1836
_Paris, le 2 janvier 1836._--M. de Talleyrand prône beaucoup M. Molé,
pour le faire recevoir de l'Académie française; il est également appuyé
par M. Royer-Collard et par les ministres; c'est ce qui faisait dire,
hier au soir, à M. Villemain, que toutes les influences les plus
_diverses_ et les plus _inverses_ se réunissaient pour _porter_ ou
_exporter_ M. Molé à l'Académie, que lui, Villemain, l'y _importait_ de
toutes ses forces, puisque, d'ailleurs, le fauteuil académique
n'empêchait pas d'autres sièges. Les jeux de mots et les pointes ne
manquaient pas dans cette phrase, ni la malignité non plus!
On parlait beaucoup des différents discours tenus au Roi, à l'occasion
de la nouvelle année, entre autres de celui de M. Pasquier, remarquable
par le mot de _sujet_ qu'il a eu la témérité de reproduire, et que M.
Villemain appelait un mot _progressif_.
Le Roi est charmé du discours du comte Apponyi, et le Corps
diplomatique, de la réponse du Roi. Du reste, Fieschi et Mascara[1] ont
été de vraies bonnes fortunes pour tous les faiseurs de discours: on a
remarqué des émotions et des attendrissements infinis, et quant à M.
Dupin, c'étaient des sanglots!
A propos de M. Pasquier, on s'est amusé à mettre dans un mauvais journal
qu'il est tombé malade dernièrement pour avoir reconnu dans Fieschi un
fils naturel! La vieille comtesse de la Briche, qui commence à radoter,
a été, très sérieusement, et avec des «hélas!» incomparables, raconter
cette bêtise dans le salon archi-carliste de Mme de Chastellux.
Comprend-on quelque chose d'aussi stupide! Les rires ont été extrêmes!
[1] Mascara, en Algérie, fut prise par les Français en 1835.
_Paris, 4 janvier 1836._--La seconde fille de Mme de Flahaut est au plus
mal. Son état m'a fourni, hier, l'occasion d'appliquer la parabole si
parfaitement vraie de la poutre et du brin de paille, en entendant Mme
de Lieven parler de la mère et me dire: «Comprenez-vous Mme de Flahaut
qui, dans un pareil moment, me parle politique et demande ses chevaux
pour aller chez Madame Adélaïde; qui quitte la chambre de sa fille pour
causer des affaires publiques avec les personnes qui sont dans son
salon, et qui m'invite à dîner pour demain, afin, dit-elle, de se
distraire et de ne pas rester seule avec son inquiétude?» Il est donc
vrai que personne de nous ne se voit passer! Cela fait faire des retours
effrayants sur soi-même.
Le fameux message du Président Jackson[2], si impatiemment attendu, est
arrivé par la voie d'Angleterre au duc de Broglie. Celui-ci, cinq heures
après, est allé chez le Roi lui dire qu'il l'avait reçu; le Roi a
demandé à le voir, M. de Broglie lui a dit qu'il était très insignifiant
et qu'il l'avait déjà envoyé aux journaux!... Il a dit la même chose à
son collègue, M. Thiers, qui, sur la foi de ce propos, a répété pendant
toute la soirée, à ceux qu'il rencontrait, que le message était de toute
nullité. Le lendemain, le Roi et M. Thiers lisent ce message dans le
journal et le trouvent très habilement fait, très rude pour M. de
Broglie personnellement, mais satisfaisant pour le pays, et précisément
ce qu'il fallait pour terminer le différend. Là-dessus, conseils sur
conseils, discussions vives, enfin triomphe de la volonté royale,
soutenue par M. Thiers, et par l'effet de laquelle on se tiendra pour
suffisamment satisfait du message. On déclinera la médiation de
l'Angleterre, en déclarant que la France est prête à payer les termes
échus de la somme de 25 millions. M. de Broglie a fini par céder, mais
avec toute la peine que son amour-propre personnel lui causait. Il
s'était d'abord refusé à montrer la note par laquelle il remerciait
l'Angleterre de ses offres de médiation, mais enfin elle a été soumise
hier au Roi. On dit qu'elle est trop longue, diffuse, métaphysique. Les
paroles ont été vives dans le Conseil des ministres, cependant tout a
fini, parce que le Roi a tendu la main au duc de Broglie en lui disant
une parole gracieuse. Cela n'empêche pas qu'au fond, l'humeur ne soit
grande, d'un côté et de l'autre. Au reste, cette guerre avec les
États-Unis déplaisait beaucoup au commerce français; ainsi ce résultat
définitif fera, probablement, bon effet dans le public.
[2] On trouvera ce message aux pièces justificatives de ce
volume.--En 1834, Jackson avait réclamé au gouvernement de
Louis-Philippe, de façon très hautaine, une indemnité de 25
millions, due aux États-Unis, pour les bâtiments saisis sous
l'Empire, menaçant de confisquer, en cas de refus, les propriétés
des Français établis sur le territoire de l'Union. Toute légitime
que fût la réclamation, ses formes blessantes la firent longtemps
repousser, jusqu'à une rétractation du président Jackson contenue
dans le message dont il est ici question.
_Paris, 11 janvier 1836._--J'ai eu, hier matin, la visite de M.
Royer-Collard: il venait de voir M. Berryer, fort dégoûté et ennuyé, qui
lui avait parlé de Prague. Il lui a raconté qu'on y pensait et y disait
beaucoup de bien de lui, M. Royer; que Charles X avait répété plusieurs
fois qu'il craignait de n'avoir pas fait assez attention à différentes
choses qu'il lui avait dites dans un long entretien qu'ils eurent
ensemble à l'époque de la fameuse adresse[3] de 1830. Mais, ce qui est
curieux, c'est que le vieux Roi, ayant voulu chercher à retrouver ces
choses importantes dont il avait un vague souvenir, ne put y parvenir.
N'est-ce pas là tout l'homme? Bon cœur et insuffisance!
[3] L'adresse des 221 (3 mars 1830).--C'était une réponse au
discours du trône; et les 221 députés y exposaient nettement leur
mécontentement de voir M. de Martignac remplacé, comme président,
par le prince Jules de Polignac.
_Paris, 16 janvier 1836._--On a cru, hier, qu'après l'algarade de M.
Humann, le ministre des Finances, à la Chambre des Députés, où il a
abordé si imprudemment la question de la réduction des rentes, sans en
avoir prévenu ses collègues, il y aurait dissolution du Ministère, mais
cela s'est arrangé, et, pour le moment, tout reste au même point.
Le Roi a lui-même vu et calmé le comte de Pahlen, et on espère que le
discours du duc de Broglie, à la Chambre des Députés, n'amènera pas
d'orage[4].
[4] Le discours auquel il est fait allusion se trouve aux pièces
justificatives de ce volume.
_Paris, 24 janvier 1836._--La Chambre des Députés est restée émue et
hargneuse, et cette session, si anodine dans son début, donne assez de
tracas à ceux qui sont chargés de la gouverner. Son humeur est surtout
contre le duc de Broglie, dont le ton lui déplaît. Le «Est-ce clair?»
qu'il lui a dit l'autre jour, a bien de la peine à se faire
pardonner[5].
[5] M. Humann ayant présenté à la Chambre, comme une mesure
nécessaire, la conversion des rentes 5 pour 100 que M. de Villèle
avait déjà vainement tentée en 1824, l'accueil de la Chambre fut
plutôt favorable. Mais le Cabinet, qui n'avait pas connu à
l'avance cette communication, se montra blessé, et M. Humann
donna sa démission. Une interpellation sur cette question eut
lieu à la Chambre le 18 janvier. Le duc de Broglie ouvrit la
discussion: «On nous demande, dit-il, s'il est dans les
intentions du gouvernement de proposer la mesure dans cette
session. Je réponds: Non! Est-ce clair?» Ce dernier mot souleva
une animosité unanime et fut aussitôt commenté défavorablement.
_Paris, 28 janvier 1836._--Nous dînions hier chez le maréchal Maison;
dîner curieux sous mille rapports, mais particulièrement sous celui des
histoires que contait la Maréchale; en voici une qui m'a fait rire
longtemps après que j'étais sortie. On parlait des bals nombreux et de
la difficulté de savoir exactement le nombre des personnes qui s'y
rendaient effectivement; à cela, la Maréchale se mit à dire, à haute et
aigre voix: «J'ai un moyen parfait, que j'ai toujours employé avec
succès dans tous les bals que j'ai donnés: je place ma femme de chambre
derrière la porte, avec un sac de haricots près d'elle, et je lui dis:
«Mariette, à chaque personne qui entrera, vous prendrez un haricot du
grand sac, et vous le jetterez dans votre ridicule». Alors, le compte
est exact, et c'est la bonne manière.» Le fou rire m'a si bien prise,
que j'ai pensé étouffer. Il en est arrivé autant de Mmes de Lieven, de
Werther, de Lœwenhielm, qui étaient là.
_Paris, 1er février 1836._--Si j'étais dans mon cher Rochecotte, comme
l'année dernière, je croirais, le 1er février, entrer dans le printemps,
au lieu qu'ici il n'en est rien! Depuis quelque temps, je reprends mes
déplaisances pour Paris, non pas que l'on y soit mal pour moi, au
contraire, mais parce que la vie y est trop fatigante, l'air trop aigre,
les intérêts trop divers et trop multipliés, sans être assez puissants;
aucun loisir, des sollicitudes infinies, avec un vide sensible.
A Londres, j'étais dans un monde grand et simple; j'y avais du succès et
du repos tout à la fois. M. de Talleyrand y jouissait d'une bonne santé,
il y faisait de grandes affaires. Les agitations que j'y ai éprouvées
valaient au moins leur enjeu; j'avais le temps de m'occuper, de lire, de
travailler, d'écrire, de réfléchir; je n'étais pas bousculée par tous
les désœuvrés. L'impôt des visites ne se prélève à Londres que sur une
voiture vide et sur des cartes; enfin, je prenais plaisir à vivre...
Voilà pourquoi il me prend de profonds et mélancoliques regrets, après
ces années qui ne reviendront plus; ou bien pour ce doux et tranquille
Rochecotte, cet horizon si vaste, ce ciel si pur, cette maison si
propre, ces voisins simples et bienveillants, mes ouvriers, mes fleurs,
mon gros chien, ma petite vache, la chevrette, le bon Abbé, le modeste
Vestier, le petit bois où nous allions ramasser des pommes de pin; pour
ce lieu où je vaux mieux qu'ailleurs, parce que j'ai le temps d'y faire
d'utiles retours sur moi-même, d'y éclaircir ma pensée, d'y pratiquer le
bien, d'éviter le mal, de me mêler, par la simplicité du cœur et de
l'esprit, à cette belle, forte et gracieuse nature qui m'abrite, me
rafraîchit et me repose... Mais trêve de gémissements sur moi-même,
inutiles et maussades!
J'ai vu le docteur Ferrus, hier, à son retour de Ham. Voici ce qui s'y
est passé. Les instructions des médecins étaient extrêmement
bienveillantes, et leurs dispositions aussi; mais il aurait fallu
trouver des motifs à faire valoir, et les deux ex-ministres vraiment
souffrants, MM. de Chantelauze et de Peyronnet, ont refusé insolemment
la visite des médecins, et les autres, MM. de Polignac et Guernon de
Ranville, fort doux, soumis et désireux de profiter de la bonne
disposition du gouvernement, n'ont, malheureusement, aucune infirmité à
faire valoir. Il faut donc ajourner des adoucissements qu'on désirait
leur accorder[6].
[6] C'est toujours des anciens ministres de Charles X qu'il est
question ici. Quelques personnes multipliaient les efforts, pour
faire rendre la liberté à ces malheureux détenus politiques.
_Paris, 6 février 1836._--J'avais été, hier matin, avec la comtesse
Bretzenheim qui m'en avait priée, à la séance de la Chambre des Députés,
où j'ai entendu, pour la première fois, M. Thiers; il a admirablement
parlé contre la fameuse réduction des rentes, si imprudemment mise en
avant par M. Humann. J'avais cru remarquer, pendant que M. Thiers
parlait, qu'il avait plusieurs fois craché le sang; je lui avais écrit
pour lui demander comment il se portait; voici un passage extrait de la
réponse que j'ai reçue de lui: «Je suis exténué; je n'ai pas craché le
sang, mais j'ai dépensé, en quelques moments, bien des jours de ma vie;
je n'ai jamais trouvé tant de résistance dans les esprits, et il faut
une volonté de fer pour surmonter un entraînement aussi visible que
celui de la Chambre. Je suis désolé que vous m'ayez entendu, ces
chiffres doivent vous avoir ennuyée et vous avoir donné une triste idée
de la tribune. Il ne faut nous entendre et nous juger que dans nos jours
d'élan et non quand nous réglons nos comptes. Au surplus, je doute du
résultat, et, sauf le Roi, je fais plutôt des vœux pour la retraite du
Ministère. Lutter contre tant d'imprudence et de sottise est
insupportable.»
Ce billet m'a bien un peu préparée aux événements du soir; cependant, M.
Royer-Collard, qui est venu chez moi dans la matinée, croyait au
triomphe du Ministère par l'embarras dans lequel serait la Chambre
d'user du sien, si elle l'obtenait. Il était dans l'admiration du
discours de M. Thiers, et le lui avait dit à la Chambre; ils se sont
reparlés, à cette occasion, ce qui n'avait pas eu lieu depuis la
discussion des lois de Septembre.
Mon fils, M. de Valençay, est venu dîner chez nous, en sortant de la
séance de la Chambre des Députés. Il nous a raconté l'effarement de la
Chambre aux singulières conclusions de M. Humann, et celui des
ministres, au sujet de l'ajournement de la réduction des rentes, rejet
qui n'a eu lieu qu'à une majorité de deux voix.
Le _Journal de Paris_ nous a appris, plus tard, les démissions
ministérielles; et le général Alava, qui venait de voir le duc de
Broglie, nous a dit, à onze heures du soir, que le Roi avait accepté les
démissions et fait chercher MM. Humann et Molé.
Je reçois, à l'instant, le billet que voici de M. Thiers: «Nous sommes
sortis très franchement, très sérieusement. Le Roi savait d'avance, et
d'accord avec tous, d'accord, en particulier, avec moi, que ce résultat
découlait forcément de notre résolution de combattre la réduction. Nous
serions déshonorés si nous ne persistions pas pour faire composer un
nouveau Ministère: il sera chétif et misérable, peu importe; il faut que
le tiers-parti fasse ses preuves. Le Roi ne peut faire autrement, ni
nous non plus; le contraire serait une illusion à la Charles X.»
_Paris, 7 février 1836._--Il n'y a rien de fait, pour le Ministère, si
ce n'est la sortie des anciens Ministres, qui est positive. On croit que
M. de Broglie ne rentrera jamais dans aucun Cabinet; c'est surtout
contre lui qu'est l'humeur de la Chambre.
M. Thiers n'a fait aucune opposition à se retirer, plutôt par le désir
de sortir honorablement et de se débarrasser décemment de collègues
qu'il n'aimait pas, que par engouement pour la question, qu'il a
cependant défendue avec un grand talent.
Le Roi a fait appeler M. Humann qui a _refusé_, M. Molé qui a _décliné_,
M. Dupin qui a _battu la campagne_: les nuances méritent d'être
observées. Enfin, il n'y a rien du tout de fait, ni, vraiment, rien de
probable. Des amis de M. Molé disent qu'il ne veut plus se laisser
ballotter, prier, refuser, trimballer, comme au mois de novembre, et
qu'on se rangerait sous sa loi ou bien qu'il ne se mêlerait de rien.
_Paris, 8 février 1836._--J'ai eu, hier, la visite de M. Royer-Collard.
Voici comment il explique la conduite de la Chambre envers le dernier
Ministère. Il dit que le Ministère, qui durait depuis trois ans, y était
usé, surtout dans ses membres doctrinaires; que ce Cabinet avait fatigué
la Chambre en lui mettant trop souvent le marché à la main, en faisant
trop souvent de questions personnelles des questions de Cabinet; que la
Chambre avait fait au delà de ses forces pour l'ordre du jour motivé
lors des lois d'intimidation[7]; qu'on ne lui en avait pas su bien bon
gré dans les provinces; qu'enfin, la fatuité dédaigneuse de M. de
Broglie avait comblé la mesure, et que, du reste, le pays étant prospère
au dedans, tranquille au dehors, la Chambre avait cru le moment opportun
pour établir son droit et prouver au Ministère qu'il n'était pas
indispensable, et que, profitant d'une question populaire dans les
provinces, elle avait saisi l'occasion de prouver sa puissance, aidée,
du reste, par son ignorance politique qui ne lui permet pas de calculer
la durée de la crise. M. Royer-Collard a ajouté que les deux seuls
Ministres qui eussent conservé du crédit dans la Chambre étaient MM.
Thiers et Duchâtel, mais qu'encore, une petite _quarantaine_ leur
serait-elle nécessaire.
[7] En 1835, et comme conséquence de l'attentat Fieschi, le
Ministère avait présenté trois projets de loi très sévères, l'un
portant sur le jury, l'autre sur le jugement des actes de
rébellion, le troisième, de beaucoup le plus considérable, sur la
presse. La discussion de ces lois, commencée à la Chambre dès le
13 août 1834, s'y poursuivit jusqu'au 29 septembre, et se termina
par le succès complet du gouvernement.
Nous avons dîné hier chez M. Thiers, d'après une ancienne invitation. Il
ne touchait pas terre, battait des ailes, comme quelqu'un qui est sûr de
rentrer en cage quand cela lui plaira. Il se propose de voyager; il veut
aller à Vienne, à Berlin, à Rome, à Naples, et partira au mois d'avril.
M. de Broglie, qui était aussi à ce dîner, avait l'air morne et abattu,
et cela avec une absence de dissimulation qui m'a étonnée: il portait
non pas le diable, mais la _doctrine_ en terre!
J'ai été, le soir, chez Mme de Lieven, chez laquelle j'ai fait la
connaissance de M. Berryer; le matin, M. Royer-Collard, qui le voit
souvent, m'avait dit qu'il était fort désireux de faire la mienne: nous
avons été fort polis, l'un et l'autre, et l'un pour l'autre. Il est
simple et doux dans la conversation.
_Paris, 9 février 1836._--Nous avons dîné, hier, chez l'ambassadeur de
Sardaigne[8]. Rien n'était encore décidé pour le Ministère, disait-on;
M. Molé, qui était près de moi à table, me l'a confirmé. Il n'a pas
voulu entrer avec le tiers-parti, quoique tout le monde le demande, les
uns comme les autres. Je crois qu'en désespoir de cause, ceci tournera
momentanément au profit de M. Dupin; mais comme le petit groupe à la
tête duquel il se trouve est très faible, il lui faudra, pour se
soutenir, prendre son point d'appui sur la gauche, qui le lui vendra
cher. Ce sera une position semblable à celle du Ministère whig anglais
vis-à-vis d'O'Connell. Je veux espérer que cela sera court, mais il faut
fort peu de temps pour faire faire bien des pas rétrogrades. On est
triste au Château, inquiet dans le monde diplomatique, agité dans le
public.
[8] Le marquis de Brignole-Sale.
La jeune et belle Reine de Naples est morte le 31 janvier, peu de jours
après ses couches. La nouvelle en est arrivée hier[9].
[9] Marie-Christine, princesse de Savoie, mourut eu donnant le
jour à celui qui fut plus tard François II, dernier Roi de
Naples.
_Paris, 10 février 1836._--Les juges et les auditeurs du procès Fieschi
prennent un intérêt singulier pour cet homme. C'est un caractère qui n'a
jamais eu son semblable; il a beaucoup d'esprit, et dans l'art
stratégique, du génie, une mémoire, un sang-froid, une précision que
son horrible situation n'obscurcit jamais; ses passions, surtout celle
pour les femmes, sont vives. Celle qu'il conserve pour cette Nina
Lassave est remarquable: il lui écrit sans cesse, et ayant su qu'elle ne
lui avait pas été fidèle, il lui a reproché de ne pas avoir attendu
quelques jours pour lui épargner cette dernière douleur, quand son
exécution allait la rendre libre, et tout cela a été écrit de la façon
la plus touchante. Ce qui l'est beaucoup, aussi, c'est que M. Ladvocat,
envoyant assez d'argent à Fieschi pour qu'il puisse se donner quelques
douceurs dans la prison, il n'en dépense rien et le fait remettre à
cette Nina. Celle-ci lui a écrit, pour le remercier, à peu près en ces
termes: «Je te remercie de te priver de tout pour moi; avec ce que tu
m'as envoyé, je me suis acheté des effets un peu propres pour te faire
honneur devant Messieurs tes juges; mais comme _bientôt tu ne pourras
plus rien m'envoyer_, je vais _économiser_, et me voilà _à la tête de
quarante francs_.»
Cette phrase sur l'économie est abominable. Du reste, elle a écrit à
Fieschi pour l'assurer qu'elle lui est restée fidèle, ce qui n'est pas
vrai. Tout le monde semble être beaucoup plus occupé de ces incidents
amoureux que du crime même de Fieschi. Quel singulier temps! La
correspondance de Fieschi passant par les mains de M. Decazes, il en
amuse la Chambre des Pairs; mais ce qui est vraiment étonnant, c'est la
vogue que toute cette histoire a donnée à Mlle Nina, habitante naguère
de la Salpêtrière. On assure qu'il lui a été fait des propositions
d'argent par de beaux messieurs; ce qui est certain, c'est qu'on entend
détailler ses beautés et ses imperfections d'une manière souvent
étrange; mais ce qui est positif, c'est qu'elle est borgne.
Si Fieschi est amoureux, il se montre aussi religieux: l'aumônier de la
Chambre des Pairs ayant demandé aux pensionnaires s'ils ne désiraient
pas entendre la messe, Fieschi a dit, seul, que oui, qu'il le désirait
beaucoup, qu'il n'était ni païen, ni athée; qu'à la vérité, il n'était
pas fort en théologie, mais qu'il avait lu Plutarque et Cicéron, et
qu'il croyait fermement à l'immortalité de l'âme; que l'âme, n'étant pas
divisible, ne pouvait être matérielle; qu'enfin, il était tout
spiritualiste: il a prié l'aumônier de venir le revoir et de ne pas le
quitter quand une fois sa sentence serait prononcée. Et, après de tels
contrastes, est-il encore permis de porter un jugement absolu sur les
hommes!
Voici le bulletin de la crise ministérielle, je le crois fort exact:
hier matin, le Roi a fait chercher Dupin, Sauzet et Passy et les a
chargés du Ministère, à deux seules conditions: 1º de ne s'adjoindre
personne ayant voté contre les lois de répression; 2º de ne prendre pour
ministre des Affaires étrangères qu'un homme qui rassurerait l'Europe et
lui conviendrait à lui-même. Ces trois messieurs ont répondu qu'ils
comprenaient les désirs du Roi, mais qu'ils ne pouvaient prendre aucun
engagement avant d'avoir consulté leurs amis, et, là-dessus, ils se sont
retirés. A la Chambre, ils ont fait circuler une liste à peu près comme
ceci: Dupin à la Justice avec la Présidence, Sauzet à l'Instruction
publique, Passy aux Finances, Flahaut aux Affaires étrangères, Molitor
à la Guerre, Montalivet à l'Intérieur. J'ai su, depuis, que Montalivet
refusait malgré les désirs du Roi, et que le Roi se refusait, lui, à
Flahaut. Le Roi désirait mettre, soit Rumigny, soit Baudrand, aux
Affaires étrangères, et serait même fixé sur ce dernier, si on ne
désirait le conserver pour suivre le Prince Royal dans ses voyages.
Celui-ci est fort content de la chute du dernier Ministère; je crois
qu'il a tort; les Flahaut sont ravis. Tous les amis des Ministres
comptent porter M. Guizot à la Présidence de la Chambre des Députés; le
parti opposé portera M. Martin du Nord.
J'ai été, avec M. de Talleyrand, dîner, le soir, chez M. de Montalivet:
MM. de Pahlen et Apponyi étaient pâles de terreur d'avoir vu le nom de
M. de Flahaut sur une liste ministérielle. Le maréchal Maison regrettait
son ambassade de Pétersbourg avec des cris de rage qui n'avaient pas
bien bonne grâce.
Nous avons été ensuite à la dernière réception ministérielle du duc de
Broglie. M. de Broglie se croit l'expression exacte des besoins de
l'époque; il ne se doute pas de ce qui est cependant l'exacte vérité,
c'est-à-dire que tout le grabuge actuel, c'est lui qui en est cause, que
c'est contre lui que tout s'est fait, que c'est lui que la Chambre
repousse, et que s'il voulait dire à ses collègues: «Je vois que je suis
seul la pierre d'achoppement: je me retire, mais je vous prie de
rester,» M. Molé entrerait à sa place et tout serait arrangé à la
satisfaction générale.
_Paris, 11 février 1836._--Mme de Rumford est morte hier matin, après
son déjeuner, ayant eu du monde à dîner la veille. Elle était fort
changée depuis quelque temps, mais s'était toujours refusée à se
constituer malade; elle est restée rude contre la mort, comme elle
l'avait été pour les vivants. Son salon manquera; c'était un point de
réunion, et il y en a si peu, au moins comme habitude. Chacun y
retrouvait un souvenir qui lui était particulier, de telle ou telle
époque de sa vie. Cette disparition m'a attristée. Il ne faut pas avoir
quatre-vingts ans cette année! Mais que dis-je? M. de Rigny en avait
cinquante, Clémentine de Flahaut seize, Yolande de Valençay deux! C'est
la vie à toutes les marches de l'échelle qui est menacée, maintenant
comme toujours! Il faut se tenir prêt!
Ce vieux chat de Sémonville, dont les griffes ne s'usent pas, est arrivé
hier au Luxembourg, annonçant qu'enfin le Ministère était constitué. On
l'entoure, on le questionne, et voici sa liste: «Président du Conseil,
Madame Adélaïde; Justice et Cultes, duchesse de Broglie; Affaires
étrangères, duchesse de Dino[10]; Intérieur, comtesse de Boigne; Guerre,
comtesse de Flahaut; Marine, duchesse de Massa; Finances, duchesse de
Montmorency; Commerce, marquise de Caraman...» Mme de Lieven, à qui j'ai
mandé cette plaisanterie, en réponse à un billet de questions, m'a
répliqué qu'au moins la condition du Roi était remplie, et que le
Ministre des Affaires étrangères n'inquiéterait pas l'Europe.
[10] L'auteur de la _Chronique_.
Ce sont bien là des pauvretés, mais la pauvreté véritable, c'est
l'impossibilité de former un Ministère, sérieux ou autre.
J'ai été, hier, aux Tuileries; les Ministres sortants y étaient tous
réunis autour du Roi, mais, je crois, sans objet: c'est déplorable!
_Paris, 12 février 1836._--Rien de nouveau, ministériellement. Voici
tout ce que je sais d'hier: Dupin, Passy et Sauzet ont été à trois
heures chez le Roi, lui dire qu'ils ne pouvaient se charger de la
composition d'un Ministère que des intrigues diverses leur avaient rendu
impossible; que, du reste, ils étaient prêts à entrer, individuellement,
dans l'administration, si leurs services étaient agréables au Roi. Ils
se sont retirés là-dessus, et le Roi, dans la soirée, a fait chercher M.
Molé. J'ignore ce qui s'est passé dans cette entrevue.
_Paris, 13 février 1836._--Voici ce que je sais d'hier sur la crise
ministérielle. M. Molé déclare qu'il n'entrera pas sans M. Thiers,
celui-ci sans M. Guizot, qui, à son tour, n'entrera pas sans M. de
Broglie, à moins que M. de Broglie ne reconnaisse qu'étant le seul
obstacle véritable, il exige de ses collègues de rentrer sans lui, et
qu'il ne leur écrive, à cet effet, une lettre datée de Broglie. M. de
Salvandy a cherché à l'éclairer là-dessus, mais il a été très mal reçu.
On parle d'une scène vive entre MM. de Broglie et Guizot; ce qui est
certain, c'est que M. de Broglie est dans une agitation tellement
visible et de si mauvaise grâce, qu'il fait pitié à ses amis et hausser
les épaules aux autres. Il y a des gens qui croient que le Roi fera
venir Broglie et lui demandera, avec plus d'autorité que Salvandy, de
faire cesser un si déplorable état de choses, que lui seul prolonge.
Dupin est entièrement démoli. Dans les deux jours où on croyait que
Dupin serait ministre, Thiers et Guizot se sont, tous deux, mis sur les
rangs pour la Présidence; cela leur a fourni l'occasion de compter les
voix en leur faveur: M. Guizot en avait huit, M. Martin du Nord en avait
quinze; tout le reste du parti ministériel aurait porté M. Thiers et le
lui aurait fait offrir.
_Paris, 16 février 1836._--Voilà Fieschi condamné ainsi que ses
complices; M. de Mareuil est venu hier, à onze heures du soir, nous dire
l'arrêt[11].
[11] L'arrêt condamnant à mort Fieschi, Pépin et Morey; ceux-ci
furent exécutés le 19 février à la barrière Saint-Jacques.
Il paraît qu'il y a beaucoup de Pairs qui ont longuement motivé leurs
votes. Une fraction peu nombreuse de la Chambre trouvait les preuves
matérielles contre Pépin et Morey insuffisantes pour la peine capitale
et penchait pour les travaux forcés à perpétuité. C'est M. Barthe qui a
demandé qu'à la peine de mort unanimement votée contre Fieschi, on
joignît les détails du supplice qui s'appliquent aux parricides.
Les journaux annoncent la mort de Mme Bonaparte mère; sa double
petite-fille, c'est-à-dire la fille de Joseph qui a épousé le fils de
Lucien, était seule de sa nombreuse progéniture près d'elle. Le
cardinal Fesch l'a très bien soignée; elle lui laisse ses tableaux; on
croit, du reste, que sa succession va causer de nouvelles divisions
parmi ses enfants, qui ne sont déjà pas trop unis, car il paraît qu'elle
a, de son vivant, donné à Lucien, à Jérôme, à Mme Murat, des sommes
considérables, que ceux-ci ne veulent pas rapporter.
_Paris, 17 février 1836._--Hier, le Roi a réuni ses anciens Ministres et
leur a déclaré: 1º qu'il ne recevrait leur démission que quand un autre
Cabinet serait formé; 2º que la majorité de la Chambre n'ayant été
qu'accidentellement contre eux, et que leur système étant celui de la
Chambre, quand bien même tous les individus qui composent le Cabinet ne
plairaient pas à la Chambre, il serait, lui, charmé qu'ils restassent
tous, mais que, s'ils croyaient qu'il y avait parmi eux quelques membres
qui continueraient à tenir la Chambre en irritation, il les priait de se
consulter et de lui dire ensuite sur quoi il pouvait compter. M. de
Broglie a dit qu'il fallait que le Roi essayât du tiers-parti; à cela,
le Roi a répondu: «Il peut vous amuser, Monsieur, de constater une fois
de plus l'impuissance de ce tiers-parti, mais il ne m'amuse pas, moi,
d'en faire le pitoyable essai; j'en ai assez des Ministères de trois
jours: ce n'est ni dans le tiers-parti, ni dans la gauche qu'est la
majorité, c'est avec vous, Messieurs; si ce n'est avec tous, du moins
avec quelques-uns. Vos arrangements et engagements réciproques les uns
avec les autres doivent se rompre devant l'importance et la gravité des
circonstances, je l'attends de votre honnêteté, de votre désir du bien
général; quant à moi, Messieurs, je reste les bras croisés et je vais me
promener à Saint-Cloud.» MM. de Broglie et Guizot ont répliqué qu'aucun
des membres du Cabinet n'avait précisément des engagements, mais que
chacun avait des convenances personnelles auxquelles il était juste de
tenir. Cette réponse était fort déplacée dans un semblable moment,
surtout de la part du premier qui, par un mot, déliait le nœud gordien
et simplifiait la position! Personne ne sait comment cela finira, à
moins que ce ne soit comme M. Royer-Collard l'a prédit à M. Thiers,
vendredi dernier: «Vous n'êtes pas possible aujourd'hui; mais dans huit
jours, vous serez nécessaire, indispensable, absolu!»
M. de Talleyrand et moi avons été hier chez la Reine. Le deuil de la
Reine de Naples, le procès Fieschi, la crise ministérielle avaient
éloigné du Château tout plaisir du carnaval; on y était fort sérieux. Le
Roi, absorbé par la perspective du supplice des condamnés de la veille,
n'avait pas osé sortir, parce qu'il se savait guetté par Mme Pépin et
ses enfants. Le Château était vraiment lugubre et faisait un pénible
contraste avec la joie bruyante des rues. M. Pasquier est venu dire au
Roi que Pépin avait demandé à le voir ce matin, ce qui ferait remettre
l'exécution à demain.
Avant de rentrer, j'ai été passer une demi-heure chez Mme de Lieven, où
il n'y avait que lady Charlotte Granville et M. Berryer, qui disait que,
lorsqu'on ne savait rien, on était le maître de dire tout ce qu'on
voulait, et qu'il ne craignait pas d'affirmer que Thiers était la seule
combinaison possible et qui trouverait faveur dans la Chambre.
_Paris, 19 février 1836._--J'ai eu, hier matin, la visite de M. Thiers,
qui avait décidément accepté la mission de former un Ministère et de le
présider. Il comptait employer le reste de la journée à compléter le
Cabinet. Il a trop d'esprit pour ne pas sentir les difficultés de sa
nouvelle position, et trop de courage, ou d'aveuglement, pour en être
effrayé. M. Molé a manqué son élection académique; c'est une mauvaise
semaine pour lui.
_Paris, 20 février 1836._--Voici les paroles textuelles écrites par le
Roi au-dessus de la signature qu'il a été obligé d'apposer à l'arrêt de
mort de Fieschi, Pépin, Morey, etc.: «Ce n'est que le sentiment d'un
grand devoir qui me détermine à donner une approbation qui est un des
actes les plus pénibles de ma vie; cependant, j'entends qu'en
considération de la franchise des aveux de Fieschi, et de sa conduite
pendant le procès, il lui soit fait remise de la partie accessoire de la
peine, et je regrette profondément que plus ne me soit pas permis par ma
conscience.»
_Paris, 21 février 1836._--M. Thiers éprouve des difficultés dans la
combinaison du Ministère dont il est chargé; chacun veut bien aller avec
lui et sous lui, mais ils ne veulent pas aller ensemble les uns avec les
autres. Il faut cependant tenir à ce que la composition de ce Cabinet
soit un peu forte et ait bonne façon! Tout est difficile, même pour les
gens supérieurs.
_Paris, 22 février 1836._--M. de Talleyrand est de très mauvaise humeur:
tous les journaux, tout le public le chargent de la responsabilité du
nouveau Ministère, qui est enfin dans le _Moniteur_ de ce matin[12]. Il
n'y a cependant pris aucune part; et comme l'éclatante élévation de M.
Thiers ne plaît pas à tout le monde, et que les Anglais surtout jettent
feu et flammes, il en résulte que M. de Talleyrand est en grande humeur
de tout ce qui lui revient à ce sujet, qu'il a une reprise de colère
contre Paris, contre son âge, sa position, et des regrets plus vifs
d'avoir quitté Londres.
[12] Voici la composition du Cabinet: M. Thiers, président du
Conseil, ministre des Affaires étrangères; M. Sauzet, garde des
Sceaux; M. de Montalivet, ministre de l'Intérieur; M. d'Argout,
ministre des Finances; M. Passy, ministre du Commerce et des
Travaux publics; M. Pelet de la Lozère, ministre de l'Instruction
publique; le maréchal Maison, ministre de la Guerre; l'amiral
Duperré, ministre de la Marine.
_Paris, 23 février 1836._--En rentrant, hier, chez moi, à la fin de la
matinée, j'ai trouvé à ma porte M. Berryer qui venait de la Chambre des
Députés où M. Thiers avait parlé. Berryer fait beaucoup de cas du
talent, de l'esprit et de la capacité de Thiers; il a, lui, Berryer,
l'esprit le plus libre, le plus impartial, le plus simple possible; il
n'a aucune recherche, aucune affectation, aucune violence; il n'est pas
à croire qu'il soit homme de parti; aussi, dans mon opinion, l'est-il
on ne saurait moins et ne demanderait-il peut-être pas mieux de ne plus
l'être du tout. La facilité, la rapidité, la douceur, la simplicité de
sa conversation ont un mérite d'autant plus grand qu'elles contrastent
avec sa profession et sa position. L'équité de ses jugements et la
bienveillance qui les caractérise le plus souvent, sont ce qui donne de
la confiance dans ses opinions et ses récits.
La Chambre a reçu, avec une froideur marquée, le discours de Thiers, et
je considère cela comme heureux pour lui, car il serait à craindre qu'il
ne se perdît par de l'enivrement, et ce qui l'en garera ne saurait que
lui être bon et utile.
_Paris, 24 février 1836._--M. Molé a dîné hier ici; il y a un peu de
froideur et de désappointement sur sa figure. Il n'a pas voulu marcher
ministériellement avec M. Dupin, c'est ce qui a fait que celui-ci, qui
dispose de quelques voix à l'Académie française, les lui a retirées et
a, ainsi, fait manquer son élection, disant à cette occasion: «M. Molé
n'ayant pas voulu être mon collègue, il ne me plaît pas d'être son
confrère.»
Paris va devenir de plus en plus difficile à habiter, car, outre les
deux grandes divisions dynastiques qui séparent la société, nous aurons
maintenant toutes les fractions que les ambitions déçues ont produites:
fraction Molé, fraction Broglie, fraction Guizot, fraction Dupin, et,
enfin, fraction Thiers. Et tout cela aussi aigre et aussi hostile les
uns contre les autres que le sont les légitimistes contre le juste
milieu au moins. Toutes ces fractions ne se confondent nullement dans un
centre commun, comme pourrait et devrait être le Château; au contraire,
les uns s'en prennent au Roi, les autres à notre maison. On se déteste,
on se déchire, personne ne fait de retour sur soi-même et ne s'aperçoit
que chacun a fait des fautes, et que ce n'est pas hors de soi qu'il faut
chercher des coupables. Quel étrange aveuglement et quelle mauvaise foi
ont les hommes, surtout ceux qui sont mêlés aux affaires et aux intérêts
du monde!
_Paris, 4 mars 1836._--M. Mignet racontait, hier, chez M. de Talleyrand,
que Marchand, l'ancien valet de chambre de l'Empereur, allait publier
des commentaires sur les _Commentaires_ de César, que Napoléon lui a
dictés dans les dernières semaines de sa vie à Sainte-Hélène. Marchand a
beaucoup parlé à M. Mignet des derniers moments de Napoléon, de son
isolement, du vide de sa vie, et il en donnait pour preuve qu'un soir,
l'Empereur, déjà fort souffrant, étant couché, lui dit en lui montrant
le pied de son lit: «Marchand, assieds-toi là et conte-moi quelque
chose.» Marchand lui dit: «Eh! mon Dieu, Sire, que puis-je vous dire, à
vous qui avez tant fait et tant vu?--Raconte-moi ta jeunesse, ce sera
simple, ce sera vrai, et cela m'intéressera», reprit l'Empereur... Ce
petit dialogue paraît bien pathétique! Et Bossuet, qui, dans son Oraison
funèbre de la Palatine, n'a pas dédaigné l'anecdote un peu triviale de
la poule, quel enseignement n'aurait-il pas trouvé dans ce peu de
paroles? Le plus grand hommage rendu à Bossuet n'est-il pas ce retour
que chaque grande infortune, chaque gloire triomphante ou déchue nous
fait faire vers l'aigle de Meaux, seul digne de les célébrer, de les
pleurer et de les perpétuer!
_Paris, 5 mars 1836._--Hier matin, MM. Berryer et Thiers se sont
rencontrés chez moi; je ne crois pas qu'on puisse avoir assisté à une
conversation plus animée, plus piquante, plus spirituelle, plus
inattendue, plus obligeante, plus sincère, plus libre, plus vraie, plus
dégagée de tout esprit de parti que celle qui s'est établie tout de
suite entre ces deux hommes, si bien et si différemment doués; mais
aussi j'ai cru qu'elle ne finirait plus! Ils ne sont partis qu'après six
heures.
_Paris, 7 mars 1836._--M. Royer-Collard m'a fait faire, hier, la
connaissance de M. de Tocqueville, l'auteur de _la Démocratie en
Amérique_; il m'a paru être un petit homme doux, simple, modeste, à la
mine spirituelle. Nous avons beaucoup causé de l'Angleterre, sur les
destinées de laquelle nous sommes parfaitement d'accord.
_Paris, 9 mars 1836._--J'avais, à plusieurs reprises, jeté les yeux sur
l'_Imitation de Jésus-Christ_, mais, soit que je ne connusse encore que
superficiellement les autres et moi-même, soit que mon esprit fût mal
préparé et ma pensée trop distraite, je ne faisais pas grande différence
entre ce bel ouvrage et la _Journée du Chrétien_ ou le _Petit
Paroissien_; je m'étais souvent étonnée de la grande réputation de ce
livre et je n'avais trouvé aucun goût à sa lecture. Le hasard me l'a
fait ouvrir l'autre jour chez Pauline, les premières lignes m'ont
frappée, et, depuis, je le lis avec une admiration toujours croissante.
Que d'esprit sous la forme la plus simple! Quelle profonde connaissance
du cœur humain dans ses plus profonds replis! Que c'est beau et
lumineux! Et c'est l'ouvrage d'un moine inconnu! Rien ne m'humilie
davantage que de l'avoir méconnu, et ne me prouve mieux à quel point
j'étais dans les ténèbres.
_Paris, 10 mars 1836._--J'ai été, hier, avec la duchesse de Montmorency,
au bal de Mme Salomon de Rothschild, la mère. C'est la maison la plus
magnifique que l'on puisse imaginer, aussi l'appelle-t-on le temple de
Salomon! C'est infiniment supérieur à la maison de sa belle-fille, parce
que les proportions sont plus élevées et plus grandes; le luxe y est
inouï, mais de bon goût, la Renaissance pure, sans mélange d'autres
styles; la galerie surtout est digne de Chenonceaux, et on aurait pu se
croire à une fête des Valois. Dans le salon principal, les fauteuils, au
lieu d'être en bois doré, sont en bronze doré, et coûtent mille francs
pièce! La salle à manger est comme une nef de cathédrale. Le tout bien
ordonné, admirablement éclairé, point de cohue et beaucoup de politesse.
_Paris, 11 mars 1836._--J'ai été, hier, entendre, à
Saint-Thomas-d'Aquin, l'abbé de Ravignan, jadis procureur du Roi, ami
de Berryer qui le vante beaucoup, beau-frère du général Exelmans, et que
j'ai connu dans les Pyrénées, où il m'avait frappée par la belle
expression de sa figure. Il prêche bien, son débit est excellent, son
style pur et élégant; il a plus de logique et d'argumentation que
d'onction et de chaleur. Aussi s'attache-t-il plus au dogme qu'à la
morale évangélique; il m'a paru être plutôt un homme de talent qu'un
grand prédicateur.
_Paris, 18 mars 1836._--Vous faites ma part trop belle[13] à l'occasion
de mes réflexions sur Bossuet. Parce que j'ai le goût du vrai, parce que
le monde et les hideuses misères qu'il couvre me frappent en dégoût;
parce que j'en suis arrivée à en craindre la contagion, que j'ai trop
longtemps subie; parce que je me recherche avec quelque sérieux, et que
je suis effrayée de me sentir plongée dans toutes les mauvaises et
tristes conditions qui sont le partage des gens du monde, et au milieu
desquelles l'esprit de paix, de charité et de pureté périt; parce que je
fais quelques efforts pour rompre tant d'entraves et pour m'élever vers
une région plus épurée, il n'en est pas moins vrai que, le plus souvent,
mes efforts sont impuissants, mes essais inutiles, mes tentatives
vaines, et que je ne sais, habituellement, si l'excès de fatigue morale
qui m'accable tient au triste spectacle des déplorables agitations qui
m'entourent ou à celles, non moins déplorables, que j'éprouve moi-même.
Quand, après de longues années passées dans tous les embarras du siècle,
on veut changer de route, quelque détourné que soit le sentier qui
conduit de l'une à l'autre, on se trouve un lourd bagage: on ne sait ni
avancer avec son poids, ni s'en alléger tout d'un coup; on trébuche, on
revient sur ses pas; enfin, on est très mauvais marcheur, et le but
s'éloigne, à mesure qu'on a un désir plus sincère de l'atteindre. Voilà
où j'en suis...
[13] Extrait d'une lettre.
J'ai eu, hier, à la fin de la matinée, la visite de M. de Tocqueville,
qui me plaît assez; celle du duc de Noailles, qui, sans déplaire jamais,
ne plaît jamais trop; et, enfin, celle de Berryer, qui pourrait plaire
beaucoup, s'il ne portait, à travers son esprit et son agrément, une
certaine empreinte de mauvaise vie dont je suis frappée; du reste, la
conversation a très bien marché, entre l'un qui a si bien vu, le second
qui est sain dans son jugement, et le troisième qui a, dans l'esprit, le
mouvement rapide avec lequel on devine tout. Cette conversation d'hommes
distingués a porté uniquement sur les choses, point sur les hommes; pas
un nom propre, aucun commérage, ni violences, ni aigreurs; elle a été
telle que la conversation devrait toujours être conduite, surtout chez
une femme.
_Paris, 20 mars 1836._--Quelle profonde tristesse inspire un premier
beau jour de printemps quand il fait contraste avec la disposition dans
laquelle on se trouve!... Depuis quarante-huit heures, le beau temps
doux, léger et parfumé s'est emparé de l'atmosphère, tout est clair et
riant, tout respire la joie, tout renaît, tout se réchauffe et s'égaye;
eh bien! je me sens asphyxiée dans cette ville!... Des promenades
publiques ne sont pas la campagne et rien ne peut me rendre ce doux
printemps fleuri de l'année dernière, ce vaste horizon, cet air léger,
cette respiration facile! Qui le pourrait deviendrait l'objet de mon
culte... Au lieu de cela, aller, en voiture fermée, au bois de Boulogne
avec Mme de Lieven, quelle chute! C'est ce que j'ai fait hier, pendant
que M. de Talleyrand était à l'Académie des sciences morales et
politiques, donnant sa voix à M. de Tocqueville, qui a manqué son
élection.
_Paris, 24 mars 1836._--La princesse Belgiojoso a une figure
extraordinaire plutôt que belle; sa pâleur est extrême, ses yeux trop
écartés, sa tête trop carrée, sa bouche grande, et ses dents ternes;
mais elle a un beau nez, et une taille qui serait jolie si elle était
plus pleine, des cheveux très noirs, des costumes à effet, de l'esprit,
une mauvaise tête, des fantaisies artistes, du décousu, et un assez
habile mélange de naturel, qui trompe sur la prétention, et de
prétention qui corrige ce que le fond de la nature me paraît avoir de
vulgaire, et ce que les flatteurs appellent sauvage. Voilà ce que me
semble être cette personne, que je n'ai fait que rencontrer.
M. Royer-Collard m'ayant trouvé l'autre jour lisant l'_Imitation_, m'en
a apporté hier un joli petit exemplaire, qu'il possède depuis sa
jeunesse, et qu'il a presque toujours porté sur lui. Je ne puis dire
combien ce don m'a touchée, combien il m'est précieux: je ne trouve
qu'un seul tort à ce petit livre, c'est d'être en latin; je n'ai jamais
bien su cette langue, et je me trouve l'avoir oubliée... Je crois que je
vais la rapprendre.
M. Royer m'a demandé en échange un livre que j'eusse beaucoup lu. Je lui
ai donné cet exemplaire des _Oraisons funèbres_ de Bossuet, qui porte
fort mes marques, dont le signet est arraché et qui s'est trouvé, marqué
par une épingle à cheveux, à un des passages les plus applicables pour
moi de la princesse Palatine. M. Royer a reçu ce petit bouquin de bien
bonne grâce.
J'ai été, le soir, au Théâtre italien, où Berryer est venu me faire une
visite dans ma loge; il était fort occupé de la séance du matin à la
Chambre des Députés et du discours _formidable_ de M. Guizot. M. Thiers
se prépare à y répondre ce matin, et cela est indispensable, à moins de
laisser passer la Chambre sous le pouvoir de M. Guizot; enfin, nous
allons voir la lutte corps à corps engagée entre les vrais adversaires.
C'est un événement, et regardé comme tel. Berryer racontait et décrivait
tout cela à merveille, sans une parole âcre pour personne, sans un mot
de plus qu'il ne fallait pour l'intelligence des positions. En dix
minutes, il m'avait tout appris.
_Paris, 27 mars 1836._--Hier matin, j'ai eu l'honneur de voir le Roi
chez Madame Adélaïde; il a eu une conversation charmante. Il a eu la
bonté de me raconter son mariage, la Cour de Palerme, et la fameuse
Reine Caroline. J'ai su, aussi, que le prince Charles de Naples et miss
Pénélope arrivaient ici dans deux jours, pauvres comme des gueux. Cette
arrivée est un embarras, et une sorte de honte, surtout pour la
Reine[14].
[14] Le prince Charles de Naples, frère de la duchesse de Berry,
était le neveu de la Reine Marie-Amélie.
J'ai raison de croire que si Thiers n'a pas répondu immédiatement
l'autre jour au grand discours de Guizot, cela a été par mesure de
prudence, et par docilité à des ordres supérieurs; mais il ne perdra
rien pour attendre, et, à la prochaine occasion, nous verrons éclater
une grosse bombe. Il me paraît qu'on n'a pas voulu placer la question
comme un duel entre deux individus, et qu'on a préféré laisser éventer
un peu l'effet de l'un avant de le combattre. D'ailleurs, une énorme
majorité a répondu à l'effort du moment; il est seulement fâcheux qu'il
y ait autant de concessions dans le discours de M. Sauzet et j'ai vu des
mécontentements prononcés et élevés à ce sujet.
M. de Tocqueville, que M. Cousin avait, à son insu, présenté à
l'Académie des sciences morales et politiques, m'a dit avoir déclaré ne
pas vouloir qu'il fût question de lui sur de nouveaux frais. Il ne se
soucie pas, lui, petit-fils de M. de Malesherbes, de siéger à côté de
conventionnels, car cette Académie est, en général, fort mal composée.
_Paris, 29 mars 1836._--Il est certain que toute idée d'intervention en
Espagne est abandonnée par tous les divers degrés de la hiérarchie
gouvernementale; les uns ne l'ont jamais eue, les autres ne l'ont plus.
Je ne crois pas qu'il y ait la plus petite imprudence à craindre de ce
côté!
Il n'est bruit que d'une conversation entre le Roi et Guizot, dans
laquelle le Roi aurait, d'une manière très animée, montré son
mécontentement des dates auxquelles on s'efforce de rattacher le système
du bon ordre. Le Roi a dit que ce système n'était pas celui de tel ou
tel, mais le sien, et qu'il ne reconnaissait qu'une seule date, la
sienne, celle du 9 août. Il a ajouté que c'était mal agir que d'attaquer
le seul Cabinet qui, pour le moment, pouvait avoir la majorité. A quoi
Guizot a répliqué que si le Roi voulait en essayer, il verrait que la
majorité était ailleurs. «Non pas», a repris le Roi, «c'est vous,
Monsieur, qui êtes dans l'illusion, et qui ne sentez pas que la marche
que vous suivez vous éloigne des affaires plus qu'elle ne vous en
rapproche; vous arriverez peut-être, en la continuant, à me pousser à ce
qui me répugne, mais à ce qui, assurément, vous déplairait encore plus,
c'est à une dissolution de la Chambre, pensez-y bien.» Je crois que
cette conversation est textuelle et qu'elle fera un peu plus regarder à
ce qu'on dira ou fera, d'autant plus que les doctrinaires, sachant très
bien qu'ils n'ont pas de chances pour être réélus, trembleront devant la
dissolution.
M. de Chateaubriand a vendu ses œuvres, inédites et futures, 150 000
francs comptant, plus une rente viagère de 12 000 francs, réversible à
sa veuve. On dit qu'il est tout dérouté depuis qu'il a payé ses dettes;
son avenir, arrêté et limité d'avance, lui paraît un poids. Tout ce
qu'il écrira, même en dehors de ses _Mémoires_, appartiendra à ses
éditeurs, moyennant un prix réglé dès aujourd'hui. Tous les cahiers de
ses _Mémoires_ ont été solennellement renfermés, en sa présence, dans
une caisse de fer déposée chez un notaire. Il dit que ses pensées ont
été mises en prison pour dettes, à sa place.
_Paris, 30 mars 1836._--Il est bien vrai que j'ai plus entendu de
musique cette année que par le passé. Privée de toutes les jouissances
qui me sont chères, je me suis livrée, avec vivacité et sans scrupules,
à celles de la musique, recherchant les occasions de l'entendre et y
prenant plaisir. A mesure que le nombre des années ou les circonstances
diminuent le nombre des goûts, ceux qui restent s'accroissent de ceux
qui partent; les affections héritent de la coquetterie, la musique de la
danse; la lecture, la méditation, des conversations oiseuses, malignes
ou indiscrètes; la promenade des visites, et le repos de l'agitation.
_Paris, 10 avril 1836._--J'ai mené Pauline, hier au soir, à une loterie
de charité chez la duchesse de Montmorency, où il y avait foule; tout le
haut faubourg Saint-Germain, et jusqu'à la duchesse de Gontaut,
l'ancienne gouvernante du duc de Bordeaux, qui, du reste, s'est exécutée
et m'a saluée très poliment. Pauline s'est amusée comme on s'amuse à
quinze ans, c'est-à-dire de tout. Elle était fort en beauté, coiffée
bien simplement, mais enfin coiffée par le grand Édouard, une robe bleu
de ciel, fraîche comme une rose, avec un joli maintien, tranquille,
naturelle, sa petite mine bienveillante; enfin, elle a eu succès et
approbation. Cela m'a mise de très bonne humeur pour tout le monde;
toutes les petites blessures que tel ou tel m'a faites jadis s'effacent
par un mot agréable ou un regard bienveillant adressé à Pauline. Il vaut
assurément mieux ne s'être pas mis en hostilité avec le monde, mais
quand on a eu ce tort ou ce malheur, se réconcilier par sa fille est
parfaitement doux.
J'ai des lettres d'Angleterre qui me disent que la duchesse de
Gloucester est devenue la plus heureuse personne du monde: elle a lady
Georgiana Bathurst comme dame d'honneur, elle reçoit tous les soirs,
c'est le rendez-vous des High-Tories: il s'y dit toutes les nouvelles,
il s'y fait maints commérages dont la Duchesse régale le Roi chaque
matin. Le Roi d'Angleterre ne voit ses Ministres que pour affaires; il
n'a, avec eux, aucune communication sociale. Lord Melbourne n'y regarde
pas, ne se plaint pas, va son train sans fatiguer le Roi de ses
plaintes: c'est un assez bon plan, ce me semble.
J'ai été, hier matin, grâce à un billet privilégié que j'ai fait
demander à M. l'Archevêque, entendre la clôture des conférences de
l'abbé Lacordaire à Notre-Dame. Il part, aujourd'hui, pour Rome, et
restera deux ans absent. Il y avait, certainement, cinq mille personnes
dans l'église, presque tous jeunes gens des écoles. Parmi les hommes qui
sont arrivés avec l'Archevêque, et qui par faveur ont été placés dans le
banc de l'Œuvre, j'ai reconnu le marquis de Vérac, le duc de
Noailles, M. de Tocqueville. J'étais précisément derrière ce banc, avec
une cinquantaine de dames dont je ne connaissais pas une; j'étais en
face de la chaire et je n'ai rien perdu. Beaucoup d'imagination, de
verve, et une tout autre langue que celle des séminaires, distinguent
l'abbé Lacordaire, qui est jeune et qui a un bon débit; mais j'ai trouvé
du pêle-mêle, un peu trop de hardiesse dans les images, et une doctrine
dans laquelle la belle et humble théorie de la grâce n'avait nulle part
sa place. Il me semble que saint Augustin, ce grand apôtre de la grâce,
y aurait trouvé à redire. A tout prendre, j'ai été intéressée et frappée
de l'aspect attentif de l'auditoire. L'Archevêque a clos la conférence
par des remerciements et des adieux convenables au jeune prédicateur, et
par une bénédiction motivée, simple et douce, pour tout l'auditoire,
reçue avec un respect étonnant de la part de tous ces jeunes gens. Il
est vrai de dire que, quand l'Archevêque ne se lance pas dans les lieux
communs du séminaire, ni dans la politique, il peut, avec sa noble
figure, ses gestes et son ton affectueux, dans cette belle cathédrale,
sur ce siège exhaussé d'où il découvrait toute cette jeunesse, produire,
comme il l'a fait hier, un effet imposant et touchant. M. de
Tocqueville, qui est venu chez moi à la fin de la matinée, en était
encore tout ému.
_Paris, 13 avril 1836._--Il y a un grand départ pour Prague de MM. Hyde
de Neuville, de Jumilhac, de Cossé, Jacques de Fitz-James, de
Montbreton, allant demander M. le duc de Bordeaux à Charles X, et, sur
son refus, décidés à l'enlever; se flattant du concours du jeune
Prince, voulant l'établir en Suisse, l'y faire élever et le rapprocher
ainsi, de toutes manières, de la France; ce projet, fort peu sensé en
lui-même, est rendu plus absurde encore par les vanteries qui l'ont
précédé et le bruit qu'on en a fait. Un autre projet, dont la police est
informée, c'est celui d'enlever un des jeunes Princes de la famille
royale ici et de le garder pour otage. Le Ministre de l'Intérieur en est
assez en émoi.
_Paris, 21 avril 1836._--Un courrier, arrivé hier de Vienne, a apporté
une réponse conçue dans les termes les plus gracieux aux insinuations
faites sur le voyage que M. le due d'Orléans désire faire en Autriche.
Ce qui avait été évité sous M. de Broglie a été accueilli sous M. Thiers
pour lequel, personnellement, la réponse est fort aimable. On attend,
ces jours-ci, quelque chose d'analogue de Berlin. Le départ du Prince,
et de son frère M. le duc de Nemours, est fixé au 4 mai, mais cela ne
sera publié que dans cinq jours, c'est-à-dire au retour de Chantilly. On
doit revenir par Turin. La Cour de Sardaigne, qui sent bien qu'il lui
faut un appui, paraît disposée, après de longues hésitations, à le
chercher en France. Mon fils Valençay accompagnera les Princes: il sera
le seul, non attaché à leur maison, qui sera du voyage; on voulait lui
donner un titre, des fonctions, je n'en ai pas voulu, mon fils n'en
ayant pas besoin pour être bien traité partout.
Hier à dîner, chez M. de Talleyrand, il s'est établi une certaine lutte
entre M. Thiers et M. Bertin de Veaux, qui a juste, ce me semble,
tourné en sens inverse de ce qu'on souhaitait; au lieu d'une explication
douce, c'est devenu un duel. J'étais sur le gril, et enfin j'ai rompu,
presque brutalement, le combat, ce dont je crois que tout le monde m'a
su gré; je l'aurais fait plus tôt, si je n'avais pas trouvé que c'était
à M. de Talleyrand de le faire, mais il n'a pas même cherché à détourner
la conversation. Bertin de Veaux donnait des coups de boutoir; Thiers a
été longtemps doux comme un mouton, mais enfin, excité aussi, il a monté
le ton. On en est venu à se donner des défis politiques.
_Paris, 23 avril 1836._--Mrs Norton a écrit une lettre à M. Ellice qui
est une espèce de _factum_, qu'elle lui envoie avec mission de le
communiquer à ses compatriotes du Continent. Je l'ai lue; elle ressort,
de cette vilaine histoire, pure comme Desdemona, s'il faut l'en
croire[15]; je le veux bien, cela m'est égal. Le tout me paraît bien
vulgaire et de bien mauvais genre.
[15] Il s'agit ici du procès en adultère intenté à Mrs Norton par
son mari et qui fit grand bruit à cette époque en Angleterre. La
liaison de Mrs Norton avec lord Melbourne était bien connue.
Cependant, le jugement, prononcé au mois de juin suivant,
acquitta lord Melbourne. Une séparation n'en eut pas moins lieu
entre Mrs Norton et son mari.
La duchesse de Coigny, qui a toujours été accoucher en Angleterre pour
n'y mettre au monde que des filles, devait partir aujourd'hui pour faire
de nouvelles couches à Londres; mais, s'étant trompée dans ses calculs,
elle est accouchée hier d'un gros garçon... C'est un rude
désappointement.
_Paris, 26 avril 1836._--Les revenants de Chantilly ne tarissaient pas,
hier, sur la beauté du lieu, la quantité de monde, le mouvement des
courses, le brillant de la chasse, et, pour ceux qui étaient au Château,
sur la grâce du Prince Royal. Les Anglais disent que, si ce n'est sous
le rapport des courses en elles-mêmes, qui cependant sont fort bien,
sous tous les autres rapports, ces trois jours de Chantilly l'emportent
de beaucoup sur Ascot, Epsom et toutes les autres parties de ce genre en
Angleterre.
La chasse s'est faite avec l'équipage du prince de Wagram, elle a été
suivie par quatre cents jeunes gens, dont trente seulement sont arrivés
à la mort du cerf.
Le Prince Royal part le 3 ou le 4, et ira d'un trait à Metz pour visiter
l'École d'artillerie; il ne veut s'arrêter à aucune petite Cour, il les
évitera toutes avec soin, en prenant toutes sortes de routes peu
usitées, sous le prétexte qu'elles sont plus directes.
J'ai dîné, hier, chez Mme de la Redorte, avec quelques personnes, parmi
lesquelles se trouvait le général Alava, qui racontait le duel entre
Mendizabal et Isturitz, où ni l'un ni l'autre n'avait été touché.
Il avait l'air de croire à une crise ministérielle, à Madrid, qui
pourrait bien atteindre sa position diplomatique.
Alava est tellement extravagant, qu'étant chez M. Dupin à une des
réceptions de Députés, le maître de la maison lui demanda, en frappant
sur l'épaule de M. Berryer s'il connaissait ce Député, et Alava de
s'écrier: «Oui, certainement, je connais M. Berryer, et _je partage
toutes ses opinions_.»
_Paris, 27 avril 1836._--Le Prince Royal passe par Verdun, Metz, Trêves,
Dusseldorf, Hildesheim, Magdebourg, Potsdam et Berlin. Tous les
ministres de Saxe, de Hanovre, de Bavière sont venus lui faire des
invitations _pressantes_ de la part de leurs souverains pour qu'il
voulût bien s'arrêter chez eux. Cela a été décliné sous le prétexte du
manque de temps, mais, au fait, par un peu de rancune contre les longues
impertinences et injures de Munich; et, refusant l'un, il n'y avait pas
moyen, sans hostilité évidente, d'accepter les autres. On regrette
cependant de brûler Dresde, dont on a toujours eu à se louer. De Berlin,
on ira par Breslau et Brünn à Vienne.
J'ai eu entre les mains, il y a quelques jours, quelques volumes des
_Essais de morale_ de Nicole dont Mme de Sévigné nous donne la
curiosité. C'est, sans doute, excellent, mais je crois qu'il faut être
encore un peu plus avancé que je ne suis pour l'admirer vivement. J'y
trouve une certaine sécheresse austère, qui me repousse un peu. Au lieu
de tant de traités, j'aime mieux cette touchante parole de saint
Augustin: «Si vous avez peur de Dieu, jetez-vous dans les bras de Dieu.»
J'arriverai cependant peut-être à goûter Nicole, les goûts de l'esprit
changent avec les modifications d'âge et de position.
_Paris, 28 avril 1836._--Pozzo a reçu l'Ordre de Saint-André, en
diamants, mais en même temps, un congé _illimité_ pour voyager en
Italie! Je pense qu'il passera bientôt par ici.
Le voyage du Prince Royal est avancé d'un jour, il part le 2. On sera
dix jours pour arriver à Berlin, parce qu'on couchera chaque nuit, qu'on
ne fera pas de trop grandes journées, qu'on veut arriver frais et dispos
et d'humeur à affronter toutes les fatigues militaires, les manœuvres,
les fêtes et autres devoirs. Je trouve cela fort sage. Le Prince Royal a
été formellement invité aux manœuvres de Berlin. Sa réception ne peut
donc être que bonne. Cette invitation a bien été provoquée, mais enfin
c'est une invitation; dès lors on ne peut accuser ni d'importunité, ni
de témérité. M. le duc et Mme la duchesse d'Angoulême auront quitté
Vienne tout naturellement quand les deux Princes y arriveront.
J'ai été hier soir chez Mme la comtesse de Castellane à une lecture
faite par M. de Rémusat de scènes historiques dans le genre des
_Barricades_: la Saint-Barthélemy en est le sujet. Il y a de l'esprit,
de la verve, et, à ce que l'auteur assure, beaucoup de recherches
historiques, mais c'est tellement long qu'il a fallu remettre à mardi
pour entendre la seconde partie. C'est chose fatigante que d'assister à
une lecture...
_Paris, 1er mai 1836._--C'était hier le bal de Pauline, il était joli et
a supérieurement réussi: point de foule, beaucoup de lumières, de jeunes
et jolies personnes bien gaies, de jeunes messieurs polis et en train de
faire danser les demoiselles; très bon air, très bon ton, et un choix
exquis de beau monde; pas précisément d'exclusion, mais le faubourg
Saint-Germain dominait. Ma cousine de Chastellux, par exemple, s'est
exécutée; enfin, j'ai été très satisfaite de notre petit succès et de
la joie de Pauline.
_Paris, 2 mai 1836._--Il est arrivé hier des nouvelles de Berlin, qui
parlent de tous les préparatifs de réception qu'on fait pour les jeunes
Princes. Le Roi a dit qu'ils seraient reçus comme l'est l'Empereur son
gendre. Ils demeureront au Vieux Palais. Une heure après leur arrivée,
tous les Princes viendront leur faire la première visite; enfin, tout
cela se passera le mieux du monde. Les carlistes en sont écrasés, les
violents en sont malades, les modérés en jettent de tendres regards sur
le château des Tuileries, et hier, M. de Chabrol, l'ancien ministre de
la Marine, et M. Mounier ont été au Château. M. de Noailles en ferait
bien autant, sans sa femme, qu'il considère beaucoup, avec raison, car
c'est une personne d'un grand mérite, mais qui est très violente dans
ses opinions politiques.
_Paris, 4 mai 1836._--J'ai été hier entendre la fin de _la
Saint-Barthélemy_ par M. de Rémusat[16]. Il y a beaucoup d'esprit et de
talent, mais je le répète, le genre est faux et un beau récit historique
m'intéresserait davantage.
[16] Cette œuvre fut publiée après la mort du comte de Rémusat,
en 1878, par son fils Paul.
J'ai vu M. Royer-Collard, et ensuite M. Thiers. Le premier disait que
dans la querelle Dupin les doctrinaires sont décidément battus, la
Chambre s'étant prononcée contre eux. Le second est fort content,
notamment de ses rapports avec l'ambassadeur de Russie et la Cour de
Saint-Pétersbourg qui commence à s'amadouer. Je crois qu'il est en
train d'une autre réconciliation qu'il croit plus importante, celle avec
Bertin de Veaux; ceci est encore le secret des secrets.
_Paris, 6 mai 1836._--La mort du bon abbé Girolet m'affecte beaucoup. Il
a suivi le beau précepte de Bossuet, et la seule précaution qu'il ait
prise contre les atteintes de la mort a été l'innocence de sa vie; car
tous ses intérêts ont été tellement négligés qu'il me laisse des
affaires embrouillées, embarrassées, et qui exigent ma prompte arrivée à
Rochecotte. Je pars après-demain. On m'attend pour lever les scellés. Le
testament par lequel il me laisse tout a été trouvé, mais ce _tout_, où
est-il? Quel est-il? C'est ce qu'on ignore, et on craint qu'il n'y ait
plus de dettes que d'avoir, ce qui m'empêcherait d'établir les
fondations que je lui ai promis de faire, après sa mort. Je vais trouver
un vide bien sensible à Rochecotte; je n'y serai plus saluée par ce doux
regard qui se fixait si affectueusement sur moi. Puis quels tristes
détails!
_Rochecotte, 10 mai 1836._--Il ne faut rien me demander de bien
intéressant de ce petit coin retiré du globe, où je ne puis me vanter
que de repos, de silence et de solitude, trois bonnes conditions,
auxquelles je suis d'autant plus sensible que je sors, comme dit
l'_Imitation_, «de ce commerce tumultueux des hommes, qui engage la
vanité même, avec des intentions simples, et qui finit par asservir
l'âme».
J'ai passé ma soirée à faire, avec M. Vestier, mon bon architecte, des
plans et devis pour le tombeau de l'Abbé et pour le mien. Cela se fera
tout simplement dans le cimetière de la paroisse, en haut de la côte,
dans cette belle vue, dans ce bon air, regardant le soleil levant. Des
tombes bien simples, entourées d'arbustes, garanties par une grille en
fer; les noms et les dates, voilà tout. Sa dernière demeure sera simple,
comme était son âme, et comme le deviendra la mienne, je l'espère. Il
est si rare que les volontés des hommes soient exécutées après leur
mort, qu'il faut, de son vivant, prendre l'initiative le plus qu'on
peut. J'ai eu beaucoup de peine à décider Vestier à ce petit travail; il
dit que c'est horrible d'exiger qu'il creuse ma tombe, et le pauvre
garçon s'est mis à pleurer. Il a fini par céder, car il m'est
docile[17].
[17] Ce projet n'a pas été exécuté en entier; l'Abbé seul est
enterré à Saint-Patrice.
_Rochecotte, 13 mai 1836._--J'ai reçu, hier, une lettre fort longue de
mon fils Valençay, écrite de Coblence: les honneurs rendus aux Princes
étaient grands; M. le duc d'Orléans invitait, partout, à dîner, les
autorités chargées de lui faire accueil; il leur parle l'allemand avec
une facilité qui a beaucoup de succès. Dans chaque ville, la musique des
régiments joue constamment sous les fenêtres des Princes; enfin toutes
les attentions convenables.
_Valençay, 18 mai 1836._--Je suis ici depuis avant-hier. J'y attends M.
de Talleyrand et Pauline demain.
Je lis une relation des principales religieuses de Port-Royal sur leur
réforme, conduite par la mère Marie-Angélique de Sainte-Madeleine
Arnauld et sur leur persécution du temps de leur célèbre Abbesse, la
mère Angélique de Saint-Jean Arnauld, nièce de la première et fille de
M. d'Andilly. C'étaient de grandes âmes et des esprits bien fermes; et
que de détails singuliers! Quelle race que ces Arnauld, et M. Nicole, et
l'abbé de Saint-Cyran! On retrouve tous ces noms dans Mme de Sévigné.
Son ami M. de Pomponne était Arnauld, fils de M. d'Andilly. Cette
famille était tout à part, même dans son propre temps, puisqu'on disait
que Pascal était tout petit devant Antoine Arnauld! Cela ne donne-t-il
pas l'idée de géants? Géants à leur époque, que paraissent-ils être
maintenant?
_Valençay, 22 mai 1836._--J'ai eu, hier, une lettre de mon fils
Valençay, de Berlin. Il est enchanté, et il a raison de l'être, car
outre la satisfaction générale du voyage, il est traité avec une bonté
particulière qui le touche et me pénètre, parce que c'est à mon
intention. Le Prince Royal lui a dit qu'il m'avait toujours regardée
comme sa sœur, qu'il le traiterait en neveu, que ma lettre était
charmante, mais qu'il lui reprochait de ne pas assez sentir _die
Kinderstube_[18]. La duchesse de Cumberland et ma marraine, la princesse
Louise[19], ont été maternelles, la Reine des Pays-Bas bien douce aussi;
M. Ancillon, M. de Humboldt, la comtesse de Redern, excellents. M. de
Valençay m'assure que le Prince Royal de Prusse n'a été ni froid ni
_répulsif_ dans son accueil à M. le duc d'Orléans, mais très obligeant
et cordial au contraire; la Princesse Royale charmante, ainsi que la
princesse Guillaume la jeune; toutes les autres très convenables; les
populations, tout le long des routes très bien, mais nos Princes d'une
prudence parfaite. On a eu quelque peine à faire quitter aux jeunes
Français militaires la décoration belge; Mgr le duc d'Orléans voulait
qu'ils ne la portassent pas du tout à Berlin, mais ils ont fait les
farouches, et, enfin, on s'est borné à obtenir qu'ils l'ôteraient devant
la Reine des Pays-Bas[20]. Il est arrivé à Berlin un courrier avec une
lettre pressante du Roi de Saxe pour inviter les Princes à passer par
Dresde. Je ne sais si cela changera l'itinéraire. Les deux Princes
voyageurs ont été le dimanche à l'église catholique de Berlin, ce qui
est très bien et d'un bon effet.
[18] La chambre des enfants, la nursery.
[19] La princesse Louise était la fille du prince Ferdinand de
Prusse (le plus jeune frère de Frédéric le Grand). Elle avait
épousé, en 1796, le prince Antoine Radziwill.
[20] La Reine Wilhelmine des Pays-Bas était fille du Roi de
Prusse Frédéric-Guillaume II, et sœur du Roi alors régnant,
Frédéric-Guillaume III.
_Valençay, 23 mai 1836._--Voici comment s'est passée la journée d'hier,
qui était la Pentecôte. Elle donnera une idée de notre vie habituelle
ici. D'abord, la grand'messe à la paroisse; l'office a duré deux grandes
heures, grâce à un sermon de M. le Curé, d'autant plus soigné qu'il m'a
vue dans le banc du château. La chaleur était extrême, l'odeur
désagréable, l'encombrement presque comme à Saint-Roch. J'y ai pris un
grand mal de tête, qui s'est un peu dissipé pendant une longue promenade
en calèche, que j'ai faite avec M. de Talleyrand aux étangs de la forêt
de Gâtines.
Plusieurs personnes de la ville ont dîné chez nous. J'ai un peu marché
après dîner, pendant que Pauline faisait la promenade en calèche avec
son oncle, puis j'ai écrit jusqu'à neuf heures que part la poste et que
M. de Talleyrand est rentré. La lecture des journaux, le thé et le
piquet ont fini la journée.
Je les trouve bonnes quand je n'ai pas eu d'alerte pour la santé de M.
de Talleyrand, et, en me couchant, j'en rends grâces à Dieu. Le plus ou
moins d'amusement, d'intérêt, d'agrément, je n'en suis plus à y
regarder; tout cela reviendra peut-être un jour; maintenant que M. de
Talleyrand et mes enfants se portent bien, et que j'ai l'esprit assez
libre et l'humeur assez aimable pour rendre la vie douce et facile à ce
qui m'entoure, je n'en demande pas davantage. Le jour où on est arrivé à
faire très sincèrement abnégation totale de soi, on trouve tout léger,
et au lieu de ce vol bas et pesant de l'égoïsme, on s'élève d'un vol
rapide, à ailes étendues, et on y trouve du plaisir. Ce n'est que quand
je vois la maladie s'abattre et menacer les miens, que je perds le
courage et l'équilibre, car je ne suis qu'à ce début de la résignation
où on se porte en sacrifice soi-même, en tribut au ciel. Je doute que
j'y parvienne jamais! Mais quittons ce sujet, on me croirait dévote
comme une dame du faubourg Saint-Germain! Je suis bien loin de là; ce
n'est jamais ce que je serai précisément; j'ai une indépendance d'esprit
qui ne me permettra guère de suivre la route frayée, et de m'astreindre
à de certaines pratiques, allures et observances; mais il serait
difficile aussi qu'avec mon goût naturel pour les bons livres, avec la
disposition sérieuse de mon esprit, mon expérience de tant de choses, et
la sincérité de mes jugements sur moi-même, je ne finisse pas par puiser
à la seule source intarissable!
L'hôtel Carnavalet est à vendre; la mise à prix est de cent quarante
mille francs; si j'osais, je l'achèterais; réellement, j'en suis
extrêmement tentée.
_Valençay, 26 mai 1836._--La correspondance entre M. de Talleyrand et
Madame Adélaïde est toujours animée et très affectueuse, ce qui ne
laisse pas de me donner un peu de besogne.
Voici ce que les lettres d'hier, de Paris, ont fourni:
Alava est accablé, c'est Miraflorès qui s'annonce comme son successeur;
Alava dit que les affaires de son pays le mettent au désespoir. En
effet, les journaux mentionnent des choses singulières dans l'Assemblée
des Procuradores, et quelle confusion que toute cette affaire du
changement des Ministres! Il y a des personnes qui se disent bien
informées, et qui assurent qu'Isturitz, pour se tirer d'embarras, ne
serait pas éloigné de s'entendre avec don Carlos et de faire le mariage
de la Reine Isabelle avec son cousin.
Lady Jersey a donné ordre qu'on lui envoyât copie de sa correspondance
avec lady Pembroke. Il paraît que c'est au delà de tout ce qu'on peut
imaginer, en style de servante. Elle veut aussi que M. de Talleyrand
lise tous ces factums.
J'ai une lettre de la princesse Louise de Prusse, ma marraine,
extrêmement favorable pour les jeunes Princes français. La princesse
Louise est une femme d'esprit, et d'un jugement naturellement ironique
et sévère, ce qui donne encore plus de prix à son appréciation. M. de
Valençay m'écrit qu'il a été frappé de la beauté des Princesses, de
leurs pierreries et de l'élégance de leur toilette. M. de Humboldt avait
conduit les Princes et leur suite voir les musées et les ateliers
d'artistes. Le Prince Royal de Prusse, qui a le goût des arts, a donné,
à cet égard, un grand élan à Berlin. M. le duc d'Orléans a fait une
chose qui a plu beaucoup, c'est de commander une statue à Rauch, le
premier sculpteur de la Prusse et le protégé du Roi.
La timidité de la Reine des Pays-Bas est encore plus grande que celle du
duc de Nemours. Cette disposition semblable les a rapprochés, car on
assure que la Reine a pris le jeune Prince en amitié et qu'il y a, entre
eux, de longues conversations.
_Valençay, 29 mai 1836._--J'ai lu, hier, la nouvelle pièce de M. Casimir
Delavigne, _Une famille au temps de Luther_. Il y a de beaux vers, mais
rien n'est moins fait pour la scène, et plus froid que ces discussions
théologiques, même lorsqu'elles finissent par un crime; et puis, on est
un peu fatigué de ces formes de fanatisme, qui ne sont plus de notre
temps. Enfin, on est las même de l'horrible boucherie de la
Saint-Barthélemy, et la meilleure preuve qu'elle a perdu son horreur,
aussi bien que les atrocités des Atrides, c'est qu'on les chante et
qu'on les danse!
Madame Adélaïde mande à M. de Talleyrand que la princesse Royale de
Prusse a écrit à sa mère, la Reine douairière de Bavière, qu'elle était
_forcée de convenir_ de la distinction des Princes français et que
c'était un bien bon ami du Roi Louis-Philippe qui leur avait donné le
conseil de se montrer.
Voilà le Roi de Naples parti de chez lui, les uns disent pour aller
épouser une princesse de Modène, d'autres, pour faire sa cour à la fille
de l'archiduc Charles, et d'autres enfin pour venir regarder les jeunes
Princesses à Paris.
Le Roi fait faire pour Valençay un portrait en pied de François Ier, qui
a bâti le château, et un autre de la Grande Mademoiselle, qui y est
venue, et qui l'a loué dans ses _Mémoires_. Le Roi envoie aussi à M. de
Talleyrand le fauteuil qui servait à rouler Louis XVIII et il nous a
fait dire par Madame que, s'il allait à Bordeaux, ce qui serait
possible, il passerait ici.
_Valençay, 31 mai 1836._--Il paraît que ni l'esprit ni l'âge ne mettent
à l'abri des folies: celle de M. Ancillon en épousant Mlle de
Verquignieulle en est une grande, d'après ce que l'on écrit de Berlin.
M. de Valençay me mande aussi que la fête donnée par M. Bresson[21] et à
laquelle le Roi de Prusse a assisté, a été fort brillante: tous les
valets étaient en grande livrée, bleu, rouge et or, et Bresson lui a
dit: «Ce sont mes couleurs.» Cela n'est-il pas amusant et digne du temps
actuel? «A la bonne heure!» comme dit M. de Talleyrand.
[21] M. Bresson était alors ministre de France à Berlin.
_Valençay, 1er juin 1836._--Les jeunes Messieurs français qui étaient
allés à Prague sont revenus; ils y sont restés fort peu. Ce qui les a
frappés le plus, c'est l'atmosphère d'ennui au milieu de laquelle on
doit y vivre. Ils ont trouvé un très bon visage au duc de Bordeaux, mais
la taille peu agréable, l'esprit peu développé, comme celui d'un enfant
élevé au milieu de vieillards.
A un dîner, donné le 22 mai aux deux Princes français chez le Prince
Royal de Prusse, la princesse Albert[22], à la grande rage de Bresson,
au grand mécontentement du Roi et au grand effroi de tous les
assistants, avait paru avec une énorme guirlande de lys dans ses
cheveux; jusque-là, cependant, elle avait été convenable.
[22] La princesse Albert de Prusse était une princesse des
Pays-Bas.
Les cadeaux faits par M. le duc d'Orléans à Berlin ont été énormes; tant
en argent qu'en diamants, cela a été de plus de cent mille francs!...
plutôt trop que pas assez. Le prince Wittgenstein a reçu une boîte, non
seulement avec le portrait du Prince Royal, mais encore avec ceux du Roi
et de la Reine. Ceci est une attention très marquée. M. Ancillon, bardé
de la grande croix de la Légion d'honneur, se boursouflait et se
pavanait. Il avait l'air de vouloir marcher sur le corps de tout le
monde. Bourgeois et calviniste; cela s'explique.
On se quitte s'adorant, les uns aimant les Princes comme leurs fils, les
autres comme des frères, enfin, jamais succès n'a été plus complet;
toutes les femmes sont frappées de la beauté de M. le duc d'Orléans. Mes
autorités ne sont pas suspectes, car ce n'est pas seulement M. de
Valençay que je cite, mais encore d'autres lettres arrivées ici hier, et
de Berlinois même. L'accident, qui a failli arriver au duc d'Orléans à
la manœuvre, tenait à des politesses qu'il faisait aux Princesses, près
desquelles il caracolait, c'est dans ce moment-là qu'il a failli être
renversé, mais l'adresse avec laquelle il s'en est tiré lui a valu force
compliments, et, à ce sujet-là, voici ce que m'écrit la duchesse de
Cumberland: «Jugez ce que nous serions devenus, s'il lui était arrivé du
mal; je voudrais laisser mon corps malade dans mon lit, et me
transformer en ange gardien, pour planer sur eux pendant leur séjour à
Berlin, et répondre ainsi à la confiance de votre Reine, qui, dans une
lettre charmante, m'a priée de traiter ses fils comme les miens.»
Le jour où nos Princes ont reçu le Corps diplomatique, M. de
Ribeaupierre, le ministre de Russie, s'est fait excuser, sous prétexte
d'une joue enflée. Contre l'ancienne étiquette de Berlin, tout le Corps
diplomatique a été invité à un bal chez le prince Guillaume, frère du
Roi. Voici aussi ce qu'on m'écrit: «La fête donnée à la mission de
France, par ordre du Roi Louis-Philippe, a très bien réussi; les Princes
français ont eu le tact parfait d'en faire eux-mêmes les honneurs, et
ont reçu le Roi et les Princesses au bas de l'escalier.»