[100] Le manuscrit dont il est ici question est un récit des

derniers moments du prince de Talleyrand, écrit par M. l'abbé

Dupanloup (plus tard évêque d'Orléans). L'auteur ne l'a jamais

fait imprimer, et l'a légué, avec tous ses papiers relatifs au

prince de Talleyrand, à M. Hilaire de Lacombe qui les communiqua

à M. l'abbé Lagrange, devenu ensuite évêque de Chartres. Celui-ci

ne s'en est servi que pour en tirer de nombreuses citations, dans

la _Vie de Mgr Dupanloup_ qu'il a écrite, il y a quelques années,

et dont deux chapitres sont consacrés à M. de Talleyrand. Ces

papiers sont actuellement en la possession de M. Bernard de

Lacombe.

La lettre de la duchesse de Talleyrand, transcrite dans ce volume,

est redonnée ici, quoiqu'elle ait déjà paru, par mes soins, dans

le journal _le Temps_, du 30 avril 1908.

«Il dit tout avec une vérité et une simplicité qui me paraissent devoir

toucher les plus indifférents, convaincre les plus incrédules. Il ne me

reste rien à ajouter à votre récit, car il retrace parfaitement toutes

les circonstances de l'événement douloureux qui s'est, si

miséricordieusement, accompli sous nos yeux. Mais peut-être suis-je,

seule, en mesure d'indiquer le travail intérieur qui, depuis quelques

années, avait certainement commencé à modifier les dispositions de M. de

Talleyrand; travail gradué, et qu'il n'est pas sans intérêt de suivre,

dans la marche lente, mais sincère, qui l'a conduit, enfin, au terme,

d'une manière si consolante.

«Je vais donc essayer de retrouver mes souvenirs à cet égard, et je ne

pense pas remonter trop loin, en les reprenant à la première communion

de ma fille, qui eut lieu à Londres, le 31 mars 1834. Elle vint, ce

jour-là, demander la bénédiction de M. de Talleyrand, qu'elle appelait

_son bon oncle_. Il la lui donna avec attendrissement et me dit ensuite:

«Que c'est touchant, la piété d'une jeune fille, et que l'incrédulité,

chez les femmes surtout, est une chose contre nature!» Cependant, peu

après notre retour en France, M. de Talleyrand s'alarma de la piété vive

de ma fille; il craignit qu'on ne lui apprit à se défier de lui, à le

juger avec sévérité; il me demanda même de savoir dans quel sens le

confesseur de Pauline lui parlait à son sujet. J'en fis tout simplement

la question à ma fille, qui me répondit, avec la candeur que vous lui

connaissez, que son oncle n'étant pas un péché pour elle, jamais elle

n'en parlait à son confesseur, qui, de son côté, ne le lui nommait que

pour l'engager à beaucoup prier Dieu pour lui. M. de Talleyrand fut

touché de cette réponse, et me dit: «Cette conduite est d'un homme

d'esprit et de mérite.»

«Il voulut, dès lors, que Pauline eût encore plus de facilité à se

rendre à l'église, et à aller jusque dans un quartier éloigné chercher

vos sages directions; il lui offrait sa voiture, et je l'ai vu, parfois,

se gêner dans ses sorties, pour la plus grande commodité de la _petite_.

«Il avait fini par tirer une certaine vanité personnelle de la piété de

Pauline; il se montrait flatté que, sous ses yeux, elle eut été aussi

religieusement élevée; et souvent il disait, en parlant de Pauline:

«C'est l'ange de la maison.» Il trouvait un plaisir extrême (celui des

belles âmes), à mettre en lumière le mérite des autres; personne ne

louait avec plus de grâce, plus de mesure, plus utilement, plus à

propos. On valait tout ce qu'on pouvait valoir, quand on était raconté,

cité par lui. Il lui arrivait sûrement de blâmer quelquefois, mais

c'était rare, et il ne s'y appliquait pas comme à la louange. Il

ménageait surtout les ecclésiastiques, et quand il les désapprouvait, ce

n'était guère que sous des rapports politiques, jamais dans l'exercice

de leur ministère, et toujours avec beaucoup de mesure. Il respectait,

il admirait l'ancienne Église de France, dont il parlait comme d'une

grande, belle et éclatante chose! J'ai vu, dans sa maison, des

Cardinaux, des Évêques, de simples curés de village; tous y étaient

reçus avec des égards infinis, et entourés de soins délicats. Jamais un

mot déplacé ne s'est prononcé devant eux; M. de Talleyrand ne l'eût pas

souffert. J'ai vu l'Évêque de Rennes (l'abbé Mannay) passer des mois à

Valençay; l'Évêque d'Évreux (l'abbé Bourlier) demeurer à l'hôtel

Talleyrand, à Paris, et y vivre avec la même sainteté, avec la même

liberté, y recevoir les mêmes égards que dans leur diocèse. M. de

Talleyrand fut, pour son oncle, feu M. le Cardinal de Périgord, un neveu

soigneux, tendre et déférent. On le voyait souvent, à l'Archevêché, où

il causait de préférence avec M. l'abbé Desjardins, dont il aimait la

conversation douce, fine et variée.

«Je me suis souvent étonnée de l'extrême aisance de mon oncle dans la

société des ecclésiastiques, et je ne me la suis expliquée que par

l'illusion, étrange mais réelle cependant, dans laquelle il est resté

longtemps sur sa véritable position vis-à-vis de l'Église. Il savait

bien qu'il avait affligé l'Église, mais il croyait que sa

sécularisation, à laquelle il donnait une trop grande portée, avait,

sinon tout effacé, du moins tout simplifié[101]. Sa situation lui

apparaissait donc comme à peu près nette, et, par conséquent, facile.

Cette erreur a duré autant que sa vie politique, et ce n'est qu'après

s'être retiré des affaires qu'il a songé à éclaircir plus exactement ses

rapports avec le Saint-Siège. Mais avant cette époque, un instinct vague

lui faisait sentir que si, dans son opinion, il ne devait pas

précisément une réparation, il devait, du moins, quelques consolations à

ceux qu'il avait contristés. Aussi se montrait-il, en toutes

circonstances, favorable aux intérêts du clergé, et jamais il n'a refusé

l'aumône, ni à un prêtre malheureux, ni à un boiteux; il se

reconnaissait, tacitement, dans l'un comme dans l'autre. Sa charité

était grande, et je lui fis beaucoup de plaisir en lui rapportant un mot

dit sur lui par une personne de grande vertu. Le voici: «Soyez

tranquille, M. de Talleyrand finira bien, car il est charitable.» J'eus

occasion de lui rappeler ce mot à l'heure la plus solennelle de sa vie;

vous pouvez vous en souvenir Monsieur l'Abbé, et vous souvenir avec

quelle consolation il l'entendit. Sa reconnaissance a toujours été vive

pour ceux qui, retirés du monde, au fond des couvents, priaient pour

lui. Il ne l'oubliait pas, et disait: «J'ai des amies parmi les bonnes

âmes.» Son cœur en était touché, parce qu'il était bon, oui, très bon;

lui-même en avait la conscience, lorsqu'il me disait: «N'est-ce pas que

je suis meilleur qu'on ne le croit?» Assurément, il était meilleur qu'on

ne le savait; ses proches, ses amis, ses serviteurs pouvaient seuls

mesurer cette bonté simple, attentive, aimable, fidèle. Vous avez vu nos

larmes! Les bons seuls sont pleurés ainsi!

[101] M. de Talleyrand avait fortement plaidé en faveur du

Concordat; le Pape le savait, et lui adressa, le 10 mars 1802, un

Bref qui, tout en restant dans des termes assez vagues, lui

donnait l'autorisation de rentrer dans la vie civile.

«Il reçut successivement, depuis son retour d'Angleterre en France, deux

impressions vives et salutaires, par la mort chrétienne du duc de

Dalberg, et par les habitudes religieuses qui marquèrent les derniers

temps de la vie du docteur Bourdois, son contemporain, son ami et son

médecin. Il sut gré à M. Bourdois de l'avoir confié aux mains habiles de

M. Cruveilhier; il se fiait à son talent et s'honorait d'être si bien

soigné par un homme aussi religieux: il semblait puiser, dans la piété

de son médecin, une sécurité de plus.

«Pie VII fut, de tout temps, l'objet de sa grande vénération. Il a

consacré plusieurs pages de ses _Mémoires_ à la lutte de ce Pape avec

l'Empereur Napoléon; son récit est tout entier à l'avantage du

Souverain-Pontife. Il prisait fort la politique du Saint-Siège, comme

habile, lente, douce et toujours égale, qualités qu'il mettait au

premier rang en affaires.

«Pendant tout le temps du pontificat de Pie VII, mon oncle s'est cru

assez bien en cour de Rome. Souvent, il m'a cité, à l'appui de cette

conviction, un mot dit par le Saint-Père à son occasion; le Pape se

trouvait alors à Fontainebleau, où s'adressant à Mme la marquise de

Brignole, amie de M. de Talleyrand, et lui parlant de mon oncle, il lui

dit: «Que Dieu veuille avoir son âme, mais, moi, je l'aime beaucoup.»

«M. de Talleyrand n'ignorait pas que j'avais assez souvent l'honneur de

voir Mgr l'Archevêque de Paris, et il avait fort bien deviné que ces

relations avaient pour motif principal, du côté de M. de Quélen, le

désir de conserver quelques relations avec mon oncle. M. de Talleyrand

n'en était nullement importuné, au contraire, et quoique plusieurs

lettres, adressées par Mgr de Paris à M. de Talleyrand eussent, à

différentes époques, manqué leur but, il ne s'en montrait pas moins

touché, d'avoir inspiré un intérêt aussi persévérant à un Prélat dont il

honorait le caractère, et dont il appréciait le zèle sincère, ainsi que

la généreuse charité. Lui-même portait beaucoup d'intérêt à M. de

Quélen, à sa position politique qu'il aurait désiré pouvoir simplifier.

Je l'ai vu, dans plusieurs circonstances, chercher à lui être utile,

soit par des conseils qu'il croyait bons, soit en lui rendant, en toute

occasion, les témoignages les plus honorables. Il le faisait non

seulement par amour pour la vérité, mais aussi comme un hommage rendu à

la mémoire de feu M. le Cardinal de Périgord. Il disait souvent: «Je

regarde M. de Quélen comme nous ayant été légué par mon oncle le

Cardinal; il nous aime, il aime notre nom, et tout ce qui se rattache au

Cardinal.» Au jour de l'an, il me chargeait de le faire écrire chez Mgr

l'Archevêque, et me disait: «Nous devons toujours le traiter en grand

parent.» Jamais il ne me voyait partir pour Saint-Michel ou pour le

Sacré-Cœur[102], qu'il ne me chargeât d'offrir ses hommages à Mgr

l'Archevêque. Quand je rentrais, il me demandait de ses nouvelles,

voulait savoir s'il avait été question de lui, et ce que M. de Quélen en

avait dit. Il écoutait mes réponses avec attention, souriait et

finissait par dire: «Oui, oui, je sais qu'il a bien envie de gagner mon

âme et de l'offrir à M. le Cardinal.» Tout cela, jusque dans la dernière

année, se disait sans grand sérieux, mais avec une grande bienveillance.

[102] Peu sympathique au gouvernement de 1830, Mgr de Quélen fut

menacé, en 1831, par une insurrection qui saccagea l'Archevêché

de Paris. N'ayant plus de demeure officielle, il se réfugia

d'abord dans le couvent des Dames de Saint-Michel, de Paris, puis

dans celui des Dames du Sacré-Cœur, à Conflans, un peu hors de

la ville.

«Le 10 décembre 1835, on vint de très bonne heure me dire la mort de la

princesse de Talleyrand. Il fallut l'annoncer à mon oncle: je ne le fis

qu'avec une extrême répugnance, car c'était précisément à l'époque où il

fut atteint de violentes palpitations, qui nous faisaient redouter une

mort subite. Les émotions surtout devaient lui être évitées, et je

pouvais craindre que cette nouvelle ne lui causât un certain trouble. Il

n'en fut rien et il me répondit sur-le-champ, avec calme, ces mots qui

ne laissèrent pas de me surprendre: «Ceci simplifie beaucoup ma

position.» Au même moment, il tira, de la poche de son gilet de nuit,

plusieurs lettres, et me dit de les lire. La première était écrite par

une dame religieuse au Sacré-Cœur. M. de Talleyrand l'avait beaucoup

connue jadis, lui avait rendu quelques services, et l'appelait toujours

sa _vieille amie_, Mme de Marbœuf. Dans cette lettre, elle lui parlait

de Dieu, et lui envoyait la médaille que toujours il a portée depuis, et

qui, aujourd'hui, est à vous, Monsieur.

«La seconde lettre lui était adressée par un curé des environs de Gap,

qui lui était parfaitement inconnu. Lui aussi parlait de Dieu, avec une

admirable et touchante simplicité.

«La troisième lettre enfin, dictée par la foi la plus vive, la charité,

la raison, et un intérêt sincère, abordait courageusement la position

religieuse de mon oncle. Il écrivit quelques lignes à Mme la duchesse

Mathieu de Montmorency pour l'en remercier. Il a constamment porté cette

lettre sur lui, dans un petit portefeuille de poche, dans lequel je l'ai

retrouvée après sa mort. Souvent, il reparlait de cette lettre, et de la

noble et malheureuse personne qui la lui avait écrite, et toujours avec

un tendre respect!

«Il sut aussi qu'une de mes cousines, Mme de Chabannes, religieuse aux

grandes Carmélites de Paris, priait sans cesse pour lui. Il en fut

touché et me disait en parlant de toutes ces saintes personnes: «Les

bonnes âmes ne veulent pas désespérer de moi». Je ne connais rien de si

doux, de si aimable que cette sainte parole. Elle prouvait bien qu'il ne

fallait pas craindre que Dieu l'abandonnât!

«Pour qui le connaissait aussi bien que moi, il y aurait eu de la

maladresse à le pousser trop virement dans cette voie. Il fallait, au

contraire, laisser à ces différentes impressions le temps de se

développer, et rien ne se faisait vite chez lui. Il avait une confiance

infinie dans le temps, qui, en effet, lui a été fidèle jusque dans la

mort.

«Chaque fois que j'avais parlé à mon oncle de son mariage, et cela

m'était arrivé souvent, je ne craignais pas de lui montrer ma surprise

d'une faute aussi inexplicable aux yeux des hommes qu'elle était fatale

aux yeux de Dieu. Il me répondit alors: «Je ne puis, en vérité, vous en

donner aucune explication suffisante; cela s'est fait dans un temps de

désordre général; on n'attachait alors grande importance à rien, ni à

soi, ni aux autres. On était sans société, sans famille, tout se faisait

avec la plus parfaite insouciance, à travers la guerre et la chute des

Empires. Vous ne savez pas jusqu'où les hommes peuvent s'égarer aux

grandes époques de décomposition sociale.» Cette même pensée se retrouve

dans son projet de déclaration au Pape, dont l'original est resté entre

mes mains, quand il écrit: «Cette révolution qui a tout entraîné et qui

dure depuis cinquante ans.»

«Vous voyez que, non seulement il ne cherchait pas à justifier son

mariage, mais qu'en vérité, il n'essayait pas même de l'expliquer. Il en

avait été très malheureux dans sa vie domestique. Sous l'Empire, sous la

Restauration, depuis encore, je l'ai toujours vu embarrassé, honteux de

cet étrange lien, dont il ne voulait plus porter, et dont il ne pouvait

entièrement rompre la pénible chaîne. Aussi, quand la mort vint la

briser, il sentit pleinement sa délivrance.

«Quelque temps après, au mois de mars 1836, un de ses domestiques fut

atteint d'une maladie qui bientôt fut déclarée mortelle. Ma fille décida

cet homme à voir un prêtre et à recevoir les sacrements. M. de

Talleyrand le sut et s'en montra satisfait. Il me dit à cette occasion:

«Le contraire, dans cette maison, eût été un scandale qu'on n'eût pas

manqué de relever désagréablement; je suis charmé que Pauline l'ait

empêché.» Le soir même, il raconta ce fait à Mme de Laval, et s'étendit

avec complaisance sur l'empire que la piété modeste et ferme de Pauline

exerçait sur toute la maison.

«Au printemps de 1837, mon oncle voulut quitter Fontainebleau (où le

mariage de Mgr le duc d'Orléans nous avait conduits), avant même la fin

du séjour de la Cour. Il me dit d'y rester et même d'assister à la

grande fête donnée, quelques jours plus tard, par le Roi à Versailles.

Je le rejoignis plus tard en Berry, où il avait voulu arriver à temps

pour recevoir, à Valençay, Mgr l'Archevêque de Bourges, qu'une tournée

épiscopale y amenait. J'appris, par Pauline, que M. de Talleyrand avait

été tout particulièrement attentif pour le Prélat, au point de changer

ses habitudes personnelles; il ne permit, le vendredi et le samedi,

aucun mélange de gras et de maigre sur sa table. Tous les repas furent

servis au maigre seulement.

«Dans le courant de l'été de cette même année 1837, le supérieur des

sœurs de Saint-André établies à Valençay, par les soins de M. de

Talleyrand, vint inspecter cette communauté. Il fit une visite au

Château, où il fut prié à dîner. En sortant de table, M. de Talleyrand

me dit: «J'ai dans l'esprit que l'abbé Taury est Sulpicien; allez le lui

demander.» Je lui rapportai une réponse affirmative: «J'en étais sûr,»

reprit-il avec satisfaction, «il y a une réserve, une douceur, une

convenance dans MM. de Saint-Sulpice (il les nommait souvent ainsi), qui

ne me permet pas de m'y tromper.»

«Les jours de dimanche et de grandes fêtes, M. de Talleyrand ne manquait

jamais la messe quand il était à Valençay; à ses deux fêtes, la

Saint-Charles et la Saint-Maurice, il n'y manquait pas davantage, et

aurait été blessé que le Curé ne fût pas venu la dire au Château. Son

maintien, à la chapelle, était fort convenable, et malgré ses

infirmités, il se mettait à genoux dans les moments indiqués. Si on se

dispensait de la messe, si on y arrivait tard, ou qu'on y fit du bruit,

il le remarquait comme une inconvenance. Pendant la messe, il lisait

attentivement, soit les _Oraisons funèbres_ de Bossuet, soit le

_Discours sur l'Histoire universelle_. Un dimanche, cependant, au mois

de novembre 1837, ayant oublié son livre, il en prit un des deux que

Pauline avait apportés pour elle-même: c'était l'_Imitation de

Jésus-Christ_. En le lui rendant, il se tourna vers moi, et me pria de

lui donner un exemplaire de cet admirable livre; je lui offris le mien,

qu'il a, depuis, porté préférablement à tout autre, à la messe.

«Il tenait à ce que le Curé officiât convenablement, et lui citait

souvent Mgr l'Archevêque de Paris comme l'ecclésiastique qui, à son gré,

officiait le mieux, et avec le plus de dignité. Je me hasardai, un

dimanche, à lui dire que, pendant la messe, j'avais eu des distractions

à son sujet. Il voulut les connaître, et je me permis alors de lui dire

que je m'étais demandé quelles pouvaient être ses pensées, en se

souvenant qu'il avait été, lui aussi, revêtu du même caractère que le

prêtre officiant devant lui. Sa réponse me parut être une preuve

évidente des illusions dans lesquelles il était sur sa véritable

position ecclésiastique; la voici: «Mais pourquoi voulez-vous donc que

ce soit une chose étrange que de me voir à la messe? J'y vais comme

vous, comme tout le monde; vous oubliez toujours ma sécularisation, qui

rend ma position fort simple.» Il voulut même, alors, me montrer le bref

de sécularisation, mais il était resté à Paris; je l'ai retrouvé, depuis

sa mort, avec toutes les pièces relatives à cette affaire, et qui sont

fort curieuses. Je les ai examinées avec soin; elles m'ont prouvé que

son mariage, seul, était resté le grand obstacle à sa réconciliation

avec l'Église; les autres offenses avaient été pardonnées, et les

censures ecclésiastiques levées, à Paris, par le cardinal Caprara au nom

du Pape.

«J'ai parlé, plus haut, de l'attention avec laquelle M. de Talleyrand

lisait le _Discours sur l'Histoire universelle_ de Bossuet. A ce sujet,

il me revient à l'esprit une circonstance qui me paraît remarquable. Un

jour, à Valençay, je crois dans l'année 1835, il me fit dire d'entrer

dans sa chambre; je l'y trouvai lisant. «Venez,» dit-il, «je veux vous

montrer de quelle manière il faut parler des mystères; lisez, lisez tout

haut, et lisez lentement.» Je lus ce qui suit: «L'an quatre mille du

monde, Jésus-Christ, fils d'Abraham, dans le temps, fils de Dieu dans

l'éternité, naquit d'une vierge.»--«Apprenez ce passage par cœur», me

dit-il, «et voyez avec quelle autorité, quelle simplicité, tous les

mystères se trouvent concentrés dans ce peu de lignes. C'est ainsi, ce

n'est qu'ainsi qu'il convient de parler des choses saintes. On les

impose, on ne les explique pas; cela seul les fait accepter; toute autre

forme ne vaut rien, car le doute arrive dès que l'autorité manque, et

l'autorité, la tradition, le maître ne se révèlent suffisamment que dans

l'Église catholique.» Il trouvait toujours quelque chose de désagréable

à dire sur le protestantisme. Il l'avait vu de près en Amérique, et lui

avait conservé mauvais souvenir.

«Je tombai gravement malade, au mois de décembre 1837. Nous nous

trouvions alors chez moi à Rochecotte, où, malheureusement, il y a peu

de ressources spirituelles. Cependant, me sentant en quelque danger, je

voulus appeler le Curé. Mon oncle le sut, et, dans ma convalescence, il

m'en témoigna quelque surprise: «Vous en êtes donc là?» me dit-il, «et

par où êtes-vous arrivée?» Je le lui dis avec simplicité; il m'écoutait

avec intérêt, et, lorsqu'en finissant j'ajoutai, qu'au milieu de

beaucoup de considérations sérieuses, je n'avais pas omis celle de ma

situation sociale, qui m'obligeait d'autant plus qu'elle était plus

élevée, il m'interrompit vivement et dit: «En effet, il n'y a rien de

moins aristocratique que l'incrédulité.» Deux jours après, il reprit, de

lui-même, une conversation semblable, me fit répéter les mêmes détails,

puis me regardant fixement, il dit: «Vous croyez donc?--Oui, Monsieur,

fermement.»

«C'est pendant ce dernier séjour que nous fîmes ensemble à Rochecotte

qu'il apprit l'arrestation de l'Archevêque de Cologne. Il en fut frappé,

comme d'un événement important: «Voilà qui peut nous rendre la ligne du

Rhin», dit-il aussitôt; «en tous cas, c'est de la graine catholique

jetée en Europe; vous la verrez lever et pousser vivement.»

«Je lus, à cette époque, un morceau sur les limites du pouvoir spirituel

et du pouvoir temporel, qui se trouve dans le discours prononcé par

Fénelon au sacre d'un Archevêque de Cologne. Je portai ce beau passage à

mon oncle qui en fut ravi et me dit: «Il faut le copier et l'envoyer au

Roi de Prusse.»

«Revenu à Paris au mois de janvier 1838, M. de Talleyrand fut bientôt

privé du peu d'exercice dont, jusque-là, il avait gardé la possibilité.

Il se foula le pied chez l'ambassadeur d'Angleterre, où il dînait le 27

janvier. L'hiver était très froid; les douches qu'on lui fit prendre sur

le pied malade, pour lui rendre de la force, l'enrhumèrent. Ce rhume

devint un catarrhe, il perdit bientôt le sommeil et l'appétit. Chaque

matin il se plaignait de ses fatigantes insomnies, «pendant lesquelles»,

disait-il, «on pense à terriblement de choses». Une fois il ajouta:

«Durant ces longues nuits, je repasse dans mon souvenir bien des

événements de ma vie.--Vous les expliquez-vous tous?» lui

demandai-je.--«Non, en vérité, il y en a que je ne comprends plus du

tout; d'autres que j'explique, que j'excuse; mais d'autres aussi que je

blâme, d'autant plus sévèrement que c'est avec une extrême légèreté que

j'ai fait les choses qui, depuis, m'ont été le plus reprochées. Si

j'avais agi dans un système, par principe, à la bonne heure, je

comprendrais. Mais non, tout s'est fait sans y regarder, avec

l'insouciance de ce temps-là, comme nous faisions à peu près toutes

choses dans notre jeunesse.» Je lui dis que j'aimais mieux qu'il en fût

ainsi que s'il avait agi par suite de mauvaises doctrines. Il convint

que j'avais raison.

«C'est à la fin d'une de ces conversations qu'arriva votre lettre,

Monsieur l'Abbé, celle que vous citez dans votre intéressante narration.

Après me l'avoir fait lire, il me dit assez brusquement: «Si je tombais

sérieusement malade, je demanderais un prêtre; pensez-vous que l'abbé

Dupanloup viendrait avec plaisir?--Je n'en doute pas», lui dis-je, «mais

pour qu'il pût vous être utile, il faudrait que vous fussiez rentré dans

l'ordre commun, dont vous êtes malheureusement sorti.--Oui, oui,»

reprit-il, «j'ai quelque chose à faire vis-à-vis de Rome, je le sais, il

y a même assez longtemps que j'y songe.--Et depuis quand?» lui

demandais-je, surprise, je l'avoue, de cette ouverture inattendue:

«Depuis la dernière visite de l'Archevêque de Bourges à Valençay, et

depuis, encore, que l'abbé Taury y est venu. Je me suis demandé, alors,

pourquoi l'Archevêque, qui, là, était plus directement mon pasteur ne me

provoquait pas? Pourquoi ce bon Sulpicien ne me parlait de rien?--Hélas,

Monsieur,» repris-je, «ils n'auraient pas osé.--«Je les eusse,

cependant, fort bien reçus.» Vivement émue d'aussi bonnes paroles, je

lui pris les mains, et, me plaçant devant lui, les larmes aux yeux, je

lui dis: «Mais pourquoi attendre une provocation? Pourquoi ne pas faire

spontanément, librement, généreusement, la démarche la plus honorable

pour vous-même, la plus consolante pour l'Église et pour les honnêtes

gens? Vous trouveriez Rome bien disposée, je le sais; Mgr l'Archevêque

de Paris vous est fort attaché, essayez...» Il me laissa dire, et je pus

entrer plus avant dans le fond de cette question délicate, épineuse

même, mais que je savais bien, puisqu'elle m'avait été expliquée à

plusieurs reprises par M. de Quélen, qui avait tenu à me la faire bien

comprendre. Nous fûmes interrompus avant que j'eusse pu tout dire, mais,

remontée chez moi, j'écrivis à M. de Talleyrand une longue lettre dictée

par mon profond dévouement. Il la lut avec cette confiance qu'il voulait

bien accorder à mes instincts quand il s'agissait de sa renommée et de

ses véritables intérêts. Ma lettre lui fit donc impression, quoiqu'il ne

me le dît que quelque temps après, en me remettant, pour M. de Quélen,

un papier dont je parlerai plus tard.

«Au mois de mars 1838, il lut, à l'Académie des Sciences morales et

politiques, un éloge de M. Reinhard. Son médecin craignait, pour lui, la

fatigue d'une telle entreprise. Nos instances pour l'en détourner

furent vaines: «Ce sont mes adieux au public,» dit-il, «rien ne

m'empêchera de les lui faire.» Il tenait à saisir cette occasion de

développer ses doctrines politiques, et à montrer que c'étaitent celles

d'un honnête homme. Il espérait, même, être, ainsi, de quelque utilité

encore à ceux qui suivaient la carrière diplomatique. La veille de la

séance, parcourant avec moi son discours, il me dit ces mots: «La

religion du devoir, voilà qui plaira à l'abbé Dupanloup.» Quand nous

arrivâmes au passage sur les études théologiques, je l'interrompis pour

lui dire: «Convenez que ceci est bien plus à votre adresse qu'à celle de

ce bon M. Reinhard.--Mais sûrement,» reprit-il, «il n'y a pas de mal à

ramener le public à mon point de départ.--Je suis ravie,» lui dis-je

alors, «de vous voir placer la fin de votre vie à l'ombre des souvenirs

et des traditions de votre première jeunesse.--J'étais sûr que cela vous

plairait,» fut sa bonne et gracieuse réponse.

«M. de Talleyrand supporta singulièrement bien cette fatigante séance,

où il eut tous les genres de succès: succès littéraire, succès

politique, succès de grand seigneur et d'honnête homme. Rentré chez lui,

il envoya, sur-le-champ, les premières épreuves de son discours à M. de

Quélen, et à vous, Monsieur. Il espérait votre approbation et y fut

sensible.

«Sa santé, alors, parut se remettre; il reprit ses forces, fit des

projets de voyage, parla de Nice pour l'hiver suivant; il se sentait

renaître, et s'en rendait compte avec plaisir. Cependant, en apprenant,

le 28 avril, la mort de son frère, plus jeune que lui de huit ans, il

mit les mains sur ses yeux, et me dit: «Encore un avertissement, ma

chère enfant; savez-vous si mon frère a retrouvé sa mémoire avant de

mourir?--Non, Monsieur, malheureusement.» Il reprit alors, avec une

extrême tristesse: «Savez-vous que c'est affreux de tomber ainsi, de la

vie la plus mondaine dans l'enfance, et de l'enfance dans la mort?»

«Cette pénible secousse ne ralentit pas les progrès de sa santé, et nous

pûmes le croire rendu à la vie. Je le remarque avec d'autant plus de

soin, que ce fut le moment où toute idée de fin prochaine s'était

éloignée, qu'il choisit pour s'occuper sérieusement de sa soumission au

Pape; il rédigea un projet de déclaration, sans m'en parler; c'était

comme une agréable surprise qu'il voulait me ménager. Un jour où il me

vit prête à aller à Conflans, chez M. de Quélen, il tira du tiroir de

son bureau, celui-là même sur lequel j'écris en ce moment, une feuille

de papier, écrite des deux côtés, et raturée, même, en plusieurs

endroits. «Tenez», me dit-il, «voici quelque chose qui vous fera bien

recevoir là où vous allez, vous me direz ce qu'en pensera M.

l'Archevêque.» A mon retour, je lui dis que ce papier avait vivement

touché M. de Quélen; mais qu'il désirait que les sentiments qui y

étaient exprimés fussent présentés sous une forme plus canonique, et

qu'il comptait lui envoyer dans peu de jours la formule ecclésiastique.

«Vous savez, mieux que personne, Monsieur, que c'est en effet ainsi que

les choses se sont accomplies. M. de Talleyrand me parla aussi, le même

jour, de son intention d'écrire une lettre explicative au Pape, en lui

adressant sa déclaration. Il entra dans beaucoup de détails, et appuya

sur sa volonté de parler de Pauline dans cette lettre. Il finit par un

mot, qui a, ce me semble, une grande portée: «Ce que je ferai devra être

daté de la semaine de mon discours à l'Académie; je ne veux pas qu'on

puisse dire que j'étais en enfance.» Cette pensée s'est reproduite sur

son lit de mort, et a reçu son exécution, comme il le désirait.

«Mais je m'arrête ici. Quelque riche que soit le sujet, votre récit en

contient tous les détails; d'ailleurs, dans la maladie de mon oncle, je

n'ai été que sa garde-malade, et mon action s'est bornée, du reste, à

réclamer votre consolante présence, Monsieur l'Abbé, et à obéir à mon

oncle, en lui lisant les deux pièces pour Rome, avant qu'il y mît sa

signature. J'ai eu la force de faire cette lecture, avec lenteur et

gravité, parce que je ne voulais, ni ne devais rien ôter au mérite de

son action. Il fallait qu'il pût se rendre parfaitement compte de ce

qu'il allait accomplir. Ses facultés étaient, Dieu en soit loué, trop

intactes, son attention trop présente, pour qu'une lecture troublée,

précipitée eût pu le satisfaire; je devais justifier sa touchante

confiance, qui lui avait fait désirer que ce fût moi qui lui fisse cette

lecture importante; je ne le pouvais que par la fermeté et la clarté de

mon accent. C'était lui laisser, jusqu'à la dernière minute, avec la

connaissance exacte de la chose, pleinement son _libre arbitre_. C'est

dans cet effort difficile que j'ai puisé la parfaite indifférence que

j'ai opposée, depuis, aux doutes, aux attaques et aux calomnies dont

j'ai été l'objet.

«Non, je puis le dire devant Dieu, il n'y a eu ni ignorance, ni

faiblesse de la part de M. de Talleyrand; ni obsession, ni abus de

confiance de la mienne. Sa généreuse nature, les souvenirs de sa

première jeunesse, les traditions de sa famille, les nombreux

enseignements d'une longue carrière, les exemples de Pauline, quelques

éclaircissements que je fus chargée de lui donner, la confiance que vous

sûtes lui inspirer, la révélation que chacun trouve à la porte du

tombeau, et, avant tout, les grâces infinies d'une miséricordieuse

Providence, voilà ce qui nous a permis de l'honorer aussi sincèrement

dans la mort que nous l'aimions dans la vie.

«Entraînée par un sujet qui m'est cher, j'ai dépassé les limites que,

d'abord, je m'étais tracées; mais je ne crains pas de vous avoir

fatigué, en ramenant votre attention sur des souvenirs, qui, je le sais,

vous sont précieux, et qui ont, à mes yeux, le mérite particulier

d'avoir établi, Monsieur l'Abbé, entre vous et moi, un lien que rien ne

saurait rompre ni affaiblir.»

«Duchesse DE TALLEYRAND,

princesse DE COURLANDE.»

_Heidelberg, 27 août 1838._--Je suis ici depuis hier soir avec ma fille.

Ma sœur, la duchesse de Sagan, y était depuis la veille. Ce matin, à

six heures, fidèle à mes habitudes de Bade, je suis sortie, pendant que

ma sœur et ma fille dormaient encore, et, cherchant à retrouver mes

souvenirs, j'ai gagné le pont, je me suis arrêtée devant la statue de

l'Électeur Charles-Théodore, j'ai été sur l'autre rive et me suis

promenée sur les bords du Neckar pendant trois quarts d'heure, ayant, à

ma droite, la ville dominée par le vieux château. Ce joli paysage qui,

par le cours de l'eau, la situation de la ville, et même la nature de la

culture, m'a rappelé les coteaux d'Amboise et ma chère Loire, était fort

gracieusement éclairé par les rayons brisés du soleil, qui luttait

contre de légers nuages.

Je sais, maintenant, qui est l'auteur de l'article sur M. de Talleyrand,

paru dans la _Gazette d'Augsbourg_. Ma sœur l'a lu en manuscrit. C'est

le ministre Schulenbourg, qui est homme d'esprit, qui a beaucoup connu

jadis M. de Talleyrand; il est l'ami de la vicomtesse de Laval, et a

revu, chez elle, M. de Talleyrand, lorsqu'il est venu à Paris, il y a

dix-huit mois. Il tient à ce qu'on ne sache pas qu'il a écrit cet

article.

_Paris, 6 septembre 1838._--Je suis ici depuis avant-hier. J'y ai trouvé

une lettre qui me dit que, sur le refus de M. Molé de faire alliance

avec M. Guizot, celui-ci avait fait son traité avec M. Thiers: le

premier arriverait à la présidence de la Chambre des Députés, l'autre

serait premier Ministre; tout cela devrait éclater et s'arranger à la

discussion de l'Adresse. Je ne garantis pas ma version. Le Roi est à la

ville d'Eu et je ne verrai la Cour qu'à mon retour.

Je suis à la fin du dernier ouvrage de Villemain[103]. Le premier

chapitre du second volume est sur Montesquieu, le deuxième est une

analyse détaillée de l'_Esprit des lois_, fort au-dessus de ma portée;

les chapitres suivants sont consacrés à passer en revue toute la

mauvaise philosophie du dix-huitième siècle, dans ses prophètes, ses

sectateurs et ses prôneurs; la fin du volume est consacré à Rousseau, au

charme duquel Villemain me paraît trop visiblement soumis. Je n'ai

aucune indulgence pour Rousseau, car c'était un hypocrite; le cynisme de

M. de Voltaire est, peut-être, moins révoltant. Ce qui est sûr, c'est

qu'il y a moins de mauvaises actions positives à citer de Voltaire que

de Rousseau, et le talent, à lui seul, ne doit pas plus justifier l'un

que l'autre.

[103] _Le Dix-huitième siècle._

Mes enfants m'écrivent, de Valençay, que le concours, pour la cérémonie

des funérailles, est prodigieux[104]: depuis Blois, le convoi a trouvé

partout les populations sur pied, dans un grand recueillement, et, à la

nuit, tous les habitants des villages avec des torches. Sur la voiture

contenant le cercueil de M. de Talleyrand et celui de ma petite-fille

Yolande, étaient Hélie et Péan[105]: dans une calèche de suite, mon fils

Alexandre; tout le clergé des environs offrait ses services. Mon fils

Valençay m'envoie le programme de la cérémonie même, qui me paraît fort

bien entendu. J'approuve, surtout, une très large distribution de

secours aux pauvres; il ne faut jamais les oublier, ni dans les peines,

ni dans les plaisirs.

[104] Les funérailles du prince de Talleyrand, de son frère, le

duc de Talleyrand, et de la petite Yolande de Périgord, fille du

duc et de la duchesse de Valençay, morte en bas âge, furent

célébrées le 6 septembre 1838, à Valençay. Les trois cercueils

furent déposés dans le caveau que le prince de Talleyrand y avait

fait ériger de son vivant.

[105] Valets de chambre du prince de Talleyrand.

Avant de partir d'ici, on a fait garnir le cercueil de M. de Talleyrand

de velours noir, avec des clous d'argent; il portait un écusson avec ses

armoiries, ses noms et ses titres; le cercueil de Yolande a été couvert

de velours blanc. On dit que rien n'était plus imposant que l'arrivée du

char funéraire dans la cour du château de Valençay, à dix heures du

soir, éclairée par le plus magnifique clair de lune. Un silence profond,

pas un bruit qui interrompît le seul bruit du char, passant, au pas, sur

le pont-levis. Les corps ont passé la nuit dans l'église, entourés des

prières du clergé. Le cercueil du duc de Talleyrand, accompagné du

médecin qui l'a soigné, était arrivé deux heures plus tard.

_Paris, 7 septembre 1838._--La princesse de Lieven, que j'ai vue hier,

m'a dit qu'elle ne recevait plus du tout de lettres de son mari. Elle

m'a fort questionnée sur ce que j'aurais pu apprendre en Allemagne, de

son Empereur, qu'elle hait, je crois, au fond, autant que peuvent le

haïr les habitants de Varsovie, mais si elle se retrouvait sous sa

griffe, ou seulement hors de France, elle ferait le plongeon à l'égal

d'une vieille barbe moscovite. Elle m'a dit qu'à Münich, l'Empereur

Nicolas avait fait une sortie violente au Ministre de Russie, sur les

frais énormes que celui-ci avait faits pour la réception de

l'Impératrice, disant: «Vous voulez donc encore augmenter notre

impopularité?» Elle a beaucoup insisté sur le peu de ménagements

physiques du père pour le fils, ajoutant, à la rapidité du voyage et au

peu de nourriture qu'il lui laisse prendre en route, de faire tenir, au

Grand Duc, ses jambes constamment _hors_ de la calèche, par quelque

temps qu'il fasse, pour ne pas gêner celles de son père!

On m'assure que la Reine Victoria, qui s'est montrée si désireuse

d'échapper au joug maternel, tend à se soustraire aussi maintenant à

l'influence de son oncle, le Roi Léopold.

Les Flahaut ont tenu les plus vilains propos, à Londres, sur les

Tuileries, et les Tuileries le savent.

La France a abandonné la Belgique, dans la négociation qui se suit à

Londres, et la force à céder sur toutes les dispositions territoriales,

mais elle la soutient sur celle d'argent, et il y a, entre le chiffre de

Léopold et celui du Roi Guillaume, une différence de seize millions! Les

puissances veulent faire une cote mal taillée, Léopold s'y refuse et ne

lâchera son Limbourg que contre des écus.

En Espagne, la Reine Christine trafique de tout et se fait donner de

l'argent pour chaque place qu'elle accorde. Elle ne songe qu'à amasser

de l'argent, et à le dépenser tranquillement, hors d'Espagne, ce qui

pourrait bien lui arriver promptement; sa sœur qui, par son esprit

pratique, a déjà pris un certain ascendant ici, et qui pourrait bien

marier la plus jolie de ses filles à M. le duc de Nemours, est en pleine

intrigue contre elle.

M. Thiers a passé trois heures avec M. de Metternich, près de Côme, et,

dans cet entretien, s'est montré fort détaché de l'Espagne. Néanmoins,

on ne s'est pas pris, et les préventions sont restées les mêmes.

_Bonnétable, 17 septembre 1838._--Je suis arrivée, hier, dans ce lieu

singulier, une heure avant le dîner; le pays est très joli, mais le

château au bout d'une petite ville, sans autre vue que celle de la

grande route qui longe les fossés. C'est un vieux manoir à grosses

tourelles, à murs épais, à fenêtres rares et étroites; peu meublé, point

orné, mais solide, propre, et où le nécessaire en tout genre se trouve,

depuis l'aumônier jusqu'à une bassinoire. La maîtresse de la maison,

active, agissante, de bonne humeur, répandant autour d'elle avec grande

intelligence les œuvres les plus utilement charitables, menant

réellement la vie des veuves chrétiennes, dont parle saint Jérôme.

Enfin, il est permis de se croire ici dans un pays bien loin de la

France, et dans un tout autre siècle que le dix-neuvième. La prière du

soir, qui se fait en commun, à neuf heures, dans la chapelle, et qui est

dite, à haute voix, par la duchesse Mathieu de Montmorency elle-même,

m'a fort touchée; la prière, surtout, pour le repos des trépassés,

prononcée par une personne qui a survécu à tous ses parents, plus âgés,

contemporains et plus jeunes qu'elle, qui reste seule, sans ascendants,

ni descendants, avait quelque chose de bien triste. Cet autre être

isolé, la pauvre Zoé[106], répondant aux litanies, complétait le tableau

et l'impression, qui m'ont été au cœur. Tous les domestiques y

assistent. Il est impossible d'avoir sous les yeux un spectacle plus

édifiant que celui qu'offre cette vieille et grande maison. Son origine

est fort noble: elle est venue à la duchesse par les Luynes, qui, par

mariage, en avaient hérité de la duchesse de Nemours, dont l'un d'entre

eux avait épousé la nièce.

[106] Zoé était une négresse entrée au service de la vicomtesse

de Laval, à laquelle elle donna les plus grandes preuves de

dévouement. En 1838, après la mort de la Vicomtesse, Zoé fut

recueillie par la duchesse Mathieu de Montmorency, belle-fille de

Mme de Laval, qui vivait dans cette terre de Bonnétable, où Zoé

termina tranquillement ses jours.

_Bonnétable, 18 septembre 1838._--Si le temps n'était pas très humide,

je ne me déplairais pas dans ce lieu, qui ne ressemble à aucun autre; la

messe réunit toute la maison chaque matin à dix heures; on ne déjeune

qu'à onze, il reste une demi-heure pour se promener dans les fossés

desséchés et plantés par les soins de la Duchesse, qui, de plus, nous a

promenées dans ses potagers et dans tout son singulier manoir. Après le

déjeuner, nous avons travaillé autour d'une table, à un tapis d'autel.

M. le Prieur a fait la lecture des journaux. A une heure, nous avons été

visiter le très bel hospice et les écoles fondées par la Duchesse: tout

y est parfaitement entendu, et beaucoup plus soigné qu'au Château; six

lits d'hommes, six lits de femmes, un pensionnat interne de douze jeunes

filles, des classes d'externes et d'indigentes; une grande pharmacie;

tout y est réuni avec les dépendances nécessaires. Huit Sœurs

desservent l'établissement; c'est vraiment très beau. La Duchesse nous a

fait monter, ensuite, dans une vieille voiture dont la doublure était

mangée aux vers, mais qui était traînée par quatre jolis chevaux menés à

grandes guides, fort adroitement, par un des cochers de Charles X. Tout

est contraste dans Mme de Montmorency. Elle a hérité de sa mère le goût

des chevaux, et ne se refuse pas de le satisfaire; elle n'a pas celui

des voitures et il lui est égal que le carrosse dépare les chevaux.

Traînées ainsi, nous avons atteint, par de fort mauvais chemins, une

magnifique forêt, toute en futaies, dont les beaux arbres ne se coupent

que tous les cent ans; c'est vraiment superbe. Au centre de cette forêt,

où six routes aboutissent à un carrefour, il y a une immense clairière.

La Duchesse y a fait construire une faïencerie, avec toutes les

dépendances nécessaires; c'est presque un village. Elle y a dépensé

beaucoup d'argent, et convient elle-même qu'il n'est pas très

lucrativement placé, mais elle y occupe soixante-huit personnes, et

s'est créé là un joli but de promenade et une occupation de plus. J'ai

fait quelques emplettes et Pauline s'est amusée à voir mouler, chauffer,

peindre et émailler cette faïence.

Après dîner, il est venu des Curés en visite, pendant que nous brodions,

comme après le déjeuner, la conversation roulant sur les intérêts de

localité; puis la prière, le bonsoir et le sommeil.

_Bonnétable, 19 septembre 1838._--Il a plu, hier, pendant tout le jour;

personne n'est sorti que les Curés allant à la retraite du Mans, et qui

s'étaient arrêtés ici _pour saluer Mme la Duchesse_; les Sœurs sont

aussi venues prendre ses ordres. La Duchesse est de très bonne humeur;

elle a le don de raconter, et a très bien soutenu la conversation,

pendant une longue journée, sans que jamais la moindre médisance se

fasse jour dans son entretien. Quand je suis descendue chez moi, elle

m'a prêté le livre manuscrit de ses pensées: elle écrit à merveille, et,

dans ses écrits, il y a une richesse et une diversité de formes

étonnantes; les épanchements de son cœur, depuis la mort de son mari,

sont particulièrement touchants, et révèlent une tendresse que son

aspect extérieur ne laisserait pas deviner. Je vais la quitter, pénétrée

de son bon accueil, de ses vertus, et du bel exemple qu'elle donne ici.

_Rochecotte, 27 septembre 1838._--J'ai reçu, hier, la nouvelle la plus

inattendue, et qui m'a profondément touchée: Mme de Broglie, morte d'une

fièvre cérébrale; elle, si jeune encore, du moins pour mourir; un an de

moins que moi! si belle, si saine, si heureuse, si utile, si distinguée,

si comptée! Enlevée en une petite semaine, mais préparée par sa

persévérante vertu. La surprise n'a pas été pour elle!

Presqu'au même jour mourait, non moins vite, au milieu des dissipations

d'une vie trop mondaine, lady Élisabeth Harcourt, du même âge, belle

aussi, et, je crois, nullement préparée au terrible passage.

Avec la mort de mon beau-frère, le prince de Hohenzollern-Hechingen,

cela en fait trois que j'apprends depuis huit jours que je suis ici. Le

mois dernier, Anatole de Talleyrand; au mois de juillet, Mme de Laval;

le 17 mai, M. de Talleyrand; le 28 avril, mon beau-père; au mois de

mars, mon oncle Medem. En moins de sept mois, huit personnes qui

disparaissent, de celles qui me tenaient par les liens du sang, de

l'amitié ou des relations du monde! La mort me cerne de toutes parts, et

je ne sais plus me fier, ni à la fraîcheur de ma fille, ni aux soins que

prennent les autres. Il n'y a que la bonté de Dieu qu'on puisse croire

infaillible, et c'est à sa miséricorde infinie qu'il faut se remettre,

et confier ce qu'on aime.

Les deux derniers jours de sa vie, Mme de Broglie a eu le délire,

pendant lequel elle chantait des psaumes, à si haute voix qu'on

l'entendait d'un bout du château de Broglie à l'autre; et quand elle ne

chantait pas, elle parlait à son frère et à sa fille, morts depuis des

années.

_Valençay, 3 octobre 1838._--Me voici dans ce beau lieu, si riche de

souvenirs, si dépouillé de vie et de mouvement. J'y suis arrivé hier,

par le clair de lune qui lui sied si bien, et que M. de Talleyrand nous

faisait toujours tant admirer. Nous n'avons pas fait trop bon voyage:

des voitures cassées, des chevaux abattus, de mauvais postillons, des

harnais déchirés, des routes abominables, précisément parce qu'on les

répare ou qu'elles sont en construction, enfin, une série de petits

accidents qui nous a inquiétés, contrariés et retardés. Carlos, le vieux

chien de M. de Talleyrand, était d'une agitation inexprimable à notre

arrivée, tirant Mlle Henriette par sa robe, ayant l'air de dire: «Venez

chercher avec moi celui qui manque.»

_Paris, 9 octobre 1838._--Me voici rentrée dans Paris, dont je ne puis

dissimuler que le séjour m'accable de tristesse plus que jamais. Que je

regrette mes ouvriers, mon jardin, le doux ciel de Touraine, la quiétude

de la campagne, le repos des champs, le loisir des pensées et du

recueillement, dont mille affaires et tracas me privent incessamment

ici!

_Paris, 12 octobre 1838._--J'ai été, hier, au couvent du Sacré-Cœur, où

je suis restée longtemps avec M. l'Archevêque de Paris: il m'a donné la

traduction exacte du bref de sécularisation de Pie VII à M. de

Talleyrand. Il est curieux, et prouve que si M. de Talleyrand, avec la

nonchalance qui lui était naturelle, avait égaré le texte, le sens

général lui était resté présent, et qu'il avait des motifs pour dire que

Rome, sans se mettre en contradiction avec elle-même, ne pouvait pas se

montrer trop exigeante. Cependant, ce bref ayant précédé le mariage de

M. de Talleyrand, et l'Église ne l'autorisant pas, il y avait réellement

nécessité d'une rétractation: elle s'est faite, _in verba generalia_,

comme l'admettait Rome; ainsi chacun doit être satisfait.

Rentrée chez moi, j'ai fait fermer ma porte, pendant la soirée, et je me

suis occupée à mettre quelque ordre dans les papiers que j'ai trouvés

chez M. de Talleyrand: je ferai cela peu à peu, car j'ai senti que cela

me causait une très vive émotion. Je suis tombée, par exemple, sur un

billet que M. de Talleyrand m'écrivait, de sa chambre à la mienne, le 6

février 1837[107], et où il me dit qu'à son heure suprême, sa seule

inquiétude sera mon avenir et mon bonheur. On ne saurait croire combien

ce petit chiffon de papier m'a troublée!

_Paris, 13 octobre 1838._--M. de Montrond est venu me voir hier. Il a

fait le câlin et le gentil d'une manière marquée; cependant, comme il

faut toujours que le bout de l'oreille passe, vers la fin de sa visite,

pendant laquelle il n'avait été question que de ses regrets pour M. de

Talleyrand, il m'a fait une phrase qui voulait dire ceci: «Allez-vous

vous faire une dame du faubourg Saint-Germain?» J'ai pu répondre que je

n'avais pas besoin de me faire telle chose, ou telle autre; que j'étais

ce que j'étais, grande dame, indépendante, ne sacrifiant ni mes opinions

aux uns, ni ma position aux autres; trop attachée à la mémoire de M. de

Talleyrand pour ne pas l'être aux Tuileries, de trop bonne compagnie

pour ne pas bien vivre avec ma famille et avec les gens de ma sorte. Il

a répliqué que je n'avais pas oublié de rédiger comme M. de Talleyrand

lui-même; puis, il s'est levé, m'a demandé, en me prenant la main, si je

ne voulais pas être bonne pour lui, disant qu'il était seul au monde,

qu'il avait bien envie de pouvoir me parler quelquefois de M. de

Talleyrand, et puis il s'est mis à pleurer, à pleurer comme un enfant.

Je lui ai dit qu'il me trouverait toujours disposée à l'écouter et à lui

répondre, quand il me parlerait de M. de Talleyrand; que c'était un

sujet inépuisable et précieux pour moi. C'est singulier, la nature

humaine, dans son extrême diversité et ses étonnants contrastes.

[107] Le 6 février est le jour de la Sainte-Dorothée, patronne de

la duchesse de Talleyrand.

_Paris, 17 octobre 1838._--Je n'ai encore eu que deux satisfactions

depuis mon retour ici: celle de l'arrivée de mon fils, M. de Valençay,

qui est si bon enfant pour moi, et une longue conversation avec l'abbé

Dupanloup, qui a passé, hier, deux heures chez moi. Nos esprits se

comprennent, et, ce qui mieux est, se devinent merveilleusement; nous en

avons fait tous deux la remarque, par la coïncidence singulière et

rapide de nos expressions. Il a un de ces esprits qui vont vite, et

c'est en cela qu'il devait si bien convenir à M. de Talleyrand; c'est

qu'avec lui, on ne s'embarrasse, on ne s'embourbe, on ne se ralentit

jamais dans les idées intermédiaires; cette clarté de l'esprit n'est

jamais accompagnée de sécheresse, parce qu'il a une âme très douce et

extrêmement affectueuse. Mon long commerce avec M. de Talleyrand m'a

rendue difficile pour celui de tout le reste du monde. Les esprits que

je rencontre me semblent lents, diffus, arrêtés par les petits côtés;

ils enrayent toujours, comme des gens qui descendent; j'ai passé ma vie

à sentir qu'on poussait à la roue, comme des gens qui montaient. Du

vivant de M. de Talleyrand, je n'étais pas si difficile pour l'esprit et

la conversation des autres, parce que j'étais, d'une part, en pleine

jouissance du mien avec lui, et peut-être aussi parce que j'avais,

quelquefois, besoin de me reposer dans quelque chose de plus terne; mais

aujourd'hui, je me sens, moralement, gagnée par ce que les Anglais

appellent _creasing palsy_. Enfin, hier, j'ai un peu secoué mes ailes,

et cela m'a fait du bien: je me suis plainte à lui du décousu de mon

existence, de la langueur et de l'ennui qui succédaient en moi à une

tension excessive. Il m'a parlé de mes lectures, et m'a dit qu'il

croyait que je prendrais un goût infini aux Pères de l'Église. Il m'a

promis de m'en faire faire un petit cours, en m'indiquant ce qui pouvait

être à ma portée. Il n'est pas un convertisseur prêcheur, inquisitif,

indiscret; c'est un homme aimable, de beaucoup d'esprit, et d'une âme

pure et élevée, plein de mesure et de discrétion, qui ne peut avoir

qu'une influence sage, douce, sans excès.

_Paris, 18 octobre 1838._--La princesse Chrétien de Danemark, qui est en

ce moment à Carlsruhe, n'est plus jeune; mais il y a quinze ans,

lorsqu'elle vint à Paris, elle était encore fort bien, surtout un teint,

des cheveux et des épaules admirables; les traits étaient moins

frappants, et c'est ce qui reste le plus longtemps. Je sais qu'elle et

son mari sont restés très bienveillants pour la famille Royale actuelle

de France. La princesse Chrétien est la petite-fille de la malheureuse

reine Mathilde de Danemark. La première femme du prince Chrétien[108]

était une folle dont les mœurs sont horribles. Elle a été se réfugier

et se faire catholique à Rome, où elle s'est jetée dans les plus

ridicules momeries. Son mari l'adorait, et si le roi de Danemark n'avait

pas exigé son éloignement, le prince Chrétien serait resté sous le joug;

il est même en correspondance avec elle, et n'a jamais cessé de la

regretter. La princesse Chrétien actuelle, quoique plus belle, est

parfaitement sage, mais n'a jamais eu de crédit sur son mari, ce qui

tient, dit-on, à ce qu'elle n'a point d'enfants. La première femme est

mère de ce prince Frédéric, exilé en Jutland.

[108] La première femme du prince Chrétien de Danemark était une

princesse Charlotte de Mecklembourg-Schwerin. Coupable

d'infidélité à son mari, elle s'en sépara en 1809, et sur l'ordre

du Roi le divorce fut prononcé en 1810. Elle mourut en 1840 à

Rome, où elle avait vécu après s'être faite catholique. Elle

était née en 1784 et s'était mariée en 1806.

_Paris, 20 octobre 1838._--J'ai été, hier, avec Pauline, à la

Comédie-Française, pour entendre Mlle Rachel, qui fait tant de bruit en

ce moment. Je n'ai pas du tout été enchantée: ils jouent tous très mal,

Mlle Rachel moins mal que les autres, voilà tout. On donnait

_Andromaque_, elle jouait le rôle d'Hermione; l'ironie, le dépit et le

dédain! Elle s'en est tirée avec justesse et intelligence, mais elle n'a

point de tendresse, point d'entraînement; son son de voix est grêle,

elle n'est ni laide ni belle, elle est fort jeune, et pourrait devenir

très bonne, si elle avait de bons modèles. Le reste est trop pitoyable!

Je me suis ennuyée, et suis rentrée fort engourdie.

_Paris, 21 octobre 1838._--La duchesse de Palmella, que j'ai vue hier,

m'a dit une chose singulière. C'est que le duc de Leuchtenberg, premier

mari de la reine doña Maria, n'avait jamais été son mari, et que le

scorbut dont il était atteint en arrivant en Portugal le rendait infect,

et dégoûtait fort sa femme, qui adore le petit Cobourg: elle est grosse

et au moment d'accoucher.

J'ai été, avec Pauline, chez Mme la duchesse d'Orléans, qui m'a paru

très bien remise de ses couches et dont l'enfant, qu'elle a eu la bonté

de nous montrer, est vraiment charmant. Elle en est fière et elle a

raison.

Nous sommes revenues chez nous pour une audience que me donnait

l'infante Carlotta, la femme de don Francisco; ils demeurent tous deux,

comme moi, dans l'hôtel Galliffet[109]. Par exemple, cette audience

était curieuse: l'Infante est beaucoup plus forte que Mme de Zea, à la

vérité plus grande, très blonde, avec une figure fade et cependant dure,

avec un parler rude; je me suis sentie très mal à l'aise à côté d'elle,

quoiqu'elle ait été très polie. Son mari a l'air d'une chenille rousse,

et la cohorte de petits Infants et de petites Infantes, plus abominables

les uns que les autres. L'aînée des Princesses est bien élevée,

causante, et s'est gracieusement occupée de Pauline. Mon Dieu que cette

Infante serait, ce me semble, une incommode souveraine!

[109] Après la mort du prince de Talleyrand, la duchesse de

Talleyrand vendit aux Rothschild l'hôtel de la rue

Saint-Florentin, qu'il lui avait légué, et elle s'établit dans un

grand appartement de la maison du marquis de Galliffet, rue de

Grenelle.

_Paris, 31 octobre 1838._--J'ai beaucoup vu, dans ces derniers jours,

la comtesse de Castellane; elle ne me parle que d'une seule chose,

qu'elle désire, et pour laquelle elle se remue d'une manière incroyable!

Je ne saurais m'en plaindre, puisque cela prouve le cas qu'on fait de ma

fille, qu'elle veut marier avec le jeune Henri de Castellane. J'ai été,

hier, consulter à cet égard Mgr l'Archevêque, qui, ainsi que l'abbé

Dupanloup, me paraît trouver que, de tout ce dont il a été question

jusqu'à présent, Henri de Castellane offrirait, par son mérite

personnel, le plus de chances de bonheur intérieur. Ils disent, tous

deux, que Pauline doit seule choisir, et cela après examen. Pour

examiner, il faut connaître; pour connaître, il faut voir; pour voir, il

faut se rencontrer; et me voici arrivée à cette nouvelle phase de la

vie, où il me faut admettre dans mon intérieur un jeune homme, afin de

voir ce qu'il vaut. Je connais personnellement M. de Castellane depuis

de longues années, mais je l'ai longtemps perdu de vue; d'ailleurs, ce

n'est pas moi qui l'épouserai, c'est Pauline. Il a de l'esprit et de

l'instruction, il est laborieux, je le crois ambitieux; il est très

rangé, fort poli; vit assez retiré, mais quand il va dans le monde, ce

n'est que dans la meilleure compagnie; il est bon fils et bon frère; il

a un beau nom, très beau même, mais ni titre présent, ni avenir; peu

d'entourage de famille, et désirant (avec un ménage séparé) demeurer

cependant à Paris dans la même maison que moi; respectueux pour sa mère,

mais sans confiance avec elle; désirant une femme dévote, sans être

pratiquant lui-même: vingt mille livres de rente en se mariant, trente

de plus après sa grand'mère et sa mère; avec un oncle sans enfants,

possesseur de quarante-deux millions: cet oncle ne veut ni donner, ni

promettre, ni assurer rien en ce moment, mais il désire très vivement ce

mariage, et, comme il est la bizarrerie même, il peut, un jour, faire

dans une proportion énorme. L'abbé Dupanloup m'a conseillé d'en parler à

Pauline tout naturellement, ainsi que des autres propositions qu'on m'a

faites pour elle. Jules de Clermont-Tonnerre lui déplaît, elle trouve

qu'il a l'air commun. Le duc de Saulx-Tavannes lui fait horreur; en

effet, il a la tournure d'un éléphant, et, de plus, il y a de tous côtés

folie dans sa famille. Le duc de Guiche n'a pas dix-neuf ans, il est

absolument sans fortune, avec une quantité de frères et sœurs, une mère

assez sotte, et des parents toujours aux expédients. Le marquis de

Biron, très riche, bon sujet, veuf sans enfant, mais bête, archi-bête,

et carliste exagéré. Pauline qui a vu, dernièrement, deux fois, M. de

Castellane, le trouve très bien; mais elle dit qu'elle veut le connaître

davantage et s'assurer de ses principes et de sa foi. Je lui dis qu'il

ne faut pas se presser, qu'elle peut très bien attendre, et que,

d'ailleurs, je ne consentirai à l'accomplissement d'aucun mariage que

les affaires ne soient terminées, les comptes de succession rendus et

l'anniversaire du 17 mai passé. On comprend cela, mais on voudrait que,

sans accomplir le mariage, les paroles fussent données avant. Je

comprends aussi qu'on veuille s'assurer de Pauline, mais je ne trouve

pas qu'il faille nous laisser juguler ainsi. Madame Adélaïde, qui a très

peur que Pauline cesse, par son mariage, d'aller aux Tuileries, désire

beaucoup celui de M. Castellane; elle m'a fait dire qu'elle savait que

M. de Talleyrand y avait pensé, ce qui est vrai, moins vivement

cependant qu'à celui de M. de Mérode, que leurs arrangements de famille

rend impossible. D'ailleurs, M. de Castellane plaît beaucoup mieux à

Pauline que M. de Mérode. On m'a parlé aussi d'Elie de Gontaut, frère

cadet du marquis de Saint-Blancard, mais c'est un jeune éventé, et qui,

quoique riche, a excessivement l'attitude d'un cadet, ce qui ne plairait

pas à Pauline. Enfin, c'est une rage d'épouseurs, et je ne sais auquel

entendre. Ce qui, du reste, est vrai, et que j'établis beaucoup, c'est

que c'est elle-même qui choisira[110].

[110] Mlle Pauline de Périgord épousa, en effet, le 11 avril

1839, M. de Castellane, qui prit alors le titre de marquis, de

son grand-père qui venait de mourir. Son père, le général de

Castellane (plus tard maréchal de France), le lui abandonna à

l'occasion de ce mariage, et ne le porta jamais lui-même.--M. de

Castellane reçut, en dot, de sa grand'mère (qui l'avait élevé),

la vieille marquise de Castellane, née Rohan-Chabot, très riche

par la fortune que lui avait laissée son premier mari, le duc de

La Rochefoucauld, la terre d'Aubijou, en Auvergne, dans le

département du Cantal, dont il sera souvent question dans cette

_Chronique_.

1840

La duchesse de Sagan, sœur aînée de la duchesse de Talleyrand,

étant morte durant l'hiver de 1840, et sa succession offrant une

suite de difficultés d'affaires, la duchesse de Talleyrand se

décida à se rendre en Prusse, où elle n'était plus revenue depuis

son mariage. Elle y fut accompagnée par son fils aîné, M. de

Valençay, tandis que son correspondant, M. de Bacourt, nommé

ministre de France aux États-Unis, allait prendre possession de

son nouveau poste, à Washington, où il resta plusieurs années.

_Amiens, 16 mai 1840._--Je ne puis dire avec quel effroi je me rends

compte de mon départ de Paris, ce matin, et de la réalité de l'épreuve

que nous allons entreprendre. Me voici courant vers l'Allemagne, pendant

que vous allez vous embarquer pour l'Amérique!...[111]. Mais parlons de

mon voyage d'aujourd'hui. Les chemins sont tirants, les postillons nous

ont assez mal conduits, et nous ne sommes arrivés ici qu'à neuf heures

du soir. J'ai beaucoup lu dans la _Vie du cardinal Ximénès_. C'est un

livre sérieusement et sagement fait, correctement écrit, mais froid, et

dans lequel on a quelque peine à avancer; cette peine, je ne la

regrette cependant pas, car je ne savais que très peu de choses de ce

grand caractère, et il vaut la peine d'être étudié.

[111] Extrait d'une lettre à M. de Bacourt.

La campagne est belle, verte, fraîche; la végétation touffue et

veloutée; nous avons eu un temps agréable, malgré quelques petites

ondées. Je me suis dit, cependant, vingt fois, que le plus sot des

métiers était celui de voyageur, emporté le long de ces interminables

routes, secoué sur ce rude pavé, livré au bon plaisir des postillons,

enfin, fuyant ceux que l'on aime, allant, le plus vite qu'on peut, vers

des choses et des personnes qui ne sont rien au cœur, usant ainsi la

vie, comme si elle devait être éternelle, et n'en comprenant la brièveté

que lorsqu'elle est close.

_Lille, 17 mai 1840._--Ce matin, avant de quitter Amiens, nous avons été

à la messe dans la belle Cathédrale. C'est une date particulièrement

grave pour moi que celle du 17 mai! J'ai eu quelque mérite à aller

chercher la messe si loin de la demeure du recteur de l'Académie, M.

Martin, chez lequel nous étions descendus; puis, il pleuvait beaucoup,

les rues picardes sont bien sales et le pavé détestable!

La Cathédrale est vraiment superbe: conservation, élégance, hardiesse,

tout s'y trouve réuni. Il n'y manque que des vitraux de couleur, le jour

y est trop blanc. J'ai prié de tout mon cœur, pour les morts et pour

les vivants, pour les voyageurs, pour ceux qui vont se confier à la mer,

et parcourir des terres inconnues.

Pendant la route d'Amiens ici, j'ai lu le _Diable boiteux_, au mérite

duquel je suis restée parfaitement insensible; les histoires y sont

monotones et dépourvues d'intérêt, et ce ton habituel de moquerie et de

satire, qui n'est pas soutenu par les beaux vers de Boileau, m'a été

tout à fait déplaisant; enfin, c'est lu, et j'en suis bien aise. Je sais

ce qu'est cet ouvrage, qui a eu une certaine réputation.

Nous avons été mieux menés qu'hier. On est allé aux informations pour

organiser notre journée de demain, qui se compliquera du chemin de fer

belge. Après la médiocrité d'Amiens et d'Arras, où j'ai pris un bouillon

ce matin, Lille frappe comme une grosse, si ce n'est une grande ville;

mais je dois avouer qu'en ce moment, ma curiosité de voyageuse est fort

amortie, mon intérêt singulièrement éteint.

_Liège, 18 mai 1840._--Nous avons été quatorze mortelles heures en

route, de Lille ici, malgré le chemin de fer. A la vérité, pour en

profiter, il faut faire un détour de vingt lieues, qui en diminue fort

les avantages. De Courtrai, il faut remonter à Gand, rejoindre Malines

et, par Louvain et Tirlemont, rejoindre Liège. On perd un temps énorme

aux innombrables stations où on dépose et où on reprend des voyageurs.

D'ailleurs, quand on a sa propre voiture, il faut encore beaucoup de

temps pour la hisser et la redescendre, et il faut payer si cher, pour

les voitures, que l'économie du chemin de fer est nulle. Sûrement, c'est

une merveilleuse invention, et le mécanisme en est curieux à observer.

Tout s'y fait avec une justesse et un ordre parfaits; néanmoins, c'est,

à mon gré, une maussade manière de voyager: on n'a le temps de rien

voir; ainsi, nous avons dû longer les murs extérieurs de plusieurs

villes que j'aurais eu du plaisir à regarder; on ne traverse même pas

des villages, on va toujours tout droit à travers champs, sans autre

événement que des _tunnels_ froids et humides, dans lesquels la fumée de

la locomotive s'engouffre de façon à vous étouffer. Pour peu que le vent

ramène cette fumée, vous pouvez, en y joignant l'ébranlement de la

machine, vous croire sur un bateau à vapeur. L'illusion a été d'autant

plus grande pour moi que le mal de cœur et un certain étourdissement ne

m'ont jamais quittée. Bref, j'arrive moulue, et de plus en plus en

déplaisance des fatigues et ennuis de mon entreprise. A Menin, on nous a

fait descendre de voiture, par une bise fort aigre, pour nous fouiller;

ce n'est que l'examen à moitié achevé qu'on a demandé nos passeports. A

l'inspection de nos _qualités_, comme a dit le douanier, il a arrêté

l'ardeur de ses commis, et on nous a laissés partir. A propos de Menin,

c'est la forteresse la plus soignée, la plus proprette et la mieux

restaurée possible. Je croyais cependant que nos protocoles l'avaient

condamnée à la destruction, me suis-je trompée?

Je suis fort en admiration de la richesse et de la culture de toute

cette Belgique, et si j'avais pu satisfaire mon goût pour les vieux

édifices, en visitant Gand, Malines, etc., cela m'aurait consolée.

_Bergheim, 19 mai 1840._--La journée, de Liège à Cologne, eût été trop

longue; aussi nous couchons ici, dans une petite auberge bien propre,

mais où, cependant, il n'y a pas moyen de se chauffer, quoiqu'il souffle

une bise glaciale. C'est un peu dur de devoir se passer de feu, à moins

de s'asphyxier par des poêles de fonte. Je suis, sans doute, une fille

bien ingrate de l'Allemagne, car j'y découvre mille inconvénients

matériels dont je ne me doutais pas jadis, et qui me déplaisent fort.

J'ai été bien frappée du ravissant pays qui conduit de Liège à

Aix-la-Chapelle, par Verviers; le point de Chaudfontaine surtout est

charmant. La route directe aurait été de prendre par Battice, mais elle

est dégradée et abandonnée, et, de Liège, on nous a dirigés sur

Verviers. La richesse, la grâce du paysage, le mouvement des usines, le

cours des rivières, tout est particulièrement animé et agréable. Cette

Belgique est _matériellement_ un charmant petit royaume.

J'ai été frappée des changements d'Aix-la-Chapelle: quoique la saison

des eaux n'y soit point encore commencée, tout y est animé au possible;

beaucoup de belles boutiques, des maisons neuves; avec cela, je

n'aimerais pas à y prendre les eaux, le lieu n'a rien de champêtre et

les promenades sont trop éloignées. J'ai lu une grande partie,

aujourd'hui, de _l'Italie d'il y a cent ans_, par le Président de

Brosses. C'est écrit avec mouvement, gaieté, drôlerie, esprit, mais de

l'esprit du dix-huitième siècle, et le cynisme qui lui est propre éclate

à chaque page.

_Cologne, 20 mai 1840._--Nous arrivons de si bonne heure ici que nous

nous décidons à faire encore une dizaine de lieues aujourd'hui, après

que nous aurons vu Mme de Binzer, changé notre argent et acheté de l'eau

de Cologne. Comme il fait froid ici! La différence du climat devient de

plus en plus sensible.

_Elberfeld, 20 mai 1840._--Mme de Binzer est une personne fort laide,

mais courageuse, spirituelle, pleine de talents et très dévouée. Elle

avait passé la dernière année avec ma sœur, la duchesse de Sagan, et ne

l'avait quittée que depuis six semaines lorsqu'elle a été frappée par la

mort. Elle a beaucoup pleuré, en me parlant de ma sœur, et m'a assurée

qu'il était heureux qu'elle eût terminé sa carrière, qu'elle était si

triste, si ennuyée, si irritée, si dégoûtée de tout, que son humeur même

s'était visiblement altérée; il paraît qu'elle avait des accès de vrai

désespoir; elle a beaucoup souffert pendant les dernières semaines, et

elle avait plus d'un pressentiment de sa fin. Elle a fait son testament,

la veille de son dernier départ pour l'Italie, en cinq minutes, pendant

qu'elle avait du monde chez elle, qui prenait le thé: elle l'a dit, au

moment même, à Mme de Binzer, qui en est restée stupéfaite. Son

intention était de le refaire, quand la mort est arrivée, pour se venger

de n'avoir point été comptée en temps utile. Mme de Binzer était si

peinée de notre rapide passage par Cologne, que je n'ai pas pu refuser

de déjeuner chez elle. Elle demeure fort loin de l'auberge où j'étais

descendue, ce qui m'a fait faire beaucoup de chemin à pied, pour aller

et venir, prolongé encore par des détours qu'elle a voulu me faire

faire, pour me montrer la Bourse, ancienne et curieuse maison des

Templiers; l'Hôtel de Ville, dont la tour et le portail sont curieux; la

Cathédrale, que le Prince Royal de Prusse a prise sous sa protection,

qu'on restaure, qu'on veut achever, et qui sera admirable. Nous nous

sommes arrêtées un instant devant Sainte-Marie du Capitole, où Alpaïde,

mère de Charles Martel, est enterrée; nous avons encore regardé deux

maisons d'anciennes familles patriciennes du temps de la Hanse, et qui

sont dans le style byzantin. Tout cela n'empêche pas que Cologne ne soit

fort laid, et le Rhin pas beau du tout à l'endroit où nous l'avons

traversé.

Nous sommes ici à douze lieues de Cologne, dans la plus jolie ville

possible. Elle rappelle Verviers; le pays qui y conduit est joli aussi

et tient un peu de la Belgique. Tout est propre, soigné, les routes

prussiennes vraiment admirables; les postillons vont beaucoup mieux, les

chevaux sont très bien tenus. Sous ce rapport, et sous beaucoup

d'autres, ce pays-ci s'est métamorphosé remarquablement. Seulement les

poêles de fonte, les lits et la nourriture me font du chagrin. On

continue le chemin de fer, et on prétend le faire aller jusqu'à Berlin.

On le poursuit avec une extrême activité, et, depuis Liège, on ne voit

que terrassiers, travaux d'art, et, enfin, préparatifs pour ce

sortilège.

_Mersheden, 21 mai 1840._--Nous sommes arrivés à cinq heures à Arnberg;

cela nous a semblé d'un peu trop bonne heure pour finir notre étape,

nous avons poussé six lieues plus loin, et nous voici dans une auberge,

de village à la vérité, mais assez propre, et chez des gens obligeants.

Nous aurions peut-être été plus grandement au relais suivant, mais je me

suis fait conscience d'exposer plus longtemps les gens à l'horreur du

temps; je n'en ai guère vu de plus déplorable: grêle, pluie, bourrasque,

tempête, rien n'y manque. Malgré cela, j'ai remarqué que nous

traversions un pays presque aussi joli que celui d'hier. Il m'a, par

moments, rappelé la vallée de Bade, et celle, plus étroite, de Wildbad.

Je lis toujours _l'Italie_ du Président de Brosses, c'est assez amusant,

mais cela n'attache pas. J'en vais copier deux passages, qui me

paraissent convenir assez bien à notre vie actuelle: «En général, on a

tant de mal et de sujets d'impatience dans un long voyage, qu'il ne faut

pas, encore, se donner l'embarras des petites économies. Il est dur, à

la vérité, d'être dupe; mais, pour le soulagement de l'amour-propre, il

faut se dire qu'on ne l'est que volontairement et par paresse de se

mettre en colère.» C'est là de la morale que je mets peut-être trop

souvent en pratique! Voilà le second passage qui est aussi fait pour

moi: «Il faut s'attendre, en pays étrangers, à avoir les yeux satisfaits

et le cœur ennuyé; de l'amusement de curiosité tant qu'il vous plaira,

mais des ressources de société, aucune; vous ne vivez qu'avec des gens

pour qui vous êtes sans intérêt, comme ils le sont pour vous, et quelque

aimables qu'ils soient, d'ailleurs, le moyen de se donner réciproquement

la peine d'en prendre, quand on songe qu'on est prêt à se quitter pour

ne se revoir jamais!»

_Cassel, 22 mai 1840._--Le temps a été, aujourd'hui, tout aussi laid

qu'il était hier, et le pays moins joli. Cassel est une aussi petite

ville que Carlsruhe, et ayant encore moins l'air d'une résidence; les

abords, surtout, sont très pauvres. Je n'ai admiré qu'une montagne

couverte de chênes magnifiques, que nous avons été longtemps à monter et

à descendre. Je souffre du froid à pleurer. Tout est si en retard, ici,

que les lilas commencent à peine à fleurir.

En arrivant, je me suis fait donner les journaux, dans lesquels j'ai

appris la tardive visite du Grand-Duc héréditaire de Russie, à Mannheim.

Pauvre grande-duchesse Stéphanie! Il y a un an que pareille visite eût

été un événement; aujourd'hui, ce n'est qu'une vaine politesse, qu'il

aura fallu faire un effort pour recevoir gracieusement. La seule chose,

importante pour moi, que j'ai apprise par la gazette, c'est la façon

ouverte dont on parle du triste état de santé du Roi de Prusse. Cette

maladie de langueur doit changer toutes les habitudes de la famille

Royale, et de la société de Berlin. Je ne regretterai sûrement pas les

fêtes, mais je serai peinée de ne pouvoir faire ma cour au Roi, qui a,

jadis, été très bon pour mon enfance.

_Nordhausen, 23 mai 1840._--Il n'a pas plu aujourd'hui, mais il fait

aigre, et froid à croire qu'il va geler. Nous avons demain quarante et

une lieues à faire jusqu'à Wittenberg; c'est rude et me paraît

impraticable. Heureusement que nous sommes quittes des routes et des

postillons de la Hesse, restés fidèles aux anciens errements

germaniques. En Prusse, postes et routes, tout est excellent; les

villages, les populations, tout a un meilleur aspect; mais le pays,

depuis vingt-quatre heures, sans être précisément laid, n'a plus l'air

de richesse, ni l'agrément du paysage, qui m'avaient frappée de Lille à

Arnberg.

_Wittenberg, 24 mai 1840._--Quarante-deux lieues faites en vingt-quatre

heures, dans un pays où on ne sait pas ce que c'est que de faire courir

en avant, c'est vraiment fort bien aller!

Cette ville-ci est une ancienne connaissance de mon enfance; quand nous

allions de Berlin en Saxe, et de Saxe à Berlin, Wittenberg était

toujours la seconde couchée, car, à cette époque, les chaussées

n'existaient pas, et on allait au petit pas, enfonçant dans des sables

profonds; les vingt-sept lieues que j'espère faire, demain, en neuf ou

dix heures, on employait deux journées à les parcourir. De Nordhausen

ici le pays est laid, et les certaines forêts de sapins ont reparu. J'ai

eu, décidément, un assez vilain berceau!

J'étais assez curieuse d'Eisleben et de Halle, que nous avons

traversées. La première de ces villes est le lieu de naissance de

Luther; sa maison est bien conservée, et on y a fait un petit musée de

toutes sortes de choses se rapportant à lui et à la Réforme. Je n'ai vu

que le dehors de cette maison, qui n'a pas de caractère, mais j'ai

acheté à la porte une petite description d'Eisleben et de ses

curiosités, qui m'a rendue fort érudite.

Halle est fort laid, malgré quelques gothicités devant lesquelles j'ai

passé en voiture; d'ailleurs, ces villes à Université ont toujours un

caractère particulier que leur donne cette foule de vilains étudiants

bruyants et malappris, qui, de longues pipes à la bouche, font les

badauds autour des voitures, et ont l'air tout prêts à donner des

charivaris.

_Berlin, 25 mai 1840._--La pluie a fait des siennes, pendant toute la

journée; ce n'est pas rentrer dans sa ville natale sous d'agréables

auspices. Heureusement qu'il n'y avait pas à regretter que le paysage ne

fût pas bien éclairé, car, de Wittenberg ici, il est affreux. J'avais un

peu oublié ma patrie, et j'ai été saisie de la trouver si laide!

Cependant, je dois excepter le point de Potsdam qui est réellement joli.

La rivière de la Havel y est vive et gracieuse, les coteaux boisés qui

l'encaissent, couverts de fort jolies maisons de campagne. Potsdam même,

qui n'est qu'une résidence d'été, a bien plus l'air d'une capitale que

Cassel, Stuttgart ou Carlsruhe. Mais, à une demi-lieue de là, on retombe

dans toutes les aridités et tristesses possibles, jusqu'à ce que l'on

ait regagné les faubourgs de Berlin, qui, du côté par lequel nous sommes

arrivés, m'ont vraiment surpris. C'est précisément un quartier anglais,

avec des grilles en fer devant les maisons, et une multitude de jardins

entre les grilles et les maisons, jardins petits, mais très soignés.

Berlin même est fort beau, mais si peu peuplé, et en fait de voitures,

les fiacres y sont si dominants, que la tristesse y est le caractère

principal. Je demeure à l'Hôtel de Russie. En face est le Château, un

joli pont, et le Musée à gauche; à droite, des quais. La vue est gaie;

l'appartement, au premier, presque trop magnifique.

J'ai appris par M. de Wolff, mon homme d'affaires, que le Roi était dans

un état qu'on regardait comme désespéré; qu'hier, il a demandé son fils

aîné et lui a remis les affaires du gouvernement, ce qui a été une scène

très touchante, assure-t-on. Le mal du Roi est un empâtement glaireux

que rien ne peut vaincre. On dit aussi qu'à Berlin, où les médecins sont

excellents, il a le déplorable privilège d'en avoir de très mauvais. Il

ne peut plus se nourrir et dépérit visiblement, cependant on ne pense

pas que sa mort soit imminente. Avant-hier, il a été jusqu'à sa fenêtre

voir défiler la parade. Ceux qui l'ont aperçu ont été effrayés de son

changement.

Toute la ville est dans la tristesse, et la famille Royale consternée.

La princesse de Liegnitz est au moins aussi malade que le Roi, d'une

gastrite intense, et on la croit fort menacée.

M. Bresson, qui vient de passer une heure chez moi, est consterné de

l'état du Roi. Celui-ci ne veut voir que la princesse de Liegnitz, ses

médecins et le prince de Wittgenstein. Il a vu le Prince Royal une

minute, point ses autres enfants; il se sent, ou se dit trop faible pour

voir plus de monde. On vient d'expédier un courrier à l'impératrice de

Russie, pour l'empêcher de dépasser Varsovie, où elle doit arriver

demain. Le Roi ne serait pas en état de supporter cette entrevue, encore

moins les grandes scènes d'attendrissement que ne manquerait pas de

faire l'Empereur Nicolas; on dit, du reste, l'Impératrice dans le plus

triste état. Ce sera un gros coup de cloche que cette mort qui approche,

et il aura un bien grand retentissement de loin et de près.

_Berlin, 26 mai 1840._--J'ai assez bien dormi; mon lit est un peu moins

étroit et moins singulier que ceux que j'ai trouvés, depuis Cologne

jusqu'ici. A moins de consentir à ne coucher que dans la plume

uniquement, on ne trouve guère que des matelas minces et durs, cloués

sur une planchette en sapin; la partie des couvertures est aussi

singulière, et quant aux draps, ce sont des espèces de serviettes. J'en

ai fait coudre plusieurs ensemble, et je suis ainsi parvenue à border

mon lit. Mais, pour les couchers, on est décidément encore à l'état

sauvage; c'est pire que pour la nourriture, qui a, cependant, ses

bizarreries, mais qui, ici, au dire même de M. de Valençay, est bonne;

quant à la propreté, elle est extrême; le mobilier est élégant, il y a

des tapis partout, et les poêles de fonte sont remplacés par de bons

poêles en faïence qui ne donnent aucune odeur et chauffent parfaitement.

Il est seulement fâcheux de s'en servir le 26 mai. M. Bresson gémit

terriblement contre le climat.

N'est-il pas singulier que je n'aie éprouvé aucune émotion en rentrant

dans cette ville où je suis née, et où j'ai été, en grande partie,

élevée? J'ai regardé avec la même curiosité qu'en passant par Cologne ou

Cassel et voilà tout. Je ne me sens pour rien cette partialité

patriotique, que j'ai si longtemps éprouvée pour l'Allemagne. Je me

sens absolument étrangère aux choses, aux personnes; complètement

déracinée, parlant la langue avec une certaine hésitation, enfin, pas du

tout _at home_; plutôt mal à l'aise, et honteuse de cette disposition.

Il me semble que si je rentrais à Londres, il n'en serait pas de même.

Je ne pense pas que j'y aurais de la joie, probablement j'y fondrais en

larmes; mais enfin je serais émue, à peu près comme je le suis à

Valençay. Je redoute moins ce qui me fait pleurer que ce qui me glace.

Tout se passe de si bonne heure, ici, qu'il faut être prête dès

l'aurore; éveillée n'est rien, mais levée! J'en suis extrêmement

fatiguée, plus qu'en voyage, parce qu'une fois casée dans ma voiture,

qui est bien douce, je puis m'y reposer dans le silence, l'inaction et

le sommeil; au lieu qu'ici, c'est différent.

Mon homme d'affaires de Silésie était à neuf heures chez moi. Il part ce

soir, pour tout préparer pour mon arrivée. A onze heures, M. et Mme de

Wolff sont venus. Ils m'ont dit que le duc de Cobourg était en marché,

pour acheter au prince Pückler la terre de Muskau, pour sa sœur, la

grande-duchesse Constantin, On dit que le jardin de Muskau est le plus

beau de l'Allemagne. Ce n'est qu'à dix lieues de chez moi.

M. Bresson est venu, à midi, me dire qu'il y avait du mieux dans l'état

du Roi, qui avait pu prendre un potage et faire le tour de sa chambre.

Il m'a, en même temps, engagée à ne pas différer mes visites chez les

grandes-maîtresses des Princesses.

Midi est l'heure élégante des visites ici! Je suis donc partie, avec M.

de Valençay. D'abord, chez la comtesse de Reede, au Château. Elle est la

grande-maîtresse de la Princesse Royale et était l'amie intime de ma

mère. Elle n'était point chez elle, non plus que la baronne de Lestocq,

grande-maîtresse de la princesse Guillaume, belle-sœur du Roi. Nous

sommes aussi allés chez la comtesse de Wincke, au palais du Roi, pour la

princesse de Liegnitz. C'est une vieille Dame du palais de la feue

Reine, dont il m'était resté, de mon enfance, quelque idée confuse. Elle

nous a reçus; elle a un air de vieille grande dame qui m'a plu. La

comtesse de Schweinitz, au nouveau palais du prince Guillaume, fils du

Roi, nous a aussi reçus. La comtesse Kuhneim, au palais Teutonique, où

demeure la princesse Charles de Prusse, était sortie.

Mme de Schweinitz m'a dit que le prince Guillaume devait partir demain

pour aller au-devant de sa sœur, l'impératrice de Russie, et l'empêcher

de venir ici. Nous avons aussi passé chez les Werther, ravis de parler

de Paris, puis chez Mme de Perponcher, avec laquelle j'ai tant joué dans

notre enfance. Elle n'y était pas.

Berlin est vraiment une fort belle ville. Les rues sont larges et

alignées; les maisons grandes et régulières, force palais et beaux

édifices; de belles places plantées, des jardins, des promenades; et

cependant, c'est triste. On voit que la richesse manque, pour bien

habiter et remplir le cadre. Les voitures des particuliers ressemblent à

des fiacres, si bien que je m'y suis trompée: les chevaux, les livrées,

tout cela est horriblement tenu.

Nous avons dîné, hier, chez M. Bresson, qui est parfaitement logé, dans

une maison qu'habitait jadis ma sœur, la duchesse d'Acerenza.

L'appartement est beau, et fort bien meublé pour Berlin, mais absolument

gâté par un horrible portrait du Roi des Français, dont la main est

étendue sur une immense Charte: c'est une horreur! Les convives étaient

M. de Humboldt, lord William Russell, et un M. de Loyère, attaché à la

légation de France. M. de Humboldt, selon son usage, a parlé de toutes

les rivières, de toutes les montagnes, de toutes les planètes, de

l'univers enfin! Il n'a pas oublié le prochain, qu'il n'a pas traité

avec une surabondante charité: la princesse Albert surtout m'a paru être

fort mal dans ses papiers; elle n'est pas trop bien, non plus, dans ceux

de M. Bresson. Lord William Russell est toujours aussi taciturne qu'un

Russell doit l'être; il prétend ne pas se déplaire ici; ce qui le sépare

de lady William lui convient toujours. Quant à M. Bresson, il s'ennuie à

cœur ouvert: les neuf ans passés ici ont absolument épuisé sa patience.

Je crois qu'il redoute beaucoup, pour sa position personnelle, la mort

prochaine du Roi; il se plaint de l'action du climat, enfin il est tout

à fait battu de l'oiseau.

Au milieu du dîner Bresson, la princesse Guillaume, belle-fille du Roi,

m'a fait prier d'être à six heures et demie chez elle. Je m'y suis

rendue; elle habite un charmant palais, admirablement bien arrangé; des

serres ornées de marbres, des parquets magnifiques, de beaux meubles;

enfin, c'est beau, et de fort bon goût. La Princesse était seule, et m'a

reçue avec mille bonnes grâces. J'y suis restée très longtemps.

La façon dont on redoute, ici, les visites Impériales russes, est très

curieuse. La famille Royale n'est occupée qu'à les éviter, et on prend

mille biais pour cela; on en a peur comme d'un torrent dévastateur!

Je viens d'avoir la visite de Mme de Perponcher. Son bel air de reine et

ses traits réguliers ont survécu à la jeunesse; elle a de l'esprit et

une conversation animée.

_Berlin, 27 mai 1840._--Un luxe charmant de Berlin, dans toutes les

maisons neuves qui appartiennent à des gens considérables, ce sont les

carreaux-glaces aux fenêtres; cela jette une clarté extrême dans les

appartements, et donne, même au dehors, quelque chose de brillant aux

façades.

J'ai été, ce matin, en audience particulière chez la Princesse Royale,

qui habite une partie du Château proprement dit: son grand cabinet est

beau et curieux. La Princesse est fort polie, un peu froide et timide,

de beaux yeux bleus, un teint plombé, des traits forts et pas gracieux;

elle boite un peu. La conversation s'est animée quand le Prince Royal

est arrivé: il a été très cordial pour moi; il venait de chez le Roi,

qu'il a trouvé sensiblement mieux, ce qui ranime tous les cœurs; le

fond, cependant, reste grave.

J'ai dîné chez la princesse Guillaume, belle-fille du Roi; son mari a

retardé son départ. Il y avait à dîner le Prince Royal et la Princesse,

les deux princes de Würtemberg, fils du prince Paul, qui partent demain,

pour aller à Hambourg, à la rencontre de leur sœur, la grande-duchesse

Hélène (celle-ci va à Ems, et puis en Italie); en outre, le prince

Georges de Hesse, frère de la duchesse de Cambridge; un général russe et

un officier anglais, venus assister aux manœuvres; Werther, sa femme et

son fils, qui va à Paris faire l'intérim d'Arnim; le comte et la

comtesse de Redern: elle est une héritière de Hambourg, parfaitement

laide; elle a l'air d'une _juive blonde_, ce qui est doublement laid.

J'étais assise auprès du Prince Royal, qui m'a beaucoup questionnée sur

Versailles, et s'est ensuite complu dans tous les souvenirs de notre

enfance. Il est bien grossi et vieilli.

A sept heures du soir, j'étais commandée pour me rendre chez la

princesse Albert, avec invitation d'y rester pour le thé et le souper.

On ne saurait rien imaginer de si envahissant que la vie de Cour ici. Il

n'y a qu'une très bonne condition, c'est qu'avant dix heures du soir,

chacun est retiré; mais aussi, à dix heures, on est plus épuisé qu'on ne

le serait à deux heures du matin à Paris!

Il me semble que de toutes les personnes d'ici que j'ai vues, celle qui

m'inspire le plus de curiosité ou d'intérêt est la princesse Albert:

dans la première minute, j'ai trouvé son visage long et étroit, sa

bouche grande, le bas de son visage, quand elle rit, comme l'absence de

sourcils, fort laid; mais, peu à peu, je m'y suis accoutumée, jusqu'à la

trouver agréable; ses dents sont blanches, son rire gai et ses yeux

vifs; sa taille est jolie; elle est grande comme moi; seulement, il est

trop évident qu'elle se serre extrêmement, et cela se remarque d'autant

plus qu'elle est dans un mouvement perpétuel. Elle remue, gesticule,

rit, s'agite, parle (et un peu à tort et à travers); elle ne traverse

les salons qu'en courant et sautillant; ce n'est pas par la tenue et par

la dignité qu'elle brille, mais à tout prendre, elle n'est pas

déplaisante, et je crois, même, qu'elle doit plaire assez aux hommes.

Elle a été très obligeante pour moi, mais avec un sans-gêne et une

naïveté de questions, comme si elle m'avait toujours connue, donnant son

petit coup de patte à droite et à gauche, à commencer par sa propre

famille; elle m'a fort étonnée. Le fait est que c'est une enfant gâtée,

accoutumée à tout faire, à tout dire, qui est, et qui passe ici, pour

parfaitement ingouvernable: elle part pour La Haye, quand on aimerait à

la voir rester ici, revient quand on la croit pour longtemps en

Hollande; enfin, elle est étrange. Son mari est fort gringalet. Leur

palais, joli à l'extérieur, m'a paru médiocre à l'intérieur. Il n'y

avait, chez elle, que les princes de Würtemberg, Mme de Perponcher (elle

ne peut, à cause de l'étiquette, recevoir M. de Perponcher, le Corps

diplomatique étant banni de chez les Princes), M. de Liebermann,

ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg, et le Prince et la Princesse

Guillaume, fils du Roi, qui sont arrivés tard.

Je ne puis qu'être reconnaissante de l'accueil que je reçois ici, mais

le besoin de repos l'emporte sur toute autre considération, et je

voudrais être déjà rentrée dans mon cher Rochecotte!

_Berlin, 28 mai 1840._--J'ai été, ce matin, à l'audience de la

princesse Charles: elle a des traits charmants, une belle taille, le

teint échauffé, les yeux battus, de belles manières, un langage doux et

obligeant, le tout assez insignifiant, mais avec beaucoup de

bienveillance. Son mari est tout simplement commun; il a en ce moment la

rage des opérations, et assiste à toutes les nouvelles tentatives de la

chirurgie: ce qui préoccupe tout Berlin, c'est le redressement des yeux

par Dieffenbach. Sur deux cents cas, un seul a manqué, et par

l'imprudence du patient. C'est fort ingénieux, et on afflue, de toutes

parts, pour, de laid, devenir beau.

Ici, tout le monde se dit frappé de la ressemblance entre Mme de

Lazareff et moi!

J'ai passé chez la princesse Pückler, la femme du voyageur; c'est une

grande dame que la Cour soutient beaucoup; elle était sortie. Dans

l'après-midi, j'ai été reçue par la princesse Guillaume, belle-sœur du

Roi, qui a eu mille bontés pour moi: elle a été très belle, il lui reste

encore grand air; elle est très avant dans la secte des _Piétistes_.

Elle m'a fait connaître sa fille non mariée, jolie princesse de quinze

ans, dont la physionomie m'a plu beaucoup[112].

[112] La fille de la princesse Guillaume de Prusse, dont il est

ici question, épousa, peu de temps après, le Roi de Bavière.

La princesse Guillaume est la propre sœur de la grande-duchesse

douairière de Mecklembourg, belle-mère de Mme la duchesse d'Orléans.

Je vais aller au théâtre, pour y voir un ballet, dans la loge de la

comtesse de Redern, qui a insisté pour que j'y fusse, puis je

terminerai ma journée chez les Werther, qui donnent une soirée pour moi.

Je suis absolument ahurie de la vie que je mène et qui est si

parfaitement différente de la vie paresseuse que j'ai menée depuis deux

ans.

_Berlin, 29 mai 1840._--Le ballet est fort bon ici; le Roi y a pris

grand intérêt, et donne, annuellement, cent vingt mille écus à l'Opéra,

ce qui est beaucoup pour ce pays; il y a beaucoup de jolies danseuses;

la salle est belle, l'orchestre excellent; je n'ai pu juger les

chanteuses, n'étant arrivée qu'après l'opéra.

Chez les Werther, c'était un raout, comme tous les raouts; j'ai trouvé

les femmes bien mises, peu jolies; le ton de la société un peu froid;

l'uniforme, que les hommes au service militaire ne quittent pas, leur

donne quelque chose d'un peu raide.

On était moins content de l'état du Roi hier; il avait eu une

défaillance, après avoir montré une fantaisie de harengs qu'on s'était

hâté de satisfaire. Cependant, les Princes étaient au spectacle. Les

médecins disent toujours que ce n'est pas un état désespéré: c'est,

entre autres, l'avis d'un docteur Schœnlein, qui vient d'être nommé,

ici, professeur à l'Université. Il arrive de Zürich, précédé d'une très

grande réputation; on a obtenu du Roi qu'il le vît en consultation. La

princesse Frédéric des Pays-Bas est attendue: son père, dont elle est la

favorite, désire autant la voir qu'il redoute les visites russes. La

princesse Guillaume, belle-sœur du Roi, dont la fille aînée est mariée

à Darmstadt, m'a dit que le grand-duc héréditaire de Russie était fort

épris de la princesse Marie, sa future, et qu'elle _commençait_, aussi,

à l'être de lui.

Je devais dîner, aujourd'hui, chez le Prince Royal, mais le Roi ayant

éprouvé une nouvelle défaillance, le Grand-Maréchal est venu me dire que

le dîner n'aurait pas lieu. On est fort agité de cet état précaire du

Roi; les uns par affection, les autres par respect ou par considérations

politiques, personne, pas même le successeur, n'avait songé à se

préparer à cette crise, et à la tristesse, se joint de l'embarras et de

l'hésitation.

_Berlin, 30 mai 1840._--J'ai fait, hier, dans la matinée, une promenade

en voiture au Thiergarten, le Bois de Boulogne de Berlin; j'ai revu ce

lieu, où pendant mon enfance, j'allais journellement faire une promenade

de santé. C'est un fort joli bois, touchant aux portes de la ville, bien

planté, en partie jardin anglais, bordé par la Sprée, rempli de jolies

maisons de campagne. C'est la grande ressource de Berlin.

J'ai dîné chez lord William Russell, où j'ai entendu dire qu'il y avait

une petite émotion ministérielle à Londres; mais cela ne signifie rien.

Le Cabinet actuel est accoutumé aux échecs, comme Mithridate aux

poisons.

Aujourd'hui, dans la matinée, M. de Humboldt est venu nous chercher, et

nous a conduites, sa nièce, Mme de Bülow et moi, au Musée: il avait mis

tous les directeurs, professeurs et artistes sous les armes. J'ai donc

tout vu dans le plus grand détail; l'édifice est beau et bien entendu,

les classifications parfaites et habiles, les lumières très bien

ménagées. Le Roi a fait, dans tous les genres, de fort belles

acquisitions: un buste antique en basalte verdet, de Jules César, est

une des plus belles choses que je connaisse. Le Musée est très riche en

tableaux de l'ancienne école allemande; les vases étrusques sont de

premier ordre; les faïences du quinzième siècle très curieuses; les

pierres gravées, les médailles, dans un ordre parfait et dans un

arrangement plein de goût. Ces messieurs, gens d'esprit et d'érudition

artistique, m'en ont fait les honneurs avec une extrême politesse. J'y

ai répondu par beaucoup de questions, et d'attention aux réponses; mais

cela a duré trois heures, toujours debout; à la fin, je rendais l'âme.

J'ai été ensuite à un grand dîner chez M. Bresson. Au moment où je

sortais pour me rendre à ce dîner, j'ai vu arriver le prince de

Wittgenstein, chargé, par le Roi et la princesse de Liegnitz, de

m'exprimer, en termes pleins de bonté, leurs regrets de ne pouvoir me

voir. Le Roi était un peu moins mal, il avait pu voir la princesse

Frédéric des Pays-Bas, sa fille chérie, qu'il avait fait demander par le

télégraphe, et qui s'est hâtée d'accourir. Le prince de Wittgenstein a

été des plus obligeants. C'est un gros personnage, mais bien accablé

dans ce moment, car le danger du Roi le navre. Il est très bienveillant

pour la France, et fort des amis de la princesse Guillaume, belle-fille

du Roi, qui me comble de bontés.

Au dîner de M. Bresson, M. de Humboldt, comme de coutume, a dispensé les

autres de parler, ce qui est très commode pour les paresseux comme moi.

_Berlin, 31 mai 1840._--C'est aujourd'hui une journée très marquante

dans le pays, et dont le Roi attend l'issue avec impatience. Le

Grand-Électeur est monté sur le trône le 31 mai 1640; le Grand Frédéric

le 31 mai 1740, et on assure qu'il y a une prédiction qui dit que le

Prince Royal montera sur le trône le 31 mai 1840...

J'ai été à la messe, dans une église qui n'en est pas une; c'est un

grand salon rond, voûté en une seule coupole, entouré de colonnes, et

entre chaque colonne, une grande croisée. Rien n'est moins recueilli,

moins catholique.

J'ai dîné chez le prince Radziwill, qui, après le dîner, m'a menée en

haut, dans l'appartement de feu sa mère, où j'ai tant été dans mon

enfance. On ne l'habite plus; il est exactement tel que je l'avais

toujours connu. Il est impossible d'être plus affectueux que tous les

Radziwill l'ont été pour moi. La fille de feu la Princesse a épousé le

neveu du prince Adam Czartoryski; elle est déjà à la campagne. Les deux

princes Radziwill ont épousé les deux sœurs, filles du prince Clary.

Tout cela a force enfants, et vit, très heureusement réuni, dans la même

maison.

J'étais rentrée chez moi, après le dîner, lorsque j'ai reçu un message

de la princesse Guillaume (belle-fille du Roi) pour me prier de passer

chez elle. J'y ai été; elle était seule, et m'a retenue à causer pendant

une heure. Les nouvelles du Roi étaient assez tristes; il a dit à son

premier valet de chambre qu'il était parfaitement sûr de n'en pas

revenir, mais qu'il ne voulait plus parler de sa fin, pour ne pas

affliger ses entours. On dit qu'il insiste pour être porté, demain, à la

fenêtre de son appartement au moment d'une grande solennité, fort

annoncée, et dont il dirige, du fond de son lit, tous les préparatifs.

Le Prince Royal, au nom du Roi, doit poser, à l'entrée de la promenade

des Tilleuls, la première pierre d'un monument en l'honneur de Frédéric

II. Toute la garnison, tous les corps de l'État, tout Berlin, doivent

assister à cette cérémonie. Il y a des gradins élevés pour le public;

mon fils et moi devons y assister du balcon de la princesse Guillaume,

où se trouveront les Princesses.

Il y avait, hier soir, chez le prince de Wittgenstein où je suis allée,

cette Mme de Krüdener, née Lerchenfeld, fille naturelle du feu comte de

Lerchenfeld, et de la princesse de la Tour et Taxis; c'est elle qui, à

Pétersbourg, était d'abord une favorite de l'Impératrice, et, après, fut

un peu écartée, parce que l'Empereur paraissait la distinguer. Elle

ressemble beaucoup à la feue Reine de Prusse, ce qui peut s'expliquer

par la parenté, mais elle n'a pas son grand air; cependant, c'est une

belle femme.

On m'écrit de Paris qu'on veut reconstituer la maison de l'Empereur

Napoléon pour l'envoyer chercher ses cendres à Sainte-Hélène. On a

demandé à Marchand, son valet de chambre, s'il voulait accompagner la

mission. Il a d'abord hésité, puis a accepté, à la condition de manger à

la table du prince de Joinville; pour le satisfaire, on l'a nommé

capitaine d'état-major de la Garde nationale, et il part, et il mangera

à la table du Prince! Je m'abstiens de réflexions!

_Berlin, 1er juin 1840._--Je reviens de la cérémonie: c'était,

vraiment, très beau et très imposant. La pensée intime du danger du Roi,

que chacun avait au fond du cœur, donnait quelque chose de

singulièrement touchant et solennel à cette fête nationale, la dernière

à laquelle le pauvre Roi assistait. Et encore, comment y assistait-il?

Couché devant sa fenêtre. Heureusement qu'il faisait un temps moins

désagréable que ces jours passés! Le Prince Royal a posé la première

pierre du monument qui doit porter la statue équestre du Grand Frédéric.

N'est-il pas singulier qu'il n'en existât encore aucune de lui à Berlin?

L'anniversaire séculaire de son avènement était hier, mais comme c'était

un dimanche, on en a remis la célébration à aujourd'hui. Chaque régiment

de l'armée était représenté par un détachement. Vraiment, l'armée est

superbe et d'une tenue admirable! En outre, les corps de l'État, les

autorités, le Consistoire, un détachement de la Landwehr, des

députations des corporations des arts et métiers, avec leur musique,

entouraient la place qui est magnifique, et qu'on avait parfaitement

décorée. Autour du monument, on voyait tous ceux qui avaient encore

servi sous Frédéric II, dans leurs habits de l'époque, portant les

drapeaux pris pendant la guerre de Sept ans. Le Roi s'était occupé

lui-même de tous les détails de cette belle cérémonie et avait donné les

ordres les plus positifs pour interdire toute manifestation qui lui fut

personnelle, mais le respect silencieux et recueilli, l'ordre parfait et

l'air triste des spectateurs, étaient assez significatifs et touchants.

Au moment où on a descendu la première pierre, les canons ont tiré, les

cloches ont sonné, les tambours ont battu aux champs, et les vieux

drapeaux, à moitié détruits, se sont inclinés. A ce moment, la majorité

des spectateurs a fondu en larmes. Il ne faut rien chercher de tout cela

dans l'hémisphère républicain, ni dans nos régions révolutionnaires!

J'ai vu, sur le balcon où j'étais, le prince Frédéric des Pays-Bas, qui

m'a présentée à sa femme. Elle était dans un état vraiment

attendrissant; elle n'est pas jolie, mais elle a l'air bien bon et

naturel. Le jeune Grand-Duc héréditaire de Russie, qui est arrivé ce

matin, était présent. Le Prince Royal de Prusse me l'a amené. On prétend

qu'il est fort engraissé. En effet, je m'attendais à trouver un jeune

homme très chétif, et il est le contraire; seulement, je n'aime pas son

teint.

_Berlin, 2 juin 1840._--Hier soir, j'ai été prendre le thé chez Mme de

Perponcher, dont le salon est, à mon gré, le plus agréable de Berlin.

Elle a beaucoup de conversation et de belles manières; avec cela, de la

simplicité, de la mesure. Tout le monde s'empresse autour d'elle; la

position de sa mère auprès de la Princesse Royale lui a été fort utile.

J'ai su, là, que le Roi n'avait éprouvé aucun nouvel accident, ce qu'on

redoutait beaucoup, à cause de l'émotion de la journée.

La suite du Grand-Duc héréditaire de Russie est logée dans le même hôtel

que moi, aux frais du Roi; ils y font un vacarme effroyable et d'autant

plus de consommation que cela ne leur coûte rien. Les Russes sont plus

détestés, ici, qu'on ne saurait dire.

_Berlin, 3 juin 1840._--Nous avons eu un grand dîner hier chez les

Werther. On y disait le Roi mieux: il avait dormi, et se trouvait,

moralement, soulagé d'avoir dépassé les dates fatales. Pendant le dîner,

j'ai reçu un message de la jeune princesse Guillaume, pour m'inviter à

passer chez elle après dîner, en toilette de promenade. Je m'y suis

rendue, et nous sommes montées en calèche; elle m'a menée à

Charlottenburg, qu'elle m'a montré en détail, en particulier le Pavillon

que le Roi s'est fait construire et où il demeure de préférence. J'y ai

vu, avec plaisir, les portraits des ducs d'Orléans et de Nemours,

dessinés ici lors de leur passage, et que le Roi a acquis pour les

placer dans son cabinet particulier. En revenant, la Princesse m'a

retenue pour prendre le thé, j'ai été tout le temps seule avec elle.

Ce matin, au moment où je finissais de déjeuner, M. Bresson est venu

nous annoncer que le Roi était à toute extrémité. Dans l'après-midi, je

me suis arrêtée devant son palais. Il vivait encore, et même il avait

repris assez de connaissance pour demander qu'on lui lût les journaux.

La foule entoure le palais, beaucoup de gens fondent en larmes, le

mouvement de la population est parfait.

_Berlin, 4 juin 1840._--J'ai dîné, hier, chez M. Bresson avec la

princesse Pückler qui part pour Muskau à la rencontre de son mari; il

revient de Vienne, après six ans d'absence. Elle parle de lui avec

admiration. C'est une petite vieille qui a de l'esprit, de

l'intelligence, du tact; elle a fait beaucoup parler d'elle dans

différents genres.

Ce n'est que d'hier qu'on a publié des bulletins de la santé du Roi, qui

doit être mort à l'heure où j'écris; jusque-là, il l'avait défendu. Je

pense qu'il n'en a rien su hier. Il avait conservé toute sa tête,

beaucoup de calme, de simplicité et de dignité.

* * * * *

Le Roi est encore, depuis la nuit dernière, dans une sorte d'agonie d'où

il se tire quelquefois par quelques gouttes de café; il parle encore

quelque peu, mais pas un seul mot de son état, dont il mesure cependant

bien toute la gravité. Toute sa famille, même les petits-enfants sont

réunis au palais; les Ministres également... Toujours même foule sur la

place et même intérêt de la part de la population.

_Berlin, 5 juin 1840._--Hier, à huit heures du soir, le Roi vivait

encore. Il avait pris congé de ses enfants et remis solennellement son

testament à ses Ministres, puis déclaré qu'il en avait fini avec le

monde, qu'il ne voulait plus voir personne que la princesse de Liegnitz

et le Pasteur, qu'il a fait demander, et ne plus s'occuper que des

intérêts de sa conscience, et de la vie à venir.

_Berlin, 6 juin 1840._--M. de Humboldt sort de chez moi; le Roi a eu une

fièvre très violente cette nuit; il ne parle presque plus et paraît

désintéressé de toutes choses. Mais quelle longue lutte chez un homme de

soixante-dix ans! Tous les Mecklembourg arrivent; on frémit de voir

apparaître le duc de Cumberland, et l'Empereur Nicolas, malgré toutes

les démarches faites pour l'éviter, sera ici demain. On veut, c'est

évident, circonvenir le nouveau souverain, dès le début de son règne:

c'est ce qui peut le plus lui nuire dans le public, qui, déjà, ne laisse

pas d'avoir des appréhensions et de les manifester. Le moment est

curieux à observer, et j'assiste peut-être aux semences de bien grands

résultats.

J'ai voulu, tantôt, remplir ma promesse d'aller voir Mme de Bülow à

Tegel. C'est à trois lieues de Berlin. J'ai d'abord trouvé le vent fort

déplaisant, mais une fois dans une forêt qui commence à moitié chemin,

je me suis sentie doucement abritée, et l'air gommeux des sapins m'a été

agréable. Au sortir de ces sapins, on trouve un superbe lac dont les

bords sont boisés d'arbres à feuilles, ce qui est rare ici. A un des

bouts du lac, se trouve la forteresse de Spandau; à l'autre, le parc, le

château de Tegel, et le monument élevé par feu M. Guillaume de Humboldt

à sa femme: c'est très joli. Le château n'est pas grand'chose, mais il

contient quelques beaux objets d'art apportés d'Italie, et un beau

portrait d'Alexandre de Humboldt par Gérard. Le monument est une colonne

de porphyre sur une base de granit, le chapiteau est en marbre blanc:

cette colonne supporte une statue en marbre blanc de l'Espérance, par

Thorwaldsen; la colonne est à moitié entourée d'une grille en fonte, et

à moitié d'un grand banc en pierre. Le tout est de bon goût; la seule

chose qui ne le soit pas à mes yeux, c'est que Mme de Humboldt, son

mari, sa fille aînée, et un des enfants de Mme de Bülow, sont

réellement enterrés au pied de cette colonne. Je ne puis souffrir les

tombeaux dans les jardins; il faut, à mes croyances, ou le cimetière

commun, ou bien un caveau d'église ou de chapelle, bref, un lieu

consacré à la prière, au recueillement, et qu'aucun bruit profane ne

trouble.

J'ai fait le tour du lac en calèche, puis j'ai repris la route de

Berlin. Aux portes de la ville, j'ai rencontré lord William Russell, qui

m'a dit que le Roi était au dernier période, et qu'on venait de donner

l'ordre de fermer les spectacles. Mon fils, que j'ai trouvé à notre

auberge, en rentrant, m'a dit la même chose. Il venait d'assister à

l'opération pratiquée sur des yeux louches: il était dans l'admiration

de M. Dieffenbach, de sa dextérité et du résultat de l'opération. Sur

les deux opérées (jeunes filles toutes deux), l'une n'a pas dit un mot,

l'autre a beaucoup crié; la démonstration seule m'aurait donné envie de

hurler! Le tout dure soixante-dix à quatre-vingts secondes. L'opérateur

se fait aider par trois élèves: l'un relève la paupière supérieure, le

second baisse la paupière inférieure, et le troisième, dans l'intervalle

des deux incisions, éponge le sang. La première incision fend la partie

inférieure du blanc de l'œil, puis, par un petit crochet, Dieffenbach

tire à lui le muscle que la partie fendue recouvrait, il coupe le muscle

et l'opération est faite. Ce muscle, chez les gens qui louchent, est

trop court, il rapproche trop l'œil du nez: une fois fendue, la

prunelle se replace.

_Berlin, 7 juin 1840._--Hier, au soir, le Roi était au plus mal; le

râle de la mort s'était établi, et il avait ce certain mouvement dans

les mains, mouvement machinal, mais si terriblement symptomatique, ce

que les gens du peuple appellent _ramasser pour faire son paquet_: il ne

parlait plus et paraissait n'avoir plus sa connaissance.

Je suis extrêmement sur mes gardes ici, politiquement et religieusement:

on me dit beaucoup de choses, et j'écoute avec intérêt ce qu'on

m'apprend sur l'état de ce pays, mais je ne suis pas imprudente dans mes

réponses. Cela est plus aisé qu'en France, où il est presque impossible

de ne pas être gagné par la contagion.

On me dit à l'instant que l'Empereur Nicolas vient d'arriver: je doute

qu'il voie le Roi, chez lequel on n'entre plus; il vit cependant encore.

_Berlin, 8 juin 1840._--Le Roi est mort hier, à trois heures vingt-deux

minutes de l'après-midi, entouré de tous les siens auxquels il a serré

la main sans parler; il est mort, soutenu par la princesse de Liegnitz,

pour laquelle la famille Royale et le public se montrent pleins

d'égards: elle a parfaitement rempli tous ses devoirs. Le Prince Royal

est tombé évanoui, au moment où le Roi a expiré. L'affliction est

générale et extrême. L'Empereur Nicolas a, dit-on, une douleur très

éclatante et très importune; il est arrivé en trente-sept heures de

Varsovie, seul avec le général de Benkendorff.

Hier au soir, les troupes ont prêté serment au nouveau souverain; le

gouvernement a fait afficher partout une proclamation pour annoncer la

mort; elle est touchante, simple et parfaitement convenable.

J'ai été chez Mme de Schweinitz, savoir des nouvelles de la princesse

Guillaume, qui prend le titre de Princesse de Prusse, son mari étant

héritier présomptif, sans être Prince Royal, puisqu'il est le frère, et

non le fils aîné du nouveau Roi. Le testament avait été ouvert: le feu

Roi ordonnait un enterrement militaire. Il sera déposé de jour à la

Cathédrale, et, d'après ses désirs, porté dans la nuit à Charlottenburg,

pour être déposé dans le même caveau que la feue Reine, sa femme. J'ai

été précisément visiter ce monument dans le parc de Charlottenburg, hier

après-midi: il se trouve renfermé dans un temple antique, au bout d'une

longue allée de sapins et de cyprès. Dans l'intérieur du temple, entre

deux candélabres de marbre blanc, fort élégants, se trouve, sur une

estrade, un lit en marbre blanc sur lequel la statue de la Reine est

gracieusement et simplement couchée, enveloppée d'une longue robe dont

les manches sont fendues; les bras, nus, sont croisés sur la poitrine,

le col est nu, la tête ne porte que le bandeau royal. C'est un

chef-d'œuvre, surtout à cause des linges de marbre, qui sont d'une

vérité singulière: c'est l'œuvre capitale de Rauch, le sculpteur

prussien que la feue Reine avait fait élever à Rome. Le tout est d'un

bel effet, mais c'est trop mythologique; le caractère religieux manque,

et la mort le réclame cependant impérieusement.

Le Roi sera exposé, demain et après-demain, dans son habit militaire,

point embaumé, puis enterré jeudi; tout cela d'après ses ordres. Il a

ordonné aussi que le Pasteur vînt prier près de son lit, aussitôt après

sa mort, à haute voix, au milieu de toute sa famille réunie, pour

exhorter à l'union et à la concorde, ce qui a eu lieu. Il faut espérer

que cette prière sera exaucée, quoiqu'on ne paraisse pas trop s'y

attendre. On s'attendait à la retraite immédiate du prince de

Wittgenstein et de M. de Lottum, mais le nouveau Roi les a priés de ne

pas le quitter, au moins dès le début. Le public voit avec plaisir ces

vieux serviteurs du père rester auprès du fils, et on en est d'autant

plus aise que leurs rapports n'étaient pas agréables avec le Prince

Royal et qu'on attendait un changement plus prompt: il serait désirable

qu'il n'eût pas lieu du tout. Tel est le résumé d'une conversation que

j'ai eue avec M. Bresson et lord William Russell, après laquelle je suis

allée voir la collection de tableaux du comte Raczynski, la meilleure

collection particulière de Berlin: un grand carton, d'un élève de

Cornelius de Münich, et qui représente une des grandes batailles

d'Attila, est ce qui s'y trouve de mieux; la tradition rapporte que

cette bataille se continua dans le ciel, et que ceux qui avaient péri se

combattaient encore, comme des ombres, dans les nuages, à certains temps

de l'année: on voit, sur le carton, les deux batailles; le dessin est

admirable, et l'ordonnance fort belle; le reste de la collection n'a pas

trop excité mon admiration.

Mme de Lieven m'écrit de Paris: «Nous avons eu, ici, une drôle de

semaine; le Ministère, battu à la Chambre, pour la loi sur les

funérailles de Napoléon, a essayé de se venger, en mettant la Chambre

aux prises avec le pays; après plus mûre réflexion, et surtout après

que l'essai de la souscription avait un peu échoué, on a mis un arrêt à

l'affaire, et la lettre d'Odilon Barrot l'a enterrée.

«M. le duc d'Orléans a eu, en Afrique, une nouvelle attaque de

dysenterie, qui a été fort dangereuse pendant vingt-quatre heures.»

Voici, maintenant, l'extrait d'une lettre du duc de Noailles: «Malgré le

fiasco complet au sujet des cendres impériales, Thiers est fort; il

deviendra tout à fait le maître. La proposition Remilly[113], qui était

à l'horizon, ne sera pas discutée cette année. Il n'y aura pas de

dissolution entre les deux sessions: après la prochaine session, la

dissolution est certaine; la nouvelle Chambre reviendra, modérément,

mais nettement plus gauche. Thiers est décidé à ne pousser ni à retenir

dans cette voie; à modérer le mouvement, mais à le suivre, parce qu'il

croit que la force et la majorité sont là: il espère pouvoir contenir

cette gauche, mais au cas contraire, il est décidé à lui obéir plutôt

qu'à quitter le pouvoir. Nous sommes donc très sérieusement engagés dans

cette voie; c'est le grand événement qui s'est accompli cet hiver: on

peut en calculer les conséquences, mais non en mesurer la vitesse.»

Chronique de 1831 à 1862, Tome 2 (de 4) · 第 7 / 18 题