L'opposition faite à la politique russe en Orient n'était pas de
nature à diminuer la haine passionnée que l'empereur Nicolas avait,
dès le premier jour, vouée à la monarchie de Juillet. Aussi l'avait-on
vu, en 1833, au moment même où nous faisions retirer ses troupes du
Bosphore, s'agiter une fois de plus pour déterminer une sorte de
croisade de l'Europe continentale contre la France révolutionnaire.
Dans sa pensée, il s'agissait bien de nous déclarer la guerre.
L'envoyé prussien à Saint-Pétersbourg écrivait le 11/23 juin 1833: «La
Russie veut et désire la guerre; elle la tient pour aussi inévitable
que nécessaire[439].» Pour y déterminer la vieille Europe, elle
comptait sur l'impression qu'y avait produite notre révolution.
Toutefois, cette impression n'avait pas la netteté qu'eût souhaitée la
passion du Czar. Dans les diverses cours, on attendait, on prédisait,
on désirait la chute du gouvernement de 1830, mais, en même temps, on
la redoutait. Quand ce gouvernement prenait le dessus sur les partis
de désordre, il était malaisé de savoir ce qui l'emportait, dans les
chancelleries étrangères, du plaisir d'être tranquillisé ou du
déplaisir d'être déçu. «On voudrait toutes sortes de maux à la
révolution de Juillet, écrivait de Turin M. de Barante, le 19 octobre
1832, si l'on ne devait pas en souffrir soi-même, et l'on se trouve à
la fois rassuré et contrarié, quand elle se montre honorable et
sensée[440].» De là, un état d'esprit bizarre, compliqué: beaucoup de
méchante humeur et de mauvaise volonté, sans rien de précis ni
d'efficace. Pour déterminer une hostilité plus vive, le Czar faisait
valoir contre nous des griefs plus spéciaux et plus récents: il
rappelait comment, dans les affaires belges, le cabinet de Paris, se
faisant suivre de celui de Londres, avait passé outre aux résistances
des puissances continentales; il montrait l'effort fait d'abord par
Louis-Philippe, après la mort de Périer, et continué par le duc de
Broglie, pour reprendre en Allemagne l'ancienne tradition française,
s'immiscer dans les affaires de la Confédération germanique, se faire,
contre l'Autriche et la Prusse, le protecteur des petits États, et,
dans ce dessein, y favoriser le mouvement constitutionnel[441]; il
n'avait garde enfin de passer sous silence les tentatives d'émeutes ou
de conspirations qui venaient de se produire à Francfort et à Turin,
et derrière lesquelles on découvrait sans peine la propagande partie
de Paris, l'action des réfugiés si nombreux dans cette ville depuis
les journées de Juillet, et si étroitement liés avec les
révolutionnaires français.
[Note 439: Cf. les dépêches citées par Hillebrand. (_Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 542.)]
[Note 440: Lettre à M. le duc de Broglie. (_Documents inédits._)]
[Note 441: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
543 à 545 et p. 558.--Le 8 juillet 1833, le _Journal des Débats_
publiait, sur la situation de l'Allemagne, un article où il combattait
la prétention de l'Autriche et de la Prusse d'annuler les petits États
de la Confédération, et où il rappelait que le traité de Vienne avait
consacré l'indépendance de ces États. Le gouvernement français
observait aussi, avec une vigilance particulière, ce qui se passait en
Luxembourg, et déclarait très-haut qu'il ne laisserait pas la diète
allemande y mettre le pied, en cas de soulèvement populaire. Cette
politique était plus prévoyante que celle qui devait plus tard laisser
faire et même seconder l'unité allemande.]
Était-ce assez pour que l'Autriche et la Prusse entendissent l'appel
belliqueux du Czar? À Vienne, si l'on nous témoignait presque autant
d'antipathie et de dédain qu'au lendemain de 1830[442], moins encore
qu'à cette époque on était disposé à se jeter dans les grosses
aventures. M. de Sainte-Aulaire, qui avait quitté l'ambassade de Rome
pour prendre celle de Vienne, écrivait au duc de Broglie, le 20 mars
1833, à peine arrivé à son poste: «Ce que j'ai déjà bien vu, c'est
qu'on nous déteste, personnes et choses; ne nous flattons pas à cet
égard.» Mais il ajoutait aussitôt ce correctif: «La cour et les
ministres sont généralement sans passion... Ils cherchent bonnement
leurs intérêts, aiment le repos et la paix, et se coucheront près de
nous, si nous ne les empêchons pas de dormir.» Tout en se plaisant à
dogmatiser sur les vices du régime de Juillet, à prophétiser sa ruine,
aie dénoncer comme un péril européen, M. de Metternich se défendait de
vouloir nous attaquer. «Attendre le développement des événements», se
«réduire à une attitude pour ainsi dire passive», tel était, à son
avis, «la vérité pratique, la seule applicable aux positions du jour».
Il ajoutait: «Dans la situation morale où se trouve la France, la plus
grande faute que pourraient commettre les puissances serait de
l'attaquer... La guerre défensive est la seule qui leur offrirait des
chances de succès... C'est cette chance que nous ne cessons d'avoir en
vue[443].» En attendant, tous les efforts du chancelier se bornaient à
poursuivre le rétablissement au moins partiel de cette Sainte-Alliance
qu'il avait tant gémi de voir se relâcher et se dissoudre pendant la
Restauration. Telle avait été, nous l'avons vu, sa première
préoccupation, à la nouvelle des journées de Juillet. Depuis lors, il
avait sans cesse prêché la nécessité de former et surtout de
proclamer, en face de l'entente franco-anglaise, l'union étroite et,
pour parler son langage, l'«unité compacte et indissoluble» des trois
cours continentales. Mais derrière ce zèle pour les généralités
conservatrices et les démonstrations diplomatiques, fort peu de
disposition à agir: peut-être même n'aurait-il pas été difficile de
discerner une certaine méfiance des incartades possibles du Czar et un
désir d'amener adroitement ce dernier à se contenter de démarches
inoffensives.
[Note 442: Le duc de Broglie était très-convaincu de cette hostilité de
l'Autriche; il était même disposé à l'exagérer. On le voit par les
instructions qu'il donna à M. de Sainte-Aulaire, en avril 1833, quand il
l'envoya comme ambassadeur à Vienne. Il y présente l'Autriche comme
ayant été dès la Restauration en antagonisme avec la France, et cela à
raison de la «différence absolue des principes de leurs gouvernements»;
seulement, avant 1830, cette hostilité était impuissante: la cour de
Vienne était brouillée avec la Russie et n'avait pour elle que
l'Angleterre. Notre ministre continuait en ces termes: «Par l'effet de
la révolution de Juillet et surtout des événements qui l'ont suivie
d'une extrémité à l'autre de l'Europe, cet état de choses a beaucoup
changé. Autant la position de la Russie et de la Prusse s'est affaiblie,
autant au contraire s'est améliorée celle de l'Autriche..... Le
ressentiment que les événements de Turquie avaient laissé au
gouvernement russe contre le cabinet de Vienne s'est effacé devant
l'irritation bien plus grande encore que la révolution française et
celle de Pologne ont inspirée à l'empereur Nicolas. La Prusse, toujours
tremblante en présence des mouvements révolutionnaires, toujours
disposée à sacrifier au besoin de s'en garantir les autres combinaisons
de sa politique, s'est aussi rapprochée de sa puissante voisine; comme
on 1819, elle s'est replacée sous sa direction, elle lui a laissé
reprendre sur le corps germanique cette suprématie, objet constant de
leur rivalité..... Enfin, les petits princes d'Italie, déjà atteints par
l'incendie révolutionnaire, ont suivi cet exemple avec plus d'abandon
encore, et deux interventions successives ont rétabli pour longtemps
dans la Péninsule cette prépotence que l'Autriche n'a su, à aucune
époque, y baser que sur la force matérielle..... L'hostilité morale
existante entre la France et l'Autriche ne se rattachant pas à des
motifs accidentels, mais au fond même de la situation, ce serait se
faire une dangereuse illusion que de compter, pour la faire cesser, sur
des motifs puisés dans les vicissitudes ordinaires de la politique.
Cette hostilité durera tant que les deux pays continueront à marcher à
la tête des deux ordres d'opinions et d'idées qui partagent aujourd'hui
l'Europe en deux camps ennemis, ou du moins tant que ces opinions
n'auront pas acquis assez de maturité et de calme pour pouvoir coexister
sans aspirer continuellement à se détruire l'une l'autre. Un esprit
aussi éclaire que le vôtre, monsieur le comte, déduira facilement de cet
exposé la nature et l'objet de la mission que vous aurez à remplir. Il
ne saurait être question pour longtemps, à moins de circonstances bien
extraordinaires, de travailler à opérer un rapprochement intime entre
deux pays séparés par des divisions aussi profondes. Toutes les
démarches qu'on ferait dans ce but ne tendraient qu'à ménager au cabinet
de Vienne un moyen de nous desservir auprès de nos alliés. Le rôle de
l'ambassadeur du Roi auprès de la cour impériale est d'observer
attentivement les manoeuvres ténébreuses d'un cabinet où viendront
toujours aboutir tous les fils des combinaisons dirigées contre la
France.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
[Note 443: Dépêche confidentielle de M. de Metternich à M. de
Bombelles, ministre d'Autriche à Turin, en date du 27 décembre 1832.
(_Mémoires_, t. V, p. 420 à 423.)]
La Prusse, au moins en la personne de son roi, répugnait encore plus à
toute action violente. On n'a pas oublié la prudence, doublée d'un peu
de fatigue, qui avait marqué, après 1830, l'attitude du vieux
Frédéric-Guillaume III. Depuis lors, la conduite de la monarchie
nouvelle, les gages, chaque jour plus décisifs, qu'elle donnait de sa
volonté pacifique et conservatrice, avaient confirmé ce prince dans sa
modération. Sans cesser d'être un tenant de la Sainte-Alliance, sans
oser rompre l'habitude de fidélité un peu subalterne qui le liait à
l'Autriche et à la Russie, et tout en se défendant, comme d'une
injure, du seul soupçon d'accueillir les avances de la France[444], il
s'était presque pris de goût pour Louis-Philippe et s'intéressait à
son succès. Il était d'ailleurs encouragé dans ces sentiments par
l'habile et entreprenant diplomate que le gouvernement français avait
accrédité auprès de lui, M. Bresson. Vainement le prince royal, la
jeune cour, les officiers, plus impatients, plus ambitieux,
rêvaient-ils des batailles où les poussait la Russie, le Roi ne se
laissait pas entraîner; ainsi que disait de lui son conseiller, le
prince Wittgenstein, «il n'était pas comme les sous-lieutenants,
n'avait pas de grades à gagner, et tout ce qui conduisait à la paix
lui faisait plaisir[445]». Le Czar se plaignait, avec une amertume
irritée, de la résistance inerte qu'il rencontrait chez son beau-père,
le roi de Prusse[446]. M. de Metternich lui-même déplorait, non sans
quelque dédain, les faiblesses du gouvernement de Berlin[447].
[Note 444: Un peu plus tard, vers la fin de 1834, le ministre
dirigeant de Prusse, M. Ancillon, dénonçait, dans une dépêche, le
dessein, conçu par le duc de Broglie et le roi Louis-Philippe de
séparer la Prusse de l'Autriche et de la Russie. «Mais, disait-il,
nous ne sommes pas dupes des cajoleries et des douceurs que la France
nous prodigue dans toutes les occasions. Son seul but est de séparer
ce qui est fortement uni.» (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1870, t. I, p. 555.)]
[Note 445: Lettre de M. Bresson au duc de Broglie, en date du 17
janvier 1834. (_Documents inédits._)]
[Note 446: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
545.]
[Note 447: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 537-538.]
En présence de ces dispositions, Nicolas dut renoncer à tout espoir
d'entraîner l'Europe dans une agression armée contre la France. Force
lui fut de se rabattre sur une démonstration plus platonique et moins
dangereuse, dont l'idée paraît lui avoir été suggérée de Vienne.
Presque chaque année, les souverains du Nord avaient l'habitude de se
rencontrer dans quelque petite ville d'Allemagne et de s'y entretenir
de leurs affaires. L'attitude à prendre en face de la Révolution et de
la France qui en paraissait le foyer, était le sujet principal de ces
augustes entretiens. Ce fut une réunion de ce genre, plus solennelle
dans son appareil, plus précise et plus comminatoire dans ses
résultats, que proposa M. de Metternich et que le Czar accepta faute
de mieux. Le prudent chancelier, tout en se flattant d'en faire sortir
enfin cette résurrection de la Sainte-Alliance, cette manifestation de
l'«union des trois cours», qu'il poursuivait depuis 1830, se sentait
garanti contre le danger d'être entraîné trop loin, par la froideur de
la Prusse[448].
[Note 448: M. de Pralormo, ministre de Sardaigne à Vienne, observait
que la tiédeur de la Prusse «permettait au chancelier Metternich un
peu d'énergie, sans qu'il craignît d'être pris au mot». Dépêche
confidentielle du 15 janvier 1833. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1870, p. 544.)]
Dès le début, cette froideur se manifesta d'une façon assez piquante.
L'entrevue officielle, les conférences importantes devaient avoir lieu
le 9 septembre, à Münchengraetz, petite ville de Bohême.
Frédéric-Guillaume se hâta, le 14 août, avant l'arrivée de Nicolas, de
rendre visite à l'empereur d'Autriche, en son château de
Theresienstadt, près de Toeplitz. Puis il se porta au-devant du Czar
qui se dirigeait rapidement vers Münchengraetz, et le rencontra seul à
Schwedt sur l'Oder, le 5 septembre. Quatre jours plus tard, quand les
deux empereurs furent, avec leurs chanceliers, au rendez-vous de
Münchengraetz, ni le roi de Prusse ni son ministre dirigeant ne s'y
trouvaient. La cour de Berlin n'était représentée que par le prince
royal, et celui-ci n'avait pas le pouvoir d'engager son père. Si vif
que fût le désappointement des monarques russe et autrichien, ils le
dissimulèrent, pour ne pas révéler au public la mauvaise volonté de
leur allié. Réduits à conférer à deux, ils traitèrent de la Pologne,
de l'Orient, de la Belgique, des troubles d'Allemagne ou d'Italie, de
l'appui que les réfugiés trouvaient en France. De plus, sur la demande
de M. de Metternich, ils convinrent d'un acte qui manifestât l'union
des trois puissances et fût la contradiction du principe français de
non-intervention. On sait combien cette question tenait à coeur au
chancelier d'Autriche. Mais rien n'était fait, tant qu'on n'avait pas
l'adhésion du roi de Prusse. Il fallut négocier à Berlin pour
l'obtenir. Sans opposer de refus absolu, Frédéric-Guillaume ne
dissimulait pas sa répugnance pour un acte qui, disait-il,
«entreprenait tant sur l'avenir[449]». Sa résistance tint tout en
suspens pendant plusieurs semaines, et ce seul retard contraria
singulièrement l'effet qu'avaient espéré produire les organisateurs de
la réunion de Münchengraetz. On s'en rendait compte à Vienne, et
c'était un sujet de plaintes amères[450]. Enfin, le 10 octobre, après
de laborieux pourparlers, le roi de Prusse, pressé par ses alliés,
poussé par son fils, le prince royal, et par sa fille, l'impératrice
de Russie, consentit à signer un traité: l'article Ier proclamait le
droit de tout souverain indépendant d'appeler à son secours un autre
souverain, et le droit de ce dernier de donner ce secours, sans que
personne fût fondé à l'en empêcher; l'article II portait: «Dans le cas
où l'assistance matérielle de l'une des trois cours d'Autriche, de
Prusse et de Russie aurait été réclamée, et qu'une puissance
quelconque voulût s'y opposer par la force des armes, les trois cours
considéreraient comme dirigé contre chacune d'elles tout acte
d'hostilité entrepris dans ce but[451].» La Russie et l'Autriche
eussent désiré que les trois cours signifiassent ce traité à la
France par une note identique. La Prusse exigea, pour rendre la
démarche moins provocante, que l'existence du traité restât cachée: on
lui céda «pour en finir», comme le disait avec dépit M. de Metternich.
Par le même motif, il fallut se contenter de notes séparées, adressées
à la France par chaque puissance et rédigées dans des esprits fort
différents: celle du cabinet de Berlin, par exemple, était pleine de
témoignages d'estime pour le gouvernement du roi Louis-Philippe; il
fut convenu seulement de terminer les trois notes par une conclusion
identique, où, sans faire aucune mention du traité, était à peu près
textuellement reproduite la déclaration de l'article II.
[Note 449: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. V, p.
548.]
[Note 450: La princesse de Metternich écrivait dans son Journal, à la
date du 10 octobre: «On ne sait pas encore si Ancillon a signé les
conventions arrêtées à Münchengraetz. Dans l'intervalle, il a perdu un
temps irréparable, un temps qui prouve aux Français et aux Anglais que
les trois puissances ne sont pas entièrement d'accord.» (_Mémoires de
M. de Metternich_, t. V, p. 453.)]
[Note 451: Voir le texte du traité, dans les _Mémoires de M. de
Metternich_, t. V, p. 542 à 544.]
Ces pourparlers avec la Prusse avaient pris du temps; ce ne fut que
dans les premiers jours de novembre que les ambassadeurs des trois
puissances vinrent successivement, l'Autrichien en tête, donner
lecture au duc de Broglie des notes de leurs gouvernements. M. de
Metternich avait compté sur cette démarche pour embarrasser et
intimider le ministre français; il raillait d'avance cet embarras:
«J'ai quelque peine à croire, écrivait-il à son ambassadeur en lui
donnant ses instructions, que M. de Broglie oppose à vos
communications autre chose qu'un auguste silence, silence que la
Doctrine commande aux adeptes quand ils ne savent que dire[452].» Le
chancelier autrichien se flattait. Sans connaître tout ce qui s'était
passé à Münchengraetz, le duc de Broglie en savait assez pour avoir pu
préparer son attitude[453]. Son sentiment était celui de M. Bresson,
qui lui écrivait de Berlin: «Il n'y a aucune alarme à concevoir de
cette bravade de trois cours dont deux au moins ne peuvent vouloir la
guerre... Mais si nous leur permettons un moment de nous supposer de
la timidité ou de l'inquiétude, elles feront tant de sottises et se
donneront de si grands airs, que nécessité sera d'y mettre ordre... Ne
les laissons pas se croire forts[454].» Le duc de Broglie avait donc
résolu d'être «roide et haut[455]». Il l'était parfois sans le
vouloir, à plus forte raison quand il le voulait. Ce fut le diplomate
autrichien qui essuya son premier feu, et qu'à dessein d'ailleurs il
traita le plus mal. Dans toute cette machine, il devinait la main de
M. de Metternich, qui avait particulièrement le don de l'agacer. Il
releva donc sévèrement les insinuations que la note du cabinet de
Vienne paraissait diriger contre le gouvernement français, au sujet de
la propagande révolutionnaire; puis, arrivant à l'«espèce
d'intimidation» qu'il découvrait dans la conclusion de cette note, il
l'écarta dédaigneusement et y opposa cette déclaration: «Il est des
pays où, comme nous l'avons dit pour la Belgique, pour la Suisse, le
Piémont, la France ne souffrirait à aucun prix une intervention des
forces étrangères. Il en est d'autres à l'égard desquels, sans
approuver cette intervention, elle peut ne pas s'y opposer, dans une
circonstance donnée, d'une manière aussi absolue. Dans ces cas, nous
nous croirons en droit de suivre la ligne de conduite que nos intérêts
exigeront.» Avec l'ambassadeur prussien, dont la note était
bienveillante, le duc de Broglie se montra plus amical. Avec le russe,
les explications furent sommaires. Mais aux trois il fit voir avec
fermeté «que nous étions décidés à ne tolérer l'expression d'aucun
doute injurieux sur nos intentions, que les insinuations et les
reproches seraient également impuissants à nous faire dévier d'une
ligne de conduite avouée par la politique et la loyauté, et qu'en
dépit de menaces plus ou moins déguisées, nous ferions, en toute
occurrence, ce que nous croirions conforme à nos intérêts». Le
ministre ne se contenta pas d'avoir ainsi reçu la démarche des
ambassadeurs; il envoya à tous ses agents une circulaire où il
rapportait, sans l'atténuer, et dans les termes mêmes que nous venons
de reproduire, la réponse qu'il avait faite; il se vantait même
d'avoir tenu au chargé d'affaires d'Autriche «un langage roide et
haut», d'avoir été «un peu dédaigneux envers le cabinet de
Saint-Pétersbourg», et autorisait ses agents «à faire part du contenu
de cette dépêche au ministre du gouvernement auprès duquel ils étaient
accrédités[456]». Quelques-uns de ces agents trouvèrent la dépêche si
«roide», qu'ils n'osèrent la communiquer intégralement.
[Note 452: Lettre du 22 octobre 1833. (_Mémoires de M. Metternich_, t.
V, p. 541, 542.)]
[Note 453: M. de Metternich avait tout fait cependant pour se cacher
du gouvernement français. Avant l'entrevue, quelques indices de ce qui
se préparait étaient arrivés à la connaissance de M. de
Sainte-Aulaire. Il avait su notamment qu'un tailleur de
Saint-Pétersbourg était appelé à Vienne pour faire un uniforme russe à
l'empereur François. Il interrogea M. de Metternich qui nia tout, et
comme notre ambassadeur citait le fait du tailleur, le chancelier
imagina une histoire de valet de chambre qui, en rangeant la
garde-robe de son maître, aurait trouvé l'uniforme mangé aux vers;
tout cela arrangé en scène de comédie, avec contrefaçon de la voix des
interlocuteurs et invention d'une foule de détails. M. de Metternich
professait cette maxime «qu'on ne doit pas la vérité à ceux qui n'ont
pas le droit de nous la demander», et, en pareil cas, il mentait sans
aucun embarras de conscience ou de physionomie. Ce fut seulement le 31
août qu'à Vienne on annonça à M. de Sainte-Aulaire la rencontre en
Bohême des deux empereurs, mais avec assurance qu'aucun sujet de haute
politique ne serait traité entre eux. À la même date, M. Pozzo fit à
Paris une communication analogue. (_Mémoires inédits de M. de
Sainte-Aulaire._)]
[Note 454: Lettre confidentielle du 1er décembre 1833. (_Documents
inédits._)]
[Note 455: L'irritation méprisante du duc de Broglie à l'endroit de la
manifestation de Münchengraetz se manifestait dans sa correspondance
confidentielle de cette époque. (_Documents inédits._)]
[Note 456: Cf. le texte de cette dépêche, _Histoire de la politique
extérieure du gouvernement français_, 1830-1848, par M.
D'HAUSSONVILLE, t. I, p. 47 à 51.]
Les puissances furent quelque peu abasourdies d'une riposte qui
trompait si étrangement les prévisions de M. de Metternich. Dans son
dépit, celui-ci feignit d'abord d'avoir mal entendu la réponse qui lui
était faite et de croire que, dans l'énumération des pays où il ne
tolérerait pas une intervention étrangère, le duc de Broglie avait
nommé la Belgique et la Suisse, mais non le Piémont, qui intéressait
de beaucoup plus près la politique autrichienne. Le ministre français
ne laissa pas un seul instant subsister cette équivoque; il affirma
très-nettement que sa déclaration s'appliquait au Piémont et qu'il
avait désigné cet État, dès le premier jour, dans son entretien avec
le chargé d'affaires d'Autriche. Une étrange querelle s'ensuivit. Dans
des dépêches communiquées à toutes les autres puissances et
qu'appuyaient la Russie avec aigreur, la Prusse avec mollesse[457],
la chancellerie autrichienne insinuait qu'en affirmant avoir parlé du
Piémont, le ministre français faisait une sorte de faux diplomatique,
pour se donner, après coup, une fermeté d'attitude qu'il n'avait pas
eue tout d'abord. De cette guerre de dépêches, de cet échange de
démentis, résultait entre la France et les autres puissances beaucoup
de tension et d'aigreur. Encore était-il heureux que tout cela ne fût
pas connu ailleurs que dans les chancelleries: à la place du duc de
Broglie, un homme d'État d'un patriotisme moins désintéressé eût-il
résisté à la tentation de faire montre de sa fermeté et de sa roideur,
d'y chercher un titre de popularité auprès de ce public français,
alors si disposé à accuser ses gouvernants d'être trop humbles et trop
timides en face de l'étranger?
[Note 457: Dans une lettre confidentielle du 17 décembre 1833, M.
Bresson rapportait que M. Ancillon, tout en n'osant se séparer de
Vienne et de Saint-Pétersbourg, était au fond très-mécontent de la
mauvaise affaire où l'avait engagé M. de Metternich. Notre ambassadeur
ajoutait: «Les entours du Roi, que votre énergie a intimidés,
prodiguent des explications et des excuses qui équivalent à un
désaveu... Tout cet entourage se compose d'excellentes gens,
très-pacifiques, qui ne demandent qu'à finir leurs jours dans le
calme.» (_Documents inédits._)]
On cherche vainement quel intérêt l'Autriche trouvait à engager cette
controverse. Que la déclaration relative au Piémont eût été faite à un
moment ou à un autre, elle avait une égale portée, et le gouvernement
de Turin, qui s'en était fort ému, ne s'y trompait pas[458].
D'ailleurs, qui peut sérieusement avoir un doute en présence des
affirmations réitérées et formelles d'un homme tel que le duc de
Broglie[459]? N'était-ce pas, depuis 1830, l'habitude de notre
diplomatie de comprendre le Piémont parmi les pays où nous ne pouvions
permettre une intervention étrangère? Déjà M. Laffitte l'avait
proclamé à la tribune, en 1831, et le _Journal des Débats_ le
répétait, quelques semaines avant que le duc de Broglie eût à
s'expliquer sur ce point avec l'ambassadeur d'Autriche[460].
L'invraisemblable eût donc été, non pas que le duc de Broglie nommât
le Piémont, mais qu'il l'omît[461].
[Note 458: Voir la correspondance de M. de Barante, alors ambassadeur
à Turin. M. D'HAUSSONVILLE, _Histoire de la politique extérieure_, t.
I, p. 247 à 251.]
[Note 459: Le duc de Broglie écrivait notamment à M. Bresson, en
parlant du récit qu'il avait fait, dans sa dépêche circulaire, de
l'entretien avec le chargé d'affaires autrichien: «Je serais prêt à
prêter serment de l'exactitude de ce récit, et je porte défi à qui que
ce soit de le contredire en ma présence.» Il disait encore dans une
lettre à M. de Sainte-Aulaire: «Le son de ma voix articulant cette
parole (sur le Piémont) retentit encore dans mon oreille.» (_Documents
inédits._)]
[Note 460: Le _Journal des Débats_ disait, le 9 septembre 1833: «Nous
louons la France d'avoir porté d'abord sa sollicitude à ses frontières
et d'avoir dit: «Il ne s'y fera rien sans moi.» La Belgique, la Suisse
et le Piémont, question d'indépendance. La Pologne, l'Italie,
l'Allemagne, question d'influence. Dans le premier cas, les armes;
dans le second, les négociations.»]
[Note 461: M. Hillebrand, dans l'ouvrage allemand que nous avons
plusieurs fois eu l'occasion de citer, et où il se montre fort hostile
à la France, sans doute pour la remercier de l'hospitalité et des
faveurs qu'il en a longtemps reçues, tâche de reprendre l'accusation
portée autrefois contre le duc de Broglie et lui reproche formellement
d'avoir forgé, après coup, un faux récit de son entretien avec le
chargé d'affaires autrichien. Ce que nous avons dit suffit à réfuter
l'historien prussien. D'ailleurs, cette querelle, qui avait déjà peu
d'intérêt sur le moment même, en a moins encore dans l'histoire: elle
était vraiment indigne d'y être transportée.]
Quoi qu'il en soit, ce n'était pas en soulevant cette mauvaise querelle
que les puissances pouvaient dissimuler l'inefficacité de leur
manifestation de Münchengraetz. Bien loin d'avoir intimidé le
gouvernement français, comme elles s'en étaient flattées, elles
s'étaient attiré de sa part une très-verte répartie; et il leur fallait
s'en tenir là, à moins de pousser jusqu'à la guerre dont elles ne
voulaient pas. Piteuse sortie après une entrée en scène si fastueuse.
Les trois cours étaient au fond obligées de reconnaître «qu'elles
avaient jeté un trait dans l'eau[462]». À Vienne et à Saint-Pétersbourg,
on s'en prenait au roi de Prusse, dont on déplorait plus amèrement que
jamais la faiblesse et la tiédeur. Frédéric-Guillaume concluait au
contraire que, malgré tous ses tempéraments, il était encore allé trop
loin. Le premier promoteur de tout ce mouvement, le Czar, se rendait si
bien compte de l'échec, qu'il en venait à faire des coquetteries au
gouvernement français[463]. Quant à celui-ci, il se sentait tout animé
et enhardi d'avoir pu le prendre de si haut avec la vieille Europe; nos
agents diplomatiques étaient fiers de l'attitude qu'on leur faisait
prendre; l'un des plus intelligents, M. Bresson, écrivait au duc de
Broglie, le 17 décembre 1833: «Je vous remercie de m'avoir rendu
l'organe d'une politique si nette, si loyale et si nationale.»
[Note 462: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p.
562.]
[Note 463: Le duc de Broglie écrivait, à la fin de 1833, à M. de
Sainte-Aulaire: «En attendant, il n'y a sorte de coquetterie que le
gouvernement russe ne cherche à nous faire.» (_Documents inédits._)]
Les puissances ne devaient pas se sentir encouragées à recommencer.
Deux ans plus tard, en août et septembre 1835, le Czar invitait de
nouveau l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse à se réunir, avec
lui, à Kalisch, en Pologne, pour assister à des parades militaires, et
à Toeplitz, en Bohême, pour conférer sur la situation de
l'Europe[464]. Le sujet des conversations fut le même qu'à
Münchengraetz. Pas plus que la première fois, Nicolas ne parvint à
entraîner ses deux alliés dans une croisade contre la France. Si l'on
convint de quelques mesures intérieures contre la propagande
révolutionnaire, on se garda bien de faire une démarche diplomatique
pareille à celle de 1833 et de s'exposer à une seconde rebuffade du
duc de Broglie: on avait assez de la première. Pour déguiser cette
inaction et ce silence, M. de Metternich écrivait pompeusement au
comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche à Paris: «Les trois cabinets
sont maintenant tombés d'accord de ne point adresser, à la suite de
leur réunion, un manifeste ni même des circulaires à leurs missions.
Ce que veulent les trois cours est généralement connu; le redire est
inutile et ne pourrait avoir d'autre résultat que d'affaiblir leur
situation inexpugnable. Les vagues viennent se briser contre le
rocher, le rocher ne s'avance pas pour briser la lame... Opposez à des
questions indiscrètes une sérieuse impassibilité... Que tous sachent
que les monarques se sont séparés comme ils se sont rencontrés, animés
des mêmes sentiments, et décidés au maintien de leur altitude
immuable.» Dans une lettre confidentielle au même agent, le chancelier
cherchait à se persuader que «le silence serait plus imposant que tout
ce qu'on aurait pu dire[465]». C'était, en tout cas, avouer qu'on ne
se félicitait pas d'avoir rompu ce silence après Münchengraetz. M.
Bresson pouvait écrire au duc de Broglie, le 2 novembre 1835, que
l'entrevue provoquée par le Czar avait été qualifiée partout en
Allemagne de «pur enfantillage» et de «sottise pompeuse». Et le
ministre, répondant à l'ambassadeur, parlait dédaigneusement des
«farces de Kalisch» et de «la peine que la Russie se donnait, à chaque
instant, pour entretenir un feu qui s'éteignait et pour ranimer des
passions qui s'amortissaient[466]».
[Note 464: À cette époque, Ferdinand venait de succéder, à Vienne, à
l'empereur François. Du reste, M. de Metternich continuait à gouverner
la diplomatie autrichienne.]
[Note 465: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 51, 52 et 92.]
[Note 466: _Documents inédits._]