Dans les premiers jours de la session, ouverte le 29 décembre 1835,
rien cependant qui fît prévoir un accident. Le discours du trône
n'était nullement provocant. Il «se félicitait de la situation du
pays», constatait que «sa prospérité s'accroissait chaque jour, que sa
tranquillité intérieure paraissait désormais hors d'atteinte et
assurait sa puissance au dehors». Puis il terminait par ces paroles
d'apaisement qui convenaient après la pleine victoire: «J'espère que
le moment est venu pour la France de recueillir les fruits de sa
prudence et de son courage. Éclairés par le passé, profitons d'une
expérience si chèrement acquise; appliquons-nous à calmer les esprits,
à perfectionner nos lois, à protéger, par de judicieuses mesures, tous
les intérêts d'une nation qui, après tant d'orages, donne au monde
civilisé le salutaire exemple d'une noble modération, seul gage des
succès durables. Le soin de son repos, de sa liberté, de sa grandeur,
est mon premier devoir; son bonheur sera ma plus chère récompense.»
Dans la discussion de l'Adresse, un seul épisode intéressa vivement la
Chambre et l'opinion. Il s'agissait de la Pologne. Le Czar, en
revenant de Toeplitz, vers la fin de 1835, s'était arrêté à Varsovie:
il y avait manifesté, avec une affectation de dureté, ses
ressentiments et ses menaces contre des sujets infidèles. Peu après,
des ukases avaient supprimé les derniers vestiges du royaume de
Pologne, et, en conséquence, l'exequatur avait été retiré au consul
général de France à Varsovie. Il n'en fallait pas tant pour soulever
l'opinion à Paris. Toute la presse, le _Journal des Débats_ en tête,
avait lancé de brûlants réquisitoires contre le despote moscovite. Le
gouvernement, plus réservé parce qu'il était tenu à plus de
prévoyance, n'avait rien dit de ces événements dans le discours du
trône. Il eût désiré que l'Adresse gardât le même silence: c'était
impossible avec l'excitation des esprits; il obtint du moins de la
commission qu'elle se contentât de recommander, en termes généraux,
«le maintien des droits consacrés par les traités», sans nommer la
Pologne. Mais cela ne suffit pas à la Chambre; un amendement fut
présenté, contenant un voeu pour «la conservation de l'antique
nationalité polonaise». Vainement le duc de Broglie fit-il entendre
le langage de la raison politique, l'amendement, appuyé par M.
Saint-Marc Girardin et M. Odilon Barrot, fut adopté à une grande
majorité. Ce vote tout sentimental n'indiquait pas d'hostilité contre
le cabinet. Celui-ci, du reste, l'emporta sans difficulté dans tous
les autres paragraphes de l'Adresse.
En somme, la discussion avait été singulièrement paisible, et les
votes peu disputés. Le _Journal des Débats_ le remarquait[533]. «Nous
signalons avec plaisir, disait-il, le caractère de modération qui a
marqué toute cette discussion. Le calme est dans la Chambre comme il
est dans le pays... La passion manque, parce que la cause qui
passionnait n'existe plus, et que, la question révolutionnaire vidée,
il n'y a pas de question purement parlementaire qui puisse émouvoir
fortement la Chambre et le pays. Il n'y en a pas, parce qu'au fond
tout ce que le pays demandait, la révolution de Juillet le lui a
donné.» Mais la feuille ministérielle ajoutait aussitôt: «Le calme ne
doit pas nous engourdir, à Dieu ne plaise! Ce serait une puérilité de
croire que tout soit fini, et qu'un jour de calme soit l'éternité!...
Le danger resserre les rangs de tous les bons citoyens; la sécurité
les relâche et les ouvre, si l'on n'y prend garde... Une époque est
finie, l'époque des violences révolutionnaires et du tumulte des rues.
Une autre commence, qui aura aussi ses difficultés et ses périls. Le
calme dont nous jouissons n'est qu'un moment de halte après une
journée fatigante; c'est la récompense de cinq années de peine et de
travail, moment heureux dont il faut savoir profiter pour assurer
l'avenir. Les jours de danger nous ont trouvés fermes et courageux; il
faut espérer que les jours de prospérité ne nous trouveront pas
insouciants et présomptueux.» Ce langage révélait quelque inquiétude
dans les régions ministérielles, peut-être une sorte de pressentiment.
[Note 533: _Journal des Débats_ du 14 janvier 1836.]
Le jour même où paraissait cet article, le 14 janvier 1836, M. Humann,
ministre des finances, lisait à la Chambre l'exposé des motifs du
budget de 1837. Personne ne s'attendait à voir sortir une crise d'un
document de ce genre. Mais à peine le ministre eut-il commencé, que
l'attention, d'ordinaire assez distraite pendant de telles lectures,
fut saisie par une déclaration imprévue sur la conversion des rentes 5
pour 100: M. Humann présentait comme nécessaire et imminente cette
mesure que M. de Villèle avait tentée sans succès, en 1824. L'accueil
de la Chambre fut généralement favorable. Par contre, surprise et
irritation des autres membres du cabinet, qui n'avaient ni approuvé ni
même connu d'avance cette déclaration. Le procédé était si insolite
qu'on y a soupçonné quelque complot mystérieux, tendant à la
dislocation du ministère. Rien de pareil. Personne ne se cachait
derrière M. Humann. Celui-ci, a écrit son collègue M. Guizot, était
«un esprit à la fois profond et gauche, obstiné et timide devant la
contradiction, persévérant dans ses vues, quoique embarrassé à les
produire et à les soutenir». Il tenait beaucoup à la conversion et
s'imagina ainsi l'avancer. Il eût été flatté d'ailleurs de marquer son
ministère par un acte important où son initiative personnelle eût été
bien manifeste. «Que voulez-vous? disait M. Royer-Collard avec sa moue
railleuse, M. Guizot a sa loi sur l'instruction primaire, M. Thiers sa
loi sur l'achèvement des monuments publics; Humann aussi veut avoir sa
gloire.» «Il y eut de sa part, dit encore M. Guizot, une imprudence un
peu égoïste et sournoise, mais point d'intrigue.»
Devant les réclamations fort vives de ses collègues, M. Humann dut
reconnaître l'incorrection de sa conduite, et donna sa démission: M.
d'Argout prit sa place. Mais les choses n'en restèrent pas là. Dès le
premier jour, une interpellation avait été annoncée. Le débat
s'ouvrit, le 18 janvier. Loin de se dérober, le duc de Broglie aborda
sans ménagement la question de la conversion. «On nous demande,
dit-il, s'il est dans les intentions du gouvernement de proposer la
mesure dans cette session. Je réponds: Non. Est-ce clair?»
L'impatience et la roideur de ce langage piquèrent la Chambre. Le
fameux: «Est-ce clair?» fut aussitôt commenté et envenimé par tous
ceux qui désiraient un conflit. Des députés répondirent à la
provocation qu'ils prétendaient leur avoir été faite, en déposant des
propositions de conversion. De part et d'autre, on résolut d'en finir
promptement, et la discussion de l'une des propositions, celle de M.
Gouin, fut fixée au 4 février.
Le ministère engageait ainsi son existence sur une question spéciale
et tout à fait étrangère à la direction de la politique générale.
Mauvais terrain pour une bataille parlementaire: il s'exposait à
rencontrer contre lui, outre l'opposition, prompte à saisir toute
occasion de lui faire échec, ceux des conservateurs qui pensaient
autrement que lui sur ce problème économique. L'idée de la conversion
paraissait alors assez populaire: les porteurs de rente étaient encore
peu nombreux en dehors de Paris; la province ne voyait donc dans cette
mesure que l'avantage d'alléger le budget, et de l'alléger aux dépens
des capitalistes parisiens, ce qui ne déplaisait pas à ses petites
jalousies. Aussi, quand vint le débat, le gouvernement, par l'organe
de M. Thiers et de M. Duchâtel, eut beau combattre avec force la
proposition et se borner à demander un ajournement, les esprits
étaient prévenus et montés; l'ajournement fut repoussé par 194 voix
contre 192 (5 février). Au sortir de la séance, tous les ministres
portèrent au Roi leur démission.
Bien petit grain de sable pour arrêter une machine si puissante et qui
semblait marcher si bien! Disproportion singulière entre la cause
apparente et l'effet réel, surtout si l'on pense que cet ajournement,
repoussé au prix d'une crise ministérielle, prévaudra en fait, sans que
personne y trouve à redire, et que, le cabinet tombé, il ne sera pas
donné suite à la proposition de conversion! N'y avait-il donc pas,
derrière ce vote, autre chose que la question financière qui avait
fourni l'occasion et le terrain de la bataille? À bien chercher, on y
eût découvert les mêmes causes qui avaient amené les crises
ministérielles de la fin des années précédentes, et surtout l'action
dissolvante du tiers parti. Celui-ci avait été plus mortifié et irrité
que découragé et affaibli par ses récentes mésaventures. Pour n'avoir
plus osé faire une guerre ouverte qui n'était pas, du reste, dans ses
goûts, il n'en avait pas moins poursuivi ses manoeuvres souterraines.
Aux conservateurs de frontière, on insinuait que les ministres dont
l'énergie avait vaincu le désordre, n'étaient peut-être pas les plus
propres à l'oeuvre d'apaisement qui devait suivre le combat. On
invoquait le besoin d'hommes nouveaux, argument qui, depuis Aristide, a
toujours réussi auprès des médiocrités envieuses. On exploitait
l'impopularité de M. Guizot, accusé vaguement de vouloir ramener les
idées de la Restauration. On irritait toutes les petites blessures
qu'avait pu faire la roideur un peu gauche du duc de Broglie, toutes les
jalousies qu'éveillait sa haute considération[534]. Ce travail n'avait
pas été sans obtenir quelque succès. Au début même de la session, un
groupe d'une cinquantaine de députés, venus les uns du tiers parti, les
autres de la majorité ministérielle, s'était constitué et se réunissait
d'habitude dans l'hôtel de M. Ganneron. Leur prétention était d'être
entièrement «indépendants» à l'égard du cabinet. Le bruit courait qu'ils
s'étaient engagés à toujours voter ensemble. Ce Ganneron était un riche
fabricant de chandelles, esprit court et fantasque, mais qui s'était
fait une sorte d'importance politique, depuis que, présidant le tribunal
de commerce, au début de la révolution de Juillet, il avait déclaré
l'illégalité des Ordonnances. Conservateur et ministériel tant qu'il
avait eu peur des émeutes, il se trouvait maintenant assez rassuré pour
se poser en «indépendant». Le groupe Ganneron paraît avoir joué un rôle
décisif et fatal dans l'affaire de la conversion.
[Note 534: «Il aurait fallu beaucoup d'art au duc de Broglie, écrivait
à cette époque un de ses amis, pour se faire pardonner, tout à la
fois, sa haute position aristocratique, son irréprochable probité, son
désintéressement, son talent. Cet art, qui n'est autre que celui de
ménager les amours-propres, M. de Broglie ne l'a jamais eu.»
(_Documents inédits._)]
On a voulu voir là également la main du Roi. N'a-t-on pas été jusqu'à
accuser ce dernier d'avoir tramé, contre son ministère, une sorte de
complot machiavélique? Pure fantasmagorie. Ce qui est vrai, c'est
qu'autour du Roi, plus d'un conseiller poussait, depuis quelque temps,
au renversement du cabinet, entre autres M. de Talleyrand, le plus
écouté de tous. Celui-ci en voulait au duc de Broglie de ne l'avoir
pas suivi dans l'évolution par laquelle il s'était éloigné de
l'Angleterre, pour se rapprocher des trois cours orientales[535]. De
l'hôtel de la rue Saint-Florentin, partaient, contre le ministre des
affaires étrangères, des condamnations en forme d'oracles, qui
circulaient à la cour et dans le monde politique. Le duc y était
déclaré absolument impropre à la diplomatie et convaincu de s'être mis
à dos tous les représentants des puissances étrangères[536]. Ces
derniers, et particulièrement les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse
dont nous avons signalé ailleurs les relations fréquentes avec le Roi,
secondaient, autant qu'il était en leur pouvoir, les efforts de M. de
Talleyrand. Louis-Philippe, bien que ses rapports personnels avec le
duc de Broglie fussent moins tendus depuis un an, ne refusait pas
d'écouter ce qu'on disait contre le président de son conseil. Il
l'avait vu sans plaisir rentrer en mars 1835; il était préparé à voir
sans regret son nouveau départ; peut-être même, suivant l'expression
du général de Ségur, en «attendait-il l'occasion[537]». Il sentait le
duc peu disposé à le suivre dans ses tentatives pour se rapprocher des
puissances continentales. Un autre ministre, surtout si l'on avait
soin de le choisir de tempérament moins inflexible, n'entrerait-il pas
plus facilement dans l'idée royale?
[Note 535: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 22 février 1836: «La
devise de M. de Talleyrand est: «Tout plutôt que M. de Broglie.»
(_Documents inédits._)]
[Note 536: «Sa vocation est de n'être pas ministre des affaires
étrangères», disait M. de Talleyrand du duc de Broglie. Ou bien
encore: «Je ne sais comment a fait M. de Broglie, mais il a trouvé
moyen de se rendre désagréable tout à la fois à Londres, à Vienne et à
Saint-Pétersbourg; c'est jouer de malheur.» M. de Talleyrand se
trompait, au moins en ce qui regarde Londres. Les hommes d'État
anglais ne cachaient pas combien ils eussent désiré le maintien du duc
de Broglie. Le fait est constaté par une dépêche de M. de Werther,
ambassadeur de Prusse à Paris. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1870, t. I, p. 598.)]
[Note 537: «C'est un fait que le Roi, préparé à ce changement, en
attendait l'occasion.» (_Mémoires du général de Ségur_, t. VII, p.
443.) Le général de Ségur raconte au même endroit de ses Mémoires
qu'ayant exprimé au duc de Broglie son étonnement de la susceptibilité
qu'il avait montrée dans l'affaire de la conversion, ce dernier lui
«expliqua qu'il cédait bien moins à cet incident, qu'à une
incompatibilité très-prononcée entre lui et Louis-Philippe».]
Les ennemis du cabinet s'étaient d'ailleurs efforcés de réveiller chez
le prince sa vieille répugnance pour les ministères imposants qui lui
laissaient trop peu d'action et de prestige; on tâchait de lui faire
voir dans l'union du 11 octobre une coalition menaçante qu'il avait
intérêt à dissoudre. Certaines gens, rapporte M. Guizot, disaient à la
couronne qu'au lieu d'un cabinet unique avec lequel il lui fallait
compter, elle pouvait s'en ménager deux, dont un toujours en réserve
et prêt à remplacer l'autre. Ces insinuations et ces conseils,
habilement présentés, n'étaient pas mal reçus. Quant au péril
d'affaiblir ainsi le gouvernement, nous avons déjà vu que le Roi
croyait pouvoir n'en pas tenir compte; ayant le sentiment très-fondé
de sa capacité, mais se faisant illusion sur l'étendue de son action,
«il était porté à croire, comme le dit encore M. Guizot, que, par
lui-même, il suffirait toujours pour faire prévaloir la bonne
politique». Tout cela sans doute ne prouve pas que Louis-Philippe ait
comploté la chute de son cabinet; mais cela explique comment il le vit
tomber sans faire effort ni pour le maintenir, ni pour le restaurer.