L'affaire de la Quadruple Alliance a bien montré quelles étaient alors
les difficultés de nos relations avec l'Angleterre. Sur beaucoup
d'autres théâtres, notamment à Bruxelles, à Constantinople, à Athènes,
nous rencontrions, sournoise ou patente, la jalousie qui s'était
manifestée à propos du Portugal et de l'Espagne. Dans presque toutes
les capitales, on eût dit que les ambassades ou les légations
britanniques avaient pour tâche de se créer une influence rivale,
souvent ennemie de la nôtre. Certains agents diplomatiques y
apportaient d'autant plus de passion, qu'ils avaient été, en quelque
sorte, dressés à combattre la France[484]. On eût dit que, dans le
gouvernement comme dans l'opinion d'outre-Manche, la tradition d'une
inimitié de plusieurs siècles l'emportait sur les devoirs, encore mal
compris ou mal acceptés, d'une alliance toute récente. Avec une telle
disposition, le rapprochement même des deux nations, la multiplicité
de leurs points de contact, la communauté de leurs intérêts, ne
devenaient qu'une occasion de froissements et de chocs plus fréquents;
c'était à se demander si l'harmonie n'eût pas été moins malaisée à
maintenir entre deux États ayant des préoccupations plus différentes,
des théâtres d'action plus éloignés l'un de l'autre. En même temps que
les accidents désagréables se multipliaient, les signes extérieurs
d'entente se faisaient plus rares et plus incertains. Le traité du 22
avril 1834, où amis et ennemis avaient cru voir la consolidation
définitive et solennelle de l'alliance des deux puissances
occidentales, semblait au contraire devoir être la dernière
manifestation de cette alliance et le point de départ, sinon d'une
rupture, du moins d'un refroidissement chaque jour plus visible.
[Note 484: Dans une lettre écrite de Berlin, le 2 novembre 1835, M.
Bresson disait de sir R. Adair, ministre anglais en Prusse, chez
lequel il avait constaté peu de bienveillance envers la France,
«Pendant cinquante ans, il a vu la lutte de l'Angleterre et de la
France: il y a joué un rôle. Ses habitudes sont prises, ses
inclinations formées. Il n'accepte qu'avec restriction l'alliance
actuelle des deux pays.» Il indiquait comme «n'ayant pas d'autre
manière de faire», lord Ponsomby, ambassadeur à Constantinople; sir
Frédéric Lamb, ambassadeur à Vienne; M. Villiers, ambassadeur à
Madrid. (_Documents inédits._)]
Par ce qu'on peut déjà connaître du caractère et des sentiments de
lord Palmerston,--de ce patriotisme égoïste, intolérant, âpre,
hargneux, incapable de comprendre qu'il y ait, dans le monde, un autre
droit que l'intérêt de l'Angleterre; de ce sans gêne que n'arrêtait
aucun scrupule de principe, de générosité, de loyauté ou seulement de
politesse; de ce tempérament querelleur qui transformait aussitôt la
moindre dissidence en aigre conflit[485],--on devine que la présence
d'un tel homme à la tête du _Foreign Office_ n'était pas faite pour
diminuer, entre les deux puissances occidentales, les causes
naturelles de froissement; elle eût suffi, au contraire, à en créer.
Cet homme d'État mettait son ambition à mériter le nom de «bouledogue
de l'Angleterre», et c'était surtout contre la France que son instinct
le portait à aboyer et à montrer les dents. Tout ce que la vieille
politique britannique avait eu de passion gallophobe survivait dans
son âme. Aussi le trouvait-on absolument réfractaire à l'«entente
cordiale»; vainement le cabinet whig l'avait-il inscrite en tête de
son programme et voulait-il sincèrement la pratiquer, le ministre des
affaires étrangères cherchait, en dépit de ses collègues, tous les
moyens de se passer de la France, ou même toutes les occasions de la
mortifier et de lui nuire.
[Note 485: C'est en faisant allusion à cette diplomatie querelleuse
que Robert Peel, à la veille même de sa mort, disait à lord
Palmerston, en pleine Chambre des communes: «Si votre diplomatie n'est
employée qu'à aviver chaque blessure, à envenimer les ressentiments au
lieu de les amortir; si vous placez dans chaque cour de l'Europe un
ministre, non point dans le dessein de prévenir des querelles ou d'y
mettre un terme, mais afin d'entretenir d'irritantes correspondances,
ou afin, dans tel intérêt supposé de l'Angleterre, de fomenter des
dissensions avec les représentants des puissances étrangères, alors,
non-seulement cette institution est maintenue à grands frais, par les
peuples, en pure perte, mais une organisation adoptée par les sociétés
civilisées pour assurer les bienfaits de la paix, est pervertie en une
cause nouvelle de troubles et d'hostilités.»]
L'Angleterre nous marchandait donc chaque jour davantage les profits
de son alliance et nous épargnait moins les désagréments de sa
rivalité. Les autres gouvernements s'en apercevaient. M. de Metternich
ne se refusait pas le plaisir de révéler, de temps à autre, à notre
ambassadeur, les mauvais tours que lord Palmerston cherchait à nous
jouer. Il se défendait cependant de nous pousser à une rupture: «Vous
brouiller avec l'Angleterre, s'écriait-il, ce serait comme si nous
nous brouillions, nous, avec la Russie.» Mais il ajoutait
malicieusement: «Prenez-y garde, rien n'est plus utile que l'alliance
de l'homme avec le cheval; seulement il faut être l'homme et non le
cheval[486].»
[Note 486: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire du 7 décembre 1835.]
Le duc de Broglie ne contestait pas les mauvais procédés du
gouvernement anglais: il n'en regardait pas moins comme nécessaire de
rester fidèle à cette alliance, en «l'acceptant avec ses conditions
inévitables et ses vicissitudes naturelles, avec ses hauts et ses
bas». Il s'est expliqué sur ce sujet, dans une longue et
très-remarquable lettre, écrite, en 1835, à l'un, de ses agents[487].
Après y avoir rappelé comment l'alliance anglaise était née, après
1830, et l'immense service qu'elle nous avait rendu, il observait,
avec finesse, les conditions particulières qui faisaient de nos
voisins des alliés si incommodes: «L'Angleterre, disait-il, est une
île; l'Angleterre est une grande puissance maritime; l'Angleterre
n'entretient point de grandes armées de terre. Comme île, comme grande
puissance maritime, elle ne court aucun risque d'invasion; elle joue
en quelque sorte sur le velours, lorsqu'elle se mêle des affaires du
continent; elle peut dès lors avoir, sans trop d'inconvénient, une
politique brusque, violente, téméraire, agissant par secousses et par
saccades; elle n'a point trop à redouter les conséquences de ses
incartades. Comme puissance qui n'entretient pas de grandes armées de
terre, assez peu lui importe de s'engager par ses paroles, ou même par
ses actes; on trouve tout naturel qu'elle ne soutienne pas ses
menaces, qu'elle se renferme chez elle, et se croise les bras
tranquillement après avoir jeté feu et flamme..... Cette même position
de l'Angleterre qui lui épargne tout ce qu'il peut y avoir de grave
dans les conséquences d'une politique hasardeuse, tout ce qu'il peut y
avoir d'irrémédiable dans les partis pris à la légère, nous explique
également pourquoi sa manière d'agir est souvent bizarre et
inconséquente. C'est un enfant gâté qui ne résiste guère à ses
premiers mouvements et qui se passe souvent ses fantaisies du jour et
du quart d'heure..... Enfin, lorsque nous nous sommes alliés à
l'Angleterre, nous avons dû compter que partout où l'intérêt bien
évident de l'alliance ne serait pas en saillie, nous retrouverions
l'esprit jaloux, inquiet, soupçonneux, de l'ancienne politique
anglaise vis-à-vis de la France, cette envie de briller aux dépens
d'autrui, de primer, de faire parade d'influence uniquement pour
prouver qu'on en a.» Le duc de Broglie citait de nombreux exemples des
incartades et de la malveillance anglaises. Puis il ajoutait: «Que
conclure de tout cela? Rien autre chose, sinon que la situation
actuelle ne diffère pas essentiellement de ce qu'elle était il y a
deux ans, qu'il ne nous arrive rien, en ce moment, qui ne nous soit
arrivé chaque jour, depuis 1831, rien à quoi nous n'ayons dû nous
attendre, rien dont nous devions nous effaroucher bien fort.....
L'alliance de la Russie coûte assurément plus cher, depuis cinq ans, à
M. de Metternich, que l'alliance anglaise ne nous a coûté, et, si nous
sommes forcés de passer bien des choses au ministre anglais, nous lui
avons fait avaler, il faut en convenir, de notre côté, quelques
pilules assez amères, témoin l'expédition d'Ancône et nos déclarations
publiques sur la possession d'Alger.» Après avoir recommandé de
dissimuler nos dissentiments avec l'Angleterre, pour que les cabinets
étrangers ne s'en emparassent pas, le ministre terminait ainsi: «Il
faut que le plus sage des deux cabinets couvre les fautes de l'autre,
ne regarde pas de trop près à de légers torts, cède même, au besoin,
tous les avantages qui seraient véritablement sans importance. C'est
par une politique calme et réfléchie, persévérante et conséquente,
raisonnée et régulière, qu'un gouvernement s'honore et s'affermit.
C'est par là qu'il acquiert à la longue un ascendant durable, et cet
ascendant-là est le seul dont il doive faire cas. Tout le reste,
toutes les petites irritations, toutes les petites susceptibilités,
toutes les petites envies de briller, de primer, de faire preuve
d'influence, ne sont, si je puis ainsi parler, que de la fatuité
diplomatique. Il faut laisser cela à ceux qui ne sont pas obligés
comme nous de prendre les choses au sérieux et qui n'ont pas à jouer
une aussi grosse partie que la nôtre.»
[Note 487: Lettre du 12 octobre 1835 à M. Bresson. (_Documents
inédits._)]
Tout le monde ne voyait pas les choses d'aussi haut et avec autant de
sérénité que le duc de Broglie. On conçoit que d'autres esprits, plus
accessibles à l'impatience et à l'agacement, fussent conduits à se
demander si la France ne pouvait pas trouver sur le continent des
alliés plus aimables et plus profitables. De ce nombre fut M. de
Talleyrand, l'homme même qui avait, après 1830, inventé et pratiqué
l'entente cordiale avec l'Angleterre, qui, en 1832 et en 1833,
recommandait au duc de Broglie d'y demeurer quand même fidèle et
tâchait de la transformer en alliance formelle et générale[488]. Le
vieux diplomate se décidait-il par des considérations de haute
politique? Cédait-il au ressentiment des impertinences que ne lui
avait pas épargnées lord Palmerston et auxquelles la déférence
universelle des diplomates européens ne l'avait pas préparé[489]? Ou
bien encore subissait-il l'influence russe de la princesse de Liéven
qu'il avait beaucoup vue à Londres? Toujours est-il que, vers la fin
de 1834, il disait au Roi: «Qu'est-ce que Votre Majesté a encore à
attendre de l'Angleterre? Nous avons exploité son alliance et nous
n'avons plus aucun avantage à en retirer. C'est à notre alliance avec
l'Angleterre que nous devons la conservation de la paix; maintenant
elle n'a que des révolutions à vous offrir. L'intérêt de Votre Majesté
exige donc qu'elle se rapproche des puissances orientales... Les
grandes cours ne vous aiment pas, mais elles commencent à vous
estimer[490].»
[Note 488: À la fin de 1834, M. de Talleyrand, en alléguant son âge et
sa santé, donna sa démission d'ambassadeur à Londres.]
[Note 489: Lord Palmerston, comme le dit son biographe anglais,
Bulwer, «n'avait pas la bosse de la vénération»; et puis il avait été
fort mortifié des caricatures nombreuses qui, en Angleterre, le
représentaient comme étant l'instrument et le jouet de M. de
Talleyrand. (Lettre de M. de Talleyrand à M. de Broglie, du 17
décembre 1832. _Documents inédits._)]
[Note 490: Ce langage est rapporté dans une dépêche de M. de Werther,
ambassadeur de Prusse à Paris, en date du 1er juin 1835. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 587-588.)]
Le Roi avait toujours tenu grand compte des avis de M. de Talleyrand.
Cette fois, il était d'autant plus disposé à les suivre qu'ils
répondaient à son sentiment personnel. Peut-être même, dans cette
voie, avait-il devancé son ambassadeur. Dès la fin de 1833, et surtout
à partir de 1834, on eût pu noter chez Louis-Philippe une tendance
nouvelle à se mettre en bons termes avec les gouvernements du
continent. Divers symptômes lui donnaient à penser que ces
gouvernements, surtout ceux de Berlin et de Vienne, étaient au fond un
peu las et découragés de leur hostilité contre la monarchie de
Juillet, à demi désarmés par la bonne tenue de cette dernière, et par
suite moins opposés à un rapprochement. Aussi croyait-il le moment
venu de leur faire des avances et de leur donner des gages. Sans la
bien connaître, le public soupçonnait cette évolution de la politique
personnelle du Roi, et ce fut une occasion d'attaques très-vives. La
presse de gauche affectait de ne voir là que la couardise d'un prince
trop pacifique qui tremblait devant les menaces de la Sainte-Alliance,
ou l'empressement d'un parvenu qui mendiait son admission parmi les
vieilles monarchies, cherchait à se faire pardonner son origine, et
sacrifiait, pour cela, l'intérêt et l'honneur de la France libérale.
En présentant ainsi les choses, l'opposition, suivant son habitude, ne
montrait ni largeur d'esprit, ni justice. Que le prince fût
personnellement flatté à la pensée de se voir enfin traité avec
politesse et même recherché par les gouvernements qui, jusqu'alors,
avaient le plus suspecté et dédaigné sa provenance révolutionnaire,
c'est possible, et, après tout, rien de plus naturel, ni de plus
légitime; en cette circonstance, comme presque toujours d'ailleurs,
l'intérêt de la France et celui de la dynastie se confondaient. Mais
cette conduite ne pouvait-elle pas s'expliquer par une autre raison,
raison de haute politique qui regardait la nation elle-même? Jamais
une puissance n'est une alliée facile et obligeante, quand elle sait
être une alliée unique et nécessaire. Telle était, par le malheur de
1830, la situation de l'Angleterre à notre égard. Du jour où l'on
aurait appris, à Londres, que rien ne nous empêchait plus de choisir
nos amis parmi les États du continent, lord Palmerston lui-même ne
serait-il pas devenu plus souple et plus bienveillant? Dût-on donc, en
fin de compte, demeurer fidèle à l'alliance anglaise, il importait
cependant de faire disparaître l'espèce d'incompatibilité que la
révolution avait semblé créer entre notre monarchie et celles de la
vieille Europe. Nous ne nous demandons pas, pour le moment, si le Roi
avait bien choisi l'heure et les moyens. Mais au moins ne faut-il pas
rapetisser ni dénaturer le motif qui le déterminait et le but auquel
il visait.
Sans méconnaître de quel avantage il eût été de reconquérir le libre
choix de nos alliances, le duc de Broglie croyait que les puissances
continentales gardaient contre nous trop de préventions et de dédains,
pour qu'un rapprochement avec elles pût être dignement et utilement
tenté, pour qu'il y eût lieu même d'accueillir leurs avances. «Au fond
de l'âme, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, notre ambassadeur à
Vienne[491], M. de Metternich nous hait et nous méprise comme des
bourgeois que nous sommes, mais il se figure que la moindre cajolerie
d'un grand seigneur européen comme lui doit nous tourner la tête, et
que, dans notre isolement continental, la moindre avance de l'Autriche
doit nous paraître une bonne fortune inopinée. Je suis bien aise qu'il
sache, une fois pour toutes, que nous nous trouvons de taille à le
regarder de haut en bas.» Et encore: «Toutes les fois que je vois M.
de Metternich se tourner de notre côté, il me semble voir un homme qui
pose sa main pour s'appuyer sur un fagot d'épines, et qui la retire à
l'instant même... La haine du gouvernement de Juillet, en tant que
tel, n'est pas moindre aujourd'hui qu'il y a trois ans. Je me règle
là-dessus.» Il se défendait d'avoir, au fond, beaucoup plus de
confiance dans le gouvernement prussien. Tout au plus notait-il qu'à
Berlin on était «moins grand seigneur», qu'on avait «moins de morgue»,
et qu'il y avait, par suite, plus de possibilité d'entente. Sur la
Russie, il s'exprimait ainsi: «Si nous voulions essayer de nous
rapprocher de la Russie, de lui promettre toute liberté dans ses
desseins sur Constantinople, à la condition d'avoir son appui pour
envahir la Belgique et prendre la rive gauche du Rhin, outre que ce
serait, de notre part, un manque de foi odieux et méprisable, ce
serait une entreprise dont nous n'aurions que la honte. La haine de
l'empereur de Russie pour nous est encore la plus forte de toutes ses
passions; il ne nous a jamais fait aucune ouverture dont nous
puissions nous prévaloir pour changer de ligne de conduite et de
drapeau, et s'il en accueillait de notre part, ce ne pourrait être
qu'un stratagème, ce ne pourrait être que pour nous trahir ensuite et
nous déconsidérer: nous l'aurions bien mérité.»
[Note 491: Cette citation et celles qui vont suivre sont tirées de la
correspondance confidentielle du duc de Broglie avec ses ambassadeurs.
(_Documents inédits._)]
Aussi le duc de Broglie précisait-il en ces termes l'attitude qu'il
conseillait à ses agents, en face des gouvernements du continent:
«Vous avez vu quelquefois un homme de mérite, mais sans naissance,
qu'un événement, glorieux pour lui, introduit dans la haute société.
Quel doit être le principe de conduite d'un pareil homme en pareille
situation? Je n'hésite point à dire que son principe de conduite doit
être la réserve, une dignité polie, mais un peu froide. Il doit se
tenir à distance des grands personnages dont le sort l'a rapproché, et
les tenir en même temps à distance de lui-même, attendre les avances
et n'en point faire le premier, de crainte de les voir repoussées pu
de les voir tournées en ridicule; lorsqu'il en reçoit, il doit les
recevoir sans affectation, sans empressement, comme une chose toute
simple; lorsqu'il n'en reçoit pas, il doit trouver la chose plus
simple encore, témoigner, en un mot, qu'il sait ce qu'il vaut, qu'il
n'a besoin de personne et ne demande rien, sauf ce qu'il est
rigoureusement en droit d'exiger. Supposez enfin que l'occasion se
présente de régler quelques affaires, quelques intérêts, il doit
prendre soin que les arrangements dans lesquels il entre portent sur
des données précises, limitées, positives; il doit éviter de se
compromettre dans des relations vagues et générales qui ne peuvent
s'entretenir que par l'intimité et la confiance, par une certaine
identité de vues, d'habitude et de sentiments. Eh bien, cet homme-là,
c'est le gouvernement de Juillet. Considéré dans ses rapports avec les
autres gouvernements, c'est un parvenu. Son moyen de parvenir a été
légitime, glorieux, mais, je le répète, c'est un parvenu. Il ne doit
point en rougir; il doit au contraire s'en faire honneur et se
conduire en conséquence. Tel est le caractère que je m'applique, pour
mon propre compte, à imprimer à nos relations diplomatiques. Le
gouvernement français est isolé sur le continent de l'Europe, c'est un
fait qu'il faut reconnaître, et c'est une situation dont il ne faut
pas se montrer empressé de sortir. Ce gouvernement-ci s'affermit,
cette nation se calme et se rassure, ce pays-ci prospère et
s'enrichit. Ce qui nous manque, c'est ce qu'aucune combinaison
politique ne saurait nous donner tout à coup, le temps, la durée,
cette confiance dans le lendemain qui naît de ce qu'on a un passé, de
ce que le jour présent ressemble à la veille. Mon unique ambition,
c'est d'assurer à ce gouvernement-ci du temps, de la durée; c'est de
le maintenir en paix avec tout le monde, en prévenant, autant qu'il se
peut, tout accroissement de prépondérance qui serait de nature à
tourner contre nous; c'est de lui procurer le genre de considération
que mérite un gouvernement sérieux, sensé, fidèle à sa parole et
disposant d'une puissance grande et réelle.» Comme conclusion, le duc
de Broglie engageait ses agents à «entretenir avec les cours du
continent des relations polies, aisées, bienveillantes, telles, en un
mot, qu'il en existe entre gens bien élevés, mais sans jamais donner à
croire que nous prétendions à transformer ces relations en intimité
véritable, en amitié bon argent, en confiance réelle».
Cette attitude différait, sur plus d'un point, de celle qu'eût désirée
Louis-Philippe. Il y avait donc divergence grave entre le Roi et son
ministre. On comprend mieux maintenant pourquoi le premier accepta si
facilement la démission du second, à la suite du débat sur l'indemnité
américaine, et pourquoi aussi il se montra si longtemps opposé à sa
rentrée. En effet, pendant l'année où le portefeuille des affaires
étrangères fut aux mains de l'amiral de Rigny, d'avril 1834 en mars
1835, le Roi fut plus à l'aise pour essayer de faire prévaloir ses
vues. Mais il n'y renonçait pas, même avec le duc de Broglie dans son
conseil. On ne saurait s'en étonner. Le souverain, même
constitutionnel, a le droit et le devoir d'exercer une action, le plus
souvent prépondérante, dans la direction des affaires étrangères.
Combien avait-il été heureux pour la France que Louis-Philippe
l'exerçât après 1830[492]! Seulement, avec le duc de Broglie, ce
prince a-t-il toujours recouru aux meilleurs procédés? Quand il se
prononçait ouvertement contre l'intervention en Espagne et pesait sur
son conseil pour faire prévaloir son opinion, rien de plus correct.
Mais il ne s'en tenait pas là: il semblait parfois vouloir neutraliser
ou corriger l'action de ses ministres, par-dessus leur tête et plus ou
moins à leur insu. Il profitait des relations amicales, presque
familières, où il avait admis les ambassadeurs étrangers, notamment
ceux de Russie, d'Autriche et de Prusse, des longues conversations
auxquelles il les avait habitués[493], pour leur tenir un langage
sensiblement différent de celui de M. de Broglie. Il leur faisait
confidence de son désir de se rapprocher des puissances continentales,
de ses griefs contre l'Angleterre[494], ou même de ses désaccords avec
ses propres ministres. Y avait-il, dans les actes de ces derniers,
quelque chose qui pût contrarier les trois cours, il cherchait à
l'atténuer. Ainsi, après le traité d'Unkiar-Skelessi, donnait-il
l'assurance qu'il ne suivrait pas lord Palmerston dans sa campagne
contre la Russie[495]; après Münchengraetz, désavouait-il à demi la
roideur du duc de Broglie[496], et, après le traité de la Quadruple
Alliance, s'empressait-il de diminuer la portée de cet acte, affirmant
que, malgré l'opinion contraire d'une partie de son conseil, il ne
permettrait jamais une intervention en Espagne[497]. À plusieurs
reprises, M. de Broglie, d'accord avec l'Angleterre, avait refusé de
s'associer aux démarches des puissances continentales, pour imposer à
la Suisse des mesures contre les réfugiés politiques; il avait même
protégé la résistance de ce petit État; Louis-Philippe laissait voir
aux ambassadeurs qu'il eût voulu, au contraire, se ranger du côté des
puissances, se plaignait à eux de la «marotte suisse» de son ministre,
profitait de l'intervalle où celui-ci n'était plus au pouvoir pour
imprimer, sur ce point, une direction différente à notre diplomatie,
et telle était son insistance, qu'à la fin de 1835, après la rentrée
du duc, il finissait par l'amener en partie aux mesures qu'il
voulait[498]. Les ambassadeurs se prêtaient avec empressement à ces
épanchements, transmettaient à leur gouvernement ce qui leur était
ainsi révélé, notant surtout avec soin, peut-être même exagérant les
boutades ou les blâmes qui avaient pu échapper au Roi contre son
propre ministre[499]. L'écho de ces conversations revenait souvent à
ce dernier, soit par ses agents du dehors, soit par les diplomates
étrangers. De là, entre la couronne et ses conseillers, une tension de
rapports qui fut pour beaucoup dans les déplorables crises
ministérielles de 1834 et de 1835, et bientôt dans la chute, plus
déplorable encore, du cabinet du 11 octobre.
[Note 492: La reine Victoria, quelle que fût sa correction
parlementaire, a exercé cette action, et elle en a révélé elle-même
l'étendue dans le livre qu'elle vient de faire écrire sur le prince
Albert. L'auteur de ce livre, M. Théodore Martin, a résumé ainsi, sur
ce sujet, la doctrine conservée par l'usage anglais: «Nos relations
extérieures comprenant les questions vitales de paix et de guerre ont
toujours été considérées comme exigeant, d'une manière spéciale,
l'attention du souverain. Si quelqu'un doit tenir plus sérieusement
que personne à rehausser la dignité, la puissance et le prestige de ce
pays, on peut le présumer à bon droit, c'est le souverain qui préside
à ses destinées et en qui sa majesté se personnifie. Si quelqu'un
doit, plus que personne, aimer la paix et tous les biens qu'elle
dispense, c'est le souverain. Aucun ministre, quel que soit son
patriotisme, quelle que soit sa conscience, n'est homme à surveiller
ce qui se passe sur le continent, à s'inquiéter de la constante
prospérité du pays, avec plus de vigilance et plus de pénétration que
le souverain, puisque, de toutes les personnes du royaume, il est le
plus étroitement identifié avec ses intérêts et son honneur... C'est
pour ce motif que la couronne a toujours eu l'éminente fonction de
veiller exactement, continuellement sur l'état de nos relations
extérieures, par conséquent de se tenir pleinement informée de la
politique du gouvernement et de tout détail essentiel de cette
politique pouvant influer sur les relations du dehors.» (Théodore
MARTIN, _The Life of the Prince-Consort_, t. II, p. 300-301.)]
[Note 493: C'est ce qui faisait dire à M. de Metternich:
«Louis-Philippe est causeur; il faudrait lui envoyer un sourd-muet
pour empêcher qu'on lui répondit.» (_Mémoires_, t. VI, p. 31.)]
[Note 494: Le Roi déclarait à M. de Werther, au commencement de 1834,
«n'avoir à essuyer, de la part de l'Angleterre, que méfiance et
exigence». (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 564.)]
[Note 495: Dépêches diverses des ambassadeurs ou des ministres
étrangers, à la fin de 1833 ou au commencement de 1834. (HILLEBRAND,
_ibid._, p. 562 à 564.) L'ambassadeur de Prusse prétend même qu'en
janvier 1834, le Roi avait écrit, dans ce sens, au Czar, une lettre
autographe que le duc de Broglie prit sur lui de supprimer. Le Roi
n'aurait connu cette suppression qu'en avril, après la démission du
duc, et aurait alors envoyé une copie de sa lettre au maréchal Maison,
son ambassadeur à Saint-Pétersbourg.]
[Note 496: Après avoir écouté, en cette occasion, les plaintes des
ambassadeurs sur la «roideur» du duc de Broglie, Louis-Philippe
ajoutait: «Mais vous savez: le Roi règne et ne gouverne pas.
Cependant, au besoin, je saurai bien empêcher qu'on aille trop loin.»
(HILLEBRAND, _ibid._, p. 556, 563.)]
[Note 497: HILLEBRAND, _ibid._, p. 578; _Mémoires de Metternich_, t.
V, p. 606, 607.]
[Note 498: Cf. diverses dépêches des ambassadeurs étrangers, citées
par Hillebrand (_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 612), notamment
dépêches de Werther, des 25 mars, 1er et 21 avril 1835. Ces affaires
de Suisse prendront beaucoup plus d'importance sous les ministères
suivants: nous y reviendrons à ce moment.]
[Note 499: Cf. les nombreuses dépêches des ambassadeurs étrangers,
citées par Hillebrand dans les passages visés ci-dessus.]
Pour encourager ces dispositions du Roi, les gouvernements du
continent ne tarissaient pas en éloges sur sa modération, sur sa
sagesse, qu'ils opposaient au mauvais esprit de ses ministres,
particulièrement du duc de Broglie[500]; ils lui faisaient parvenir
des témoignages de confiance, de reconnaissance et d'estime, auxquels
il était très-sensible. M. Ancillon et le prince de Metternich
proclamaient la tenue de Louis-Philippe «plus correcte encore et
meilleure que celle de lord Wellington»[501]. Il n'était pas jusqu'au
Czar qui ne le fît remercier de ses efforts pour contenir lord
Palmerston[502]. Les ambassadeurs trouvaient, plus d'une fois, leur
intérêt à traiter ainsi directement avec le Roi, par-dessus la tête de
ses ministres[503]. Ils avaient cru d'ailleurs observer que sa
volonté personnelle finissait toujours par l'emporter, quand elle
était nettement exprimée. C'est ce qu'avait cherché à établir, dès
novembre 1833, l'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, dans un
_Memorandum_ communiqué à ceux des membres du corps diplomatique qui
faisaient cause commune avec lui[504]. Ceux-ci furent confirmés encore
dans ce sentiment, quand ils virent Louis-Philippe faire prévaloir
dans les affaires espagnoles la politique de non-intervention qui leur
tenait tant à coeur[505]. M. de Sales, ambassadeur de Sardaigne, en
concluait que «le Roi était bien le maître et le directeur du
ministère[506]».
[Note 500: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 667.]
[Note 501: Plus on allait, plus les puissances continentales
ressentaient d'animosité contre le duc de Broglie. Leur irritation fut
vive, quand, en mars 1835, elles le virent rentrer au ministère. «Nous
aurons du fil à retordre avec cet homme», écrivait M. de Metternich.
(_Mémoires_, t. VI, p. 32.)]
[Note 502: Dépêches de janvier 1835. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 583.)]
[Note 503: _Ibid._, p. 564.]
[Note 504: Dépêche de Werther, du 14 novembre 1833. (_Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 563.)]
[Note 505: «Le fait de la non-intervention, écrivait M. de Metternich
le 18 juin 1835, est d'une importance bien grande et bien générale.
J'ai anticipé nos félicitations au roi Louis-Philippe, et, en effet,
on ne peut que lui adresser des félicitations.» (_Mémoires_, t. VI, p.
36.)]
[Note 506: Dépêche du 20 juin 1835. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. I, p. 585.)]
Les choses en vinrent à ce point qu'à partir de 1834 et surtout de
1835, des communications secrètes s'établirent entre M. de Metternich
et Louis-Philippe[507]. Tout se passait en dehors et même, dans une
certaine mesure, à l'insu des ministres. Dans des lettres adressées à
l'ambassadeur d'Autriche, mais, en réalité, destinées à être mises
sous les yeux du Roi, ou tout au moins à lui être lues en partie, le
chancelier, répondant à l'invitation qui paraît lui avoir été
faite[508], indiquait ses vues, donnait ses conseils, professait ses
doctrines, non-seulement sur les affaires étrangères, mais aussi sur
la politique intérieure, sur la nécessité de combattre la révolution
et de répudier «l'utopie libérale»; il y mêlait des compliments à
l'adresse du prince qu'il proclamait la seule force et la seule
lumière de son gouvernement, et des attaques contre les ministres,
spécialement contre les doctrinaires, présentés comme des esprits
faux, orgueilleux, déplaisants, qui voulaient supplanter le Roi et
conduisaient la monarchie à sa ruine. En même temps qu'il entr'ouvrait
discrètement à son auguste correspondant la porte de la
Sainte-Alliance, il ne manquait pas une occasion d'exciter sa méfiance
ou son ressentiment contre l'Angleterre[509]. Louis-Philippe, sans
doute, n'était ni d'âge ni de goût à se mettre à l'école, et surtout à
l'école de M. de Metternich; il était trop fin pour ne pas sourire, à
part lui, de la solennité dogmatisante, de la bienveillance
protectrice, avec lesquelles cet homme d'État avait pris, à son égard,
le rôle de précepteur et presque de directeur spirituel. Toutefois il
se gardait de le décourager. Ces rapports lui paraissaient aider au
rapprochement qu'il poursuivait avec les cabinets du continent et
qu'il croyait utile à la politique française[510].
[Note 507: Plusieurs de ces lettres se trouvent publiées dans les
_Mémoires de M. de Metternich_, au début du tome VI.]
[Note 508: M. de Metternich disait, dans une de ses lettres: «_Les
explications confidentielles dans lesquelles le roi Louis-Philippe me
permet d'entrer avec lui, la facilité que ce prince met à nous rendre
compte de sa propre pensée_, offrent, dans une situation qui
généralement est difficile, de bien grands avantages à ce que je
qualifie, sans hésitation, de cause générale et commune.» (_Mémoires_,
t. VI, p. 33.) Plus tard, M. de Metternich faisait allusion au «désir
qu'avait le Roi de connaître le sentiment» du chancelier d'Autriche.
(_Ibid._, p. 137.)]
[Note 509: Après avoir signalé les attaques de la presse ministérielle
anglaise contre le gouvernement français et fait une sortie contre
lord Palmerston, M. de Metternich s'écriait: «Quelle alliance, grand
Dieu! que cette alliance pour le roi des Français! Lui qui, avant
tout, aurait besoin de repos et d'appui, et qui ne recueille, de cette
prétendue amitié, que de l'agitation et des menaces.» (_Mémoires_, t.
VI, p. 134.)]
[Note 510: Les autres chancelleries n'ignoraient pas les relations qui
s'étaient ainsi établies entre M. de Metternich et Louis-Philippe. Le
comte de Pralormo, représentant de la Sardaigne à Vienne, écrivait à
sa cour le 3 juin 1834: «Le chancelier de cour et d'État a pris envers
Louis-Philippe le rôle de pédagogue et de mentor politique. Il lui
prodigue les conseils, les exhortations et les admonitions, le tout
mêlé de quelques flagorneries sur la haute capacité et l'intelligence
du Roi. De son côté, le Roi n'épargne au prince ni les compliments ni
les flatteries.» (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t.
I, p. 563.) Ces communications, comme nous le verrons plus tard,
devaient continuer après la chute du ministère du 11 octobre.]
Les trois cours n'étaient pas cependant toujours en humeur de répondre
avec courtoisie aux avances du roi des Français. Pendant que celui-ci
se félicitait de l'intimité confiante des rapports qui s'étaient
établis entre lui et l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo di Borgo, le
Czar, sans autre raison que d'être désagréable à Louis-Philippe,
rappelait ce diplomate, en 1834, l'envoyait à Londres, et laissait,
pendant près d'un an, l'ambassade de Paris vacante. À la fin de 1835,
il se décidait à y nommer le comte Pahlen; mais, dans les lettres de
créance, il affectait de ne pas appeler Louis-Philippe «Monsieur mon
frère», si bien que celui-ci, pour éviter les difficultés, cachait ces
lettres à son ministre[511]. En même temps, M. de Barante, envoyé
comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg, y recevait un accueil peu
gracieux. À la suite de l'attentat Fieschi, le Roi avait témoigné le
désir que ses nouveaux amis des cours du Nord saisissent cette
occasion de déclarer que le maintien de sa dynastie était un intérêt
européen; il ne paraît pas qu'aucun d'eux se soit empressé de
satisfaire à ce désir; bien plus, le Czar eut soin de ne faire
féliciter le Roi que verbalement, tandis qu'il écrivait ouvertement
une lettre autographe à la veuve du maréchal Mortier[512].
[Note 511: Dépêche de Werther, novembre 1835. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 567.)]
[Note 512: Dépêche de Brassier du 18 octobre 1835. (HILLEBRAND,
_ibid._, p. 657.)]
À Vienne, les formes étaient plus polies; mais, quand il s'agissait de
répondre à Louis-Philippe autrement que par des compliments ou des
leçons de politique réactionnaire, y avait-il là plus de bonne
volonté? L'une des principales préoccupations du Roi était le mariage
du jeune duc d'Orléans: obtenir pour lui quelque princesse de l'une
des grandes familles régnantes eût été le signe que sa dynastie était
vraiment acceptée et traitée d'égale par les autres cours; c'eût été
aussi répondre aux légitimistes qui se vantaient tout haut d'avoir
établi un «blocus matrimonial» autour de la nouvelle monarchie. Il est
même permis de supposer que cette pensée du mariage de l'héritier du
trône n'avait pas peu contribué à faire chercher un rapprochement avec
les puissances continentales. Aussi, dès la fin de 1834, faisait-on
sonder M. de Metternich, sur un projet de voyage du duc d'Orléans à
Vienne, et sur la possibilité du mariage de ce prince avec une
archiduchesse d'Autriche. Mais le chancelier n'avait aussitôt qu'une
pensée, faire écarter ce projet que, dans ses lettres à Apponyi, il
déclarait, à plusieurs reprises, «saugrenu» et «seulement explicable
par la légèreté qui caractérise certaines têtes françaises, sous
quelque régime qu'elles se trouvent placées». «Le voyage du duc
d'Orléans, ajoutait-il, est une entreprise fort hasardée et
positivement intempestive. Il sera reçu partout, et en particulier à
Vienne, comme il est naturel de recevoir le fils du roi des Français
avec lequel on est en paix. S'attendre à plus, c'est se tromper, et
croire à la possibilité d'un mariage, c'est se tromper encore une
fois.» Suivait une dissertation où le chancelier expliquait que le
gouvernement français «ressemblait à un bâtard». Au cours de ces peu
agréables pourparlers, qui se continuèrent de décembre 1834 à mars
1835, survinrent la mort de l'empereur François et l'avénement de
Ferdinand. Toute la crainte de M. de Metternich fut que Louis-Philippe
ne saisît cette occasion d'envoyer son fils à Vienne. Il chargea son
ambassadeur de détourner le coup. «Je me flatte, lui écrivait-il, que
l'idée n'en viendra pas au Roi; ce qui a fait naître ici celle d'un
envoi pareil, c'est l'arrivée du prince Guillaume, fils du roi de
Prusse. Celui-ci a été reçu à bras ouverts, mais aussi quelle
différence de position!» Plus tard, en mai 1835, Louis-Philippe ayant
fait faire de nouvelles ouvertures par M. de Chabot à M. de
Metternich, celui-ci donna à entendre «avec franchise qu'il ne fallait
point toucher cette corde[513]».
[Note 513: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 620, 655 à 665; t.
VI, p. 35.]
Ces incidents ne donnent-ils pas à penser que Louis-Philippe
s'avançait un peu vite vers les puissances continentales, sans s'être
assez assuré qu'elles étaient vraiment disposées à le payer de retour?
Si réelle que fût la détente produite de ce côté, il restait encore
trop des anciennes suspicions contre le régime et les hommes de 1830.
C'était illusion surtout de se flatter d'une sorte de rapprochement
général. Tout au plus pouvait-on entrevoir, dans un avenir plus ou
moins éloigné, la possibilité d'une entente sur quelque point
déterminé, où l'intérêt évident de telle puissance la ferait passer
par-dessus ses préventions; telle serait, par exemple, la question
d'Orient pour l'Autriche. Dans ces conditions, eût-il été prudent de
laisser, dès maintenant, rompre ou relâcher l'entente avec
l'Angleterre? D'ailleurs, s'il était politique de travailler à
effacer l'incompatibilité créée par 1830 entre la France et les cours
orientales, ce ne devait pas être pour nous rattacher à la
Sainte-Alliance, mais bien pour dissoudre celle-ci et pour y
substituer un nouveau classement des États de l'Europe, ainsi qu'il
avait été fait sous la Restauration. Or quel était le dessein
hautement proclamé des trois cours, celui dont elles déclaraient
poursuivre l'accomplissement par leurs rapports directs avec
Louis-Philippe? Elles se présentaient comme formant une trinité
indissoluble et protestaient vivement qu'elles ne se laisseraient
jamais séparer. Dans une des lettres destinées à passer sous les yeux
de Louis-Philippe, M. de Metternich traitait dédaigneusement d'«utopie
libérale doctrinaire» l'idée d'une «union politique entre les deux
cours maritimes et l'Autriche[514]». Par contre, les puissances
prétendaient dissoudre cette alliance franco-anglaise qui avait si
souvent fait échec à leurs desseins, depuis 1830, et qui leur avait
imposé notamment l'indépendance de la Belgique. Là était le mobile
avoué de toutes les coquetteries qu'elles faisaient au Roi, le but
qu'elles poursuivaient avec une obstination passionnée. Sur ce point,
à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, on pensait et l'on agissait
de même. Pendant que M. de Metternich excitait Louis-Philippe contre
l'Angleterre, le gouvernement russe envoyait M. Pozzo di Borgo à
Londres, avec instruction d'enfoncer le coin le plus avant possible
entre les deux États occidentaux. M. de Nesselrode, à la fin de 1835,
déclarait attacher autant de prix que le chancelier autrichien à la
dissolution de l'alliance franco-anglaise; il reconnaissait que, «pour
y arriver, les trois puissances devaient aller un peu au-devant du roi
Louis-Philippe, en profitant de la disposition que ce prince montrait
à se rapprocher d'elles». Il protestait d'ailleurs qu'il avait
«travaillé de bonne foi dans ce sens[515]». Et qu'offrait-on à la
France, en échange de l'alliance qu'on la poussait à rompre? Une
petite place bien humble à la queue de la Sainte-Alliance. Dans la
lettre citée plus haut, M. de Metternich, après avoir repoussé toute
idée d'une séparation entre l'Autriche et les deux États du Nord,
disait: «Ce que je regarderais comme possible, ce serait que le roi
des Français, pour se renforcer contre les atteintes toujours
renouvelées des factions révolutionnaires, se plaçât sur le terrain
conservateur; sur ce terrain, il nous rencontrera, nous et nos
alliés.» Encore ajoutait-il: «Si je regarde un tel fait comme
_possible_, je ne le considère pas, pour cela, comme _facile_.» Nous
n'étions donc même pas pleinement assurés qu'après avoir fait aux
trois cours le plaisir de nous brouiller avec notre allié
d'outre-Manche, nous serions admis dans leur concert, et qu'elles ne
s'uniraient pas à l'Angleterre, pour refaire contre la France la
coalition de 1813? Est-ce d'ailleurs une hypothèse en l'air? N'est-ce
pas ce qui devait arriver en 1840?
[Note 514: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 40.]
[Note 515: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
594.]
Parce que nous notons, sur ce point particulier, l'erreur du Roi,
estimons-nous que le duc de Broglie fût, de son côté, sans faute? Il
avait raison de ne pas juger le moment venu d'abandonner l'alliance
anglaise, mais n'avait-il pas tort d'être trop roide avec les
puissances continentales? De quelle façon ne traitait-il pas M. de
Metternich, devenu sa bête noire! Non-seulement il pensait beaucoup de
mal de lui, de ses idées, de son caractère, mais il mettait son point
d'honneur à le lui faire savoir et prenait soin d'exprimer sa méfiance
et son dédain, dans des lettres qu'il savait devoir être ouvertes par
la police du chancelier[516]. Ces offenses ne sont jamais habiles ni
prévoyantes, fût-ce contre une puissance avec laquelle on s'apprête à
croiser le fer, à plus forte raison contre un gouvernement avec lequel
on voulait vivre en paix, et dont même on devait bientôt désirer et
rechercher l'alliance. Aussi M. de Sainte-Aulaire, avec la liberté
que lui permettait une vieille amitié, reprochait à son chef de
vouloir lui faire prendre une attitude trop hostile et trop
méprisante[517].
[Note 516: À propos d'un incident de ce genre, M. de Broglie écrivait
à M. de Sainte-Aulaire, le 11 juillet 1833: «Si M. de Metternich
trouve cela dans une lettre qu'on lui confie et qu'il a la bassesse de
décacheter, je ne vois pas que j'aie moralement à me reprocher de l'y
avoir mis. Mais est-il à propos qu'on sache ce que nous avons dans
l'âme? Je le crois. M. de Metternich ne nous en haïra pas davantage,
cela ne peut se faire; mais je crois qu'il sera au fond assez troublé
de se voir ainsi connu et jugé.» (_Documents inédits._)]
[Note 517: Ces reproches se trouvent notamment dans des lettres
confidentielles du 28 juin 1833 et du 12 février 1834.]
Chez le duc de Broglie, c'était plus encore défaut de nature qu'erreur
politique. Il avait, pour le poste qu'il occupait, des qualités de
premier ordre: vues élevées et lointaines; instruction étendue; probité
dont la candeur même devenait souvent une habileté, dans un milieu où
l'on était blasé sur la rouerie[518]; caractère supérieur aux séductions
vulgaires et aux petites lâchetés personnelles; souci exclusif du bien
public; sens du commandement et de la responsabilité[519]. Mais à ces
dons si rares se mêlait ce je ne sais quoi dont il avait conscience et
qui lui faisait dire qu'il n'avait pas le maniement des hommes. Ne
s'inquiétant pas assez de plaire, il était trop porté à croire qu'il lui
suffisait d'avoir raison, et encore, dans sa manière d'avoir raison, y
avait-il quelque chose d'inflexible, de cassant et de hautain. Trop peu
de cet art, si essentiellement diplomatique, qui sait envelopper les
pointes et s'arrêter au premier sang. Aussi, après quelque temps, les
ambassadeurs et les ministres étrangers,--il est vrai que ce n'étaient
pas les meilleurs amis de la France, et qu'ils n'avaient pas eu le
dessus dans leurs chocs avec notre ministre,--se répandaient en
récriminations sur la «roideur» et l'«aigreur» de M. de Broglie.
N'eût-il pas mieux valu leur avoir infligé les mêmes échecs, sans leur
avoir fourni les mêmes griefs?
[Note 518: Un homme qui, lui, n'avait rien de candide, M. de
Talleyrand, écrivait au duc de Broglie, le 20 janvier 1834: «Il y a
une certaine candeur qui, pour être parfaitement vraie, n'en est pas
moins habile. Votre excellente lettre du 16 en est la meilleure
preuve.» (_Documents inédits._)]
[Note 519: M. Guizot a dit justement du duc de Broglie: «Loin de
laisser ses agents dans le vague sur ses intentions, pour être moins
responsable de leurs actes, il leur adressait toujours des
instructions détaillées, précises, et prenait toujours, dans la
conduite des négociations, la première et la plus forte part de
responsabilité.»]