LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE SOUS LE MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE

(Octobre 1832--février 1836)

I. La question de paix ou de guerre, débattue depuis 1830, est

maintenant résolue. État des affaires de Belgique, d'Italie et de

Pologne.--II. Guerre entre l'Égypte et la Turquie. Méhémet-Ali.

Le sultan vaincu fait appel aux puissances. Accueil fait à cet

appel. La Porte demande le secours de la Russie. Le ministère du

11 octobre cherche à écarter cette puissance. L'amiral Roussin à

Constantinople. Paix entre le sultan et le pacha. Traité

d'Unkiar-Skelessi. Son effet en Europe.--III. Le Czar voudrait

pousser à une croisade contre la France. Dispositions qu'il

rencontre en Autriche et en Prusse. Entrevue de Münchengraetz.

Froideur du gouvernement de Berlin. Les trois notes adressées à

la France. Réponse haute et roide du duc de Broglie. Inefficacité

de la manifestation des puissances. Entrevues de Kalisch et de

Toeplitz.--IV. Entente de la France et de l'Angleterre. Efforts

faits par M de Talleyrand pour la transformer en une alliance

formelle et générale. Traité de la Quadruple Alliance.--V.

Origine et portée de la Quadruple Alliance. Question de la

succession royale en Espagne et en Portugal. Effet du traité en

Portugal. Mauvais état des affaires d'Isabelle. Le gouvernement

espagnol demande l'intervention de la France. Discussion au sein

du ministère français. M. Thiers et le Roi. On décide de refuser

l'intervention.--VI. Les désagréments de l'alliance anglaise. Le

duc de Broglie veut cependant y demeurer fidèle. M. de Talleyrand

et Louis-Philippe désirent la relâcher et se rapprocher des

puissances continentales. Sentiment du duc de Broglie sur ces

dernières. Relations du Roi avec les ambassadeurs et les

ministres étrangers. Sur certains points, cependant, mauvaise

volonté persistante des puissances. En quoi le Roi se trompait et

en quoi le duc de Broglie était trop roide.--VII. Plan du duc de

Broglie, dans la question d'Orient, pour rapprocher l'Autriche

des deux puissances occidentales. Dans quelle mesure l'Angleterre

et l'Autriche étaient disposées à y concourir. Combien il est

malheureux que ce plan n'ait pu être réalisé.

I

Lorsque le ministère du 11 octobre prend le pouvoir, la grande

question de paix ou de guerre, qui, depuis deux ans, s'était débattue

si souvent à la tribune française, est définitivement tranchée dans le

sens de la paix. Les belliqueux de la gauche sentent que les

événements leur ont donné tort, et les conservateurs ne se privent pas

de le leur rappeler. Le général Lamarque n'est plus, et, si M. Mauguin

essaye encore parfois ses vieilles déclamations, elles demeurent sans

écho: la thèse et l'homme sont usés et discrédités. Il ne faut donc

plus s'attendre à voir reprendre, à la Chambre, ce retentissant et

tragique débat sur la politique extérieure, commencé après 1830,

continué sous Casimir Périer, et où, chaque fois, avait été mis en jeu

le repos du monde. À l'époque où nous sommes arrivés, ce n'est pas sur

les affaires étrangères que se livrent les grandes batailles de

tribune entre l'opposition et le gouvernement. À peine faut-il faire

exception pour la discussion sur la créance américaine, discussion

qui, on le sait, amena, en avril 1834, la démission du duc de

Broglie[421].

[Note 421: Voir plus haut, p. 247 et suiv.]

Que reste-t-il d'ailleurs des trois questions qui, au dehors, de 1830

à 1832, avaient presque seules fixé l'attention du public français,

éveillé ses passions et alimenté ses controverses? Quelle raison, quel

prétexte aurait-on désormais de refaire, à la tribune, ce que M. Dupin

appelait naguère «les trois voyages obligés» en Belgique, en Italie et

en Pologne? Ce triple foyer, allumé à la flamme de Juillet et d'où

l'on avait pu craindre de voir sortir l'embrasement général de

l'Europe, est à peu près éteint. Dès l'avénement du ministère,

l'expédition d'Anvers a, sinon mis un terme, du moins fait faire un

pas décisif à l'affaire belge; de ce côté, le succès de notre

politique est assuré. En Italie, tout semble apaisé, ou en tout cas

suspendu dans l'espèce d'équilibre que l'occupation d'Ancône a établi

entre les influences française et autrichienne; les deux puissances

rivales s'observent, se contiennent, luttent même sourdement, mais

aucun éclat ne se produit qui attire les regards. Un moment, on peut

craindre qu'une expédition révolutionnaire, préparée par Mazzini en

Suisse, plus ou moins d'accord avec les républicains français, et

dirigée sur le Piémont, ne vienne rouvrir la question et ranimer le

conflit, dans des conditions favorables pour l'Autriche et

compromettantes pour la France. Mais cette expédition avorte

misérablement dès le début[422]. Le cabinet de Vienne n'y trouve qu'un

argument de plus pour se plaindre de la propagande révolutionnaire

dont la France est le centre, et pour obliger, malgré nous, la Suisse

à restreindre le droit d'asile qu'elle accordait aux réfugiés.

[Note 422: Janvier 1834.]

Reste l'infortunée Pologne. Là, ce ne sont, hélas! ni le succès, ni

l'apaisement qui ont amené notre silence: c'est l'impuissance

constatée de nos efforts. Tout a été noyé et éteint dans le sang des

insurgés vaincus. Chaque année, sans doute, malgré les sages conseils

du ministère, la Chambre s'obstine à insérer, dans son Adresse, des

phrases de sympathie et de protestation en faveur de la Pologne: elle

entend, en ces occasions, des discours où le sentiment a plus de part

que la raison. Le seul résultat de ces manifestations est d'irriter

l'orgueil du Czar et de rendre sa main plus dure. Pendant ce temps,

notre gouvernement se borne à marquer diplomatiquement ses réserves, à

mesure que Nicolas détruit les derniers restes du royaume de Pologne

et de l'organisation établie par les traités de Vienne. Lorsque la

chancellerie russe fait publier, en 1833, dans la _Gazette officielle_

de Saint-Pétersbourg, un article contestant aux puissances autres que

l'Autriche et la Prusse le droit d'invoquer les stipulations du traité

de Vienne, et déclarant que la Russie en est déliée par l'effet de

l'insurrection, le cabinet de Paris fait aussitôt soutenir la thèse

contraire dans le _Moniteur_. Mais on sent bien qu'il agit sans

espoir, sans entrain, par acquit de conscience, pour satisfaire les

exigences de l'opinion, et avec la pleine connaissance de

l'inefficacité de ses démarches.

C'est ailleurs que se porte l'activité de notre diplomatie. Des

questions nouvelles sont nées, qui, pour occuper moins les Chambres

françaises, pour être négligées, quelquefois ignorées d'elles, n'en

ont pas moins une réelle importance: il convient donc de les examiner

de près, d'autant plus que le duc de Broglie, alors chargé de diriger

nos affaires étrangères, apportait, dans l'accomplissement de cette

tâche, des idées et des procédés à lui.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 69 / 85 题