Si le duc de Broglie jugeait nécessaire de garder l'alliance de
l'Angleterre, et au moins inopportun de rechercher celle des
puissances continentales, il ne regardait pas, pour cela, comme
satisfaisant et définitif le partage des puissances européennes tel
que l'avait fait la révolution de 1830. On a vu comment, après le
traité d'Unkiar-Skelessi, il s'en était tenu à une ferme protestation
contre la politique russe en Orient et avait évité la rupture
immédiate à laquelle semblait vouloir l'entraîner l'impétueuse
irritation de lord Palmerston. Depuis, d'ailleurs, son attention avait
été successivement sollicitée par les événements de Münchengraetz et
les affaires d'Espagne. Mais, tout en laissant, pour le moment, la
question d'Orient s'assoupir, il ne la perdait pas de vue et n'était
nullement disposé à abandonner, dans l'avenir, le champ libre à la
Russie, ni même à lui donner quitus du passé. Bien au contraire, les
affaires d'Orient devinrent l'une de ses principales préoccupations.
Il y entrevit l'occasion d'une grande opération de diplomatie et de
guerre dont le résultat eût été de modifier gravement le classement
des puissances. Dès le 4 février 1834, son plan était formé, et il
l'avait exposé dans une longue lettre confidentielle à M. Bresson,
notre ministre à Berlin[520]. Cette lettre, dont les contemporains
n'ont pas soupçonné l'existence et qui n'a jamais été publiée, est
trop remarquable et traite de questions aujourd'hui encore trop
vivantes, pour qu'il ne soit pas intéressant d'en citer des passages
étendus.
[Note 520: _Documents inédits._ Le 13 février suivant, il exposait les
mêmes idées à M. de Sainte-Aulaire.]
Le duc de Broglie, après avoir signalé le dessein formé par la Russie
de s'approprier la meilleure partie des dépouilles de l'empire
ottoman, entre autres Constantinople, se demandait comment cette
puissance s'y prendrait pour arriver à ses fins. La réponse qu'il
faisait témoigne de sa prophétique clairvoyance. «Est-ce de vive
force, disait-il, enseignes déployées, en écrivant sur ses drapeaux
qu'elle va s'emparer de Constantinople? Il faudrait être bon enfant
pour le croire. Le bon sens, les antécédents, l'histoire du partage de
la Pologne nous apprennent que les moyens les plus propres pour
parvenir à ce but sont des occupations armées, colorées de divers
prétextes: des occupations successives, si les premières rencontrent
trop de difficultés de la part des autres puissances; des occupations
prolongées, si la résistance est moindre; mais des occupations
conduites jusqu'à ce point que la prise de possession de
Constantinople soit considérée comme un fait accompli, c'est-à-dire
comme un fait sur lequel tout le monde s'arrange et prend son parti.
Aussi, lorsque M. de Metternich nous déclare que, si l'empereur
Nicolas prétend s'emparer d'un seul village ottoman, l'empereur
d'Autriche tirera son grand sabre, lorsqu'il nous déclare que
l'empereur d'Autriche repousserait avec horreur la simple idée de
recevoir en partage un seul village de l'empire ottoman, il fait un
étalage de rhétorique fort inutile. L'occasion ne se présentera pas
directement de déployer tant de courage et de désintéressement.
L'empereur Nicolas n'élèvera jamais de prétentions _directes_ et
_ostensibles_ à s'emparer de tout ou partie de l'empire ottoman; mais
il s'y établira, si on le laisse faire, sous quelque prétexte, du
consentement de l'Autriche, et, une fois établi, l'Autriche fera comme
le chien qui portait au cou le déjeuner de son maître, elle acceptera
sa part après coup, ce qu'elle ne ferait probablement pas, si on lui
proposait de procéder au partage à main armée et de propos délibéré.»
Quel moyen de «prévenir un tel résultat»? Le duc de Broglie n'en
voyait qu'un, et il ne craignait pas de l'appeler par son nom: «la
guerre». «La guerre seule, disait-il, peut empêcher la Russie de
s'emparer de Constantinople. Il faut que les deux puissances qui ont
eu, dans le dix-huitième siècle, le tort et la honte de souffrir
d'abord l'occupation armée de la Pologne, puis le partage de ce
malheureux pays, soient bien déterminées à ne point souffrir d'abord
l'occupation, puis ensuite le partage de la Turquie.» Mais ces deux
puissances ne seront pas seules, et c'était là l'un des points
importants du plan: «Si l'Angleterre et la France s'engagent à fond
dans cette question, l'Autriche s'y engagera un peu plus tard, un peu
de mauvaise grâce, mais enfin elle s'y engagera; car il est très-vrai
qu'au fond elle ne désire point le partage de la Turquie et que les
restes de l'empereur Nicolas ne lui font pas grande envie.» L'éminent
homme d'État ajoutait que, pour ne pas rejeter l'Autriche dans les
bras de la Russie, il fallait abandonner toute arrière-pensée de
mettre Méhémet-Ali à la place du sultan. Il se dégageait ainsi de cet
engouement égyptien qui devait, en 1840, coaliser l'Europe contre
nous.
Voilà donc le plan. Quand convenait-il de le mettre à exécution? À la
différence des politiciens qui ne voient que l'effet du moment et non
l'intérêt permanent, et lointain du pays, le duc de Broglie était
patient. Il cherchait moins à accomplir tout de suite quelque
entreprise qui fît du bruit autour de son nom, qu'à choisir le moment
vraiment opportun. Or, pour braver sans péril de révolution
l'excitation et la secousse d'une telle guerre, et surtout pour
obtenir l'alliance de l'Autriche, il lui paraissait nécessaire
d'attendre que la France fût encore un peu plus loin de 1830. «Plus
nous avançons, disait-il, plus la situation intérieure de la France se
consolide, plus se développe son ascendant au dehors, plus grand sera
alors le rôle que la France pourra jouer dans la guerre. Si la rivière
coule du côté de la Russie en Orient, la rivière coule du côté de la
France en Europe. Elle est placée naturellement à la tête du mouvement
des esprits et des idées. Sa tâche, sa mission, c'est de contenir et
de régler ce mouvement; quand elle y réussit, elle en est payée avec
usure; il ne faut pas qu'elle se hasarde légèrement et sans nécessité
à laisser les esprits se lancer de nouveau dans la carrière des
révolutions et des aventures. Le temps approche où la guerre pourra
être engagée, poursuivie, conduite dans des voies régulières et sans
déchaîner toutes les imaginations. Il n'est pas encore venu. D'un
autre côté, à mesure que nous nous éloignons de la révolution de
Juillet, la coalition du Nord que cette révolution a ressuscitée et
resserrée tend à s'affaiblir et à se disloquer. Plus nous différerons,
plus nous aurons de chances de voir les alliés de la Russie se
détacher d'elle, dans cette question.» Le noble duc ajoutait
d'ailleurs, avec ce sens pratique qui distingue les hommes d'État des
rêveurs: «Il faut que la Providence ait fait les trois quarts ou les
cinq sixièmes de la besogne, pour que les plus fortes têtes puissent
entrevoir le dénoûment et y travailler.»
On voit tout de suite les avantages du plan de M. de Broglie. Au lieu
de confirmer et d'irriter la Sainte-Alliance, comme eût fait
l'intervention en Espagne, si passionnément demandée par M. Thiers; au
lieu de nous mettre à la queue de cette Sainte-Alliance, comme il fût
arrivé si, obéissant à une invitation peu désintéressée, nous avions
rompu avec l'Angleterre pour nous rapprocher des puissances
continentales, il dissolvait l'union des trois cours, et en détachait
l'Autriche; sans nous séparer de l'Angleterre, il la rendait plus
souple et plus aimable, en lui montrant qu'elle cessait d'être
l'alliée unique; il fournissait à la France l'occasion d'un grand
succès diplomatique et militaire, libérait, pour l'avenir, sa
politique extérieure, et effaçait, sous ce rapport, les conséquences
malheureuses de la révolution de 1830.
Ce plan était-il donc irréalisable? L'Angleterre se serait volontiers
prêtée à l'exécuter. Lord Palmerston, si froid au début des affaires
d'Orient, était devenu bientôt tout feu contre la Russie: nous
n'avions que l'embarras de le contenir. Il nous proposa même, au mois
de décembre 1835, un traité d'alliance, en vue de maintenir
l'intégrité de l'empire ottoman, avec possibilité d'accession pour
l'Autriche[521]. Le duc de Broglie accueillit l'idée avec réserve;
pour les raisons que nous avons indiquées, il ne croyait pas encore le
moment venu d'agir; il n'ignorait pas, d'ailleurs, que Louis-Philippe
non-seulement était opposé à toute agression contre la Russie, mais
qu'il se faisait honneur de son opposition auprès des ambassadeurs
étrangers, disant très-haut et de façon à être entendu de ces
derniers: «Je briserais mon conseil des ministres comme un roseau,
plutôt que de céder sur ce point[522].» Le ministre néanmoins avait
garde de rebuter l'allié qui s'offrait. Il prit l'attitude d'un homme
disposé à étudier le projet qui lui était communiqué et répondit
lui-même par des contre-propositions. Son intention évidente était de
gagner du temps, de ménager et de réserver, pour un moment plus
favorable, la bonne volonté du gouvernement anglais. Tout fut
interrompu, en février 1836, par la chute du ministère du 11 octobre.
[Note 521: Correspondance confidentielle du général Sébastiani, alors
ambassadeur à Londres, et du duc de Broglie. Il y eut d'assez
nombreuses lettres échangées sur ce sujet en décembre 1835.
(_Documents inédits._)]
[Note 522: Dépêche de M. de Sales, ambassadeur de Sardaigne à Paris,
du 29 janvier 1836. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870,
t. I, p. 598.)]
L'Autriche était moins prête et moins prompte à entrer dans les vues du
duc de Broglie. C'est surtout pour l'attendre, pour lui laisser le temps
d'accomplir son évolution, que notre ministre ne voulait rien brusquer.
Si, en effet, le gouvernement de Vienne avait le sentiment, chaque jour
plus vif, du péril que la politique russe lui faisait courir et de
l'accord d'intérêts où il se trouvait avec la France en Orient, il ne
lui en répugnait pas moins de tendre la main à la royauté de Juillet et
de dissoudre lui-même la Sainte-Alliance qu'il avait mis tant de soin à
reformer après 1830. Aussi, quand il rencontrait formulée l'idée d'une
entente de l'Autriche et des deux puissances occidentales, le premier
mouvement de M. de Metternich était-il de protester[523]. Cependant,
vers la fin de 1835, il était visible que ces dispositions se
modifiaient peu à peu à notre égard, surtout quand quelque événement
mettait en plus vive lumière les desseins du Czar. L'ambassadeur
français, M. de Sainte-Aulaire, qui, dès 1833, avait indiqué la question
d'Orient comme celle où l'on pouvait préparer, pour l'avenir, un
rapprochement avec l'Autriche[524], notait, au fur et à mesure, ce
changement d'attitude. Il écrivait, le 23 novembre 1835, au duc de
Broglie: «On est ici pour nous très-poli dans la forme, et, je crois,
aussi très-bienveillant dans le fond. Les incartades de l'empereur
Nicolas sont odieuses au gouvernement de Vienne: soyez-en sûr. Nos
allures lui agréent au contraire beaucoup; cela est également certain,
pour le moment[525].» Le chancelier se laissait plus souvent aller à se
plaindre des envahissements incommodes de la Russie; il écoutait avec
moins de trouble les insinuations de notre ambassadeur ou lui faisait
même des confidences assez inattendues. Tout en écartant, autant qu'il
le pouvait, la seule pensée d'une complication et d'un conflit avec son
voisin du nord, tout en voulant prolonger le plus possible son rôle de
conciliateur, il s'accoutumait insensiblement à chercher, dans les
puissances occidentales, un point d'appui contre l'ambition moscovite.
[Note 523: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 40.]
[Note 524: Lettre du 28 juin 1833 et du 12 février 1834. (_Documents
inédits._)]
[Note 525: _Documents inédits._ Le même ambassadeur écrivait, un peu
plus tard: «Les formes extérieures sont plus amicales, et nous avons
gagné notablement dans l'opinion de la société. Nulle différence,
aujourd'hui, entre l'attitude de cette société envers nous et celle
qu'elle avait il y a dix ans. Cela vaut ce que cela vaut.»]
Le duc de Broglie, si prévenu qu'il fût contre le gouvernement de
Vienne, prenait acte de ces dispositions nouvelles et commençait à
comprendre la nécessité de les cultiver. Il répondait à M. de
Sainte-Aulaire, le 14 décembre 1835: «La disposition de M. de
Metternich est de se dire: «L'empereur Nicolas est un fou: on ne sait
trop sur quoi compter avec lui; il est possible qu'il fasse, du soir
au lendemain, quelque incartade qui me mettrait dans un grand
embarras. Le roi des Français est très-raisonnable; il ne fera point
de folies; on sait à peu près à quoi s'en tenir avec lui. Mais c'est
une terrible chose qu'une alliance avec la France: c'est un bien bon
point d'appui que la Russie. Attendons, patientons; à chaque jour sa
peine. En attendant, donnons-nous les airs du médiateur général, de
l'homme qui tient dans sa main le sort de tout le monde.» Je pense,
comme vous, que cette disposition d'esprit doit être cultivée,
secondée, ménagée, plutôt qu'attaquée vivement.» Le duc de Broglie
demandait même si, pour pressentir le chancelier, il n'y aurait pas
lieu de lui proposer une entente sur quelque autre sujet moins
effrayant, par exemple, sur l'évacuation d'Ancône. «Ne serait-il pas
possible, écrivait-il, de remettre sur le tapis cette affaire de
l'engagement réciproque, de l'accord préalable à l'évocation de la
Romagne, en faisant sentir à M. de Metternich quel intérêt s'attache
aujourd'hui à la parfaite harmonie entre l'Autriche et la France, en
lui faisant entendre qu'au premier dissentiment, à la première
complication entre ces deux puissances, la Russie poussera
sur-le-champ ses affaires à Constantinople, assurée que l'Autriche lui
appartient corps et bien? Si l'on parvenait à décider M. de Metternich
à une convention sur ce sujet, cela aurait, outre l'avantage de la
convention elle-même, l'avantage beaucoup plus grand d'un traité fait
en vue d'une entente contre la Russie dans les affaires
d'Orient[526].» Si l'Autriche était changée, M. de Broglie ne
l'était-il pas quelque peu, et ne devait-il pas être alors le premier
à reconnaître que naguère il avait traité trop durement ceux avec
lesquels, si peu de temps après, il était amené à chercher un accord?
[Note 526: _Documents inédits._]
Qu'avec le temps et la pression des événements, l'Autriche dût finir
par venir à nous, nous n'en voulons pour preuve que ce qui s'est passé
depuis, en 1839, quand la question d'Orient s'est rouverte: le premier
mouvement de l'Autriche a été de se joindre à la France et à
l'Angleterre; elle ne s'est détachée de nous, à regret, que quand
notre politique égyptienne nous eut brouillés avec le gouvernement de
Londres[527].
[Note 527: M. de Sainte-Aulaire écrivait en effet à M. Guizot le 1er
décembre 1840: «Au début de l'affaire d'Orient (mai 1839), M. de
Metternich s'est uni à nous, de très-bonne foi, contre la Russie. Il a
suivi, avec plus de résolution que ne le permettait sa circonspection
habituelle, une politique indépendante, et, pour continuer dans les
même voies, il ne nous demandait que de rester unis à l'Angleterre.
Quand notre dissentiment avec cette puissance a éclaté, il n'a pas
hésité à me déclarer qu'il se rangeait du côté de l'Angleterre... Dans
tous les cas, d'ailleurs, on ne pouvait raisonnablement espérer que
l'Autriche fît face à la Russie et à l'Angleterre... Il ne serait donc
pas équitable de garder rancune à M. de Metternich pour son adhésion
au traité de Londres; il l'a donnée avec regret, après de longues
hésitations.»]
Donc, qu'on regarde l'Angleterre ou l'Autriche, l'entreprise dont le
duc Broglie avait tracé le plan, dès février 1834, n'avait rien de
chimérique. Ce fut grand dommage pour la France et la monarchie de
Juillet que le renversement du cabinet du 11 octobre n'ait pas permis
à l'éminent homme d'État d'y donner suite, grand dommage aussi que M.
Thiers y ait substitué plus tard la déplorable aventure de 1840. Il a
fallu attendre jusqu'à la guerre de Crimée, pour voir réaliser par le
second Empire le projet formulé, vingt ans auparavant, par un ministre
de Louis-Philippe. En 1854-1855, la France, se dégageant enfin des
suspicions créées par la république et le premier empire, et ravivées
en 1830, a heureusement accompli ce dont on l'avait crue, ce dont elle
s'était jugée elle-même, si longtemps, incapable, une grande guerre
qui demeurât politique et localisée, qui ne fît pas surgir d'un côté
la révolution, de l'autre la coalition. Cette guerre, heureuse entre
toutes, non-seulement a ainsi libéré sa politique extérieure, mais
elle lui a donné, en Europe, une situation incomparable avec laquelle
on eût pu faire les plus grandes choses, si tout n'avait été aussitôt
gâché et perdu par les rêveries et les complicités italiennes de
Napoléon III. Eût-il donc été impossible d'avancer de plusieurs années
cet événement? N'était-il pas juste que l'avantage en appartînt à la
monarchie constitutionnelle, sans torts envers l'Europe, au lieu
d'échoir, par une étrange ironie, à l'héritier même du conquérant
contre lequel s'était formée la Sainte-Alliance?