assez languissante. Elle est établie et soignée du mieux que nous
pouvons, mais j'ai déjà, vers le soir, cru sentir qu'elle avait le
pressentiment de s'ennuyer, et que si ce voyage était à refaire, elle
hésiterait. Je le conçois. Elle n'aura ici ni nouvelles, ni lanterne
magique humaine, deux choses de première nécessité dans sa vie. La
nouveauté des objets matériels, les souvenirs, les traditions
historiques, les beautés du site, la vie intérieure domestique, la
lecture, la réflexion, l'ouvrage, rien de tout cela n'est à son usage,
et Valençay n'a jamais été plus réduit, sous d'autres rapports, qu'en ce
moment.
Les vers que M. de Peyronnet m'a adressés ne sont pas bien bons, mais ce
point est insignifiant dans la question et la circonstance actuelles.
Pendant l'hiver, j'ai fait beaucoup de démarches pour ces pauvres gens,
et j'ai obtenu, pour le plus malade, M. de Peyronnet, des adoucissements
matériels qui lui ont été très agréables; j'espère mieux encore, tout de
suite après la session. C'est cette œuvre de charité qui m'a valu les
vers en question[23].
[23] Il nous a été impossible de les retrouver.
Ma sœur m'écrit de Vienne pour me dire qu'on y fait les plus grands
préparatifs pour recevoir les Princes français, Paul Esterhazy surtout:
ils auront une fête chez lui à Eisenstadt. Malheureusement, il y a déjà
beaucoup de monde à la campagne, et beaucoup de deuils.
_Valençay, 4 juin 1836._--Le temps, qui était mauvais depuis deux
jours, s'est un peu remis, hier, avant midi, ce qui nous a heureusement
permis de promener Mme de Lieven dans la forêt, la garenne, les
carrières, etc. Mais le soir, M. de Talleyrand a eu une palpitation,
légère à la vérité, mais enfin l'ennemi se montre toujours. Mme de
Lieven bâillait, et quels bâillements!... La pauvre femme s'ennuie! Je
le comprends très bien et je le lui passe. Le fait est qu'il faudrait
une toute autre disposition d'esprit que la sienne, des habitudes toutes
différentes, pour se tirer de notre solitude actuelle et du grave et du
terne que l'état moral et physique de M. de Talleyrand donne à cette
maison-ci. Du reste, la Princesse n'est pas un hôte facile pour
l'établissement matériel: elle a déjà changé deux fois de chambre et
veut maintenant revenir à la première qu'elle a occupée et dans laquelle
se trouve le lit de Mme de Staël. Lady Holland ne nous aurait pas donné
plus de peine; aussi Pauline dit-elle que la Princesse _is rather
whimsical_![24].
[24] Un peu fantasque.
Il a paru à Londres une caricature sur lord Melbourne et Mrs Norton, et
cela le jour même de l'éclipse; elle représente le soleil et Mrs Norton,
la lune qui passe sur lui, et au-dessous est écrit: _éclipse_. Cela
s'applique au procès scandaleux que M. Norton a intenté à sa femme, et
dans lequel lord Melbourne se trouve si désagréablement compromis.
_Valençay, 5 juin 1836._--La pauvre princesse de Lieven s'ennuie et est
singulièrement naïve à ce sujet, car elle m'a demandé hier, comme une
personne qui se parle à elle-même, pourquoi nous l'avions invitée dans
un moment où nous n'avions personne. Je me suis mise à rire, et lui ai
répondu fort doucement: «Mais, chère Princesse, c'est vous-même qui avez
eu la bonté de désirer venir; nous avons invité la terre entière, mais
la session n'étant pas finie, les Diplomates, les Pairs, les Députés, ne
peuvent quitter Paris.--C'est vrai,» a-t-elle répondu; puis, plus tard,
ayant vu que M. de Sercey venait d'arriver à Paris, elle a eu un grand
élan de regret de ne pas s'y être trouvée pour le questionner; elle a
dit aussi que son salon eût été bien intéressant, le soir, pendant la
discussion du budget des Affaires étrangères. J'aime les personnes
naïves, parce qu'avec elles, du moins, on sait exactement où l'on en
est.
_Valençay, 10 juin 1836._--La princesse de Lieven a reçu hier des
lettres de son mari qui lui disent qu'on lui a rendu, à elle, de très
mauvais offices auprès de l'Empereur Nicolas. On a transmis à
Saint-Pétersbourg des conversations et des discours entiers, soi-disant
tenus par la Princesse, qui sûrement sont faux; car elle est bien zélée
pour le service du maître; mais quand on parle beaucoup et qu'on voit
toute espèce de monde, on finit toujours par être compromis. Cela agite
beaucoup la Princesse.
Il est parfaitement certain que le Prince d'Orange donne des symptômes
de folie, et cela par une avarice tellement sordide que sa femme et ses
enfants manquent de nourriture à table; il a lui-même la clef du
garde-manger, et la Princesse se fait acheter en secret, par sa femme de
chambre, quelques côtelettes. On dit le fils ainé un vilain petit sujet:
à Londres, où il est maintenant, avec son frère cadet, on les appelle
_unripe oranges_[25]. Les Hollandais sont, dit-on, très effrayés de leur
avenir, et font des vœux pour la prolongation de la vie du Roi actuel.
[25] Oranges vertes.
_Valençay, 13 juin 1836._--J'ai eu, hier, une longue lettre du Prince
Royal de Prusse, dans laquelle il y a une phrase fort bonne sur les
Princes français et sur le Roi leur père, avec un correctif
anti-révolutionnaire qui donne le cachet de ses véritables opinions.
Cette lettre est curieuse. J'en ai une aussi de M. Ancillon, sans
correctif, et la plus laudative, sur les voyageurs, sur l'union, sur la
paix, sur M. de Talleyrand. Elle est curieuse aussi. Enfin, j'en ai
deux, très longues, de M. de Valençay, écrites de Vienne; il s'était
arrêté à Günthersdorff, dont il me parle en détail[26]. A Vienne, il
avait vu, chez sa tante de Sagan, le comte de Clam, par lequel il avait
su qu'on avait été fort content de la première entrevue; que nos Princes
avaient dit tout ce qu'il convenait de dire. L'archiduchesse Sophie
s'est souvenue fort gracieusement de moi, et a très bien traité mon
fils. Il trouve que les Princesses autrichiennes n'ont pas la grâce et
la distinction qui sont si remarquables chez les Princesses de la
famille royale de Prusse. La princesse de Metternich était à la
première soirée de M. et Mme de Sainte-Aulaire: elle y a été fort
convenable et y est restée fort tard; M. le duc d'Orléans ne lui a parlé
que pendant cinq minutes, et de... l'homéopathie! Elle méritait une
petite leçon[27].
[26] Propriété de la duchesse de Dino, en Silésie.
[27] La princesse Metternich s'était exprimée en termes peu
courtois sur la couronne que Louis-Philippe avait mise sur sa
tête en 1830.
Il paraît que la grande réception diplomatique de la noblesse et de la
garnison a été superbe. Ce qui a surtout charmé M. de Valençay, c'est la
course à Bade, chez l'archiduc Charles, qui lui a parlé en très bons
termes de M. de Talleyrand. L'Archiduc a fait, à tous les Français,
l'accueil le plus cordial; on a dîné avec l'archiduchesse Thérèse, qui,
d'après M. de Valençay, a l'air agréable, de jolies manières, un visage
piquant; mais elle est très brune et fort petite. M. le duc d'Orléans
était près d'elle, à table, et la conversation n'a pas langui. M. de
Metternich était du dîner. Il est réconcilié, du moins en apparence,
avec l'Archiduc[28]. Celui-ci est retiré dans ce joli Bade où il cultive
des fleurs: il a dit à M. de Valençay que, comme tous les vieux soldats,
il aimait son jardin. M. le duc d'Orléans devait y retourner dîner tout
seul le surlendemain. L'Archiduc adore sa fille et la laissera libre
dans le choix de son époux: elle a refusé le Prince Royal de Bavière;
elle va voir défiler encore devant elle le Roi de Naples et celui de
Grèce. Son père ne redoute que l'alliance russe.
[28] Les idées libérales de l'archiduc Charles avaient été, pour
le prince de Metternich, l'occasion d'éloigner ce Prince de la
Cour et de le rendre suspect. Ils étaient presque brouillés.
M. de Valençay a été aussi enchanté de la fête de Laxembourg et des
courses sur l'eau avec de la musique à tous les coins: cela lui a
rappelé Virginia Water[29]; toute la société de Vienne y était, en
bayeuse, et animait le coup d'œil.
[29] Virginia Water est une pièce d'eau, dans le parc de
Snow-Hill, entre Windsor et Chertsey, dans les environs de
Londres. On y fait des courses sur l'eau et des régates.
Il est assez simple que tout cela blesse à Prague. Madame la Dauphine a
dit, à quelqu'un qui, la veille de son départ de Vienne, lui demandait
quand on aurait l'honneur de l'y revoir, que, lorsqu'on voudrait
dorénavant la voir, il faudrait venir la chercher. Une dame viennoise,
fort ennemie politique de la France, a dit, devant M. de Valençay, en
parlant de notre Prince Royal, qu'il était si aimable et si gracieux
qu'il fallait espérer qu'il n'était pas autre chose!
Les voyageurs devaient partir le 11, et se rendre à Milan par Vérone,
mettant dix jours pour ce trajet.
Le prince de Capoue et miss Pénélope sont à Paris; le premier a vu la
Reine. Il va à Rome, et, de là, négociera sa réconciliation avec Naples.
Tous les Cobourg, et les Majestés belges, viennent à Neuilly.
_Valençay, 17 juin 1836._--Il faut que chaque jour soit marqué par une
tribulation: hier au soir, nous avons eu une horrible frayeur dont les
conséquences auraient pu être des plus graves; elles paraissent devoir
être légères, cependant le docteur dit qu'il faut neuf jours pour être
certain qu'il n'y aura pas de choc intérieur. La rage de M. de
Talleyrand de rester tard dehors l'a fait rentrer hier dans sa petite
voiture à la nuit close; de plus, comme un enfant, il s'amuse à se faire
pousser à la course et à se diriger en zigzag, de sorte qu'il a mis la
roue de devant en travers; elle a, par conséquent, fait obstacle,
l'obscurité l'a empêché de s'en apercevoir, il a crié de pousser plus
fort par derrière, ce qu'a fait le domestique; il en est résulté un
cahot qui a été assez violent pour le faire sauter hors de la voiture et
pour le jeter, la tête la première et le visage par terre, sur le
gravier de la cour de l'orangerie, à l'entrée du donjon. Il a le visage
extrêmement meurtri, et a, heureusement, beaucoup saigné du nez; il n'a
pas perdu connaissance, et a voulu rester au salon et jouer au piquet. A
minuit, il a mis ses jambes dans de l'eau et de la moutarde, et
maintenant il dort encore; mais quelle secousse, quel ébranlement
nerveux, à son âge, avec son poids, et souffrant d'un mal pour lequel
chaque émotion, chaque trouble est si mauvais!
_Valençay, 18 juin 1836._--La figure de M. de Talleyrand est fort
endommagée, mais, du reste, il paraît devoir se tirer miraculeusement de
cette singulière chute!
_Valençay, 21 juin 1836_[30].--Vous souvenez-vous que c'est vous qui
décliniez toutes les conversations sur la religion? Ce n'est qu'une
fois, à Rochecotte, que vous m'avez un peu développé vos idées à cet
égard; vous étiez plus avancé que moi, alors, dans de certaines
croyances; les épreuves par lesquelles j'ai passé depuis m'ont fait
aller assez vite dans cette route, mais mon point de départ a été le
souvenir de cette conversation, dans laquelle j'ai vu que vous admettiez
quelques principes fondamentaux sur lesquels je n'étais pas fixée. Du
reste, je n'ai, spéculativement, pas été au delà: ce n'est que dans
l'application que j'ai cherché à me diriger d'après cette boussole; je
ne me suis en aucune façon occupée du dogme, ni des mystères, et si j'ai
une préférence pour la religion catholique, c'est que je la crois plus
utile à la société en général, aux États, car pour les individus, c'est
différent, et je crois que toute religion qui a l'Évangile pour base est
également bonne et divine. Depuis que je vois tous les appuis manquer
autour de moi, j'ai senti ma propre faiblesse et le besoin d'un soutien
et d'un guide: j'ai cherché et j'ai trouvé; j'ai frappé et il m'a été
ouvert, j'ai demandé et il m'a été accordé; tout cela cependant encore
fort incomplètement, parce qu'en marchant ainsi seule, et quand on y est
si peu préparée, il n'est pas possible de ne pas prendre souvent de faux
sentiers, de ne pas glisser dans les ornières et de ne pas trébucher à
chaque pas. Il n'aurait pas été sage, même, de m'exciter à trop de zèle
et de ferveur, c'eût été me préparer des rechutes et celles-ci peuvent
être mortelles; j'avance donc à tout petits pas, et quand je me demande
compte de mes progrès, je m'humilie en voyant à combien peu ils
s'élèvent: un peu plus de douceur, de patience, d'équilibre et d'empire
sur moi-même, voilà tout ce que j'ai acquis. J'ai encore même ardeur
pour les choses qui me plaisent, même répugnance pour celles qui
m'importunent; mes malveillances ne sont point éteintes; mes rancunes
restent assez vivaces, mes inquiétudes d'esprit aussi fatigantes, mon
activité aussi peu réglée, ma parole souvent trop prompte et mes
expressions pas assez mesurées; j'ai encore mille complaisances pour
moi-même, je me blesse du blâme, je me sens trop flattée de
l'approbation, je la recherche quelquefois, au besoin, même, je la
provoquerais; enfin, il n'y a rien d'aussi difficile, d'aussi long, qui
demande plus d'exercice et de persévérance que de mettre ordre à sa
conscience.
[30] Extrait d'une lettre.
Outre le besoin pratique que j'ai senti de me servir d'un fil qui me
tirât du labyrinthe, j'y ai encore été portée par un grand sentiment de
reconnaissance. Il y a un jour, en Angleterre, où j'ai été tout à coup
frappée des grâces innombrables qui m'avaient été accordées, à moi qui
avais fait un si mauvais usage de mes facultés et de mes avantages. J'ai
admiré la patience de Dieu, la longanimité de la Providence à mon égard;
avoir trouvé ce que j'ai trouvé alors m'a semblé un bien si réel, si peu
mérité, qu'il m'a rempli le cœur de gratitude. Ce sentiment de
reconnaissance a toujours été en augmentant; c'est lui qui me soutient
en partie dans l'accomplissement des sacrifices que j'ai à faire. Les
grands enseignements que me donne la vieillesse de M. de Talleyrand
chaque jour, la mort de Marie Suchet[31], la douleur de sa mère, la
disparition successive de tant de personnes de ma connaissance, d'âges,
de sexes et de positions diverses, celle de cette petite-fille à qui
j'ai fermé les yeux[32] et qui m'a fait voir la mort de si près, la
lecture attentive de bons livres, les conversations élevées de M.
Royer-Collard qui voudrait bien se dépouiller du doute philosophique et
qui y arrive petit à petit, voilà ce qui m'a fait faire attention à
mille choses, inaperçues avant, ce qui me fait tendre vers un but élevé
et assuré. Voilà l'histoire de ce côté de ma vie. Du reste, mes allures
ne sont pas celles d'une dévote et je puis dire que je suis bien plus
avancée dans le fond que dans la forme; je doute même que je change
jamais grand'chose à celle-ci.
[31] Fille de la maréchale d'Albuféra.
[32] Yolande de Valençay.
Quelle longue réponse je fais là à une seule petite page de votre
lettre! Si elle vous paraît trop longue, dites-le, nous réserverons
toutes ces révélations pour les soirées de Rochecotte...
M. le duc d'Orléans a écrit des merveilles sur une conversation qu'il a
eue avec M. de Metternich et dont il a été ravi.
La princesse de Lieven vient de partir: c'est un soulagement général! Je
crois que la Princesse et sa superbe nièce[33] ont fini par sentir
qu'elles avaient été un peu ridicules ici, car elles ont fait bien des
frais le dernier jour, des remerciements sans nombre, des excuses des
embarras donnés, etc...
[33] La baronne de Mengden, nièce de la princesse de Lieven,
vécut plus tard à Carlsruhe où elle était abbesse d'un chapitre
noble. Elle était fort grande, surtout de buste, ce qui obligeait
le convive appelé à s'asseoir aux repas à côté d'elle à relever
avec effort la tête, pour apercevoir la sienne. Très bonne
personne, elle était un peu le souffre-douleur de sa tante, et, à
Valençay, lors des séjours qu'y fit la princesse de Lieven,
celle-ci lui confiait la garde de son coffre à bijoux durant la
promenade, de sorte que la baronne de Mengden n'y pouvait prendre
part que fort rarement.
_Valençay, 24 juin 1836._--Rien n'est plus bête que d'être mauvais! Mme
de Lieven a assez vilainement écrit à Paris pour gémir et se plaindre du
profond ennui qu'elle éprouvait ici; ses correspondants s'en sont, ou
moqués, ou servi contre nous; cela s'est donc beaucoup dit et su. Nos
amis en sont en grande colère en nous le mandant. Cette petite
ingratitude de Mme de Lieven qui, de plus, en cette occasion, devient du
manque de savoir-vivre, est une vraie bêtise. Du reste, je n'en suis pas
surprise. J'aurais parié qu'il en était ainsi: l'ennui était trop
profond pour être dissimulé, et j'ai vu, évidemment, que le besoin de
s'en venger se développait dans la correspondance. Le seul tort que je
lui reproche, ce n'est pas de s'être ennuyée, ni de l'avoir montré, ni
même de l'avoir écrit, c'est d'avoir prolongé son séjour ici, sous le
prétexte d'une maladie feinte. Elle avait peur de voyager seule, elle
redoutait l'isolement à Bade, elle n'osait pas se prolonger à Paris;
elle est donc restée ici à se mourir d'ennui et à nous faire enrager. Ce
qui ne l'a pas empêchée de pleurer comme une Madeleine en partant: ses
larmes étaient sincères, car elle les versait, non sur nous, mais sur
elle-même, sur sa vie errante, déracinée. Je ne m'y suis pas trompée.
J'ai eu hier une lettre de M. de Valençay, de Leoben. On était fort
satisfait de Vienne, et en tous points. Cependant, la famille Royale de
Prusse avait plu davantage que la famille Impériale. On avait trouvé les
Princesses de Prusse plus brillantes de jeunesse, de beauté et
d'élégance, et, malgré la guirlande de lys, qui paraît avoir été le
résultat d'une petite conversation moitié taquine, moitié coquette,
notre Prince Royal et la princesse Albert avaient été dans une
_flirtation_ marquée. L'Impératrice d'Autriche et la duchesse de Lucques
sa sœur sont très belles, mais ce sont des beautés froides, austères et
imposantes. Nos Princes ont fait les mêmes cadeaux à Vienne qu'à Berlin,
seulement au lieu de la grande croix de la Légion d'honneur, donnée à
Ancillon, on a offert, au prince de Metternich, qui a depuis longtemps
tous les ordres français, un magnifique service en porcelaine de Sèvres.
_Valençay, 25 juin 1836._--M. de Barante[34] m'écrit, de
Saint-Pétersbourg, qu'on y est furieux, contre Mme de Lieven, de son
séjour prolongé en France. On y a beaucoup d'humeur aussi contre les
succès du voyage de nos Princes, mais on n'en témoigne rien à notre
Ambassadeur, pour lequel, personnellement, on est fort poli.
[34] Ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg.
On dit que ce qui a déplu davantage à Mrs Norton dans cet étrange
procès dont le _Galignani_ rend un compte, hélas, trop détaillé, c'est
que les témoins domestiques ont déposé qu'elle mettait du rouge et se
teignait les sourcils!
_Valençay, 27 juin 1836._--Encore un nouvel attentat contre la vie du
Roi[35]! Quelle rage atroce! Sera-t-elle toujours impuissante? Voilà la
triste question qu'on est obligé de se faire... Nous ne savons rien
encore que ce que le télégraphe a transmis aux chefs-lieux des
départements voisins, d'où les Préfets nous ont envoyé des courriers
pour nous en faire part.
[35] Dans la soirée du 25 juin 1836, un jeune homme de vingt-six
ans, nommé Louis Alibaud, avait tiré sur le Roi dans la cour des
Tuileries, au moment où Louis-Philippe passait devant la Garde
nationale et pendant que les tambours battaient aux champs.
_Valençay, 28 juin 1836._--On a écrit à nos Princes de ne pas hâter leur
retour à cause de l'attentat. Ils doivent être aujourd'hui à Turin, on
les attend le 8 à Paris.
Il paraît que lord Ponsonby[36] est devenu fou. Il veut la destitution
du Reis-Effendi[37] et du chef de la garde. Il a écrit deux notes à la
Porte ottomane, dans lesquelles il va jusqu'à la menacer du
_démembrement de l'Empire ottoman_ si on lui refuse satisfaction.
L'amiral Roussin lui-même écrit que lord Ponsonby est fou. Tous les
Ministres, celui de Russie compris, s'entremettent pour empêcher une
rupture; la Cour de Vienne expose les faits au gouvernement anglais à
Londres, et on espère que lord Ponsonby sera rappelé.
[36] Ambassadeur d'Angleterre à Constantinople.
[37] Le Reis-Effendi est le ministre des Affaires étrangères en
Turquie.
_Valençay, 29 juin 1836._--J'ai reçu hier une lettre de nos voyageurs,
de Roveredo, où ils étaient retenus par une indisposition assez grave de
M. le duc de Nemours qu'on a fort atténuée dans les lettres à ses
parents, mais qui a beaucoup effrayé M. le duc d'Orléans. Il a été très
contrarié aussi du départ précipité du général Baudrand. Il paraît que
c'est moins le besoin de se rendre promptement aux eaux qui a provoqué
ce départ subit, qu'un peu d'humeur de ce que le Prince Royal ne lui
montrait pas assez de confiance.
Les Princes ont été sur le point d'aller à Florence, le grand-duc de
Toscane ayant mis une insistance particulière à le demander; la maladie
du duc de Nemours l'a empêché. Ils ont rencontré l'archiduchesse
Marie-Louise[38], cousine germaine de notre Prince Royal. Elle a demandé
de nos nouvelles à M. de Valençay dont elle est la marraine; il ne l'a
pas trouvée aussi vieillie qu'on la lui avait dépeinte. Ils ont aussi vu
la princesse de Salerne, puis le Roi de Naples. On dit que celui-ci a
une assez belle tête, mais une grosse vilaine tournure; il est au
désespoir de la mort de sa femme, avec laquelle il a très mal vécu,
jusqu'au jour où elle est devenue grosse de l'enfant, en couches duquel
elle est morte. On le dit très fantasque.
[38] La veuve de Napoléon Ier.
L'Archevêque de Paris a été le jour de l'attentat, à onze heures du
soir, à Neuilly. Il est fâcheux qu'il ne paraisse jamais chez le Roi
qu'à la suite d'une tentative d'assassinat, aussi je ne pense pas qu'on
lui sache très bon gré de ses visites; elles sont à une condition qui
fait qu'on l'en dispenserait volontiers. Il a refusé la présentation à
l'église du corps de Sieyès qui a été droit au cimetière[39].
[39] Sieyès était mort à Paris, le 20 juin 1836.
Ma plus vive peine, dans l'attentat du 25, c'est que ce coup de pistolet
a tué, je le crains, notre Princesse Royale!
On dit beaucoup qu'Alibaud est un nouveau Louvel, fanatique isolé, vrai
produit des excès de la presse et des mauvaises doctrines. Le Roi veut
faire grâce à l'assassin, mais on pense que le Cabinet ne le permettra
pas.
Le général Fagel[40] a été à Neuilly, malgré la présence des Majestés
belges; le Roi lui en a su fort bon gré.
_Valençay, 5 juillet 1836._--Une maladie grave de ma femme de chambre
m'oblige à me servir moi-même; j'y suis un peu empruntée, mais cela se
formera. Cela n'est pas toujours agréable, mais c'est très utile et je
ne m'en plains pas; ce n'est pas que je n'aie mes moments de
découragement, mais alors je me malmène et cela ne dure pas. Il en
résulte bien, quelquefois, une grande fatigue nerveuse, faute d'y être
assez exercée; tout cela disparaîtra, car, enfin, nous ne sommes pas
ici-bas pour nous amuser, nous reposer, nous bien porter et être heureux
et satisfaits. C'est là où est l'illusion. On se trompe sur le but, et
c'est alors qu'on se révolte de ne pas l'atteindre; en se disant bien
que le but est le travail, la lutte et le sacrifice, on évite les
mécomptes, et on échappe ainsi à ce qui est le plus pénible.
[40] Le générai Fagel avait été ambassadeur du Roi des Pays-Bas
en France, sous la Restauration.
Les interrogatoires d'Alibaud ne seront pas imprimés; tant mieux, car
tout cela est une mauvaise pâture pour le public. J'ai eu hier une
lettre du duc de Noailles, qui est un des juges, et qui me dit qu'il est
évident que c'est la misère qui a poussé au crime. Cet homme, n'ayant
pas un sou, a voulu se tuer, mais il a trouvé qu'il fallait rendre sa
mort intéressante et utile. Voilà où commence l'influence des mauvaises
doctrines du temps et des sociétés républicaines dans lesquelles il a
vécu... Ce n'est ni un sombre fanatique comme Louvel, ni un Erostrate
moderne, comme Fieschi, c'est un mendiant d'assez de sang-froid, nourri
de mauvais principes, voilà tout.
Tous les journaux, carlistes, radicaux et juste milieu, enfin _tutti
quanti_, sont très mécontents du mandement de l'Archevêque de Paris.
Paraître à Neuilly, est trop pour les uns; ne pas oser dire: _le Roi_,
dans ce mandement, est une platitude inutile auprès des autres,
irritante pour beaucoup; la phrase jésuitique et équivoquante de la fin,
bien pitoyable. Enfin, le tolle est général, et mérité. J'en suis
fâchée, car au fond, ce n'est pas un homme sans qualités, mais d'une
gaucherie déplorable.
J'ai eu une lettre de M. de Valençay, de Milan; les courses de chevaux,
dans les arènes où vingt-cinq mille personnes étaient réunies, et
l'illumination du théâtre de la Scala ont été admirables.
Le maire de Valençay est venu consulter M. de Talleyrand pour une
adresse au Roi sur le dernier attentat, et a prié M. de Talleyrand de la
lui faire. Celui-ci m'en a chargée. La voici telle qu'elle a été votée,
et telle qu'elle est partie hier, pour Paris. C'est une grande preuve de
déchéance que de tomber de la langue diplomatique dans la langue
municipale. Enfin, voilà ce que le petit Fontanes du Berry a produit:
c'est, assurément, de toutes celles qui ont été faites pour la
circonstance, la plus monarchique, dans le fond et dans la forme:
«SIRE,
«C'est avec la confiance des enfants, le respect des sujets et la
reconnaissance des amis de la vraie liberté, que les habitants de
Valençay viennent déposer, au pied du Trône, l'expression de leur
joie, pour la miraculeuse conservation de la personne sacrée du
Roi, et leurs vœux pour le bonheur durable de la famille Royale.
Quelque modeste et retiré que soit le point de votre Royaume d'où
les cœurs s'élancent avec amour vers Votre Majesté, sa bonté
nous est garante de l'indulgence avec laquelle nos hommages
seront reçus. Notre ville, d'ailleurs, n'est pas sans quelque
titre à l'intérêt du Roi; celui de tous qu'il nous est le plus
doux d'invoquer c'est l'honneur que nous avons eu d'y recevoir
Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans, et le souvenir
des bienfaits qu'il a répandus parmi nous, etc., etc.»
Suivent les signatures du Conseil municipal, parmi lesquelles figure
celle de M. de Talleyrand.
_Valençay, 10 juillet 1836._--Mon fils Valençay nous est arrivé hier; il
ne nous a rien appris de nouveau sur ses voyages que la confirmation de
ses lettres. Nous avons aussi le prince de Laval, qui fatigue M. de
Talleyrand à la mort, et il y a de quoi! A Paris, passe encore; il est
même parfois amusant; mais à la campagne, ce manque de jugement, cette
sottise nobiliaire, qui lui fait dire, par exemple, que l'oranger
(taillé, rogné, encaissé) est _l'aristocratie de la nature_; cette façon
de questionner toujours, de bégayer sous le nez, de crachoter au visage,
et de toujours prendre le petit côté des choses, sont excédants!... Et
il ne parle pas de s'en aller!
M. le duc d'Orléans m'écrit que ce n'est que par raison qu'il
regretterait de ne pas épouser la fille de l'archiduc Charles, car elle
ne lui plaît que moralement; physiquement, il la trouve, non pas laide,
mais chétive; enfin, il n'est pas séduit. Du reste, le père et la fille
disent _oui_ de grand cœur au mariage; l'Empereur d'Autriche ne dit
_rien_, mais son frère, l'archiduc François-Charles, et sa belle-sœur,
l'archiduchesse Sophie, disent _non_.
_Valençay, 13 juillet 1836._--Nous avons eu hier soir la visite du duc
Decazes[41] et du comte de la Villegontier, qui, en se rendant à leurs
forges de l'Aveyron, se sont arrêtés ici pour y prendre le thé. M.
Decazes était triste et soucieux des dangers du Roi, des plaies qui
gangrènent la société et que révèle le procès d'Alibaud. Il se plaint
aussi, avec raison, de la manière dont la police est faite, ou, plutôt,
n'est pas faite. Il dit que le Roi, seul, a conservé du calme et de la
présence d'esprit, mais qu'autour de lui tout est triste, inquiet,
agité, que la Reine et Madame sont bien malheureuses. Le maréchal Lobau
a persuadé que la Garde nationale trouverait mauvais que le Roi ne
passât pas de revue le 28 de ce mois-ci. Il la passera donc, sous l'Arc
de triomphe de l'Étoile, la Garde nationale défilant devant lui; mais
c'est encore trop! Les fêtes de Juillet se borneront à l'inauguration de
l'Arc de triomphe et à celle de l'Obélisque de Luxor. Il ne faudrait, ce
me semble, plus du tout de commémoration.
[41] M. Decazes remplissait alors les fonctions de grand
référendaire à la Chambre des Pairs.
Alibaud a cédé aux exhortations de l'abbé Grivel. Il s'est confessé, et,
par conséquent, il s'est repenti. Sur l'échafaud, il a baisé, devant le
peuple, le crucifix, mais un des valets lui ayant arraché le voile noir,
cela l'a mis en colère; il s'est tourné, subitement, vers la multitude,
le rouge lui est monté au visage, et il a crié: «Je meurs pour la Patrie
et la Liberté», puis il a tendu la tête.
M. Decazes nous a dit aussi que chaque jour amenait des lettres
anonymes, des dénonciations, des révélations et qu'il était impossible
d'avoir un instant de repos. Il m'a laissée sous une profonde impression
de tristesse.
_Valençay, 16 juillet 1836._--Le prince de Laval, qui est encore ici, où
il admire tout et paraît se plaire fort, malgré nos divergences
politiques, a un certain esprit qui consiste à dire parfois des mots
piquants et drôles, mais cet esprit manque de justesse et de mesure. Sa
vanité nobiliaire rappelle celle de M. Saint-Simon, ses préjugés de
caste vont jusqu'au ridicule, sa curiosité et son commérage sont sans
exemple et son occupation de lui-même, de son importance, de son
agrément est inimaginable; il a toutes les prétentions, aussi est-il
insupportable quand on le prend au sérieux! Dans le cas contraire, il y
a un certain parti à en tirer, d'autant plus que, tout en étant taquin,
il n'est pas méchant, et que ses prétentions mêmes l'obligent à une
certaine élévation.
Quant au duc de Noailles, que nous attendons aujourd'hui même ici, c'est
tout autre chose: raisonnable, posé, mesuré, froid, doux, poli, contenu,
il n'est ni questionneur, ni bavard, ni fatigant, mais ses prétentions,
pour être _rentrées_, n'en sont pas moins réelles; celles de grand
seigneur avant tout, et d'homme politique ensuite, l'absorbent. Il fait
grâce de celle d'homme élégant et à bonnes fortunes dont Adrien de Laval
se pare dans le passé, à défaut du présent. Je dirais volontiers que si
M. de Laval est un ci-devant jeune homme, le duc de Noailles est un
vieillard prématuré. Il n'a que trente-quatre à trente-cinq ans, et par
sa figure, ses façons, et l'ensemble de sa vie, il en paraît cinquante.
_Paris, 21 juillet 1836._--Je fais cas, de plus en plus, du duc de
Noailles; il a du jugement, de la sûreté, du goût, de la droiture et
d'excellentes manières; c'est un homme grave, honorable et sensé, dont
la bienveillance a du prix, et dont la haute position peut être utile
dans le monde où il compte; mais le cas que je fais de ses qualités et
le prix que j'attache à mes très bonnes et amicales relations avec lui
ne m'empêchent pas de lui trouver des prétentions. L'ambition politique
est au premier rang, et elle n'est peut-être pas suffisamment soutenue
par un certain dégagé de caractère, absolument nécessaire dans le temps
actuel. Toute cette famille est restée ce qu'elle était il y a deux
cents ans. Les Noailles sont plus illustres qu'anciens, plus courtisans
que serviteurs, plus serviteurs que favoris, plus intrigants
qu'ambitieux, plus gens du monde que grands seigneurs, plus nobiliaires
qu'aristocrates, et avant tout, et plus que tout, _Noailles_! Je connais
tous ceux actuels; le plus capable et le meilleur est sans aucun doute
le Duc, que je juge peut-être un peu sévèrement, mais pour lequel j'ai
toutefois une véritable estime.
J'ai quitté Valençay avant-hier, à six heures du matin, y laissant
Paulinette fort triste de son abandon; j'ai couché à Jeurs, chez les
Mollien, où je suis arrivée à huit heures du soir; j'étais ici, hier,
d'assez bonne heure.
J'y ai trouvé M. de Talleyrand en assez bonne santé, mais fort préoccupé
de l'état des choses. Le Roi n'assistera pas à la revue de demain, et ce
qui y a fait renoncer, c'est la découverte du serment fait par
cinquante-six jeunes gens de tuer le Roi. Comme on n'a pu se rendre
maître de ces cinquante-six jeunes gens, on a, avec raison, jugé plus
prudent de renoncer à la revue... Dans quel temps vivons-nous?
La mort de Carrel[42] jette aussi du lugubre: il avait de grandes
erreurs dans l'esprit, mais cet esprit était distingué, et son talent
remarquable. Conçoit-on, pourtant, M. de Chateaubriand, l'auteur du
_Génie du Christianisme_, fondant en larmes au convoi d'un homme qui a
refusé de voir un prêtre, et qui a défendu qu'on le présente à l'église?
Le besoin de faire de l'effet est ce qui fait le plus souvent et le plus
essentiellement manquer de goût et de convenances.
[42] A la suite d'une violente polémique dans les journaux, une
rencontre devint inévitable entre Armand Carrel, directeur du
_National_, et Émile de Girardin, directeur de _la Presse_. Un
duel au pistolet eut lieu le 28 juillet, au bois de Vincennes,
entre les deux journalistes. Grièvement blessé à l'abdomen,
Armand Carrel succomba le lendemain, après avoir nettement
manifesté sa volonté d'être transporté directement au cimetière,
sans passer par l'église.
Les affaires d'Espagne vont très mal. Les amis de l'intervention
s'agitent fort, et il y en a de bien influents, et des premiers, mais la
volonté suprême y est toujours également opposée.
J'ai eu bien bonne compagnie, hier, pendant ma route: celle du cardinal
de Retz dont j'ai repris les _Mémoires_; il y avait bien des années que
je ne les avais lus, et c'était à un âge où on cherche les faits et les
anecdotes, mais où on fait peu attention au style et aux réflexions.
L'un est vif, original, ferme et gracieux tout à la fois; les autres
fines, judicieuses, élevées, piquantes, abondantes. Quelle ravissante
lecture! que d'esprit, et du meilleur, si ce n'est dans l'action, du
moins dans le jugement! C'est La Bruyère dans la politique.
_Paris, 28 juillet 1836._--M. le duc d'Orléans est venu me voir hier. Il
était très souffrant, assez sombre; il est obligé, lui aussi, à une
infinité de précautions qui rendent sa vie triste. Le Roi était bien
résolu à aller à la revue, mais, en même temps, si convaincu qu'il y
serait tué, qu'il avait fait son testament, et donné tous ses ordres,
toutes ses directions à son fils, pour l'avènement de celui-ci au trône.
J'ai eu aussi, à la fin de la matinée, la visite de M. Thiers, fort
satisfait des nouvelles d'Afrique qu'il venait de recevoir, de la
situation politique au dedans et au dehors, de tout enfin, excepté des
dangers continuels et immenses qui menacent la vie du Roi. Il devait y
avoir plusieurs attaques contre le Roi le jour de la revue, attaques
isolées et inconnues les unes des autres: l'une consistait dans un
groupe d'hommes déguisés en gardes nationaux, lequel aurait, en passant
devant le Roi, tiré sur lui simultanément; sur vingt coups,
infailliblement, il s'en serait rencontré un de fatal. Deux des jeunes
gens arrêtés (il y en a plus de cent), ont déjà fait des aveux
importants. Hier matin, on a arrêté un homme chez lequel on a trouvé une
machine semblable à celle de Fieschi, mais perfectionnée et réduite
comme volume, avec plus de justesse et d'infaillibilité dans le tir.
_Paris, 29 juillet 1836._--J'ai été hier soir chez la Reine; elle était,
en apparence, dans son état naturel, quoiqu'elle ait dit avec une grande
amertume: «Nous pouvons nous donner le témoignage d'être de bonnes gens,
et on nous force à vivre dans les terreurs, et dans les précautions des
tyrans.» Madame Adélaïde prend sur elle, afin de ne pas assombrir le
Roi. Celui-ci était avec ses Ministres et n'est venu que plus tard. Il
était, dans ses façons, comme de coutume, mais ses traits portaient
l'empreinte de sombres pensées: il a éprouvé la plus vive contrariété
qu'il ait eue dans sa vie, en n'allant pas à la revue. Du reste, il
croit que ses jours sont comptés, car, en embrassant avant-hier la Reine
des Belges, qui repartait pour Bruxelles, il lui a dit qu'il ne la
reverrait plus. La jeune Reine s'est trouvée mal et rien n'a été plus
déchirant que leurs adieux. Les pauvres gens!
Un fait remarquable, consigné par tous les chefs des légions de la Garde
nationale, c'est que, depuis quinze jours, une quantité de gens
inconnus, ou trop connus, tels que Bastide et autres, se sont fait
inscrire sur les rôles de la Garde nationale, et montent la garde: tout
cela, pour se trouver dans les rangs défilant devant le Roi, le jour de
la revue.
Rien de si triste que les Tuileries; j'y suis restée deux heures avec un
serrement de cœur inexprimable, une oppression et une envie de pleurer
que j'ai pu à peine contenir, surtout quand j'ai vu le Roi.
Je partirai demain matin de bonne heure pour Valençay.
_Chartres, 31 juillet 1836._--J'ai quitté Paris hier, mais beaucoup plus
tard que je ne croyais, M. le duc d'Orléans m'ayant fait savoir qu'il
désirait encore me parler. Je ne puis assez dire combien j'ai été
touchée de sa bonne grâce parfaite pour moi. Il est venu tous les jours
me voir et m'a témoigné me compter comme sa meilleure amie; certes, il
ne se trompe pas. Il a, sous tous les rapports, fait des progrès
remarquables; si le ciel nous le conserve, je suis sûre que son règne
sera brillant. J'espère qu'un bon mariage pour lui égaiera notre horizon
politique qui est bien sombre.
Quel sera ce mariage? C'est la question qui se décidera la semaine
prochaine, car je crois que mariage il y aura: les circonstances le
rendent tellement nécessaire pour consolider et fonder ce que le crime
menace et attaque chaque jour, que la lignée devient bien plus
importante que la grandeur de l'alliance. Celle-ci aurait son prix
cependant; on y cherche, mais si on ne réussit pas, on ne penserait plus
qu'à trouver une femme qui promît de beaux enfants, sans, pour cela,
tomber dans le morganatique, dont, avec beaucoup de sens, on ne veut
pas, pas plus que d'une alliance dans laquelle se trouverait mêlé le
sang de Bonaparte. La religion est indifférente. Il est absolument
nécessaire de tirer Paris du lugubre dans lequel il est jeté. Je connais
les Français: si on leur produit une jeune personne avec des façons
engageantes, ils seront ravis; et quant au dehors, il comptera peut-être
davantage avec nous, quand il n'aura plus un leurre matrimonial à nous
offrir.
Hier, je ne me suis arrêtée que quelques minutes chez Mme de Balbi à
Versailles, et autant à Maintenon, chez la duchesse de Noailles. Je pars
à l'instant pour Châteaudun, et de là pour Montigny où j'ai promis de
faire une visite au prince de Laval.
_Montigny, 1er août 1836._--J'ai quitté Chartres après y avoir entendu
la messe dans la cathédrale, qui, à l'œil, ne paraît pas avoir souffert
de l'incendie[43]; la charpente et les plombs manquent, mais la voûte
intérieure, en pierre, n'ayant pas souffert, on ne s'aperçoit de rien, à
l'intérieur du dôme de l'église. On travaille aux réparations.
[43] Au mois de juin 1836, un incendie, attribué à l'imprudence
d'ouvriers plombiers, détruisit complètement les charpentes de
châtaignier de la cathédrale, qui faisaient l'admiration des
visiteurs et auxquelles on donnait le nom de _forêt_. Un grand
nombre de vitraux anciens furent brisés ou fondus, les clochers
sérieusement endommagés. Pendant plusieurs heures, le feu menaça
de se propager dans toute la basse ville. Les réparations, fort
importantes, durèrent de longues années.
Je me suis arrêtée à Châteaudun, pour y visiter, en détail, tout le
vieux château, jusqu'aux cuisines et aux cachots; à travers une
dégradation presque complète, on trouve encore de belles parties, et la
vue en est jolie. Le prince de Laval est venu à ma rencontre et m'a
amenée ici dans sa calèche; il fait de ceci un lieu charmant, arrangé
avec goût, recherche et magnificence. Le site est beau, et la partie
gothique du château, bien conservée et habilement restaurée. Ce château,
pour qui ne connaîtrait pas le propriétaire, le représenterait fort en
beau. Je m'étonne, je l'avoue, que ce lieu, tel qu'il est, soit arrangé
par Adrien de Laval; à la vérité, il a un excellent architecte, puis,
c'est le baron de Montmorency qui a arrangé la cour, et il y a eu
quelques conseils de ma façon dans la réunion des salons, car ce n'est
pas la première fois que je viens ici; bref, c'est charmant, et
quoiqu'il y ait des choses beaucoup mieux à Rochecotte, il y en a de
fort supérieures ici. Ce sont deux endroits qui, par leurs dimensions
et leurs proportions, peuvent se comparer.
_Valençay, 2 août 1836._--Me voici rentrée au gîte, et charmée d'être
loin du brouhaha de Paris, mais il me faudrait le temps de bien me
reposer, au lieu que voici M. de Talleyrand également arrivé, et du
monde qui doit nous envahir, dès aujourd'hui! Si je devais prendre des
armes parlantes, je choisirais un cerf aux abois avec un hallali autour!
Il est impossible d'être plus hospitalier que ne l'a été M. de Laval, et
je me fais scrupule de la petite ingratitude que je vais commettre, en
racontant une des plus grandes ridiculités que je connaisse. Adrien a
l'ordre du Saint-Esprit et on ne le porte plus; il en avait plusieurs
plaques: qu'a-t-il imaginé d'en faire? Il les a fait coudre au beau
milieu des courtepointes en velours qui couvrent les principaux lits de
son château! Je n'ai jamais été plus surprise qu'en voyant à mon réveil
un large Saint-Esprit en travers sur ma personne!
_Valençay, 6 août 1836._--J'ai une lettre de M. de Sainte-Aulaire, du 22
juillet, de Vienne, qui débute ainsi: «Je vous écris de provision, pour
un courrier qui partira dans deux jours, et qui dira au Ministère, je ne
sais quoi en vérité. L'attentat d'Alibaud a provoqué ici des
manifestations non suspectes d'intérêt pour le Roi, et des vœux
également sincères, pour l'accomplissement du grand œuvre que lui a
confié la Providence; mais il ne faudrait pas s'étonner aussi qu'il eût
rendu beaucoup plus vives les terreurs qu'on éprouve ou qu'on cherche à
inspirer sur l'état de Paris. «Tout vient à point à qui sait attendre.»
A cette condition, j'aurais bien répondu du succès, mais il est des cas
où l'on ne veut pas attendre, et l'on peut avoir raison.» La lettre de
M. de Sainte-Aulaire ayant dû partir par le courrier porteur de
l'importante réponse sur la proposition de mariage entre M. le duc
d'Orléans et l'archiduchesse Thérèse, cette réponse doit être arrivée à
Paris, et je crois d'autant plus qu'elle y est parvenue, que Madame
Adélaïde mande à M. de Talleyrand que son neveu doit, lui-même, nous
écrire ce qui le touche. Ce n'est pas par curiosité, mais par le plus
vif désir de voir le sort du jeune Prince heureusement fixé, que
j'attends ses lettres avec impatience. Je voudrais bien aussi que le Roi
de Naples fît, d'une de nos Princesses, une Reine de Naples.
_Valençay, 7 août 1836._--Comme suite à la citation que je faisais hier
d'une lettre de M. de Sainte-Aulaire, je dirai que les réponses sont
arrivées, et qu'elles sont défavorables. J'en suis fâchée, pour nous,
mais je crois que si c'est un inconvénient pour notre Prince Royal,
c'est peut-être une faute politique de la part de ceux qui ont dit non.
On pourrait bien ne pas tarder à s'en repentir, car cela peut changer la
face du monde et remettre en présence les deux principes qui étaient
prêts à se confondre.
_Valençay, 9 août 1836._--Nous avons vu arriver hier, à l'heure du
déjeuner, nos cousins, le prince de Chalais et son frère[44]. Le premier
a, à mon gré, la plus charmante figure d'homme que je connaisse, une
belle taille, de nobles manières; j'ai beaucoup causé avec lui, car il
n'est reparti qu'après le dîner. Il a un bon jugement, l'âme simple, le
cœur droit, la curiosité des choses utiles, un intérêt sensé et
raisonnable pour tout ce qui peut affermir la bonne position de grand
propriétaire.
[44] Le comte Paul de Périgord.
On m'écrit que l'ordonnance qui disperse les prisonniers de Ham est
signée; cela me fait un vrai plaisir, car j'y ai beaucoup contribué. Ce
n'est pas encore la liberté entière qu'on leur accorde, mais c'est un
changement de domicile avec adoucissement qui prépare à une plus grande
latitude et qui déjà permettra aux santés délabrées de se rétablir plus
aisément et sous de meilleures conditions.
On est fort content du Roi de Naples à Neuilly. On y tourmente beaucoup
notre Roi, pour l'entraîner, malgré lui, vers une intervention au delà
des Pyrénées, mais il y résiste puissamment, jusqu'à présent: cette
tourmente intérieure, jointe aux précautions auxquelles on veut
l'assujettir, pour sa sûreté, empoisonne sa vie.
_Valençay, 11 août 1836._--On mande à M. de Talleyrand que les questions
d'Espagne, qui s'enveniment de plus en plus, jettent, à Paris, une
grande aigreur là où il ne faudrait pas qu'il y en eût, c'est-à-dire
entre le Roi et son Ministre des Affaires étrangères[45], qui est
soutenu par le Prince Royal, ceux-ci voulant l'intervention. On se
demande qui sortira vainqueur de cette lutte intestine!
[45] M. Thiers.
_Valençay, 22 août 1836._--Je comprends très bien les réflexions qu'on
fait sur la grande-duchesse Stéphanie de Bade: son manque de tact tient
à sa première éducation. Élevée dans une pension prétentieuse[46], elle
a pu acquérir beaucoup, excepté ce sentiment exquis des convenances, qui
se transmet, qui s'inocule dans l'enfance, mais qui ne s'enseigne pas.
Aussi invite-t-elle M. Berryer à un bal chez elle, sans qu'il lui ait
été présenté, ni qu'il ait même demandé à l'être! Puis, elle parle trop,
en général, et cherche à faire de l'effet, par une conversation
brillante qui n'est pas toujours suffisamment mesurée et adaptée à sa
situation. Les Princesses ne sont pas tenues à être aimables; ce qu'on
exige d'elles, c'est d'être obligeantes et dignes, mais pour comprendre
la mesure et ne pas la dépasser, il faut avoir pris de certaines
habitudes, dès l'enfance, qui ont manqué à la grande-duchesse Stéphanie,
et que Mme Campan ne pouvait pas lui donner. Je la crois, au fond, bonne
personne; il y a, dans sa vie, du dévouement, du courage, des malheurs
qu'elle a traversés très honorablement. Je crois que Mme de Lieven, qui
la critique si sévèrement, ne se serait pas tirée aussi purement qu'elle
des crises que lui créait sa situation délicate avec son mari. La
Grande-Duchesse avait de la gentillesse de manières, et une jolie mine,
éveillée et gracieuse; elle avait besoin de la jeunesse; en la perdant,
ce qui lui manque devient plus évident. Hélas! c'est le cas de chacun;
voilà pourquoi il est si faux de dire qu'on est trop vieux pour se
corriger; c'est, au contraire, quand les agréments passent, qu'il est si
essentiel de les remplacer par des qualités: les charmes de la jeunesse
disposent à une indulgence, font admettre des excuses, qui disparaissent
avec ces charmes et ces grâces, et font place à une sévérité qu'il est
nécessaire de devancer, par plus de maintien, plus d'abnégation et plus
de respect de soi-même.
[46] L'institution de la célèbre Mme Campan, aujourd'hui école
d'Écouen.
Voilà des nouvelles officielles: le refus de Vienne est poliment
exprimé, sans être motivé. On ne songe point du tout, comme on l'a dit,
à la princesse Sophie de Würtemberg. Notre Prince Royal est parti pour
le camp, maigri, changé, mais franchement convalescent.
De Madrid, on sait qu'Isturitz a donné sa démission. C'est M. Calatrava
qui le remplace comme Président du Conseil. Tout cela va au plus mal.
Le Roi de Naples part le 24 pour Toulon. Il part, comme il était venu,
sans mariage.
Les ex-ministres prisonniers sont encore à Ham, par suite d'une
difficulté qui s'est élevée entre les Ministres actuels: celui de
l'intérieur veut conserver les prisonniers sous sa surveillance; le
Président du Conseil veut qu'ils restent dans des forteresses, avec le
régime le plus doux, mais enfin dans des places de guerre; dès lors, le
ministre de la Guerre réclame la surveillance! Il est bien temps que ce
traitement finisse, car les malheureux sont malades.
Mme Murat a obtenu la permission de passer un mois à Paris; elle y
arrive dans huit jours; on dit qu'elle est hors des intrigues de ses
frères.
J'ai eu, hier, une lettre de Mme de Lieven, qui m'annonce son retour à
Paris comme positif. J'ai peur qu'elle ne fasse une grande faute. J'ai
lu hier une lettre de Pétersbourg, dans laquelle il est dit qu'elle est
fort mal en cour. En revanche, M. de Lœve-Weimar y est très bien traité
et y fait l'aristocrate. Horace Vernet aussi y est gâté et choyé d'une
façon inimaginable. Comprend-on, après cela, pourquoi on tracasse ainsi
Mme de Lieven? Serait-ce parce qu'on la soupçonne d'être un petit brin
intrigante? Mon Dieu, que les Anglais ont raison de mettre, au nombre
des meilleures qualités, celle _to be quiet_![47]
[47] D'être calme.
_Valençay, 24 août 1836._--Ce qu'on m'écrit est comique et inattendu: M.
Berryer jouant le vaudeville à Bade, avec Mme de Rossi! Du reste,
quoique ce soit un peu étrange, de la part d'un homme politique, cela
lui vaut mieux que de se mal associer en Suisse.
Les journaux nous ont appris, hier, la mort de M. de Rayneval[48] à
Madrid. Ceci va augmenter les embarras d'une question dans laquelle tout
est embarras.
[48] Ambassadeur de France en Espagne.
_Valençay, 27 août 1836._--Nous ne savons pas les détails de ce qui se
passe à Paris, mais il y a évidemment quelque crise qui se prépare dans
le Cabinet. En résumé, M. Thiers paraît avoir voulu engager le Roi,
malgré lui, dans les affaires d'Espagne, et avoir agi dans ce sens sans
consulter ses collègues. Tout cela a fort animé les uns et les autres
contre lui. Il en est résulté un choc difficile à apaiser, et qui, d'ici
à peu de jours, doit amener, ou une soumission de Thiers au Roi, ou un
nouveau Ministère qui contiendrait cependant quelques éléments du
Cabinet actuel, et notamment, je crois, M. de Montalivet. Tout ceci est
encore spéculatif, car nous ne savons rien de particulier.
_Valençay, 28 août 1836._--Voici ce qu'une lettre de Madame Adélaïde,
reçue hier par M. de Talleyrand, nous apprend: «Le Ministère s'est
dissous; j'en suis désolée. Je regrette beaucoup Thiers, mais sa tête
s'était montée sur cette question d'intervention en Espagne qui a tout
gâté. Le Roi voulait rompre, à l'instant, le nouveau corps qui se
formait à Bayonne, et exigeait un engagement formel de renoncer, pour
l'avenir, à l'intervention; Thiers s'y est refusé et a donné sa
démission. Une nouvelle crise ministérielle, en ce moment, est bien
fâcheuse; puis il ne nous reste qu'un si petit cercle dans lequel
choisir! Le Roi a fait appeler M. Molé, mais il était à la campagne. Il
faut le temps qu'il arrive; sans doute, il demandera Guizot. Tout est
bien triste; nous savons d'ailleurs, par expérience, à quel point un
nouveau Cabinet est long et difficile à former! Plaignez-nous,
plaignez-moi, car je suis navrée!» Voilà donc où on en était
avant-hier, dans le lieu où la crise se passait. Je la regrette
beaucoup; d'abord parce que j'ai un grand fond d'intérêt pour Thiers, et
que je regrette que ses instincts révolutionnaires l'aient emporté sur
son dévouement, sa reconnaissance, et sur la docilité qu'il devait à la
haute sagesse, à la prudence et à la grande expérience du Roi; puis, les
changements fréquents de ministère sont de mauvais accidents de
gouvernement, et donnent des secousses trop répétées à l'esprit public.
D'ailleurs, le talent souple, vif, prompt de Thiers, ses connaissances
et son esprit étaient utiles à l'État. Quel usage en fera-t-il, quand il
aura complètement son libre arbitre? Madame Adélaïde, comme le prouve
l'extrait de sa lettre, a peu de goût pour les Doctrinaires, mais il n'y
a pas à croire qu'on doive rappeler M. de Broglie, envers lequel M.
Guizot croit s'être acquitté à tout jamais. A travers tous ces mauvais
côtés, il me semble, pourtant, qu'il y a un avantage incontestable pour
le Roi à la nouvelle preuve qu'il vient de donner, que, dans les
occasions vraiment importantes, il ne se laisse pas ébranler, et ne
permet pas qu'on lui mette le marché à la main. C'est ainsi qu'au mois
de février il a résisté à l'arrogance des Doctrinaires, et que
maintenant il a brisé l'infatuation de Thiers. Ce sont là, je crois, de
bons avertissements pour les ministres futurs, à quelque couleur qu'ils
appartiennent, et une excellente garantie donnée à la partie sage de
l'Europe.
_Valençay, 29 août 1836._--M. de Talleyrand devrait trouver, dans tous
les accidents qui lui arrivent sans fâcheux résultats, la garantie que
son existence est solidement assurée; il me semble cependant que ces
avertissements me feraient, à sa place, songer à ce qu'ils annoncent, et
à rendre grâce à Dieu des délais qu'il accorde pour alléger le bagage.
Il fait bien, quelquefois, des réflexions sur la mort, mais c'est de
loin en loin. Hier au soir, il y a eu un gros orage qui menaçait le
Château. Après un coup de tonnerre très violent, il m'a demandé quelle
était la pensée qui m'avait saisie dans le moment; je lui ai répondu
immédiatement: «S'il y avait eu un prêtre dans la chambre, je me serais
confessée; j'ai peur des morts subites. Mourir sans préparation,
emporter mon lourd bagage de péchés m'effraye; et quelque soin que l'on
mette à bien vivre, on ne saurait se passer de réconciliation et de
pardon.» M. Cogny, notre médecin, qui était là, et qui a une peur
affreuse des orages, a ajouté, un peu niaisement, qu'à chaque éclair il
faisait un acte de contrition; M. de Talleyrand n'a rien dit du tout, et
nous avons continué le piquet. A chaque occasion, j'établis, quand je le
peux, mes croyances, et je cherche par là à réveiller les siennes; mais
je ne le fais jamais sans provocation. Il faut avoir, dans ce genre de
choses, la main si légère!
J'ai eu hier une longue et intéressante lettre de M. le duc d'Orléans;
je la trouve d'autant plus sage, qu'il est revenu à des opinions plus
raisonnables sur la question d'Espagne. Il juge la crise ministérielle
actuelle exactement dans le même sens que je le fais. J'ai reçu aussi
une lettre de M. Guizot, écrite de Broglie le 24 août. Il ne savait
encore rien alors de la retraite de Thiers qui n'est que du 25. Il
m'écrit qu'il vient d'acheter une petite propriété auprès de Lisieux[49]
et qu'il va se faire fermier. Depuis, je suppose qu'il aura quitté la
charrue pour reprendre la plume et la parole.
[49] Cette propriété était le Val-Richer, où M. Guizot habita
jusqu'à sa mort.
_Valençay, 1er septembre 1836._--Je suis fort disposée à partager
entièrement cette opinion sur l'Empereur Nicolas, qu'on ne peut guère
lui accorder qu'une seule qualité de souverain, c'est le courage
personnel. Ce qui me paraît lui manquer le plus absolument, c'est
l'esprit; je ne veux pas dire l'esprit de conversation et de rédaction
seulement, mais l'intelligence.
M. de Montessuy, qui a accompagné M. de Barante à une fête à Péterhof,
et qui y a couché, écrit qu'ayant, dans les jardins, vu de loin
l'Impératrice, il s'était, par respect, retiré, et que le soir elle lui
en avait fait des reproches, lui disant qu'elle était descendue pour lui
parler, que c'était mal à lui de l'avoir évitée. Toute cette histoire me
paraît bien invraisemblable!
Madame Adélaïde écrit à M. de Talleyrand, le 30 août, que rien n'était
encore fait pour le Ministère. M. Molé s'était mis en relation avec MM.
Guizot et Duchâtel, tous deux arrivés à Paris, mais les amours-propres
de chacun rendaient l'entente difficile. Le Roi et Madame semblaient
regretter beaucoup d'avoir été forcés de se séparer du Ministère qui
s'en va, et d'être obligés d'appeler d'autres hommes.
_Valençay, 3 septembre 1836._--J'ai appris hier une nouvelle qui me
cause une peine très vive et qui va me jeter dans de grands embarras:
c'est celle de la mort de mon homme d'affaires en Allemagne, M.
Hennenberg, qui a expiré le 23 août, à Berlin. Il s'agit pour moi de
remplacer un fort honnête homme, capable, considéré et imposant, qui
connaissait, depuis vingt-cinq ans, non seulement toutes mes affaires,
mais mes relations passées et présentes; qui s'était identifié à toutes
les conditions de mon existence, m'avait rendu des services immenses, et
à travers toutes les secousses pécuniaires que j'ai éprouvées, avait
rétabli ma fortune et l'avait fait prospérer à vue d'œil, souvent même
à mon propre étonnement; enfin, quelqu'un entre les mains de qui j'avais
complètement abdiqué le gouvernement de mes affaires, comme il est du
reste nécessaire de le faire, à la distance infinie où je suis du centre
de mes intérêts. Remplacer un tel homme ne peut pas se faire de loin, ni
par lettres, ni à l'aveugle; rester dans l'incertitude et le désordre
pendant un temps illimité ne se peut pas davantage sans apporter un
préjudice incalculable. Un voyage en Allemagne serait donc de toute
nécessité pour moi; mais d'un autre côté, comment laisser M. de
Talleyrand seul, dans son état actuel de santé? Je ne puis y songer! Je
fais des vœux pour que la Providence me tire de ce dédale
inextricable!...
Les lettres de Paris disent que les combinaisons ministérielles
manquent, les unes après les autres; que le Roi s'en ennuie, et que
Thiers commence à dire que l'Espagne est passée remède! Cela conduira
peut-être à un replâtrage, mais chacun aura reçu par là un choc, qui
affaiblira l'ensemble, sans compter le principe neutralisant de défiance
et de rancune qui subsistera. Tout cela est triste.
_Valençay, 4 septembre 1836._--On nous écrit, de Paris, chaque jour,
mais sans annoncer encore de solution. Hier, je croyais à un replâtrage;
j'y crois moins aujourd'hui. Il se pourrait même que le voyage de
Fontainebleau eût lieu avant la recomposition du Cabinet. M. Thiers
voudrait partir pour l'Italie; le Roi dit, à cela, qu'il n'aura accepté
sa démission que lorsqu'il lui aura nommé un successeur. Les chances
Molé et Guizot paraissaient épuisées, sans avoir abouti!
_Valençay, 7 septembre 1836._--On nous mande que le _Moniteur_
d'aujourd'hui contiendra un ministère Guizot-Molé, le reste uniquement
recruté parmi les Doctrinaires, sous l'influence et par l'exigence de M.
Guizot. J'ai reçu hier une lettre de M. Thiers. Je suis peinée d'y voir
une certaine humeur contre tous ceux qui n'ont pas partagé ses idées sur
cette vilaine Espagne. Il trouve, surtout, que les signataires de la
Quadruple Alliance devaient être dans ses idées. Ceci s'adresse à M. de
Talleyrand, qui veut répliquer que, si on relit le traité, on verra que,
du côté de la France, il a été rédigé de façon que celle-ci ne soit
_obligée_ à rien. M. Guizot ayant persisté à ne pas vouloir que M. de
Montalivet conservât le ministère de l'Intérieur, et celui-ci ne
trouvant pas de sa dignité de quitter ce Ministère pour en accepter un
autre, comme le proposait M. Guizot, il se retire, au grand regret du
Roi. Il va venir en Berry où il a des terres. Sauzet et d'Argout, vont,
dit-on, en Italie, jadis lieu de retraite des souverains détrônés,
maintenant promenade obligée des ex-ministres.
Voici un fait certain: le 4 de ce mois, il y a eu des avis que la
_Société des familles_, la plus nombreuse et la mieux organisée,
maintenant, des sociétés secrètes, voulait faire quelque tentative pour
troubler l'ordre. Leur intention n'était même pas douteuse; mais la
crainte, sans doute, d'être découverts les a empêchés d'aller jusqu'à un
commencement d'exécution. On devait se porter à la prison des détenus
politiques, les mettre en liberté, s'emparer ensuite de la Préfecture de
police, et, de là, se porter sur Neuilly. Les Ministres assurent que
c'était très sérieux.
_Valençay, 9 septembre 1836._--Les journaux déclarent déjà, au nouveau
Ministère[50], une guerre terrible qui se jugera devant les Chambres.
Les journaux de l'opposition prédisent une rupture du Cabinet, qui, en
effet, n'est pas hors de vraisemblance. On verrait peut-être alors M.
Thiers revenir aux affaires, mais avec des antécédents d'opposition,
après une certaine guerre faite au système qu'il avait longtemps
soutenu, avec des engagements pris envers des hommes touchant à la
gauche, et, alors, n'entraînerait-il pas le gouvernement dans des voies
dangereuses? Je ne sais, mais, en tout, les choses me semblent se
noircir. Du reste, il est juste de reconnaître que la nouvelle
combinaison ministérielle offre, au pays et au dehors, des noms
honorables, des talents distingués et des capacités reconnues; espérons
donc dans la durée de leur amalgame! Huit ou dix jours avant la dernière
crise, M. Molé a, après un assez long silence, écrit à M. Royer-Collard
une lettre très coquette pour lui et pour moi.
[50] Voici la composition du ministère: M. Molé, président du
Conseil et ministre des Affaires étrangères; M. Guizot, ministre
de l'Instruction publique; M. Persil, ministre de la Justice; M.
Duchâtel, ministre des Finances; M. de Gasparin, ministre de
l'Intérieur, avec M. de Rémusat comme sous-secrétaire d'État; M.
Martin du Nord, ministre du Commerce et des Travaux publics; le
général Bernard, ministre de la Guerre; l'amiral Rosamel,
ministre de la Marine.
_Valençay, 10 septembre 1836._--M. de Talleyrand a reçu, hier, un petit
mot fort aimable et déférent de M. Molé, à son avènement au Ministère.
Le trait de la lettre est celui-ci: que le nouveau Cabinet s'étant formé
sur une question et dans une pensée que M. de Talleyrand s'était comme
appropriée par ses sages prévisions, les nouveaux Ministres devaient se
flatter de son approbation; qu'en son particulier, il souhaitait
vivement qu'il en fût ainsi, et qu'il comptait sur ses conseils et ses
avis. M. de Talleyrand a répondu sur-le-champ. Il ne m'appartient pas de
louer la réponse, mais je crois qu'elle doit plaire à M. Molé, qui,
cependant, n'y trouvera rien de désagréable pour celui qu'il remplace.
M. de Talleyrand peut regretter l'aveuglement de M. Thiers dans cette
question d'Espagne, mais ce n'est pas à lui, qui, depuis longtemps,
s'est établi comme bienveillant pour M. Thiers et qui l'est, en effet, à
le blâmer hautement.
_Valençay, 11 septembre 1836._--Je ne citerai pas Mme de Lieven comme
appuyant de sa conviction l'exactitude du récit de M. de Montessuy[51],
mais j'avoue que je n'en reviens pas d'un fait aussi étrange. Si une de
nos Princesses ou notre souveraine s'en rendait coupable, cela serait
tout de suite interprété révolutionnairement à Saint-Pétersbourg, et si
l'Empereur Nicolas admet Horace Vernet et surtout M. de Lœve-Weimar
dans ses grâces, son intimité et sa confiance, je ne sais plus de quel
droit on reprocherait au Roi de dîner aux Tuileries avec des gardes
nationaux. A la vérité, Louis-Philippe n'a ni le knout, ni la Sibérie à
sa disposition, deux rudes correctifs contre la familiarité, mais dont
il est heureux pour chacun de nous que le Roi ne puisse pas faire usage;
en Russie, ni l'âge, ni le sexe, ni le rang, ni le mérite ne mettent en
sûreté.
[51] Voir plus haut page 87.
J'ai reçu une lettre de M. Guizot, qui me fait part de son entrée au
Conseil. Elle est des plus coquettes. L'amitié du Roi pour M. de
Talleyrand, et la confiance dont il l'honore, font que pas un de ses
Ministres ne se soucie d'être dans de mauvais termes avec lui; nous ne
nous en soucions pas non plus, ainsi tout ira suffisamment bien entre
nous et ces Messieurs.
J'ai reçu une longue lettre de M. le comte Alexis de Saint-Priest, de
Lisbonne. Il m'écrit de temps en temps, je ne lui réponds que des petits
mots assez courts et secs, mais il paraît déterminé à les prendre pour
des preuves d'amitié. C'est un calcul comme un autre! Il sait que M. le
duc d'Orléans veut bien avoir quelque bonté pour moi, il se croit appelé
à jouer un rôle lorsque ce Prince régnera, et il part de là pour vouloir
bon gré mal gré être de mes amis; on dirait, d'après le début de sa
lettre, que je lui suis beaucoup, et qu'il m'est beaucoup... Cela
m'impatiente un peu.
_Valençay, 13 septembre 1836._--Comment se rencontre-t-il si souvent des
gens pour rapporter aux personnes intéressées le mal qu'on dit d'elles?
C'est une singulière et trop générale disposition de l'esprit. Elle
m'est tellement odieuse, qu'outre que je m'en crois incapable, je reçois
toujours très mal ceux qui viennent me faire des confidences de cette
nature. Il me semble que la première condition pour vivre en paix, c'est
de ne dire de mal que des choses, quand elles sont mauvaises, et le
moins possible des personnes; et que la seconde condition, c'est
d'ignorer le mal qu'on dit de vous, à moins qu'il ne s'agisse de vous
faire éviter un piège ou un danger véritable; mais c'est bien rarement à
cette bonne et salutaire intention qu'on doit de certains
avertissements. Toute cette morale vient à l'occasion du mal que lord de
Rosse aurait dit de Mme de Lieven, et de la connaissance qu'on a donnée
à celle-ci de ces méchants propos. Du reste, je vois que l'usage du
monde, le savoir-vivre, le besoin d'avoir des causeurs, enfin les mille
et une considérations qui font, de la dissimulation, une vertu, ou au
moins une disposition sociale, permettent à ces deux personnes de se
voir avec empressement. A la bonne heure! Dans ce cas-ci, mon système
m'importe peu, ou pas du tout!
_Valençay, 16 septembre 1836._--Voici l'extrait d'une lettre que M. de
Talleyrand a reçue hier; elle n'est pas de Madame Adélaïde, mais la
personne qui lui écrit est généralement très bien informée: «M. Molé est
malade. Il n'a pu encore faire aucune visite, ni recevoir celle d'aucun
ambassadeur; on n'a pu, même, tenir encore aucun conseil chez le Roi. On
pense que sa santé ne lui permettra pas de rester longtemps au
Ministère, où, d'ailleurs, il ne prendra jamais de très profondes
racines. On dit que s'il se retirait, ce ne serait pas une cause de la
dislocation entière du Ministère, et que ce pourrait bien être
Montalivet qui le remplacerait. On dit aussi que le Ministère aborde les
Chambres sans crainte, qu'il croit y trouver la majorité; qu'il est
décidé à se contenter d'une majorité faible, dans l'espoir de la voir
s'accroître, et qu'il ne compte pas faire, perpétuellement, de toutes
les questions des questions de Cabinet. Le maréchal Soult ne sera point
ministre de la Guerre. Il tenait à avoir la présidence du Conseil et on
n'a pas voulu la lui donner; ce sera, probablement, Molitor, Sébastiani
ou Bernard. Le Ministère est tout entier soumis à la politique du Roi
dans la question espagnole. On dissoudra le corps qui se rassemblait
sur la frontière des Pyrénées, on laissera la Légion étrangère ce
qu'elle est. Elle est, d'ailleurs, au service de l'Espagne et on n'a pas
le droit d'en disposer. On se tiendra dans les limites les plus étroites
possibles du traité de la Quadruple Alliance. Cependant, on nommera un
ambassadeur à Madrid, ce dont on aurait pu se dispenser dans la
circonstance de la mort de Rayneval; c'est par égard pour l'Angleterre
qu'on le fait. Le bruit a percé, mais c'est un grand secret, et ce n'est
pas fait encore, que cet ambassadeur sera le duc de Coigny. Le Roi est
un peu préoccupé de l'attitude que prendra Thiers, et il le redoute
assez. Du reste, il est fort mécontent de lui, et l'a exprimé plusieurs
fois. Il y a eu un instant où Thiers a fait quelques démarches pour
rentrer dans le Ministère, et où il en a été question. Il se soumettait
alors entièrement à l'opinion et à la volonté du Roi sur la question
espagnole; mais la manière dont celui-ci s'est expliqué a prouvé qu'il
était fort éloigné de lui rendre sa confiance, et que, s'il le reprenait
jamais, ce ne serait que forcément et dans une position fâcheuse et
dominée. La vraie cause de la retraite de Thiers est moins dans une
divergence d'opinions entre le Roi et lui, que dans les tromperies dans
lesquelles il a voulu engager le Roi malgré lui, dans l'intervention.
Depuis son départ, on a découvert plusieurs choses dont on ne se doutait
pas. Thiers est parti, en annonçant qu'il ne reviendrait, pour la
session prochaine, que dans le cas où il verrait que sa politique serait
attaquée. On dit qu'au fond il est abattu de sa chute. Il a d'autant
plus de motifs de l'être qu'il en est seul l'auteur. La manière dont il
a quitté a fort affaibli le premier éclat qu'il avait jeté et l'opinion
publique ne lui est pas favorable.»
_Valençay, 21 septembre 1836._--Nous avons appris hier que la
Constitution de 1820 avait été proclamée à Lisbonne. On assure que c'est
à Londres que cet événement s'est préparé. Le fait est que l'amiral
Gage, qui se trouvait dans le port avec trois vaisseaux de ligne, est
resté spectateur immobile. Les Reines du Midi ne sont pas destinées à
dormir tranquilles, car, à Lisbonne comme à Madrid, c'est à deux heures
du matin qu'on a fait signer à la Reine la nouvelle Constitution.
L'armée s'est rangée du côté du peuple et de la garde nationale. Ce
pauvre petit prince de Cobourg a fait là un bien triste mariage. S'il
reste dans la vie privée, avec un aussi lourd bagage que Doña Maria, il
y succombera. Il n'est pas possible de ne pas être effrayé de ces
réactions militaires, et de ne pas être doublement pressé de voir notre
Cabinet se compléter par un _vrai_ Ministre de la Guerre. Les dernières
chances étaient pour le général Bernard; ce serait ce qu'il y a de
mieux, le maréchal Soult persévérant dans son refus.
_Valençay, 23 septembre 1836._--Notre Saint-Maurice[52] d'hier a été
très brillante. Les voisins ont abondé; nos cousins sont venus de
Saint-Aignan. Le bouquet des gardes-chasses avec leurs fanfares le
matin, un beau temps, une longue promenade, le banquet du Château et le
dîner des petites filles de l'école, l'illumination des trois cours, et
enfin le spectacle qui a été très gai, très joli et parfaitement joué,
rien n'a manqué à la fête!
[52] Saint Maurice était le patron du prince de Talleyrand.
_Valençay, 25 septembre 1836._--Un fait est certain, c'est que Charles
X, pour complaire à M. le duc de Bordeaux, a fait demander à Don Carlos
de recevoir son petit-fils dans son armée, ce que Don Carlos a, très
sagement, refusé. En effet, c'eût été la seule chose qui eût pu
déterminer la France à intervenir.
Tous les détails que me donne une lettre de Strasbourg sur l'abbé
Bautain, sur MM. Ratisbonne et de Bonnechose m'intéressent fort, car
c'est entre ces Messieurs qu'a eu lieu la correspondance de philosophie
religieuse que j'ai lue l'hiver dernier. Ce livre est précédé de leurs
biographies et de l'histoire de leur conversion, ce qui fait que je suis
fort au courant d'eux. M. Royer-Collard, auquel j'ai parlé plusieurs
fois de l'abbé Bautain, m'a dit que lorsqu'il était grand-maître de
l'Université, il avait connu cet Abbé, très jeune homme alors, qu'il
avait un esprit distingué et beaucoup d'imagination, mais que sa mère
était à Charenton, et qu'il avait en lui de quoi l'y suivre, ce qui ne
l'empêchait pas d'en faire grand cas, sous beaucoup de rapports.
J'espère que la mort de Mlle Humann ne relâchera pas le lien précieux
qui existe entre tous ces jeunes gens si bons et si convaincus. Le genre
de mort de Mlle Humann est analogue à celui de la Reine Anne d'Autriche,
dont je viens de lire la description dans les _Mémoires_ de Mme de
Motteville; cette Reine est morte aussi d'un cancer. Je connais peu de
choses aussi touchantes, aussi édifiantes, aussi curieuses et aussi bien
décrites que la mort de cette Princesse. J'ai fini ces _Mémoires_: ce
livre, comme couleur politique, est la contre-partie de celui du
cardinal de Retz. Je lis maintenant, pour me replacer dans le juste
milieu, les _Mémoires_ de la Grande Mademoiselle; je les ai lus avant
mon mariage, à une époque où je ne connaissais pas la France, ni, à plus
forte raison, la contrée que j'habite en ce moment, et que cette
Princesse a beaucoup habitée aussi; son livre a, par conséquent, un
mérite tout nouveau pour moi et m'amuse fort.
_Valençay, 28 septembre 1836._--Il y a quelques jours qu'un courrier
espagnol est arrivé de Madrid à Paris. Il avait été arrêté par les
carlistes qui lui ont pris toutes ses dépêches, excepté celles qui
étaient directement adressées au Roi Louis-Philippe. Par ces dépêches,
la Reine Christine annonce que son projet était de quitter Madrid en y
laissant les deux Princesses. Le lendemain est arrivée une dépêche
télégraphique qui annonce que la Reine doit quitter Madrid avec tout le
Ministère pour se retirer à Badajoz; cette ville est choisie comme étant
la plus proche du Portugal, et attendu que la Reine ne pourrait passer,
ni du côté de Cadix, ni du côté des Pyrénées, ni vers aucun port de mer.
Malheureuse créature!
_Valençay, 2 octobre 1836._--M. de Valençay, qui est au camp de
Compiègne avec M. le duc d'Orléans, m'écrit que tout s'y passe très bien
et que la visite du Roi y fait très bon effet. Les Ministres, qui ont
tous accompagné le Roi à Compiègne, l'ont suivi à cheval à la grande
revue, mais au bout de quelques instants, M. Molé s'y est trouvé mal à
l'aise, et il est monté dans la voiture de la Reine. On dit que le camp
est très beau; l'accueil que le Roi y a reçu est excellent, et les
jeunes Princes sont fort à leur avantage. Cela me fait d'autant plus de
plaisir, que c'est la première sortie de prison du Roi depuis l'affaire
Alibaud; il fallait que sa présence à ce camp ait été jugée bien
nécessaire pour que M. le duc d'Orléans ait répondu sur sa tête de la
sûreté du Roi, en suppliant qu'il vînt se montrer aux troupes; c'est
là-dessus que le Conseil, qui s'était d'abord opposé, a consenti au
voyage du Roi.
_Valençay, 5 octobre 1836._--Il faut que je copie le passage suivant,
sur le château de Valençay, que je trouve dans les _Mémoires_ de la
Grande Mademoiselle, page 411, tome II, année 1653: «Je continuai mon
chemin sur Valençay; j'y arrivai aux flambeaux: je crus entrer dans une
maison enchantée; il y a un corps de logis, le plus beau et le plus
magnifique du monde. Le degré y est très beau, et on y arrive par une
galerie à arcades qui a du magnifique. Cela était parfaitement éclairé;
il y avait beaucoup de monde, avec Mme de Valençay et quelques dames du
pays, parmi lesquelles étaient de belles filles; cela faisait le plus
bel effet du monde. L'appartement correspondait bien à la beauté du
degré par les embellissements et meubles. Il plut tout le jour que j'y
séjournai, et il semble que le temps était fait exprès, parce que les
promenoirs n'étaient que commencés.--J'allai de là à Selles; c'est une
belle maison.»
J'ai reçu une lettre d'Alexandre de Humboldt à l'occasion de la mort de
mon homme d'affaires, M. Hennenberg: il m'offre ses bons offices dans la
lettre la plus obligeante, la plus soignée, la plus flatteuse, la plus
spirituelle, la plus curieuse du monde, et que je garderai parmi mes
autographes précieux. Cette mort de M. Hennenberg a réveillé l'intérêt
de tous mes amis. Sans l'inquiétude d'esprit qui me suivrait si je
devais quitter M. de Talleyrand et ma fille, un voyage en Prusse serait
parfaitement satisfaisant pour mon cœur.
_Valençay, 18 octobre 1836._--J'ai reçu, hier, une lettre du prince de
Laval, écrite de Maintenon, où il se trouvait, avec M. de Chateaubriand
et Mme Récamier. Il me dit qu'il venait d'y arriver un courrier de la
princesse de Polignac, pour supplier le duc de Noailles de se rendre à
Paris, afin de chercher à lever la difficulté nouvelle qui retardait
l'exécution des promesses faites en faveur des prisonniers. Le prince de
Laval ajoute que le duc de Noailles allait partir, et que lui retournait
à Montigny d'où il viendrait nous faire une petite visite, pour nous
raconter tous les nouveaux embarras relatifs aux pauvres prisonniers de
Ham.
_Valençay, 20 octobre 1830._--Nous avons eu, hier, une bonne visite de
M. Royer-Collard, venu de Châteauvieux, malgré le déplorable état des
routes. Il était fort indigné qu'on marchandât avec les prisonniers de
Ham pour leur liberté. Il m'a laissé une lettre, qu'il avait reçue de M.
de Tocqueville, arrivant d'un voyage en Suisse; j'y trouve le passage
suivant: «J'ai vu de près la Suisse, pendant deux mois. Il est très
possible que les rigueurs actuelles de la France, contre elle, fassent
plier ce peuple désuni; mais, en tout cas, ce qui est certain, c'est que
nous nous sommes créé là des ennemis implacables. Nous avons fait un
prodige: nous avons réuni dans un sentiment commun contre nous des
partis jusque-là irréconciliables. Pour opérer ce miracle, il a suffi
des mesures violentes de M. Thiers, et, plus encore peut-être, des
manières vives et hautaines de notre ambassadeur, M. de Montebello, et
de la manie qui le possède de se mêler, à tout propos, des affaires
intérieures du pays.»
Je pense beaucoup, ces derniers jours, à ce que l'on fait ou ne fait pas
pour les prisonniers de Ham. Tous les journaux sont unanimes, les
_Débats_ exceptés, pour blâmer les dernières mesures, ces grâces
marchandées, ces conditions avilissantes, imposées à des prisonniers
d'un genre tout à part, et dont l'histoire même n'a pas offert
d'exemple. Ces malheureux ne demandaient d'ailleurs pas la liberté, et
ne sollicitaient qu'un adoucissement favorable à leurs santés. Il paraît
que nos Ministres actuels ne partagent pas l'opinion du cardinal de
Retz, qui dit: «Tout ce qui _paraît_ hasardeux et qui ne l'est pas est
presque toujours sage.» Il dit encore, quelque autre part, une chose
qui me semble bien applicable à ce qui vient de se passer: «Il n'y a
rien de plus beau que de faire des grâces à ceux qui nous manquent; il
n'y a rien, à mon sens, de plus faible que d'en recevoir! Le
christianisme, qui nous commande le premier, n'aurait pas manqué de nous
enjoindre le second, s'il était bon.» Voilà de l'esprit, à la façon du
beau temps dans lequel tout le monde, même les moins parfaits, avait du
grand. Je ne sais si, maintenant, on a des vices moindres, mais,
assurément, du grand, je n'en vois nulle part.
_Valençay, 23 octobre 1836._--Je me suis décidée à écrire une petite
notice sur le château de Valençay, sa fondation, son histoire, etc., et
je la dédierai à mon petit-fils Boson, avec la dédicace suivante[53]:
_A mon petit-fils!_
«Tout le monde convient qu'il est honteux d'ignorer l'histoire de
son pays et qu'on court risque de se placer trop haut ou trop
bas, lorsqu'on reste étranger à l'histoire de sa famille; mais
peu de personnes savent combien le plaisir d'habiter un beau lieu
est agrémenté par la connaissance des traditions de ce lieu. De
ces trois sortes d'ignorance, la dernière est, sans doute, la
moins importante, mais elle est aussi la plus commune; car si
les professeurs corrigent la première, et les parents la seconde,
ce n'est qu'un goût particulier qui porte à la recherche des
dates et des faits qui se rapportent à des lieux sans célébrité
généralement reconnue. Cette recherche peut sembler puérile,
lorsqu'aucun souvenir intéressant ne la justifie, mais là où,
comme à Valençay, plusieurs illustrations ont consacré
l'habitation, il est d'autant moins permis d'ignorer ou de
confondre, qu'on est particulièrement appelé, si ce n'est à
perpétuer ces illustrations, du moins à les respecter.
J'ai pris plaisir, mon enfant, à vous faciliter cette petite
étude; puisse-t-elle vous encourager à rester aussi noble de
cœur et de pensée que l'est, par sa date, ses splendeurs et sa
tradition, le lieu dont je vais vous parler.»
[53] Cette notice sur Valençay fut imprimée plus tard, en 1848,
chez Crapelet, rue de Vaugirard, à Paris, avec la même dédicace
dont parle ici l'auteur de la chronique.--Ce curieux opuscule est
cité par LAROUSSE, dans son grand _Dictionnaire universel du
dix-neuvième siècle_, à l'article «Valençay».--Il est devenu
rare, mais il en reste encore plusieurs exemplaires.
_Valençay, 24 octobre 1836._--J'ai eu, hier, une lettre fort aimable de
M. le duc d'Orléans; il m'annonce le départ de son frère, M. le duc de
Nemours, pour Constantine; il lui envie cette entreprise hasardeuse.