IV

Si, en 1833, les puissances continentales n'avaient pas mieux réussi à

intimider le gouvernement de Juillet, si celui-ci avait pu répondre de

si haut, il le devait à son entente avec l'Angleterre; entente qui, au

lendemain de l'avénement du ministère du 11 octobre, s'était

manifestée, avec éclat et efficacité, dans les affaires belges. Dans

la démarche tentée par les trois cours, à la suite de l'entrevue de

Münchengraetz, lord Palmerston avait vu tout de suite «une levée de

boucliers contre les États constitutionnels»; d'ailleurs, fort

échauffé à ce moment contre le traité d'Unkiar-Skelessi et ne pensant

guère à autre chose, il soupçonnait le Czar d'avoir surtout cherché,

dans cette résurrection de la Sainte-Alliance, un appui pour sa

politique en Turquie. À Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Berlin, on se

sentait singulièrement empêché par cette union des deux États

occidentaux. Aussi que d'efforts pour détacher l'Angleterre[467]; et,

quand on y avait échoué, quelle colère contre le cabinet de Londres,

dénoncé comme étant plus révolutionnaire encore que celui de

Paris[468]!

[Note 467: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 590, 622, 643 à

646.]

[Note 468: «Les ministres anglais, écrivait M. de Metternich, le 6

avril 1833, sont mille fois pires que le juste milieu pris en masse et

en détail.» (_Mémoires_, t. V, p. 462.) Cf. aussi _ibid._, p. 481.]

Parmi les hommes d'État français, nul plus que M. de Talleyrand à

cette époque ne prisait l'avantage et ne proclamait la nécessité de

l'accord avec l'Angleterre. À peine les ministres du 11 octobre

avaient-ils pris les affaires en main, que l'ambassadeur écrivait de

Londres, le 19 novembre 1832, au duc de Broglie: «N'oubliez jamais,

je vous en prie, que notre union avec l'Angleterre est la seule qui,

dans les circonstances actuelles, puisse être sincère: il est donc

dans l'intérêt de notre gouvernement de ne laisser s'établir, entre

nos deux gouvernements, ni aigreur ni défiance, de même qu'il est dans

l'intérêt des autres puissances que cette union effraye, de la

troubler par de mauvaises et fausses insinuations.» Un an plus tard,

le 10 décembre 1833, au plus fort des discussions soulevées par la

démonstration du Münchengraetz, il écrivait encore au duc de Broglie:

«Notre liaison avec l'Angleterre est si nouvelle, si fort opposée à

toutes les traditions, que sans cesse les anciennes habitudes

reparaissent sous une forme ou sous une autre. Les exigences

parlementaires des deux pays sont souvent aussi en opposition entre

elles, et les nécessités que vous impose la Chambre de Paris sont

habituellement en raison inverse de celles auxquelles le cabinet

anglais est obligé de se soumettre. Mais, enfin, il faut prendre les

choses comme elles sont, diminuer le plus possible ce qu'elles ont de

désagréable, et passer franchement l'éponge sur tout ce qui, dans les

questions actuelles, n'a pas été aussi simple que nous devions nous y

attendre.»

M. de Talleyrand attachait tant de prix à cette bonne entente des deux

monarchies constitutionnelles, qu'il essaya, à la fin de 1833, de la

sceller par une alliance écrite et formelle. Un tel acte lui eût paru

particulièrement opportun, au lendemain de Münchengraetz. Il s'en

ouvrit au Roi et au duc de Broglie, qui entrèrent dans son idée, mais

la tinrent secrète et n'en parlèrent pas aux autres membres du

cabinet. Le ministre des affaires étrangères rédigea même un projet de

traité qu'il envoya à M. de Talleyrand[469]. Dans la longue dépêche

qu'il lui adressa à cette occasion et où il développait toute une

série d'arguments à l'adresse de l'Angleterre, il présentait cette

alliance comme un moyen d'arrêter la Russie en Turquie, l'Autriche en

Italie, la Prusse en Allemagne. «Elle deviendra, ajoutait-il, le noyau

d'un nouveau groupe d'intérêts, le point d'appui naturel de tous les

souverains qui se sentiront une velléité de résistance; du roi de

Naples, en Italie, contre la domination autrichienne; du duché de

Bade, de la ville de Francfort, du duché de Nassau, contre les douanes

prussiennes; de tous les petits princes allemands, contre la

prépotence de la diète[470].» Dans quelle mesure la négociation

fut-elle engagée avec le gouvernement anglais? Il ne paraît guère y

avoir eu que des conversations. Accueillie favorablement par lord

Granville, ambassadeur à Paris, l'idée fut moins bien vue de lord

Palmerston, plus méfiant; celui-ci répugnait «à se gêner par des

engagements qui n'avaient pas un but spécial et déterminé[471]». Tout

fut, du reste, interrompu par l'incident parlementaire qui, comme nous

l'avons vu, amena, en avril 1834, la démission du duc de Broglie et

l'éloigna pour une année du ministère.

[Note 469: Le préambule de ce projet de traité disait: «Voulant, dans

un esprit de conciliation et de paix, resserrer les liens étroits qui

unissent déjà les deux peuples, et offrir à l'Europe, par cette

alliance fondée sur la loi des traités, la justice et les principes

conservateurs de l'indépendance des États et du repos des nations, un

nouveau gage de sécurité et de confiance.....» L'article premier

stipulait une «alliance défensive». L'article 2 disait que les deux

parties «s'engageaient à se concerter, dans toutes les occasions où le

repos de l'Europe et l'indépendance des États qui la composent leur

paraîtraient compromis». (Dépêche confidentielle du 16 décembre 1833.

_Documents inédits._)]

[Note 470: _Documents inédits._--M. Guizot, dans ses _Mémoires_ (t.

III, p. 284 à 287), présente le duc de Broglie, comme étant opposé à

ce projet d'alliance; M. Hillebrand (_Geschichte Frankreichs_, t. I,

p. 561) prétend, de son côté, que M. de Talleyrand avait proposé cette

alliance à l'Angleterre, sans avoir consulté le duc de Broglie. Ces

deux assertions ne paraissent pas conciliables avec les faits que nous

révèle la correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de

Talleyrand.]

[Note 471: Lettre de M. de Talleyrand au duc de Broglie, en date du 3

janvier 1834. (_Documents inédits._)]

Mais à peine, par l'effet de cette démission, le portefeuille des

affaires étrangères eut-il passé aux mains de l'amiral de Rigny,

qu'éclata la nouvelle d'un traité de quadruple alliance, conclu, le 22

avril 1834, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal.

L'objet spécifié était l'assistance à donner aux gouvernements de

Madrid et de Lisbonne contre don Carlos et don Miguel. Personne ne

crut que le traité eût seulement cet objet restreint. Chacun, ami ou

ennemi, y vit une réponse à Münchengraetz, l'union des puissances

constitutionnelles se constituant en face de celle des cours

absolutistes. L'effet en fut immense, aussi bien chez ceux qui y

cherchaient un encouragement pour les causes libérales, que chez ceux

qui s'en inquiétaient pour les intérêts conservateurs. Cette émotion

du public reposait sur une méprise. La vérité, qui ne fut pleinement

dévoilée que longtemps après, était plus modeste. Le traité ne réglait

réellement que les affaires d'Espagne et de Portugal. De plus, les

conditions dans lesquelles il avait été conclu, loin de marquer

l'intimité croissante que l'on supposait entre la France et

l'Angleterre, eussent révélé au public, s'il les avait connues, un

trop réel refroidissement. Mais pour bien comprendre ces faits, il

convient de revenir un peu en arrière et d'exposer brièvement ce qui

s'était passé dans la péninsule Ibérique.

V

Ferdinand VII, roi d'Espagne, était mort le 20 septembre 1833, léguant

sa couronne à sa fille Isabelle, âgée de trois ans et placée sous la

tutelle de la reine mère Marie-Christine. Don Carlos, frère de

Ferdinand, contestant la légitimité d'une succession féminine, s'était

aussitôt porté le compétiteur de sa nièce et avait été proclamé en

Biscaye. Le vieux droit espagnol admettait les femmes au trône. La

dynastie bourbonienne y avait substitué, en 1714, sinon la loi

salique, du moins une pragmatique qui restreignait la succession des

femmes au cas où il n'y aurait aucun héritier mâle. En 1789, Charles

IV, révoquant cette pragmatique, avait rétabli l'ancien droit

espagnol, et Ferdinand VII avait, en 1830, solennellement confirmé et

publié cette révocation. Il semblait donc que la question de droit fût

tranchée au profit des femmes; mais il s'y mêlait une lutte de parti.

Les absolutistes comptaient sur don Carlos, tandis que Marie-Christine

était favorable aux libéraux. Les premiers étaient dès lors intéressés

à la succession masculine, les autres à la féminine. Un combat

d'influence et d'intrigues se livra entre les deux partis, pendant les

dernières années de Ferdinand, chacun d'eux cherchant à obtenir un

acte royal en faveur de sa thèse. Le Roi oscillait entre son affection

pour sa fille et ses sympathies pour le parti absolutiste; un moment,

celui-ci crut l'avoir emporté; son triomphe fut de courte durée:

Ferdinand rétracta tout ce que lui avaient arraché les partisans de la

succession masculine, et mourut en proclamant le droit de sa fille.

Loin d'avoir un parti pris contre la succession masculine,

Louis-Philippe et ses ministres l'eussent préférée. Avec une reine, en

effet, un mariage pouvait mettre sur le trône d'Espagne un prince

étranger à la maison de Bourbon, hostile même, et détruire ainsi

l'oeuvre de Louis XIV[472]. Mais, en droit comme en fait, le

gouvernement de Juillet ne jugea pas que les titres de la fille de

Ferdinand pussent être contestés. Il savait d'ailleurs mauvais gré à

don Carlos de représenter les idées absolutistes et de faire cause

commune avec les légitimistes français. Il se prononça donc nettement,

avec l'Angleterre, en faveur d'Isabelle, envoya M. Mignet en ambassade

extraordinaire pour donner à la jeune reine un témoignage solennel de

son appui, et réunit une année d'observation au pied des Pyrénées. Il

commençait ainsi, à l'égard de la monarchie libérale d'Espagne, un

rôle de protection qui augmentait sans doute la clientèle de la

France, mais où les difficultés ne devaient pas lui manquer. Celles-ci

apparurent dès le premier jour. C'était d'abord l'insurrection

carliste, aussitôt éclatée dans les provinces basques, et contre

laquelle le gouvernement de Madrid paraissait croire que nous nous

étions obligés à lui donner un secours armé. C'était surtout, dans la

partie même de l'Espagne qui se disait constitutionnelle, l'embarras

de faire fonctionner les institutions de la liberté avec une nation

qui n'en avait pas les moeurs; la timidité des uns, l'imprudence des

autres, la maladresse de tous; les incertitudes, les faux pas et les

exigences de ministres sans expérience; les exigences impatientes de

l'opinion qui se croyait victorieuse; la part de passion

révolutionnaire ou irréligieuse qui se mêlait trop souvent à ce

libéralisme d'importation étrangère; par suite, un état de malaise et

de désordre, où il était aussi difficile, aussi compromettant pour

nous d'intervenir que de nous abstenir, d'approuver que de contredire,

et où, si grande que pût être notre influence, notre responsabilité

paraissait l'être encore davantage.

[Note 472: Le duc de Broglie écrivait à lord Brougham, le 25 octobre

1833: «Quant à nous, nous eussions fort préféré que don Carlos eût

succédé naturellement à son frère, selon la loi de 1713. Cela était

infiniment plus dans l'intérêt de la France. La succession féminine,

qui menace de nous donner un jour pour voisin je ne sais qui, nous est

au fond défavorable.» (_Documents inédits._) Louis-Philippe

développait la même idée dans une conversation qu'il avait avec le

prince Esterhazy, le 23 mai 1834. (_Mémoires de M. de Metternich_, t.

V, p. 600.) Cf. aussi, sur les sentiments de Louis-Philippe,

relativement à don Carlos, BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p.

24; et HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 597.]

La crise de l'Espagne était encore compliquée par le voisinage de la

guerre civile qui, depuis plusieurs années, déchirait le Portugal. Là

aussi, une jeune reine, dona Maria, soutenue par les «libéraux», se

voyait disputer la couronne par son oncle, don Miguel, qui s'appuyait

sur les absolutistes et avait partie liée avec les carlistes espagnols

comme avec les légitimistes français[473]. Le gouvernement de Madrid,

estimant que la pacification du Portugal importait à celle de

l'Espagne, résolut, au commencement de 1834, d'apporter son concours

armé à dona Maria. Il s'en ouvrit au cabinet anglais, toujours sur

l'oeil quand il s'agissait du Portugal, et lui demanda de l'aider dans

cette entreprise. Cette démarche aboutit, presque subitement, à la

négociation d'un traité de triple alliance, offert par l'Angleterre

aux deux puissances ibériques. Tout marcha très-vite; le 15 avril,

les représentants de trois gouvernements étaient d'accord sur les

stipulations du traité. De la France, il n'avait pas été question.

Bien plus, on s'était caché d'elle si soigneusement, que son

ambassadeur à Londres n'eut vent de l'affaire qu'au moment où il ne

restait plus qu'à donner les signatures. Ce mystère ne cachait pas

d'intentions mauvaises de la part du gouvernement de Madrid qui

s'était trouvé entraîné, presque sans avoir eu le temps de la

réflexion, là où il ne s'attendait nullement à aller. Tout était

l'oeuvre de lord Palmerston et, du reste, portait sa marque. Celui-ci

avait cru de l'intérêt britannique de ne pas nous admettre à partager

la protection du Portugal; et quant à l'Espagne, n'était-il pas dans

la tradition anglaise,--qu'on remontât à Louis XIV, à Napoléon ou

seulement à Louis XVIII,--d'y combattre, tout au moins d'y jalouser

l'influence française? Nous étions cependant fondés à trouver étrange

la conduite de la diplomatie britannique, d'autant plus que c'était le

duc de Broglie qui avait conçu, le premier, le plan d'une intervention

simultanée pour la délivrance du Portugal, et qui l'avait communiqué à

l'ambassadeur d'Angleterre à Madrid[474]. Aux réclamations de

l'ambassadeur français, le chef du _Foreign office_ répondit en lui

offrant d'accéder, après coup, au traité qui avait été délibéré et

conclu sans lui. Cette situation secondaire ne pouvait nous convenir.

De Paris, on proposa un traité nouveau, où la France figurait sur le

même pied que l'Angleterre; pendant que celle-ci y promettait, contre

don Miguel et don Carlos, le concours d'une force navale, celle-là,

dans le cas où sa coopération armée serait jugée nécessaire,

s'engageait «à faire, à cet égard, ce qui serait arrêté, d'un commun

accord, entre elle et ses trois alliés». Lord Palmerston, de fort

mauvaise humeur, eût bien voulu ne pas accepter notre contre-projet;

mais ses collègues, plus fidèles à l'«entente cordiale», l'y

contraignirent. Cette négociation fut, du reste, enlevée

très-lestement par M. de Talleyrand. Le 22 avril, les signatures

étaient données. Ainsi fut conclu ce traité de la Quadruple Alliance

où l'opinion et les chancelleries croyaient découvrir l'expression et

le couronnement, habilement prémédités, de l'intimité franco-anglaise.

[Note 473: Que les légitimistes français affectassent de mettre sur le

même rang le duc de Bordeaux, dont le titre héréditaire était

incontestable, et don Carlos, dont le droit était au moins douteux, on

peut en être surpris. Mais on comprend encore plus mal comment ils

solidarisaient la cause de leurs princes avec celle de don Miguel, le

moins «légitime» des prétendants. Jean VI, mort en 1826, avait laissé

la couronne à son fils aîné don Pedro. Celui-ci, déjà empereur du

Brésil, abdiqua la couronne du Portugal en faveur de sa fille encore

mineure, dona Maria. Il confia la régence à son frère cadet don

Miguel, et lui promit la main de la Reine. Mais, à peine cet

arrangement pris, don Miguel usurpa la couronne de celle qui était à

la fois sa nièce, sa pupille et sa fiancée (1827). En 1831, don Pedro,

ayant cédé l'empire du Brésil à son fils, vint, en personne et les

armes à la main, revendiquer les droits de sa fille. Après une guerre

acharnée, il s'empara de Lisbonne, se trouva maître de presque tout le

Portugal et put installer sa fille (1833). Don Miguel continuait

cependant à tenir la campagne à la fin de 1833 et au commencement de

1834.]

[Note 474: Un peu plus tard, le duc de Broglie disait dans une lettre

confidentielle à M. Bresson: «Je ne saurais oublier que mon excellent

ami Villiers (qui devait être lord Clarendon), passant par Paris pour

se rendre en Espagne, et emportant, écrit de ma main, le plan d'une

intervention simultanée entre la France, l'Angleterre et l'Espagne,

pour la délivrance du Portugal, plan qui n'entrait pas dans ses

instructions, mais qui lui a paru bon à mettre en oeuvre, n'a rien eu

de plus pressé, tout en l'adoptant, que de travailler à en exclure le

gouvernement français qui l'avait suggéré.» (Lettre du 12 octobre

1835. _Documents inédits._)]

Le traité eut tout d'abord un résultat. Don Miguel vaincu, découragé,

fut obligé de capituler à Evora, le 26 mai 1834, et s'engagea,

moyennant une pension de 375,000 francs, à ne jamais rentrer en

Portugal. Don Carlos, qui était avec lui, dut aussi se réfugier en

Angleterre. Mais à peine s'y trouvait-il depuis quelques jours, qu'il

s'embarquait secrètement, traversait la France, sans que notre police

y vit rien, et pénétrait en Espagne, le 10 juillet. Sa présence donna

un nouvel élan à la guerre civile. Fort incapable par lui-même, il

avait cette chance que son principal lieutenant, Zumalacarreguy,

réunissait, à un rare degré, les qualités de l'homme de guerre, du

chef de parti et du héros populaire. Sous ce commandement, les bandes

carlistes gagnaient du terrain. Vainement les généraux se

succédaient-ils à la tête des troupes libérales, aucun d'eux ne

parvenait à relever leur fortune. Des deux parts, la lutte prenait un

caractère de sanglante férocité. En même temps, les affaires

intérieures du gouvernement de Madrid étaient loin de s'améliorer. Le

ministère, sans force ou sans volonté pour dominer l'opposition

radicale dans les Chambres, se laissait souvent battre par elle ou, ce

qui était pis, lui cédait. Il ne se montrait pas plus capable de

maintenir l'ordre matériel dans le pays que la fidélité de l'armée;

sur plusieurs points éclataient des séditions populaires avec

massacres de prêtres, ou des tentatives de _pronunciamientos_

militaires. L'Autriche, la Prusse et la Russie, qui avaient d'abord

gardé une attitude expectante, se décidaient à rompre avec le

gouvernement d'Isabelle et rappelaient leurs représentants de Madrid.

Prenant de plus en plus ouvertement parti pour don Carlos, ils

recevaient ses envoyés, lui fournissaient des subsides et des

encouragements[475]. Les trois cours se décidaient moins par une

raison de droit que par une considération de sympathie politique.

Elles détestaient dans la fille de Marie-Christine une reine

constitutionnelle, cliente des puissances occidentales; elles

goûtaient au contraire dans son compétiteur le représentant de leurs

propres idées[476]. Ainsi pressée, d'une part par les carlistes, de

l'autre par les révolutionnaires, mise au ban d'une partie de

l'Europe, embarrassée et discréditée par sa propre impuissance, la

monarchie de la jeune Isabelle semblait en proche péril de mort.

[Note 475: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 466, 467, 551 à

554, 611, 639 à 642.]

[Note 476: «La reine Isabelle, écrivait M. de Metternich, le 17

septembre 1834, est la Révolution incarnée dans la forme la plus

dangereuse; don Carlos représente le principe monarchique aux prises

avec la Révolution pure. La question ainsi posée est claire, et les vues

comme les voeux des puissances conservatrices ne sauraient former

l'objet d'un doute.» (_Mémoires_, t. V, p. 640.)--M. Ancillon, ministre

dirigeant de la Prusse, avait dit, de son côté, le 27 octobre 1833: «On

ne saurait se déguiser que sous la question de la succession se cache

une question bien autrement importante et vitale pour la politique

européenne, savoir: l'Espagne restera-t-elle attachée au système

conservateur et purement monarchique, et, dans le cas d'une guerre

générale, sera-t-elle pour les défenseurs de ce système, au besoin, une

alliée utile? ou bien l'Espagne entrera-t-elle dans le système

révolutionnaire et constitutionnel, et s'attachera-t-elle au char de la

France?... La première alternative aurait lieu si don Carlos montait sur

le trône; la seconde se réaliserait infailliblement, tôt ou tard, par le

triomphe de la cause de la Reine.» (HILLEBRAND, _Geschichte

Frankreichs_, 1830-1870, t. Ier, p. 573-574.)--Le czar Nicolas était

peut-être plus chaud encore pour don Carlos.]

Dans cette extrémité, le gouvernement de Madrid se tourna vers la

France, et lui demanda officiellement, le 17 mai 1835, la

«coopération» prévue par le traité du 22 avril 1834. C'était pour

notre gouvernement une question singulièrement délicate, qu'il

prévoyait depuis longtemps, qu'il redoutait même, et qui avait été

souvent examinée, à l'avance, dans ses conseils. Il était très-disposé

à fournir largement son concours moral, à y joindre tous les secours

indirects, surveillance de la frontière, envois de munitions,

facilités d'enrôlement; il offrait même de prêter une partie de la

légion étrangère qui servait en Algérie. Mais devait-il faire plus,

intervenir directement sous le nom et avec le drapeau de la France?

Le traité de la Quadruple Alliance lui laissait toute liberté

d'appréciation; comme nous l'avons vu en effet, le roi des Français

s'était engagé seulement, pour le cas où sa coopération serait jugée

nécessaire, «à faire, à cet égard, ce qui serait arrêté d'un commun

accord entre lui et ses trois alliés».

L'intervention trouva tout de suite, au sein du gouvernement, un

partisan très-ardent: c'était M. Thiers. Qu'elle fût la négation du

principe posé par nous, après Juillet, à propos des affaires de

Belgique, il s'en inquiétait peu. À l'entendre,--et il s'appuyait sur

les dépêches de notre ambassadeur M. de Rayneval,--repousser la

demande qui nous était faite, c'était manquer de parole à nos clients

libéraux d'Espagne, ruiner le prestige et l'influence de la France au

delà des Pyrénées, vouer à une chute prochaine et inévitable la

royauté d'Isabelle. Encore n'était-ce pas la question espagnole en

elle-même qui occupait le plus M. Thiers. Ce qui le séduisait en cette

affaire, c'était un prétexte pour faire, au dehors, quelque acte

retentissant, remuer des troupes, faire parler la poudre et rédiger

des bulletins de victoire. Déjà blasé sur la politique intérieure, sa

curiosité commençait à se porter sur les affaires étrangères. Or sa

vive et mobile imagination ne pouvait longtemps se contenter de la

sagesse prudente et parfois modeste qui avait été imposée, depuis

1850, à notre diplomatie. En écrivant l'histoire de la Révolution et

en préparant celle du Consulat, son esprit ne s'était-il pas habitué à

d'autres coups de théâtre? Une nouvelle expédition d'Espagne lui

paraissait d'un succès facile et de risques limités. Sans doute, elle

eût été très-mal vue par les puissances continentales; mais M. Thiers

était persuadé que, de ce côté, tout se passerait en colère

diplomatique[477]. Il ne lui déplaisait pas, du reste, que la

monarchie de Juillet eût ainsi l'occasion de braver ces puissances

sans trop s'exposer, de leur montrer son armée, de prouver qu'elle

avait la force et la hardiesse de s'en servir, sinon contre elles, du

moins malgré elles.

[Note 477: Les dépêches des ambassades ou des chancelleries étrangères

montrent bien en effet qu'au moins, au premier moment, il n'y aurait

eu aucun acte de guerre. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,

1830-1870, t. Ier, p. 582-583.)]

Autant M. Thiers était ardent pour l'intervention, autant le Roi y

était opposé. Louis-Philippe n'admettait pas que la monarchie

espagnole fût incapable de se sauver elle-même, et, après tout, les

faits lui ont donné raison. L'intervention lui paraissait pleine de

périls. Les Espagnols ne nous résisteraient pas au premier moment,

mais ils seraient prêts à se soulever, aussitôt après notre départ.

Nous serions condamnés à prolonger indéfiniment notre occupation et à

prendre la tutelle du gouvernement. Or, Louis XVIII, ayant 80,000

hommes en Espagne, n'avait-il pas été réduit à rappeler son

ambassadeur, parce qu'il ne pouvait faire écouter ses conseils? «Je

connais les Espagnols, disait le Roi, ils sont indomptables et

ingouvernables pour des étrangers, ils nous appellent aujourd'hui; à

peine y serons-nous, qu'ils nous détesteront et nous entraveront de

tous leurs moyens. Ne nous mettons pas ce boulet aux pieds. Si les

Espagnols peuvent être sauvés, il faut qu'ils se sauvent eux-mêmes;

eux seuls le peuvent. Si nous nous chargeons du fardeau, ils nous le

mettront tout entier sur les épaules, et puis ils nous rendront

impossible de le porter.» À un point de vue plus général, le Roi ne

prenait pas aussi facilement que M. Thiers son parti du mécontentement

des puissances continentales: ce ne serait sans doute qu'une mauvaise

humeur peu efficace, si l'expédition devait être courte; mais ce

pouvait devenir un grave embarras ou même un péril sérieux, avec une

occupation destinée à se prolonger plusieurs années. D'ailleurs, comme

nous le verrons plus loin, Louis-Philippe, à cette époque, croyait

possible de se rapprocher des cours de l'Est; il cherchait

personnellement à se les concilier, et l'un de ses moyens, pour y

parvenir, était précisément de leur donner, par-dessus la tête de ses

ministres, l'assurance que jamais il ne permettrait une intervention

en Espagne[478]; l'ambassadeur de Prusse se croyait fondé à rapporter

à son gouvernement ce mot du duc d'Orléans: «Le Roi casserait douze

Chambres et prendrait son valet de chambre pour ministre, plutôt que

d'intervenir[479].»

[Note 478: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 606.--HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. Ier, p. 578-588.]

[Note 479: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 588.]

Louis-Philippe était vivement encouragé, dans sa résistance, par M. de

Talleyrand, qui, lui aussi, à cette époque, rêvait d'un rapprochement

avec les puissances continentales: «C'est l'intérêt de votre dynastie,

disait-il au Roi, de ne pas vous engager en Espagne[480].» Le maréchal

Soult pensait de même: comme on lui parlait d'une expédition ne

comprenant que dix mille hommes: «Ni dix mille, ni cinq mille, ni

cent, répondait-il; j'ai été trop longtemps en Espagne pour donner ce

conseil au Roi.» Le maréchal Gérard, au contraire, un moment président

du conseil après la retraite du maréchal Soult, et le maréchal Maison,

qui entra plus tard dans le cabinet, étaient conquis par M. Thiers à

l'intervention. Quant à MM. de Broglie et Guizot, ils paraissent avoir

hésité quelque temps entre M. Thiers et le Roi, également frappés des

difficultés d'une action militaire et de l'inconvénient de la refuser,

souhaitant surtout que le gouvernement de la reine Isabelle renonçât à

la demander. Le duc écrivait à M. de Rayneval, ambassadeur à Madrid,

de longues lettres, où, sans conclure formellement, il développait

toutes les objections contre l'intervention, tâchait de rendre courage

au cabinet espagnol, et l'engageait à faire ses affaires lui

même[481].

[Note 480: HILLEBRAND, _ibid._, p. 588.]

[Note 481: _Documents inédits._]

Le public français attendait avec émotion le parti qui serait pris.

Bien que la question n'eût pas été débattue au Parlement, elle

occupait beaucoup les esprits. La presse la discutait avec vivacité.

La Bourse, l'oreille au guet, descendait ou montait suivant que le

vent lui paraissait ou non souffler du côté de l'intervention. L'idée

d'une nouvelle expédition d'Espagne était fort impopulaire. Presque

tous les journaux la combattaient, et ceux des ministres qui

hésitaient, ayant voulu sonder les députés, n'en trouvèrent pas vingt

qui y fussent favorables[482].

[Note 482: Correspondance du duc de Broglie. (_Documents inédits._)]

Cet état de l'opinion, joint à la résolution si arrêtée du Roi, ne

pouvait pas ne pas agir sur M. Guizot et le duc de Broglie. Ce dernier

émit l'avis, aussitôt adopté, que, d'après les stipulations mêmes de

la Quadruple Alliance, l'Angleterre devait d'abord être consultée sur

le point de savoir s'il convenait de venir militairement au secours du

gouvernement espagnol. Cette démarche se trouva fournir un argument

décisif aux adversaires de l'intervention. Était-ce crainte jalouse de

voir de nouveau une armée française au delà des Pyrénées? le cabinet

de Londres déclara qu'à son avis, le moment n'était pas venu de donner

à la reine d'Espagne l'assistance prévue par le traité du 22 avril

1834, et que, si la France agissait, il «ne voulait en aucune manière

se rendre solidaire d'une pareille mesure qui pourrait compromettre le

repos général de l'Europe». Devant cette réponse, M. Thiers lui-même

dut, au moins pour le moment, renoncer à tout projet d'intervention.

Il fallut donc avertir le gouvernement espagnol que sa demande ne

pouvait être accueillie[483]. Bien que le gouvernement français offrît

en même temps tous les témoignages de sa bienveillance et tous les

secours indirects en son pouvoir, la déception fut grande à Madrid. Au

premier abord, les événements parurent donner raison à ceux qui

avaient prophétisé des désastres, au cas où nous refuserions d'agir.

Les carlistes, enhardis, infligèrent de nouveaux échecs à l'armée

constitutionnelle et la forcèrent à repasser l'Èbre; sauf quelques

villes, ils occupaient la Biscaye, la Navarre, la Catalogne et

l'Aragon. Dans le reste de la Péninsule, redoublement d'agitation

révolutionnaire, d'émeutes et de massacres de moines. Les ministres

relativement modérés et clients de la France, MM. Martinez de la Rosa

et de Toreno, découragés, débordés, furent contraints de céder la

place à M. Mendizabal, chef du parti radical et se réclamant du

patronage anglais (février 1836). C'était un échec pour notre

influence, un péril pour la monarchie espagnole. Plus que jamais donc,

les affaires de la Péninsule devaient occuper le gouvernement

français; elles fixeront, en effet, d'une façon particulière,

l'attention du cabinet qui succédera, le 22 février 1836, au ministère

du 11 octobre.

[Note 483: Dépêche du 8 juin 1835.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 72 / 85 题