LA CHUTE DU MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE

(Décembre 1835--février 1836)

I. Bon état des affaires au dedans et au dehors, vers la fin de

1835. Le ministère va-t-il en recueillir le bénéfice?--II.

Discussion de l'Adresse de 1836. Incident sur la Pologne.

Pressentiments dans les régions ministérielles. Déclaration de M.

Humann sur la conversion des rentes. Démission du ministre des

finances. Débat sur la conversion. Le ministère, mis en minorité,

donne sa démission. Qu'y a-t-il derrière le vote de la Chambre?

Manoeuvre du tiers parti. Le groupe Ganneron. Dans quelle mesure

faut-il y voir la main de Louis-Philippe?--III. Le Roi s'occupe

de constituer un nouveau cabinet. Il veut en charger M. Thiers.

Celui-ci est poussé par M. de Talleyrand. Premier refus de M.

Thiers. Il finit par consentir. Séparation irrévocable de M.

Guizot et de M. Thiers. Malheur de cette séparation qui a été

mieux compris plus tard. Grandes choses accomplies dans les six

premières années de la monarchie de Juillet.

I

À la fin de 1835, au moment où allait s'ouvrir la session de 1836, le

gouvernement pouvait considérer avec quelque satisfaction l'état où il

avait mis les affaires du pays. Au dehors, nulle complication n'était

à craindre. La politique suivie avait eu ce résultat que la France,

loin d'être menacée, était courtisée par les puissances que notre

révolution avait le plus effarouchées. L'étranger commençait à prendre

con-fiance dans la durée d'un régime qui lui avait d'abord semblé si

précaire[528]. Au dedans, le procès des accusés d'avril et les lois de

septembre avaient consommé l'éclatante et complète défaite du parti

républicain. L'opposition dynastique, atteinte par la déconfiture de

la faction avec laquelle elle s'était trop souvent compromise,

cherchait, sans l'avoir encore trouvée, une nouvelle tactique pour

remplacer celle qui lui avait si mal réussi[529]. Un peu de lustre

militaire s'ajoutait heureusement à ces succès politiques. En Algérie,

où, depuis cinq ans, nous avions tant tâtonné, le maréchal Clauzel

venait de venger des échecs récents, par une heureuse expédition

contre Mascara[530]. Le jeune duc d'Orléans avait obtenu d'y prendre

part et s'y était montré aussi intelligent que brave; sa présence

marquait l'importance que le pouvoir central, devenu plus libre de

regarder au loin, allait désormais attacher aux opérations militaires

d'outre-mer: première page d'une brillante histoire que notre armée

n'a pas oubliée, celle des campagnes des Fils de France sur la terre

d'Afrique. Dans le sein même du gouvernement, l'union la plus complète

régnait entre les hommes considérables qui composaient ce cabinet d'un

éclat et d'une autorité sans pareils; la leçon des crises récentes

suffisait à prévenir toute tentation de désaccord. Ainsi, de quelque

côté que l'on portât les yeux, l'horizon paraissait serein. Le pays

goûtait cette paix et cette sécurité si nouvelles. Le commerce et

l'industrie prenaient un développement inconnu jusqu'alors[531]. M. de

Tocqueville écrivait à M. Senior: «Excepté l'agriculture qui souffre

un peu, tout le reste prospère d'une manière surprenante; l'idée de la

stabilité pénètre, pour la première fois depuis cinq ans, dans les

esprits, et avec elle le goût des entreprises. L'activité presque

fébrile qui nous caractérisa en tout temps quitte la politique, pour

se porter vers le bien-être matériel. Ou je me trompe fort, ou nous

allons voir, d'ici à peu d'années, d'immenses progrès dans ce sens...

La nation a été horriblement tourmentée; elle jouit avec délices du

repos qui lui est enfin donné[532].»

[Note 528: Un Anglais, M. Croker, disait à M. Guizot, en 1848: «Après

l'attentat Fieschi, quand je vis par quelle fortune le roi

Louis-Philippe y avait échappé, et avec quelle vigueur son

gouvernement défendait la société menacée, je le crus, pour la

première fois, destiné à fonder en France le régime constitutionnel et

sa dynastie. Même sentiment se manifestait à Berlin et à Vienne.]

[Note 529: C'est ce qui fera dire tout à l'heure à M. Odilon Barrot,

dans la discussion de l'Adresse: «Je n'ai pris aucune part à la

discussion sur la politique intérieure; je sais accepter des faits

accomplis, je sais prendre en politique un point de départ, et ne pas

continuellement recommencer le passé et renouveler des luttes qui sont

terminées.»]

[Note 530: Novembre et décembre 1835.]

[Note 531: Un des orateurs de l'opposition, M. Bignon, a reconnu

l'existence de cette grande prospérité, dans la discussion de

l'Adresse de janvier 1836.]

[Note 532: Lettre du 27 janvier 1836.]

De si heureux résultats n'allaient-ils pas profiter au ministère qui

les avait obtenus? Son pouvoir n'en devait-il pas être affermi, sa

durée garantie? Se flatter de cet espoir serait oublier que, dans la

majorité conservatrice d'alors, le retour de la sécurité avait presque

toujours pour conséquence l'indiscipline et les divisions. Dans son

beau discours sur la loi de la presse, après avoir marqué la

responsabilité que le cabinet assumait, le duc de Broglie avait

ajouté, avec une mélancolique fierté: «Les périls s'éloigneront; avec

le péril, le souvenir du péril passera; car nous vivons dans un temps

où les esprits sont bien mobiles et les impressions bien passagères.

Les haines et les ressentiments que nous avons amassés sur nos têtes

subsisteront; car les haines sont vivaces et les ressentiments ne

s'éteignent pas. À mesure que l'ordre se rétablira, le poste que nous

occupons deviendra, de plus en plus, l'objet d'une noble ambition; les

Chambres, dans un temps plus tranquille, verront les changements

d'administration comme quelque chose qui compromet moins l'ordre

public. Les hommes s'usent vite, d'ailleurs, messieurs, aux luttes que

nous soutenons. Savez-vous ce que nous aurons fait? Nous aurons

préparé, hâté l'avénement de nos successeurs. Soit, nous en acceptons

l'augure avec joie, nous en embrassons avidement l'espérance.»

L'heure était proche où la prédiction du duc de Broglie allait

s'accomplir.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 76 / 85 题