_Valençay, 28 octobre 1836._--Toutes les lettres de Paris disent que
rien n'a été plus imposant que le placement de l'obélisque de Luxor[54].
La famille royale a été reçue avec transport: c'était la première fois
qu'elle paraissait à Paris en public, depuis Fieschi, et la population
lui en a su gré. Le Cabinet hésitait, comme pour Compiègne, mais la
volonté royale l'a emporté, et avec succès.
[54] L'obélisque de Luxor fut donné au Roi Louis-Philippe par le
pacha d'Égypte, Méhémet-Ali.--Il fut enlevé de devant le temple
de Luxor, transporté à Paris, et placé, en 1836, sur la place de
la Concorde.
_Valençay, 30 octobre 1836._--Je pars demain d'ici à huit heures du
matin, je déjeunerai à Beauregard[55], dînerai à Tours, et coucherai le
soir chez moi, à Rochecotte, où M. de Talleyrand et ma fille viendront
me rejoindre le 2 novembre.
[55] Chez la comtesse Camille de Sainte-Aldegonde.
_Rochecotte, 2 novembre 1836._--Je n'ai pas eu un instant de repos,
depuis mon arrivée ici, où j'avais à faire mettre tout en ordre pour les
hôtes que j'attends, et à visiter les changements faits en mon absence à
l'occasion du puits artésien; ces changements ont fort embelli
l'entourage immédiat du Château, pour lequel il me reste encore beaucoup
à faire.
Je suis disposée à croire que M. Thiers a tenu des propos fort déplacés
sur nous tous. L'humeur et les mécomptes, chez les personnes qui
manquent de première éducation, s'expriment en général sans mesure.
C'est la question d'Espagne qui a fait sortir M. Thiers du Ministère,
c'est sur celle-là qu'il était en divergence complète avec M. de
Talleyrand: de là tout le reste. Je ne lui en veux pas; il devait en
être ainsi. D'ailleurs, il y a très peu de personnes que j'aime assez
pour leur en vouloir beaucoup.
_Rochecotte, 4 novembre 1836._--Qu'est-ce que c'est que toute cette
ébouriffade de Strasbourg[56]? Ce qui me semble donner un caractère
assez sérieux à cette folle entreprise bonapartiste, c'est que le même
jour, il y en a eu une du même genre à Vendôme, ici près. Six sergents
ont commencé le mouvement, qui a été aussitôt étouffé; cependant, il y a
eu un homme tué. Je ne sais si les journaux parlent de cela, mais c'est
sûr, les deux Préfets de Tours et de Blois l'ayant dit à M. de
Talleyrand, qui me l'a raconté en arrivant. La grande-duchesse Stéphanie
sera mal à l'aise de l'expédition de son cousin Louis Bonaparte[57]. Je
plains la duchesse de Saint-Leu, quoique je ne la croie pas étrangère à
ce fait, et qu'elle soit aussi intrigante que comédienne; mais elle est
mère, elle a déjà perdu un fils aîné, et elle doit éprouver une terrible
angoisse, juste mais amère punition de ses pauvres intrigues.
[56] Le 26 octobre 1836, le prince Louis Bonaparte, accompagné de
son ami, M. de Persigny, et avec le concours du colonel Vaudrey,
essaya de provoquer un mouvement militaire et de renverser le Roi
Louis-Philippe.
[57] Futur Napoléon III.
_Rochecotte, 7 novembre 1836._--J'ai eu hier une lettre de Mme de
Lieven, qui me parle d'une indisposition de l'empereur Nicolas. Il me
semble que pour qu'une Russe avoue que l'Empereur est indisposé, il faut
qu'il soit bien malade! Cette mort-là serait un tout autre événement que
l'échauffourée de Strasbourg. Je ne crois pas que les Français auraient
beaucoup à la déplorer!
_Rochecotte, 10 novembre 1836._--Madame Adélaïde mande à M. de
Talleyrand que le Roi est décidé à ne pas laisser juger le jeune
Bonaparte; il exigera seulement son prompt départ pour l'Amérique, et
l'engagement formel de ne jamais plus revenir en France. Mme de
Saint-Leu a écrit au Roi pour lui demander la vie de son fils. On sait
qu'elle est cachée à Paris où on ne veut pas qu'elle reste; on ne la
laissera pas non plus habiter la Suisse; il paraît qu'elle ira aux
États-Unis avec son fils. Quelle absurdité que celle qui fait aboutir à
un tel résultat!
_Rochecotte, 11 novembre 1836._--Mme de Lieven disait, dernièrement,
devant Pozzo, qu'elle irait peut-être passer l'hiver prochain à Rome:
«Eh! qu'iriez-vous faire en Italie?» s'écria Pozzo, «vous n'auriez que
l'Apollon du Belvédère à qui demander des nouvelles, et sur son refus,
vous lui diriez: «Vilain magot, va te promener!» Cette saillie de Pozzo
a fait rire tous les assistants, et même la Princesse; au fait, elle est
fort gaie.
_Rochecotte, 20 novembre 1836._--Les lettres d'hier chantent la
palinodie sur les affaires de Portugal. Il paraît que la
contre-révolution a échoué au moment où on la croyait assurée, et que
c'est la mésintelligence entre le petit Van de Weyer et lord Howard de
Walden qui en est cause; le gâchis est complet.
Madame Adélaïde mande à M. de Talleyrand que, décidément, la Cour ne
prendra pas le deuil à l'occasion de la mort de Charles X[58], faute de
notification. Elle cite plusieurs exemples de deuils non portés pour ce
motif, quoiqu'il s'agît de très proches parents, entre autres, celui de
la feue Reine de Naples, tante et belle-mère de l'Empereur d'Autriche,
morte dans son château impérial auprès de Vienne, et dont la Cour
d'Autriche n'a pas pris le deuil, parce que le Roi de Naples, alors en
Sicile, n'a pas notifié la mort de sa femme. Il n'y a rien à opposer à
de pareils exemples.
[58] Charles X venait de mourir, à Goritz, en Autriche, le 6
novembre 1836.
_Rochecotte, 21 novembre 1836._--La mort de Charles X divise, à Paris,
sur tous les points. Chacun y porte le deuil à sa façon, depuis la
couleur jusqu'à la laine noire, avec des gradations infinies, et des
aigreurs nouvelles à chaque aune de crêpe de moins. Puis, les uns disent
le comte de Marnes et Henri V, les autres Louis XIX. Enfin, c'est la
tour de Babel; on n'est pas même d'accord sur la maladie dont Charles X
est mort! Nos lettres d'hier ne parlent pas d'autre chose, à part
cependant des affaires du Portugal. On assure que ce qui vient d'y être
gauchement tenté pourrait bien faire chavirer lord Palmerston[59].
[59] La Reine de Portugal avait été forcée, après des émeutes,
d'accepter la Constitution radicale de 1820.--Elle fit, en
novembre, aidée de Palmella, Terceira et Saldanha, une
contre-révolution, croyant, à l'instigation de l'Angleterre, que
le peuple de Lisbonne la soutiendrait, et proposa de renvoyer ses
Ministres: elle avait été mal renseignée sur le sentiment
populaire et fut forcée d'abandonner la lutte.
_Rochecotte, 22 novembre 1836._--Le prince de Laval m'écrit que M. de
Ranville est chez lui à Montigny, et M. de Polignac sur la route de
Munich et de Goritz. Je ne sais pas du tout comment son affaire s'est
arrangée[60]. Je ne sais pas non plus ce que c'est que cette réunion des
curés de Paris, convoqués chez M. Guizot, ministre des Cultes. On dit
que Mgr. l'Archevêque prépare un mandement à cet égard, mais je n'ai pas
encore le mot de l'énigme.
[60] M. de Polignac, prisonnier à Ham, avait réclamé de M. Molé
sa translation dans une maison de santé.
Il faudrait l'abbé de Vertot pour raconter toutes les révolutions du
Portugal. Lord Palmerston n'en serait pas le héros, ni même lord Howard
de Walden! Que peut-on penser de toute la bassesse de cette diplomatie?
_Rochecotte, 28 novembre 1836._--Il y a eu division, sur la question du
deuil de Charles X, jusque dans la famille royale actuelle: la Reine,
qui l'avait pris spontanément le premier jour, a été très peinée que le
Ministère le lui ait fait quitter. Le Cabinet a craint la controverse
des journaux et n'y a rien gagné, car toutes les gazettes rivalisent,
selon leur couleur, à qui mieux mieux. Je suis très embarrassée de
savoir à quelle nuance, du blanc, du gris ou du noir je me vouerai en
arrivant à Paris; en général, les dames du juste milieu, qui tiennent
aussi à la société, vont en noir dans le monde et en blanc à la Cour. La
position de nos diplomates, au dehors, sera très embarrassante!
M. de Balzac, qui est un Tourangeau, est venu dans la contrée pour y
acheter une petite propriété. Il s'est fait amener ici par un de mes
voisins. Malheureusement, il faisait un temps horrible, ce qui m'a
obligée à le retenir à dîner.
J'ai été polie, mais très réservée. Je crains horriblement tous les
publicistes, gens de lettres, faiseurs d'articles; j'ai tourné ma langue
sept fois dans ma bouche avant de proférer un mot, et j'ai été ravie
quand il a été parti. D'ailleurs, il ne m'a pas plu. Il est vulgaire de
figure, de ton, et, je crois, de sentiments; sans doute, il a de
l'esprit, mais il est sans verve ni facilité dans la conversation. Il y
est même très lourd; il nous a tous examinés et observés de la manière
la plus minutieuse, M. de Talleyrand surtout.
Je me serais bien passée de cette visite, et, si j'avais pu l'éviter, je
l'aurais fait. Il vise à l'extraordinaire, et raconte de lui-même mille
choses auxquelles je ne crois nullement!
Le prince de Laval me mande que M. de Polignac n'a pas pu encore
profiter de la liberté qui lui a été accordée, s'étant trouvé trop
souffrant au moment du départ[61]. Il demande à être transporté à la
plus proche frontière, Mons ou Calais, pour éviter le plus possible de
route qu'il ne pourrait pas supporter.
[61] Sa peine avait été commuée en un bannissement perpétuel.
_Rochecotte, 2 décembre 1836._--La lettre de Mgr. l'Archevêque sur la
fameuse convocation des curés est mauvaise, parce qu'elle est
captieuse, ce qui ne convient jamais à un pasteur dont le plus bel
attribut est la simplicité évangélique; mais convenons aussi que la
démarche directe auprès des curés a dû le choquer, et que cette
interdiction des prières instituées par l'Église sent un peu trop la
Révolution, dont je voudrais qu'on sortît plus nettement qu'on ne le
fait. C'est par peur qu'on reste dans cette voie, et cette peur, trop
marquée, isole du dehors, et encourage les ennemis du dedans.
M. le duc d'Angoulême s'appellera décidément Louis XIX et sa femme, la
Reine: c'est elle qui l'a voulu ainsi. Mais ils ont cependant, aussitôt
après la mort de Charles X, envoyé dans la chambre du duc de Bordeaux
tous les insignes de la Royauté, déclarant que même si les événements
devenaient favorables, ils ne voulaient jamais régner en France. Du
reste, les notifications ont été faites sous le titre incognito du comte
de Marnes. Le jeune Prince est appelé à Goritz _Monseigneur_; il reste,
avec sa sœur, chez son oncle et sa tante.
C'est sur une lettre de M. de Polignac à M. Molé, écrite après la mort
de Charles X, et qui dit positivement qu'il sera reconnaissant au Roi
des Français de le faire sortir de Ham, qu'il a obtenu d'en sortir. M.
de Peyronnet a écrit, au charbon, sur le mur de sa prison: «Je ne
demande merci qu'à Dieu», ce qu'il n'avait plus, ce me semble, le droit
de dire, puis il est sorti, fort guilleret, de sa prison. Il n'a pas
voulu revoir M. de Polignac, même au dernier moment.
_Rochecotte, 15 décembre 1836._--Je pars décidément demain soir d'ici,
et serai après-demain à Paris.
Les deux correspondants dont les lettres ont alimenté cette
_Chronique_ s'étant trouvés réunis à Paris, pendant quelques
mois, la _Chronique_ a été interrompue, pour recommencer en 1837.
1837
_Paris, 17 avril 1837._--Le nouveau Ministère, qui s'est constitué
avant-hier, et qui est destiné à illustrer la date du 15 avril, puisque
c'est par des dates qu'on désigne les différentes administrations, le
nouveau Ministère, dis-je, aura une rude guerre à soutenir; je désire,
pour son chef, M. Molé, qu'il s'en tire honorablement. Le _Journal de
Paris_ fait de la franche opposition doctrinaire; le _Journal des
Débats_, après l'oraison funèbre des sortants, promet paix et secours
aux entrants; tout cela n'est ni sérieux, ni sincère, ni fidèle, ni
stable, et je ne sais plus ni à qui, ni à quoi il est raisonnable de se
fier dans les relations politiques. M. Royer-Collard est venu me voir ce
matin avant d'aller à la Chambre des Députés; il n'avait pas l'air de
croire que le nouveau Ministère pût traverser la session[62].
[62] Voici la composition de ce Ministère: MM, Molé, président du
Conseil et ministre des Affaires étrangères; Barthe, ministre de
la Justice; de Montalivet, ministre de l'Intérieur;
Lacave-Laplagne, ministre des Finances; de Salvandy, ministre de
l'Instruction publique; le général Bernard, l'amiral de Rasamel
et M. Martin du Nord gardaient leurs portefeuilles. M. de
Rémusat, sous-secrétaire d'État, suivait son ministre dans sa
retraite.
Nous avons eu parmi nos convives, à dîner, M. Thiers qui a beaucoup
causé, comme de coutume. Il venait de la Chambre où on avait vainement
attendu la communication officielle du nouveau Ministère qui avait été
annoncée. Le Roi devait mener l'Électrice[63], qui est à Paris en ce
moment sous le nom de Comtesse d'Arco, visiter Versailles; mais au lieu
de cela, le Conseil ayant duré de dix heures du matin à cinq heures de
l'après-midi, le Roi n'a pu sortir, ni les Ministres se rendre à la
Chambre. Cela y a fait un très mauvais effet; on la dit irritée et
méprisante.
[63] Marianne-Léopoldine, archiduchesse d'Autriche-Este, née en
1771, avait épousé l'électeur Charles-Théodore de Bavière. Après
la mort de son mari, elle épousa le grand-maître de sa Cour, le
comte Louis Arco. Cette princesse mourut en 1848.
_Paris, 19 avril 1837._--Mme de Castellane, qui est venue chez moi ce
matin, et qui était encore dans un état d'émotion très pénible de la
séance de la veille à la Chambre, m'a appris que l'extrême longueur du
Conseil d'hier avait tenu à une vive discussion sur le retrait absolu de
la _loi d'apanage_, et sur la convenance de laisser en blanc le chiffre
de l'apanage de Mgr le duc d'Orléans dans la loi qu'on va présenter à la
Chambre à l'occasion de son mariage avec la princesse Hélène de
Mecklembourg-Schwerin; M. le duc d'Orléans, qui assistait au Conseil,
voulait qu'on laissât le chiffre en blanc et il a fini par l'emporter.
A peine Mme de Castellane était-elle sortie de chez moi, que Mme de
Lieven est entrée; elle venait me demander à dîner pour aujourd'hui.
Elle m'a conté un mot qui court sur le nouveau Ministère, et qui est
pris d'une nouvelle invention: on l'appelle le _Ministère inodore_.
J'ai eu, à la fin de la matinée, la visite de M. de Tocqueville, qui
venait de la Chambre, où il avait assisté à l'entrée solennelle du
Ministère. Il dit que cette entrée s'est faite au milieu du silence le
plus absolu: pas une parole, pas un geste, comme si les banquettes
avaient été vides et comme si on eût été au milieu des glaces du lac
Ladoga, ainsi que le disait plus tard Mme de Lieven. Le même silence a
régné pendant le discours de M. Molé, mais, au moment où le Ministère
s'est retiré en masse pour aller à la Chambre des Pairs, il y a eu un
mauvais murmure qui a fait rebrousser chemin à MM. de Salvandy et de
Rosamel, qui sont venus se rasseoir sur le banc ministériel. Dans la
discussion qui a suivi, le maréchal Clauzel paraît avoir été pitoyable,
mais M. Jaubert très incisif; à son mot sur l'état _provisoire_ des
choses, les rires les plus désobligeants pour le Cabinet ont éclaté de
toutes parts. En somme, l'impression était fort décourageante pour le
nouveau Ministère.
Après notre dîner, le duc de Noailles est venu à son tour nous raconter
l'entrée ministérielle à la Chambre des Pairs. M. Molé a dit quelques
mots courts et troublés; M. de Brézé a dit qu'il les trouvait trop
vagues, et a demandé quelques explications sur les causes qui avaient
amené la rupture du dernier Cabinet. M. Molé a voulu y répondre sans
trop y parvenir, au point qu'en se trompant, sans doute, il a fini par
se servir du mot _catégorique_ pour désigner la netteté de ses paroles.
A ce mot de _catégorique_, M. Villemain a dit, méchamment, que le
discours du Président du Conseil était tout, excepté catégorique, et
qu'il désirait savoir ce que l'on ferait de _la loi de non-révélation_;
M. de Montalivet a parlé alors, et très bien, dit-on; il aurait laissé
la Chambre sur une très bonne impression, si M. Siméon, rapporteur de la
_loi de non-révélation_, n'était pas venu annoncer que son discours
était prêt, ce qui sera une grande gêne pour le Ministère, qui aurait
voulu laisser tomber ce projet de loi en oubli.
_Paris, 22 avril 1837._--J'ai eu, aujourd'hui, la visite de M. le duc
d'Orléans: il venait d'apprendre le vote de la Chambre sur sa dotation,
et le fond et la forme lui convenaient. Il m'a paru disposé à employer
la moitié du million de frais d'établissement en œuvres de
bienfaisance, aux ouvriers de Lyon, en livrets achetés pour des
malheureux aux différentes caisses d'épargne du pays, à vêtir un grand
nombre d'enfants dans les salles d'asile, enfin, en fort bonnes actions.
Il est fort heureux de son mariage et de belle humeur. La princesse
Hélène désire être escortée depuis Weimar par un envoyé de France; on
cherche quelqu'un pour cette mission. Je voudrais qu'on en chargeât le
baron de Montmorency. La Princesse verra le Roi de Prusse à Potsdam. Son
portrait n'est pas encore arrivé. On espère toujours que le mariage se
fera avant le 15 juin. La Princesse, n'étant pas mariée par procuration,
et n'étant pas encore, par conséquent, Duchesse d'Orléans, sa maison
n'ira pas la chercher à la frontière. Elle y trouvera seulement
quelqu'un de la maison du Roi, et, peut-être, une des Dames de la Reine;
elle vient, du reste, avec sa belle-mère, Mme la grande-duchesse
douairière de Mecklembourg.
Meunier[64] aura probablement sa grâce à l'occasion du mariage. Ce
procès Meunier n'a aucun intérêt par le caractère des individus, ni leur
langage rien de dramatique; c'est fort au-dessous de Fieschi, et même
d'Alibaud; du dégoût, voilà tout ce que cela produit. Cela vaut, du
reste, beaucoup mieux comme effet sur le public.
[64] Le 27 décembre 1837, jour de l'ouverture de la session
parlementaire, un nouvel attentat avait été commis contre le Roi
Louis-Philippe, qui se rendait en voiture, avec trois de ses
fils, au Palais-Bourbon. L'auteur du crime était Meunier, un
jeune homme de vingt-deux ans. Il fut condamné à mort par la
Chambre des Pairs, mais le Roi obtint, en effet, que sa peine fût
commuée en bannissement perpétuel, à l'occasion du mariage de M.
le duc d'Orléans.
Le ridicule compliment de M. Dupin au Prince Royal est fort bien relevé,
ce matin, dans le _Journal de Paris_. Le Roi n'a pas voulu que son fils
reçût, ailleurs qu'auprès de lui, les félicitations des Chambres, ce qui
faisait dire à M. de Sémonville qu'il aurait cru abdiquer en faisant
autrement.
J'ai dîné chez M. et Mme Mollien avec M. et Mme Bertin de Veaux, M.
Guizot, M. de Vandœuvre. On y a beaucoup parlé du discours embarrassé
de M. Barthe, à la fin duquel il est resté court; de l'extrême pâleur du
Ministère et de la presque infaillibilité d'un duel entre MM. Thiers et
Guizot dans le cours d'une session qui doit amener encore tant de
questions _palpitantes_, comme on dit maintenant; les deux champions se
battront sur le dos du Ministère, qui pourrait bien succomber sous leurs
coups. Ce dire est assez général et ne m'appartient pas en propre. Hier,
on n'a fait qu'escarmoucher.
_Paris, 26 avril 1837._--On me parle de discussions en Angleterre sur la
question espagnole. M. Thiers assurait, l'autre jour, que le Ministère
anglais était près d'abandonner l'Espagne à ses propres destinées; il en
tirait avec effroi, pour la dynastie française actuelle, la conclusion
du triomphe de Don Carlos. Il est vrai que cette question rentre dans
celle de l'intervention à laquelle il tenait tant.
La duchesse d'Albuféra a été fort troublée par ce duel de son gendre, M.
de La Redorte, qui s'est battu avec le gérant du _Corsaire_ pour un
article injurieux, paru il y a deux jours dans cette vilaine feuille, et
dans lequel la personne aussi bien que les opinions de M. de La Redorte
étaient violemment attaquées. On s'est battu au pistolet, le gérant a
été blessé à la main; on croit qu'il perdra le doigt. L'état social est
détruit par les excès de la presse!
_Paris, 27 avril 1837._--J'ai vu, ce matin, Madame Adélaïde, qui m'a dit
que le Roi venait de signer la commutation de peine de Meunier. J'ai
appris aussi, chez elle, que la princesse de Mecklembourg et sa
belle-mère seront le 25 mai à la frontière de France; le 28, jour de
Saint-Ferdinand, fête de M. le duc d'Orléans, à Fontainebleau; et que
le mariage aurait lieu le 31.
Nous avons eu à dîner la princesse de Lieven, le duc de Noailles,
Labouchère, M. Thiers et Matusiewicz, qui revient très vieilli, de
Naples, dont il parle très mal, comme climat et comme ressources
sociales. La composition de ce dîner était assez disparate, ce qui a
tenu aux distractions de M. de Talleyrand, mais enfin, cela s'est bien
passé, et la conversation a été vive, surtout entre M. Thiers et Mme de
Lieven. Elle est dans des coquetteries positives à son égard, et je me
sers du mot coquetterie parce qu'il est le seul qui dise bien le vrai.
M. Thiers a raconté la Chambre, en répétant sans cesse, d'un accent
particulier qui fait rire malgré soi: _ce pauvre Ministère!_ Il le
protège cependant, mais ne consentirait jamais, je pense, à être protégé
à ce prix! Il lui est commode de le faire vivre jusqu'à la session
prochaine, mais on doute qu'il y réussisse, car, comme il dit lui-même,
on peut faire vivre un malade, mais non pas un mort. Dans la séance
d'hier, le Ministère a tergiversé, comme de coutume; il a fini par se
décider contre le maréchal Soult, ce qui a donné beaucoup d'humeur à la
gauche, parce que les Doctrinaires criaient de toutes parts:
«Prononcez-vous; allons, prononcez-vous donc!» On dit que cela a été
fort scandaleux. Mme de Lieven partie, ces Messieurs sont restés encore
assez longtemps, et on a parlé des changements que le schisme, dans le
_juste milieu_ lui-même, avait apportés dans la société; de l'influence
des salons, et de celle des femmes qui les gouvernent. Voici comment M.
Thiers les a classés: le salon de Mme de Lieven, c'est l'observatoire de
l'Europe; celui de Mme de Ségur, c'est la Doctrine pure, sans
conciliation; la chambre de Mme de La Redorte est à M. Thiers sans
partage; chez Mme de Flahaut, on veut ce qui est commode à M. le duc
d'Orléans; chez M. de Talleyrand, ce qui est commode au Roi; la maison
de Mme de Broglie est au 11 octobre, à la conciliation, mais à la plus
aigre des conciliations; le cabinet de Mme de Dino est seul gouverné par
la plus parfaite indépendance de l'esprit et du jugement: ma part n'est
pas la plus mauvaise; à la vérité, elle est faite en ma présence!
Les journaux allemands annoncent la mort de M. Ancillon. Malade depuis
longtemps, le médecin lui ordonne une potion intérieure et un liniment;
il explique cela à Mme Ancillon, qui part pour un concert; en rentrant,
elle s'aperçoit qu'on s'est trompé et peu d'heures après, le malade
meurt! Le pauvre homme n'a pas eu le mariage heureux! Il avait d'abord
épousé une femme qui aurait pu être sa mère, puis une autre qui pouvait
être sa fille, et enfin cette beauté belge qui était, je crois, la pire
des trois.
_Paris, 29 avril 1837._--J'ai vu, ce matin, M. Royer-Collard, qui m'a
parlé de la séance de la veille à la Chambre des Députés, où on a voté
le million de la Reine des Belges. Le résultat, pour lequel lui aussi a
voté, a sans doute été bon, mais il paraît que la discussion a été
triste pour le gouvernement, et que M. de Cormenin, bien loin de
recevoir les étrivières, a eu le dessus. Cette même impression m'a été
rendue par deux autres personnes qui assistaient à la séance.
_Paris, 20 avril 1837._--M. Thiers est venu me voir, ce matin, avant la
séance de la Chambre: il m'a confirmé le dire général sur la séance du
million de la Reine des Belges; mais le but de sa visite était de se
plaindre de la princesse de Lieven. Il a très bien avisé ce que j'avais
prévu depuis longtemps, c'est qu'elle ne le prenait pas au sérieux,
qu'elle le produisait, le promettait et le mettait en scène comme
acteur; il a trop d'esprit pour n'en pas sentir le ridicule et même pour
ne pas le ressentir! Il m'a demandé si je m'en étais aperçue, et si
d'autres s'en étaient aperçus. Je lui ai répondu que personne ne m'en
avait fait la réflexion, mais que je croyais qu'un peu de réserve dans
son langage, dans un salon que lui-même appelait l'_observatoire de
l'Europe_, ne pourrait avoir que de l'avantage. Je l'ai engagé,
cependant, à rester en bons termes avec la Princesse à laquelle il plaît
au fond beaucoup, et dont l'esprit et la conversation facile et rapide
lui plaisent aussi. Je crois qu'il a déjà trouvé, l'autre jour,
l'occasion de lui glisser quelques mots qui l'ont fort effarouchée. Il
n'y a pas de mal, c'est une personne avec laquelle il faut rester bien,
mais qu'il faut contenir.
_Paris, 1er mai 1837._--Le duc de Broglie va au-devant de la princesse
de Mecklembourg, à Fulda, en deçà de Weimar, non pas pour épouser, mais
pour complimenter et escorter. C'est la maréchale Lobau qui sera Dame
d'honneur de la Princesse.
J'ai eu, hier, une lettre de l'Archevêque de Paris, qui m'envoie la
copie de la réponse de Rome, qu'il venait de recevoir, relativement à
ses dernières difficultés à l'occasion du terrain de l'Archevêché. Rome
approuve entièrement sa conduite, le laissant libre cependant de faire
telle transaction qui pourrait concilier tous les intérêts; cette
dernière phrase est très vague. J'irai, probablement après-demain,
remercier l'Archevêque et savoir quelques détails de plus; il ajoute,
dans sa lettre, qu'il est certain que le gouvernement a reçu une réponse
semblable à celle qu'il me communique.
_Paris, 2 mai 1837._--On assure que c'est le baron de Werther, le
Ministre de Prusse ici, qui remplacera M. Ancillon à Berlin; il fait
seulement quelques difficultés d'accepter, mais on croit qu'il finira
par là.
On a surnommé le marquis de Mornay, le Sosthène de la révolution de
Juillet: c'est très drôle et assez vrai.
J'ai vu M. Royer-Collard, qui croyait que la _loi sur les fonds secrets_
passerait, mais en blessant mortellement le Cabinet.
J'ai été, hier soir, à la réception de la Cour pour le 1er mai[65]. Il y
avait un monde énorme, du beau et du laid, du joli et du malpropre, de
tout enfin. M. le duc d'Orléans n'a pas paru, à cause d'un grand mal de
gorge auquel se joint une fluxion sur l'œil. Il fait bien de se
soigner, car il n'a plus que trois semaines pour cela.
[65] Fête du Roi Louis-Philippe.
On m'a dit au Château que, dans la séance de la Chambre ce matin, M.
Jaubert avait écorché vif le Ministère et que la journée d'aujourd'hui
pourrait bien en amener le renversement; je ne le crois pas, parce que
personne n'est pressé de son héritage immédiat.
Le bruit circulait aussi d'une victoire importante qui aurait été
remportée par don Carlos.
Il me semble que je n'ai pas mandé ce que Matusiewicz m'a raconté de la
nouvelle Reine de Naples, sur laquelle je l'ai fort questionné; c'est
l'archiduchesse Thérèse dont il était tant question l'année dernière. Il
dit, donc, qu'elle est agréable, spirituelle, gracieuse, surtout
gentille; point de grand air, ni de belles manières; point du tout
Princesse. On dit que le Roi en est fort amoureux.
_Paris, 4 mai 1837._--J'ai été hier au Sacré-Cœur, voir Mgr
l'Archevêque; je l'ai trouvé enchanté des réponses de Rome, ne voulant
pas en faire publiquement parade, et désireux, pour peu que de l'autre
côté on y mette des formes, d'user de la latitude que lui laisse Rome
pour traiter tout à l'amiable; enfin, plus calme, plus doux que je ne
l'avais vu depuis longtemps.
_Paris, 5 mai 1837._--M. Molé, qui a dîné hier chez nous, disait que son
collègue, M. Martin du Nord, ferait, aujourd'hui même, une espèce
d'amende honorable à la Chambre pour son équipée d'avant-hier. M.
Thiers a harangué ses soldats et les a calmés.
Les ratifications du contrat de mariage de M. le duc d'Orléans sont
arrivées du Mecklembourg; la maladie de M. de Plessen, le ministre
mecklembourgeois, l'ayant empêché de se rendre à l'endroit où l'échange
des ratifications devait se faire, on a craint des retards qui auraient
été d'autant plus prolongés que M. de Plessen est mort depuis. M.
Bresson lui a, en conséquence, envoyé quelqu'un qui lui a porté l'acte;
il était presque agonisant quand il a signé; trois heures après, il est
mort.
M. de Lutteroth mande que le portrait du Prince Royal, qu'il était
chargé de porter à la princesse Hélène, a eu le plus grand succès. Deux
accès de grippe, dont la Princesse a été atteinte, ont empêché d'achever
le sien; à sa place, je n'en enverrais pas du tout! M. de Lutteroth ne
tarit pas sur les agréments de la Princesse, bien qu'il convienne
qu'elle ait un nez peu distingué et d'assez mauvaises dents. Le reste
est très bien, surtout la taille, qui est charmante. Le jour où il a
dîné avec elle, elle avait des gants trop larges et des souliers noirs
qui, évidemment, n'avaient point été faits à Paris. Ce qui est fâcheux,
c'est que M. le duc d'Orléans ait un échauffement de poitrine qui se
prolonge. Il tousse beaucoup et a une forte extinction de voix; il se
soigne, et il fait bien.
Les Princesses de Mecklembourg n'ont pas de dot, seulement, quand elles
se marient, les États votent deux ou trois cent mille francs de don
volontaire. M. le duc d'Orléans les a refusés, ce qui, dit-on, a fait
grand plaisir aux Mecklembourgeois. Le duc de Broglie sera accompagné,
dans sa mission, de M. le comte Foy, fils du général célèbre, du comte
d'Haussonville, de M. Léon de Laborde, de Philippe de Chabot, et de M.
Doudan, celui-ci avec le titre de premier secrétaire d'ambassade[66].
[66] Cette ambassade d'honneur était envoyée au-devant de la
royale fiancée; elle la rencontra à Fulda, le 22 mai 1837.
_Paris, 6 mai 1837._--Après une visite de M. Royer-Collard, et comme
contraste, je suis allée hier matin faire une assez longue station chez
Mme Baudrand, la célèbre marchande de modes. Je voulais choisir des
chiffons, pour les fêtes de Fontainebleau; je m'y suis amusée. D'abord,
les plus jolies choses du monde; puis une foule, qui attendait un tour
de faveur; des messages du Château qui appelaient en hâte ce grand
personnage. En vérité, on aurait pu se croire chez le chef de la
Doctrine ou du Tiers-parti!
J'ai eu, hier soir, un billet de Mme de Castellane; écrit après la
séance de la Chambre, et qui en fait le récit suivant: M. Martin du Nord
a donné quelques mots d'explication raisonnables; M. Augustin Giraud a
vivement attaqué M. Molé, qui lui a extrêmement bien répondu; M. Vatry a
appelé les grands athlètes dans l'arène, en proposant un amendement; M.
de Lamartine, dans un ennuyeux discours parfaitement étranger à la
question, a provoqué M. Odilon Barrot, qui, alors, a fait un de ses plus
beaux discours; M. Guizot, à son tour, lui a répondu admirablement.
On m'a éveillée tout à l'heure pour un billet de M. Molé qui me dit que
M. Thiers, ébranlé, retourné même par la séance d'hier, veut renverser
le Ministère pour forcer M. Guizot à se présenter, avec ses amis, et le
renverser à son tour; il ajoute que M. Dupin a rappelé à M. Thiers ses
engagements, en lui disant qu'en agissant comme il voulait le faire, il
ferait une mauvaise action. M. Thiers a paru de nouveau ébranlé et a
annoncé qu'il réunirait de nouveau ses amis. M. Molé me mande ces
nouvelles en me priant d'en causer avec M. Thiers dans le même sens que
Dupin. C'est se fort mal adresser, car chat échaudé craint l'eau froide,
et je me souviens trop bien des scènes de l'année dernière pour me jeter
dans un pareil guêpier; je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde
pas! Mais, enfin, la journée d'aujourd'hui sera décisive pour le
Ministère.
_Paris, 7 mai 1837._--Je ne suis pas sortie hier matin, et j'ai laissé
ma porte ouverte; cela m'a valu des visites: M. Jules d'Entraigues, le
duc de Noailles, la petite princesse Schœnbourg. Chacun arrivait encore
tout ému de la séance de la veille et du magnifique discours de M.
Guizot. Il est, en effet, admirable, et a occasionné la plus forte
émotion parlementaire au sein de la Chambre.
Vers cinq heures, M. de Tocqueville est arrivé. Il sortait de la séance
et venait d'entendre Thiers, qui avait répondu à Guizot. Il paraît que
jamais on n'a eu plus d'esprit: c'est lui qui a sauvé le Ministère et
fait passer la loi[67].
[67] Il s'agissait d'une loi de crédit pour les dépenses secrètes
de la police.
Il a ajouté que Thiers avait parlé bas, froidement, avec
l'affectation de montrer qu'il ne cherchait aucun effet de tribune,
et ne voulait rivaliser en rien sous le rapport dramatique, mais
porter coup, et on dit que c'est fait!
A dîner, nous avons eu la duchesse d'Albuféra, M. et Mme de La Redorte,
MM. Thiers et Mignet. M. Thiers était fort satisfait de sa journée,
rendant une éclatante justice à M. Guizot et établissant bien qu'il
n'aurait jamais fait la bêtise de chercher à l'éclipser, attendu que
cela ne se pouvait pas; mais qu'il avait cherché à le rendre impossible
et qu'il croyait y être parvenu. Il nous a _dit_ alors son discours: il
m'a paru d'une clarté, d'un bon sens et d'une application frappants. Il
m'a conté que M. Royer-Collard l'avait presque embrassé en lui disant:
«Vous les avez tués!»
J'ai été, le soir, chez Mme Molé, pour y payer le dîner que j'avais fait
dernièrement avec l'Électrice: il n'y était question que de la séance de
la Chambre. Le Ministère en jouissait comme d'un succès; assurément, il
n'y avait pas, pour lui, moyen d'en triompher. Je suis revenu par chez
Mme de Lieven: elle avait été entendre M. Guizot la veille, mais non pas
Thiers le matin; elle était donc restée toute Guizot, ce qui avait
d'autant plus d'à-propos, qu'il est arrivé lui-même, fort enchanté du
concert d'éloges qui l'a accueilli; mais, au fond, il était atteint.
Cela m'a paru sensible, à moi qui le connais bien!
Je suis tout étourdie, en écrivant, par le bruit du tambour qui bat sans
discontinuer, pour la grande revue de la Garde nationale que le Roi
doit passer aujourd'hui. Dieu veuille qu'elle se passe bien! J'en suis
dans une grande anxiété.
Je sais que MM. de Werther et Apponyi se montrent médiocrement
satisfaits des doctrines politiques exprimées par M. Guizot, dans son
discours d'avant-hier; ils s'attendaient à un système moins rétréci,
moins bourgeois! En cela, ils avaient tort, car le système social de M.
Guizot est le seul approprié au temps et au pays, tel qu'il est fait
maintenant!
_Paris, 8 mai 1837._--Je serais charmée si la nouvelle que j'ai apprise
se réalisait, et que la grande-duchesse Stéphanie mariât sa fille au duc
de Leuchtenberg; il n'y aurait plus de chances, alors, pour la marier à
un de nos Princes, et j'en serais également contente, parce que je ne me
soucie pas d'en voir un neveu du Préfet de Blois[68].
[68] Le comte de Lezay-Marnesia.
Avant-hier soir, chez Mme de Lieven, j'ai rencontré le marquis de
Conyngham; il a raconté que la duchesse de Kent, qui ne manque jamais de
faire des gaucheries, a invité dernièrement à dîner lord Grey, en même
temps que lady Jersey. Leur rang réciproque indiquait que lord Grey
devait conduire lady Jersey à table; sir John Conroy est venu le dire à
lord Grey, qui s'y est positivement refusé, de façon que lady Jersey a
été conduite par un inférieur en rang. Cela a déplu vivement aux uns et
aux autres.
Il paraît certain que la duchesse de Saint-Leu se meurt. C'est le
chirurgien Lisfranc, revenu d'Arenenberg, qui l'a dit; la pauvre femme a
beau avoir mal gouverné sa vie et sa situation, l'expiation est trop
cruelle. Survivre à son fils aîné, mourir loin du second, dans un
isolement complet de tous les siens, c'est affreux! Et cela désarme tout
jugement sévère qu'on pourrait être tenté de porter sur elle.
Hier, à l'occasion de la grande revue, toutes mes chambres n'ont pas
désempli depuis onze heures du matin. On voyait parfaitement, de nos
fenêtres, la défilade, qui suivait toute la rue de Rivoli, et passait
ensuite devant l'Obélisque, où se trouvaient le Roi, la Reine, les
Princes et un très nombreux entourage. Les soixante mille gardes
nationaux, et vingt mille hommes de troupes de ligne ont défilé. Avant
cela, le Roi avait passé dans tous leurs rangs tant dans l'intérieur de
la cour du Carrousel que sur l'Esplanade des Invalides. La Garde
nationale a fort bien crié: «Vive le Roi!» et la troupe de ligne encore
mieux. Le vent était aigre et froid, mais le soleil brillant. Le Roi est
rentré au Château par le milieu du jardin des Tuileries. Voilà donc
enfin le Roi débloqué! C'est excellent. il faut espérer que, d'une part,
on ne se croira plus obligé de renouveler souvent ce genre de solennité,
et que, de l'autre, on pourra, peu à peu, se relâcher de cet excès de
précautions qui nuisent au bon effet, et qui, hier, étaient telles, que
je n'ai rien vu au monde de plus triste et de plus pénible: les quais,
la rue de Rivoli, la place, les Tuileries, ont été interdits à tout le
monde, excepté les uniformes; hommes, femmes, enfants, petits chiens,
enfin tout être vivant, repoussé, refoulé; un vide complet; chacun
bloqué dans sa maison; mon fils Valençay, pour venir de chez lui, rue de
l'Université, ici, obligé de passer par le pont d'Auteuil! Il en a été
ainsi jusqu'au moment où le Roi est rentré dans ses appartements. Toute
la police sur pied et les gardes nationaux doublés, de chaque côté, d'un
rang de sergents de ville et de gardes municipaux, dans toute la
longueur du groupe royal; on aurait dit une ville déserte, pestiférée,
et dans laquelle passait une armée conquérante, sans trouver ni arrêt,
ni habitants!
Après notre dîner, j'ai été savoir des nouvelles de la Reine et faire
mes adieux à Madame Adélaïde, qui part ce matin pour Bruxelles. Il y
avait eu un grand dîner militaire de deux cent soixante personnes, dans
la salle des Maréchaux: on était fort paré, fort content, fort animé.
J'ai fini ma soirée chez Mme de Castellane, où j'ai trouvé M. Molé, très
fier de l'issue de la revue.
J'ai recueilli, dans mes différentes courses, que le dernier discours de
M. Thiers pénétrait de plus en plus avant dans les esprits. On trouve
que, sans se perdre dans les théories générales, il ouvrait une route
pratique qui satisfait tous les esprits positifs; on lui sait gré de
s'être, dans ce discours, par deux fois isolé de la gauche, sans la
blesser; enfin, il a diminué, par ses habiles paroles, une partie des
craintes qu'il inspirait, et levé quelques-uns des obstacles qui se
plaçaient entre lui et le pouvoir. J'ai recueilli cette impression de
bien des côtés différents, et excepté la doctrine pure, et la pointe
gauche, tout le monde y arrive.
_Paris, 9 mai 1837._--J'ai eu, hier, une longue visite de M.
Royer-Collard, dont l'admiration pour le discours de M. Thiers est à son
comble: il en loue l'à-propos, la convenance et avant tout la vérité! Et
non seulement la vérité personnelle, c'est-à-dire la sincérité
individuelle, mais la vérité sur la situation réelle des esprits, que
lui seul a justement appréciée! Il dit que c'est un de ces discours
qu'on ne saurait assez méditer, qui pénètre de plus en plus, et dont
l'effet ira croissant. Il convient que la séance de MM. Odilon Barrot et
Guizot avait offert le spectacle le plus intéressant; que les deux
acteurs avaient supérieurement joué, mais qu'ils avaient joué; qu'ils
avaient été de bons orateurs, mais non pas des hommes d'État; que l'un
et l'autre s'étaient placés dans la vétusté de leurs opinions extrêmes;
que M. Guizot surtout n'était plus de son temps, que c'était un émigré,
et que c'était là ce que Thiers avait admirablement relevé. M. Royer
trouve le discours de Guizot imprudent et irritant, en quoi il dit qu'il
a obéi à son tempérament arrogant. Enfin, il dit bien des choses; il les
dit dans mon cabinet, mais il les répète à la Chambre, à l'Académie, à
chacun, à tous; il s'en fait une affaire! Cela est très utile à M.
Thiers, dans le discours duquel il y a quelque chose de trop fin, de
trop subtil, pour être saisi sans commentaires.
Je ne suis pas sortie après la visite de M. Royer et je suis restée à
lire la _Vie de Raphaël_, par M. Quatremère: cela manque de chaleur et
de vivacité, mais c'est bien écrit, et il y a un grand repos, par le
temps qui court, à se replacer dans l'art et dans l'art exquis d'une
époque où les hommes de génie étaient complets, parce qu'ils
possédaient toutes les nuances, pour ainsi dire, du génie. Ce genre de
lecture me donne des rages d'Italie inexprimables!
Le soir, j'ai été un moment à l'Ambassade d'Autriche, où Mme de Lieven
m'a raconté une quantité de commérages de Londres. En voici un; au
dernier Lever, le Roi, par le moyen d'un interprète, et à haute voix, a
remercié l'ambassadeur de Turquie d'avoir, à l'occasion de la mort de
lady de l'Isle, sa fille naturelle, remis un dîner qu'il comptait
donner, et de lui avoir ainsi témoigné des égards qui lui avaient été
refusés dans sa propre famille; ceci s'appliquait à la duchesse de Kent.
Au dernier «drawing-room» auquel la Reine, malade, n'a pas pu assister,
mais qui a été tenu par la princesse Auguste, la duchesse de Kent est
arrivée avec sa fille: le Roi a fort embrassé celle-ci, sans regarder la
mère, et voyant sir John Conroy dans la salle du Trône, il a ordonné à
son grand chambellan de l'en faire sortir. Enfin, le prince de Linange
étant arrivé chez sa mère, la duchesse de Kent, avec sa femme (qui n'est
pas _ebenbürtig_)[69], le Roi a envoyé lord Conyngham chez la Duchesse,
lui dire qu'il recevrait sa belle-fille, mais qu'il ne pouvait lui
accorder les entrées intérieures; la Duchesse n'a pas voulu recevoir
lord Conyngham, et lui a fait dire que s'il venait en particulier lui
rendre visite, elle le verrait avec plaisir, mais qu'elle ne le
recevrait pas comme envoyé du Roi, et qu'il n'avait qu'à mettre par
écrit ce qu'il avait à lui dire; à la lettre que lord Conyngham lui a,
alors, adressée, elle a répliqué par une épître de douze pages, dans
laquelle elle a énuméré tous les griefs qu'elle croit avoir contre le
Roi, et elle finit en disant que si sa belle-fille n'est pas reçue en
Princesse, elle ne mettra plus jamais le pied chez le Roi. Elle a fait
faire plusieurs copies de cette lettre, et les a adressées à tous les
membres du Cabinet. Lord Conyngham, qui a raconté tout cela à Mme de
Lieven, tout whig qu'il est, a encore dit que la position du Ministère
anglais était mauvaise, désagréable auprès du Roi et dépopularisée dans
le pays; que les embarras de la Banque et la tournure des affaires en
Espagne étaient des incidents extrêmement fâcheux pour le Cabinet.
[69] Égale de naissance.
C'est décidément le duc de Coigny qui sera le Chevalier d'honneur de la
duchesse d'Orléans. Il est bien peu poli dans sa nature, sauvage dans
ses habitudes, et puis manchot, ce qui ne lui permettra pas d'offrir la
main à la Princesse. Un choix également arrêté, c'est celui de la
comtesse Anatole de Montesquiou, comme première Dame pour accompagner la
Princesse, et pour remplacer la Dame d'honneur[70], que sa santé
délicate empêchera souvent de faire son service. Ce choix est excellent:
Mme de Montesquiou a quarante-six ans, une réputation parfaite, elle a
été jolie, elle a encore un extérieur agréable, des manières convenables
et simples, reflet exact de sa vie et de son caractère; on ne pouvait
choisir personne de mieux et de plus approprié à cette situation.
[70] La comtesse de Lobau.
J'ai vu, dans les journaux, qu'on colportait, à la Chambre des Députés,
une souscription pour la réimpression du discours de M. Guizot à
cinquante mille exemplaires. M. Martin du Nord, un des membres du
Cabinet actuel, a souscrit, ce qui a confirmé l'opinion, déjà
accréditée, qu'il était un doctrinaire caché, et un traître dans le
Cabinet. Là-dessus, M. Molé est allé chez le Roi, demander le maintien
de M. Martin du Nord, ou offrir sa démission. J'ignore encore la
conclusion de cette complication nouvelle.
_Paris, 10 mai 1837._--Lorsque j'écrivais, hier, je n'avais pas encore
lu le _Moniteur_, qui annonçait l'amnistie[71]. Je savais que depuis
longtemps M. Molé avait le désir de faire adopter cette mesure, mais je
crois que c'est le discours de Thiers qui en a encouragé et hâté
l'exécution. Toute la journée, je n'ai pas entendu parler d'autre chose;
cela occupe tous les esprits et empêche de faire attention à la Pairie
donnée à M. Bresson, et qui, d'ailleurs, s'explique par le mariage.
Quelle fortune que la sienne! Sans doute, il est capable, mais les
circonstances l'ont servi avec une rapidité et une constance qui se
rencontrent rarement dans la destinée humaine. Pour en revenir au grand
événement de l'amnistie, je dirai que le beau monde l'approuve fort, et
d'autant plus qu'elle est arrivée quand on ne s'y attendait pas,
qu'elle n'est donc pas arrachée par l'importunité des partis, qu'elle
est vraiment un acte de clémence et non pas de faiblesse. Les habiles y
voient bien plus un acte d'hostilité contre les Doctrinaires, que de
magnanimité pour les détenus politiques; en effet, c'est dire: la mesure
n'a pu s'effectuer tant que les Doctrinaires étaient dans les affaires,
mais séparés d'eux, nous nous hâtons de l'accorder. C'est, de plus en
plus, les isoler dans le pays. Je le répète, il y a des gens qui voient,
dans cette mesure, la suite du discours de M. Thiers et jusqu'à son
influence _ad hoc_! Les Doctrinaires en sont dans la plus violente
fureur, et les Pairs de leurs amis annoncent que tous les contumaces
vont se présenter pour se faire juger, et qu'alors eux, Pairs, au lieu
de siéger, ils iront à la campagne se reposer. Voici ce qui se racontait
beaucoup, hier. M. Jaubert, parlant de l'amnistie à M. Dupin, lui
disait: «Il est un peu dur qu'après nous avoir laissé tout l'odieux des
mesures de rigueur, que nous avons courageusement défendues pendant les
crises et les dangers, on nous ôte les mesures de clémence.» M. Dupin
lui a répondu: «En effet, c'est bien triste; mais vous avez une
consolation, c'est que c'est Persil qui fera frapper la médaille.» (M.
Persil est Doctrinaire et Directeur de la Monnaie.) Le mot est piquant.
Les approbateurs de l'amnistie disent encore, et non sans fondement,
qu'elle efface le mauvais effet qu'avait produit l'excès des
précautions, le jour de la revue.
[71] A l'occasion du mariage du duc d'Orléans, une amnistie fut
accordée, par ordonnance du 8 mai, à tous les individus détenus
pour crimes ou délits politiques.
J'ai été hier à l'École des beaux-arts, où Sigalon, qui arrive de Rome,
venait de placer la superbe copie du _Jugement dernier_ de Michel-Ange,
ce chef-d'œuvre qui s'efface, comme toutes les fresques du Vatican. La
copie est dans les mêmes proportions que l'original et fait le fond
d'une salle à laquelle on a donné la forme et les dimensions de la
Chapelle Sixtine. C'est la plus belle et la plus surprenante chose qui
se puisse imaginer. J'en ai été tout étourdie; variété, richesse,
hardiesse de composition, tout s'y trouve réuni; on reste pétrifié
devant la puissance d'un tel génie. On a déposé, dans la même salle, des
plâtres des différentes statues de Michel-Ange, qui arrivent aussi
d'Italie, et qui complètent l'admiration pour ce grand homme. La statue
de Laurent de Médicis, celle du Jour et de la Nuit, sont d'admirables
figures. Nous avons vu ensuite le charmant portail du château d'Anet et
la ravissante porte de celui de Gaillon, deux chefs-d'œuvre de la
Renaissance; puis, la cour intérieure, ornée de bassins, de fragments
d'antiquité, et qui est très élégante. L'édifice, en lui-même, est d'un
fort bon style. Il contient, et contiendra de plus en plus, les beaux
modèles de tous les genres et de toutes les époques; c'est un ensemble
aussi curieux qu'intéressant, et une nouvelle richesse pour Paris.
De là, nous avons été à la nouvelle église de Notre-Dame de Lorette.
Elle m'a paru extrêmement lourde, bariolée d'ornements, et, sans
quelques très beaux tableaux que j'y ai vus, je n'y aurais eu aucun
plaisir. On dit qu'elle est dans le goût des églises d'Italie; je ne
connaissais pas ce genre, et, d'après cet échantillon, je sens que
j'aimerai toujours mieux prier Dieu sous les voûtes élevées, hardies,
austères, des pierres découpées et gothiques de Notre-Dame et de
Saint-Étienne-du-Mont, qu'au milieu du clinquant de cette imitation
méridionale. Nous avons terminé en visitant l'église de la Madeleine.
L'intérieur répond, jusqu'à présent, parfaitement au dehors, et il
semble que Calchas va y immoler Iphigénie, tant la mythologie paraît
seule en possession de ce beau monument. On commence déjà à dorer les
voûtes et les chapiteaux des colonnes, sous prétexte que la pierre
blanche, fort enrichie, d'ailleurs, de marbres divers, est trop froide à
l'œil. On prépare ainsi un contraste désagréable entre le dehors et le
dedans. Je n'y comprends pas bien, non plus, le culte chrétien.
Le soir, j'ai vu, chez Mme de Lieven, Berryer, qui, en fait d'admiration
pour le discours de M. Thiers, ne le cède pas à M. Royer. J'ai appris
que M. Martin du Nord avait reculé sur la souscription au discours
Guizot, comme sur le reste. Pour quelqu'un qui se dit dans la
résistance, il me semble qu'il ne résiste guère!
_Paris, 11 mai 1837._--J'ai eu, hier, la visite de l'excellent abbé
Dupanloup. Nous avions, réciproquement, le désir de nous voir, dans
l'intérêt de Pauline, avant l'éparpillement général pour la campagne.
Comme de coutume, j'ai été touchée et satisfaite de sa douce et
spirituelle raison. Nous avons parlé de notre espoir, que l'amnistie
donnera, au gouvernement, le courage de rouvrir l'église de
Saint-Germain-l'Auxerrois, dont la clôture est le plus grand scandale
de la révolution de Juillet; et quand la clémence s'étend depuis Ham
jusqu'à la République et la Vendée, bouder contre l'Église, et laisser
la croix brisée, me paraîtrait un vrai contre sens. On doit rouvrir
l'église, sans regarder aux difficultés que peut élever l'Archevêque, le
forcer ainsi à nommer un curé sage, et à aller ensuite remercier aux
Tuileries; mais il faut s'y prendre tout de suite, pendant que l'effet
de l'amnistie est encore tout-puissant; dans un semblable moment, il n'y
a pas d'émeute à craindre dans le quartier, et c'est donner, d'ailleurs,
la plus ferme réponse aux Doctrinaires, dont la tactique est de
représenter l'amnistie comme le prix du pacte fait avec la gauche.
Rouvrir Saint-Germain-l'Auxerrois, c'est retrouver l'équilibre. Je crois
que ce serait autant un coup politique qu'une réparation religieuse. Si
on tarde trop, les journaux religieux et les dévots vont crier, et avec
raison, à l'injustice, et ce que l'on fera plus tard aura l'air d'avoir
été concédé à leurs plaintes, ce dont les ennemis s'empareront pour
irriter contre la mesure. Il faut donc que tout soit spontané, la
réparation religieuse comme l'a été la clémence royale. Je pense qu'on
va s'en occuper. Il me semble que cela devrait déjà être fait.
_Paris, 14 mai 1837._--Le _Moniteur_ d'hier contenait, Dieu
en soit loué! l'ordonnance en vertu de laquelle l'église de
Saint-Germain-l'Auxerrois sera rendue au culte. J'en suis ravie. Le
baron de Montmorency, qui est venu chez moi ce matin, avait dîné hier au
Château, où la Reine en pleurait de joie.
J'ai été le soir faire mes adieux à l'hôtel de Broglie, où on est fort
monté contre l'amnistie, Mme de Broglie fort occupée de maintenir la
princesse Hélène dans le protestantisme.
J'ai été, de là, chez la duchesse de Montmorency, où l'on m'a donné de
fort mauvaises nouvelles du prince de Laval. Il a pris une petite
grippe, il ne s'est pas soigné, il a été aux courses de Chantilly par un
temps très aigre. Son mal a empiré, et donne maintenant de graves
inquiétudes. Je serais désolée qu'il lui arrivât mal, car avec toutes
ses manies et ses ridicules, il a un excellent cœur et c'est un très
bon ami.
J'ai fini ma soirée chez Mme de Castellane où est venu M. Molé, qui nous
a dit que Mgr. l'Archevêque, accompagné de deux de ses grands vicaires,
était venu ce soir-là même chez lui et chez le Garde des Sceaux, après
avoir été chez le Roi. Il paraît que cette apparition dans les salons
ministériels y a fait grande sensation. Avant sa visite, l'Archevêque
avait fait bénir l'église à petit bruit. On y dit la messe ce matin; la
semaine se passera en restaurations convenables, et dimanche prochain on
y installera le nouveau curé. M. Dupanloup ayant refusé cette cure, le
choix est tombé sur M. Demerson, curé de Saint-Séverin,
incontestablement l'ecclésiastique le plus distingué du diocèse; il est
le confesseur de Mme Andral, et l'ami de son père, M. Royer-Collard, qui
m'en a beaucoup parlé et en fait grand cas.
_Paris, 15 mai 1837._--J'ai été, hier au soir, aux Tuileries; j'ai
trouvé le Roi radieux d'une visite qu'il avait faite le matin au Jardin
des Plantes, pour y voir les nouvelles serres qui y sont établies. Il
avait été extrêmement applaudi sur son passage; enfin, il avait l'air de
renaître. On est fort satisfait auprès de lui. Il y avait été sans
escorte et s'est promené pendant deux grandes heures avec les Ministres
de l'Intérieur et de l'Instruction publique, le Préfet de police, et un
seul aide de camp. La foule a été toujours grossissant, et ces
Messieurs, qui voyaient toutes les abominables figures de la rue
Mouffetard et de ce quartier se presser autour du Roi, mouraient de
peur; mais il n'y a pas eu moyen de faire rentrer le Roi, qui était
ravi. Il a été applaudi, on ne saurait davantage, par tout ce peuple. Je
crois, cependant, qu'il vaudrait mieux ne pas trop souvent recommencer
de pareilles épreuves.
_Paris, 16 mai 1837._--Le prince de Laval ne va pas bien. On a été
obligé de le saigner une seconde fois; les médecins disent que son état
est grave.
Il se pourrait que M. Dupanloup fût ambitieux; je ne le connais pas
assez pour dire oui ou non. Douceur, sagesse, mesure, connaissance du
monde, bon langage, discrétion infinie, conversation fine, il réunit
tout ce qui est convenable pour diriger parfaitement une personne du
monde. Toutes ses pénitentes, toutes les mères de ses pénitentes en font
le plus grand cas. Cela n'exclut pas l'ambition! Je sais qu'il se tient
fort à l'écart de la politique, mais que, vis-à-vis de l'Archevêque, il
a le petit tort de le pousser à aller aux Tuileries, et d'y aller
lui-même, à la suite du curé de Saint-Roch dont il est le vicaire et
l'ami. Mais la robe de l'ambition est comme celle du caméléon, et on la
voit selon le reflet sous lequel on est placé. Je ne garantis donc rien,
si ce n'est qu'il a refusé deux cures considérables de Paris. Je sais
que l'Archevêque le destine _in petto_ à la cure de la Madeleine quand
elle deviendra vacante, et, en effet, c'est une paroisse de beau monde
qui lui va le mieux.
_Paris, 18 mai 1837._--J'ai été, hier, dans la matinée, chez Madame
Adélaïde, où j'ai vu le Roi. On est uniquement occupé, au Château, des
préparatifs du mariage, et du voyage de Fontainebleau qu'on veut rendre
splendide. J'en suis charmée. Je le serais encore plus, si je n'avais
appris qu'on comptait, non seulement sur les mères, mais aussi sur les
filles; j'ai fait tout au monde pour que la mienne fût dispensée, parce
que j'y vois des inconvénients infinis, mais M. de Talleyrand est arrivé
chez Madame, à travers tout cela, et, au lieu de me soutenir, il s'est
mis contre moi. Cela me paraît fâcheux.
_Paris, 19 mai 1837._--La mort de ce pauvre jeune comte Putbus est un
bien triste événement pour sa famille et pour la malheureuse comtesse
Buol. Elle me fait grande pitié, et son mari me semble manquer de cœur
et de délicatesse. Dans une position telle que la sienne avec sa femme,
on peut se séparer avec autant d'éclat qu'on veut, mais quand, par des
considérations d'argent, on ne le fait pas, il faut alors rester doux,
ou du moins humain. Du reste, je persiste à dire, pour ce qui la
concerne, qu'il vaut mieux pleurer son amant mort qu'infidèle, et que,
toute malheureuse qu'elle est, elle le serait bien davantage encore si
M. de Putbus l'avait abandonnée. Le danger, pour une femme, de trouver
son amant infidèle, c'est d'être portée à la vengeance, et de perdre les
illusions qui abritent, non contre une faute, mais contre la sécheresse
du cœur et la galanterie proprement dite. La mort laisse toutes les
illusions du cœur; elle les encourage même...
_Paris, 21 mai 1837._--Nous sommes invités, M. de Talleyrand, M. et Mme
de Valençay, Pauline et moi, pour toute la durée du séjour de
Fontainebleau, c'est-à-dire pour y arriver le 29 mai et y rester
jusqu'au 3 juin inclusivement. C'est une faveur, car presque tout le
monde est échelonné par vingt-quatre heures.
Une de mes amies d'Allemagne, chanoinesse, personne d'esprit et de
discernement[72], m'écrit ce qui suit, sur la princesse Hélène de
Mecklembourg: «La plus aimable, la plus instruite, la plus douce des
Princesses allemandes va orner le trône de France. Je suis sûre qu'elle
vous plaira beaucoup; elle est gaie comme une enfant de quinze ans, et
solide comme une personne de trente. Elle réunit le charme de tous les
âges.»
[72] Mlle Sidonie de Dieskau, dont il sera parlé plus loin,
pendant le voyage en Allemagne de la duchesse de Talleyrand.
Le marquis de Praslin et le duc de Trévise sont les deux chevaliers
d'honneur nommés comme adjoints au sauvage duc de Coigny qui sera leur
chef.
_Paris, 22 mai 1837._--M. le duc d'Orléans ira d'abord à Verdun, voir
sans être vu, et ensuite à Melun pour être vu. Henri IV, déguisé, fut à
la frontière voir souper Marie de Médicis, et Louis XIV en fit autant à
Fontarabie!
Parmi les personnes invitées à Fontainebleau, il y en a une qu'on a eu
bien raison, ce me semble, de ne pas oublier, c'est la grande
Mademoiselle Palmyre, la fameuse couturière! A la vérité, elle a
travaillé sur un modèle envoyé de Mecklembourg, mais il ne me paraît pas
certain que ce modèle soit bien bon, ni bien fait. Les quatre-vingts
robes de la corbeille pourraient donc fort mal aller, et on fait bien
d'avoir là quelqu'un tout prêt à rajuster ce qui pourrait en avoir
besoin. Du reste, les marchands, les ouvriers, les diligences, les
postes, tout cela ne sait où donner de la tête. C'est inouï tout ce qui
se dépense, se commande et s'emploie. On ne peut rien se procurer, et,
certes, le commerce n'a pas le droit de crier, car le mouvement est
énorme. Il arrive aussi une foule d'étrangers à Paris, surtout des
Anglais.
Les Werther partent décidément aussitôt après le mariage du Prince
Royal, sans même attendre les fêtes, car M. de Werther a accepté de
remplacer Ancillon. Ce sont de très braves gens, qu'on regrettera à
Paris, et qui, de leur côté, partent avec de sincères regrets.
_Paris, 25 mai 1837._--Pour le 29 et le 30, qui sont les jours d'arrivée
et de mariage, on a invité à Fontainebleau les Maréchaux, les bureaux
des deux Chambres, les Ministres du 11 octobre, du 22 février, du 6
septembre et tout le Cabinet actuel. J'ai toujours dit que Fontainebleau
était un Château chronologique! On n'a pas voulu remonter plus haut que
le 11 octobre pour éviter M. Laffitte. On a invité aussi tous les
premiers Présidents des Cours. En Corps diplomatique, M. et Mme de
Werther[73], M. et Mme Lehon[74]; le reste pour les autres jours, deux
par deux.
[73] Le baron de Werther était, depuis 1824, ministre de Prusse à
Paris.
[74] Le comte Lehon était ministre de Belgique.
Il faut que je raconte un trait de Mme Molé, qui végète plus qu'elle ne
vit. L'autre soir, chez la duchesse de Montmorency, on parle de la
tristesse des Werther; elle demande pourquoi ils sont tristes: «Mais de
quitter Paris!» Elle reprend: «Mais aller à Fontainebleau n'est ni bien
triste, ni bien fatigant.--Mais, Madame, M. de Werther va à Berlin
remplacer M. Ancillon!--Ah! c'est donc M. Ancillon qui vient ici?» Je ne
pense pas qu'après un pareil trait on accuse M. Molé de livrer les
secrets de la diplomatie à sa femme!
La Reine d'Angleterre a écrit une lettre charmante à la Reine des
Français sur le mariage du Prince Royal, et, se prévalant de sa très
proche parenté avec la princesse Hélène, elle envoie à celle-ci un
magnifique châle des Indes, l'un des plus beaux qui soient jamais sortis
des magasins si riches de la Compagnie! On dit que c'est une merveille.
Je le verrai à Fontainebleau, où on exposera la corbeille.
_Paris, 26 mai 1837._--Le Roi d'Angleterre a tenu, assis, le dernier
«drawing-room». Depuis, il s'est senti encore plus mal; on en est
inquiet. Il aura voulu vivre juste assez pour jouer le mauvais tour à la
duchesse de Kent de ne pas lui laisser un seul jour de Régence, puisque
la princesse Victoria a atteint depuis deux jours sa majorité.
On dit que l'anarchie est à son comble à Madrid, mais qu'aussi Don
Carlos est à bout de voies.
Le duc de Broglie et les Messieurs de sa suite écrivent des lettres
transportées sur la princesse Hélène. Tous disent qu'elle est très
agréable d'extérieur; tous en ont l'air amoureux; puis ils ne tarissent
pas sur sa bonne grâce et disent qu'elle est très bien mise. Le
trousseau, commandé par ses ordres ici, est, dit-on, très magnifique.
_Fontainebleau, 30 mai 1837._--C'est un tour de force que d'écrire ici!
Le temps a été trop beau hier, de sorte qu'un gros orage s'en est suivi;
il a éclaté le matin et s'est dissipé dix minutes avant l'arrivée de la
Princesse, qui a été reçue par le plus beau soleil et par des cœurs
bien émus. L'arrivée a été fort belle; une scène de famille très intime
au milieu de la pompe la plus royale. La Princesse a eu beaucoup
d'émotion, aucun embarras, de la bonne grâce, de la noblesse, de
l'à-propos. Je ne sais pas si elle est jolie. On n'y regarde pas, tant
elle a d'obligeance. Elle rappelle un peu Mme de Marescalchi, mais avec
un type beaucoup plus allemand et un bas de visage un peu fuyant. Elle a
de beaux cheveux, de la couleur la plus correcte, enfin elle est fort
bien, et le Prince Royal très satisfait.
Pauline n'a pas quitté mon côté, pas même à dîner, où j'ai été conduite
par M. de Werther. Il était entre Mme la grande-duchesse de Mecklembourg
et moi. M. de Talleyrand était à bout hier, mais faisait bonne
contenance à force de volonté. J'en ai été tout le temps dans une grande
inquiétude.
Nous sommes, jusqu'à demain, deux cent quatre-vingts personnes à table.
Ma journée d'hier a commencé à cinq heures et demie du matin à Paris, et
a fini ici à une heure de la nuit. Il faut être tout habillée à dix
heures, à la messe de la Reine.
_Fontainebleau, 31 mai 1837._--Les deux journées les plus fatigantes
sont passées, et j'en bénis le ciel, car j'ai tremblé tout le temps pour
M. de Talleyrand, qui a traversé, avec une témérité incroyable, de si
rudes épreuves. Enfin, il a été témoin de tout, et, à un peu de fatigue
près, il s'en est tiré.
Les personnes correctes suivent ici la Reine à sa messe matinale et
particulière. Pauline vient de m'y conduire dans une petite chapelle
charmante, souvenir de Louis VII le Jeune.
On n'a pas vu hier les deux Princesses allemandes pendant toute la
matinée. Des promenades, pour ceux qui en ont été tentés (je n'étais pas
du nombre), l'inspection de la corbeille pour les autres (et j'étais de
ceux-ci) ont rempli l'avant-dîner. Les cadeaux, les chiffons, tout est
magnifique et élégant, surtout le meuble de Boule qui renfermait les
châles, et qui est une des plus belles choses que j'aie vues. Le tout
exposé dans l'appartement des Reines mères. Les diamants sont beaux, les
bijoux de fantaisie nombreux, mais pas une perle. M. le duc d'Orléans ne
les aime pas; la Princesse pourra, d'ailleurs, porter celles de la
Couronne.
La famille Royale a dîné en particulier. C'est Mme de Dolomieu et le
général Athalin qui tenaient la table de deux cent quatre-vingts
couverts, dans la galerie de Diane. Pauline a été encore près de moi à
dîner, et M. Thiers de l'autre coté.
A huit heures et demie, le mariage civil a eu lieu, dans la salle de
Henri II. C'était superbe; c'est le plus beau local imaginable, et il
était éclairé magnifiquement. Le Chancelier, nouvellement nommé à ce
poste, M. Pasquier, en simarre, était devant une immense table rouge et
or autour de laquelle étaient tous les assistants, et en face les
mariés. On s'y était rendu en cortège. De là, on s'est transporté à la
grande chapelle ornée des écussons de France et de Navarre. Le discours
de l'Évêque de Meaux[75] a été aussi court que mesuré. Malheureusement,
il y a obligation aux mariages mixtes de laisser de côté beaucoup de
cérémonies, qui auraient ajouté à l'éclat de la chose. Le curé de
Fontainebleau, qui est le fameux abbé Lieutard, et, jusqu'à présent, un
des grands opposants au gouvernement actuel, assistait l'Évêque, et
avait même réclamé cela comme un droit. La salle arrangée en temple
protestant nous contenait avec peine, on y suffoquait; le discours du
Pasteur, M. Cuvier, a été très long, très lourd, remontant à l'origine
de la création, et revenant sans cesse sur la progéniture. C'était le
puritain parfait! Avant la bénédiction, il a demandé à la mariée la
permission de s'acquitter de la mission dont il était chargé par la
Société Biblique, en lui offrant une Bible dans laquelle il l'a engagée
à lire souvent. J'ai trouvé cela bien déplacé dans un pareil moment, et
d'un grand manque de respect pour la Reine, qui, sous le rapport
religieux, fait un grand sacrifice.
[75] Mgr Gallard.
La Princesse a été tout le temps d'un calme parfait. Je n'ai aperçu
aucun trouble et moins d'émotion qu'à son arrivée. Elle était
parfaitement bien arrangée; malheureusement elle n'a pas de couleur, ce
qui lui donne quelque chose de terne, mais, malgré sa maigreur, elle a
bien bonne grâce, et, de plus, une simplicité charmante. Son pied est
très long, mais bien fait, sa main blanche et fine; en tout, beaucoup de
choses agréables.
On s'est séparé après toutes ces cérémonies. J'ai encore été veiller
chez M. de Talleyrand dont j'étais inquiète, et que j'ai trouvé bien. M.
Molé y est venu. Il a de l'humeur. En effet, c'est singulier que dans
tout ceci il n'ait obtenu aucune grâce d'aucun genre.
_Fontainebleau, 1er juin 1837._--Il n'y a rien à savoir, ici, de la
politique. Les Princes sont absorbés en eux-mêmes; M. de Salvandy, le
seul Ministre resté de garde auprès du Roi, en fait autant. La curiosité
est ailleurs, et il y a beaucoup ici pour l'exciter et la satisfaire.
Voici le récit de la journée d'hier:
Après le déjeuner, une très longue promenade dans la forêt; vingt-six
voitures, attelées chacune de quatre chevaux, le grand char de la
famille Royale de huit chevaux, puis quatre-vingts chevaux de selle, le
tout conduit par la riche livrée d'Orléans, offraient, dans la grande
cour du Cheval blanc, des ressources de promenade pour tout le monde.
Chacun s'est empressé de suivre le Roi et de parcourir les plus beaux
points de la forêt. Beaucoup de curieux, qu'on voyait galoper fort
imprudemment dans les rochers, joints à tout le cortège royal, animaient
le bois et lui donnaient un aspect charmant.
J'oubliais de dire que le déjeuner avait été précédé d'une messe dite
par l'Évêque de Meaux dans la grande chapelle. Tout le monde y a
assisté, ainsi que la famille Royale, y compris Mme la duchesse
d'Orléans. J'aurais voulu qu'au moins hier, où il n'était plus question
de mariage mixte, et où c'était tout simplement la messe du Roi, le
culte fût splendide, et qu'il y eût de la musique religieuse. Au lieu de
cela, il n'y a rien eu du tout; pas de clergé, pas un son, on avait
oublié jusqu'à la sonnette pour l'élévation. Les méthodistes ont bien
plus de charlatanisme dans leur simplicité prétentieuse et leur parole
affectée et solennelle, mais aux messes où la parole ne s'entend pas,
il faut de la pompe extérieure, de l'encens, de la musique, des fleurs,
de l'or, des cloches, tout ce qui émeut en élevant l'âme à Dieu, sans
qu'on ait besoin d'entendre articuler des mots.
Il est parti beaucoup de monde, il en est venu d'autre; parmi les
nouveaux arrivés, l'Ambassadeur de Turquie[76], qui était, à table, à
côté de Pauline. La salle de spectacle n'est point encore restaurée;
elle a un air terne; l'orchestre, qui ne venait pas de Paris, était
abominable; Mlle Mars, vieillie, et ne détaillant plus ses rôles; les
autres acteurs fort médiocres, le choix des pièces peu heureux.
C'étaient _les Fausses confidences_ et _la Gageure imprévue_. La
Princesse Royale était en grande loge, au fond de la salle, entre le Roi
et la Reine. Elle écoutait avec attention, mais sa physionomie exprime
peu ce qu'elle éprouve et n'est pas variée: toujours douce et calme;
elle l'est jusqu'à l'immobilité, dans sa personne; elle ne fait pas de
gestes, ce qui est distingué; le grand repos donne beaucoup de dignité,
et quand elle marche ou qu'elle salue, elle a une grâce parfaite.
[76] S. E. Mohamed-Nouri-Effendi.
M. Humann, en partant d'ici, hier, a été emporté, par les chevaux de
poste, à la descente de Chailly: il a voulu se jeter hors de la voiture,
il a eu le visage tout meurtri et l'épaule démise.
_Fontainebleau, 2 juin 1837._--La journée d'hier a été moins remplie que
les précédentes, puisque après la messe, le déjeuner et le cercle qui
l'a suivi, on s'est séparé avec quelques heures de liberté. Je les ai
passées, soit chez M. de Talleyrand, soit à une visite dans la ville. M.
de Talleyrand est allé voir Madame Adélaïde, à laquelle il voulait
donner une nouvelle, qui nous venait des Bauffremont, qu'elle intéresse,
et qui, à juste titre, a été amère ici: c'est celle du mariage du comte
de Syracuse, frère du Roi de Naples, avec Philiberte de Carignan; cette
jeune personne est la petite-fille du comte de Villefranche, Prince de
la maison de Carignan, qui, par un coup de tête, avait épousé, en 1789,
la fille d'un armateur de Saint-Malo, Mlle Magon-Laballue; la Cour de
Sardaigne n'avait consenti à reconnaître ce mariage qu'à la condition
que les enfants qui en naîtraient entreraient dans les ordres, mais la
Révolution ayant délié tous les engagements, le fils est entré au
service et a épousé Mlle de La Vauguyon, sœur de la duchesse douairière
actuelle de Bauffremont, et qui est morte brûlée en 1820. Ce n'est
qu'après sa mort, et à l'avènement du Roi de Sardaigne actuel, que ses
deux derniers enfants ont été reconnus Princes du sang et traités comme
tels. La fille aînée, mariée avant cette reconnaissance, a épousé un
particulier de grande maison, mais enfin un particulier, le prince
d'Arsoli, d'une famille de Rome. Philiberte, fille et petite-fille de
mariages contestés ou très ternes, devient ainsi Princesse de Naples: le
mariage par procuration a dû se faire avant-hier; on y met beaucoup de
hâte et de précipitation. On comprend l'espèce de déplaisir que cela
cause ici. C'est le Roi de Naples qui fait ce mariage.
Hier, après le dîner, on est allé entendre Duprez dans une partie de
l'opéra de _Guillaume Tell_, et les Essler ont dansé dans un joli
divertissement. J'ai été étonnée que le calme de la Princesse Royale ne
l'abandonnât pas, même dans les moments les plus entraînants de Duprez:
je n'ai surpris ni un mouvement de tête, ni un geste, ni une expression
plus animée. Il en a été de même au ballet, ce que je comprends
davantage.
_Fontainebleau, 3 juin 1837._--M. de Talleyrand est parti ce matin avec
Pauline; on veut me garder ici jusqu'à demain. Il est impossible d'avoir
été plus environné d'égards et d'attentions que ne l'a été M. de
Talleyrand: il en est parti tout ému. Le Roi et Madame Adélaïde ont
exigé son retour à Paris pour l'hiver prochain; je doute cependant qu'il
renonce à son projet de Nice.
Le séjour que Pauline a fait ici ne lui a pas nui. Elle y a été à
merveille, d'un maintien toujours parfait; j'étais contente d'elle; elle
était charmée d'habiter la même chambre que moi, ses toilettes étaient
de fort bon goût; elle est partie, ravie d'être venue, mais bien aise de
partir et nullement dissipée de cœur ni d'esprit.
Presque tout le monde est parti; il ne reste plus que le service strict
et les intimes. Je pars demain, en même temps que la Reine et avec la
duchesse d'Albuféra, qui est arrivée ici hier. La promenade dans le camp
a été fort jolie, très animée et très populaire. On a été ensuite dans
la plus belle partie de la forêt, appelée le Calvaire, d'où la vue est
admirable; du fond des ravins sur lesquels on était suspendu, des
chanteurs allemands, qu'on y avait placés, ont fait entendre leurs
chants; c'était charmant, et le temps, merveilleux donnait tant de
mérite à la promenade, qu'on a songé à l'allonger; on est enfin rentré
en longeant la grande treille et le canal.
Après dîner, on nous a donné un ennuyeux opéra-comique, _l'Éclair_,
suivi du _Calife de Bagdad_, que le Roi a demandé comme ancien souvenir.
Le tout a fini fort tard, et ma veillée, ensuite, chez M. de Talleyrand,
a fort abrégé mon sommeil, d'autant plus que son départ matinal m'a
forcée à être prête de très bonne heure. Le Roi et Madame sont venus lui
dire adieu dans sa chambre. Après le déjeuner, le Roi s'est amusé à
montrer le Château à trois ou quatre convives: j'ai été ravie du Château
et du cicerone.
_Paris, 5 juin 1837._--Je suis revenue hier de Fontainebleau. Nous
avions eu la messe à six heures du matin, puis le départ. Je me suis
trouvée comprise dans le cortège royal, aussi suis-je arrivée avec une
rapidité admirable, et je ne me suis séparée du cortège que lorsqu'il
s'est détourné pour prendre vers Saint-Cloud. La dernière journée de
Fontainebleau, celle d'avant-hier, a été remplie, fort à mon gré, par
une promenade historique; le soir, nous avons eu une représentation par
les acteurs du Gymnase. Le séjour entier de Fontainebleau a été fort
agréable pour moi, par les attentions et les bontés dont j'ai été
l'objet.
Aussitôt arrivée, hier, j'ai été aux Champs-Élysées, chez Mme de
Flahaut, qui m'y avait engagée de la manière la plus pressante, pour
voir l'entrée royale, qui a été servie par un temps superbe. Il y avait
un monde innombrable, le cortège était très brillant, la Princesse
saluait avec une grâce parfaite. Le coup d'œil, de la place Louis XV et
des Champs-Élysées, était magnifique. Tout était bien, mais pas assez de
cris; beaucoup plus de curiosité que d'enthousiasme; on ouvrait les
yeux, mais fort peu la bouche. Enfin, l'essentiel, c'est qu'il n'y a pas
eu de coup de pistolet, que le Roi a pu se montrer aux flots de la
population, sans aucune précaution _apparente_.
_Paris, 6 juin 1837._--J'ai vu, hier, M. Royer-Collard, qui était en
aigreur sur le mariage du Prince Royal, comme pourrait l'être un homme
du faubourg Saint-Germain. Cela m'a impatientée, et nous nous sommes un
peu querellés. Il a l'esprit partial et la conversation intolérante à un
point inimaginable.
Avant-hier, dans le jardin des Tuileries, où il y a eu plus de soixante
mille personnes, depuis onze heures du matin jusqu'à onze heures du
soir, il y a eu un enthousiasme réel, au point d'obliger le Roi à
quitter son grand dîner dans la salle des Maréchaux pour venir, avec sa
famille, sur le balcon, du haut duquel il a adressé quelques mots de
remerciements, qui ont été reçus avec des transports infinis. Depuis le
moment de l'entrée dans le jardin jusqu'à la défilade des troupes, la
famille Royale s'est tenue au Pavillon de l'Horloge, d'où le coup d'œil
était magnifique. Le soleil couchant dorait la cime de l'Obélisque et
le sommet de l'Arc de triomphe, et se reflétait sur les cuirasses et les
armes des troupes; les baïonnettes de la garde nationale étaient ornées
de bouquets. C'était, à ce que l'on m'a assuré, une vraie magie.
Il me semble qu'on penche beaucoup vers une dissolution de la Chambre,
du moins M. Molé; M. Royer-Collard l'y pousse vivement.
L'Ambassadeur turc ici dit quelques mots de français. C'est à moi que
cette découverte est due, car tout le monde avait si bien pris son
ignorance à la lettre, que personne ne lui adressait la parole; cela m'a
fait de la peine, il avait l'air si triste; je me suis risquée: il a un
peu répondu, et cela m'a valu de voir le portrait du Sultan Mahmoud, qui
paraît avoir un très beau visage.
_Paris, 7 juin 1837._--J'ai été, hier, chez la Reine, faire mes
remerciements pour Fontainebleau. Mme la duchesse d'Orléans était chez
sa belle-mère, gracieuse, embellie, aimable. C'est une vraie trouvaille
que cette Princesse, son succès est général. Elle a ravi le Conseil
d'État, les Pairs, les Députés, ajoutant une phrase aimable aux réponses
faites par son mari aux différentes harangues; elle a parlé à chaque
Pair individuellement, jamais de banalités; ils en sont tous enchantés.
Mon réveil ce matin est bien triste. On est entré chez moi avec la
nouvelle de la mort d'Adrien de Laval. C'était un ami sincère: ils sont
rares. Je le regrette vivement, pour lui-même, et aussi pour sa tante,
la bonne vicomtesse de Laval, qui n'est guère en état de supporter un
coup pareil, et si elle aussi s'en va, quel coup pour M. de Talleyrand!
_Paris, 8 juin 1837._--Les succès de la Princesse Royale vont toujours
croissant. Elle a parlé au général Neigre de l'artillerie d'Anvers! M.
le duc d'Orléans est d'une fierté et d'un bonheur extrêmes de tant de
distinction. Il est certain que sa femme lui donne, par sa valeur
personnelle, une importance excessive, et je vois déjà le Pavillon
Marsan s'élevant au-dessus du Pavillon de Flore[77]. Je ne suis pas sûre
que cela n'ait pas déjà jeté quelques semences de jalousie.
[77] Au palais des Tuileries, le pavillon Marsan était habité par
le duc et la duchesse d'Orléans, tandis que le pavillon de Flore
était occupé par Madame Adélaïde, sœur du roi Louis-Philippe.
Voici une histoire que l'on raconte comme certaine: on prétend que Mme
la duchesse d'Orléans, ayant vu son mari lorgner longtemps du côté de
Mme Lehon, aurait été à lui, et, moitié jouant, moitié sérieusement, lui
aurait ôté le lorgnon, en disant: «Ce que vous faites là n'est pas
aimable pour moi, ni poli pour la personne que vous lorgnez.» Il se
serait laissé faire, tout doucement... Ceci mérite attention, si cela
est vrai.
M. de Flahaut est furieux de n'avoir pas eu le grand cordon de la Légion
d'honneur; il voulait donner sa démission de premier écuyer, mais il
s'est ravisé. On dit que le duc de Coigny ne lui laisse d'autorité que
sur l'écurie.
_Paris, 11 juin 1837._--Je ne puis donner beaucoup de détails sur la
fête de Versailles, hier. Je suis partie à une heure après midi, en
grande toilette, avec la duchesse d'Albuféra, et nous sommes revenues
ensemble à quatre heures du matin. Le temps était charmant, le lieu
admirable, les jardins pompeux, l'intérieur splendide, le spectacle
magnifique: il a duré cinq heures. J'ai les yeux brûlés de l'éclat des
lumières. Quinze cents personnes invitées, et cependant des mécontents!
J'avoue que j'aurais fait les listes autrement.
J'ai eu l'honneur de dîner à la table du Roi, dont c'était le plus beau
jour. A la dernière décoration, on a prodigieusement crié: «Vive le
Roi!» et on le devait bien.
Le comte de Rantzau, qui accompagne la grande-duchesse douairière de
Mecklembourg, a été fort touché de voir là, en honneur, le portrait du
maréchal de Rantzau, qui a servi sous Louis XIV et dont il est le
descendant. Il dînait à côté de moi, et je l'ai beaucoup fait causer sur
ses Princesses, dont j'ai chaque jour meilleure opinion.
_Paris, 12 juin 1837._--Je pars demain pour rejoindre M. de Talleyrand à
Valençay.
Le Roi d'Angleterre est au plus mal. On ne le soutient plus qu'avec du
curaçao et de la viande crue. Il sait qu'il meurt et appelle autour de
lui tous ses enfants, les Fitzclarence, même lord Munster. On assure que
M. Caradoc supplante sir John Conroy près de la duchesse de Kent, pour
laquelle il fait venir des cadeaux que paye la princesse Bagration. On
dit que si le Roi meurt, la duchesse de Kent appellera lord Moira à la
tête du Ministère: c'est un grand radical. D'autres disent que le Roi
Léopold conseille à sa nièce de prendre lord Palmerston, mais que la
petite Princesse penche pour lord Grey.
_Valençay, 14 juin 1837._--Je viens d'arriver ici, ayant fait ma route
assez péniblement, par une chaleur affreuse et deux gros orages.