III

À ce régime de tolérance, de liberté et de paix relatives, la religion

regagnait peu à peu ce qu'elle avait perdu dans les âmes. Ce qui

pouvait même lui manquer encore, comme protection et faveur du

pouvoir, lui était, dans l'état des esprits, plutôt profitable que

nuisible. Elle venait de souffrir, sous la Restauration, pour avoir

été trop bien en cour; un peu de disgrâce temporelle effaçait ce passé

compromettant et lui refaisait une popularité. De ce retour vers le

christianisme, il y avait d'ailleurs d'autres causes, moins

extérieures, plus profondes, plus efficaces. La raison humaine, un

moment exaltée de sa pleine victoire, en devenait, chaque jour, plus

embarrassée. Chaque jour, elle était plus effrayée du vide qu'avaient

fait ses destructions, plus humiliée et troublée de son impuissance à

rien construire pour remplir ce vide. Que de déceptions douloureuses

et salutaires venaient, dans tous les ordres de faits et d'idées,

punir et éclairer l'orgueil de cette raison révoltée! En même temps,

la lassitude des agitations révolutionnaires, l'habitude reprise d'un

gouvernement régulier faisaient sentir davantage aux âmes le besoin de

la paix et de la stabilité intérieures.

Les contemporains ont souvent laissé échapper des aveux et des

gémissements qui permettent d'entrevoir et de suivre, au plus intime

de leur être, cette crise décisive. Théodore Jouffroy avait été, à la

fin de la Restauration, l'un des guides de cette jeunesse, si

confiante dans ses propres forces et si dédaigneuse du catholicisme:

plus que tout autre, par son talent, par l'élévation de son esprit et

de sa doctrine, par sa sincérité même, il avait contribué à éloigner

de la foi l'élite de sa génération. C'est lui qui avait écrit, dans

le _Globe_, le trop fameux article: _Comment les dogmes finissent_.

Maintenant, quelle était la secrète souffrance qui marquait son front

d'une tristesse inconsolable et donnait à sa parole un accent

singulièrement poignant? C'était l'impuissance douloureuse et

découragée du rationalisme. Étudiant, à propos de la loi des

associations, les causes du mal social contre lequel le législateur

essayait de lutter, il disait à la tribune de la Chambre des députés:

«Le christianisme avait jeté dans la société, fondé dans notre Europe,

un ordre moral, c'est-à-dire un ensemble de vérités sur tous les

points qui intéressent le plus l'homme et la société, vivant de ces

vérités...» Puis, après avoir rappelé comment cet ordre moral avait

été miné, ébranlé, renversé, dans les âmes, l'orateur ajoutait: «Le

vide laissé par cette immense destruction, ce vide est partout, il est

dans tous les coeurs, il est obscurément senti par les masses, comme

il est plus clairement senti par les esprits distingués. Ce vide, il

faut le remplir; tant qu'il ne sera pas rempli, je prétends que la

société ne sera pas calmée... Telle est la profonde, la véritable

cause de l'inquiétude sociale[412]!»

[Note 412: Discours du 18 mars 1834.]

M. de Sacy, qui avait été, sous la Restauration, «libéral» et

«voltairien»,--lui-même en a fait la confession, dans ses vieux

jours[413],--écrivait, en 1835, sous le titre: _De la réaction

religieuse_, cette page, expression éloquente du malaise ressenti par

les esprits nobles de ce temps: «Le dix-huitième siècle a eu le

plaisir de l'incrédulité; nous en avons la peine; nous en sentons le

vide. En philosophie comme en politique, c'est un beau temps que celui

où tout le monde est de l'opposition. On se laisse aller au torrent...

Oui, mais gare le réveil! C'est le moment où il n'y a plus rien à

attaquer, rien à détruire,... le moment où il faut compter avec

soi-même et voir un peu où l'on en est avec ses idées, ce que l'on ne

croit plus et ce que l'on croit encore, et où l'on s'aperçoit, trop

souvent, non sans surprise, que l'on a fait le vide en soi-même et

autour de soi, et que, dans le temps où l'on croyait acquérir des

idées nouvelles, on chassait tout bonnement des idées acquises. Le

jour du réveil, c'est notre époque!... Le sentiment vrai, c'est le

sentiment du vide; c'est un besoin inquiet de croyance; c'est une

sorte d'étonnement et d'effroi, à la vue de l'isolement où la

philosophie du dix-huitième siècle a laissé l'homme et la société:

l'homme, aux prises avec ses passions, sans règle qui les domine; aux

prises avec les chances de la vie, sans appui qui le soutienne, sans

flambeau qui l'éclaire; la société, aux prises avec les révolutions,

sans une foi publique qui les tempère et les ramène du moins à

quelques principes immuables. Nous sentons notre coeur errer comme un

char vide qui se précipite. Cette incrédulité, avec laquelle le

dix-huitième siècle marchait si légèrement, plein de confiance et de

folle gaieté, est un poids accablant pour nous; nous levons les yeux

en haut, nous y cherchons une lumière éteinte, nous gémissons de ne

plus la voir briller[414].»

[Note 413: _Notice sur M. Doudan._]

[Note 414: _De la réaction religieuse._ (_Variétés_, t. II.)]

Faut-il citer encore le _Journal des Débats_, disant, le 13 juillet

1835: «Tous aujourd'hui, nous en sommes arrivés à nous sentir

profondément saisis et attristés par le spectacle de la

désorganisation intellectuelle, par l'absence de tout lien moral, par

l'insubordination, l'indépendance presque sauvage des esprits, le

délire, le dévergondage, l'inconséquence et la contradiction des

idées, par l'abâtardissement, l'avortement des systèmes.» Et il

qualifiait cet état moral d'«effroyable anarchie».

Qu'y avait-il au fond de tous ces cris de désarroi et de désespérance,

sinon le besoin d'une religion? Or cette religion, il ne pouvait être

question, surtout après la faillite du messie saint-simonien, de la

chercher ailleurs que dans le christianisme. Ceux même qui ne

pouvaient retrouver pleinement, pour leur compte, la foi perdue,

disaient du moins avec Jouffroy: «Je ne suis pas de ceux qui pensent

que les sociétés modernes peuvent se passer du christianisme; je ne

l'écrirais plus aujourd'hui.» Ou encore: «Tout ces systèmes ne mènent

à rien; mieux vaut, mille et mille fois, un bon acte de foi

chrétienne[415].» Mais, chez beaucoup d'autres, chez les jeunes gens

surtout, il y avait plus que cet aveu et que cet hommage. Un prêtre,

alors au début d'une brillante et féconde carrière, l'abbé Dupanloup,

observant, à la fin de 1835, ce retour des âmes vers Dieu, écrivait:

«Il se passe et s'accomplit, depuis un certain temps, quelque chose

d'admirable parmi nous... Les influences religieuses ont repris leur

empire, et, au moment même où les plus sages crurent que la vérité, la

justice et l'honneur avaient succombé avec la religion et avec la

croix, un jour plus favorable, plus pur et plus vrai, s'élevait pour

elle... Les préventions se dissipent, les mensonges se taisent, les

calomnies sont plus rares. Vainement l'impiété a-t-elle récemment

essayé de faire entendre de nouveau ses plus honteux cris de guerre;

elle n'a fait par là que trahir son extrémité et révéler sa détresse:

elle n'a même pu réussir à créer l'agitation irréligieuse à la

surface, et, au fond, il y a toujours un mouvement religieux, vague

pour plusieurs, mais irrésistible, et de plus un retour certain et

sérieux pour un grand nombre.» L'abbé Dupanloup constatait que ce

mouvement se produisait surtout chez les hommes du monde, dans les

classes élevées et studieuses. Puis il ajoutait: «Dans les plus hautes

régions sociales, n'a-t-on pas entendu parler, à la face de la France,

par les hommes qui la représentent, un langage grave et élevé qui

promettait un meilleur avenir, et où les grandes leçons de la

Providence semblaient avoir été comprises? Mais c'est surtout la

jeunesse, nous le disons avec un profond attendrissement et une ferme

espérance, qui se livre à ce noble mouvement... Tous ceux à qui il a

été donné de faire entendre leur voix à la jeunesse, pour lui parler

le langage de la vérité, ont trouvé tout à coup, dans ces jeunes

coeurs, un écho profond. On ne peut plus lui parler aujourd'hui

d'incrédulité; c'est dans les rangs de la jeunesse que la Foi et

l'Espérance chrétiennes ont fait les plus glorieuses et les plus

brillantes conquêtes... N'avez-vous pas entendu les vieillards

eux-mêmes, élevés, par le malheur des temps, à l'école de l'impiété,

applaudir avec bonheur au mouvement religieux qui entraîne leurs

jeunes fils[416]?»

[Note 415: Propos rapportés par M. A. de Margerie. (_Correspondant_ du

25 juillet 1876.)]

[Note 416: _Le Christianisme présenté aux hommes du monde, Discours

préliminaire_, par M. l'abbé DUPANLOUP.]

Croit-on que le prêtre exagérait et prenait trop facilement ses désirs

pour une réalité? Voici qu'à la même époque un témoin, impartial entre

tous et d'une clairvoyance incontestée, M. de Tocqueville, notait

aussi «le mouvement général de réaction qui entraînait les esprits

vers les idées religieuses». Et il ajoutait, confirmant encore l'une

des observations de l'abbé Dupanloup: «Le changement le plus grand se

remarque dans la jeunesse. Depuis que la religion est placée en dehors

de la politique, un sentiment religieux, vague dans son objet, mais

très-puissant déjà dans ses effets, se découvre parmi les jeunes gens.

Le besoin d'une religion est un texte fréquent de leurs discours.

Plusieurs croient; tous voudraient croire[417].» M. Saint-Marc

Girardin, bien placé pour observer les étudiants, disait aussi, vers

la même époque: «Je vois la jeunesse cherchant, au milieu des

désordres du siècle, où se prendre et se retenir, et demandant aux

croyances de ses pères si elles ont un peu de vie et de salut à lui

donner.»

[Note 417: Lettre de mai 1835. (_Correspondance inédite_, t. II, p.

48.)]

Nous pourrions multiplier ces témoignages. Tout le monde parlait alors

du «mouvement religieux», de la «réaction chrétienne». On en discutait

l'origine et la portée; nul n'en contestait la réalité. Aussi bien,

pour s'en convaincre, suffisait-il de voir la foule inaccoutumée qui,

depuis quelques années, se pressait au pied des autels. «Depuis

dix-sept ans que je connais Paris, écrivait madame Swetchine, le 11

avril 1833, je n'y avais encore jamais vu ni une telle affluence dans

les églises, ni un tel zèle.» Et elle ajoutait, en dépit de ses

préférences royalistes: «Combien la Restauration, avec ses impulsions

religieuses, avec les exemples de ses princes, a été loin d'obtenir de

tels résultats!» Cette affluence augmentait encore, les années

suivantes. Le _Constitutionnel_ constatait, d'un ton boudeur et

inquiet, ce phénomène auquel il ne comprenait rien. «Qu'est-ce que

cela veut dire? lui répondait en raillant le _Journal des Débats_. Le

sentiment religieux n'est donc pas détruit? Le catholicisme n'est

donc pas mort? L'esprit de Voltaire n'est donc plus l'esprit dominant?

On commence donc à songer à la religion? L'opposition ne comprend rien

à tout cela. Pétrifiée dans ses rancunes irréligieuses, l'esprit de

notre temps et ses vicissitudes ne font rien sur l'opposition; elle

n'a rien oublié, elle non plus n'a rien appris. C'est un émigré qui

revient de Ferney, un Épiménide qui se lève du fauteuil du baron

d'Holbach et qui croit que tout est demeuré comme il l'a laissé.

L'opposition a peut-être bien entendu dire, depuis quelque temps, que

la jeunesse recommençait à s'inquiéter de la religion, que, dans les

jours saints, les églises étaient pleines, qu'il y a eu, ce carême,

des prédicateurs plus suivis et plus écoutés que nos avocats, que,

dans ces auditoires d'église, il y avait des hommes de toutes les

sortes et de toutes les opinions, qui venaient pour s'instruire: elle

a pris tout cela pour des caquets de sacristie, ne pouvant pas

s'imaginer que le peuple ose penser autrement qu'elle, et que les

jeunes gens soient libéraux sans être impies. Il faut pourtant,

quoique tout cela soit étrange, que l'opposition s'y habitue, car

c'est là l'état des esprits. Nous ne voulons pas dire que la

popularité du clergé commence et que celle de l'opposition finit. Nous

voulons dire seulement que, pour être populaire, il ne suffit plus de

frapper fort sur le clergé, mais qu'il faut aussi frapper juste[418].»

[Note 418: _Journal des Débats_ du 28 avril 1834.]

En même temps, dans le sein du catholicisme se produisait comme un

généreux élan pour aller au-devant de ces générations désabusées.

Prêtres et fidèles, ceux du moins qui n'avaient pas pris part à

l'aventure isolée et promptement désavouée de l'_Avenir_, s'étaient

d'abord renfermés, sous le coup de 1830, dans une attitude discrète

et un peu effacée. Cette réserve, en son temps, n'avait pas été

sans avantage; elle avait contribué à faire tomber bien des

préventions[419]; M. Dupin, se plaignant, à la tribune, de la réaction

qui s'opérait en faveur du clergé, l'avait attribuée à l'habileté avec

laquelle, au lendemain de la révolution, celui-ci avait «fait le mort».

Mais l'heure était venue, pour ce même clergé, de se montrer vivant. Et

en effet, la vie circulait et fermentait dans toutes les parties du

corps de l'Église. Les catholiques, sortant hardiment de leur réserve,

ne bornaient plus leur ambition à obtenir de leurs vainqueurs un peu de

paix pour panser leurs blessures; ils voulaient prendre une éclatante et

généreuse revanche.

[Note 419: M. l'abbé Meignan, depuis évêque, a écrit, en rappelant les

souvenirs de cette époque: «Le clergé triompha, par ce mélange de

fermeté et de conciliation, de force et de douceur, par ce

désintéressement, cette humilité, cette abnégation que la religion

seule inspire. Il n'arracha point les armes à ses ennemis, mais

ceux-ci les déposèrent eux-mêmes. On ne saurait dire combien le prêtre

grandit promptement dans l'estime des populations calmées, par la

déclaration qu'il fit de rester étranger à toute préoccupation

politique, par le devoir qu'il s'imposa de pratiquer une franche

neutralité, par l'activité, l'intelligence, la discrétion dont il fit

preuve, en organisant, partout où il pouvait, des oeuvres de charité,

en ouvrant des asiles, des ateliers, des écoles, par le zèle qu'il

déploya à instruire, à consoler, en un mot par le simple exercice de

son pieux ministère.» (_D'un mouvement antireligieux en France._

_Correspondant_ du 25 février 1860.)]

Signe consolant entre tous, cette vie apparaissait d'abord dans la

nouvelle génération. Dans le monde des écoles, naguère si mêlé à

toutes les agitations révolutionnaires, s'était formé un petit groupe

de jeunes apôtres, peu nombreux sans doute au milieu de la foule des

indifférents ou des hostiles, mais représentant le ferment sacré qui

devait faire lever toute la pâte. Ils reconnaissaient alors pour chef

un étudiant lyonnais, à l'âme haute et modeste, ardente et pure,

tendre et vaillante, qui faisait déjà aimer et qui devait bientôt

illustrer le nom de Frédéric Ozanam. Arrivé, à vingt ans, dans ce

Paris de 1831, où il trouvait sa foi universellement répudiée, Ozanam

avait tout de suite conçu et inspiré à ses amis un grand et généreux

dessein. S'il sentait vivement les misères de son siècle, il l'aimait

et n'en désespérait pas, mais croyait que la religion seule le

sauverait. «La terre s'est refroidie, écrivait-il le 22 février 1835;

c'est à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint.»

Avec l'entrain, la foi, l'enthousiasme, le dévouement, ces jeunes gens

faisaient preuve d'une sagesse modeste qui avait manqué aux hommes de

l'_Avenir_: «Nous autres, écrivait Ozanam, le 21 juillet 1833, nous

sommes trop jeunes pour intervenir dans la lutte sociale.

Resterons-nous donc inertes au milieu du monde qui souffre et qui

gémit? Non, il nous est ouvert une voie préparatoire; avant de faire

le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques-uns;

avant de régénérer la France spirituelle, nous pouvons soulager

quelques-uns de ses pauvres; aussi, je voudrais que tous les jeunes

gens de tête et de coeur s'unissent pour quelque oeuvre charitable.»

C'est sous cette inspiration si pure que, dans cette même année 1333,

Ozanam et ses amis se réunirent en «conférence» pour visiter quelques

familles pauvres, et fondèrent ainsi, presque sans s'en douter, cette

Société de Saint-Vincent de Paul dont les ramifications s'étendent

aujourd'hui dans le monde entier. Ils n'avaient cru faire qu'une bonne

oeuvre pour leur édification personnelle; ils avaient fait, à leur

insu, une grande oeuvre, qui devait, plus que bien des événements

bruyants, contribuer à «christianiser» les nouvelles générations.

L'initiative d'Ozanam et de ses amis se retrouve aussi dans le fait

religieux le plus éclatant de cette époque. Ce fut sur leur demande,

réitérée deux années de suite, que Mgr de Quélen se décida, en 1835, à

inaugurer les conférences de Notre-Dame. Libres penseurs et chrétiens,

également stupéfaits, virent alors, sous les voûtes, naguère presque

désertes, de la vieille basilique, six mille hommes, jeunes pour la

plupart, représentant toute la vie intellectuelle du temps et toutes

les espérances de l'avenir, se presser pour entendre la parole d'un

prêtre. À considérer leur tenue pendant les longues heures d'attente,

à les regarder causant, déployant des journaux, tournant le dos à

l'autel, on reconnaissait bien qu'ils n'étaient pas des habitués

d'église. C'était la société nouvelle, celle d'où venaient de sortir

tant de gémissements et d'aveux d'impuissance. On s'en aperçut bien au

frémissement de l'auditoire, quand, dès le premier jour, l'orateur lui

jeta brusquement ce cri: «Assemblée, assemblée, que me demandez-vous?

que voulez-vous de moi? La vérité? Vous ne l'avez donc pas en

vous-même, puisque vous la cherchez ici!» Cet orateur dont le nom

avait attiré la foule, dont la saisissante parole la retenait et en

faisait un auditoire si fixe, si indestructible, qu'il subsiste encore

aujourd'hui, était ce jeune prêtre qui naguère s'échappait, meurtri,

suspect et découragé, des ruines de l'_Avenir_: c'était l'abbé

Lacordaire. Depuis lors, dans l'obscurité solitaire d'une vie de

travail, de mortification et de prière, il avait attendu patiemment

l'heure de Dieu. Fils du siècle, en ayant partagé les généreux

espoirs, les illusions et même, dans une certaine mesure, les erreurs,

«tout jusqu'à ses fautes, comme il le disait lui-même, lui avait

préparé accès dans le coeur de son pays et de son temps». Il faut

chercher là, presque autant que dans sa merveilleuse éloquence, la

cause d'un succès qui fut immense, à la fois retentissant et profond,

subit et durable. N'est-ce pas de cette époque que date le retour des

anciennes classes dirigeantes au christianisme? Et, pour que tout fût

extraordinaire et imprévu dans cet événement, le prélat qui présidait

à cette assemblée et sous la bénédiction duquel elle s'inclinait

respectueuse, était ce même archevêque, chassé quelques années

auparavant de son palais saccagé et réduit à se cacher dans sa ville

épiscopale. Ne semblait-il pas que l'inauguration de ces conférences

de Notre-Dame marquât, après une longue rupture, comme une solennelle

reprise des relations entre l'élite de la société moderne et l'Église?

Le catholicisme, naguère proscrit ou, ce qui était pis, oublié, y

apparaissait tout d'un coup avec un incomparable éclat et même avec

une popularité telle qu'il n'en avait pas connu depuis des siècles:

transition rapide du mépris à l'honneur, dont les chrétiens de ce

temps n'ont pu se rappeler, plus tard, l'émotion et la surprise, sans

sentir leurs yeux «se mouiller de larmes involontaires» et sans

«tomber en actions de grâces devant Celui qui est inénarrable dans ses

dons[420]».

[Note 420: LACORDAIRE, _Notice sur Ozanam_.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 67 / 85 题