À ce régime de tolérance, de liberté et de paix relatives, la religion
regagnait peu à peu ce qu'elle avait perdu dans les âmes. Ce qui
pouvait même lui manquer encore, comme protection et faveur du
pouvoir, lui était, dans l'état des esprits, plutôt profitable que
nuisible. Elle venait de souffrir, sous la Restauration, pour avoir
été trop bien en cour; un peu de disgrâce temporelle effaçait ce passé
compromettant et lui refaisait une popularité. De ce retour vers le
christianisme, il y avait d'ailleurs d'autres causes, moins
extérieures, plus profondes, plus efficaces. La raison humaine, un
moment exaltée de sa pleine victoire, en devenait, chaque jour, plus
embarrassée. Chaque jour, elle était plus effrayée du vide qu'avaient
fait ses destructions, plus humiliée et troublée de son impuissance à
rien construire pour remplir ce vide. Que de déceptions douloureuses
et salutaires venaient, dans tous les ordres de faits et d'idées,
punir et éclairer l'orgueil de cette raison révoltée! En même temps,
la lassitude des agitations révolutionnaires, l'habitude reprise d'un
gouvernement régulier faisaient sentir davantage aux âmes le besoin de
la paix et de la stabilité intérieures.
Les contemporains ont souvent laissé échapper des aveux et des
gémissements qui permettent d'entrevoir et de suivre, au plus intime
de leur être, cette crise décisive. Théodore Jouffroy avait été, à la
fin de la Restauration, l'un des guides de cette jeunesse, si
confiante dans ses propres forces et si dédaigneuse du catholicisme:
plus que tout autre, par son talent, par l'élévation de son esprit et
de sa doctrine, par sa sincérité même, il avait contribué à éloigner
de la foi l'élite de sa génération. C'est lui qui avait écrit, dans
le _Globe_, le trop fameux article: _Comment les dogmes finissent_.
Maintenant, quelle était la secrète souffrance qui marquait son front
d'une tristesse inconsolable et donnait à sa parole un accent
singulièrement poignant? C'était l'impuissance douloureuse et
découragée du rationalisme. Étudiant, à propos de la loi des
associations, les causes du mal social contre lequel le législateur
essayait de lutter, il disait à la tribune de la Chambre des députés:
«Le christianisme avait jeté dans la société, fondé dans notre Europe,
un ordre moral, c'est-à-dire un ensemble de vérités sur tous les
points qui intéressent le plus l'homme et la société, vivant de ces
vérités...» Puis, après avoir rappelé comment cet ordre moral avait
été miné, ébranlé, renversé, dans les âmes, l'orateur ajoutait: «Le
vide laissé par cette immense destruction, ce vide est partout, il est
dans tous les coeurs, il est obscurément senti par les masses, comme
il est plus clairement senti par les esprits distingués. Ce vide, il
faut le remplir; tant qu'il ne sera pas rempli, je prétends que la
société ne sera pas calmée... Telle est la profonde, la véritable
cause de l'inquiétude sociale[412]!»
[Note 412: Discours du 18 mars 1834.]
M. de Sacy, qui avait été, sous la Restauration, «libéral» et
«voltairien»,--lui-même en a fait la confession, dans ses vieux
jours[413],--écrivait, en 1835, sous le titre: _De la réaction
religieuse_, cette page, expression éloquente du malaise ressenti par
les esprits nobles de ce temps: «Le dix-huitième siècle a eu le
plaisir de l'incrédulité; nous en avons la peine; nous en sentons le
vide. En philosophie comme en politique, c'est un beau temps que celui
où tout le monde est de l'opposition. On se laisse aller au torrent...
Oui, mais gare le réveil! C'est le moment où il n'y a plus rien à
attaquer, rien à détruire,... le moment où il faut compter avec
soi-même et voir un peu où l'on en est avec ses idées, ce que l'on ne
croit plus et ce que l'on croit encore, et où l'on s'aperçoit, trop
souvent, non sans surprise, que l'on a fait le vide en soi-même et
autour de soi, et que, dans le temps où l'on croyait acquérir des
idées nouvelles, on chassait tout bonnement des idées acquises. Le
jour du réveil, c'est notre époque!... Le sentiment vrai, c'est le
sentiment du vide; c'est un besoin inquiet de croyance; c'est une
sorte d'étonnement et d'effroi, à la vue de l'isolement où la
philosophie du dix-huitième siècle a laissé l'homme et la société:
l'homme, aux prises avec ses passions, sans règle qui les domine; aux
prises avec les chances de la vie, sans appui qui le soutienne, sans
flambeau qui l'éclaire; la société, aux prises avec les révolutions,
sans une foi publique qui les tempère et les ramène du moins à
quelques principes immuables. Nous sentons notre coeur errer comme un
char vide qui se précipite. Cette incrédulité, avec laquelle le
dix-huitième siècle marchait si légèrement, plein de confiance et de
folle gaieté, est un poids accablant pour nous; nous levons les yeux
en haut, nous y cherchons une lumière éteinte, nous gémissons de ne
plus la voir briller[414].»
[Note 413: _Notice sur M. Doudan._]
[Note 414: _De la réaction religieuse._ (_Variétés_, t. II.)]
Faut-il citer encore le _Journal des Débats_, disant, le 13 juillet
1835: «Tous aujourd'hui, nous en sommes arrivés à nous sentir
profondément saisis et attristés par le spectacle de la
désorganisation intellectuelle, par l'absence de tout lien moral, par
l'insubordination, l'indépendance presque sauvage des esprits, le
délire, le dévergondage, l'inconséquence et la contradiction des
idées, par l'abâtardissement, l'avortement des systèmes.» Et il
qualifiait cet état moral d'«effroyable anarchie».
Qu'y avait-il au fond de tous ces cris de désarroi et de désespérance,
sinon le besoin d'une religion? Or cette religion, il ne pouvait être
question, surtout après la faillite du messie saint-simonien, de la
chercher ailleurs que dans le christianisme. Ceux même qui ne
pouvaient retrouver pleinement, pour leur compte, la foi perdue,
disaient du moins avec Jouffroy: «Je ne suis pas de ceux qui pensent
que les sociétés modernes peuvent se passer du christianisme; je ne
l'écrirais plus aujourd'hui.» Ou encore: «Tout ces systèmes ne mènent
à rien; mieux vaut, mille et mille fois, un bon acte de foi
chrétienne[415].» Mais, chez beaucoup d'autres, chez les jeunes gens
surtout, il y avait plus que cet aveu et que cet hommage. Un prêtre,
alors au début d'une brillante et féconde carrière, l'abbé Dupanloup,
observant, à la fin de 1835, ce retour des âmes vers Dieu, écrivait:
«Il se passe et s'accomplit, depuis un certain temps, quelque chose
d'admirable parmi nous... Les influences religieuses ont repris leur
empire, et, au moment même où les plus sages crurent que la vérité, la
justice et l'honneur avaient succombé avec la religion et avec la
croix, un jour plus favorable, plus pur et plus vrai, s'élevait pour
elle... Les préventions se dissipent, les mensonges se taisent, les
calomnies sont plus rares. Vainement l'impiété a-t-elle récemment
essayé de faire entendre de nouveau ses plus honteux cris de guerre;
elle n'a fait par là que trahir son extrémité et révéler sa détresse:
elle n'a même pu réussir à créer l'agitation irréligieuse à la
surface, et, au fond, il y a toujours un mouvement religieux, vague
pour plusieurs, mais irrésistible, et de plus un retour certain et
sérieux pour un grand nombre.» L'abbé Dupanloup constatait que ce
mouvement se produisait surtout chez les hommes du monde, dans les
classes élevées et studieuses. Puis il ajoutait: «Dans les plus hautes
régions sociales, n'a-t-on pas entendu parler, à la face de la France,
par les hommes qui la représentent, un langage grave et élevé qui
promettait un meilleur avenir, et où les grandes leçons de la
Providence semblaient avoir été comprises? Mais c'est surtout la
jeunesse, nous le disons avec un profond attendrissement et une ferme
espérance, qui se livre à ce noble mouvement... Tous ceux à qui il a
été donné de faire entendre leur voix à la jeunesse, pour lui parler
le langage de la vérité, ont trouvé tout à coup, dans ces jeunes
coeurs, un écho profond. On ne peut plus lui parler aujourd'hui
d'incrédulité; c'est dans les rangs de la jeunesse que la Foi et
l'Espérance chrétiennes ont fait les plus glorieuses et les plus
brillantes conquêtes... N'avez-vous pas entendu les vieillards
eux-mêmes, élevés, par le malheur des temps, à l'école de l'impiété,
applaudir avec bonheur au mouvement religieux qui entraîne leurs
jeunes fils[416]?»
[Note 415: Propos rapportés par M. A. de Margerie. (_Correspondant_ du
25 juillet 1876.)]
[Note 416: _Le Christianisme présenté aux hommes du monde, Discours
préliminaire_, par M. l'abbé DUPANLOUP.]
Croit-on que le prêtre exagérait et prenait trop facilement ses désirs
pour une réalité? Voici qu'à la même époque un témoin, impartial entre
tous et d'une clairvoyance incontestée, M. de Tocqueville, notait
aussi «le mouvement général de réaction qui entraînait les esprits
vers les idées religieuses». Et il ajoutait, confirmant encore l'une
des observations de l'abbé Dupanloup: «Le changement le plus grand se
remarque dans la jeunesse. Depuis que la religion est placée en dehors
de la politique, un sentiment religieux, vague dans son objet, mais
très-puissant déjà dans ses effets, se découvre parmi les jeunes gens.
Le besoin d'une religion est un texte fréquent de leurs discours.
Plusieurs croient; tous voudraient croire[417].» M. Saint-Marc
Girardin, bien placé pour observer les étudiants, disait aussi, vers
la même époque: «Je vois la jeunesse cherchant, au milieu des
désordres du siècle, où se prendre et se retenir, et demandant aux
croyances de ses pères si elles ont un peu de vie et de salut à lui
donner.»
[Note 417: Lettre de mai 1835. (_Correspondance inédite_, t. II, p.
48.)]
Nous pourrions multiplier ces témoignages. Tout le monde parlait alors
du «mouvement religieux», de la «réaction chrétienne». On en discutait
l'origine et la portée; nul n'en contestait la réalité. Aussi bien,
pour s'en convaincre, suffisait-il de voir la foule inaccoutumée qui,
depuis quelques années, se pressait au pied des autels. «Depuis
dix-sept ans que je connais Paris, écrivait madame Swetchine, le 11
avril 1833, je n'y avais encore jamais vu ni une telle affluence dans
les églises, ni un tel zèle.» Et elle ajoutait, en dépit de ses
préférences royalistes: «Combien la Restauration, avec ses impulsions
religieuses, avec les exemples de ses princes, a été loin d'obtenir de
tels résultats!» Cette affluence augmentait encore, les années
suivantes. Le _Constitutionnel_ constatait, d'un ton boudeur et
inquiet, ce phénomène auquel il ne comprenait rien. «Qu'est-ce que
cela veut dire? lui répondait en raillant le _Journal des Débats_. Le
sentiment religieux n'est donc pas détruit? Le catholicisme n'est
donc pas mort? L'esprit de Voltaire n'est donc plus l'esprit dominant?
On commence donc à songer à la religion? L'opposition ne comprend rien
à tout cela. Pétrifiée dans ses rancunes irréligieuses, l'esprit de
notre temps et ses vicissitudes ne font rien sur l'opposition; elle
n'a rien oublié, elle non plus n'a rien appris. C'est un émigré qui
revient de Ferney, un Épiménide qui se lève du fauteuil du baron
d'Holbach et qui croit que tout est demeuré comme il l'a laissé.
L'opposition a peut-être bien entendu dire, depuis quelque temps, que
la jeunesse recommençait à s'inquiéter de la religion, que, dans les
jours saints, les églises étaient pleines, qu'il y a eu, ce carême,
des prédicateurs plus suivis et plus écoutés que nos avocats, que,
dans ces auditoires d'église, il y avait des hommes de toutes les
sortes et de toutes les opinions, qui venaient pour s'instruire: elle
a pris tout cela pour des caquets de sacristie, ne pouvant pas
s'imaginer que le peuple ose penser autrement qu'elle, et que les
jeunes gens soient libéraux sans être impies. Il faut pourtant,
quoique tout cela soit étrange, que l'opposition s'y habitue, car
c'est là l'état des esprits. Nous ne voulons pas dire que la
popularité du clergé commence et que celle de l'opposition finit. Nous
voulons dire seulement que, pour être populaire, il ne suffit plus de
frapper fort sur le clergé, mais qu'il faut aussi frapper juste[418].»
[Note 418: _Journal des Débats_ du 28 avril 1834.]
En même temps, dans le sein du catholicisme se produisait comme un
généreux élan pour aller au-devant de ces générations désabusées.
Prêtres et fidèles, ceux du moins qui n'avaient pas pris part à
l'aventure isolée et promptement désavouée de l'_Avenir_, s'étaient
d'abord renfermés, sous le coup de 1830, dans une attitude discrète
et un peu effacée. Cette réserve, en son temps, n'avait pas été
sans avantage; elle avait contribué à faire tomber bien des
préventions[419]; M. Dupin, se plaignant, à la tribune, de la réaction
qui s'opérait en faveur du clergé, l'avait attribuée à l'habileté avec
laquelle, au lendemain de la révolution, celui-ci avait «fait le mort».
Mais l'heure était venue, pour ce même clergé, de se montrer vivant. Et
en effet, la vie circulait et fermentait dans toutes les parties du
corps de l'Église. Les catholiques, sortant hardiment de leur réserve,
ne bornaient plus leur ambition à obtenir de leurs vainqueurs un peu de
paix pour panser leurs blessures; ils voulaient prendre une éclatante et
généreuse revanche.
[Note 419: M. l'abbé Meignan, depuis évêque, a écrit, en rappelant les
souvenirs de cette époque: «Le clergé triompha, par ce mélange de
fermeté et de conciliation, de force et de douceur, par ce
désintéressement, cette humilité, cette abnégation que la religion
seule inspire. Il n'arracha point les armes à ses ennemis, mais
ceux-ci les déposèrent eux-mêmes. On ne saurait dire combien le prêtre
grandit promptement dans l'estime des populations calmées, par la
déclaration qu'il fit de rester étranger à toute préoccupation
politique, par le devoir qu'il s'imposa de pratiquer une franche
neutralité, par l'activité, l'intelligence, la discrétion dont il fit
preuve, en organisant, partout où il pouvait, des oeuvres de charité,
en ouvrant des asiles, des ateliers, des écoles, par le zèle qu'il
déploya à instruire, à consoler, en un mot par le simple exercice de
son pieux ministère.» (_D'un mouvement antireligieux en France._
_Correspondant_ du 25 février 1860.)]
Signe consolant entre tous, cette vie apparaissait d'abord dans la
nouvelle génération. Dans le monde des écoles, naguère si mêlé à
toutes les agitations révolutionnaires, s'était formé un petit groupe
de jeunes apôtres, peu nombreux sans doute au milieu de la foule des
indifférents ou des hostiles, mais représentant le ferment sacré qui
devait faire lever toute la pâte. Ils reconnaissaient alors pour chef
un étudiant lyonnais, à l'âme haute et modeste, ardente et pure,
tendre et vaillante, qui faisait déjà aimer et qui devait bientôt
illustrer le nom de Frédéric Ozanam. Arrivé, à vingt ans, dans ce
Paris de 1831, où il trouvait sa foi universellement répudiée, Ozanam
avait tout de suite conçu et inspiré à ses amis un grand et généreux
dessein. S'il sentait vivement les misères de son siècle, il l'aimait
et n'en désespérait pas, mais croyait que la religion seule le
sauverait. «La terre s'est refroidie, écrivait-il le 22 février 1835;
c'est à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint.»
Avec l'entrain, la foi, l'enthousiasme, le dévouement, ces jeunes gens
faisaient preuve d'une sagesse modeste qui avait manqué aux hommes de
l'_Avenir_: «Nous autres, écrivait Ozanam, le 21 juillet 1833, nous
sommes trop jeunes pour intervenir dans la lutte sociale.
Resterons-nous donc inertes au milieu du monde qui souffre et qui
gémit? Non, il nous est ouvert une voie préparatoire; avant de faire
le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques-uns;
avant de régénérer la France spirituelle, nous pouvons soulager
quelques-uns de ses pauvres; aussi, je voudrais que tous les jeunes
gens de tête et de coeur s'unissent pour quelque oeuvre charitable.»
C'est sous cette inspiration si pure que, dans cette même année 1333,
Ozanam et ses amis se réunirent en «conférence» pour visiter quelques
familles pauvres, et fondèrent ainsi, presque sans s'en douter, cette
Société de Saint-Vincent de Paul dont les ramifications s'étendent
aujourd'hui dans le monde entier. Ils n'avaient cru faire qu'une bonne
oeuvre pour leur édification personnelle; ils avaient fait, à leur
insu, une grande oeuvre, qui devait, plus que bien des événements
bruyants, contribuer à «christianiser» les nouvelles générations.
L'initiative d'Ozanam et de ses amis se retrouve aussi dans le fait
religieux le plus éclatant de cette époque. Ce fut sur leur demande,
réitérée deux années de suite, que Mgr de Quélen se décida, en 1835, à
inaugurer les conférences de Notre-Dame. Libres penseurs et chrétiens,
également stupéfaits, virent alors, sous les voûtes, naguère presque
désertes, de la vieille basilique, six mille hommes, jeunes pour la
plupart, représentant toute la vie intellectuelle du temps et toutes
les espérances de l'avenir, se presser pour entendre la parole d'un
prêtre. À considérer leur tenue pendant les longues heures d'attente,
à les regarder causant, déployant des journaux, tournant le dos à
l'autel, on reconnaissait bien qu'ils n'étaient pas des habitués
d'église. C'était la société nouvelle, celle d'où venaient de sortir
tant de gémissements et d'aveux d'impuissance. On s'en aperçut bien au
frémissement de l'auditoire, quand, dès le premier jour, l'orateur lui
jeta brusquement ce cri: «Assemblée, assemblée, que me demandez-vous?
que voulez-vous de moi? La vérité? Vous ne l'avez donc pas en
vous-même, puisque vous la cherchez ici!» Cet orateur dont le nom
avait attiré la foule, dont la saisissante parole la retenait et en
faisait un auditoire si fixe, si indestructible, qu'il subsiste encore
aujourd'hui, était ce jeune prêtre qui naguère s'échappait, meurtri,
suspect et découragé, des ruines de l'_Avenir_: c'était l'abbé
Lacordaire. Depuis lors, dans l'obscurité solitaire d'une vie de
travail, de mortification et de prière, il avait attendu patiemment
l'heure de Dieu. Fils du siècle, en ayant partagé les généreux
espoirs, les illusions et même, dans une certaine mesure, les erreurs,
«tout jusqu'à ses fautes, comme il le disait lui-même, lui avait
préparé accès dans le coeur de son pays et de son temps». Il faut
chercher là, presque autant que dans sa merveilleuse éloquence, la
cause d'un succès qui fut immense, à la fois retentissant et profond,
subit et durable. N'est-ce pas de cette époque que date le retour des
anciennes classes dirigeantes au christianisme? Et, pour que tout fût
extraordinaire et imprévu dans cet événement, le prélat qui présidait
à cette assemblée et sous la bénédiction duquel elle s'inclinait
respectueuse, était ce même archevêque, chassé quelques années
auparavant de son palais saccagé et réduit à se cacher dans sa ville
épiscopale. Ne semblait-il pas que l'inauguration de ces conférences
de Notre-Dame marquât, après une longue rupture, comme une solennelle
reprise des relations entre l'élite de la société moderne et l'Église?
Le catholicisme, naguère proscrit ou, ce qui était pis, oublié, y
apparaissait tout d'un coup avec un incomparable éclat et même avec
une popularité telle qu'il n'en avait pas connu depuis des siècles:
transition rapide du mépris à l'honneur, dont les chrétiens de ce
temps n'ont pu se rappeler, plus tard, l'émotion et la surprise, sans
sentir leurs yeux «se mouiller de larmes involontaires» et sans
«tomber en actions de grâces devant Celui qui est inénarrable dans ses
dons[420]».
[Note 420: LACORDAIRE, _Notice sur Ozanam_.]