Conduit à constituer un ministère nouveau, le Roi s'adressa d'abord,
sans succès, à M. Humann, au comte Molé et au maréchal Gérard. Il fit
aussi appeler les personnages importants du tiers parti, MM. Dupin,
Passy et Sauzet; ceux-ci, peu soucieux de recommencer le fiasco du
ministère des trois jours, apportèrent plus d'objections que de
solutions, prêts à être ministres, non à se charger de faire un
ministère. Le Roi avait probablement prévu ces refus, et ce n'est pas
de ces côtés qu'il désirait vraiment réussir. Dès le premier jour,
reprenant du reste un dessein ancien, il avait résolu de détacher M.
Thiers de ses anciens collègues et d'en faire le chef de la nouvelle
administration. Nous avons déjà eu occasion de noter le faible du
prince pour ce jeune et brillant homme d'État. Au lendemain d'une
victoire sur les oppositions de gauche, un ministère Thiers, sans les
doctrinaires, lui paraissait avoir cet avantage de marquer, à
l'intérieur, une sorte de détente, sans cependant être en réalité un
désaveu ou un abandon de la politique suivie jusqu'alors. L'humble
origine et la fortune récente de celui dont on voulait faire un
président du conseil, son autorité morale encore contestée, et aussi
la mobilité de son esprit, faisaient supposer qu'il n'apporterait pas,
dans ses rapports avec la couronne, trop d'arrogance ou d'entêtement.
D'ailleurs, au besoin, ne pourrait-on pas avoir raison de ses
résistances, en lui faisant entrevoir un ministère Guizot?
M. de Talleyrand patronnait chaleureusement M. Thiers; se flattait-il
de le dominer? À l'entendre, c'était l'homme indispensable. «M.
Thiers, disait-il sentencieusement, n'est pas parvenu, il est arrivé.»
Il lui obtenait même l'appui de ceux des ambassadeurs étrangers qui
désiraient avant tout ne plus avoir affaire au duc de Broglie. Il leur
faisait valoir que son protégé s'était montré récemment opposé à
l'alliance proposée par l'Angleterre à la France, en vue d'une action
en Orient[538]. Peut-être était-ce déjà par l'effet de ces
recommandations qu'en septembre 1835, M. de Metternich, tout en
tâchant d'exciter le Roi contre le duc de Broglie, avait glissé
quelques compliments à l'adresse de M. Thiers, qu'il «regardait,
disait-il, comme doué d'un esprit plus droit que plusieurs de ses
collègues[539]».
[Note 538: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
598.]
[Note 539: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 48.]
Que M. Thiers fût ou non au courant de ces manoeuvres, sa tenue n'en
avait pas moins été très-correcte avant et pendant la crise. Loin
d'avoir trempé dans l'intrigue sous laquelle était tombé le cabinet,
il avait pris la parole contre la conversion. Aux premières offres que
lui fit le Roi, il répondit par un refus. «M. Thiers, écrivait, le 6
février, un ami de M. de Broglie, s'exprime avec une extrême
vivacité. Il veut qu'on ne puisse conserver aucun doute sur sa ferme
intention de ne pas se séparer de ses collègues. Cela dérange
singulièrement les calculs des intrigants qui comptaient sur son
concours pour composer un ministère.» Il déclarait hautement, devant
de nombreux députés, que «celui des ministres du 11 octobre qui
reparaîtrait sur le banc ministériel mériterait d'en être chassé à
coups de pied[540]». Quel était le motif du jeune ministre? était-ce
intelligence patriotique des avantages de l'union qu'on l'invitait à
rompre? était-ce, malgré sa confiance en soi, souci des risques qu'il
courait, en brusquant trop la fortune et en voulant marcher seul[541]?
Toujours est-il que sa résistance fut d'abord très-nette et
très-sincère. Les tentateurs ne s'en émurent pas outre mesure; ils
connaissaient cette ambitieuse imagination, et ils comptaient sur elle
pour développer les germes qu'ils y avaient jetés. Quel rêve, pour le
journaliste d'hier, de se voir à trente-huit ans président du conseil,
comme Casimir Périer, comme le maréchal Soult, comme le duc de
Broglie, et avant M. Guizot! Son esprit si ardemment curieux et si
vite blasé n'était-il pas possédé depuis quelque temps du désir de
manier les affaires étrangères, désir que M. de Talleyrand avivait
encore, en lui répétant que l'Europe le désirait et l'attendait? On
lui persuadait qu'il mènerait à bonne fin le projet de mariage du duc
d'Orléans avec une archiduchesse d'Autriche. Allait-il sacrifier de si
brillantes visées pour rester à jamais lié à des collègues avec
lesquels il avait peu d'affinités, dont il avait toujours jalousé la
considération supérieure, et dont l'impopularité lui avait tant de
fois paru compromettante? De toutes parts, il se voyait pressé par le
Roi, par M. de Talleyrand, par ses amis particuliers de la Chambre
qui se trouvaient être, pour la plupart, les ennemis des doctrinaires,
et jusque par les opposants de gauche qui, comprenant de quel intérêt
il était pour eux de diviser les hommes du 11 octobre, lui faisaient
espérer leur bienveillance. Enfin, pour piquer son amour-propre, on
lui rapportait que les doctrinaires traitaient son élévation à la
présidence du conseil de scandale impossible et promettaient à sa
présomption le plus prompt châtiment. Il y avait là de quoi ébranler
un coeur plus fidèle, plus austère et plus ferme. Aussi s'aperçut-on
bientôt qu'il s'habituait peu à peu à l'idée d'une séparation.
Toutefois, pour faire le pas décisif, il eût voulu y être poussé ou au
moins autorisé par ses anciens collègues eux-mêmes. On disait
généralement que les membres du cabinet s'étaient engagés, les uns
envers les autres, à s'en aller ou à rentrer tous ensemble.
L'engagement avait-il été formel, ou n'était-ce qu'une obligation
morale, résultant de la situation plus encore que des paroles
échangées? Toujours est-il que M. Thiers se sentait gêné, tant qu'il
n'avait pas été délié par le duc de Broglie dont l'autorité morale lui
imposait. Il lui fit, à plusieurs reprises, des insinuations dans ce
sens, affectant de le prendre pour confident de ses incertitudes et de
ses scrupules; mais le duc ne voulait pas comprendre. Le Roi se décida
alors à intervenir et à demander à M. de Broglie de rendre la liberté
à son jeune collègue. L'ancien président du conseil était trop fier
pour refuser. Il déclara donc que M. Thiers était entièrement libre;
seulement, avec une clairvoyance à laquelle ne se mêlait aucune petite
jalousie, il invita Louis-Philippe à bien réfléchir, avant de donner
suite à son dessein, l'avertissant que s'il élevait une fois M. Thiers
au premier rang, il devrait l'y garder toujours; car il ne pourrait
l'en faire descendre sans risquer de le rejeter dans le parti
révolutionnaire. Le Roi n'était pas en disposition d'écouter
l'avertissement; il se borna à remercier le duc de Broglie d'avoir
levé l'obstacle devant lequel hésitait M. Thiers, et il le fit avec
une effusion qui révélait tout le prix qu'il attachait avoir aboutir
sa combinaison.
[Note 540: _Documents inédits._]
[Note 541: M. Thiers se rappelait-il ce que lui avait dit peu
auparavant Rossini, un jour que le musicien avait deviné chez le jeune
ministre le désir de se séparer de ses collègues? «Mon cher monsieur
Thiers, avait dit Rossini, vous avez tort. Quand, nous autres
musiciens, nous voulons former une bonne troupe, nous ne nous
contentons pas d'un seul chanteur: il nous faut une basse, un baryton,
un ténor. Rubini n'exclut ni Lablache, ni Tamburini. Vous, mon cher
monsieur, vous êtes le Rubini de la bande.»]
Dès lors, M. Thiers ne se défendit plus. Son parti pris, il ne fut
pas long à constituer son ministère. Tout fut terminé le 22 février.
Il garda trois membres de l'ancien cabinet, le maréchal Maison,
l'amiral Duperré et le comte d'Argout, et il leur adjoignit trois
députés du tiers parti, MM. Passy, Sauzet et Pelet de la Lozère, ainsi
que M. de Montalivet, qui avait la confiance du Roi. Il eût voulu
conserver aussi M. Duchâtel, mais celui-ci refusa.
Dans la dissolution qui venait de s'accomplir, il y avait de
l'irréparable. Le ministère tombé n'était pas de ceux qui ont chance
de se relever. Cette chute brisait à jamais l'union fragile, mais
précieuse et féconde entre toutes, qui, commencée sous l'autorité de
Casimir Périer, confirmée dans le cabinet du 11 octobre, avait
rassemblé sous le même drapeau, dans le même faisceau, des hommes
comme le duc de Broglie, M. Guizot et M. Thiers. Le drapeau replié, le
faisceau rompu, chacun de ces hommes reprenait sa liberté d'action, et
dès lors devaient éclater entre eux les contradictions de leurs
origines, de leurs natures et de leurs doctrines. La formation du
nouveau ministère hâta l'explosion de ces contradictions. Pendant que
M. Thiers prenait le pouvoir dans des conditions qui le forçaient à
incliner vers la gauche, M. Guizot se retrouvait le chef des
conservateurs purs, dans une attitude d'observation peu bienveillante,
inquiet pour ses idées et froissé dans son ambition, attendant
impatiemment le moment où il pourrait à la fois rétablir la vraie
politique de résistance et regagner l'avance que son jeune rival
venait de prendre sur lui[542]. Quelques esprits clairvoyants,
soucieux d'empêcher ou d'atténuer une séparation si fâcheuse, eussent
désiré que M. Guizot fût porté à la présidence de la Chambre. M.
Duvergier de Hauranne s'en ouvrit à M. Thiers. «Vous avez, lui dit-il,
M. Guizot et vous, servi puissamment, par votre union, notre cause
commune. Il faut que, séparés, vous la serviez encore tous les deux.
Puis donc que vous ne pouvez plus faire partie du même ministère, que
l'un soit chef du cabinet et l'autre président de la Chambre. Ainsi
vos amis ne se diviseront pas, la majorité restera unie, et, ce qui
est, à la vérité, une considération secondaire, M. Dupin, qui depuis
trois ans travaille à vous diviser, sera puni par son propre succès.»
En parlant ainsi, M. Duvergier de Hauranne regardait avec attention
son interlocuteur. Tout alla bien jusqu'à l'allusion faite à la
présidence de la Chambre. Mais, à ce mot, il vit la lèvre du jeune
ministre se recourber et son sourcil se froncer. Il lui fut clair, dès
ce moment, que si M. Thiers entrait au ministère, ce serait pour
rompre avec M. Guizot et chercher son appui ailleurs[543]. Quant au
duc de Broglie, il vit tomber le ministère qu'il présidait, avec
tristesse pour son pays, sans regret pour lui-même, emportant, des
intrigues qu'il avait vues s'agiter autour de lui et contre lui, une
impression de dégoût sans aigreur, mais non sans mépris, qui augmenta
encore son éloignement naturel pour le pouvoir. Aussi, étranger
désormais aux compétitions de personnes, supérieur aux coteries, s'en
tiendra-t-il, jusqu'à la fin de la monarchie, au rôle d'une sorte de
politique consultant, servant parfois de parrain ou de conseiller aux
ministres, mais résolu à ne plus être leur collègue; heureux
d'ailleurs de pouvoir reprendre des études fièrement solitaires dont
il ne sentira même pas le besoin de livrer le résultat au public, et
surtout de se livrer aux méditations philosophiques et religieuses, si
droites et si viriles, qui devaient, par une montée laborieuse, mais
constante, l'élever peu à peu jusqu'à la pleine possession de la
vérité chrétienne.
[Note 542: M. Guizot a reproduit dans ses _Mémoires_ les lettres qui
s'échangèrent entre lui et M Thiers, au moment de la formation du
cabinet présidé par ce dernier. Sous la froide politesse, on entrevoit
les hostilités qui se préparent. M. Thiers écrivait: «Mon cher
Monsieur Guizot, je n'ai pas eu le temps d'aller vous annoncer, hier
soir, notre constitution définitive, car nous sommes sortis fort tard
des Tuileries. Les événements nous ont séparés; mais ils laisseront
subsister, je l'espère, les sentiments qu'avaient fait naître tant
d'années passées ensemble dans les mêmes périls. S'il dépend de moi,
il restera beaucoup de notre union, car nous avons encore beaucoup de
services à rendre à la même cause, quoique placés dans des situations
diverses. Je ferai de mon mieux pour qu'il en soit ainsi. J'irai vous
voir dès que j'aurai suffi aux nécessités du premier moment.» M.
Guizot répondit: «Mon cher ami, vous avez raison de croire à la durée
des sentiments qu'a fait naître entre nous une si longue communauté de
travaux et de périls. J'appartiens à la cause que nous avons soutenue
ensemble. J'irai où elle me mènera, et je compte bien vous y retrouver
toujours. Adieu. J'irai vous voir dès que je vous supposerai un peu de
loisir.»]
[Note 543: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Pendant son existence, le ministère du 11 octobre, à la différence du
ministère Périer, n'avait pas toujours été apprécié à sa valeur par
l'opinion conservatrice. Mais si tout le monde ne vit pas, au moment
même, ce qu'avait d'irrémédiable et de néfaste la séparation des
hommes qui venaient de gouverner ensemble la France pendant plus de
trois ans, on allait bientôt s'en rendre compte, au spectacle de la
longue crise qui devait se prolonger de 1836 à 1840: triste période de
décomposition parlementaire et d'instabilité ministérielle, qui
aboutira au dedans au démoralisant scandale de la coalition, au dehors
à la périlleuse mésaventure de 1840, et dont les fâcheuses
conséquences pèseront jusqu'à la révolution de Février sur notre
politique intérieure et extérieure. Combien alors d'hommes politiques
comprendront trop tard et regretteront amèrement le mal fait à la
cause conservatrice, au régime parlementaire, à la monarchie, à la
France, par la rupture consommée en février 1836!
Avant de passer à cette nouvelle phase de la monarchie de Juillet,
jetons, de haut et de loin, un dernier et rapide regard sur les années
qui viennent de s'écouler. Considérons les grands résultats
d'ensemble, sans nous arrêter aux petites misères de détail,
conséquences nécessaires de tout gouvernement humain, pas plus
nombreuses, mais seulement plus en vue avec le régime parlementaire.
Que voyons-nous? En 1830, la révolution maîtresse de toutes les
institutions et de tous les esprits, avec une puissance d'élan à
laquelle rien ne semble devoir résister; au dedans, le règne de
l'anarchie, l'émeute dans la presse, dans les clubs et dans la rue,
toutes les forces gouvernementales désorganisées, toutes les autorités
sociales sans crédit sur la foule, sans confiance en elles-mêmes, la
menace d'une immense faillite pesant sur les fortunes privées et sur
la fortune publique, le désordre ayant son contre-coup dans les
intelligences et dans les âmes, l'effondrement des croyances, la
guerre au christianisme, des aberrations comme le saint-simonisme; au
dehors, la France suspecte, mise au ban de l'Europe monarchique, et le
péril imminent d'une guerre où, sans finances, avec une armée
affaiblie, il nous faudrait combattre seuls contre une nouvelle
coalition. Six ans s'écoulent, et au dedans la révolution est
contenue, les émeutes écrasées, les clubs fermés, les sociétés
secrètes dissoutes, la presse réprimée, la sécurité rétablie; le
gouvernement a reconquis sa force matérielle et une partie de son
autorité morale; le crédit public est restauré, le commerce et
l'industrie jouissent d'une prospérité sans précédent; la religion
même a retrouvé, auprès de la société moderne, une popularité qu'elle
n'avait pas connue depuis longtemps. Au dehors, la paix est assurée,
tous les périls extérieurs sont écartés, des avantages considérables,
comme la constitution de la Belgique, ont été obtenus, d'autres
peuvent être espérés; la France de 1830 a obligé l'Europe à compter
avec elle et lui a appris à compter sur elle. Et cette victoire sur la
révolution a été remportée sans qu'il en ait rien coûté à la liberté,
sans un acte arbitraire, sans une heure de dictature. C'est à la
tribune même que cette émouvante et décisive bataille a été livrée et
gagnée.
Avec les premières années de la Restauration, ces débuts de la
monarchie de Juillet sont une des périodes les plus honorables de
l'histoire des gouvernements libres. Nous ne méconnaissons pas les
différences des deux époques. Mais enfin, dans l'une et l'autre, la
royauté constitutionnelle a eu ce mérite, rare entre tous, de remonter
la pente sur laquelle les événements l'avaient placée; elle l'a fait
par sa volonté, et par la vertu même de son institution. Après 1815,
elle s'était élevée généreusement à la liberté, malgré tout ce qui
menaçait de la faire retomber dans l'ancien régime. Après 1830, elle a
courageusement rétabli l'ordre et restauré l'autorité, malgré tout ce
qui la poussait vers la révolution.