(Octobre 1832--février 1836)
I. Les préventions irréligieuses, non complétement dissipées,
sont cependant moins fortes. Dispositions de la Chambre.
Amendement excluant les prêtres des conseils généraux et leur
refusant la présence de droit dans les comités de surveillance
des écoles. Votes émis relativement à la réduction du nombre des
évêchés. L'intolérance a diminué dans les conseils électifs et
dans les administrations. Témoignage de M. de Tocqueville.--II.
Conduite du ministère dans les affaires religieuses. Malgré
quelques incertitudes, il y a amélioration. Faits à l'appui. Les
congrégations tolérées. Les nominations d'évêques. M. Guizot et
la loi de l'enseignement primaire. La religion dans l'école
publique. Le curé dans le comité de surveillance. Circulaires
pour l'exécution de cette partie de la loi. La liberté de
l'enseignement. M. Guizot et les congrégations enseignantes.
Projet sur l'instruction secondaire. Le gouvernement accusé de
réaction religieuse.--III. La religion regagne ce qu'elle avait
perdu dans les âmes. Déception douloureuse du rationalisme. Aveux
et gémissements des contemporains. Retour à la religion, surtout
dans la jeunesse. Affluence dans les églises. Élan dans le sein
du catholicisme. Ozanam et la jeunesse catholique. La Société de
Saint-Vincent de Paul. Les conférences de Notre-Dame.
I
C'était beaucoup d'avoir vaincu les factieux dans la rue, dans les
sociétés secrètes, dans la presse et dans le Parlement: ce n'était pas
tout. La révolution, nous l'avons vu, avait troublé les âmes en même
temps que renversé les institutions, et l'une de ses premières
conséquences avait paru être le triomphe d'une sorte d'impiété
publique. Il fallait aussi réagir contre cette autre forme du
désordre. Cette réaction avait déjà commencé, non sans tâtonnement,
avec Casimir Périer. Elle se continua sous le ministère du 11
octobre.
Sans doute, les préventions et les haines irréligieuses n'avaient pas
entièrement désarmé. On s'en apercevait à plus d'un signe. À la
Chambre, il était tels députés, M. Isambert par exemple, chez qui le
besoin de «manger du prêtre» était devenu une sorte de monomanie. Sous
couleur de gallicanisme, M. Dupin faisait parfois campagne avec eux.
De temps à autre, les préventions auxquelles les pourfendeurs du
«parti prêtre» faisaient appel, trouvaient assez d'écho dans
l'Assemblée pour obtenir une majorité. Mais, le plus souvent, ces
victoires n'étaient que passagères. L'esprit de justice et de
tolérance, sans toujours prévaloir, était en progrès[387].
[Note 387: La Chambre n'affectait plus, comme au lendemain de 1830,
d'ignorer l'existence même des fêtes du christianisme. En 1833, pour
la première fois depuis la révolution de Juillet, elle suspendait ses
séances le jour de l'Ascension. Le fait fut remarqué.]
En janvier 1833, la Chambre discutait la loi des conseils généraux: un
député demanda que les ministres du culte ne pussent faire partie de
ces conseils; cet amendement paraissait avoir peu de succès, même à
gauche, et allait être rejeté[388], quand M. Dupin descendit du
fauteuil pour le soutenir. Après avoir évoqué les souvenirs de la
Restauration: «Si vous laissez au clergé, s'écria-t-il, la possibilité
de rentrer par un coin quelconque dans vos affaires, il envahira tout
bientôt, et il perdra encore une fois l'État, en se perdant lui-même.»
Cet argument suffit pour faire adopter l'amendement, il est vrai, à
une faible majorité. Les ministres s'étaient tus dans le débat et
abstenus au vote. Mais, en dehors de la Chambre, cette exclusion peu
libérale ne fut pas favorablement accueillie. La presse ne se gêna pas
pour la critiquer[389]. À la Chambre des pairs, l'amendement, soutenu
par M. de Montlosier, avec une véhémence qui excita des rires et des
murmures, combattu par M. de Sacy et par le ministère, fut repoussé à
la presque unanimité. La Chambre des députés, peu fière de son premier
vote, n'insista pas. Le vieux M. de Montlosier, tout ébahi qu'on ne
prît plus ses terreurs au sérieux, comme en 1826, lors de sa fameuse
dénonciation[390], épancha ses doléances dans une lettre publique à M.
Dupin et dans d'autres écrits[391]. Il y déclarait que «le parti
ecclésiastique dominait le gouvernement» et se plaignait que «la
révolution de Juillet eût fait entrer le prêtre dans notre instruction
et dans nos affaires». Tout cela ne parut que ridicule.
[Note 388: C'est M. Dupin lui-même qui le constate. (_Mémoires_, t.
III, p. 22.)]
[Note 389: «À ce compte, disait le _Journal des Débats_, la prêtrise
serait une mise hors la loi. Sous la première race, quand on voulait
dégrader un prince, on le tonsurait et on le faisait prêtre. Dès ce
moment, il ne comptait plus: ce serait la même chose aujourd'hui. La
tonsure ecclésiastique serait aussi une dégradation civile et
politique. Ce n'est pas ainsi que nous entendons la liberté. Point de
priviléges pour le clergé, c'est tout naturel, mais point d'exclusion
non plus. Que le prêtre puisse être élu si ses concitoyens le trouvent
digne de leurs suffrages.» Et ce même journal ajoutait, à l'adresse de
M. Dupin: «Nous ne sommes plus en 1827. Les Jésuites de Saint-Acheul
ne font plus de procession; le monogramme de la Société de Jésus et
l'emblème du Sacré-Coeur ne sont plus étalés au front des reposoirs de
la Chambre des députés; l'Église ne paraît pas prête à envahir l'État.
Nous pouvons donc, ce nous semble, à l'heure qu'il est, être, les uns
moins gallicans, les autres moins voltairiens que nous n'avons été, et
appliquer, sans crainte et sans danger, les principes de la tolérance
religieuse.» Le _Journal du Commerce_, quoique inféodé aux partis de
gauche, n'était pas moins vif contre la thèse de M. Dupin et lui
ripostait plaisamment: «Quand un avocat vient signaler, à la tribune,
les habitudes envahissantes du parti prêtre, un prêtre pourrait, avec
raison, lui opposer l'ubiquité des avocats dans les fonctions
administratives.»]
[Note 390: Cf. mon étude sur le _Parti libéral sous la Restauration_,
p. 386 et suiv.]
[Note 391: Juin à décembre 1833.]
Un incident analogue se produisit, dans cette même année 1833, à
propos de la loi de l'instruction primaire sur laquelle nous aurons
bientôt à revenir. La majorité, après avoir refusé d'admettre le curé
comme membre de droit des comités de surveillance des écoles, finit
par céder devant le vote contraire de la Chambre des pairs et
l'insistance du gouvernement.
C'était surtout dans la discussion annuelle du budget des cultes que les
censeurs du clergé le mettaient sur la sellette. Chacun d'eux apportait
ses dénonciations et ses reproches. Puis, c'étaient des demandes de
réductions à la fois mesquines et vexatoires, du genre de celles qui
s'étaient déjà produites sous Casimir Périer. Ainsi, en 1833, pour punir
sans doute l'archevêque de Paris de ses libéralités envers les victimes
du choléra, la majorité, malgré le gouvernement, réduisit son traitement
de 15,000 francs. Mais ce fut l'un des derniers votes de ce genre.
Bientôt même, on commença à rétablir quelques-uns des crédits supprimés
après 1830. Le budget des cultes de 1836, discuté en juin 1835,
présentait sur le précédent une augmentation de près de 700,000 francs,
dont 330,000 francs au chapitre des curés et desservants, et, ce qui
était plus significatif encore, 20,000 pour accroître le traitement de
deux archevêques-cardinaux. La Chambre accorda ces crédits sans
difficulté. M. Isambert en fut réduit à déclarer ce vote «antinational».
«C'est, ajouta-t-il, le démenti le plus solennel donné à la révolution
de Juillet et à tout ce qui a été fait depuis 1830.»
Une question plus grave et qui touchait à l'organisation même de
l'Église de France, se trouva soulevée dans ces discussions budgétaires.
Dans le Concordat, il n'était question pour la France que de soixante
évêchés. D'accord avec le Saint-Siége, et après autorisation des
Chambres, le gouvernement de la Restauration avait porté ce nombre à
quatre-vingts. L'opposition «libérale» avait alors vivement attaqué
cette mesure dont elle contestait même, à tort, la légalité. Aussi,
après 1830, les commissions du budget exprimèrent-elles le voeu que l'on
revînt au chiffre du Concordat. Le gouvernement, ainsi pressé, saisit
diplomatiquement le Saint-Siége de la question. Son intention n'était
pas de supprimer vingt évêchés, mais il demandait au Pape d'en sacrifier
six ou sept pour sauver le reste. Les choses en étaient là, quand, le 29
mai 1833, à propos de la loi de finances, la Chambre vota, malgré le
ministère, un amendement, plus comminatoire du reste qu'immédiatement
efficace, qui avait été présenté par M. Eschassériaux. Par cet
amendement, elle exprimait sa volonté de ne plus doter, dans l'avenir,
ceux des siéges épiscopaux, créés postérieurement au Concordat de 1801,
qui viendraient à vaquer jusqu'à la conclusion des négociations entamées
avec la cour de Rome. Il n'entrait pas dans la pensée du gouvernement de
se laisser pousser si vite et si loin. Il déclara donc, à la tribune de
la Chambre haute, ne voir dans ce vote qu'une invitation plus pressante
de négocier avec le Saint-Père; mais, jusqu'à l'issue de ces
négociations, il se réservait le droit de nommer aux évêchés qui
deviendraient vacants: et en fait, l'occasion s'étant présentée par
suite de la mort de l'évêque de Nevers, il usa de ce droit. M.
Eschassériaux et ses amis crièrent, mais sans résultat. Rome, de son
côté, ne paraissait pas disposée à faire le sacrifice qu'on lui
demandait: au contraire. Sur l'initiative de Mgr Mathieu, alors évêque
de Langres, et d'accord avec la nonciature, les prélats titulaires des
siéges menacés avaient tous signé et secrètement adressé au Pape une
lettre, par laquelle ils se déclaraient prêts, si besoin était, à
renoncer à leur traitement, tout en demeurant, avec le pouvoir civil,
dans les rapports réglés par le Concordat. Le gouvernement n'avait eu
aucun vent de cette démarche: grands furent son étonnement et son
embarras, quand, insistant à Rome et invoquant la menace, faite par la
Chambre, de refuser toute dotation, il reçut pour réponse communication
de la renonciation éventuelle des évêques. Cette renonciation était
toute force au seul argument qu'il pût employer, et d'autre part il ne
désirait pas mettre à l'épreuve un désintéressement qui ne lui eût pas
laissé le beau rôle[392]. Chaque jour d'ailleurs, à la vive surprise des
promoteurs de la réduction, il devenait plus visible que cette mesure
n'était rien moins que populaire. Le monde ecclésiastique n'était pas
seul à s'en émouvoir. Dans tous les diocèses menacés, on rédigeait des
pétitions pour protester contre les suppressions annoncées: elles se
couvraient, en peu de temps, de plus de trois cent mille signatures. Les
députés étaient ainsi avertis qu'à persister dans cette voie ils
risquaient leur fortune électorale. Lors de la discussion du budget de
1835, en avril 1834, M. Eschassériaux n'osa pas reproduire son
amendement, et les crédits furent votés, sans difficulté, pour les
quatre-vingts siéges épiscopaux. Peu après, la question se trouva posée
plus nettement encore, à l'occasion des pétitions: le gouvernement,
enhardi par le mouvement de l'opinion, se montra, dans le débat, plus
favorable aux voeux des catholiques qu'il ne l'avait été jusqu'alors, et
le renvoi des pétitions au ministre parut justement à tous le désaveu
du vote de l'année précédente. Dès lors, tout danger de réduction des
siéges était écarté.
[Note 392: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 140 à
143.]
La même détente se produisait dans tous les conseils électifs et dans
les administrations locales. Certes il serait facile de signaler
encore des conseils généraux refusant au clergé les allocations les
plus justifiées, des maires tourmentant leurs curés, des conseils
municipaux faisant la guerre à quelque école de Frères ou de Soeurs,
témoin celui de Beauvais qui enjoignait au bureau de bienfaisance de
«refuser tout secours aux parents pauvres dont les enfants seraient
envoyés à l'école des Frères[393]». Mais, chaque année, ces faits
devenaient plus rares et surtout étaient plus mal vus de l'opinion.
Désormais les ecclésiastiques pouvaient sortir, sans crainte d'être
outragés dans les rues. Il n'était plus de bon ton d'affecter
l'irréligion; la prétrophobie avait quelque chose de vieillot et de
démodé. Les communes commençaient à rappeler dans leurs écoles les
congréganistes chassés en 1830. On laissait replanter les croix
détruites. Dans beaucoup de villes, les processions, naguère
interdites, reparaissaient dans les rues, et c'est à peine si,
parfois, elles étaient encore l'occasion de quelques scandales. Dès
juillet 1833, le _Constitutionnel_ dénonçait «cette réaction fatale»,
et, deux ans après, il s'écriait désespéré: «Les plantations de croix
se multiplient sur plusieurs points; les processions publiques
reprennent vigueur dans un grand nombre de localités; enfin le
mouvement ecclésiastique est en progression[394].»
[Note 393: _Journal des Débats_ du 23 octobre 1833.]
[Note 394: Janvier 1835.]
Aussi, en 1835, M. de Tocqueville, examinant l'état des esprits et des
moeurs, constatait, sinon la disparition, du moins «l'attiédissement
visible» des haines antichrétiennes, et il ajoutait: «Les publications
irréligieuses sont devenues extrêmement rares; je n'en connais même
pas une seule. La religion et les prêtres ont entièrement disparu des
caricatures. Il est très-rare, dans les lieux publics, d'entendre
tenir des discours hostiles au clergé ou à ses doctrines. Ce n'est pas
que tous ceux qui se taisent ainsi aient conçu un grand amour pour la
religion; mais il est évident qu'au moins ils n'ont plus de haine
contre elle. C'est déjà un grand pas. La plupart des libéraux que les
passions irréligieuses avaient jadis poussés à la tête de
l'opposition, tiennent maintenant un langage tout différent de celui
qu'ils tenaient alors. Tous reconnaissent l'utilité politique d'une
religion et déplorent la faiblesse de l'esprit religieux dans la
population[395].»
[Note 395: Lettre écrite en mai 1835. (_Correspondance inédite_, t.
II, p. 48.)]