II

Ce que nous avons dit de certains débats parlementaires, notamment au

sujet de la réduction des évêchés, a permis d'entrevoir quelles

étaient les dispositions du ministère dans les questions religieuses.

Souvent trop timide pour braver de front ce qu'il restait de

préventions dans l'opinion et dans la Chambre, il ne les partageait

pas pour son compte, les servait sans entrain et cherchait plutôt à en

limiter l'effet; il avait le désir de se montrer tolérant, juste,

bienveillant même, mais n'en avait pas toujours la volonté assez

résolue. De là, dans sa conduite, des incertitudes, voire même

quelques contradictions. Malgré tout cependant, on pouvait constater,

chaque année, une amélioration notable dans les rapports du

gouvernement avec le clergé.

Si l'on n'osait pas encore rétablir le crucifix arraché des salles de

justice en 1830, si même, en 1834, on installait dans la cour

d'assises de Paris, à la place où avait été la divine image, une

allégorie de la Justice avec le glaive et la balance, l'année

suivante, M. Persil, garde des sceaux, engageait les compagnies

judiciaires à se rendre aux cérémonies religieuses qu'elles avaient

généralement désertées depuis la révolution. Chrétiens et libres

penseurs notaient, comme une nouveauté significative, les termes de la

lettre par laquelle le Roi demandait des prières, après l'attentat

Fieschi; ce n'était plus le langage d'un gouvernement craignant de

faire acte public de christianisme. À cette époque, et pour la

première fois depuis 1830, le parquet relevait, dans des publications

impies et licencieuses, le délit d'outrage à la religion et demandait

l'application de la loi de 1822. Au début du ministère, on avait

encore vu, dans l'Ouest, un préfet suspendre le traitement d'un curé

compromis dans les affaires de la duchesse de Berry, mais ce fut la

dernière de ces confiscations inaugurées dans le désordre d'un

lendemain de révolution. Depuis lors, la préoccupation du pouvoir

parut être, au contraire, d'augmenter le budget du clergé; et, au

risque d'être dénoncé avec colère par le _Constitutionnel_[396], il

recommanda aux conseils généraux de rétablir les allocations destinées

à subvenir aux dépenses du culte et à accroître les traitements

ecclésiastiques. Parfois le gouvernement paraissait céder à quelques

velléités de taquinerie «gallicane»: appel comme d'abus contre

l'évêque de Moulins, petites difficultés soulevées pour l'agrément des

curés, circulaire quelque peu ridicule pour interdire l'annonce et la

célébration des fêtes «supprimées» par le concordat. Mais tout cela,

sans volonté de pousser loin les choses. Ainsi laissait-il tomber les

prescriptions de cette dernière circulaire, devant les objections des

autorités religieuses. Des questions mixtes, comme celle de l'usage

des cloches, étaient réglées dans un esprit conciliant et large.

[Note 396: Voir les attaques du _Constitutionnel_ du 9 août 1833 et du

12 octobre 1835.]

Le ministère eût bien voulu donner satisfaction aux pétitions des

habitants du quartier du Louvre, qui demandaient la réouverture de

l'église de Saint-Germain l'Auxerrois, fermée depuis l'atroce journée

du 14 février 1831. Mais les passions sacriléges montaient une garde

vigilante autour du temple qu'elles avaient violé[397]. Au moindre

indice de velléité réparatrice, elles grondaient si menaçantes que

l'administration intimidée n'osait les affronter. Rien de pareil

cependant à ce qu'on avait vu sous le ministère Casimir Périer, quand

la police s'était emparée de l'Abbaye-au-Bois pour y faire célébrer le

service funèbre de l'évêque schismatique Grégoire. Le gouvernement

réprimait au contraire, avec une énergie remarquée, les actes de

certaines municipalités qui avaient prétendu introduire des prêtres

schismatiques dans l'église de leur commune. Il saisissait même cette

occasion pour publier, dans le _Moniteur_, un article où les droits du

clergé catholique sur les bâtiments affectés au culte étaient reconnus

de la façon la plus nette et la plus satisfaisante[398].

[Note 397: Le _Constitutionnel_ se distinguait parmi ceux qui

s'opposaient à la réouverture de l'église. Il semblait n'avoir même

pas l'intelligence de l'atteinte portée ainsi à la liberté religieuse.

«L'église est debout, disait-il en septembre 1833, et rien n'y manque,

sinon une croix ornée de trois fleurs de lys; _rien n'y est changé,

sinon que les portes n'en sont plus ouvertes_. À quoi bon tant de

clameurs, si ce n'est qu'on est charmé de crier?»]

[Note 398: _Moniteur_ de janvier et de mai 1833.]

Rien de pareil non plus à l'acte de violence par lequel, en 1831,

avaient été dispersés les trappistes de la Meilleraye. Les

congrégations étaient tolérées et respectées. En juillet 1833, celui

qui devait être Dom Guéranger ressuscitait à Solesmes l'antique Ordre

des Bénédictins. Tout se passait au grand jour, sans que le

gouvernement y fit obstacle; M. Guizot devait même bientôt donner aux

nouveaux moines une allocation annuelle pour la continuation de la

_Gallia christiana_. Les Jésuites, maltraités par l'émeute en 1830,

revenaient, sans bruit, mais sans se gêner, à leurs pieux travaux; ils

remplissaient les chaires et les confessionnaux; les ministres les

laissaient faire, avec un sentiment où se mêlaient étrangement

l'indifférence et l'estime. «La Restauration est tombée, et avec elle

les Jésuites, disait le _National_[399]; on le croit du moins:

cependant toute la France a vu la famille des Bourbons faire route de

Paris à Cherbourg et s'embarquer tristement pour l'Angleterre. Quant

aux Jésuites, on ne dit pas par quelle porte ils ont fait retraite;

personne n'a plus songé à eux, le lendemain de la révolution de

Juillet, ni pour les attaquer ni pour les défendre. Y a-t-il, n'y

a-t-il pas encore des congrégations non autorisées par les lois? Il

n'est pas aujourd'hui de si petit esprit qui ne se croie, avec raison,

au-dessus d'une pareille inquiétude.» En 1833, quelque émotion

s'étant produite parce que deux Jésuites avaient été mandés, comme

précepteurs, auprès du duc de Bordeaux, M. Thiers fut le premier à

rassurer le Père provincial de Paris, dans les conférences qu'il avait

avec lui à ce sujet; après comme avant ces incidents, aucune entrave

n'était apportée aux oeuvres de la Compagnie de Jésus.

[Note 399: 18 octobre 1832.]

Rien de pareil enfin aux choix peu heureux par lesquels, aux débuts de

la monarchie, des prêtres tels que MM. Guillon, Rey ou d'Humières

avaient été désignés pour l'épiscopat. Le gouvernement apportait dans

l'usage de cette importante prérogative une droiture consciencieuse.

Ses nominations étaient excellentes. En 1834, le ministre des cultes,

M. Persil, écrivait aux évêques pour leur demander de lui faire

connaître les prêtres dignes de devenir leurs collègues. Bien loin de

se roidir contre les observations de l'autorité religieuse, le pouvoir

civil s'y rendait avec bonne grâce et bonne foi. Ainsi fit-il, en

renonçant à proposer le successeur qu'il avait d'abord songé à donner

à Mgr Mathieu, sur le siége de Langres, et en lui substituant Mgr

Parisis. Le chargé d'affaires du Saint-Père, Mgr Garibaldi, disait, à

ce propos: «Nous obtenons du roi Louis-Philippe ce que tout autre

gouvernement nous aurait refusé[400].»

[Note 400: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 146.]

Parmi les ministres, M. Guizot était un de ceux qui comprenaient le

mieux les devoirs du gouvernement envers la religion: on n'a pas

oublié avec quelle élévation il en avait parlé sous le ministère

Périer, alors qu'il était simple député; devenu ministre de

l'instruction publique, les occasions ne lui manquèrent pas de mettre

ses principes en pratique. Sa grande oeuvre fut alors la loi organique

de l'instruction primaire, présentée et votée en 1833. L'article

premier déclarait tout d'abord que «l'instruction primaire comprenait

nécessairement l'instruction morale et religieuse». Et le ministre

commentait ainsi, à la tribune, cette disposition de la loi:

«L'instruction morale et religieuse n'est pas, comme le calcul, la

géométrie, l'orthographe, une leçon qui se donne en passant, à une

heure déterminée, après laquelle il n'en est plus question. La partie

scientifique est la moindre de toutes, dans l'instruction morale et

religieuse. Ce qu'il faut, c'est que l'atmosphère générale de l'école

soit morale et religieuse... Il arrive un âge où l'instruction

religieuse devient l'objet d'un enseignement scientifique qui est

donné spécialement; mais, pour la première enfance, dans les écoles

primaires, si l'instruction morale et religieuse ne plane pas sur

l'enseignement tout entier, vous n'atteindrez pas le but que vous vous

êtes proposé, quand vous l'avez mise en tête de l'instruction

primaire... Prenez garde à un fait qui n'a jamais éclaté peut-être

avec autant d'évidence que de notre temps; le développement

intellectuel, quand il est uni au développement moral et religieux,

est excellent... mais le développement intellectuel tout seul, séparé

du développement moral et religieux, devient un principe d'orgueil,

d'insubordination, d'égoïsme et par conséquent de danger pour la

société.» Les rapporteurs de la Chambre des députés et de la Chambre

des pairs, M. Renouard et M. Cousin, faisaient écho à ce langage du

ministre.

M. Guizot était en outre convaincu que l'État avait besoin du concours

de l'Église pour l'oeuvre de l'instruction populaire, et qu'il devait,

par suite, partager avec elle l'action et le contrôle. Se demandant, à

la tribune, «quels étaient les pays où l'instruction primaire avait

véritablement prospéré»: «Ce sont, répondait-il, les pays où le clergé

a exercé une surveillance, une influence continuelle, sur

l'instruction primaire»; et il ajoutait, avec une courageuse loyauté,

que, «depuis quinze ans, le clergé avait beaucoup fait pour

l'instruction primaire en France». En conséquence, il proposa que le

curé fût de droit membre du comité chargé, dans chaque commune, de

surveiller l'école, comité qui était l'un des rouages importants de la

nouvelle organisation. Mais, comme nous avons eu occasion de le dire,

il se heurta, cette fois, aux préventions de la Chambre contre le

clergé. La commission demanda que cette présence de droit fût

supprimée, et la majorité lui donna raison, malgré l'éloquente

défense du ministre. Celui-ci ne se tint pas pour battu: il en appela

à la Chambre des pairs, et, appuyé par M. Cousin, il obtint d'elle le

rétablissement du droit du curé. Les députés finirent par céder, mais

non sans diminuer les attributions du comité qui leur était devenu

suspect, du moment qu'un prêtre y siégeait. Le ministre consentit à

cette altération grave de son projet; il crut nécessaire de faire ce

sacrifice aux préjugés régnants.

La loi votée, avec des lacunes qu'il était le premier à reconnaître,

M. Guizot s'efforça sincèrement, dans l'application, de faire à la

religion la part la plus large: oeuvre difficile, étant donné le

personnel d'instituteurs qu'il trouvait en possession des écoles. M.

Lorain, chargé, en 1833, par le ministre, de dépouiller les rapports

des inspecteurs et d'en tirer un tableau de l'instruction primaire

avant la loi nouvelle, avait constaté des faits tels que ceux-ci: un

inspecteur demandait à l'instituteur: «Monsieur, où en êtes-vous de

l'instruction morale et religieuse?--Je n'enseigne pas ces

bêtises-là», lui répondait-on. Ailleurs, les écoliers se promenaient,

avec leur maître, dans la ville, tambour en tête et chantant la

_Marseillaise_; ils s'interrompaient, en passant devant le presbytère,

pour crier à tue-tête: «À bas les Jésuites! À bas les calotins!» Dès

sa première circulaire, M. Guizot essaya de tourner et d'élever vers

la religion les âmes de ces instituteurs. Il les engagea à «n'attendre

leur récompense que de Dieu». «Partout, leur dit-il, où l'enseignement

primaire a prospéré, une pensée religieuse s'est unie, dans ceux qui

le répandent, au goût des lumières et de l'instruction. Puissiez-vous

trouver, dans de telles espérances, dans ces croyances dignes d'un

esprit sain et d'un coeur pur, une satisfaction et une constance que

peut-être la raison seule et le seul patriotisme ne vous donneraient

pas.» Plus loin, il recommandait à l'instituteur de «s'attacher à

développer», chez l'enfant, «la foi à la Providence», de «respecter»

le curé ou le pasteur «dont le ministère répond à ce qu'il y a de plus

élevé dans la nature humaine». Et il ajoutait: «Rien n'est plus

désirable que l'accord du prêtre et de l'instituteur... Un tel accord

vaut bien qu'on fasse, pour l'obtenir, quelques sacrifices[401].»

Cette partie des devoirs du maître d'école était la préoccupation

constante du ministre. L'année suivante, il écrivait aux directeurs

des écoles primaires une circulaire où il leur signalait l'importance

de l'instruction religieuse à donner aux futurs instituteurs: «Ne vous

contentez point, disait-il, de la régularité des formes et des

apparences; il ne suffit pas que de certaines observances soient

maintenues, que certaines heures soient consacrées à l'instruction

religieuse: il faut pouvoir compter sur sa réalité et son

efficacité... Prenez un soin constant pour qu'aucune des préventions,

malheureusement trop communes encore, ne s'élève entre vous et ceux

qui sont plus spécialement chargés de la dispensation des choses

saintes. Vous assurerez ainsi à nos établissements cette bienveillance

des familles qui nous est si nécessaire, et vous inspirerez à un grand

nombre de gens de bien cette sécurité sur notre avenir moral que les

événements ont quelquefois ébranlée, même chez les hommes les plus

éclairés[402].» En 1835, M. Guizot écrivait encore aux inspecteurs des

écoles primaires: «Appliquez-vous a bien persuader aux curés et aux

pasteurs que ce n'est pas par pure convenance et pour étaler un vain

respect, que la loi du 28 juin 1833 a inscrit l'instruction morale et

religieuse en tête des objets de l'instruction primaire. C'est

sérieusement et sincèrement que nous poursuivrons le but indiqué par

ces paroles, et que nous travaillerons, dans les limites de notre

pouvoir, à établir, dans l'âme des enfants, l'autorité de la religion.

Croyez bien qu'en donnant à ces ministres cette confiance, et en la

confirmant par toutes les habitudes de votre conduite et de votre

langage, vous vous assurerez, presque partout, pour les progrès de

l'éducation populaire, le plus utile appui[403].»

[Note 401: Circulaire du 18 juillet 1833.]

[Note 402: Circulaire du 11 octobre 1834.]

[Note 403: Circulaire du 13 août 1835.]

M. Guizot atteignit-il pleinement le but qu'il poursuivait avec

sincérité et persistance? Malgré ses efforts, il y eut des

instituteurs qui demeurèrent, d'une façon plus ou moins cachée, ce

qu'on a appelé des «anticurés[404]». La loi de 1833 leur avait donné

trop d'indépendance; elle avait aussi trop étroitement limité

l'influence du clergé. Tant que l'autorité d'un gouvernement régulier

prévint les scandales extérieurs, le mal demeura souvent à l'état

latent; mais il devait éclater à tous les yeux, en 1848: alors

beaucoup de maîtres d'école se sont trouvés préparés à se faire, dans

chaque village, des agents de révolte et des prédicateurs de

socialisme. Le désordre fut tel que les défenseurs de la société

poussèrent un long cri d'effroi, et M. Thiers, avec l'impétueuse

mobilité de son esprit, demanda, non plus seulement que le clergé eût

la surveillance de l'enseignement primaire, mais qu'il en prît la

direction exclusive[405]. Plus tard, du reste, en rédigeant ses

Mémoires, M. Guizot a reconnu que la loi de 1833 n'avait pas, sur ce

point, réalisé toutes ses espérances, et il a déploré les sacrifices

qu'il s'était cru obligé de faire à l'irréligion du temps[406].

[Note 404: Expression de M. Thiers dans les débats de la commission de

1849.]

[Note 405: _Les Débats de la Commission_ de 1849, par H. DE LACOMBE,

p. 35, et 81 à 94.]

[Note 406: _Mémoires de M. Guizot_, t. III, p. 70, 71 et 85.]

La loi de 1833 n'avait pas seulement organisé l'enseignement public,

elle avait aussi ouvert la porte toute grande à l'enseignement libre,

c'est-à-dire, en fait, aux écoles de Frères et de Soeurs. Dans la

discussion, M. Vatout ayant proposé des mesures restrictives contre

les congrégations religieuses, le ministre les combattit et les fit

écarter. Il a même raconté, plus tard, qu'il eût désiré donner à ces

congrégations «une marque publique de confiance et de respect», en

leur permettant de suppléer, par la lettre d'obédience, au brevet de

capacité; mais il n'osa pas, en présence des dispositions de la

Chambre. M. Guizot tenait à bien établir qu'il ne se «méfiait»

aucunement du zèle libre et surtout du zèle chrétien, qu'il regardait

au contraire son concours comme heureux et nécessaire. «Je pris grand

soin, a-t-il dit dans ses Mémoires, de défendre les associations

religieuses contre les préventions et le mauvais vouloir dont elles

étaient souvent l'objet; non-seulement je les protégeai dans leur

liberté, mais je leur vins en aide dans leurs besoins, les considérant

comme les plus honorables concurrents et les plus sûrs auxiliaires

que, dans ses efforts pour l'éducation populaire, le pouvoir civil pût

rencontrer.» Pendant la discussion même de la loi de 1833, il offrit

la croix d'honneur au supérieur général des Frères de la Doctrine

chrétienne. Plus tard, il félicita publiquement ces religieux du zèle

et de l'intelligence qu'ils montraient dans l'organisation des écoles

d'adultes. Apprenait-il quelques vexations des municipalités ou des

agents universitaires contre l'enseignement libre, il les blâmait, et,

s'il le pouvait, les réprimait. Les Frères, chassés des écoles

publiques de Beauvais, fondaient-ils une école privée, il leur

allouait une subvention de mille francs[407]. L'_Ami de la Religion_,

peu sympathique au gouvernement de Juillet, ne pouvait cependant

s'empêcher de louer «l'impartialité haute et intelligente» avec

laquelle M. Guizot avait «singulièrement favorisé les congrégations

enseignantes[408]». En 1833, le supérieur général des Frères de la

Doctrine chrétienne écrivait au ministre: «Nous conserverons, tant que

nous vivions, le souvenir et la reconnaissance de vos inappréciables

bontés, et nous publierons hautement, comme nous le faisons tous les

jours, les marques de bienveillance et de protection que nous

recevons, à chaque instant, du gouvernement du Roi et en particulier

de M. le ministre de l'instruction publique.» L'année suivante, les

membres principaux de l'ordre, réunis en «comité triennal» à Paris,

renouvelaient l'expression de leur «reconnaissance» envers le

ministre.

[Note 407: _Journal des Débats_ du 23 octobre 1883.--Ce journal

exprimait d'ailleurs le sentiment de M. Guizot, quand il jugeait ainsi

la conduite du conseil municipal de Beauvais: «C'est là ce que

quelques gens, en petit nombre, il est vrai, appellent encore du

libéralisme. Le vrai libéralisme, c'est de mettre à la portée du

peuple tous les moyens d'instruction possibles,... c'est d'ouvrir des

écoles pour toutes les croyances, j'allais presque dire pour tous les

préjugés... Le reste n'est que de l'intolérance, de la tyrannie.»]

[Note 408: _Ami de la Religion_ du 25 novembre 1834.]

En janvier 1836, à la veille de la dissolution du cabinet, M. Guizot

déposa un projet de loi sur l'instruction secondaire. Ce projet ne

devait être discuté que plus tard, sous un autre ministère, sans du

reste jamais aboutir. Pour le moment, bornons-nous à noter que s'il

contenait la trace de quelques concessions faites à regret aux

préventions du temps, il organisait loyalement la liberté

d'enseignement et ne prononçait aucune exclusion contre les

associations religieuses, notamment contre les Jésuites. En somme, il

était plus libéral que tous les projets qui devaient être

ultérieurement déposés, de 1840 à 1848, et donner lieu à de si

ardentes controverses.

Cette justice et cette bienveillance croissantes à l'égard de la

religion méritaient d'être dénoncées par ceux qui, comme le

_Constitutionnel_, faisaient profession de combattre le «parti

prêtre». Dès 1833, ce journal reprochait à «l'association doctrinaire

de vouloir relever le clergé catholique de l'impuissance dont l'avait

frappé la révolution de Juillet», et signalait «un système suivi de

réaction ministérielle en faveur du clergé[409]». C'est surtout en

1835 que cette accusation se produisit avec fracas: toute la presse de

gauche s'y associa. Le _National_ raillait l'«orthodoxie» de ce

gouvernement qui «reprenait les traditions de la Congrégation»; le

_Courrier_ déclarait, d'un ton menaçant, que l'opinion allait repartir

en guerre contre le catholicisme, et qu'il fallait «multiplier, de

nouveau, les éditions de Rousseau, de Voltaire, de Diderot, de Dupuis,

de Courier[410]». Le _Constitutionnel_ dénonçait «la tendance du

gouvernement à faire entrer l'Église dans l'État», et il ajoutait:

«Nous ne savons quel vent de dévotion a soufflé de la cour; mais,

depuis quelque temps, on est tant aux petits soins auprès du clergé,

on se pique d'une si scrupuleuse déférence pour tout ce qui tient à

l'Église, on voit des choses et l'on entend des paroles si étranges,

ne serait-ce que M. Thiers invoquant à mains jointes la Providence,

qu'il ne faut pas s'étonner si les préventions d'une autre époque sont

revenues contre le clergé, et si beaucoup de gens croient, de

très-bonne foi, que nous approchons du temps où, avec un billet de

confession, on arrive à tout.»

[Note 409: 22 mai et 12 décembre 1833.]

[Note 410: Novembre 1835.]

Ces accusations firent si grand bruit que le _Journal des Débats_ se

crut obligé de publier plusieurs articles pour protester que le

gouvernement ne voulait pas se faire «le grand prévôt d'une réaction

religieuse». La feuille ministérielle ne s'en tenait pas à cette

apologie. Elle prenait l'offensive et raillait avec esprit les

terreurs de ses contradicteurs: «Quand il n'y aurait plus de Jésuites

dans le monde, disait-elle, l'opposition en referait, pour avoir le

plaisir de dire que le gouvernement de Juillet favorise les

Jésuites... Le tour des Jésuites et de la Congrégation devait venir;

il est venu; c'est tout simple. La raison de ceci est facile à donner.

Tout le monde n'entend pas de même le mot de liberté religieuse. Selon

nous, la liberté religieuse doit profiter à l'Église tout aussi bien

qu'à l'État. Au nom de la liberté religieuse, il faut interdire au

prêtre d'inquiéter la conscience des citoyens et de porter la main sur

ce qui tient au domaine de la politique; mais, au nom de la même

liberté, il faut laisser le prêtre administrer les sacrements, prêcher

le dogme et maintenir la discipline, selon les règles qui lui sont

prescrites par sa foi. Ce n'est pas tout: comme la séparation absolue

de l'Église et de l'État n'est qu'une chimère, comme il y a des

rapports nécessaires entre la puissance publique et les hommes qui,

par leur ministère, sont appelés à exercer une si grande influence sur

la direction morale de la société, la raison veut également que, dans

ces rapports, le clergé trouve, auprès du gouvernement protection,

bienveillance, honneur... Les peuples les plus libres du monde ont su

respecter la religion et honorer ses ministres.» Le _Journal des

Débats_ faisait ensuite vivement justice de «ces gens qui, en

défendant à l'Église d'intervenir dans l'État, prétendraient

intervenir tous les jours dans l'Église, au nom de l'État». «Surtout,

ajoutait-il, on humilierait le clergé; on l'abaisserait par tous les

moyens imaginables; on ne lui jetterait son salaire qu'à regret et

avec des paroles de mépris; on aurait bien soin de lui faire entendre

qu'on espère, le plus tôt possible, se passer de lui, qu'on est fort

au-dessus de toutes les superstitions: et si le clergé s'avisait de se

plaindre, on le traiterait en révolté[411]. «Cette politique, que

l'organe autorisé de la monarchie de Juillet repoussait ainsi avec

mépris et dégoût, n'a-t-elle pas été ramassée, depuis, par un autre

gouvernement?

[Note 411: _Journal des Débats_ du 10 octobre 1835.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 66 / 85 题