Darmès, un point d'appui suffisant pour attirer à lui

la lutte et renverser son cardinal de Retz, en ne courant pas de risques

pour son pouvoir, mais en en courant beaucoup, d'énormes même, pour sa

vie.

«Tandis que le parti conservateur semble se reconstruire par le retour

de la grande majorité des Doctrinaires et le vote probable des centres

gauches effrayés, les Doctrinaires se divisent: M. Duvergier de Hauranne

et M. Piscatory suivent M. de Rémusat et M. Jaubert de la gauche; M. de

Broglie est déchiré entre les deux camps; M. Thiers compte toujours sur

lui, et se flatte d'être hautement défendu par lui à la Chambre des

Pairs; M. Guizot, au contraire, se croit sûr de son acceptation de

l'ambassade de Londres. Il y met une grande importance, quoique M. de

Broglie ne pourra pas lui apporter, il s'en faut, toutes les forces

qu'il ôtera à Thiers, mais enfin, il ne lui en ôterait pas, et c'est

quelque chose. A son défaut, Mmes de Barante et de Sainte-Aulaire se

disputent Londres.--On ne doute pas de la démission de M. de La Redorte,

qui a joué un triste rôle dans la Péninsule: ce serait un mouvement dans

le Corps diplomatique; je sais qu'il est question de m'offrir une

ambassade, je ne me suis pas encore demandé quelle serait ma réponse. M.

Guizot n'apporte rien de Londres; on pourrait obtenir quelque chose de

lord Melbourne, rien de lord Palmerston, et il n'est pas bien sûr que

l'Europe soit plus loin des dispositions du premier que du second.--On

reste alarmé pour le comte de Paris. Chomel, auquel j'ai parlé, mais

qui, à la vérité, voit en noir, n'espère rien, sinon que le pauvre jeune

Prince vivra assez pour ne pas mêler une effroyable douleur aux couches

de Mme la duchesse d'Orléans.»

_Rochecotte, 8 novembre 1840._--M. d'Entraigues, notre Préfet, qui est

ici depuis avant-hier soir, a reçu, hier, par une estafette, la nouvelle

télégraphique arrivée pour lui à Tours, et portant la nomination du

Président, des vice-Présidents et des bureaux de la Chambre des Députés.

Ces choix sont, Dieu merci, favorables au Cabinet, et faits par une

bonne majorité. Ce début est un peu réconfortant. Tant mieux si la peur

inspire la sagesse!

J'ai eu une lettre du duc de Noailles, qui me dit qu'il n'y a rien de

vrai dans la prêtrise de M. Maurice son cousin. Vraiment, on est

merveilleux pour inventer et propager des histoires, et leur donner tant

d'accessoires de détails qu'on finit par ajouter foi à ce qui n'a pas

le moindre fondement. Le duc de Noailles me mande en outre ceci: «La

séance royale[149] a eu, m'a-t-on dit, un aspect lugubre. D'un côté des

cris très vifs et avec une intention marquée, et, du côté de la gauche,

un silence menaçant; au milieu, le Roi, versant des larmes à un certain

passage de son discours. Le discours manque de noblesse: il pourrait

être plus noblement pacifique. C'est Guizot qui l'a fait. Le désir de la

paix y tient trop de place; il n'a pas réussi. La majorité est assurée

au Ministère pour quelque temps: à mesure que les craintes de guerre

s'éloigneront, il la perdra.--On a fait, dans le gouvernement, son deuil

de la Syrie. Si le Pacha se soumet, tout sera fini; s'il résiste et

qu'on l'attaque en Égypte, il est difficile que la bombe n'éclate pas

ici.--Thiers a dit à Guizot, à son arrivée: «A votre tour; il n'y a que

deux hommes en France, vous et moi; je suis le ministre de la

Révolution, vous êtes celui de la Conservation; quand ce n'est pas l'un,

c'est l'autre; nous ne pouvons pas marcher ensemble, mais nous pouvons

bien vivre ensemble; je ne vous ferai pas obstacle; je ne vous serai pas

incommode.» Néanmoins, il intrigue déjà beaucoup dans la Chambre, et on

s'agitera pour lui.»

[149] Séance d'ouverture de la Chambre des Députés.

_Rochecotte, 12 novembre 1840._--L'abbé Dupanloup est arrivé hier ici,

pour bénir ma chapelle. La cérémonie va se faire tout à l'heure.

Le courrier d'hier nous a apporté la nouvelle des couches de Mme la

duchesse d'Orléans. Je suis charmée de la naissance de ce second

fils[150].

[150] Le duc de Chartres.

Mme de Lieven m'écrit; elle est fort satisfaite des débuts du Ministère.

_Rochecotte, 14 novembre 1840._--J'avais désiré que la première messe

qui se dirait dans ma chapelle le fût pour le repos de l'âme de M. de

Talleyrand, mais une messe d'inauguration ne pouvant être une messe

noire, celle d'avant-hier avait été dite en couleur et en l'honneur de

saint Martin. Celle d'hier a été pour notre cher défunt. L'autel est

précisément à la place où était son lit, dans la chambre que la chapelle

a remplacée. Cela m'a fort émue...

_Rochecotte, 17 novembre 1840._--M. de Salvandy, qui, très obligeamment,

s'est mis à m'envoyer un petit bulletin hebdomadaire, me dit que le

Corps diplomatique à Paris s'est trouvé presque aussi vivement ému de la

dernière note de lord Palmerston[151] que la Chambre elle-même.

[151] Lord Palmerston ne voulait faire aucune concession.

Il paraît que le comte Apponyi a écrit partout, pour représenter le

danger de pousser la France à la révolution et à la guerre, quand elle

fait effort pour secouer le joug de l'anarchie. Lord Granville et M. de

Bülow désavouent lord Palmerston. S'il voulait décidément pousser la

France à bout, on peut croire que ni l'Autriche ni la Prusse ne le

seconderaient. Le langage même de la Russie semble modifié.

Mon gendre m'écrit de Paris, le 15: «Tout m'a paru, ici, fort confus en

apparence. La transition, de la provocation révolutionnaire à

l'humilité, ne peut se faire qu'au milieu du bruit, pour mettre la

pudeur en défaut. C'est à quoi tout le monde concourt; on braille des

bravades du côté de la paix et du côté de l'ancien Ministère; on crie

généralement contre la lâcheté et l'avilissement du pouvoir, sans dire

exactement ce qu'on aurait fait. Ces attaques, non spécifiées, ne

mettent jamais dans une position vraiment embarrassante, et comme elles

font du bruit sans faire de mal, elles donnent, à ceux auxquels elles

s'adressent sans les atteindre, l'apparence d'un succès. Il me paraît

donc généralement admis que le Ministère aura la majorité. Aussi M.

Guizot disait-il, avant-hier, dans son salon (d'un air héroïque auquel

se reconnaît aisément le général Guizot): «Messieurs, nous venons

d'entrer en campagne; la guerre sera longue et rude, mais j'espère que

nous remporterons la victoire.» Ce n'est pas que la Chambre, tout en

voulant la paix à tout prix, soit commode: plus elle craint, plus elle

crie, sauf à tomber, sans regret, de toute la hauteur à laquelle elle

s'élèvera, comme le Roi. Ainsi, l'Adresse, dont le rédacteur sera,

dit-on, M. Passy, ou M. de Salvandy, sera fort belliqueuse, au point de

vue d'embarrasser le gouvernement, quoiqu'il soit décidé à s'embarrasser

peu de ces choses-là.

«Vous avez lu la réponse de lord Palmerston au Mémorandum du 8 octobre:

c'est une grosse affaire. Le mépris pour nous y est évident; il n'est

pas même accompagné de formes. Il paraît, du reste, que ce sentiment à

notre égard s'est singulièrement accru depuis quelque temps. La note a,

cependant, beaucoup embarrassé M. Guizot, qui avait dit à tout le monde

que, depuis son Ministère, les choses avaient changé de face en

Angleterre, et lord Palmerston de caractère, ce qu'il résumait par ces

mots: «J'apporte la paix dans ma poche.» Voici comment il a expliqué la

note de lord Palmerston, chez le Président de la Chambre[152], il y a

deux jours: «Lord Palmerston est un _esprit théologique_; il a le goût

de ne laisser aucune objection sans réponse; c'est pourquoi ceci ne veut

rien dire: _ce n'est qu'une question de principes_.» M. Dubois (de la

Loire-Inférieure), qui est un homme d'esprit, et fort ami du nouveau

Ministère, a pris là-dessus M. Guizot à part, et lui a dit qu'il se

ferait tort, s'il répétait cela à la Chambre. L'autre, pour toute

réponse, a répété sa proposition, dont il était si charmé, qu'il l'a

fait insérer le soir même dans son journal, _le Messager_, sous la forme

d'une note, au bas du Mémorandum, en supprimant seulement le

_théologique_. Cela a fait, néanmoins, une petite affaire, qui dure même

encore, et qui imprimerait un cachet de ridicule sur M. Guizot, si

quelque chose faisait quelque chose dans ce pays-ci. Le Ministère va

faire la paix, tout le monde croit qu'il y réussira. Après, il périra,

sans savoir pourquoi, dans une bourrasque; c'est ce qu'on me paraît

aussi croire assez généralement. Puis, viendra M. Molé, qui reste seul,

et qui sera reçu par tout le monde peut-être, non qu'il soit plus

favorisé à la Chambre qu'il n'était, mais l'énergie de tout le monde est

fort usée, et le Roi est le maître; cela dépendra du Roi, lequel est mal

disposé pour M. Molé dans ce moment-ci, et a dit sur lui un mot, que

d'autres attribuent à M. Guizot, et qui ne mérite pas d'avoir deux

pères: «M. Molé est un excellent spectateur, mais c'est un mauvais

acteur.» Il me semble que le mot est de moi, et que quelqu'un me l'a

volé, il y a cinq ans!

[152] M. Sauzet.

«La campagne de Syrie est décidément très bonne pour les alliés. Les

Anglais s'y conduisent avec énergie; ils mènent les Turcs se battre à

coups de bâton et tout plie: la force d'Ibrahim était un fantôme. On

s'attend, à tout moment, à recevoir la nouvelle de la prise de

Saint-Jean d'Acre, ce qui sera une grosse affaire là-bas et ici. Ce

qu'il y a de plus triste, c'est qu'il n'est pas du tout sûr qu'on sauve

l'Égypte. Déjà, il court des bruits d'une révolte probable à Alexandrie,

de l'assassinat, de l'empoisonnement du Pacha, et vous avez vu que lord

Palmerston, avec son esprit théologique, ne parle plus de la déchéance

du Pacha, comme il en parlait il y a trois semaines. Il n'est nullement

sûr que l'on ne cède, ici, sur cela même, ce qui serait une énorme

reculade.

«Voilà le présent, parlons un peu du passé. Thiers a diminué aux yeux de

tout le monde; sa timidité a été, tout le temps, aussi grande que son

imprudence, et sa légèreté aussi. Il a destitué le Consul de France à

Beyrouth, parce qu'il avait voulu servir le Pacha en Syrie, en calmant

la révolte, et jamais on n'a pu le décider à envoyer en Syrie des agents

sûrs, pour connaître exactement la force de résistance d'Ibrahim, ce qui

fait qu'on a été trompé, et que toute la conduite de la France a été

réglée dans l'attente d'un résultat qui n'est pas arrivé. M. de Broglie

pense que le Roi a eu grand tort de renvoyer le Ministère de M. Thiers,

parce que, sans cela, il tomberait dans ce moment-ci, au bruit de la

dérision publique; opinion basée sur ceci: que quand on joue gros jeu

sur une carte et qu'elle ne sort pas, tout le monde se moque de vous. La

personne à laquelle il le disait hier soir pensait, au contraire, que la

Chambre, tout en redoutant la guerre, n'aurait pas eu l'énergie de

renverser le Cabinet.

«Le discours rédigé par Thiers ne proposait pas une levée nouvelle de

cent cinquante mille hommes, mais seulement d'avancer de trois mois la

levée nouvelle, de paix ou de guerre, qui se fait ordinairement au

printemps; du reste, il était modéré; mais, au total, ni lui, ni le Roi

n'étaient sincères, et c'était, des deux côtés, un prétexte.

«Il y a eu une crise ministérielle, sans que nous nous en doutions,

après la prise de Beyrouth: le Ministère voulait, comme démonstration,

envoyer la flotte devant Alexandrie; le Roi, non. M. de Broglie a été

nommé médiateur par les deux parties et les a raccommodées, sur cette

idée, qu'il était impossible, dans le moment donné, sur cette retraite

ainsi motivée, de nommer un Ministère durable; et il n'a pas voulu que

la flotte fût envoyée à Alexandrie, sur cette autre idée, que la mesure

était bonne en soi, comme propre à inquiéter les alliés, sans leur

donner aucun droit de se plaindre, et qu'un gouvernement absolu aurait

bien fait de l'exécuter, mais qu'en pratique française, la presse, sur

cette mesure, aurait, bon gré mal gré, fait battre la flotte, et que

c'eût été la guerre. Tout ce raisonnement, du reste, est basé sur ce que

cette mesure, ou toute autre du même genre, ne pouvait s'obtenir que par

des moyens violents, et nécessairement publics, comme démission, crise,

etc.; car, si on l'avait arrangée à l'amiable, et en secret avec le Roi,

il en eût été tout autrement. Aussi, la bienveillance de M. de Broglie

pour le Roi n'est pas grande. Il dit, au reste, que tout lui est devenu

égal, sauf le trouble matériel; qu'il appuiera tous les Ministères

possibles; que non seulement il ne fera rien pour les renverser, mais

pas même pour les ébranler, attendu qu'un Ministère, quel qu'il soit,

aura toujours plus raison que la Chambre; qu'il se déclare enfin du

bagage ministériel, ce que personne n'avait encore osé avouer, et qu'il

vous envie beaucoup de passer l'hiver à la campagne. Il est d'une

sérénité olympique, saupoudrée d'une ironie amère et perçante.

«M. Guizot dit, en confidence, à ses amis, qu'il a décidé M. de Broglie

à accepter l'ambassade de Londres. Je n'en crois absolument rien, mais

j'ai oublié de le demander à celui-ci, hier au soir.

«M. Molé m'a paru au dernier degré de l'abattement. Il met Jérémie en

madrigaux; il est fort changé.»

_Rochecotte, 22 novembre 1840._--Mon gendre a mandé hier, à sa femme,

que la lecture des pièces diplomatiques faite dans le sein de la

Commission de l'Adresse, à la Chambre des Députés, fait de M. Thiers un

ministre incapable et impossible; de M. Guizot, un ambassadeur sagace et

un auxiliaire périlleux, et de lord Palmerston l'esprit ferme et résolu

de la situation... que Thiers a voulu leurrer, berner, attraper tout le

monde, et qu'on s'est moqué de lui... et de la France. Il écrit aussi

que M. le duc d'Orléans a dit sa petite improvisation à la Chambre des

Pairs, avec un à-propos, une bonne grâce, une élévation admirables.

Il est arrivé une nouvelle note de lord Palmerston, plus bienveillante

dans la forme, mais qui inquiète toujours sur l'Égypte.

On envoie M. Mounier, officieusement, à Londres, pour tâcher d'y obtenir

quelque chose.

Mon fils Valençay m'écrit que Mme de Nesselrode est à Paris pour six

semaines, qu'elle n'ira pas à la Cour, et, par conséquent, pas dans le

grand monde, mais elle vivra en garçon, et est ravie de son coup de

tête. Je ne sais pas si le comte de Nesselrode en sera également

enchanté.

_Rochecotte, 23 novembre 1840._--Mon gendre écrit que M. Walewski, qui

avait été envoyé en Égypte auprès d'Ibrahim, croyant encore adresser ses

dépêches au Ministère du 1er mars, avait écrit que, malgré tous ses

efforts, il n'avait pu décider Ibrahim à passer _le Taurus_. Il paraît

que cette dépêche fait grand scandale.

_Rochecotte, 24 novembre 1840._--Voici ce que mon gendre m'écrit: «Il y

a un bruit vague qu'il va se faire un arrangement en Syrie et en Égypte,

qui ne sera pas la destruction du Pacha. Cela est dû à sa soumission

absolue aux Puissances, mais nous nous en vanterons ici, et la majorité

fera semblant d'y croire. Pour quelque temps, la discussion va être

terrible entre Thiers et Guizot, personnellement, et, ce qu'il y a de

plus triste pour tous deux, c'est que les assistants donneront raison à

chacun contre l'autre. En résultat, ils creuseront le trou dans lequel

ils tomberont l'un et l'autre; Thiers est à peu près complètement perdu,

et Guizot le sera au printemps, après qu'il se sera épuisé à refaire le

lit de M. Molé, qui entrera sûrement _si le Roi le veut_.»

_Rochecotte, 25 novembre 1840._--J'ai lu, avec admiration, les nobles

adieux de la Reine Christine à la nation espagnole[153]. Il me paraît

que c'est d'un autre temps, et d'un siècle où le langage des Rois était

encore celui de Dieu. On dit que c'est M. d'Offalia (qui, lui aussi, a

quitté l'Espagne) qui a rédigé ce touchant manifeste.

[153] Ce manifeste de la Reine Christine au peuple espagnol se

trouve aux pièces justificatives de ce volume.

_Rochecotte, 26 novembre 1840._--Quel discours que celui de M. Dupin!

Certes, je suis la créature la plus pacifique de France, mais je ne

comprends pas qu'on puisse aller jusqu'à une telle platitude; platitude

si inutile, si gauche, si maladroite, qu'en vérité, cela semblerait une

gageure!

La maréchale d'Albuféra me mande que la comtesse de Nesselrode a

rencontré, chez elle, M. Thiers, qui a fait feu des quatre pieds, et qui

a _charmé_ la comtesse. Avec les engouements de Mme de Nesselrode, elle

peut arriver à de l'exaltation, même pour M. Thiers!

Les Anglais ont pris Saint-Jean d'Acre. Leur petite Reine est accouchée

d'une fille[154].

[154] Victoria, princesse royale de Grande-Bretagne et d'Irlande,

naquit le 21 novembre 1840. Par son mariage avec le prince

Frédéric-Guillaume de Prusse, elle devint, plus tard, Impératrice

d'Allemagne. Elle fut la mère de l'Empereur Guillaume II.

_Rochecotte, 28 novembre 1840._--Le duc de Noailles m'écrit: «Vous

verrez, par la lecture de la séance d'hier, à la Chambre des Députés,

toute l'agitation de l'Assemblée. Tout cela établit et confirme la paix

dans la honte. Ce qui se passe pèsera sur l'avenir de la dynastie

actuelle. La conséquence intérieure me paraît devoir être une quasi

réforme dans la Chambre, qui amènera une dissolution, et cette

dissolution, une Chambre avec laquelle on sera obligé de subir un

Ministère de gauche avec Thiers à la tête.»

Mme Mollien me mande: «La Reine Christine est jolie; son teint est

superbe, sa peau fine et blanche, son regard très doux, son sourire

gracieux et fin; mais il ne faut pas, pour la trouver charmante, que

les yeux qui l'examinent descendent plus bas que la tête; en détaillé,

c'est quelque chose de monstrueux, et qui ne le cède en rien à sa sœur

l'Infante. Elle est venue en France sans Dames, quoique les journaux

s'amusent à parler de je ne sais quelle Doña, qui, si elle existe,

n'est, vraisemblablement, qu'une femme de chambre. Il y a, à Paris, des

dames espagnoles qui feront une espèce de service auprès d'elle; dans ce

moment, c'est la duchesse de Berwick. La suite ne se compose que de deux

hommes, tous deux jeunes: l'un surtout, le comte de Raquena, n'a pas

l'air d'avoir plus de vingt ans; c'est un petit blondin à moustaches,

vraie tournure de lieutenant de comédie. Je ne sais quand la Reine

partira: elle dit qu'elle se plaît beaucoup ici. J'ai peur qu'elle ne

s'y plaise trop, et n'y reste trop longtemps; ces visites royales sont

toujours des dérangements dont on est bien vite fatigué aux Tuileries.

Elle y dîne tous les jours, bien qu'elle demeure au Palais Royal. Son

entrevue avec sa sœur a été très froide, mais, enfin, elle a eu lieu

sans scène, c'était tout ce que l'on demandait.»

La duchesse de Bauffremont me mande le mariage de son petit-fils Gontran

avec la seconde Mlle d'Aubusson; l'aînée épouse le prince Marc de

Beauvau. Le mariage de Gontran n'aura lieu que dans un an, la jeune

personne n'ayant pas quinze ans. Elle sera énormément riche; sa mère est

Mlle de Boissy, son père est malade depuis dix ans, et sa fortune en

tutelle. Gontran n'a pas dix-neuf ans, il est fort joli garçon.

_Rochecotte, 29 novembre 1840._--Le _Journal des Débats_, d'avant-hier,

était fort curieusement rempli par le discours de M. Passy et par celui

de M. Guizot, au milieu desquels M. Thiers n'a pas dû se trouver fort à

l'aise. A tout prendre, ces explications ne font grand honneur à

l'habileté de personne, si ce n'est à celle de lord Palmerston, et à sa

hautaine ténacité. Il me paraît que, jusqu'au petit Bourqueney, il y a

éclaboussures pour tous les acteurs français dans tout ceci.

_Rochecotte, 30 novembre 1840._--Les discussions de la Chambre me

décident à lire le journal _in extenso_, et je n'y ai pas regret, car

c'est un drame curieux, mais dans lequel, cependant, on s'attache bien

plus à la situation qu'aux personnages, qui vont toujours en se

rapetissant, par ce qui dégrade toujours le plus infailliblement: manque

de netteté, de simplicité, de vérité dans la conduite. Du reste, cette

discussion est comme le Jugement dernier: bon gré mal gré, chacun s'y

trouve dépouillé de tout ajustement, et la vérité y est forcément

provoquée. Jusqu'à présent, M. Villemain est celui qui me paraît la dire

en termes les plus propres et les plus frappants; seulement, il n'est en

position de la dire qu'à un seul côté, qui, d'ailleurs, est, à mon avis,

certainement le plus coupable.

_Rochecotte, 1er décembre 1840._--Voici ce que dit le duc de Noailles:

«J'ai causé longtemps, hier, avec M. Guizot, et je lui ai dit que les

derniers événements, et tout ce que la discussion a révélé, pèseront

longtemps sur l'ordre des choses actuel. Lui croit, au contraire, que ce

n'est qu'un moment difficile à passer, et qu'il en sera, de l'émotion

publique, sur ce sujet, comme de l'émotion qui s'est manifestée lors de

la guerre de la Pologne, il y a huit ans[155].--J'ai aussi beaucoup

causé avec Berryer de son discours. Il y pense et a de bonnes idées; il

terminera par une conclusion qui pourrait bien amener un échec au

Ministère. Il dira que la guerre est évidemment impossible à cette

heure, mais que la paix, telle que la formule le Ministère, n'est pas

acceptable par la Chambre, et qu'il faut renvoyer l'Adresse à une

nouvelle Commission. Odilon Barrot et M. Dufaure ont déjà mis en avant

cette idée qui pourrait bien prendre faveur.--J'ai aussi rencontré

Thiers à la Chambre; je me suis promené dix minutes avec lui, et lui ai

rappelé que je lui avais prédit ce qui est arrivé, parce que, dans cette

grande affaire, on ne pouvait rien sans alliances, et que la France

s'était unie à une alliée qui était l'ennemie de ses intérêts, et qui

devait, évidemment, l'abandonner. Il m'a répondu que la France, même

seule, aurait pu empêcher, mais en montrant une grande énergie, et un

grand déploiement de forces. Il rejette tout sur le Roi. Il dit que

c'est _l'Inertie couronnée_, et qu'avec cette inertie en haut, et

toutes les inerties naturelles, en bas, dans la nation, il n'y a moyen

de rien faire; que si M. le duc d'Orléans eût été Roi, cela ne se serait

pas passé de même; qu'il y aurait péri peut-être, mais qu'il y aurait

péri avec dignité, et qu'il n'aurait pas laissé la France dans

l'humiliation et l'impuissance où elle est pour longtemps. Du reste, il

s'est, tout entier, livré à la gauche, et M. Odilon Barrot a resserré le

lien hier.--Mme de Lieven est décidément, je crois, sincèrement attachée

à Guizot, car elle ne va plus aux séances de la Chambre, et elle se

borne à en demander, avec anxiété, des nouvelles.»

[155] Un conflit, né de la révolution de Juillet 1830, s'était

élevé en Pologne, où les Russes et les insurgés se livraient,

sous les murs de Varsovie, des batailles terribles. Le 7

septembre 1831, Varsovie dut capituler, malgré une résistance

désespérée qui eut en France un immense et douloureux

retentissement. Une émeute faillit soulever Paris, et renverser

le ministère Casimir-Perier, qui avait reconnu impossible de

soutenir la Pologne révoltée.

Voici maintenant un extrait de ce que m'écrit la princesse de Lieven

elle-même: «Thiers semble avoir pris son parti de ne plus servir le Roi;

il dit qu'il attendra le duc d'Orléans.--La Syrie est perdue pour le

Pacha. On espère, et on croit, qu'il se soumettra à la sommation de

l'amiral anglais Stopford. Je suppose que le gouvernement français l'y

engage. Alors, la chose sera terminée, pas brillamment pour la France,

il faut en convenir, et à la plus grande gloire de Lord Palmerston. Il y

a bien des gens auxquels cette dernière conséquence déplaît beaucoup.

Les Ministres d'ici espèrent une majorité convenable, pour l'Adresse, de

cinquante à soixante voix, et puis on vivra comme on pourra. M. Guizot a

l'air bien fatigué, mais courageux. A Vienne, on est ravi du changement

de Ministère, et plein de confiance dans celui-ci. Je ne sais pas encore

ce qu'on en dit à Saint-Pétersbourg. Je suis un peu curieuse d'apprendre

ce que nous (public russe) nous dirons de cette grande affaire, réglée

sans que nous nous en soyons mêlés activement. Cela nous étonnera un

peu. Vous allez me demander, peut-être, s'il y a un public russe? C'est

vrai, à peine... mais cependant, pour l'Orient, oui. Je m'étais permis,

lorsque j'étais à Londres (Ambassadrice), d'appeler la Turquie _notre

Portugal_. Ma Cour a fort goûté ce mot; les Anglais, très peu.--On ne se

presse pas, ici, de nommer un Ambassadeur à Londres. Je crois qu'on

voudrait que l'affaire égyptienne fût d'abord réglée; il faudra bien

attendre jusqu'à la mi-décembre. Mme de Flahaut ne sait que faire, entre

les bouderies opposantes qui lui sont naturelles, et l'envie démesurée

qu'a son mari d'avoir un poste diplomatique.--Le Roi a beaucoup désiré

que les Ambassadeurs fussent, en corps, chez la Reine Christine; il y a

eu de grands scrupules, mais, enfin, on s'est décidé à y aller, en ne la

regardant que comme veuve de Ferdinand VII. Au fait, elle n'est plus que

cela maintenant. La Reine d'Angleterre est, dit-on, accouchée trop

aisément. Elle aura dix-sept enfants, comme sa grand'mère.--Mme de

Nesselrode vit à la Chambre des Députés. Elle est éprise de Thiers, et

se place dans la plus vive opposition. Elle s'amuse parfaitement ici. Je

la vois peu, tant elle est occupée des débats de la Chambre et des

spectacles. Mon Ambassadeur croule sous le poids de toutes les grandes

dames russes amoncelées à Paris. Je le plains, car je crois que c'est

très ennuyeux!»

J'aurais parié que Mme de Nesselrode s'engouerait de Thiers, ne fût-ce

que pour fronder l'engouement de Mme de Lieven pour Guizot.--En lisant

le discours de M. Barrot, et la série d'invectives adressées, par lui, à

bout portant à M. Guizot, je me suis demandé hier comment il se peut

faire que de pareilles choses se disent et s'écoutent, sans qu'il en

résulte des explications armées.

_Rochecotte, 3 décembre 1840._--Voici les principaux passages du

bulletin que m'envoie M. de Salvandy. En date du 1er décembre, avant et

pendant la séance de la Chambre: Sait-on, à Rochecotte, un mot très joli

de Garnier-Pagès, qui doit parler aujourd'hui? «Je les mettrai tout nus,

tous deux, et on verra comme ils sont laids.» Ce mot résume très bien la

situation. M. Thiers conserve une position révolutionnaire, mais voilà

tout; il reste, pour beaucoup, incapable, pour tous, impossible. M.

Guizot est loin d'avoir gagné tout ce que M. Thiers a perdu. Un immense

talent, une force d'esprit et d'âme admirable dans la tempête, le don

d'imposer à toutes les révoltes hostiles dans l'Assemblée, et l'art

d'élever son auditoire en élevant la question de prime abord à un point

de vue plus général, voilà les avantages qui lui sont propres, et dont

il ne s'était jamais prévalu à ce degré; et, avec tout cela, il grandit

sans se fortifier, il pose sur la majorité sans s'y établir. Le sol est

rebelle. M. Thiers est comme une fille entretenue, à laquelle on ne

demandait que d'être bonne fille; on lui passait tout; sa considération

ne souffrait de rien. M. Guizot est la femme austère qui a failli; tout

lui est compté. Cette lutte de l'Ambassadeur et du Ministre, malgré les

ménagements qu'il y a mis, blesse la Chambre et l'opinion. On ne lui

pardonne même pas son abandon résolu des maximes de la coalition; il

semble qu'on aurait voulu le voir fidèle à l'infidélité même. Le

discours de Dufaure paraît, à beaucoup de gens, un drapeau placé entre

le Cabinet et M. Thiers. On s'inquiète de l'action de Passy et de Dupin

en ce sens. On m'y associe, parce qu'on n'imagine pas que les Ministres

en disponibilité ne soient pas des mécontents en activité. On fait

planer M. Molé sur tout cela, quoiqu'il n'ait, avec la zone du Ministère

du 12 mai, aucun rapport, et qu'elle mette son honneur, je crois, à

rester conséquente en éloignant M. Molé, comme Jaubert croit le rester

en continuant à siéger au milieu des autres, qu'il blesse et désole par

ses perpétuels cris de fureur contre le Roi, et ses enthousiasmes pour

M. Barrot. Voilà où nous en sommes. On sent déjà la position craquer.

Pauvre pays, qui veut être fort, et qui n'est pas gouvernable! Notre

Chambre est vraiment l'Œil-de-bœuf de la démocratie[156]. Les

favoris et même les favorites troublent tout par leurs intrigues, et

passent le temps à se renverser, ce qui fait que tout s'écroule avec

eux.--Je vais à la Chambre où MM. de Lamartine et Berryer croiseront le

fer. J'y fermerai cette lettre.»

[156] Allusion à l'Œil-de-bœuf du château de Versailles, où

se nouaient les intrigues de Cour.

«_P.-S._--Berryer vient de parler. Il a fait un discours habile,

éclatant, perfide. Il a couvert Thiers, en allant droit aux Tuileries.

Il a promené là la foudre et envoyé sur M. Guizot, Ambassadeur, des

anathèmes qu'un tiers de l'Assemblée a matériellement applaudis trois

fois. M. de Lamartine monte à la tribune pour répondre.»

_Rochecotte, 4 décembre 1840._--Le discours de M. Berryer révèle l'état

du pays dans un sens, et celui de M. de Lamartine dans un autre. Ces

deux discours me paraissent être, jusqu'à présent, ce qu'il y a de plus

brillant pour l'un, de plus élevé pour l'autre, dans toute cette

discussion de l'Adresse. M. de Lamartine, qu'en général j'admire

médiocrement, m'a fait grand plaisir dans sa réponse. Je la trouve sage,

pleine de faits, bien pensée, bien dite, avec de beaux mouvements et un

sentiment honnête prévalant dans l'ensemble.

On assure que la mission de M. Mounier à Londres a pour but d'obtenir le

concours de l'Angleterre en faveur du mariage de l'innocente Isabelle

avec son cousin Carlos, prince des Asturies.

Voilà les cendres de Napoléon à Cherbourg. A Paris, rien n'est prêt

encore, dit-on, pour cette cérémonie qui, à mon sens, sera fort

ridicule._Rochecotte, 5 décembre 1840._--J'ai eu hier une lettre de M.

Royer-Collard, dont voici un piquant extrait: «Il y a huit jours,

Madame, que je suis enfermé à la Chambre suivant avec application et

intérêt le grand débat de l'Adresse. Les assistants ont donné,

alternativement, tort aux deux principaux acteurs, mais ce n'est pas le

même tort. Les fautes de Thiers sont du Ministre, celles de Guizot de

l'homme. Je ne sais si vous avez remarqué, dans les journaux, que j'ai

été conduit à rendre à Guizot, dans un moment difficile, un témoignage

dont il avait grand besoin, car on ne croyait pas un mot de ce qu'il

disait, bien que ce fût la vérité. Il est venu m'en remercier, le

lendemain, à ma place, en traversant courageusement toute la Chambre. Je

n'ai point accepté le remerciement. Je lui ai répondu que je n'avais

rien fait pour lui, que je n'avais pensé qu'à moi. Il m'a abordé,

depuis, dans un couloir. Je lui ai tenu même rigueur, et refusé la

conversation. Il y a cette différence entre les deux hommes, que Dieu

n'a pas donné à Thiers le discernement du bien et du mal; mais Guizot,

qui a ce discernement, passe outre. Il est donc plus coupable, mais il

n'est peut-être pas le plus dangereux. Si on pouvait regarder quelque

chose comme irrévocablement accompli aujourd'hui, je dirais qu'ils sont

tous deux perdus sans retour. Je le voudrais bien, mais je n'en suis pas

sûr.»

On mande à mon gendre que l'effet du discours de Berryer a été immense.

Il paraît qu'il a tué M. Guizot et porté un rude coup plus haut. Les

Carlistes en sont dans l'enivrement. Je suis tentée de croire qu'ils

donnent à cet effet une portée plus profonde que la réalité. Thiers

encense Berryer, et dit à qui veut l'entendre, que, comme art, rien

n'est au-dessus et qu'en 1789, on ne faisait pas mieux.

La princesse de Lieven, à laquelle quelqu'un ne dissimulait pas le coup

porté à Guizot, a répondu qu'il n'en était pas atteint.

On dit que c'est le 15 de ce mois qu'aura lieu la cérémonie pour les

cendres de Napoléon. Comme son ombre arrive à propos!

_Rochecotte, 6 décembre 1840._--On m'écrit ceci: «Je n'ai pas entendu

confirmer la mort de Demidoff, mais je sais, de source certaine, qu'il a

fait un fort désagréable voyage à Rome, où il a eu des scènes fâcheuses

avec le Cardinal secrétaire d'État, et avec le Ministre de Russie, après

lesquelles il a dû quitter, par ordre, les États du Pape. L'émotion

qu'il a éprouvée lui a donné un de ses plus terribles accès. Il paraît

qu'il aurait dit au prêtre grec que ses enfants seraient tous élevés

dans la religion grecque, et à l'autorité catholique, qu'ils le seraient

catholiquement. De plus, il a dit, avec son assurance habituelle,

qu'avec de l'argent, on obtenait tout de la Cour de Rome, et qu'il avait

envoyé cent mille francs au Pape pour les dispenses qu'il a obtenues. Le

cardinal Lambruschini, indigné de ce bruit, a fait insérer, dans la

_Gazette romaine_, un article, que partout on répète, et qui dément le

fait, en établissant très positivement que M. Demidoff n'avait payé,

pour ses dispenses, que la somme de quatre-vingt-dix francs, pour frais

d'expédition. Le Ministre de Russie ayant refusé de traiter, pour le

côté Demidoff, avec la Cour de Rome, M. Demidoff a été lui dire des

injures; et, après toutes ces belles équipées, il lui a fallu quitter

Rome, et s'il n'est pas mort de rage, il n'en est pas moins embarrassé.»

_Rochecotte, 7 décembre 1840._--La grande nouvelle du jour est le rejet

de l'amendement de M. Odilon Barrot, à plus de cent voix de majorité.

Voici plusieurs bons mots qui se disent à Paris: On appelle MM. Jaubert,

Duvergier de Hauranne, enfin le groupe détaché des Doctrinaires passés à

gauche, les _schismatiques effrénés de la Doctrine_. Dans un autre ordre

de choses, on appelle les partisans de Mgr Affre, Archevêque de Paris,

les _affreux_. Il faut toujours que les plaisanteries aillent leur

train._Rochecotte, 9 décembre 1840._--Mme Mollien me mande que la

préoccupation des esprits, maintenant que l'Adresse est votée, commence

à se tourner vers la _Fête des cendres_, comme dit le peuple à Paris. La

cérémonie coûtera un million. Des milliers d'ouvriers sont occupés aux

préparatifs jour et nuit, et des milliers de badauds les regardent, tant

que le jour dure. Quelle sottise que toute cette comédie! Arrivant à

quel moment! Dans quelles conjonctures! Il me semble que le rocher de

Sainte-Hélène était une tombe plus touchante, et peut-être même un asile

plus sûr, que l'orageux et révolutionnaire Paris.

_Rochecotte, 10 décembre 1840._--M. Raullin m'écrit qu'à la séance de la

Chambre où on a traité des tripotages de Bourse, M. Thiers _pleurait_.

Il me dit aussi qu'on n'a rien vu de pareil aux haines et aux violences

qui agitent tout ce monde, que l'on ne peut plus causer avec personne,

à moins d'entrer dans leur folie. Thiers voulait se battre avec M. de

Givré; Rémusat l'en a empêché. M. Jaubert est, aussi, un peu piqué par

la tarentule. Mme Dosne est dans son lit, à la suite de la dernière

séance de la Chambre, à laquelle elle assistait. Les révélations sur les

tripotages de Bourse l'ont bouleversée.

M. de Sainte-Aulaire m'écrit, de Vienne, qu'il va se présenter pour

l'Académie française. Il se montre fort dégoûté des affaires. Il est

impossible, en effet, que ce dégoût ne devienne pas général.

_Rochecotte, 13 décembre 1840._--Hier, dans ma solitude, plus complète

que de coutume, je me suis replongée, ce que je fais d'ailleurs sans

cesse, dans mes souvenirs du passé, et il m'est venu d'écrire quelques

lignes sur un des côtés de l'esprit et de la nature de M. de Talleyrand;

les voici:

Son esprit était ferme, mais sa conscience était faible, car elle

manquait de lumières. Son époque, son éducation, sa position forcée

étaient ennemies des réflexions qui éclairent l'âme. Son insouciance

naturelle le détournait, d'ailleurs, du travail sérieux de la

conscience, et le laissait dans les ténèbres. Aussi n'appliquait-il

guère sa rare intelligence qu'aux intérêts de la politique. Entraîné par

le terrible mouvement de son siècle, il lui réservait toute l'activité

dont il était capable. Au besoin, cette activité était grande. Il savait

vivre sans repos, sans loisirs; il en privait alors les autres et

lui-même; mais, le but atteint, il retombait pour longtemps dans une

nonchalance dont il défendait habilement les abords; il s'y

barricadait, et rendait sa paresse si gracieuse qu'on se serait reproché

de la troubler. Son coup d'œil était rapide, juste et fin; son _démêlé_

pénétrant, son esprit fortement trempé dans un admirable bon sens; son

action rare, lente au début, mais vive et précipitée vers le dénouement.

L'état habituel d'incurie, dont il ne sortait que le moins possible, a

été très nuisible à sa vie privée, car il y poussait cet état à l'excès.

De là, cette porte toujours ouverte, cette chambre toujours envahie, et

cette déplorable indifférence sur la sûreté et la valeur morale de ceux

qui s'y introduisaient. Et néanmoins, avec l'œil demi-fermé, il voyait

tout; mais il prenait à peine le soin de juger, encore moins d'écarter

ceux-là même dont il faisait le moins de cas. Pourvu que, dans la

conversation, il n'eût rien de direct à repousser, il laissait dire, ou

faire; mais s'il se sentait touché, le réveil était immédiat, et la

leçon un coup de massue. Il terrassait sur place, sans, du reste, garder

la moindre rancune. Il retombait bientôt dans son insouciance et

oubliait aussi facilement l'inconvenance, qu'il pardonnait sincèrement

l'injure. Il était, d'ailleurs, bien rarement appelé à se défendre. Sa

dignité était si naturelle, si simple, si bien protégée par sa

réputation, par sa grande existence, et par ce demi-sommeil même dont on

sentait bien qu'il fallait se méfier, que je n'ai guère vu les plus mal

élevés, risquer de l'être avec lui. Je lui ai souvent entendu dire ceci,

avec une véritable satisfaction: «J'ai été ministre du Directoire;

toutes les bottes ferrées de la Révolution ont traversé ma chambre, sans

que jamais personne ait imaginé d'être _familier_ avec moi.» Il disait

vrai: chacun, même les plus proches, les plus intimes, ne l'abordait

qu'avec une respectueuse déférence. Je suis, d'ailleurs, restée

convaincue, que ce qui aidait à le rendre si imposant, c'était un trait

de sa nature, qui se sentait à travers son indolence. C'était ce courage

plein de sang-froid et de présence d'esprit, ce tempérament hardi, cette

bravoure instinctive, qui inspire un goût irrésistible pour le danger

sous toutes ses formes, qui rend le péril séduisant, et donne tant de

charme aux hasards. Il y avait, sous la noblesse de ses traits, la

lenteur de ses mouvements, le sybaritisme de ses habitudes, un fond de

témérité audacieuse, qui étincelait par moments, révélait tout un ordre

nouveau de facultés, et le rendait, par le contraste même, une des plus

originales et des plus attachantes créatures.

_Rochecotte, 14 décembre 1840._--Dans les lettres que j'ai reçues, hier,

il y en avait une de Berlin, de M. Bresson, qui dit ceci: «Francfort

n'est pas une disgrâce pour M. de Bülow, qui l'a beaucoup désiré, dans

les intérêts privés; le rang de ce poste est au moins égal à celui de

Londres. La singulière issue des affaires d'Orient a relevé les

négociateurs dans l'opinion; ceux qui criaient le plus _haro et

anathème_, contre Bülow, sont aujourd'hui ceux qui le louent le plus.

Nous faisons si beau jeu à ceux qui osent, que je suis, moi-même, tenté

de leur donner raison.--Humboldt n'a aucune influence politique sur le

Roi de Prusse. Personne, jusqu'à présent, n'en exerce, et on ne saurait

dire encore, au juste, où il se placera. Quelques nominations récentes

parmi les Piétistes ont porté quelque atteinte à sa popularité; son

penchant pour eux n'est pas partagé par le pays.--Lord William Russell

étend, de plus en plus, ses distractions; il est partagé entre trois

dames, dont l'une le conduit même assez souvent en Mecklembourg.--Le

prince Wittgenstein ne participe plus en rien aux affaires; il a des

attaques répétées et ne vivra pas longtemps.--Je n'ai pas besoin de vous

parler de ce que la discussion de l'Adresse m'a fait souffrir; les

conditions actuelles rendent le séjour à l'étranger odieux. Est-il vrai

que Flahaut aille à Vienne, remplacer Sainte-Aulaire? Si le fait est

exact, il est clair qu'on me laissera ici. Je n'ai pas le vent de la

faveur: certaine rue, certaine maison, que vous avez tant connues, ne me

sont pas aussi favorables qu'autrefois.» Ce dernier passage fait

allusion à l'hôtel Talleyrand, rue Saint-Florentin, où demeure

maintenant Mme de Lieven.

On me mande la mort de la jeune Marie de La Rochefoucauld, fille de

Sosthène, et petite-fille de la duchesse Mathieu de Montmorency: cette

pauvre femme survit à ses contemporains, à ses enfants, à ses

petits-enfants. Dieu éprouve rudement le grand courage et la foi

profonde dont elle est douée!

On m'écrit aussi qu'à la fameuse cérémonie des _Cendres_, la Reine et

les Princesses seront en mante de deuil comme pour Louis XVIII. Tout le

monde est donc fou! Les journaux ne parlent que de la marche funèbre ou

plutôt triomphale, et des honneurs religieux que les restes de

l'Empereur reçoivent partout. Après tout, Napoléon, deux fois en

quarante ans, aura rendu le même service aux Français: il les aura

réconciliés avec la religion; car il paraît que c'est quelque chose de

curieux, de voir les populations s'agenouiller, entourer le clergé qui

bénit cette dépouille; vouloir, partout, pour leur héros, les

bénédictions de l'Église. Singulier peuple, qui, au milieu d'une

véritable anarchie, accepte l'ordre lui-même, pour la cause d'une idée

révolutionnaire! Car il me semble évident qu'il n'y a pas autre chose

sous ces hommages: ce n'est pas le législateur qu'on exalte, ce n'est

que l'usurpateur et le conquérant.

_Rochecotte, 15 décembre 1840._--J'ai eu, hier, des nouvelles de Mme de

Lieven dont je vais transcrire le principal: «Voilà l'Égypte finie:

Napier a été un peu rude, et il n'avait pas mission de l'être; c'est

égal, il a réussi. Napier a voulu être érudit, et il invite le Pacha à

renouveler le règne des Ptolémées. Pour un vassal, ce serait drôle!

C'est égal aussi. A Constantinople, on va reconnaître l'hérédité dans sa

famille, et il rendra la flotte après. A Londres, ce sont des joies

immenses, et lord Palmerston ne touche pas terre. La situation entre les

deux pays reste bien tendue; ce n'est pas la guerre, mais ce n'est pas

absolument la paix.--On ne parle plus de la discussion de l'Adresse;

elle est oubliée pour les funérailles de Napoléon. Elles seront

superbes; j'espère qu'elles ne seront pas autre chose.

«La reine Christine est partie, ayant fait la conquête de votre Roi.

Elle ira jusqu'à Rome, mais point à Naples où on n'a pas reconnu sa

fille.--Toute la Russie féminine est ici: cinq dames du Palais à Paris.

Il n'en reste que quatre à Saint-Pétersbourg!--Les Ambassadeurs ont

déclaré qu'ils n'assisteraient pas aux funérailles. Pour la plupart

d'entre eux, je sais que c'est de leur propre tête; lord Granville a

demandé des ordres. Après un peu d'hésitation, on lui a dit de faire

comme les autres.--La Reine d'Angleterre est accouchée comme les poules

pondent, tout aussi facilement.»

_Rochecotte, 17 décembre 1840._--Nous ne savons pas encore comment les

funérailles se sont passées avant-hier à Paris. On n'y était pas sans

inquiétudes. La duchesse de Montmorency me mandait ceci: «On sait qu'on

a le projet de se porter à l'Ambassade d'Angleterre, et de démolir la

maison; aussi a-t-on enfermé de la troupe dans l'hôtel et lady Granville

a-t-elle déménagé. On estime qu'il y aura 800 000 personnes en

mouvement. Mes enfants ont été au Pecq, et ont tout trouvé fort

convenable: grand silence à l'arrivée du bateau, tous les chapeaux bas;

le général Bertrand à droite du cercueil, le général Gourgaud à gauche,

M. de Chabot devant; le prince de Joinville allant et venant pour donner

des ordres, ayant fait ôter tous les ornements qui n'étaient pas

religieux; des prêtres, des surplis, beaucoup de cierges, mais rien de

mondain ni de mythologique.»

Les journaux indiquent une grande fermentation. Je serai charmée quand

la poste de ce soir nous aura dit comment tout s'est terminé.

J'ai écrit pour qu'on fît voir ce spectacle à Boson, mon petit-fils;

quelque mal conçue, incohérente, contradictoire et ridicule, par les

circonstances, que soit cette cérémonie, l'arrivée solennelle de ce

cercueil, revenant de Sainte-Hélène, sera une chose très imposante, et

dont il sera curieux, un jour, d'avoir été témoin. Malheureusement, à

son âge, il se bornera à être saisi du spectacle, sans pouvoir faire

tous les rapprochements étranges qu'il inspire: l'oubli complet de

l'oppression, de la malédiction générale dont l'Europe retentissait il y

a vingt-six ans; et, aujourd'hui, ce souvenir unique de ses victoires,

rendant sa mémoire si populaire. Paris se disant avide de liberté, la

France humiliée devant l'étranger, célébrant à l'envi celui qui a le

plus enchaîné cette liberté, et qui a été le plus terrible des

conquérants.

Nous lisons, dans les journaux, la description des décorations des

Champs-Élysées, avec cette haie de Rois et de grands hommes. On aurait

dû, au moins, n'y point placer le Grand Condé! Condé offrant une

couronne à l'assassin de son petit-fils!--Ce qui me paraît devoir être

beau, c'est le char. J'aime Napoléon rapporté en France sur un

bouclier...

_Rochecotte, 18 décembre 1840._--Nous attendions hier le courrier avec

impatience, et par une espèce de fatalité, la malle a cassé, et il a

fallu nous coucher sans lettres. Heureusement que mon fils Dino, qui

avait été à Tours, nous a rapporté la copie d'une dépêche télégraphique

reçue par le Préfet, et qui dit que tout s'est bien passé, à l'exception

d'une petite démonstration, faite par une cinquantaine d'hommes en

blouse, qui, sur la place Louis XV, ont voulu forcer la ligne, mais qui

ont été repoussés.

_Rochecotte, 19 décembre 1840._--Nous avons donc enfin nos lettres! Mme

Mollien, qui était à l'église des Invalides à la suite de la Reine, me

dit ceci: «Autant cette fête était populaire dans les rues de Paris,

autant elle l'était peu, là où je me trouvais; pour toutes sortes de

raisons, on est enchanté d'être au lendemain d'hier.--Avant d'entrer

dans l'église, on s'est réuni dans une espèce de salon, ou plutôt de

chapelle sans autel, qui avait déjà servi au même usage, lors de la

cérémonie funèbre des victimes de Fieschi. La famille Royale, le

Chancelier, les Ministres, les Maisons et jusqu'aux précepteurs, tout

cela réuni a attendu deux heures. La grande occupation était de

conjecturer la marche du cortège, et surtout, sans se priver du feu de

deux énormes cheminées pratiquées à la hâte, de conjurer l'effroyable

fumée qu'elles vomissaient à flots. Le souvenir de l'Empereur n'était

dans la pensée de personne. On causait de tout, excepté de lui. Le

Chancelier[157] se faisait remarquer par sa jovialité et ses comiques

impatiences contre la fumée. La Reine avait la fièvre; rien n'a pu

l'empêcher d'accompagner le Roi; elle est rentrée vraiment malade des

Invalides.--Je ne vous parlerai pas de la scène de l'église; j'étais

tellement renfermée dans la tribune que je n'ai rien vu, et à peine

entendu l'admirable messe de Mozart, divinement chantée.»

[157] Le duc Pasquier.

Voici un autre récit: «Ce que j'ai trouvé de vraiment admirable, c'est

le char. Rien de plus magnifique et de plus imposant: les étendards de

chaque département portés par des sous-officiers faisaient très bien;

les trompettes qui poussaient à l'unisson un chant simple et funèbre

m'ont saisi. J'ai aimé aussi les cinq cents marins de _la Belle Poule_,

qui, par leur tenue austère, contrastaient avec la splendeur du reste.

Mais ce qui était ridicule, c'étaient les vieux costumes de l'Empire,

qui avaient l'air de venir de chez Franconi. La marche du char n'était

pas assez promptement suivie par la foule, de sorte que le peuple se

précipitait d'une façon trop bruyante. Il y a eu de mauvais cris de: «A

bas Guizot! Mort aux hommes de Gand!» On a aussi vu quelques drapeaux

rouges et entendu quelques chants de _la Marseillaise_, mais cela a été

réprimé et étouffé. Le Prince de Joinville est bruni et maigri, mais

beau et fort approuvé. Il a eu grand succès, hier, tout le long du

cortège.»

La duchesse d'Albuféra a vu passer le cortège de chez Mme de Flahaut,

qui avait invité les vieux restes féminins de l'Empire, la maréchale

Ney, la duchesse de Rovigo, etc., mêlés au monde actuel ou à des

étrangers. Les quatre-vingt mille hommes de troupes donnaient, dit-elle,

l'aspect d'une revue, plutôt que d'un enterrement. La Maréchale

regrette, avec raison, l'attitude du peuple, qui n'était ni religieuse,

ni recueillie, ni touchante.

J'ai aussi une lettre de M. Royer-Collard, qui, lui, ne parle pas de la

cérémonie à laquelle il n'a pas assisté, mais qui me dit ceci en réponse

à ce que je m'étonnais qu'il ne m'eût point parlé de l'effet du

discours de Berryer: «Si je vous parlais sans nul déguisement de ce que

je pense des acteurs principaux de l'Adresse, je serais jeté dans des

paroles qui tiendraient de l'outrage. Quant à Berryer, il soutient la

cause du bien par le mal, et d'un bien chimérique par un mal certain, la

cause de l'ordre par le désordre. Il a l'extérieur de l'orateur, il n'en

a pas la réalité; il ne pénètre pas dans les esprits, il n'y laisse

point de traces, il ne restera de lui que son nom.--Vous me demandez ce

que je fais de M. de Tocqueville? Il a un fond d'honnêteté qui ne lui

suffit pas, qu'il dépense imprudemment, mais dont il lui restera

toujours quelque chose; je crains que, par impatience d'arriver, il ne

s'égare dans des voies impraticables, voulant concilier ce qui est

inconciliable. Il se sert à la fois de ses deux mains, donnant la droite

à la gauche, la gauche à nous, regrettant de ne pas en avoir une

troisième par derrière, qu'il donnerait invisiblement. Il va se

présenter à l'Académie française, à la place de M. de Bonald; il n'aura

pas ma première voix, que je dois à Ballanche, mais il aura ma seconde.

Ses adversaires, et il en a, disent qu'il a déjà tiré, de ses succès

littéraires, l'Institut, la Chambre, et un fauteuil chez Barrot,

qu'ainsi il peut attendre.» Notre solitaire de la rue d'Enfer a un grand

fond de malice à travers toute sa vertu. La troisième main en fait foi;

je trouve l'image piquante!

_Rochecotte, 20 décembre 1840._--Le duc de Noailles, qui me fait aussi

un petit compte rendu des funérailles, me dit que la masse curieuse

regardait passer le cortège à peu près comme celui du Bœuf-Gras, et que

dans l'église, on n'était occupé que du froid et de s'en garantir; que

l'office religieux a été confus, et que personne ne pensait à autre

chose qu'à un spectacle mondain. Il me semble que ce que tout cela

prouve, c'est qu'il n'y a plus de bonapartistes en France; c'est, qu'en

vérité, il n'y a plus rien, dans ce pays, que des articles de journaux.

On mande, à mon gendre, qu'il est question de faire, à la Chambre, une

proposition. Celle d'effacer l'effigie de Henri IV de l'étoile de la

Légion d'honneur, et d'y remettre celle de Napoléon. Au fait, il ne sera

pas plus extraordinaire d'effacer son aïeul que de barbouiller ses

propres armes[158].

[158] Allusion à l'acte auquel le Roi Louis-Philippe avait apposé

sa signature en février 1831, au lendemain de la démolition de

l'Archevêché et du sac de Saint-Germain-l'Auxerrois. Trop porté à

considérer toute résistance impossible devant la sédition, M.

Laffitte imposa au Souverain la publication du décret suivant: «A

l'avenir, le sceau de l'État représentera un livre ouvert,

portant ces mots: «Charte de 1830,» surmontés d'une couronne

fermée, avec le sceptre et la main de justice en sautoir, et des

drapeaux tricolores derrière l'écusson, et pour exergue:

«Louis-Philippe, Roi des Français.» C'est ainsi que disparurent

les fleurs de lis qui figuraient jusqu'alors sur le sceau de

l'État, dans le Royaume.

_Rochecotte, 23 décembre 1840._--J'ai reçu une lettre de M. de Salvandy,

dont voici l'essentiel, dégagé des phrases redondantes: Il est arrivé

une note de lord Palmerston, qui déclare ratifier la convention de

Napier, et s'en porter garant au nom de l'Angleterre.

M. Thiers sera président et rapporteur de la Commission des

fortifications à la Chambre. Il tiendra ainsi le Cabinet sur la

sellette et la Chambre en échec. Il sort, de là, que M. Thiers est moins

démoli qu'on ne pensait, M. Guizot peu, ou mal affermi; tout précaire,

dès lors tout possible; au dedans, la Chambre en est ébranlée; l'Europe

pourrait l'être. L'Autriche avait passé une note fort modérée sur les

armements, mais l'Allemagne ne désarmera pas.

M. de Salvandy dit la même chose que mes autres correspondants sur les

funérailles. Il se plaint qu'il y avait trop d'or, de l'or partout et

toujours; il paraît que les ordonnateurs de la fête ont cru que c'était

ce qui ressemblait le plus à la gloire. Il dit aussi que rien n'était

moins religieux que la cérémonie religieuse, ce qui se comprend, avec un

Archevêque qui ne sait ni marcher, ni prier, ni encenser. J'ai remarqué,

dans le _Moniteur_, une phrase que je trouve incomparable: «Le _De

profundis_ a été chanté par Duprez, et l'_Oraison_ par l'Archevêque!»

M. de Salvandy prétend qu'à la cérémonie, M. Thiers était remarquable

d'espérance au commencement, de colère à la fin, de préoccupation

toujours. Il paraît qu'il comptait sur une _journée_, qui, Dieu merci, a

manqué. Dans l'église même, il a recherché une discussion avec M. Molé

sur les pensées et les chances de Napoléon pendant les Cent-Jours...

Voici maintenant l'extrait d'une lettre que Mme de Wolff m'écrit de

Berlin: «Jusqu'à présent, rien n'a troublé la parfaite harmonie entre le

Souverain et son peuple. Pour les opinions politiques, il n'y a guère de

différend chez nous. Nous sommes presque tous orthodoxes à cet égard;

mais les opinions religieuses se partagent et s'agitent, et c'est à ce

point de vue surtout qu'on observe, avec une sorte d'inquiétude, les

premières démarches du Roi. On espère que le Roi ne sacrifiera jamais le

vrai mérite à des préventions de sectes. Quant à cette nouvelle noblesse

que le Roi vient de créer, il me serait difficile de vous en donner une

explication précise, car cette institution paraît être encore vague. Le

Roi a cru prévenir les inconvénients d'une noblesse pauvre, comme l'est,

généralement, la noblesse prussienne, en attachant les nouveaux titres

de noblesse qu'il a donnés, aux propriétés territoriales, de manière que

le titre ne passe qu'à ceux des enfants ou descendants qui héritent des

terres, et qu'il s'éteigne dès que celles-ci sortiront de la famille.

Cette idée n'a pas été fort appréciée jusqu'à présent; on craint qu'il

n'en résulte des embarras, des complications, et que cette institution,

si peu en harmonie avec les coutumes germaniques, ne puisse pas se

soutenir.»

_Rochecotte, 27 décembre 1840._--Le duc de Noailles me mande que M. de

Tocqueville retire sa candidature académique. Le Duc venait de dîner

avec Mgr Affre, chez M. Pasquier. Il dit que c'est un vrai paysan. Tout

le monde, même les ennemis de Mgr de Quélen, a remarqué la différence, à

la cérémonie des Invalides. C'était Mgr de Quélen qui avait officié pour

les victimes de Fieschi. Mgr Affre est vraiment le Prélat de cette

vilaine époque, si dénuée de dignité, quelque part qu'on veuille la

chercher.

_Rochecotte, 30 décembre 1840._--On me mande de Paris qu'il était arrivé

une dépêche de Russie, avec ordre de la communiquer au gouvernement,

assez douce et assez amicale, disant que c'est avec peine que l'on voit

l'isolement de la France, et qu'on est prêt à entrer dans les mesures

qu'on pourrait imaginer, pour faire rentrer la France dans les

négociations communes, puisqu'on a rétabli à Paris un Ministère

conservateur. La dépêche a été lue à M. Guizot, et ensuite au Roi.

Serait-ce le témoignage d'un désir de rapprochement particulier? Je ne

le crois pas, mais ce que je crois, c'est qu'on veut partout éviter la

guerre, la Russie autant que les autres Puissances; qu'on désire calmer

la France pour qu'elle désarme et qu'on puisse ensuite désarmer

ailleurs, car ces armements généraux ruinent l'Europe.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 2 (de 4) · 第 9 / 18 题