Au moment même où se terminait la première partie du procès, un
attentat sans précédent était venu y faire une effroyable diversion.
C'était le 28 juillet: Paris, en fête, célébrait l'anniversaire de la
victoire des barricades. Par un soleil magnifique, le Roi, suivi de
ses fils et d'un brillant état-major, passait en revue quarante mille
gardes nationaux, rangés en haie, depuis la Madeleine jusqu'à la
Bastille. Il venait de s'engager sur le boulevard du Temple, quand,
regardant par hasard à gauche, il vit un jet de fumée sortir d'une
fenêtre du troisième étage. «Joinville, cria-t-il vivement à celui de
ses fils qui était le plus rapproché de lui, ceci me regarde.» Au même
instant, semblable à un feu de peloton mal dirigé, éclate une
détonation prolongée à laquelle répond, de la foule, un cri d'horreur
et d'effroi. Les balles ont balayé le sol tout autour du Roi. Quarante
et une victimes, généraux, officiers, gardes nationaux, bourgeois,
gisent sur le pavé sanglant; dix-huit sont mortellement frappées:
parmi elles, le maréchal Mortier et une jeune fille inconnue. Par
miracle, Louis-Philippe n'a pas été atteint. Il s'arrête un moment,
s'assure que ses fils sont sains et saufs, promène ses regards sur les
mourants, donne quelques ordres avec un rare sang-froid, puis montrant
du doigt, au duc de Broglie, l'oreille de son cheval percée d'une
balle: «Il faut continuer, mon cher duc; marchons, marchons.» Il
poursuit en effet la revue, au milieu des acclamations des gardes
nationaux et du peuple.
Pendant ce temps, des agents, dirigés par M. Thiers, se sont
précipités sur la maison d'où est partie l'explosion; ils y ont vite
découvert l'instrument du crime: vingt-quatre canons de fusil,
disposés comme des tuyaux d'orgue sur une forte charpente et mis en
communication par une traînée de poudre: cinq de ces canons, trop
chargés, ont crevé près du tonnerre. D'autres agents ont arrêté
l'assassin qui cherchait à se sauver, au moyen d'une corde suspendue à
l'une des fenêtres du troisième étage. Il était couvert de sang, la
figure et la main affreusement mutilées par suite de l'explosion de sa
machine.
Qui était-ce? On ne le sut pas tout de suite: il fallut quelques jours
pour découvrir que c'était un Corse nommé Fieschi, âgé de
quarante-cinq ans, astucieux et hardi, impudent et avili, condamné
autrefois comme voleur et faussaire, de moeurs ignobles, ayant traîné
dans les lieux les plus divers sa vie vagabonde et vicieuse, mêlé aux
sociétés secrètes tout en vendant ses services à la police. Dans les
derniers temps, tout lui avait mal tourné; chassé ignominieusement de
son atelier, menacé d'arrestation, obligé de se cacher sous de faux
noms, il était réduit à cette détresse qui donne souvent aux gens de
cette sorte la tentation des plus mauvais coups[361]. Ajoutez une
vanité monstrueuse, digne d'un Érostrate, craignant moins le châtiment
du crime qu'elle n'était attirée par son atroce retentissement. Il
n'avait pas eu, de lui-même, l'idée de l'attentat. Parmi les
individus avec lesquels il entretenait des relations, était un
bourrelier nommé Morey, membre actif de la société des Droits de
l'homme. Âgé de soixante ans, et en paraissant plus encore, malade,
d'humeur sombre et taciturne, Morey renfermait dans son corps usé une
âme implacable, toute brûlante des haines de 1793; c'était le type du
vieux jacobin. Un jour, Fieschi lui avait montré le plan d'une machine
de son invention qui pouvait tuer plusieurs personnes à la fois:
«Voilà, dit-il, ce qui vous aurait été bon sur les barricades.--Ce
serait bien meilleur encore pour Louis-Philippe», avait répondu Morey.
Fieschi accueillit facilement cette ouverture, alléché, dans son
orgueil et sa convoitise, par la célébrité horrible et la riche
récompense que le vieux tentateur avait fait miroiter devant ses yeux.
Mais pour construire la machine, louer l'appartement, il fallait de
l'argent. Morey l'avait demandé à un autre membre de la société des
Droits de l'homme, chef de la section à laquelle il appartenait: ce
troisième criminel s'appelait Pépin, épicier du faubourg
Saint-Antoine, envieux et intrigant, d'esprit court et de coeur bas,
toujours mêlé, quoique craintif et irrésolu, aux conspirations
révolutionnaires, et naguère compromis dans les insurrections de juin
1832. Les trois complices, assistés d'un ouvrier nommé Boireau, qui
n'eut qu'un rôle secondaire, avaient longuement et froidement préparé
leur crime. Morey s'était réservé de charger lui-même les canons de
fusil; et, par une infernale prévoyance, il les avait bourrés de façon
à les faire éclater, se flattant de se débarrasser en même temps de
Louis-Philippe et de Fieschi.
[Note 361: Au moment même de son arrestation, comme on lui demandait
s'il avait été poussé par une passion politique: «Je n'ai pas
d'opinion, répondit-il, je suis seulement un homme dérouté.»]
Après une instruction qui dura plusieurs mois, les assassins
comparurent devant la Cour des pairs[362]. Leur attitude fut diverse.
Fieschi s'agitait, gesticulait, pérorait, avec une impudente jactance;
familier et bouffon avec les juges, posant pour le public, cet atroce
histrion jouissait de l'importance infâme de son rôle et disait avec
orgueil, au sortir d'une audience: «Comme on parle de moi!» Morey,
malade, enveloppé dans sa longue redingote, la tête couverte de son
bonnet de soie noire, demeurait impassible, muet, sombre, le regard
fixe, tout entier à la passion qui le brûlait intérieurement. Pépin,
livide, décomposé, misérable d'épeurement, balbutiait des négations
insoutenables et se contredisait à chaque phrase. Tous trois fuient
condamnés à mort et exécutés. Boireau en fut quitte pour vingt ans de
détention. Le surlendemain de l'exécution, la foule se pressait, place
de la Bourse, devant un café au comptoir duquel trônait une fille
borgne, toute fière, elle aussi, de son ignoble célébrité: c'était
Nina Lassalve, la concubine de Fieschi, dont un industriel avait
imaginé de se faire une sorte d'enseigne.
[Note 362: L'affaire ne fut jugée qu'à la fin de janvier 1836.]
À ces quatre coupables ne faudrait-il pas en adjoindre un autre que la
justice n'avait pu atteindre? C'est le parti républicain lui-même.
L'attentat de Fieschi est la conséquence extrême, mais naturelle, des
sophismes, des passions, des haines que les sociétés secrètes et les
journaux ont fomentés, échauffés, exaspérés, depuis cinq ans. Par une
sorte de progression logique ou fatale, des violences de tribune et de
presse on a passé à l'émeute, de l'émeute à la conspiration, de la
conspiration au meurtre, du meurtre au massacre, couronnement dernier
de ce qu'on a osé appeler les temps héroïques de l'histoire
républicaine. La presse n'en était-elle pas alors arrivée à excuser,
parfois à exalter et à prêcher le meurtre des rois? Ne venait-on pas
de célébrer, par des banquets, l'anniversaire du meurtre de Louis XVI
et de l'assassinat du duc de Berry? Grâce à ces excitations, l'idée du
régicide s'était à ce point répandue dans l'air que, pendant les huit
ou neuf mois antérieurs au crime de Fieschi, la police avait découvert
et déjoué sept projets d'attentat contre Louis-Philippe. Pourrait-on
discerner, à la charge du parti républicain, trace d'une complicité
plus précise? Il est établi que Morey et Pépin ont eu, pendant qu'ils
préparaient leur crime, des conférences secrètes avec des membres de
la société des Droits de l'homme. Dans quelle mesure leur avaient-ils
fait confidence de leur dessein? Pépin a déclaré en avoir parlé à
Godefroy Cavaignac, à Recuit, à Blanqui et à d'autres; sa déclaration
a été contredite. La vérité est malaisée à découvrir. Ce qui est
certain, c'est qu'avant l'attentat, on a eu, dans une fraction du
parti, la notion plus ou moins vague de ce qui allait être tenté. Les
prévenus d'avril, évadés de Sainte-Pélagie, étaient restés tous cachés
à Paris, sur l'avis qu'il se préparait un grand coup[363]. Dans
plusieurs villes de province, des hommes connus pour faire partie des
sociétés secrètes avaient pris des mesures, comme en vue d'un
événement prochain. Des journaux révolutionnaires ou légitimistes
s'étaient fait l'écho des bruits menaçants qui circulaient partout et
annonçaient, plus ou moins explicitement, la mort du Roi pour le 28
juillet. Mêmes rumeurs à l'étranger; à Rome, un ordre du jour de la
_Jeune Italie_ avait recommandé de se tenir prêt, Louis-Philippe
devant être tué pendant les fêtes de juillet[364].
[Note 363: _Les Conspirateurs, extraits des Mémoires d'un montagnard_,
par A. CHENU, 2e partie, p. 53.]
[Note 364: Cf. sur tous ces indices l'_Attentat Fieschi_, par M.
Maxime du CAMP, p. 235 à 238.]
Une fois l'attentat consommé, nouveaux indices qui chargent le parti
républicain. S'il désavoue Fieschi, auquel Carrel refuse le «titre
d'assassin politique», il tâche de protéger ses deux complices; il
aide Pépin à déjouer, pendant quelques jours, les recherches de la
justice; l'épicier régicide demande les conseils de Carrel et de
Garnier-Pagès, et ce sont deux rédacteurs du _National_ qui lui
procurent un passe-port. Le lendemain du crime, une feuille radicale
de Paris, le _Réformateur_, ose publier ces lignes: «Toutes les
classes semblent céder à l'attrait d'une belle soirée, partagées entre
une parfaite indifférence pour l'accident de la veille et la
curiosité.» En province, le _Patriote du Puy-de-Dôme_ déclare Fieschi
moins coupable que les généraux qui ont réprimé l'insurrection
d'avril, et il ajoute: «Nous trouvons que les journaux monarchiques
sont très-mal fondés à donner le nom de lâche assassinat à la
tentative individuelle qui vient d'être faite. S'il est vrai de dire
que, sans Louis-Philippe et ses trois fils, la monarchie fût devenue
impossible en France, il faut bien reconnaître que, cette fois, la
république n'a manqué son avénement que d'une demi-seconde. Une cause
si puissante, qui ne se trouve en retard que de si peu, ne nous paraît
pas être en situation bien désespérée. La république est chose si
bienfaisante et si sainte qu'elle peut accepter son triomphe de
quelque événement que ce soit.» Aussi le duc de Broglie, quelques
jours après, est-il fondé à dire, du haut de la tribune: «Lisez les
journaux révolutionnaires de Paris et des départements, voyez avec
quel soin, avec quelle insistance, ils se complaisent à faire
remarquer de quelle profondeur de haine il a fallu être animé pour en
arriver là; voyez-les supputer, avec une joie qui l'ait frémir, de
combien de pouces et de combien de lignes il s'en est fallu que la
monarchie ne fut renversée; voyez avec quelle confiance ils déclarent
qu'après un tel exemple la république doit avoir bon courage et
qu'elle acceptera volontiers l'héritage de l'assassinat!»
Après que la tête des criminels a roulé sous la guillotine, la police
est obligée d'interdire les pèlerinages faits à leur tombe. Morey
surtout, «l'héroïque vieillard», est l'objet d'une sorte de culte; on se
dispute ses dernières reliques. Encore se trouve-t-il des fanatiques
pour se plaindre que l'apothéose ne soit pas plus complète. En 1836, on
saisit au domicile d'un sieur Gay, membre d'une société secrète, une
note qu'il déclare tenir de son ami M. Marc Dufraisse. Dans cette note,
écrite peu après l'exécution de Fieschi et de ses complices, on se
plaint que la presse révolutionnaire ait été trop timide dans la
justification de «l'acte» du 28 juillet, et l'on ajoute: «Ne pouvait-on
pas dire: Le but de ce que vous appelez attentat était de détruire
Louis-Philippe et les trois aînés de sa race; Louis-Philippe et les
aînés de sa race sont des contre-révolutionnaires; le premier devoir de
l'homme est d'anéantir ce qui s'oppose au progrès, c'est-à-dire à la
révolution; donc le fait du 28 juillet avait une fin révolutionnaire;
donc il était moral.» Le rédacteur de cette note déplore surtout qu'on
n'ait pas exalté davantage le principal coupable. «Morey! s'écrie-t-il,
Morey a été sublime d'un bout à l'autre du drame. Ce vieux prolétaire,
concevant l'idée du régicide, faisant le plan de la machine qui doit
exécuter son dessein, chargeant les canons, les ajustant; ce vieux
travailleur, passant de son atelier où il gagne son pain au lieu où doit
s'accomplir son projet, toujours calme, toujours de sang-froid.....» Et
il finit par comparer Morey au Christ sur la croix. Comment s'étonner
d'ailleurs que les violents tiennent ce langage, quand, vers cette même
époque, Carrel plaide les circonstances atténuantes de l'assassinat
politique et soutient que ce genre d'assassinat peut être un crime, mais
n'est pas un déshonneur[365]? Enfin, faut-il rappeler que sur la liste
des récompenses nationales, proposée à l'Assemblée constituante, en
novembre 1848, figuraient les «enfants de Pépin»? Morey n'avait pas
laissé de descendants.
[Note 365: Cet article, le dernier de Carrel, fut écrit le 15 juillet
1836, à l'occasion d'un nouvel attentat contre le Roi, celui
d'Alibaud; Carrel y rappelait formellement Morey et Pépin. Cet
article, poursuivi comme contenant l'apologie d'un fait qualifié
crime, valut au _National_ une condamnation à trois mois de prison et
à 1,000 francs d'amende, condamnation prononcée après la mort de
Carrel.]