Au moment où le ministère du 11 octobre prenait la direction des
affaires, la guerre sévissait, à l'extrémité de la Méditerranée, entre
le sultan et le pacha d'Égypte. Quoique lointaine, cette guerre
touchait, par plus d'un point, aux intérêts français et mettait en
cause tout l'équilibre européen. C'était, en effet, l'une des phases
de cette éternelle et redoutable question d'Orient, sans cesse posée,
jamais résolue, encore aujourd'hui l'un des plus périlleux problèmes
de la politique européenne. Étrange destinée de cet empire ottoman, de
mettre toujours en danger le repos de la chrétienté, autrefois par sa
puissance, aujourd'hui par sa faiblesse! Cette guerre avait éclaté en
1831, sans que la France, distraite et absorbée par d'autres affaires,
s'en fût presque aperçue. Le prétexte avait été une querelle sans
importance entre le pacha d'Égypte et celui de Saint-Jean d'Acre. La
cause réelle était l'ambition du premier, le célèbre Méhémet-Ali, qui
voulait à la fois étendre sa domination en Asie et conquérir son
indépendance.
Ce soldat parvenu, qui s'était appris à lire à cinquante ans,
possédait quelques-unes des qualités du grand homme et était adroit à
feindre les autres. Sous sa volonté de fer qui faisait tout plier et
trembler, l'Égypte avait paru se transformer. Il en avait tiré, de
force, une armée nombreuse, disciplinée à l'européenne, et prétendait
y acclimater l'industrie, en faisant venir d'Occident des ingénieurs
et des contre-maîtres. Sans doute, il y avait là plus d'un
trompe-l'oeil. Comme on l'a dit, le pacha «tapissait sur la rue, du
côté de l'Europe». Sur beaucoup de points, l'oeuvre était factice,
superficielle et stérile. Pression passagère d'un tyran, et non pas
impulsion durable d'un réformateur. Les populations étaient violentées
plutôt que changées. Cet étalage de puissance cachait mal la ruine
d'un pays épuisé d'hommes et d'argent. Derrière une devanture de
civilisation moderne, subsistait le vieux fond de barbarie musulmane
et de despotisme oriental.
En France, cependant, les esprits étaient séduits et éblouis. L'Égypte
était restée chère à notre imagination, depuis l'expédition, si vite
légendaire, de Bonaparte. Très-artificieux et comédien, sous son
masque de rudesse sauvage, le vieux pacha soignait adroitement sa
popularité occidentale, se proclamant «enfant de la France», nous
empruntant ses instructeurs militaires et industriels, professant le
culte de Bonaparte, et faisant écorcher par ses soldats le chant de la
_Marseillaise_. Aussi la _Revue des Deux Mondes_ le louait-elle, en
termes enthousiastes, d'avoir «francisé l'Égypte» et «épousé la pensée
de Napoléon» sur ce pays. Engouement universel et irrésistible, tel
qu'il s'en produit parfois dans notre pays. On s'échauffait pour
l'Égypte de Méhémet-Ali, comme naguère pour la Grèce de Canaris. Il
n'était pas jusqu'aux démocrates qui ne saluassent, dans ce tyran
oriental, «un homme nouveau, un fils de ses oeuvres, un élu des
révolutions modernes[423]». Quant aux politiques, ils rêvaient
vaguement d'une sorte «d'empire arabe», créé sous le patronage de la
France, assurant sa prépondérance dans la Méditerranée et faisant
contre-poids à l'empire ottoman que dominait la Russie[424].
[Note 423: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. V, p. 397.]
[Note 424: M. de Polignac paraît avoir caressé le projet de cet empire
africain qu'il voulait étendre jusqu'à Alger; il avait pu l'idée de
faire châtier le dey par Méhémet-Ali.]
Pendant que l'Égypte semblait revivre, la Turquie était plus moribonde
que jamais. L'effort fait, en 1828 et 1829, pour soutenir la guerre
contre la Russie, l'avait épuisée. Quant au sultan, le farouche
Mahmoud, s'il avait massacré les janissaires, comme Méhémet-Ali les
mameluks, il n'était pas pour cela de la taille du pacha. Usé par la
débauche, capable d'un accès de violence, non d'une volonté
persistante, il avait désorganisé la vieille féodalité turque, sans
rien mettre à la place. Il n'avait donc pour résister à l'attaque, ni
force matérielle ni force morale. À peine les hostilités ouvertes, les
Égyptiens, commandés par Ibrahim, fils de Méhémet-Ali, s'étaient
emparés, en courant, de la Palestine, de la Syrie, et avaient mis en
déroute les armées successivement envoyées par le sultan pour les
arrêter. Dès le milieu de 1832, Mahmoud, effrayé, à bout de
ressources, s'était tourné vers les quatre grandes puissances, Russie,
France, Angleterre et Autriche, implorant leur intervention contre son
vassal rebelle.
L'avantage de la Russie sur le reste de l'Europe était d'avoir, dans
la question d'Orient, une idée simple et nette, mieux encore, une idée
fixe. Quelle n'est pas, en politique, la force de l'idée fixe! Pendant
que les autres puissances se laissaient souvent distraire, quelquefois
dévoyer, par des préoccupations diverses, le gouvernement du Czar
allait droit son chemin, les yeux toujours dirigés vers le Bosphore,
résolu à profiter de tous les événements, de tous les accidents, pour
s'en rapprocher. Aussi l'appel de la Porte ne le trouva-t-il ni
inattentif ni hésitant. Il s'empressa d'offrir le secours,
non-seulement de sa diplomatie, mais de ses armées, trop heureux de
s'ouvrir, à titre de protecteur, cette ville de Constantinople, où il
n'avait pu entrer encore comme conquérant.
Arrivée à Paris, dans l'espèce d'interrègne ministériel qui avait
séparé la mort de Périer de la constitution du cabinet du 11 octobre,
la demande de la Turquie avait pris le gouvernement français un peu au
dépourvu. Celui-ci n'avait même pas d'ambassadeur auprès du divan et
n'y était représenté que par un chargé d'affaires. Savait-il,
d'ailleurs, aussi bien que la Russie, ce qu'il voulait en Orient? La
vieille tradition qui, depuis François Ier, avait lié la France à la
Turquie, s'était trouvée, comme tant d'autres, singulièrement dérangée
et brouillée depuis quarante ans. L'expédition de Bonaparte en Égypte,
l'engouement philhellénique qui nous avait conduits, pendant la
Restauration, à anéantir, dans les eaux de Navarin, la flotte turque,
au plus grand profit de la Russie; enfin, le concours moral donné en
1828 et 1829 au Czar en guerre contre la Porte, dans l'espoir que
l'alliance russe nous vaudrait des compensations en Belgique ou sur le
Rhin, n'étaient-ce pas autant d'infidélités à cette tradition? La
révolution de Juillet, en rendant désormais impossible toute partie
liée avec Saint-Pétersbourg, aurait pu nous ramener à notre ancienne
politique. Mais alors s'était présentée, comme un obstacle ou tout au
moins comme une complication, la sympathie pour Méhémet-Ali. De là,
des incertitudes et parfois des contradictions dans notre action.
Malgré ces difficultés, notre chargé d'affaires à Constantinople, M.
de Varennes, s'employa activement à contrecarrer les desseins du Czar,
détournant la Porte d'accepter ses offres, excitant le sentiment turc
contre la Russie, tentant une sorte de médiation entre le sultan et le
pacha, conseillant au premier de ne pas refuser des concessions
nécessaires, au second de modérer ses exigences: oeuvre singulièrement
ardue que ne rendaient pas plus aisée les intrigues de la Russie,
l'enivrement du pacha et la haine furieuse que lui portait
Mahmoud[425]. M. de Varennes ne rencontrait pas, d'ailleurs, chez les
représentants de l'Autriche et de l'Angleterre, le concours qu'il
avait probablement espéré. La peur qu'inspirait à M. de Metternich la
France révolutionnaire lui faisait fermer les yeux sur les dangers de
la Russie conquérante; il s'employait à rassurer les autres puissances
sur les desseins du Czar à Constantinople et à les inquiéter sur nos
visées en Égypte[426]. Rien de plus facile que d'éveiller, sur ce
dernier point, les ombrages de l'Angleterre: même avec un ministre
moins jaloux et moins méfiant que lord Palmerston, nos voisins
d'outre-Manche n'eussent pu voir avec indifférence Suez et l'Euphrate,
c'est-à-dire les deux routes de l'Inde, aux mains d'un client de la
France. D'ailleurs, le chef du _Foreign Office_ n'avait pas eu
jusqu'ici l'occasion de beaucoup s'occuper des relations de la Russie
et de la Turquie; il connaissait mal ce côté de la politique
européenne; l'ambassade anglaise à Constantinople était sans
titulaire, et il n'avait pas envoyé, depuis un an, d'instructions à
son chargé d'affaires. Par ces causes diverses, la première réponse du
ministre anglais à la demande de secours de la Turquie fut un refus
formel. Ce refus arriva à Constantinople en même temps que la nouvelle
d'une seconde défaite subie par l'armée ottomane, à Koniah, le 21
décembre 1832. Le sultan, épouvanté, ne tenant plus compte des
objections de notre représentant, se jeta dans les bras de la Russie,
accepta ses offres de secours et lui demanda formellement d'envoyer
une flotte dans le Bosphore et une armée à Constantinople.
[Note 425: «Que m'importe l'empire? disait un jour Mahmoud à un
conseiller qui cherchait à l'effrayer sur les desseins des Russes; que
m'importe Constantinople? Je donnerais Constantinople et l'empire à
celui qui m'apporterait la tête de Méhémet-Ali.»]
[Note 426: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 490 à 500.]
À ce moment, le ministère du 11 octobre était aux affaires. Le duc de
Broglie comprit, dès le premier jour, le danger de l'intervention
russe et voulut s'y opposer. Se tournant vers l'Angleterre, il la
pressa vivement de s'entendre avec lui pour une action commune, mais
sans parvenir à secouer son indifférence ou à vaincre ses
méfiances[427]. En même temps, pour fortifier notre influence à
Constantinople, il y envoyait, comme ambassadeur, l'amiral Roussin.
Ses instructions étaient «de faire en sorte, par tous les moyens
utiles et raisonnables, que les Russes n'occupassent pas
Constantinople du consentement de la Porte, bien sûr que s'ils
l'occupaient contre le gré de la Porte, cela deviendrait tout de suite
une affaire européenne, et que nous aurions plus d'alliés qu'il ne
nous en faudrait pour les en faire déguerpir[428]». L'amiral était un
homme considérable dont la parole devait avoir une autorité
particulière; sa conduite dans le récent conflit avec le Portugal lui
avait valu un renom d'énergie et de décision; mais son esprit hardi,
entier, impérieux, toujours dominé par une seule idée, n'avait pas
toutes les qualités qui convenaient à un diplomate, surtout dans une
négociation si complexe. À son arrivée à Constantinople, en février
1833, il trouva la flotte russe entrant dans le Bosphore et
s'apprêtant à débarquer des troupes. L'éloigner à tout prix fut
aussitôt sa seule pensée. Il parla haut et ferme au divan; et comme
celui-ci arguait de l'impossibilité où il était de se défendre
autrement contre les prétentions de son vassal, l'ambassadeur
français, pour couper court à cette objection, se porta fort de faire
accepter les conditions turques par Méhémet-Ali, si les Russes étaient
congédiés. La Porte, surprise de nous voir ainsi prendre son parti
contre les Égyptiens, se hâta de nous saisir au mot et invita les
Russes à s'éloigner. Cela parut d'abord un échec pour le gouvernement
de Saint-Pétersbourg, un succès pour la politique française: M. de
Metternich dit en présence de tous les ambassadeurs «que ce traité
était le plus beau succès diplomatique obtenu de nos jours». Mais
cette impression ne dura pas. Quand l'amiral Roussin signifia au pacha
l'engagement pris en son nom, celui-ci, qui avait entendu,
jusqu'alors, un tout autre langage de nos agents à Alexandrie,
répondit par un refus très-net[429]. Quel moyen de le faire céder? La
situation de l'ambassadeur devenait fausse et mortifiante. La Porte,
se fondant sur l'impuissance où il était de lui faire avoir ce qu'il
lui avait promis, rappela de nouveau les Russes, qui, par mer et par
terre, reprirent avec empressement le chemin de Constantinople. Le 5
avril 1833, la flotte du Czar jetait l'ancre dans le Bosphore, et cinq
mille hommes de troupes de débarquement campaient sur le rivage
asiatique.
[Note 427: «Je crois,--écrivait confidentiellement le duc de Broglie à
Talleyrand, le 21 janvier 1833,--que les intérêts du gouvernement
anglais, sur ce point, sont identiques aux nôtres et que le temps
presse. J'ai tout lieu de croire que, si nos deux gouvernements
s'entendent bien, l'Autriche finira par se réunir à nous contre
l'agrandissement éventuel de la Russie. C'est là l'oeuvre que vous
avez tentée au congrès de Vienne et que les Cent-Jours sont venus
déranger. C'est à vous qu'il appartient de l'achever.» Un peu plus
tard, le duc de Broglie se plaignait de «l'extrême froideur avec
laquelle le gouvernement anglais avait accueilli, depuis trois mois,
ses diverses ouvertures relativement à l'Orient». Et il ajoutait: «En
vérité, ce n'est pas ma faute. Depuis mon entrée au ministère, je n'ai
cessé de solliciter l'Angleterre d'envoyer un ambassadeur à
Constantinople. J'ai communiqué, presque jour par jour, à lord
Granville, toutes les dépêches que je recevais et que j'écrivais à ce
sujet. Je l'ai averti, prié, pressé... Tout serait fin; à Alexandrie
et à Constantinople, si le cabinet anglais avait voulu.»
(Correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand, _Documents inédits._)]
[Note 428: Lettre confidentielle du duc de Broglie à Talleyrand, du 22
mars 1833. (_Documents inédits._)]
[Note 429: Méhémet-Ali, dans ses conversations avec les consuls
étrangers, se disait «étonné que le gouvernement français, qui, depuis
deux ans, n'avait cessé de faire des démarches auprès de lui pour
l'engager à déclarer la guerre à la Porte, osât maintenant lui
proposer la paix à des conditions si peu avantageuses». (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, 1830-1870, t. I, p. 531.) Le pacha
dénaturait évidemment les faits, pour exciter les autres puissances;
néanmoins il est certain que le langage de notre consul à Alexandrie
n'avait pu le préparer à la communication de l'amiral Roussin.]
Cependant, le cabinet de Londres se réveillait enfin de son sommeil.
Il ne pouvait voir sans alarme l'escadre russe dans le Bosphore, ni
peut-être sans quelque jalousie le représentant de la France jouer le
rôle principal à Constantinople. Quand lord Palmerston avait appris à
l'ambassadeur de la Porte à Londres comment l'amiral Roussin venait
d'obtenir l'éloignement de la flotte russe, le Turc l'avait écouté en
silence, puis lui avait demandé: «Et où est l'Angleterre dans tout
ceci[430]?» Ce mot avait dû faire réfléchir le ministre britannique.
Lord Ponsonby, que nous avons déjà rencontré à Bruxelles, fut envoyé
comme ambassadeur auprès de la Porte avec mission d'agir contre la
Russie. M. de Talleyrand écrivait de Londres au duc de Broglie, le 25
avril 1833: «Ici, d'une longue léthargie, on passe à une sorte
d'épouvante; cette alarme n'a cependant produit aucun expédient.
Chacun alors est venu me parler et me demander mon avis.» Le duc
répondit à l'ambassadeur: «J'espère que nous allons reprendre
l'affaire d'Orient sur de nouveaux frais, et je vous conjure de ne pas
laisser le gouvernement anglais s'endormir encore une fois[431].»
[Note 430: _Mémoires de Gréville_, t. II, p. 367.]
[Note 431: Correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand. (_Documents inédits._)]
L'Autriche elle-même, bien que toujours en méfiance contre le
gouvernement de Paris[432] et en ménagement avec celui de
Saint-Pétersbourg, proposa, au vif déplaisir de ce dernier, une action
diplomatique des grandes puissances à Constantinople. M. de Metternich
s'en ouvrit aux ambassadeurs de France et d'Angleterre. «Les affaires
d'Orient, leur dit-il, ne peuvent être arrangées qu'en commun.
Précisément parce que les quatre puissances se jalousent et se
soupçonnent, elles doivent se surveiller, et pour se surveiller, elles
doivent marcher ensemble... Je ne veux ni conférence, ni protocoles,
ni formes solennelles; je propose seulement qu'on trouve quelque part
des hommes au courant de la question, informés des intentions de leurs
gouvernements et accrédités, sinon pour conclure un arrangement, au
moins pour s'entendre sur les moyens qui peuvent le préparer.» Sans le
dire expressément, il laissait voir son désir que le siége de cette
négociation fût établi à Vienne. Quant aux bases sur lesquelles
l'entente pourrait se faire, il indiquait: 1º une déclaration des
quatre grandes puissances, qui emporterait garantie en faveur du
sultan de toutes les parties de son empire; 2º l'engagement que
lesdites puissances devaient prendre les unes envers les autres de ne
jamais, dans une hypothèse quelconque, accepter la possession d'un
seul village de la Turquie européenne. Du reste, M. de Metternich
affectait de se porter caution des bons sentiments de la Russie. Ces
ouvertures furent transmises à Paris et Londres. Mais les
gouvernements de France et d'Angleterre se méfiaient de l'énergie et
même un peu de la sincérité du chancelier de Vienne. Après en avoir
délibéré ensemble, ils répondirent, le 14 juin 1833, à leurs
ambassadeurs à Vienne «qu'il n'y avait pas lieu de donner suite à la
proposition qui leur avait été faite, que lord Palmerston avait sondé
le prince de Liéven, ambassadeur de Russie à Londres, et jugé d'après
son langage que l'empereur Nicolas s'y opposerait péremptoirement; que
M. de Metternich n'était pas homme à la soutenir avec vigueur, et que
la négociation, ne pouvant ainsi venir à bien, aurait pour résultat de
consacrer en quelque sorte par une tentative inutile pour l'infirmer
la position spéciale et privilégiée que la Russie voulait s'attribuer
en Orient». À la dépêche officielle que le duc de Broglie adressait à
son ambassadeur, il ajouta dans une lettre particulière: «Si le
gouvernement autrichien se trouvait réduit à l'alternative de rompre
avec la Russie ou de lui laisser faire tout ce qu'elle voudrait,
jusques et y compris l'occupation définitive de Constantinople, il est
clair, pour moi du moins, qu'il s'y résignerait.» M. de Metternich ne
parut pas désappointé de voir son offre déclinée. Peut-être eût-il été
au contraire fort embarrassé, s'il lui avait fallu y donner suite; il
savait, en effet, qu'à Saint-Pétersbourg on s'en montrait fort
mécontent[433].
[Note 432: M. de Metternich se plaignait, avec une extrême amertume,
de l'«intolérable jalousie de l'amiral Roussin». (_Mémoires_, t. V, p.
502 à 508.)]
[Note 433: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
Pendant ce temps, à Constantinople, l'amiral Roussin avait viré de
bord avec sa promptitude et sa brusquerie accoutumées. N'ayant pu
arriver à la pacification en faisant céder le pacha, il cherchait
maintenant à y arriver en faisant céder le sultan. Les négociations
furent laborieuses. Mahmoud, excité par les Russes, repoussait les
exigences de Méhémet-Ali. À la fin, cependant, pressé par notre
ambassadeur, effrayé des révoltes qui se produisaient sur d'autres
points, il céda. Un firman, en date du 5 mai 1833, accorda à Méhémet
le gouvernement de la Syrie dans les conditions qu'il avait demandées.
Par contre, l'armée égyptienne se retira des États du sultan. Ce fut
ce qu'on appela l'arrangement de Kutaièh. L'un des résultats de cette
paix, et non le moins important, fut le départ des troupes et de la
flotte russes: ce départ eut lieu le 10 juillet. C'était une revanche,
promptement obtenue, de la récente mésaventure de l'amiral Roussin.
Aussi celui-ci écrivait-il à son collègue à Vienne: «C'est moi qui ai
fait la paix; je l'ai même faite deux fois, à des conditions
différentes, j'en conviens, mais qu'importe? L'essentiel était
d'éloigner les Russes[434].» À Paris, la presse ministérielle fit
quelque bruit de ce qui lui paraissait un succès. «L'influence
française, disait le _Journal des Débats_ le 1er août 1833, a été si
efficace dans tout le cours de cette négociation, elle a été si
activement mêlée aux événements de l'Asie Mineure et à leur heureux
dénoûment, que nous pouvons nous féliciter hautement du rôle que la
France a joué dans cette mémorable circonstance.»
[Note 434: _Ibid._]
Les autres cours d'Europe, au contraire, accueillirent mal
l'arrangement de Kutaièh. À Vienne, surtout, on était fort mécontent.
«L'Europe, disait M. de Metternich, sera peut-être troublée pendant
cinquante ans, par suite de la triste influence que l'amiral Roussin
vient d'exercer sur le Divan[435].» En tout cas, il fut bientôt trop
visible que l'affaire n'était pas finie. On apprit, en effet, que, le
8 juillet 1833, deux jours avant le départ des Russes, le comte
Orloff, ambassadeur extraordinaire du Czar, avait conclu avec la Porte
une convention de défense réciproque: par ce pacte, connu sous le nom
de traité d'Unkiar-Skelessi, la Russie s'obligeait à fournir à son
alliée toutes les forces de terre et de mer dont elle aurait besoin
«pour la tranquillité et la sûreté de ses États», expressions qui,
dans l'état de l'empire ottoman, pouvaient servir de prétexte à une
intervention permanente; la Porte s'obligeait, de son côté, «à fermer
le détroit des Dardanelles, c'est-à-dire à ne permettre à aucun
bâtiment de guerre étranger d'y entrer, sous un prétexte quelconque»;
par suite, des travaux considérables étaient entrepris sur les deux
rives du détroit, sous la direction d'ingénieurs russes. Le but
poursuivi par Catherine II semblait atteint: son successeur avait
trouvé le chemin de Bysance. Que ses armées y entrassent comme
protectrices ou comme ennemies, n'était-ce pas à peu près la même
chose?
[Note 435: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
À la révélation de ce traité, l'émotion fut grande en Europe. Le
gouvernement anglais, naguère si inattentif, était le plus irrité: il ne
proposait à la France rien moins que de forcer les Dardanelles pour
aller brûler la flotte moscovite. Le duc de Broglie, tout hostile qu'il
fût aux desseins de la Russie, ne croyait pas que l'on pût autant
brusquer les choses. À son avis, il fallait protester, refuser
d'accepter ce qui s'était fait, mais prendre garde de s'engager dans un
conflit prématuré et de réveiller la question d'Orient qui semblait
s'assoupir[436]. En réalité, le duc sentait la France encore trop près
de la révolution de 1830, des troubles que cette révolution avait
produits au dedans, des méfiances qu'elle avait suscitées au dehors,
pour risquer déjà une grande guerre. On se borna donc à quelques
manifestations des flottes anglaises et françaises sur les côtes de
Turquie, et à des protestations diplomatiques que les deux puissances
occidentales firent à Constantinople et à Saint-Pétersbourg. Le Divan
parut recevoir ces protestations avec plus de satisfaction que de
chagrin. Le Reiss-Effendi et le Sérasquier vinrent en remercier l'amiral
Roussin. «Ils n'avaient, disaient-ils, signé le traité du 8 juillet
qu'avec une grande répugnance, et, ne se dissimulant pas l'effet
déplorable que l'alliance russe produisait dans l'empire, ils tenaient
beaucoup pour leur part à en décliner la responsabilité.» Ils
protestèrent de leur attachement pour la France, rappelèrent que
«c'était d'elle qu'ils avaient d'abord sollicité l'appui; ils s'étaient
jetés dans les bras de son ambassadeur, quand, au mois de février
précédent, il était arrivé à Constantinople; sa protection avait
malheureusement été alors inefficace, et c'était faute d'autres
ressources qu'ils s'étaient résignés à subir celle du plus mortel ennemi
de leur pays». L'accueil fut tout différent à Saint-Pétersbourg. On y
répondit sur un tel ton à nos protestations qu'on put croire une rupture
imminente. M. de Metternich s'interposa. Au fond, le traité
d'Unkiar-Skelessi déplaisait fort au gouvernement de Vienne[437], mais
la peur de la révolution ne lui permettait pas de se séparer de la
Russie; il accepta donc le traité, se bornant à donner en même temps au
Czar des conseils de modération. Tâchant de se persuader que ces
conseils étaient entendus, il crut pouvoir se porter fort, à Paris et à
Londres, que l'intention du gouvernement russe était de laisser le
traité à l'état de lettre morte. La Prusse suivit en tous points
l'Autriche. Cette intervention calmante de M. de Metternich, aidée de la
prudente résolution du duc de Broglie, amena, à la fin de 1833 et au
commencement de 1834, une certaine détente et une sorte d'accalmie;
toutefois, bien que le chancelier autrichien se flattât que la «question
russo-turque» fût, grâce à lui, «dissipée en fumée[438]», les
difficultés n'étaient pas résolues, elles étaient seulement ajournées.
[Note 436: Au premier abord, M. de Talleyrand eût été assez disposé à
se laisser emporter à la suite du gouvernement anglais.
(Correspondance confidentielle du duc de Broglie et de M. de
Talleyrand. _Documents inédits._)]
[Note 437: M. de Metternich ne pouvait même se cacher qu'en cette
circonstance il avait été complétement joué par le cabinet de
Saint-Pétersbourg. En effet, pendant que le traité d'Unkiar-Skelessi se
concluait, le chancelier autrichien assurait à M. de Sainte-Aulaire,
alors ambassadeur de France à Vienne, «qu'un changement complet,
inopiné, s'était opéré depuis peu dans la politique du cabinet russe».
Il ajoutait, avec un air de mystère: «Je veux vous confier que
dernièrement l'empereur Nicolas a fait venir dans son cabinet M. de
Fiquelmont. Il est convenu que ses antécédents pouvaient nous inspirer
de fâcheuses préventions, mais il a formellement abjuré son ancienne
politique. Il a voulu que notre ambassadeur écrivît, sous sa dictée,
l'engagement d'honneur de ne plus rien faire qu'avec nous et par nous
dans les affaires d'Orient. Jugez si, après une déclaration si
catégorique, envoyée par écrit directement à l'empereur François, nous
sommes fondés à nous porter garants et des actes et des projets de
l'empereur Nicolas.» Et M. de Metternich se plaisait à répéter «qu'il
avait dompté le lion moscovite, et que désormais il ne craignait ni
surprise ni résistance». Quelques jours après cette conversation, M. de
Sainte-Aulaire ayant appris le traité d'Unkiar-Skelessi, se hâtait
d'aller l'annoncer au chancelier, fort curieux de savoir si celui-ci
avait été, en cette affaire, complice ou dupe. M. de Metternich resta
aussi impassible que de coutume, se bornant à émettre des doutes sur
l'existence même du traité. «Sur mon honneur et ma conscience, dit-il,
si le traité existe, il a été conçu et accompli sans ma participation,
sans qu'aucune circonstance ait pu éveiller ma prévision.» Toutefois, il
ne voulut pas se laisser amener à témoigner une désapprobation de la
conduite de la Russie. (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
[Note 438: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 596.]