M. de Talleyrand se porte à merveille, ainsi que Pauline.

_Valençay, 17 juin 1837._--Madame Adélaïde a mandé à M. de Talleyrand

les détails des accidents arrivés le jour du feu d'artifice: vingt-trois

personnes étouffées dans la foule, et trente-neuf blessés! Cela donne

naturellement beaucoup de tristesse. Mme la duchesse d'Orléans désirait

ne pas aller à la fête de l'Hôtel de Ville, et faire cesser les bals,

mais on a représenté que ce serait désappointer beaucoup de monde, et

faire perdre beaucoup de frais; on s'est donc borné à remettre les fêtes

après l'enterrement des victimes.

Il paraît que le feu d'artifice, les illuminations et surtout la petite

guerre ont été quelque chose de remarquablement beau. Il n'y a guère de

fêtes populaires sans accidents, c'est ce qui me les fait toujours

redouter. Les victimes appartenaient toutes à la classe ouvrière, ce qui

les rendait plus intéressantes encore, puisque quelques-unes laissent

leurs familles dans la misère.

_Valençay, 18 juin 1837._--Pauline a fait la conquête de l'Archevêque de

Bourges, Mgr de Villèle, qui s'est arrêté ici avant mon arrivée. On dit

qu'elle lui a fait merveilleusement bien les honneurs du Château, avec

une aisance, une grâce et une convenance remarquables. Je ne suis pas

fâchée qu'elle ait été obligée de s'essayer.

On fait des restaurations considérables dans notre grand château; on a

nettoyé la partie nord des fossés, on a détruit tous les mauvais petits

jardins qui les encombraient; la promenade règne maintenant tout autour.

Le clocher, sur l'église de la ville, fait un très joli effet. Tout me

paraît avoir gagné.

Les mauvais journaux s'efforcent de comparer les malheurs du feu

d'artifice aux tristes scènes du mariage de Louis XVI et à la

catastrophe du bal Schwarzenberg, lors du mariage de l'Empereur

Napoléon. Ils tirent de fâcheux augures de ces rapprochements. Mais

quels plus désastreux rapprochements pour la branche aînée des Bourbons,

que l'assassinat de M. le duc de Berry et la révolution de 1830? Et

cependant, aucun malheur n'était arrivé au mariage de ce Prince. Ce

n'est pas par des accidents particuliers que les Rois perdent leur

trône.

Le Conseil municipal de Paris a voté cent cinquante mille francs pour

les nouveaux frais de la fête. Tout est sur une si grande échelle, qu'il

y a pour quatre mille francs de location de verres et de carafes; pour

vingt mille francs de glaces et de rafraîchissements qui ont été

distribués, le jour où la fête a été remise, aux ouvriers et aux

hôpitaux. Les malades auront fait bombance: les bons mots ne manquent

pas sur les prétendues indigestions qu'on leur a données.

_Valençay, 19 juin 1837._--L'histoire d'un journal allemand sur la

vision qu'aurait eue Mme la duchesse d'Orléans et sur sa pensée de jouer

le rôle d'une seconde Jeanne d'Arc est, sans doute, stupide; cependant,

il est vrai qu'il y a eu quelque chose de mystique dans sa volonté de

venir en France, car M. Bresson lui-même, le prosaïque M. Bresson, m'a

répété plusieurs fois ceci: «Elle se croit une vocation, et a vu un

appel particulier de la Providence, dans le mariage qui lui a été

proposé; sa belle-mère, qui appartient un peu à la secte des piétistes,

a été dirigée par la même pensée.»

Voici encore ce qui m'a été dit par M. de Rantzau. Le jour où il lui a

appris l'attentat de Meunier sur la vie du Roi, les négociations de

mariage étaient déjà entamées; il n'a pas pu cacher à la Princesse son

effroi du sort vers lequel elle penchait; elle lui répondit:

«Arrêtez-vous, Monsieur; l'événement que vous m'apprenez, bien loin de

m'ébranler, me confirme plutôt dans ma volonté: la Providence m'a,

peut-être, destinée à recevoir le coup dirigé contre le Roi, et à lui

sauver ainsi la vie. Je ne reculerai pas devant ma mission.»

Il y a, en elle, beaucoup d'exaltation, ce qui ne nuit pas à l'extrême

simplicité de ses manières, ni au calme remarquable de son maintien;

c'est une combinaison si rare, que j'en ai été beaucoup plus frappée

encore que de tous ses autres avantages.

_Valençay, 22 juin 1837._--Madame Adélaïde a écrit une longue lettre

détaillée à M. de Talleyrand, sur la fête de l'Hôtel de Ville, qui

paraît avoir été la plus belle chose du monde, incomparablement plus

magnifique que tout ce qui avait été fait, jusqu'à présent, dans ce

genre. L'accueil fait partout au Roi, sur son passage et à l'Hôtel de

Ville, a été admirable. Il y avait cinq mille personnes à cette fête. La

princesse Hélène a trouvé le diorama de Ludwiglust[78] d'une

ressemblance parfaite.

[78] Château du Mecklembourg où avait été élevée la Princesse.

_Valençay, 25 juin 1837._--Voilà donc le vieux Roi d'Angleterre mort.

J'ai lu, avec intérêt, la manière dont le règne de la jeune Reine a été

proclamé à Londres, en sa présence, du haut du balcon de Saint-James.

Cette scène, belle et touchante, a un caractère reculé qui me plaît.

_Valençay, 28 juin 1837._--On dit beaucoup, à Paris, que M. Caradoc veut

faire casser son mariage avec la princesse Bagration, chose très aisée;

qu'il serait fait Pair, et qu'il deviendrait le mari de la jeune Reine.

Il se prétend descendant des Rois d'Irlande! Tout cela est absurde, je

crois, mais, en attendant, la petite Reine est si charmée de lui qu'elle

ne fait et ne dit rien sans le consulter.

Voici un autre conte: Charles X avait donné au duc de Maillé un tableau

pour l'église de Lormois. La famille vient de le vendre pour

cinquante-trois mille francs à un marchand. Cela fait un procès avec la

Liste civile, qui dit que Charles X n'avait pas le droit de donner le

tableau. Il y a des mémoires imprimés pour et contre. Si le marchand est

obligé de rendre le tableau, il exigera de la famille de Maillé la

restitution des cinquante-trois mille francs qu'il a donnés; et la

famille n'a recueilli, excepté ce tableau, que des dettes dans la

succession du duc de Maillé! Il est certain que si le tableau provenait

d'un des Musées ou d'un des Châteaux royaux, Charles X n'avait pas le

droit de le donner!... Mais tout cela est désagréable.

_Valençay, 29 juin 1837._--M. de Sémonville ayant été présenté le soir,

à la table ronde, par la Reine elle-même, à Mme la duchesse d'Orléans,

il a dit à la Princesse qu'il fallait toute la bonté de la Reine pour

qu'il osât lui présenter une aussi vieille figure: «Vous voulez dire une

aussi vieille réputation,» a repris la Princesse. Le vieux chat a rentré

ses griffes, et a été content.

_Valençay, 1er juillet 1837._--On m'a écrit de Paris que la situation

publique est considérée comme bonne en ce moment, quoique les élections

municipales aient été généralement assez mauvaises. A Strasbourg,

Grenoble et Montpellier, elles ont été positivement républicaines.

Beaucoup de gens prétendent que le Ministère devrait dissoudre la

Chambre, qui est usée. Ils ajoutent que le mariage du Prince Royal et

l'amnistie rendent le moment favorable; que, plus tard, les

circonstances ne seront peut-être plus aussi avantageuses, mais que le

Roi s'y refuse. M. Royer-Collard m'écrit sur le même sujet: «Je crois

que M. Molé penche pour la dissolution, et le Roi lui-même, qui ne

l'accepte pas encore, y sera conduit par la force des choses; cette

Chambre est éreintée et ne peut plus marcher.» Et en post-scriptum, il

ajoute: «J'ai vu longuement M. Molé, et je dois le revoir: il est décidé

à proposer, et, par conséquent, à faire prévaloir la dissolution. Je ne

le presse point, mais je suis de son avis. Cette Chambre ne peut plus

marcher, et il suffit que la dissolution soit désirée et attendue pour

qu'elle soit nécessaire.»

Enfin, voici ce que Mme de Lieven m'écrit au moment de partir pour

l'Angleterre: «M. de Flahaut voulait la mission de compliment à Londres.

Il a fallu reculer devant le général Baudrand, ce qui ajoute à la

mauvaise humeur du mari et de la femme. Sébastiani est si malade qu'il

n'est plus bon à rien à Londres. Je ne sais, vraiment, qui tient votre

Cour informée. Mme de Flahaut travaille tant qu'elle peut à chasser

Granville de Paris et à y faire nommer lord Durham, par le double motif

de débarrasser Palmerston d'un compétiteur et d'avoir à Paris un

ambassadeur bien intrigant. Granville avait le mérite de ne pas l'être.

Dans mon opinion, il faudra contenter Durham, qui ne veut plus rester à

Pétersbourg, et qui veut mieux. On dit que vos Députés s'en vont

inquiets, mécontents; M. Molé dit qu'il veut la dissolution, mais que le

Roi ne la veut pas.

«La dernière soirée a été nombreuse chez M. Molé. A celle de M. Guizot,

il est venu cent cinquante Députés.

«Thiers a écrit, de Lucques, que la mer avait fait grand mal à sa

femme.»

_Valençay, 6 juillet 1837._--Voici un extrait d'une lettre de Mme de

Lieven, datée de Boulogne: «J'ai vu M. Molé et M. Guizot au dernier

moment. Le premier avait reçu une lettre de Barante: l'humeur de mon

souverain ne s'adoucissait pas; c'était même pire que jamais, et c'est

_a hopeless case_[79]; il y a de la folie. M. Molé est décidément jaloux

de Guizot: il y aurait des choses bien risibles à vous conter sur ce

sujet-là, et tout cela est nouveau depuis votre départ. Il y a de drôles

de caractères dans ce monde; et comme je suis rieuse, je ris.»

[79] Un cas sans espoir.

J'aimerais assez à savoir les détails de cette rivalité, qui, je

l'avoue, à cause de l'objet, me paraît si invraisemblable, que je crois

la Princesse un peu égarée par de la vanité féminine. Elle confond la

jalousie avec ce qui n'est que la susceptibilité inhérente au caractère.

J'ai eu une lettre du baron de Montmorency, exécuteur testamentaire du

prince de Laval, qui m'annonce que celui-ci, par une note écrite au

crayon, la veille de sa mort, m'a laissé un souvenir qu'il m'envoie. Je

suis extrêmement touchée.

_Rochecotte, 11 juillet 1837._--Je suis arrivée hier ici, où je viens

faire une course pour mes affaires: la vallée de la Loire est superbe.

Les retards éprouvés, cette année, par la végétation, ont laissé une

fraîcheur inaccoutumée dans cette saison. Toutes mes plantations ont

fort bien poussé: les fleurs sont en abondance, les plantes grimpantes

très vivaces; j'ai tout trouvé à merveille.

_Rochecotte, 12 juillet 1837._--J'ai fait, hier, tout le tour de ma

maison. Les petits perfectionnements arrivent peu à peu.

Je suis très frappée de l'effet que produit, dans le salon, la _Vierge

Sixtine_, qui a remplacé la _Corinne_. Celle-ci a passé dans le salon de

la maison de l'Abbé. Ce changement est comme symbolique et montre la

différence entre ce qui a présidé à mon passé et ce qui domine

maintenant, ou, pour mieux dire, ce qui commence petit à petit à gagner

du terrain: les progrès sont bien peu rapides!

_Rochecotte, 13 juillet 1837._--Il n'a plu, hier, que pendant la moitié

de la journée; j'ai pu faire le tour de mon petit empire que j'ai trouvé

en très bon état. Je vais avoir du chagrin à m'en arracher tout à

l'heure. Je vais dîner et coucher à Tours, et serai demain soir de

retour à Valençay.

J'ai pu, enfin, visiter, hier, mes béliers hydrauliques[80]; rien ne

tient moins de place, ne fait moins de bruit et n'opère un meilleur

résultat. Beaucoup d'ouvriers viennent les visiter, plusieurs

propriétaires veulent les imiter; c'est vraiment une admirable

invention. J'ai maintenant de l'eau à la cuisine, aux écuries, partout,

et, l'année prochaine, je me donnerai une pompe à incendie.

[80] Rochecotte était absolument dépourvu d'eau, et le coteau sur

lequel le château était bâti, étant tout à fait dénudé, on eut

recours aux béliers hydrauliques: ceux-ci furent les premiers

importés en France; la duchesse de Dino les avait fait faire en

Angleterre, et elle insistait toujours sur l'exactitude avec

laquelle on avait traduit les mesures françaises en mesures

anglaises, et inversement, sans qu'il y eût la moindre différence

quand on les posa, à Rochecotte, où ils existent encore.

_Valençay, 15 juillet 1837._--J'ai quitté Tours hier matin; j'ai eu,

avant de partir, le triste spectacle d'un homme foudroyé par le

tonnerre; son compagnon n'avait que les jambes fracassées: on le portait

à l'hôpital pour les lui faire couper toutes deux.

J'ai déjeuné à Loches, où j'ai tout visité en détail; le tombeau d'Agnès

Sorel, l'oratoire d'Anne de Bretagne, une église curieuse, la prison de

Ludovico Sforza; j'ai admiré le panorama, qui, du haut des tours, se

déploie avec magnificence. Nous nous sommes arrêtés ensuite à Montrésor,

pour inspecter une des plus jolies églises de la Renaissance que j'aie

vues: elle est bâtie à côté d'un vieux castel, qui doit son origine au

fameux Foulques Nera, le plus grand bâtisseur avant Louis-Philippe.

Aux forges de Luçay[81], j'ai trouvé les chevaux de la maison, qui m'ont

amenée grand train ici.

[81] Luçay-le-Mâle est une annexe à la seigneurie de Valençay.

D'après son architecture, le château de Luçay paraît être de la

même époque que celui de Valençay: sa position est très belle, il

domine la Forge, le bel étang qui l'alimente, le bourg de Luçay

et des ravins pittoresques.

_Valençay, 18 juillet 1837._--A propos du procès du général de Rigny, je

peux dire que le général, fort blessé, avec raison, que le gouvernement

voulût le punir, après son éclatant acquittement devant le Conseil de

guerre, a déclaré au Ministre de la Guerre que, si on choisissait le

moment actuel pour le priver du commandement de Lille, il attaquerait le

maréchal Clausel en calomnie devant les tribunaux civils, et sans aucun

des ménagements qu'il avait cru devoir garder à Marseille. Le Ministre

de la Guerre lui a dit que son avis avait été qu'on lui rendît le

commandement, mais que le Roi s'y opposait. M. Molé et tout le Conseil

tenant le même langage, le baron Louis, oncle du général de Rigny, s'est

trouvé fondé à aller à Neuilly et à demander une explication au Roi.

Celui-ci a dit qu'il restait prouvé que le général s'était rendu

coupable d'insubordination, à quoi le pauvre vieux oncle a répliqué:

«Mais Votre Majesté ne veut donc pas reconnaître la chose jugée; car le

Conseil de guerre a reconnu que les propos attribués à mon neveu étaient

calomnieux; il ne nous reste donc qu'à poursuivre le Maréchal à

outrance.» Le Roi, alors, a dit: «Ah! je ne savais pas cela; je vais me

faire soumettre les détails de la procédure, puis nous verrons[82].»

[82] En 1836, le maréchal Clausel, alors gouverneur de l'Algérie,

attaqua sans succès le bey de Constantine: ayant échoué, l'armée,

affaiblie, fut obligée de lever le siège de la ville et de battre

en retraite, à marches forcées, au milieu des attaques

continuelles des tribus arabes. Le général de Rigny, placé à

l'arrière-garde, supporta, en quelque sorte, tout le poids de

cette désastreuse retraite: il se vit, malgré ses efforts,

l'objet, de la part du général en chef, d'un ordre du jour où il

était formellement accusé d'insinuations perfides, de conseils

coupables, et déclaré rebelle et indigne. Envoyé, sur sa demande,

devant un Conseil de guerre, le général de Rigny obtint, en sa

faveur, un jugement de non-culpabilité, rendu à l'unanimité, en

1837.

Le fait est qu'on a toujours été mal, au Château, pour tout ce qui

s'appelle Rigny, par la raison inverse de celle qui a fait la fortune de

M. Bresson. Il ne suffit pas d'être serviteur dévoué du gouvernement; il

faut, avant tout, être et avoir été toujours orléaniste.

J'ai reçu la première lettre de Mme de Lieven de Londres: elle me paraît

enchantée de la magnificence de ses hôtes, le duc et la duchesse de

Sutherland, et aussi de l'empressement de ses amis. Elle dit que la

jeune Reine est une merveille de dignité et d'application; qu'elle n'est

point menée, pas même par sa mère. Elle règle toute sa Cour elle-même,

et la Princesse voit, chez la duchesse de Sutherland, qui est _mistress

of the robes_, des notes que la Reine lui écrit à l'occasion de ses

fonctions, et qui sont pleines d'ordre et de convenance. La duchesse de

Sutherland est chargée de tous les arrangements, placée au-dessus même

du grand chambellan; il ne tiendra qu'à elle, à ce qu'il paraît, d'être

une seconde duchesse de Marlborough. Quand la Reine reçoit des adresses,

sur son trône, la duchesse de Sutherland est debout à sa droite, et la

duchesse de Kent, mère de la Reine, est assise au bas du degré. La Reine

veut passer les troupes en revue, et cela à cheval; et ce qu'elle veut,

elle le fait. Lord Melbourne est tout-puissant, et les whigs triomphent.

Les élections seront vivement disputées; c'est la dernière chance des

tories. Lord Durham a repris sa domination sur les radicaux, qui

l'encensent: la Reine n'a pas le goût de sa mère pour lui.

La couronne d'Angleterre n'a pas de diamants; ceux, très beaux, de la

Reine douairière, lui appartenaient en propre, et lui viennent de sa

belle-mère, la vieille Reine Charlotte, qui les a légués à la couronne

de Hanovre. Celle-ci se trouvant, maintenant, séparée de la couronne

d'Angleterre, le duc de Cumberland réclame les diamants, comme Roi de

Hanovre. La Reine Victoria se trouve donc n'en point avoir, et

quoiqu'elle ne se presse pas de renvoyer ces bijoux, elle ne veut pas,

néanmoins, les porter.

C'est le comte Orloff qui est envoyé à Londres pour complimenter la

Reine. Mme de Lieven compte savoir, par lui, jusqu'à quel point elle

peut braver l'Empereur, son maître.

M. Thiers lui écrivait, de Florence, qu'il était mécontent du traité

qu'on avait fait avec Abd-el-Kader.

_Valençay, 20 juillet 1837._--D'après les lettres que nous avons reçues

hier, il paraît qu'on est revenu sur la résolution de dissoudre la

Chambre, ou, du moins, qu'on est rentré, à cet égard, dans l'hésitation.

La téméraire déclaration du Roi de Hanovre, les succès de Don Carlos, et

la crainte de voir les élections anglaises tourner au radicalisme,

voilà, dit-on, ce qui fait craindre ici des mandats impératifs et des

tendances républicaines, dans de nouvelles élections générales.

La Cour est à la ville d'Eu et ira de là à Saint-Cloud. La

grande-duchesse douairière de Mecklembourg est de tous ces voyages. On

l'aime et on la respecte; et elle-même, qui sent que sa position ne sera

pas agréable en Allemagne, n'est pas pressée d'y retourner, et redoute

un peu la solitude qui l'y attend.

J'ai eu, hier, de Paris, une lettre de M. Royer-Collard dont voici un

extrait: «La dissolution retentit dans toutes les correspondances, même

dans celles qui viennent du Ministère de l'Intérieur. On y fait

cependant des réserves: si don Carlos n'arrive point à Madrid, si le Roi

de Hanovre n'est point culbuté, si les élections anglaises n'effrayent

pas. Ces réserves sont dans le caractère et la politique du Roi, qui

n'aime point les hasards, et qui a eu, pour les doctrinaires, le

ménagement de leur laisser l'espérance. La décision est à M. Molé, qui

ne veut rien leur laisser; il ne s'agit, de part ni d'autre, de la

mesure en elle-même, comme bonne ou mauvaise: «Cela passe par-dessus les

têtes»; pour moi, s'il m'est permis d'avoir un avis, c'est précisément

dans les cas qu'on regarde comme des cas d'ajournement, que je

n'ajournerais pas. Je ne sais ce que sera la Chambre renouvelée, et je

n'attends pas d'elle des miracles, mais je tiens la vieille Chambre

comme insuffisante, et hautement incapable, s'il y a quelque résolution

importante à prendre.»

J'ai aussi une lettre de Florence, de M. Thiers, qui paraît inquiet et

triste de l'état de sa femme; il en parle avec une vive et tendre

sollicitude; il dit que c'est son seul chagrin et qu'il défie la

politique de lui en donner désormais. Il ajoute: «Je suis redevenu homme

de lettres et philosophe dans l'âme. Je me donne, comme dit le classique

Bossuet, je me donne le spectacle des choses humaines par les monuments

et les livres, c'est-à-dire par tout ce qui reste des hommes

d'autrefois. J'ai la prétention de savoir deviner ce qu'on ne me dit

qu'à demi, et comme c'est là la manière de l'histoire, je crois savoir

et comprendre le passé très bien. Grâce à cette vanité, qui ne fait de

mal à personne, ni à M. Guizot, ni au Roi Louis-Philippe, ni au prince

de Metternich, je vivrais très content, très occupé, et vraiment très

heureux, si mes chagrins de famille ne venaient me troubler. Je ferai

donc tout ce que je pourrai pour rester ce que je suis; je veux devenir

mieux que je ne suis; je veux agrandir mon esprit, élever mon âme; on

fait tout cela dans la retraite beaucoup mieux que partout ailleurs,

parce qu'on y réfléchit, on y étudie et on y est désintéressé. Si, quand

je vaudrai ce que je puis valoir, un beau rôle se présente un jour, à la

bonne heure; mais passer sa vie entre le Roi qui demande l'apanage et la

Chambre qui le refuse, être tiraillé sans cesse entre les Tuileries et

le Palais-Bourbon, entre gens qui ne vous savent gré de rien et qui vous

imputent leurs torts réciproques, sans le seul dédommagement des peines

du pouvoir, celui de faire du bien, cela n'en vaut pas la peine. Je dis

ceci du fond de mon âme, et comme j'ai le bonheur de voir ces sentiments

partagés par ceux qui m'entourent, je persiste; ainsi donc, vous me

verrez bien libre cet hiver.»

_Valençay, 1er août 1837._--M. de Vandœuvre nous est arrivé hier. Il

racontait fort drôlement que Mme de Boigne, ayant été invitée à dîner

chez M. et Mme de Salvandy, y arrive, ne trouve que la femme, qui lui

fait des excuses sur ce que son mari, malade, ne peut se mettre à

table; on y va sans lui; mais, en rentrant dans le salon, on y trouve le

_jeune ministre_, ainsi qu'il s'intitule, étendu nonchalamment sur une

chaise longue, en pantoufles turques, en belle robe de chambre à

ramages, et, sur l'oreille, un bonnet grec, brodé par des mains

féminines. On dit que la figure prude et pincée de Mme de Boigne, à ce

moment-là, était impayable!

La fille de la duchesse de Plaisance est morte à Beyrouth, en Syrie,

d'une fièvre typhoïde: son père me l'annonce. Le sort de la malheureuse

mère, dont j'ignore la destinée actuelle, m'afflige et m'inquiète. Elle

m'a été une très bonne amie, dans un temps où je n'en avais guère: c'est

ce que je ne saurais oublier.

_Valençay, 4 août 1837._--J'ai lu, dans la _Revue des Deux Mondes_,

l'article sur Mme de Krüdener. Elle était Courlandaise, et je l'ai vue

chez ma mère, avec laquelle elle eut un commencement d'amitié. Ma mère

se croyait d'ailleurs, avec raison, obligée de protéger tous ses

compatriotes. Mme de Krüdener avait une vraie nature d'aventurière, et

si elle n'avait pas été de si bonne naissance, elle n'aurait pas attendu

d'être arrivée à ses dernières extravagances pour être reconnue comme

telle. Depuis 1814 jusqu'à sa mort, elle a vécu entourée d'un tas de

vagabonds qu'elle traînait à sa suite dans toute l'Europe, et qui

donnaient, partout, un fort vilain spectacle, rien moins qu'évangélique.

C'étaient de singuliers apôtres.

Les gens prompts à s'exalter, à s'animer, à changer, également prêts à

tout, séduits par les choses les plus opposées, passent souvent pour

hypocrites, uniquement parce qu'ils sont mobiles: on est toujours tenté

de douter de leur sincérité. C'est le cas de M. Thiers. Je suis sûre

qu'il est très heureux, comme il l'écrit, à la villa Careggi[83], au

milieu des souvenirs des Médicis, et qu'il est aussi fort dégoûté de

Paris. Le malheur des natures ardentes, impétueuses, et également

propres à toutes choses, c'est d'être généralement mal interprétées par

les natures qui conservent un plus heureux équilibre; j'en sais quelque

chose par ma propre expérience! Sûrement, nous reverrons M. Thiers dans

la politique et l'ambition, mais, aujourd'hui, c'est très sincèrement

qu'il croit en être séparé pour toujours. L'avantage des natures comme

la sienne (comme la mienne peut-être), c'est de n'être presque jamais

mortellement accablées, et d'être, au contraire, si élastiques et si

souples, qu'elles tirent parti de toutes les différentes conditions

humaines; mais leurs inconvénients sont graves, cela est vrai: elles

arrivent, trop vite, au bout des choses et des personnes; les

découvertes sont trop rapides, la part de chacun et de chaque chose trop

promptement, trop complètement faite. A force de gravir rocher sur

rocher, on est toujours prêt à perdre l'équilibre, on le perd même

quelquefois; on tombe alors dans un abîme dans lequel les personnes qui

ont su se maintenir à une hauteur fixe vous trouvent parfaitement à

votre place, ne sont pas même fâchées de vous voir, et se montrent

toutes disposées à vous laisser. Que j'ai vu et éprouvé de cela! Et le

pis, ce n'est pas d'être accusé de folie, mais d'hypocrisie. Il y a,

d'ailleurs, pour ces natures, une ressource infaillible quand on a la

force d'y avoir recours: c'est de se forcer à retrouver de l'équilibre

et à s'imposer de la mesure; c'est un long travail, qui dure,

nécessairement, autant que soi; c'est là précisément son mérite,

puisqu'on n'en peut jamais voir le bout.

[83] Careggi est une fraction de la ville de Fiesole, près de

Florence. Plusieurs villas ornent ses environs: la plus célèbre

est celle qui fut bâtie par les Médicis, et qui contient

plusieurs chefs-d'œuvre de la Renaissance. Les grands ducs de

Toscane en offraient le séjour aux étrangers de distinction qui

s'arrêtaient à Florence; M. Thiers l'habita, à ce titre, en 1837.

En 1848, la princesse de Parme, fuyant les révolutions, vint y

chercher un asile. Cette villa appartient encore à la maison de

Lorraine.

Le duc de Noailles m'écrit que son oncle est mort en quelques heures

avec tous les symptômes du choléra. Je ne sais si je me trompe, mais

tout est, pour moi, sous un voile noir et très noir, et j'ai comme une

appréhension instinctive d'une catastrophe. Pourvu qu'elle ne frappe ni

M. de Talleyrand, ni mes enfants! Quant à moi, à la volonté de Dieu; je

me prépare du mieux que je puis! Mais que d'arriérés à solder, et que

j'en serais effrayée sans ma confiance parfaite dans la miséricorde

divine!

_Valençay, 5 août 1837._--M. de Montrond mande, de Paris, à M. de

Talleyrand, que chez les Flahaut, on racontait ceci de la jeune Reine

Victoria: la duchesse de Sutherland s'étant fait attendre, la Reine fut

à elle lorsqu'elle arriva et lui dit: «Ma chère Duchesse, je vous en

prie, que ceci ne se renouvelle pas, car nous ne devons, ni vous, ni

moi, faire attendre personne.» Cela n'est-il pas très bien dit?

_Valençay, 8 août 1837._--J'ai reçu, hier, une lettre de Mme de Lieven,

commencée en Angleterre, finie en France, en route vers Paris. Elle a vu

Orloff à Londres, et elle croit, par lui, avoir assez bien arrangé ses

affaires, pour pouvoir risquer de revenir à Paris. Elle m'écrit des

choses curieuses sur la jeune Reine: «Tout le monde a été sa dupe; elle

s'est préparée en secret, depuis longtemps, au rôle qui lui était

destiné. Aujourd'hui, elle déverse son cœur tout entier dans celui de

lord Melbourne. Sa mère voulait lui faire prendre des engagements

politiques vis-à-vis des radicaux, et personnels à l'égard de Conroy; il

paraît que, dominant la mère, Conroy avait de très brutales façons

vis-à-vis de sa fille, jusqu'à la menacer, trois jours avant son

avènement, de l'enfermer si elle ne lui promettait pas la Pairie et la

place de sir Herbert Taylor. Elle lui a donné trois mille louis de

pension et lui a défendu le Palais! La mère n'entre chez sa fille que

lorsqu'elle est demandée. La duchesse de Kent se plaint beaucoup, et on

voit que le chagrin la dévore: Caradoc, qui s'était, par faux calcul,

attaché à cette fortune-là, a partagé la disgrâce et quitté

l'Angleterre. La jeune Reine a beaucoup d'affection et d'égards pour son

oncle, le Roi Léopold, qui n'aimait pas Conroy, et protégeait la jeune

fille contre sa mère. Melbourne est tout-puissant. Il adore sa jeune

souveraine. Elle a un aplomb incroyable. On en a une peur extrême; elle

tient tout le monde _in order_, et je vous assure que cela a une tout

autre tournure que sous le feu Roi. La Reine porte toute la journée

l'Ordre de la Jarretière en plaque sur l'épaule et le motto au bras.

Elle est restée très petite, ce qui fait qu'elle a adopté, même le

matin, les robes à queue. Elle a l'air distingué, sa physionomie est

charmante, et ses épaules superbes. Elle ordonne en Reine; sa volonté

doit être obéie sur-le-champ et sans contradiction. Tous les courtisans

ont l'air ahuri!»

_Valençay, 15 août 1837._--Je connaissais le goût de Mme de Lieven pour

s'incruster à Paris, mais je ne croyais pas qu'il allât jusqu'à vouloir

confisquer l'ambassade de Russie à son profit. C'est, de toutes façons,

un mauvais calcul, car autant elle trouve de bienveillance dans sa

situation actuelle, qu'on regarde comme neutre et sans conséquence,

autant une position officielle lui attirerait d'embarras inextricables.

_Valençay, 17 août 1837._--Voici un extrait d'une lettre de Mme de

Lieven, reçue hier: «Pour le moment, le conservatisme est très à la mode

en Angleterre: la nouvelle Chambre des Communes sera de bien meilleure

compagnie que les dernières. Tout cela amènera, je l'espère et je le

crois, un rapprochement avec les tories modérés. Ceux-ci y sont

préparés; je peux parler de sir Robert Peel et du duc de Wellington: ils

s'engagent à appuyer, à soutenir, et cela gratis, pour le moment. En

acceptant, lord Melbourne perd l'appui du parti radical, et se verra,

dans peu de temps, forcé de faire entrer des tories dans le Cabinet;

mais c'est cependant le meilleur marché à conclure, et lord Melbourne y

est disposé plus que ses collègues. Nous verrons s'il aura du courage;

je l'ai laissé dans la disposition d'en avoir. La Reine ne se mariera

pas, et n'y songera pas, d'au moins un an ou deux. Vous pouvez compter

sur ce que je vous dis là. La duchesse de Kent est complètement nulle,

et même un peu trop mise de côté par sa fille; Conroy n'ose pas paraître

devant la Reine. La Reine! La Reine! Elle est étonnante, trop étonnante!

A dix-huit ans, avec tant de volonté. Qu'est-ce que ce sera à quarante?

«Les Clanricarde sont brouillés avec le Ministère: elle est heureuse de

pouvoir être tory bien à son aise.

«La diplomatie est pitoyable à Londres, depuis que nous n'y sommes plus,

vous et moi. Ah! mon Dieu, qu'ils ont l'air «shabby»[84]! Ils n'ont

l'air de rien: ils n'ont ni considération, ni position, ne savent pas

une nouvelle, les demandent à tout le monde, viennent vous raconter à

l'oreille une affaire de Cour, quinze jours après qu'elle est oubliée.

J'en ai rougi pour feu mon métier.

[84] Râpés.

Esterhazy a pris par Bruxelles. Cela fait effet à Londres; c'est un

premier hommage à la Royauté belge, mais, aussi, la politique de la

Reine Victoria vient de là.»

_Valençay, 20 août 1837._--On mande, de Paris, que M. le duc d'Orléans a

du rhume, qu'il maigrit; on craint pour sa poitrine, et on prétend

qu'il fait trop d'exercice. On craint la fatigue du camp de Compiègne.

Sa femme est, à la lettre, adorée par la famille Royale et par tout ce

qui rapproche.

J'ai une charmante lettre de la duchesse de Gloucester; il paraît que,

pour ces vieilles Princesses, la mort du dernier Roi est fort triste.

_Valençay, 25 août 1837._--Le Roi et la Reine des Belges seront à

Londres le 26 de ce mois, c'est-à-dire demain. On croit que lui régnera

auprès de sa nièce, mais qu'il ne rétablira pas les relations de la

duchesse de Kent avec la Reine, et qu'il ne l'épargnera même pas,

trouvant assez sa convenance de cette désunion.

La princesse de Lieven est fort en colère contre son mari, qui ne veut

pas accepter le rendez-vous qu'elle lui avait donné au Havre. Elle fait

des pieds et des mains à Pétersbourg pour qu'on remette l'esprit de son

mari, auquel, d'après ses propres expressions, «il en reste fort peu».

Elle répète qu'elle ne peut quitter Paris sans risquer sa vie. Je lui

crois une très médiocre envie de revoir le pauvre Prince. Elle me dit

que M. Guizot est à Paris, qu'il la vient voir chaque jour, et qu'il

fait déserter M. Molé dès qu'il entre. M. Molé est prié au camp de

Compiègne du 1er au 4 septembre, M. Guizot du 5 au 8. Toute la France y

sera conviée à tour de rôle.

_Valençay, 29 août 1837._--J'ai eu hier une journée pénible: Mme de

Sainte-Aldegonde nous est arrivée, amenant ses filles et M.

Cuvillier-Fleury, précepteur de M. le duc d'Aumale et écrivain au

_Journal des Débats_. Il a fallu faire des frais, tout montrer; aussi

j'ai été ravie quand, à neuf heures du soir, ils sont repartis pour

Beauregard. M. Fleury a quitté momentanément son élève, pour venir faire

un voyage de six semaines. Il envoie au _Journal des Débats_ des

articles sur les châteaux qu'il visite. Je ne connais rien de si

désagréable que ce genre-là. Il lui a été fort indiqué, ici, qu'on

n'aimerait pas à se voir imprimé.

Mme de Sainte-Aldegonde dit Mme la duchesse d'Orléans positivement

grosse; elle dit aussi que la princesse Marie doit épouser le duc

Alexandre de Würtemberg au mois d'octobre prochain, et aura son

établissement en France.

M. Mignet, qui est ici depuis deux jours, ne dit aucune nouvelle. Il se

borne à de longues dissertations historiques, quelquefois intéressantes,

le plus souvent assez pédantes.

Mme de Jaucourt mande que le baron Louis, frappé d'apoplexie, se meurt.

Le chagrin de l'affaire de son neveu de Rigny est pour beaucoup dans

cette mort[85].

[85] Voir plus haut, page 166.

_Valençay, 2 septembre 1837._--J'ai reçu une lettre du duc de Noailles,

qui me donne quelques petites nouvelles. Je n'ai jamais vu quelqu'un de

grave savoir moins tenir chez lui. A Paris, il fait des visites

quotidiennes, matin et soir, qui prennent tout son temps; jamais il ne

refuse une invitation à dîner. L'été, il court les châteaux, les eaux,

et profite sans cesse du voisinage de son château et de Paris, pour

faire des courses en ville. Les natures stériles, quand d'ailleurs elles

sont intelligentes, ont un bien plus grand besoin de changer de lieux

que les autres. Du reste, cela fait, ainsi, qu'il sait toujours des

nouvelles. A Paris, il les garde pour lui, et questionne plus qu'il ne

dit; mais en écrivant, il dit tout ce qu'il sait, ce qui fait que ses

lettres sont toujours agréables.

J'ai eu aussi une lettre de M. Thiers, de Cauterets; il y court la

chasse aux isards avec les Basques, dont il raffole, quoique les

Pyrénées lui paraissent mesquines en venant du lac de Côme. Il est plus

satisfait de la santé de sa femme et s'annonce ici pour la fin du mois,

mais avec armes et bagages, ne pouvant quitter ces dames, qu'il escorte.

Cela me plaît médiocrement, mais comment refuser?

Il paraît que vraiment l'expédition de Constantine va avoir lieu, et que

le Prince Royal la dirigera. Cette campagne, pour le Prince Royal, me

semble bien étourdie.

Je viens de lire de prétendus _Mémoires_ du chevalier d'Éon qui sont

ennuyeux, invraisemblables, absurdes. La supposition, surtout, qu'il

aurait été en galanterie avec la vieille reine d'Angleterre, la femme la

plus laide, la plus prude et la plus sévère de son temps, est de trop

grossière invention!

_Valençay, 6 septembre 1837._--Les journaux disent maintenant que c'est

M. le duc de Nemours, et non pas le Prince Royal, qui commandera

l'expédition de Constantine. Je trouve que c'est un bien meilleur

arrangement.

La princesse de Lieven m'écrit ceci: «Il est question d'un double

mariage: la princesse Marie avec le duc Alexandre de Würtemberg, et la

princesse Clémentine avec le fils aîné du duc régnant de

Saxe-Cobourg-Gotha. Mais ici se présente l'embarras. Les enfants à venir

doivent être luthériens, ce que ne veut pas la Reine, et au premier

mariage, il y aurait peut-être l'embarras que le Roi de Würtemberg ne

consentirait pas. On dit que les négociations ne sont ni avancées, ni

rompues.--J'ai eu une lettre de mon frère, qui me prouve qu'Orloff a

tenu parole. Il dit qu'il n'y a que Paris qui me convienne, et personne

ne proteste contre. Maintenant, donc, je n'ai plus à faire qu'à mon

mari, et comment puis-je penser qu'il ait des objections, la Cour n'en

ayant pas? Tout cela doit se débrouiller, mais pas avant un mois ou six

semaines, car il faut à mon mari des avis de l'Empereur, et toute cette

tracasserie fait le tour de l'Europe. De Paris à Odessa, et d'Odessa à

Ischel, et d'Ischel à Paris. Imaginez!» Voilà ce que dit ce grand et

vieux enfant gâté.

_Valençay, 8 septembre 1837._--Les nouvelles que Mme de Sainte-Aldegonde

nous avait données étaient prématurées. Madame Adélaïde écrit à M. de

Talleyrand que Mme la duchesse d'Orléans n'est pas grosse; que le Roi ne

viendra pas à Amboise cette année et que le mariage de la princesse

Marie avec le duc Alexandre de Würtemberg est à espérer, mais non pas

absolument arrêté, quoiqu'en bon train.

_Valençay, 9 septembre 1837._--J'arrive d'une course que j'ai faite à

Châteauvieux et à Saint-Aignan, et qui a employé toute la journée d'hier

et celle d'aujourd'hui. J'étais merveilleusement bien et _in spirits_

chez M. Royer-Collard, aujourd'hui je suis brisée, morte, abîmée. Tout

cela n'a pas le sens commun! Je ne sais plus ce qui me fait du bien, ni

ce qui me fait du mal; je souffre de ce que je crois salutaire, je

triomphe de ce qui devrait m'abattre; je suis un petit animal fort

étrange, le médecin me répète chaque jour que c'est un état nerveux,

fantasque, capricieux; ce qui est sûr, c'est que j'ai des entrains, des

gaietés, des tristesses par accès; que je me gouverne fort mal, ou

plutôt que mes nerfs me gouvernent, que je suis prodigieusement ennuyée

de moi-même, et pas mal des autres.

_Valençay, 11 septembre 1837._--Que dire du mandement de l'Archevêque de

Paris, et de l'article qui le suit dans le _Journal des Débats_! La

profanation de Sainte-Geneviève est évidente, et le scandale du fronton

affligeant pour tous les honnêtes gens[86]. Il était difficile, il

aurait été, à mon sens, blâmable, que devant une telle énormité, la voix

plaintive du premier pasteur ne fît pas entendre un cri de douleur, mais

ce cri est poussé avec violence, amertume, et sans aucun de ces

ménagements évangéliques qu'il est toujours bon et habile d'observer.

On retrouvera, en toute occasion, dans M. de Quélen un excellent prêtre,

courageux et dévoué à ses convictions, mais la gaucherie ne le quittera

jamais, et gâtera éternellement son rôle, sa parole et son action. J'en

ai du chagrin, pour lui auquel je m'intéresse, et pour la religion, qui

est encore plus offensée par ces tristesses et par ces _scandales

gouvernementaux_! La légèreté avec laquelle on a laissé faire ce

fronton, l'hésitation évidente du Ministère pour savoir si ce fronton

serait découvert ou non, la faiblesse qui l'expose aux yeux du public,

et le petit ton dégagé dont les journaux en parlent, sont autant de

démentis donnés à ce système d'ordre et de résistance qu'on a la

prétention de faire sien. Après le pillage de l'Archevêché, la

destruction des croix et le reniement des fleurs de lys, rien ne me

paraît plus bourbeusement révolutionnaire que ce hideux fronton. Cela

fait fuir les honnêtes gens bien plus que l'usurpation.

[86] On avait voulu ériger sur le Panthéon une statue colossale

de la Renommée, pour remplacer la croix enlevée en 1831 de ce qui

était alors l'église de Sainte-Geneviève. Cortot fut chargé de ce

travail, et fit placer un modèle en carton-pierre. La critique en

condamna unanimement l'effet, et la statue fut descendue au bout

de quelque temps.

_Valençay, 12 septembre 1837._--On a grand tort, dans le parti carliste,

d'accuser le duc de Noailles de vouloir se rallier au gouvernement

actuel. Il en est très éloigné. Je lui en ai vu la tentation pendant

trois ou quatre mois, pendant le voyage des deux Princes en Allemagne,

et lorsqu'on pouvait croire à un mariage avec l'archiduchesse Thérèse.

Depuis le coup de pistolet d'Alibaud et le refus de l'Autriche, il n'y a

plus songé, et je le crois plus déterminé que jamais dans sa ligne

actuelle, quoique la justesse de son esprit et la mesure de son langage

l'empêchent toujours d'être parmi les aboyeurs de son parti.

Voici un extrait d'une lettre de Mme de Lieven: «Mon mari m'écrit, me

propose la rive droite du Rhin, et affirme qu'il ne lui est pas possible

de le passer. Nous verrons cela! J'espère, et je crois, qu'il changera

de résolution. M. Molé et M. Guizot se rencontrent chez moi. Ils

commencent à se parler! Le consentement du roi de Würtemberg au mariage

de son cousin est arrivé. M. Guizot est revenu de Compiègne, enchanté de

l'esprit et de l'instruction de la duchesse d'Orléans. Mme de Flahaut

est tenue très éloignée de la Princesse. Elle en a de l'humeur. Elle a

eu ses quatre jours de Château comme les autres invités, puis elle est

retournée à son appartement, dans la ville de Compiègne. Lady Jersey

écrit qu'elle viendra passer l'hiver à Paris pour y voir le prince de

Talleyrand. Mon mari a vu les Majestés Hanovriennes à Carlsbad. Il a

trouvé un redoublement de grand air.»

_Valençay, 18 septembre 1837._--J'ai reçu, hier, une lettre fort

gracieuse de M. Molé. Il me dit qu'il est obligé d'ajourner le mouvement

diplomatique. Il veut faire des Pairs, mais il est assez gêné par les

stupides catégories. Il parle avec aigreur des soins extrêmes de M.

Guizot pour Mme de Lieven, acceptés avec empressement par celle-ci.

Alava, qui est ici depuis hier, nous a dit que la fille, bossue, du duc

de Frias, épousait le prince d'Anglona. Mlle Auguste de Rigny est

décidément l'unique héritière du baron Louis, qui laisse soixante-dix

mille livres de rente. Elle a, à elle, dix-huit mille livres de rente.

Le testament est si simple et si péremptoire qu'il est inattaquable[87].

[87] Le baron Louis était mort à Bry-sur-Marne, près Paris, le 26

août 1837.

_Valençay, 19 septembre 1837._--M. de Salvandy, que M. de Talleyrand

avait invité à venir ici, nous est apparu hier, à l'heure du dîner. Il

repart ce soir, ayant placé cette course, élégamment, entre deux

Conseils. Je me suis épuisée en gracieusetés, et en conversation, qui

n'est pas très aisée, avec quelqu'un de spirituel, sans aucun doute,

mais dont l'emphase est extrême et le besoin de faire de l'effet

continuel. Il est, du reste, d'une obligeance très grande pour moi. Il

m'a dit que le duc Alexandre de Würtemberg n'avait que cinquante mille

livres de rente. Le roi de Würtemberg a mis beaucoup de politesse et

d'empressement dans toute cette affaire, qui est bien médiocre pour

notre jeune Princesse; ce n'est absolument _qu'un mari_. Il n'est pas

vrai qu'elle restera en France. Elle habitera, l'été, un château de son

mari, à quinze lieues de Cobourg, et, l'hiver, un petit palais à Gotha;

quand ils viendront à Paris, en visite, on les logera à l'Élysée. Ils

vont en Allemagne aussitôt après le mariage, qui se fera dans la

première quinzaine d'octobre.

Les élections en France auront lieu le 15 novembre, et la Chambre se

réunira le 5 décembre.

M. de Salvandy m'a beaucoup parlé, aussi, de la duchesse d'Orléans,

qu'il croit, et je pense avec raison, être éminemment une personne

_habile_, et qui, pour gouverner un jour trente-deux millions d'âmes,

s'applique, chaque jour, à les gagner une à une.

_Valençay, 20 septembre 1837._--M. de Salvandy nous a quittés hier,

après dîner. Dans la matinée, il m'a cité, tout en causant, une preuve

du crédit naissant de Mme la duchesse d'Orléans sur son mari. Celui-ci,

avant son mariage, faisait si peu de cas de la messe, qu'au mois de mai

dernier, c'est-à-dire quelques semaines avant de se marier, étant aux

courses de Chantilly le jour de la Pentecôte, il n'avait pas même songé

à y aller. Dernièrement, à Saint-Quentin, il y a été _in fiocchi_,

faisant dire à la Garde nationale qu'on était libre de l'y suivre ou

non. Elle s'y est rendue en totalité. Saint-Quentin, cependant, comme

toutes les villes manufacturières, est très peu dévote.

Le Pape est très vivement blessé de l'affaire du fronton de

Sainte-Geneviève. Il a fait faire des représentations sévères par Mgr

Garibaldi. Le Roi, qui avait beaucoup de répugnance à ce scandale, a été

très embarrassé, vis-à-vis de Rome, d'avoir cédé à M. de Montalivet,

qui, malheureusement, a pour entourage le vilain monde des mauvais

journaux, avec lequel il compte trop. M. Molé, qui était contre le

fronton, a cédé aussi! M. de Salvandy fulmine, lui aussi, mais je

m'imagine que, quand il a fait une phrase redondante, il croit s'être

acquitté.

_Valençay, 22 septembre 1837._--M. de Salvandy a écrit du Conseil même,

en arrivant à Paris, à M. de Talleyrand, qu'il avait trouvé tout le

monde ému des nouvelles d'Espagne. On s'attend à apprendre l'entrée de

don Carlos à Madrid. Je ne sais si cela ne troublera pas un peu la

dissolution de la Chambre et les élections.

_Valençay, 28 septembre 1837._--Madame Adélaïde mande que le mariage de

sa nièce avec le duc Alexandre de Würtemberg aura lieu à Trianon, le 12

octobre. Mme de Castellane m'écrit que rien n'égale les coquetteries

Lieven-Guizot; il lui fait lire Dante, le Tasse, et ne bouge de chez

elle. Depuis qu'il est à la campagne, il lui écrit des lettres de dix

pages. En son absence, la Princesse est allée chez lui, s'est fait

ouvrir les portes, a examiné avec soin tout son appartement, sur lequel

elle fait des morceaux sensibles et assez étranges. Il a paru, sur tout

cela, un article dans le journal _le Temps_, dont elle a été furieuse,

et à propos duquel elle a fait une scène très vive à M. Molé, parce

qu'on dit que _le Temps_ est assez sous l'influence ministérielle. Il en

est résulté un peu de froid entre le premier Ministre et elle. Tout cela

est fort ridicule, et je suis charmée de ne pas être à Paris, au milieu

de tout ce commérage.

Je suis d'ailleurs ravie de vivre retirée; on se gaspille trop dans la

vie du monde. Au lieu d'amasser de bonnes provisions pour le _grand

voyage_, on les éparpille, et quand il faut se mettre en route, on se

trouve au dépourvu. Terrible dépourvu! Honteuse nudité! J'entre

quelquefois dans de grandes terreurs de mon misérable état.

J'ai appris, hier, une mort qui m'a fait de la peine, celle de cette

jeune princesse d'Arsoli, fille de feu Mme de Carignan, que le choléra a

enlevée, à Rome, dans la même semaine que sa belle-mère, la princesse

Massimo. Je l'avais vue naître!...

_Valençay, 29 septembre 1837._--Le baron de Montmorency, qui est arrivé

hier ici, croit qu'il y a quelque anicroche au mariage würtembergeois.

Il paraît que le Roi de Würtemberg a, tout à coup, refusé de consentir,

si on ne stipulait pas que _tous_ les enfants seraient protestants,

tandis que notre Reine veut qu'ils soient _tous_ catholiques. Si le duc

Alexandre cède à la Reine, ce sera encore un mariage pour lequel il

faudra se passer du chef de la famille, ce qui a toujours très mauvaise

grâce; si la France cède au Roi de Würtemberg, il faudra que la

Princesse aille se marier sur la frontière, comme Mlle de Broglie, car

le clergé catholique français ne permet les mariages mixtes qu'à la

condition que tous les enfants seront catholiques. Il est vraiment

inconcevable qu'une question aussi importante n'ait pas été décidée

avant la publication du mariage; cela va encore prêter à mille fâcheuses

interprétations, et prouver à quel point tout est difficile à notre

Cour.

On dit que M. de Hügel, le chargé d'affaires d'Autriche à Paris, devient

fou.

_Valençay, 1er octobre 1837._--Nous avons eu, hier, notre représentation

dramatique, pour laquelle on répétait depuis quinze jours; j'ai joué

tout à travers la migraine. On a bien voulu trouver que je dissimulais

complètement mon mal sur la scène, mais une fois hors des planches, j'ai

été obligée de me coucher tout de suite. Notre spectacle a parfaitement

réussi, et quant à Pauline, elle a joué si admirablement dans deux rôles

tout différents, que je me demande si je dois lui laisser continuer cet

amusement. Notre scène des _Femmes savantes_ était très bien, et M. de

la Besnardière, qui est un ancien habitué de la Comédie-Française,

prétend que jamais il ne l'a vue si bien jouée; je crois, en effet,

qu'elle a été dite avec un nerf, un ensemble et une justesse

remarquables. M. de Talleyrand était ravi. On a soupé et dansé après le

spectacle, mais je n'y étais plus.

_Valençay, 2 octobre 1837._--Tout le voisinage que nous avions ici s'est

envolé hier après la messe, mais dans la journée nous est arrivé un

certain M. Hamilton, Américain, fils du colonel Hamilton, célèbre dans

la guerre de l'Indépendance des États-Unis, dont M. de Talleyrand parle

souvent, et avec lequel il avait été très lié en Amérique. Le fils n'a

pas voulu quitter le vieux monde, où il vient de faire un voyage

d'agrément, sans avoir vu l'ami de son père. Il avait amené son propre

fils, jeune homme de vingt et un ans; ni l'un ni l'autre ne parlait

français, je me suis épuisée en conversation anglaise; ils repartent ce

matin. Ce M. Hamilton appartient, dans son pays, au parti de la

résistance; il est homme de bon sens, mais avec ce fond américain qui,

chez les meilleurs, est encore assez déplaisant.

_Valençay, 7 octobre 1837._--On mande de Paris que, décidément, les

difficultés sont aplanies avec le Würtemberg. Le mariage se fait le 14,

et tout se passe à la satisfaction générale. Notre Princesse est invitée

à Stuttgart. On dit que M. le duc d'Orléans est le seul de la famille

peu satisfait de cette union, et qu'il a traité son futur beau-frère

plus que légèrement à Compiègne.

_Valençay, 9 octobre 1837._--Le duc Decazes nous est arrivé inopinément,

hier, à dîner. Il venait de Libourne, tout plein de son charivari

bordelais, qu'il me paraît résolu à revaloir au Préfet, M. de Pressac.

Il est reparti, après le dîner, pour Paris, où l'appelle le mariage de

la princesse Marie. Il avait laissé M. Thiers et tout son monde à Tours;

nous les attendons aujourd'hui.

_Valençay, 10 octobre 1837._--M. et Mme Thiers, Mme Dosne et sa jeune

fille, nous sont arrivés, hier, une heure avant le dîner; ayant pris par

la traverse de Montrichard, ils étaient tous brisés et moulus. Mme

Thiers ne porte pas sur son visage le moindre signe de souffrance; elle

est, peut-être, un peu maigre, mais voilà tout; je crois qu'il y a bien

des nerfs dans son état, et que, si elle était de bonne humeur, le mal

disparaîtrait vite. Du reste, pour elle, telle qu'elle est, je la trouve

assez gracieuse, mais elle a, ainsi que sa mère, un son de voix

vulgaire, et des expressions triviales auxquelles je ne puis

m'accoutumer. La soirée a été lourde et pesante, malgré tous les

enthousiasmes de M. Thiers sur l'Italie. Il m'a paru très frappé de la

beauté de Valençay, et je les crois tous fort aises d'y être.

Heureusement, le temps est beau; je n'ai jamais tant invoqué le soleil!

_Valençay, 11 octobre 1837._--Mme Thiers s'étant trouvée très fatiguée,

hier, est remontée après le déjeuner, et n'a reparu que pour le dîner.

Elle n'a pas voulu se promener; sa mère lui a tenu compagnie. Nous avons

promené le mari; il est de très belle humeur, point aigre, point

hostile, voulant aller d'ici à Lille sans passer par Paris, où il ne

veut arriver que juste pour les Chambres; mais aussi, il est très

moqueur sur les propositions itératives qui lui ont été faites des _plus

grandes_ ambassades.

_Valençay, 12 octobre 1837._--M. de Talleyrand a mené, hier, M. Thiers

chez M. Royer-Collard; ils sont revenus tous deux fort satisfaits de

leur course, ce qui me fait penser qu'ils ont laissé leur hôte également

content. Je n'ai pas grande peine avec les dames; la jeune femme paraît

aux repas, reste étendue dans un fauteuil au salon pendant une

demi-heure après le déjeuner, pendant une heure après le dîner, puis

elle remonte chez elle, ne veut pas se promener, et désire qu'on la

laisse seule. La mère est beaucoup avec elle, le mari est des plus

empressés; c'est la jeune femme qui les gouverne tous, mais elle

gouverne en enfant gâté et à coups de caprices, et je crois que le

pauvre mari trouve le mariage assez épineux.

_Valençay, 13 octobre 1837._--Voilà donc la duchesse de Saint-Leu

morte! Que va devenir son fils? Le laissera-t-on sur nos frontières?

Mme Murat est toujours à Paris; on s'étonne que la mort du général

Macdonald[88], à Florence, qu'on croyait son mari, et qui, dans tous les

cas, lui était extrêmement dévoué, l'ait assez peu émue pour lui

permettre d'aller au spectacle, et ne pas montrer les regrets qu'on doit

lui supposer.

[88] Francis Macdonald avait été, en 1814, nommé ministre de la

Guerre à Naples par le Roi Murat.

Ici, il n'est question que des élections qui approchent: elles

paraissent être encore très incertaines, et défier tous les calculs.

J'ai toujours vu qu'il en était ainsi à toutes les dissolutions de la

Chambre. Les instructions ministérielles sont fort capricieuses: en

général, proscription des doctrinaires et des gens du mouvement, mais

avec tant et tant d'exceptions pour les uns et pour les autres, que nous

avons d'étranges rapprochements. M. Thiers est fort calme, de belle et

douce humeur politique; il parle beaucoup de ses quarante ans, et des

glaces de l'âge; cependant, je ne m'y fierais pas, et si on le

provoquait, il pourrait bien croiser le fer très vertement. Il est tout

à fait revenu, non pas pour le passé, mais pour le présent, de ses idées

d'intervention en Espagne. Je ne l'ai jamais vu si sage et si modéré, ce

qui n'arrive qu'à ceux qui ont des goûts assez vifs, et assez de

satisfaction d'amour-propre pour ne pas être pressés du pouvoir. Sa

femme se déride un peu; elle a valsé hier soir de fort bonne humeur.

_Valençay, 15 octobre 1837._--Toute la famille Thiers est partie hier.

Quoique la mère ait été fort en frais, la jeune femme gracieuse à sa

façon, et le mari, comme toujours, animé, spirituel et bon enfant, je ne

suis pas fâchée de ce départ.

_Valençay, 22 octobre 1837._--Nous allons avoir une seconde

représentation dramatique; j'ai répété mon rôle, hier, avec M. de

Valençay, pendant que tout le reste de la société était à la promenade.

J'ai reçu une lettre très soignée de Mme Dosne. En voici un passage

intéressant: «Depuis notre arrivée, la maison a été prise d'assaut par

des amis, des curieux, des gens intéressés à connaître les dispositions

de M. Thiers. Il a vu M. Molé et M. de Montalivet, qui se disputent son

amitié, puis il a été reçu, avec effusion, par la famille Royale; vous

savez mieux que personne, Madame, à qui il le doit. Enfin, son passage à

Paris a été très favorable et très politique. Il veut rester le

défenseur du Ministère, tant que celui-ci vivra, et l'aider de son

mieux, mais on lui doit réciprocité pour les élections. Demain, nous

partons pour Lille où nous resterons autant que ma fille le voudra.»

_Valençay, 26 octobre 1837._--Mme de Lieven m'écrit que son mari lui a

envoyé son fils Alexandre pour l'emmener, morte ou vive, qu'elle s'y est

refusée, que son fils est reparti, muni, du reste, de tous les

certificats possibles, des médecins et de l'ambassade, pour constater

son impossibilité de mouvoir. Elle se loue fort du comte Pahlen et de

mon cousin Paul Medem. Il paraît que l'Autocrate a dit à M. de Lieven

qu'il broierait la Princesse si elle s'obstinait à rester en France. Je

lui crois quelque argent à elle, hors d'atteinte, qui l'aide à la

résistance, mais quelle situation! Cela va devenir tout à l'heure un

vrai drame.

J'ai reçu une longue lettre de M. le duc d'Orléans, dans laquelle il me

dit que sa sœur, la duchesse de Würtemberg, n'a pas été tout droit à

Stuttgart, en quittant Paris, qu'elle commence par Cobourg et ne doit

aller en Würtemberg que plus tard. M. le duc d'Orléans me parle à

merveille de sa femme, et il me paraît qu'il la considère comme une

_amie parfaite_, ce qui est, ce me semble, le meilleur titre pour une

femme, auprès de son mari, et celui qui lui assure l'avenir le plus

désirable.

_Valençay, 2 novembre 1837._--Je partirai tout à l'heure, pour aller

dîner et coucher à Beauregard; je traverserai Tours demain, et serai

chez moi, à Rochecotte, pour l'heure du dîner.

J'ai reçu une lettre aimable de M. Guizot, qui me dit que la Chambre

nouvelle ressemblera à la précédente, et que, s'il y a différence, elle

sera au profit de sa couleur, à lui.

M. Thiers me mande, de Lille, que le cri général des élections est: «A

bas les doctrinaires!» et qu'on le sollicite, de cinq départements

différents, d'accepter la députation, mais qu'il veut rester fidèle à

Aix. Enfin, M. Royer-Collard m'écrit, de Paris, que M. Molé a été joué

dans les élections; qu'il ne s'ensuit pas, cependant, que les élections

appartiendront aux doctrinaires, mais que ce ne sera pas l'appui

ministériel qui manquera à ceux-ci. De ces trois versions, quelle est la

plus croyable? Je tiens, moi, pour l'exactitude de la dernière.

_Rochecotte, 4 novembre 1837._--Me voici, depuis hier, dans mes propres

foyers. J'ai trouvé, le matin, en traversant Tours, le pauvre Préfet aux

prises avec la fièvre électorale.

Rien n'est comparable à la confusion des instructions, sans cesse

modifiées ou contredites par les intrigues de Paris, selon qu'elles y

subissent l'influence Guizot ou Thiers. Aussi le résultat sera-t-il loin

de répondre, je crois, au but qu'on s'était proposé en dissolvant la

Chambre. Heureusement que le pays est fort calme, que la mesure de la

dissolution n'a pas été prise en raison des nécessités du pays, mais

uniquement dans des calculs d'intérêts personnels, et que là le mécompte

est indifférent. Il est fâcheux, cependant, de remuer inutilement les

mille et une petites passions locales, qui, sans s'élever aux dangers et

à la violence des passions politiques, nuisent à l'esprit public, en

fractionnant de plus en plus le pays.

_Rochecotte, 5 novembre 1837._--Les comédies jouées à Valençay ont

apporté du mouvement dans ce grand château, qui en a prodigieusement

manqué pendant les mois de juin, juillet et août. J'avoue, à ma honte,

que, pour la première fois de ma vie, dès que j'ai été reposée des

fatigues de Fontainebleau et de Versailles, je me suis fort ennuyée! Les

maladies qui nous ont tous visités, les uns après les autres, ont fait

succéder la tristesse à l'ennui, aussi n'étais-je pas fâchée de quelques

petites secousses et diversions.

_Rochecotte, 11 novembre 1837._--Il est arrivé, hier, une lettre de

Madame Adélaïde, qui se montre assez contente des élections, et qui le

serait encore plus sans _l'infâme alliance_ des légitimistes et des

républicains, qui, dans plusieurs lieux, a fait triompher ces derniers:

je me sers de ses propres termes. Elle dit aussi que la Princesse Marie

est ravie de son mari, de son voyage, de l'Allemagne et de l'accueil

qu'elle y reçoit jusqu'à présent.

_Rochecotte, 24 novembre 1837._--Je plains la grande-duchesse Stéphanie

des torts ou des malheurs de sa fille, la princesse Wasa[89]. Je n'ai

jamais eu de goût pour celle-ci, et j'ai été frappée de son mauvais

maintien, quand je l'ai vue à Paris, avec sa mère, en 1827; du reste,

son mari, que je connais aussi, est fort médiocre, et nullement fait

pour diriger une jeune femme.

[89] La princesse Louise de Bade, fille aînée de la

grande-duchesse Stéphanie de Bade, avait épousé un prince Wasa;

son ménage était constamment troublé par des querelles, que la

Grande-Duchesse cherchait sans cesse à apaiser, sans y parvenir

jamais pour longtemps.

La duchesse de Massa célèbre, dans ses lettres, les bonnes réceptions et

le bel air de la Cour de Cobourg, et le bonheur de la princesse Marie.

On me dit aussi que M. le duc d'Orléans parle beaucoup de son bonheur

intérieur dans lequel il vit entièrement. Il doit donner une fête, pour

le retour de son frère, le duc de Nemours, le vainqueur de Constantine.

Je suis de plus en plus ravie de la _Vie de Bossuet_, par le cardinal de

Bausset. Quelle bonne fortune que d'avoir conservé cette lecture pour un

temps ou le goût de lire m'avait passé et où il se ranime par cet

excellent ouvrage. Je fais venir la belle gravure de Bossuet: je veux

l'avoir. Je trouve ridicule qu'il n'ait pas sa place ici avec mes autres

amis du grand siècle, Mme de Sévigné, Mme de Maintenon, le cardinal de

Retz et Arnauld d'Andilly. Quoique j'admire tous et chacun de cette

grande époque, j'ai mes préférences. Il me faudrait un portrait de la

Palatine pour compléter ma collection.

_Rochecotte, 30 novembre 1837._--Ma sœur, la duchesse de Sagan, annonce

sa très prochaine arrivée ici. Je ne sais si, cette fois, elle réalisera

ce projet. Ce n'est pas qu'au fond j'eusse beaucoup de regrets à le voir

manquer, car je ne suis pas tout à fait à mon aise avec elle; j'ai été

habituée à la craindre dans mon enfance, et il m'en reste encore quelque

intimidation. Mais, enfin, les choses annoncées, arrangées, c'est

vraiment mieux qu'elle vienne.

_Rochecotte, 2 décembre 1837._--J'ai lu, hier, dans le _Journal des

Débats_, le grand factum du gouvernement prussien contre l'Archevêque

de Cologne[90]. Il faudrait, maintenant, connaître la défense de

celui-ci, pour se permettre un jugement. Ce qui reste certain, c'est

qu'une mesure aussi rigoureuse que celle d'enlever un Archevêque de son

siège et de l'enfermer, est bien fâcheuse de la part d'un souverain

protestant, vis-à-vis d'un prélat catholique, dans un pays catholique:

cela sent trop la persécution, même si, au fond, ce n'est que justice.

Je suis très curieuse de connaître la fin de cette affaire, dont la

portée me semble devoir être grave.

[90] C'est au sujet des mariages mixtes que le différend entre

l'Archevêque de Cologne et le gouvernement prussien éclata.

L'Archevêque voulant en appeler au Pape, le gouvernement le fit

arrêter le 20 novembre 1837. Il resta quatre années prisonnier à

Minden, et ne rentra plus dans son diocèse où son coadjuteur le

remplaça après sa mort, en 1845. Le baron Droste de Vischering,

archevêque de Cologne, était né en 1773.

M. de Montrond mande à M. de Talleyrand que toute la maison Thiers

professe, depuis son séjour à Valençay, un tel redoublement

d'attachement pour nous, qu'on nous tiendra pour responsables et

solidaires des faits et gestes de M. Thiers pendant la prochaine

session. J'ai bien fait valoir cet argument auprès de M. de Talleyrand,

afin de rester ici le plus longtemps possible; avec quel succès? Je

l'ignore!

On trouve matin et soir M. Guizot chez Mme de Lieven, et on s'en amuse!

Les lettres de Madame Adélaïde deviennent pressantes pour notre rentrée

en ville, précisément par le motif qui me fait désirer n'y pas rentrer.

_Rochecotte, 4 décembre 1837._--M. de Sainte-Aulaire m'a mandé que la

grande-duchesse Stéphanie avait rajusté l'intérieur de sa fille Wasa: je

crains que ce ne soit que partie remise.

_Rochecotte, 6 décembre 1837._--J'ai accompli, hier, une entreprise que

je voulais exécuter depuis longtemps. J'ai été, avec mon fils Valençay,

voir le comte d'Héliaud et Mme de Champchevrier. Nous sommes partis par

une belle gelée, nous avons déjeuné chez M. d'Héliaud, et, en revenant,

nous avons passé une heure à Champchevrier, chez les meilleures gens du

monde, dans un grand vieux château à larges fossés et à grandes avenues,

dans un pays de bois et de chasse. De vieilles tapisseries, des bois de

cerfs et des cors de chasse suspendus aux murailles composent le

principal ornement de ce noble, mais peu élégant manoir. Il est habité

par une famille simple, honorable, estimée, qui y vit avec abondance,

mais sans aucune recherche, chassant et défrichant toute l'année. A de

certaines époques, quarante ou cinquante familles du pays s'y réunissent

et s'y amusent. Tout cet établissement mériterait le pinceau de Walter

Scott, surtout une vieille grand'mère de quatre-vingt-deux ans, droite,

vive, grande, imposante, polie, et dans un costume suranné qui y fait

merveille. Nous y avons été très bien reçus. Au retour, j'étais gelée,

mais fort aise d'avoir payé mes dettes et rempli ce devoir de bon

voisinage.

Le duc de Noailles m'écrit qu'il a rencontré M. Thiers un matin chez Mme

de Lieven et qu'il y a parlé comme un petit saint et comme un grand

philosophe.

_Rochecotte, 10 décembre 1837._--Ma sœur et mon fils Alexandre sont

enfin arrivés, hier, d'un voyage long et pénible. Ma sœur est fort

engraissée, son visage a vieilli; elle n'en reste pas moins étonnamment

conservée pour cinquante-sept ans. Elle parle beaucoup et haut: la

Viennoise domine!

_Rochecotte, 11 décembre 1837._--J'ai beaucoup promené ma sœur hier;

elle trouve ce lieu-ci joli, et ainsi que d'autres personnes me

l'avaient déjà dit, elle assure que rien ne lui rappelle autant _la

bella Italia_. A peine étions-nous rentrées de notre grande course, que

je l'ai recommencée pour M. de Salvandy, qui nous est tombé ici, fort à

l'improviste. Il y a dîné, et après un bout de soirée il a continué sa

route vers Nogent-le-Rotrou, où il se rendait à un banquet électoral. Il

nous a appris l'arrivée de M. le duc de Nemours au Havre, mais avec le

bras cassé, ce qui lui est arrivé à bord d'un mauvais bateau à vapeur.

Il a voulu passer par Gibraltar pour éviter un grand bal que la ville de

Marseille lui destinait et pour lequel elle s'était mise en grands

frais. Le Roi est très mécontent de cette équipée.

_Rochecotte, 19 décembre 1837._--Quand, au printemps dernier, j'ai

consulté Lisfranc et Cruveilhier, ils m'ont dit, tous deux, que j'étais

menacée d'un état inflammatoire. Tout mon régime, depuis ce temps-là, a

été calculé pour l'éviter, et j'y étais parvenue; mais, depuis

l'arrivée de ma sœur ici, je me suis senti une grande agitation

nerveuse qui a toujours été en augmentant, si bien qu'hier

l'inflammation s'est prononcée, avec une fièvre très violente. Je suis

très abattue, et je crois bien que me voilà pour plusieurs jours dans

mon lit ou sur mon canapé.

_Rochecotte, 20 décembre 1837._--Le docteur dit que je suis mieux

aujourd'hui. Je ne me souviens pas d'avoir jamais été dans un état aussi

pénible qu'avant-hier. Je ne quitte toujours pas ma chambre. Je me sens

_very poorly_[91]; mais le docteur répète qu'il n'y a plus aucun danger,

et qu'avec quelques jours de soins, ce sera une affaire finie.

[91] Très souffrante.

_Rochecotte, 25 décembre 1837._--La douleur au côté droit s'adoucit et

ma faiblesse est moindre. Quand je serai plus en force, je dirai ce qui

s'est passé en moi durant les jours si graves que je viens de traverser.

La vie intérieure s'éclaircit d'autant plus que l'œil extérieur se

voile et se trouble[92].

[92] La duchesse de Dino fit une grosse maladie, beaucoup plus

grave qu'elle ne le dit ici. C'est une époque à laquelle elle

rattachait toujours le travail intérieur qui se fit alors chez M.

de Talleyrand et le ramena peu à peu à finir chrétiennement.

_Rochecotte, 26 décembre 1837._--Je suis mieux. J'en suis fort

reconnaissante envers la Providence, qui m'a tirée d'un très mauvais

pas, mais je resterai longtemps sous le coup de ce choc. J'ai été très

touchée d'apprendre qu'hier, au prône, on m'avait recommandée aux

prières des fidèles; tous mes voisins et tout le pays ont été parfaits

pour moi; mes domestiques m'ont veillée et servie avec un zèle infini;

les deux médecins, MM. Cogny et Orie, ont été très attentifs.

_Rochecotte, 28 décembre 1837._--Le temps est magnifique, et à midi on

me roulera un moment sur la terrasse.

On ne me mande rien de nouveau de Paris, et je suis dans une grande

ignorance des choses d'ici-bas. Il m'a semblé, pendant les deux jours

que j'étais le plus malade, que j'entrevoyais quelque chose de celles

d'en haut, et qu'il n'était pas si difficile qu'on le croyait de

remonter vers son Créateur; que, même, il y avait une certaine douceur à

penser qu'on allait enfin se reposer de toutes les agitations de la vie.

La Providence sait adoucir toutes les épreuves qu'elle nous envoie, en

nous donnant la force de les supporter, et on ne saurait trop pénétrer

son âme pour toutes ses grâces.

_Rochecotte, 31 décembre 1837._--Ce dernier jour d'une année qui, à tout

prendre, ne m'a pas été bien agréable, fait jeter sur la vie un long

regard rétrospectif, qui n'apporte rien de bien doux avec lui.

Cependant, il serait mal de me plaindre; si les mauvaises conditions ne

manquent pas pour moi, il y en a de bonnes, aussi, qu'il y aurait

ingratitude à ne pas reconnaître, et on peut se trouver abattue et

sérieuse, sans avoir le droit, pour cela, de se sentir ou de se dire

malheureuse. Que Dieu conserve, à ceux que j'aime et à moi-même,

l'honneur, la santé, et cette paix de l'âme qui la maintient en

équilibre, et je n'aurai que des grâces à rendre!

1838

_Rochecotte, 1er janvier 1838._--Malgré ma faiblesse, je suis restée

jusqu'à minuit au salon pour embrasser M. de Talleyrand, mes enfants et

ma sœur, au passage d'une année sur l'autre.

Je dois sortir en voiture aujourd'hui, puis dîner à table, enfin rentrer

peu à peu dans la vie.

_Rochecotte, 2 janvier 1838._--Toute la contrée a passé ici hier;

j'avais encore du monde le soir; je ne suis pas plus mal ce matin, au

contraire, et si ce temps merveilleux veut bien durer encore quelques

jours, j'espère redevenir bientôt _quite myself_[93]. M. de Talleyrand,

malheureusement, parle déjà de retourner à Paris.

[93] Tout à fait moi-même.

_Rochecotte, 5 janvier 1838._--Je n'ai pas trop bonne opinion politique

de l'année dans laquelle nous sommes entrés. En tout, j'ai l'esprit

noirci, l'âme triste, les nerfs malades, le cœur gros, et, pour parler

comme les femmes de chambre, je me donnerais bien _pour deux sols_. Nous

sommes plongés dans les brouillards depuis deux jours. J'ai cependant

été faire mes adieux dans mon voisinage immédiat.

_Rochecotte, 6 janvier 1838._--M. de Talleyrand et Pauline viennent de

partir pour Paris. Il ne reste plus dans la maison que ma sœur, mon

fils Alexandre et moi. Je vais me livrer à mes comptes et à mes

préparatifs de départ: nous partons tous trois après-demain. Malgré les

tristes souvenirs de maladie qui ont assombri mes dernières semaines

d'ici, je ne me sépare de ce bon petit lieu qu'avec regret.

_Paris, 11 janvier 1838._--Je suis arrivée hier ici, à dix heures du

soir, après une route que neuf degrés de froid et une neige continuelle

ont rendue extrêmement pénible. Cependant, nous n'avons pas éprouvé

d'accident, et le changement d'air, quelque rude qu'il ait été, m'a

plutôt fortifiée et rendu un peu d'appétit.

J'ai dîné, hier, à Versailles, chez Mme de Balbi, que j'ai trouvée fort

vieillie; ma sœur, pendant ce temps-là, mangeait un poulet chez Mme de

Trogoff, qu'elle a beaucoup connue jadis.

Nous avons trouvé M. de Talleyrand en bonne santé, mais inquiet de notre

route. Il m'a dit que le Ministère était dans le coup de feu de

l'Adresse; ainsi, on n'en aperçoit aucun des membres pour le moment.

_Paris, 12 janvier 1838._--J'ai été fort occupée, hier matin, des

toilettes de ma sœur, des miennes et de celles de Pauline; nous

sommes, toutes trois, arrivées déguenillées. Puis j'ai été voir Mme de

Laval, qui est fort changée. Le soir, j'ai conduit ma sœur entendre

_les Puritains_, dans cette même loge du Théâtre-Italien que j'avais

l'année dernière. Rubini a bien perdu un peu sa voix, et Mme Grisi s'est

mise à crier!

Je crois bien qu'on est fort agité dans le monde politique mais je ne

fais pas une question, je ne lis pas un journal et je conserve ma chère

ignorance, par paresse et par habileté.

_Paris, 13 janvier 1838._--Ma sœur voulait aller une fois à la Chambre

des députés, spectacle tout nouveau pour elle. L'ambassadeur de Russie

nous a donné ses billets, et nous avons passé, hier, notre matinée au

Palais-Bourbon. M. Molé a dépassé mon attente, il a ravi ma sœur et m'a

charmée. Rien de plus digne, de plus clair, de mieux pensé, de mieux dit

que son discours. Aussi son succès a-t-il été complet. J'ai vu Mme de

Lieven, à la Chambre. Ma sœur et elle ont évité de se regarder; elles

se détestent sans se connaître; cela ne m'est pas commode[94]. M. Guizot

est monté dans notre tribune, je l'ai trouvé fort changé.

[94] On a pu voir dans un livre récemment publié par M. Jean

HANOTEAU, _Lettres du prince de Metternich à la comtesse de

Lieven_ (1818-1819), que c'était le prince de Metternich qui

avait animé ces deux dames l'une contre l'autre.

Je suis tout ahurie d'une manière de vivre si différente de celle des

derniers six mois!

_Paris, 14 janvier 1838._--J'ai eu, hier, une très longue et très

aimable visite du Prince Royal, que j'ai trouvé fort calme, et dans une

disposition d'esprit très sage et très douce.

J'ai été, ensuite, chez la princesse de Lieven, qui m'a initiée à tous

les détails de sa situation intérieure, ce qui a eu l'avantage d'exclure

toute autre conversation et de me réduire au rôle d'auditeur. Elle se

croit sûre de pouvoir rester ici _ad vitam æternam_, sans y être

molestée. Je le désire pour elle.

J'ai été le soir aux Tuileries, faire ma cour à la Reine.

_Paris, 15 janvier 1838._--Les grands incendies sont bien à la mode.

Celui de la Bourse de Londres vient faire le pendant à celui du Palais

d'Hiver à Saint-Pétersbourg, avec cette différence qu'en Russie cent

personnes ont péri, tandis qu'en Angleterre, on n'a rien eu de semblable

à déplorer. Paul Medem m'a dit que le Palais d'Hiver était trois fois

grand comme le Louvre, que six mille personnes y demeuraient; que la

pharmacie impériale était située au milieu du Château, et qu'une

explosion, à la suite d'une expérience chimique qu'on y avait faite,

avait causé l'incendie.

Je ne suis pas sortie hier. M. de Sainte-Aulaire est venu déjeuner avec

ma sœur et moi. Plus tard, j'ai eu une visite de M. Royer-Collard, qui

se porte bien mieux cette année. J'ai vu MM. Thiers et Guizot chez M. de

Talleyrand. Nous avions un ennuyeux et grand dîner de famille, après

lequel ma sœur et moi n'avons rien trouvé de mieux à faire que de nous

coucher à neuf heures et demie. Je ne suis pas en force. Une

conversation avec le docteur Cruveilhier, trop semblable à celle que

j'ai eue, à Tours, avec le docteur Bretonneau, a fort contribué à me

rejeter dans une disposition sombre et découragée.

_Paris, 16 janvier 1838._--Lorsque j'écrivais, hier, je ne savais encore

rien de l'incendie qui avait dévoré, la nuit précédente, le Théâtre

italien. Le sous-directeur et quatre pompiers ont péri. C'est une perte,

c'est une catastrophe; puis c'est consternant pour les pauvres gens dont

le seul plaisir était l'opéra italien, comme c'est mon cas. J'y suis

tout particulièrement sensible.

Lady Clanricarde est venue, hier, déjeuner avec moi, et je l'ai revue

avec un grand plaisir, c'est une très aimable personne. Nous avons

repassé _dear, ever dear England_, et c'est un sujet inépuisable pour

moi.

J'ai mené le soir Pauline chez M. le duc d'Orléans, à un bal qui était

charmant et arrangé à merveille. Nous sommes parties, en sortant du

souper, à deux heures du matin, ce qui était beaucoup pour moi. Du

reste, à un fort mal de tête près, je n'ai pas trop à me plaindre de la

manière dont j'ai traversé cette corvée; malheureusement, j'en ai

d'autres, semblables, en perspective et leur multiplicité m'effraye.

Rien ne m'a frappée à ce bal, si ce n'est l'air délicat de Mme la

duchesse d'Orléans, qui, malheureusement, ne s'explique pas par une

grossesse. Je trouve, aussi, notre excellente Reine vieillie, et M. le

duc de Nemours terriblement maigri. Il se fait pousser une barbe

moderne, mais tellement blonde que c'est affreux.

_Paris, 17 janvier 1838._--J'ai passé, hier, avec ma sœur, ma matinée à

faire ce que je déteste le plus au monde, une tournée effective de

visites indispensables. Le soir je l'ai conduite aux Tuileries. Elle

était très noblement et très magnifiquement arrangée. Elle a été un peu

étonnée de la forme de présentation ici. Cela m'a frappée, moi-même,

plus que de coutume.

_Paris, 23 janvier 1838._--Je me suis enrhumée, par un affreux courant

d'air, qui m'a coupé le dos, hier, à un concert chez M. le duc

d'Orléans. C'était le seul tort de cette soirée peu nombreuse, et où la

musique a été divine, bien choisie, et pas trop prolongée.

M. de Talleyrand se porte très bien, à ses jambes près; leur faiblesse

m'est indifférente, mais elles deviennent douloureuses, surtout les

doigts d'un pied, dont la couleur n'est pas toujours naturelle. C'est

une triste menace. Je m'en trouble extrêmement et lui aussi. En somme,

je suis profondément triste, et tout pèse lourdement sur mon cœur.

_Paris, 28 janvier 1838._--M. de Talleyrand n'est pas malade, mais sa

rage de dîner en ville lui a mal réussi. Hier, chez lord Granville,

donnant le bras à la princesse de Lieven, il s'est pris le pied dans les

plis de sa robe, et a failli tomber. Il n'a pas fait de chute, mais son

genou a ployé, le pied déjà malade a tourné et il s'est donné une

entorse du gros orteil. J'ai été fort effrayée, en le voyant rapporter

ainsi. Quelle triste année que celle-ci! Le fait est que, depuis le mois

d'avril dernier, rien n'a bien marché, et que, si je ne voyais dans tout

ceci les épreuves et les préparations à un meilleur monde, je serais

bien dégoûtée de celui-ci.

_Paris, 30 janvier 1838._--Le pied de M. de Talleyrand le fait souffrir,

et ce qu'il y a de pire, c'est qu'il est difficile de découvrir si la

douleur tient à la foulure ou à l'état général de ce pauvre pied. Du

reste, M. de Talleyrand est calme, toujours entouré, et il fait sa

partie de whist chaque soir.

J'ai été, ce soir, chez la Reine, qui avait reçu ce matin la triste

nouvelle de l'incendie de ce palais de Gotha dans lequel habitait sa

fille, la princesse Marie. La Princesse a failli périr, et elle a perdu

beaucoup de choses précieuses, des albums, des portraits, des livres,

des journaux de toute sa vie, tout enfin; ses diamants sont fondus dans

les montures qui ne sont plus que des lingots, les grosses pierres

seules ont résisté et il faut les repolir; et puis, tous les objets

chers à son cœur et que l'argent ne peut rendre! Ce premier nuage qui

obscurcit un jeune bonheur a quelque chose de cruel parce qu'il met en

défiance et rompt la sécurité pour l'avenir. C'est une véritable peine

de cœur pour la Reine, d'autant plus que la Princesse étant grosse, le

saisissement peut lui avoir fait mal.

_Paris, 1er février 1838._--M. de Talleyrand s'inquiète de l'état de sa

jambe et du changement que cela porte dans ses habitudes. Je voudrais

bien qu'il reprît assez de force, dans ce pied, pour pouvoir remonter en

voiture, mais il ne peut pas encore s'appuyer assez pour prendre l'élan

nécessaire. L'absence d'air et de mouvement, si cela devait continuer,

aurait de graves conséquences. En attendant, il n'est pas seul une

minute depuis dix heures du matin jusqu'à une heure après minuit.

Lady Clanricarde est venue déjeuner avec moi hier; elle retourne, sous

peu de jours, dans cette chère Angleterre, à laquelle je pense chaque

jour avec plus de regrets. Je savais bien tout ce que je perdais en la

quittant, et j'ai, du moins, bien mesuré le sacrifice.

_Paris, 2 février 1838._--L'état de la jambe de M. de Talleyrand reste à

peu près le même quoiqu'elle fût un peu moins enflée hier. Il s'en

attriste, et je le crois trop perspicace pour n'en pas mesurer tous les

mauvais résultats possibles. Je ne puis dire combien j'ai le cœur et

l'esprit en angoisse, quels poids m'oppresse!

_Paris, 3 février 1838._--C'était, hier, l'anniversaire de la naissance

de M. de Talleyrand, qui a accompli ses quatre-vingt-quatre ans.

Heureusement que sa jambe avait un beaucoup meilleur aspect que ces

jours derniers. C'était le plus beau bouquet de fête à lui offrir, et à

moi aussi.

_Paris, 5 février 1838._--Ma sœur avait réuni chez elle, hier soir,

des Autrichiens et des Italiens, et avait fait venir un groupe de

musiciens napolitains qui se trouvent ici. Elle leur a fait chanter des

airs nationaux fort jolis. On a porté M. de Talleyrand en haut, dans

l'appartement de ma sœur, et il y a fait sa partie. L'aspect de sa

jambe continue à être meilleur, mais son pied foulé reste faible et

douloureux. Je ne sais s'il pourra jamais marcher encore. Si, du moins,

il pouvait monter en voiture! Car l'absence d'air m'inquiète.

Il est triste et se tourmente! Une chose très remarquable, c'est qu'il a

désiré faire la connaissance de l'Abbé Dupanloup, et m'a chargée de

l'inviter à dîner pour le jour de ma fête. Je me suis hâtée de le faire,

l'Abbé a accepté d'abord, refusé ensuite; je soupçonne l'Archevêque

d'être là-dessous. Je le verrai demain, je veux en avoir le cœur net.

M. de Talleyrand, en apprenant le refus de l'Abbé, m'a dit: «Il a moins

d'esprit que je ne croyais, car il devait désirer pour lui et pour moi

venir ici.» Ces paroles m'ont frappée, et ont augmenté mon impatience du

refus de l'Abbé.

_Paris, 7 février 1838._--J'ai été, hier, malgré un froid très vif, chez

l'Archevêque, que j'ai trouvé fort gracieux. Il m'a donné, pour la

Sainte-Dorothée, ma fête, qui était hier, un superbe exemplaire de

l'_Imitation de Jésus-Christ_; pour M. de Talleyrand, le même; pour ma

sœur, un portrait de Léon XII, le Pape qui avait reçu son abjuration;

pour Pauline, un beau livre de piété. Il a été très surpris et affligé

du refus de dîner que nous a fait l'abbé Dupanloup; enfin, j'en ai été

très satisfaite.

Je l'ai été encore plus de la manière dont M. de Talleyrand a reçu le

cadeau de l'Archevêque et de la façon dont il a écouté le récit de mon

entretien avec lui. Il désire que l'Archevêque use de son autorité pour

décider l'abbé Dupanloup à venir ici. Je ne puis m'empêcher de rattacher

ses bonnes dispositions à celles que j'ai pu témoigner dans ma dernière

maladie, et aux paroles qu'à cette occasion j'ai pu lui adresser. Je

bénis Dieu de l'épreuve que, dans ses voies cachées et toujours

admirables, il lui a plu de m'envoyer! Et si, pour achever cette grande

œuvre, il me fallait porter un sacrifice encore plus complet, je suis

joyeusement prête.

_Paris, 9 février 1838._--M. de Talleyrand est sorti en voiture, hier,

pour la première fois, uniquement pour se promener, et cela lui a fait

du bien, ou, pour mieux dire, du plaisir. Les effets de la foulure

disparaissent vite, mais il n'en est pas de même de l'état général du

pied, qui reste assez mauvais. On l'a porté jusque dans sa voiture, et

retiré à bras; cela a été moins difficile que je ne pensais, mais ces

démonstrations d'infirmité me sont douloureuses à regarder, plus que je

ne puis le dire.

On commence à ajouter foi aux bruits de grossesse de Mme la duchesse

d'Orléans. Je crois, cependant, qu'il faut encore attendre un peu pour

être parfaitement assuré de ce fait.

_Paris, 10 février 1838_.--On dit que le différend entre les Flahaut et

le général Baudrand s'arrangera[95], mais je ne pense pas que cela dure.

Mme de Flahaut vient, le soir, voir M. de Talleyrand, et le mari chaque

matin; ils sont doux et gracieux comme des _menacés_.

[95] Une rivalité constante animait M. de Flahaut et le général

Baudrand l'un contre l'autre; ils se disputaient souvent des

fonctions auprès du duc d'Orléans, et, en février 1838, ils

intriguaient déjà pour être envoyés au couronnement de la reine

Victoria.

M. Royer-Collard, que j'ai vu un instant, hier, était enchanté d'avoir,

par ses discours de l'autre jour, déchiré le costume que l'on voulait

faire reprendre aux Députés. Nous nous sommes un peu querellés à cette

occasion. Il y a, dans son âme, une goutte trop forte d'amertume, qui le

rend quelquefois, et à son insu, bien _mischievous_.

_Paris, 11 février 1838._--M. de Talleyrand a pu aller, hier, chez

Madame Adélaïde; c'était le grand événement de sa journée, par

conséquent de la mienne. Celui d'aujourd'hui est la neige, qui tombe à

gros flocons, sans discontinuer, et qui nous replonge dans l'hiver.

L'abbé Dupanloup est venu me faire, hier, une longue visite, dont je

suis parfaitement satisfaite. Il dînera chez nous dans huit jours.

Nous avons eu aussi du monde à dîner, toute la famille d'Albuféra, les

Thiers, les Flahaut, et il vient chaque soir quelques personnes.

_Paris, 15 février 1838._--M. de Talleyrand s'occupe fort d'un petit

éloge de M. Reinhard, qu'il veut prononcer, au commencement du mois

prochain, à l'Académie des Sciences morales et politiques. Il y met du

soin et cela nous a pris quelques heures hier.

L'affaire Baudrand et Flahaut n'est point encore terminée. Ce sont des

prétentions, des hésitations, des tergiversations de tous côtés, qui

finissent par donner un ridicule amer aux deux rivaux, et qui pis est,

au Prince Royal.

_Paris, 23 février 1838._--Nous vivons toujours dans le froid et dans la

neige.

M. le duc de Nemours a eu un mal de gorge qui a menacé de tourner en

esquinancie, mais cette indisposition n'a empêché aucune fête de Cour,

et il assistait avant-hier au bal que donnait la Reine.

M. de Talleyrand a du rhume, les jambes faibles. Voilà deux points par

lesquels il est atteint: le premier n'est que très passager; l'autre,

grave dans ses conséquences éloignées, n'a rien d'imminent. Voilà le

vrai.

_Paris, 25 février 1838._--J'ai été avertie, de grand matin, que M. de

Talleyrand éprouvait une espèce de suffocation. Cette suffocation était

purement mécanique, et tenait à ce qu'il a glissé au fond de son lit,

qu'il s'est trouvé comme enseveli sous ses énormes couvertures, et qu'il

en est résulté une sorte de cauchemar. Je viens de le quitter, dormant

paisiblement dans un fauteuil. Ce que je n'aime point, c'est que, depuis

deux jours, il a toujours plus ou moins de fièvre, et que, ne voulant

rien, ou presque rien manger, de peur de l'augmenter, il est très

faible. L'absence du docteur Cruveilhier, qui est à Limoges, est aussi

une mauvaise condition; enfin, sans inquiétude immédiate, je suis loin

cependant d'être rassurée sur l'issue de cet état morbide, qui prouve

l'ébranlement général de la machine.

_Paris, 3 mars 1838._--C'est dans deux heures que M. de Talleyrand va à

l'Académie, par une pluie froide qui est très déplaisante. Je crains

aussi beaucoup l'émotion pour lui. Il y aura un grand concours de monde;

pas de femmes, cette Académie n'en admet pas. J'espère que la journée se

passera bien, mais je voudrais être à demain.

_Paris, 4 mars 1838._--M. de Talleyrand est très agité et très faible ce

matin. C'est que l'effort a été bien grand, et quelque succès qu'il ait

eu, je crains que ce dernier éclat n'ait été payé bien cher. Ce succès a

dépassé mon attente; les rapports de cinquante personnes qui ont

assailli ma chambre après la séance ne me laissent aucun doute à cet

égard. Il avait retrouvé toute sa voix, il a lu à merveille, il a

marché, il était jeune, il était tout entier. Mais deux heures après, il

était terrassé, et hors d'état de lutter. Je ne sais ce que diront les

journaux de ce discours, mais si quelque chose pouvait désarmer, il me

semble que ce devrait être un si grand âge, un passé si riche, une telle

énergie employée à adresser au public des adieux si nobles, si pleins de

droiture et de bonnes doctrines[96].

[96] Le discours du prince de Talleyrand se trouve aux pièces

justificatives de ce volume.

_Paris, 5 mars 1838._--La journée s'est mieux passée que je ne

l'espérais, pour M. de Talleyrand. Le _Journal général de France_, qui

appartient aux Doctrinaires, contenait le meilleur, le plus spirituel et

le plus agréable article, sur le discours de M. de Talleyrand. Les uns

l'attribuent à M. Doudan, les autres à M. Villemain. Celui des _Débats_

est obligeant, mais lourd; celui du _Journal de Paris_, bien; celui de

la _Charte_, bête et mal écrit; la _Gazette de France_, suffisamment

bien; le _Siècle_ et la _Presse_, insignifiants; le _National_, nul.

Contre mon habitude, qui, depuis mon retour de la campagne, a été de ne

pas ouvrir un seul journal, je les ai tous lus hier, j'en ferai encore

autant aujourd'hui, puis je reprendrai le cours de mon ignorance.

_Paris, 6 mars 1838._--M. de Talleyrand a eu une défaillance, hier,

avant le dîner. Je crois qu'elle tient à sa diète trop rigoureuse;

celle-ci, à l'embarras glaireux de la poitrine et de l'estomac, qui lui

ôte l'appétit. Le vésicatoire qu'on va lui mettre le délivrera, je

l'espère. Les journaux d'hier n'étaient pas tous également satisfaisants

sur son discours, mais cela ne l'a pas ému, car son succès a été

véritable auprès du public sain et honnête. La maison ne désemplit pas,

des gens qui viennent le féliciter. M. Royer-Collard me disait hier: «M.

de Talleyrand a été solennellement amnistié de ce qu'il y a eu de

fâcheux dans sa vie, et publiquement glorifié de ce qu'elle a eu de bon

et de grandement utile.»

_Paris, 7 mars 1838._--M. de Talleyrand n'a pas eu de défaillance hier,

mais il a mauvais visage, et je le trouve très changé. J'apprends que

son frère, le duc de Talleyrand, mon beau-père, est aussi dans le plus

triste état. La vicomtesse de Laval a de la fièvre, un catarrhe, de

l'insomnie. Tout cela est sombre, et ces images de destruction me

retombent bien lourdement sur le cœur.

_Paris, 8 mars 1838._--M. de Talleyrand a mieux passé la journée d'hier;

on le soigne beaucoup, et quand je suis rentrée d'un dîner donné à ma

sœur par les Stackelberg, et de chez la Reine, où j'avais été ensuite,

je l'ai trouvé entouré de belles dames, et d'assez bonne humeur.

Le matin, j'avais mené Pauline quêter M. l'Archevêque. Ma sœur avait

voulu nous accompagner, ce qui fait que je n'ai pas pu causer avec M. de

Quélen.

Les Flahaut n'ont plus rien de commun avec le Pavillon Marsan, excepté

les bonnes grâces du Prince Royal qu'ils paraissent emporter. Au

Pavillon de Flore, malgré beaucoup de belles phrases, on est ravi de

leur départ. Les Flahaut ne croient pas au vrai, et s'en prennent à une

intrigue doctrinaire à laquelle se serait joint le duc de Coigny. Ils

partent, bientôt, pour l'Angleterre, où ils feront, je crois, un assez

long séjour.

_Paris, 10 mars 1838._--L'abbé Dupanloup est venu me voir hier; il a

demandé ensuite à voir M. de Talleyrand, pour le remercier de

l'exemplaire de son discours qu'il lui avait envoyé; Pauline l'y a

conduit. Il est resté seul pendant vingt minutes avec M. de Talleyrand,

sans qu'il se soit rien dit de direct; mais il y a eu de bonnes paroles

jetées, et quand l'Abbé est remonté chez moi, il m'a paru concevoir

quelques bonnes espérances. Il y a mis, d'ailleurs, une grande

discrétion et une mesure parfaite, et je le trouve d'une raison extrême;

c'est lui qui s'est retiré le premier, et on lui a dit qu'on espérait

qu'il reviendrait. Tout cela est bon, mais pourvu que nous ayons le

temps! Car je trouve non plus de la maladie, mais un grand abattement,

une altération sensible des traits, et il n'y a rien à brusquer avec un

tel esprit! Mon Dieu, quelle tâche! Et que j'en serais effrayée, si je

ne me disais que l'instrument le plus indigne, quand il plaît à Dieu de

le choisir, peut devenir plus puissant que le plus grand saint, s'il

n'entre pas dans les voies de Dieu de s'en servir!

_Paris, 11 mars 1838._--Voilà le Ministère anglais sorti victorieux

d'une épreuve qu'on annonçait devoir lui être fatale. Le nôtre se

tirera-t-il aussi bien de l'épreuve de la semaine prochaine, celle des

fonds secrets? Il y a bien des batteries dressées contre lui, des

agitations sourdes de tous les côtés; on dit que de tous les bouts de la

Chambre, on tirera des feux convergents sur les bancs ministériels,

quitte, après, je suppose, à s'entre-tirailler sur le champ de bataille.

Tout cela est pitoyable!

_Paris, 14 mars 1838._--J'ai passé hier deux heures avec Mgr

l'Archevêque. J'ai été plus contente de ses sentiments que de ses

décisions; cependant tout est resté livré à ses méditations. Il m'a dit

de lui écrire mes idées, et j'espère, avec la grâce de Dieu, qui jettera

la lumière ici et là-bas, arriver à une fin consolante, et pour ceux qui

partiront, et pour ceux destinés à continuer leur pèlerinage.

En quittant l'Archevêque, j'ai été chez la vicomtesse de Laval, toujours

faible et vacillante de corps, toujours vive de cœur et d'esprit.

Je suis revenue et j'ai trouvé M. de Talleyrand triste et mal à l'aise;

il s'est remonté en causant avec moi. Il a mangé un peu mieux que ces

jours passés; le soir, il était moins faible et je viens d'apprendre que

sa nuit a été fort tranquille. Je passe sans cesse par les hauts et les

bas les plus agitants. Je suis soutenue par le sentiment d'être utile,

peut-être même nécessaire, et j'espère que les forces, si elles doivent

me manquer, me resteront jusqu'au bout de ma tâche; après quoi, le

sacrifice est fait, je l'ai fait pendant ma maladie à Rochecotte.

_Paris, 15 mars 1838._--J'ai accompagné, hier, ma sœur, qui voulait

aller encore une fois, avant son départ, à la Chambre des députés. J'y

ai éprouvé beaucoup d'ennui. Les paroles de M. Molé ont été fort bonnes;

M. Barthe a parlé avec une trivialité insupportable, M. Guizot a fait le

plus ennuyeux de tous les sermons, M. Passy a été grossier sans être

piquant, M. Odilon Barrot a été très habile, très spirituel, il n'a rien

laissé à dire, ni à Thiers ni à Berryer, mais son débit est si

déclamatoire et si peu soutenu, que c'est une grande fatigue de

l'écouter. A tout prendre, les honneurs de la séance sont restés à M.

Molé, ou, pour mieux dire, si le Ministère n'a rien gagné, ses

adversaires ont perdu beaucoup, ce qui, comme résultat momentané,

revient au même.

_Paris, 16 mars 1838._--J'ai mené Pauline hier à la messe, au sermon, et

au salut, après lequel elle a quêté. Deux enterrements ont interrompu

cette quête, en empêchant la moindre sortie, et une pluie battante les a

encore retardés, ce qui fait que nous sommes restées éternellement sur

nos jambes, à la porte de l'église. Du reste, le sermon de l'abbé de

Ravignan[97], sur l'indifférence en matière de religion, et sur ses

différentes causes, m'a fait un grand plaisir, et si ce n'est pas le

plus beau des sermons que j'aie lus, c'est du moins le meilleur que

j'aie jamais entendu.

[97] L'abbé de Ravignan avait remplacé Lacordaire dans la chaire

de Notre-Dame.

M. Molé, qui dînait ici, disait que ce matin, à la Chambre, dans la

formation des bureaux, l'alliance entre les hommes ennemis il y a

quelques mois encore était flagrante.

_Paris, 17 mars 1838._--J'ai passé longtemps hier matin, au séminaire de

Saint-Nicolas du Chardonnet, dont l'abbé Dupanloup est supérieur. J'y ai

été fort contente de ce bon Abbé, qui a bien voulu être aussi satisfait

du petit écrit que je lui ai montré[98].

[98] Il s'agit de la lettre que le prince de Talleyrand écrivit à

Rome, en rétractation des erreurs de sa vie qui avaient encouru

les censures de l'Église.

D'ici à un mois, nous aurons un nouveau poème de M. de Lamartine,

intitulé _l'Ange déchu_[99], puis des _Mélanges littéraires_, de M.

Villemain, et un ouvrage de M. de Chateaubriand sur le _Congrès de

Vérone_. Enfin, des provisions de lecture pour l'été!

[99] Plus connu sous le nom _la Chute d'un ange_, début du poème

appelé _Jocelyn_.

M. de Talleyrand dit qu'il ira le 1er mai à sa terre de Pont-de-Sains en

Flandre, qu'il y restera tout l'été, qu'il en partira le 1er septembre

pour Nice, en voyageant lentement, et qu'il reviendra au mois de mai

1839 à Valençay. Il y a quelque chose de bien hardi dans des projets si

étendus et de peu raisonnable à affronter l'humidité flamande dès le 1er

mai; je laisse dire, et me confie au grand Régulateur.

Je trouve bien jolie la devise, ou plutôt la fin de lettre que je viens

de trouver dans un vieux livre: «A Dieu soyez.» Je l'adopte.

_Paris, 22 mars 1838._--La princesse Marie, qui est ici depuis le 19, a

failli faire une fausse couche, hier, à la suite d'une trop longue

promenade, et Mme la duchesse d'Orléans n'en évite une qu'en ne quittant

pas sa chaise longue.

M. de Rumigny, notre ambassadeur à Turin, s'y est fait une mauvaise

querelle. Querelle personnelle avec le Roi, pour une question

d'étiquette; il est arrivé des plaintes sur lui. Cette histoire est la

plus sotte du monde, car il s'agit des barbes blanches ou noires portées

par les femmes. L'étiquette sarde ne les permet qu'à la Reine. Comme

cela est bête!

Une alliance paraît flagrante entre MM. Thiers et Guizot, mais le récri

contre ce rapprochement est tel, dans le public, que chacun en est

embarrassé, et qu'il avortera probablement avant d'avoir porté ses

fruits. M. Guizot, surtout, en éprouve du malaise, parce que sa

considération en souffre cruellement, et que c'était dans cette

considération, plus que dans son talent, qu'il cherchait et qu'il

trouvait son importance. Le fait est qu'après tout ce que, des deux

côtés, on s'est dit, après les discours qui ont clos la session

dernière, et les propos qui en ont rempli l'intervalle, il y a quelque

chose de trop cru dans cette alliance que M. Royer-Collard appelle une

_union impie_.

Il est fort question d'un voyage du Roi à Nantes et à Bordeaux pour le

mois de juin, ce qui nous ramènerait en Berry et vers la Touraine. M. de

Talleyrand avait, jusqu'ici, uniquement en vue le Pont-de-Sains, ce qui

était calamiteux.

_Paris, 25 mars 1838._--J'ai bravé, hier, une tempête équinoxiale pour

aller voir Mgr. l'Archevêque. Nous nous rapprochons, peu à peu, dans les

termes de la lettre, et j'espère que nous arriverons à quelque chose de

bien; mais il nous faut du temps, et que les circonstances extérieures

nous aident, ce qui ne dépend pas de nous, et ce qu'il faut demander à

plus puissant que nous. Au reste, si là-haut on peut être importuné par

les prières d'ici-bas, on doit l'être pour celles qui y sont adressées à

ce sujet.

_Paris, 28 mars 1838._--J'ai eu, hier, la plus importante des

conversations avec M. de Talleyrand, et j'ai trouvé, en lui, des accès

ouverts qui me paraissent miraculeux. J'espère marcher maintenant dans

une voie assurée, et, quoique le but soit encore éloigné, j'espère

qu'aucun précipice ne se placera entre lui et mes efforts.

On meurt ici d'une façon effrayante. Voici M. Alexis de Rougé qui a

disparu en douze heures, foudroyé par l'apoplexie. Cela jette beaucoup

de monde dans un très grand deuil.

J'ai été chez Madame Adélaïde où j'ai su tout le bien que disait la

duchesse de Würtemberg de l'Allemagne. Mme la duchesse d'Orléans sent

remuer son enfant, et je crois que d'ici à quelques jours, sa grossesse

sera officiellement publiée.

On dit que la jeune Reine d'Angleterre galope, à travers les omnibus et

les cabriolets, dans les rues de Londres, ce que ses vieilles tantes

trouvent très choquant, et ce qui l'est en effet.

Il y a, dans le Parlement anglais, une alliance non moins étonnante que

celle de chez nous entre MM. Thiers et Guizot: c'est celle de lord

Brougham et de lord Lyndhurst.

_Paris, 1er avril 1838._--J'ai été, hier, avec ma sœur, voir, dans la

cour du Louvre où elle est momentanément exposée, une statue en

bronze, qui part dans quelques jours pour Turin. C'est celle

d'Emmanuel-Philibert de Savoie, à l'issue de la bataille de

Saint-Quentin, arrêtant son cheval et remettant son épée dans le

fourreau; elle est faite par Marochetti; c'est une admirable chose,

pleine de grâce, de noblesse et de mouvement. J'en ai été ravie, et il

me semble qu'en général elle est fort approuvée.

_Paris, 3 avril 1838._--J'ai remis hier à M. de Talleyrand le petit

écrit que j'avais préparé pour lui. La remise s'est faite sans

bourrasque. Je suppose qu'hier au soir, il en aura fait une lecture

approfondie, et je vais voir, aujourd'hui, si l'horizon ne s'est pas

obscurci.

_Paris, 4 avril 1838._--Mon petit écrit a eu plein succès.

J'ai mené ma sœur, hier, à Saint-Roch, pour y entendre prêcher l'abbé

de Ravignan. Il nous a fait grand plaisir; il a une belle figure, un

beau son de voix, une excellente prononciation, de la foi, de la

conviction, de la chaleur, de l'autorité, une argumentation vive et

serrée, de la clarté, un langage noble, une parole ferme; il n'est pas

prolixe et jamais diffus; il manque d'onction, ce qui le rend plus

doctrinal qu'évangélique, aussi était-il dans la parfaite liberté de son

talent, hier, en prêchant sur l'infaillibilité de l'Église.

M. de Pimodan, grand légitimiste, qui donnait le bras à une des

quêteuses, a, insolemment, barré le passage à la Reine; le curé, l'abbé

Olivier, qui l'accompagnait à la sortie, et qui est un petit homme trapu

et fort comme un Turc, a donné un coup de coude si raide à M. de

Pimodan, pour le faire se ranger, que celui-ci est entré en fureur et a

fort rudement demandé au curé ce qu'il avait prétendu par ce coup de

coude; l'abbé lui a répondu tranquillement: «J'ai entendu, Monsieur,

faire faire place à la Reine.» Sur quoi le monsieur a tenu de très

insolents propos entre ses dents, qu'on a fait semblant de ne pas

entendre.

La princesse de Bauffremont, qui devait être une des quêteuses, ayant

appris, la veille, que Mme de Vatry devait aussi quêter (elles étaient

six quêteuses, prises dans les différentes sociétés de Paris, afin de

faire délier le plus de bourses possible), a fait dire qu'elle ne

voulait pas se trouver en compagnie de la fille de M. Hainguerlot, et

s'est retirée. Comprend-on quelque chose de si impertinent et de si peu

charitable?

_Paris, 8 avril 1838._--La séance à la Chambre des Pairs occupait fort

tout le monde hier. Le discours de M. de Brigode, prononcé la veille,

avait donné l'éveil; la part active que le duc de Broglie a prise dans

cette discussion paraît un événement, et se lie au mouvement hostile et

à l'alliance _impie_ de la Chambre des Députés. Le Ministère a très bien

répondu aux attaques de MM. de Broglie et Villemain; M. Pasquier, qui a

de l'humeur qu'on veuille borner ses attributions, a fort mal présidé.

Le Ministère est inquiet de la semaine de Pâques.

Le duc de Talleyrand, frère cadet du prince de Talleyrand, mourut

le 28 avril 1838: le duc et la duchesse de Dino héritèrent alors

de son titre, qu'ils portèrent depuis. Le 17 mai suivant, le

prince de Talleyrand expirait à son tour, des suites d'un

anthrax, après quatre jours de maladie.

* * * * *

La lettre qui suit a été écrite le 10 mai 1839, mais elle a été

placée à cet endroit de la Chronique par l'auteur même.

_Lettre adressée par Mme la duchesse de Talleyrand à M. l'abbé

Dupanloup, à l'occasion du récit fait par celui-ci des derniers

instants de M. le prince de Talleyrand._

«J'ai lu, vous n'en doutez pas, avec une profonde émotion, Monsieur

l'Abbé, le précieux manuscrit[100] que j'ai l'honneur de vous renvoyer.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 2 (de 4) · 第 6 / 18 题