II

Vainement l'opposition avait-elle tout fait pour entraver ou intimider

la Cour des pairs, celle-ci n'en avait pas moins mené à fin

l'instruction de cet immense procès. Résolue à faire sentir la force

de la justice aux principaux coupables, sans refuser son indulgence

aux comparses, elle n'avait, sur les deux mille individus arrêtés,

retenu que cent soixante-quatre accusés, dont quarante-trois

contumaces. Les plus en vue étaient Godefroy Cavaignac, Armand

Marrast, Baune, Berryer-Fontaine, Guinard, de Kersausie, de Ludre,

Recurt, Landolphe, Lebon, Vignerte, Caussidière. La construction de la

salle, votée en janvier, avait été conduite, sous l'impulsion de M.

Thiers, avec une prodigieuse activité. Tout était prêt pour

l'ouverture des débats, qui fut fixée au 5 mai. Le public était

attentif, anxieux, et les journaux ministériels eux-mêmes ne

dissimulaient pas leur préoccupation[352].

[Note 352: Le _Journal des Débats_ disait le 5 avril 1835: «Nous

n'avons pas cherché à dissimuler les vives préoccupations que cause au

pays le grave procès que la Cour des pairs va bientôt juger.»]

N'ayant pu empêcher l'instruction d'aboutir, le parti républicain,

fidèle à la tactique suivie par lui depuis 1830, résolut de

transformer la sellette des prévenus en tribune, d'y accuser le

gouvernement, d'y prêcher la république et le socialisme. L'appareil

exceptionnel de ce procès, la solennité de la juridiction, lui

paraissaient un moyen de donner plus de retentissement au scandale.

Seulement parmi les accusés, à côté de quelques rares fanatiques

austères ou chevaleresques, se trouvaient beaucoup d'aventuriers

vulgaires, dévoyés de toutes provenance, braillards, hâbleurs, buveurs

de sang et surtout de vin, sans éducation comme sans prestige, souvent

même sans honorabilité, peu propres à jouer le rôle que le parti

voulait leur imposer. On eut alors l'idée de convoquer à Paris, de

tous les points de la France, cent cinquante républicains notables

qui, sous le titre de défenseurs, devaient être les orateurs de cette

grande manifestation: singulier assemblage où l'on voyait, côte à

côte, MM. Voyer d'Argenson, Audry de Puyraveau, Garnier-Pagès, Carrel,

Barbès, Blanqui, Martin Bernard, Bastide, Carnot, Auguste Comte,

Buonarotti, Flocon, Fortoul, Ledru-Rollin, Pierre Leroux, Marie,

Michel de Bourges, Jules Favre, Raspail, Jean Reynaud, le général

Tarrayre, Antony Touret, Trélat, etc., et enfin l'abbé de Lamennais,

qui venait de publier les _Paroles d'un croyant_. Il était bien

convenu qu'il ne s'agissait pas de plaider pour des accusés, mais de

réunir un «congrès républicain», de «tenir de solennelles assises

républicaines», de «répandre les idées du parti et de frapper au front

ses ennemis». C'était moins, disait-on, un «procès judiciaire» à

soutenir, qu'une «lutte» politique ou, pour mieux parler, une

insurrection à continuer[353]. Toutes les théories devaient être

exposées, tous les faits discutés. Les comités de défense avaient

tracé d'avance le cadre et réparti la tâche. Ces délibérations

préliminaires, souvent fort orageuses, avaient trahi les divisions du

parti, la confusion de ses idées; mais, comme toujours, les plus

extravagants l'avaient emporté sur les modérés qui avaient eu la

faiblesse d'accepter un rôle dans cette manifestation.

[Note 353: Le comité chargé de diriger cette prétendue défense avait

adressé à chaque orateur choisi une lettre où l'on lisait: «Citoyen,

les prévenus d'avril, convaincus que les plus graves questions

d'avenir doivent s'agiter dans le procès qui va s'ouvrir devant la

Cour des pairs, ont pensé qu'ils devaient faire appel au dévouement et

aux lumières de tous les hommes de notre parti que leur moralité, leur

capacité et leur influence désignent pour ce congrès républicain. Nous

nous servons de ce mot pour bien caractériser la manière dont nous

envisageons notre position vis-à-vis de nos accusateurs. Ce procès n'a

rien de judiciaire. C'est une suite de la lutte que nous soutenons

depuis cinq ans...»]

Le gouvernement eût été quelque peu naïf de se prêter à une comédie

qui n'avait rien de commun avec la libre défense des accusés[354]. Le

président de la Cour des pairs, M. Pasquier, usant des pouvoirs que

lui donnait l'article 295 du Code d'instruction criminelle, décida

qu'il n'admettrait comme défenseurs que des avocats en titre. C'était

empêcher l'exécution de la mise en scène préparée. Aussi, grande

fureur du parti républicain. «Vous nous refusez, disent les accusés,

les défenseurs que nous avons choisis; eh bien, nous n'en voulons pas

d'autres, et, puisque la liberté de la défense n'est pas respectée,

nous ne nous laisserons pas juger.» En effet, à peine les débats

sont-ils ouverts, qu'éclate le parti pris de révolte tumultueuse de

ces cent vingt et un énergumènes. Ils refusent de répondre quand on

les interroge, parlent ou plutôt hurlent quand on leur dit de se

taire, étouffent par leurs cris la parole des magistrats ou des

avocats, multiplient les protestations, les défis, les menaces,

offrent à tout moment leurs têtes qu'ils savent bien n'être demandées

par personne, injurient les juges, se collettent avec les gendarmes:

scandale sans précédent devant aucun tribunal; émeute d'un nouveau

genre, singulièrement grossière, mais que le grand nombre des prévenus

rend embarrassante à réprimer. Par ces scènes qui se reproduisaient,

chaque jour plus violentes, on se flattait de lasser les pairs, pour

la plupart vieux, fatigués, parfois même souffrants. Mais ceux-ci

tinrent bon. Cent soixante-quatre avaient assisté a la première

audience: quelques-uns se retirèrent au cours des débats, par maladie,

scrupule ou défaillance[355]; mais, après neuf mois, il s'en trouva

encore cent dix-huit pour signer l'arrêt définitif.

[Note 354: Le duc de Broglie dira, un peu plus tard, à la tribune de

la Chambre, en parlant des accusés d'avril: «Ils ont demandé que le

sanctuaire de la justice devînt une arène où ils pussent soutenir

leurs dogmes, établir, non point qu'ils n'avaient pas attaqué le

gouvernement, mais qu'ils en avaient eu le droit; que ce droit, ils

l'avaient encore aujourd'hui... Et ils se sont sérieusement étonnés

que nous n'ayons pas permis ce tournoi entre le crime et la justice,

que nous n'ayons pas permis à la révolte de combattre à armes égales

contre le gouvernement.»]

[Note 355: M. Molé fut de ceux qui se retirèrent.]

La plus lourde part de travail et de responsabilité incombait au

président de la haute Assemblée. Par bonheur, ce poste était occupé

par un homme dont l'habileté ne devait être inégale à aucune

difficulté. Déjà avant la Révolution, le vieil abbé Morellet louait M.

Pasquier d'avoir l'esprit sagace. Depuis lors, le très-jeune

conseiller au parlement de Paris était devenu successivement préfet de

police de Napoléon Ier, garde des sceaux de Louis XVIII, et enfin

président de la Chambre des pairs après 1830; il avait loyalement

servi, sagement conseillé chacun de ces gouvernements, sans jamais

engager la liberté de son esprit et de son coeur, passant de l'un à

l'autre avec une souplesse qui empêchait qu'on ne fût surpris et

choqué de ces évolutions. La pratique d'affaires, d'hommes et de

régimes si divers avait singulièrement aiguisé, chez le vieillard, la

sagacité autrefois louée chez le jeune homme, et en même temps l'âge

n'avait rien diminué de la verdeur ni de l'entrain de son

intelligence. Il avait su tout voir, tout comprendre et ne rien

oublier. Peu dévoué, légèrement sceptique, assez désabusé, mais

indulgent, tolérant, se plaisant au rôle de conciliateur; sans

illusion ni chimère, sans enthousiasme même, presque sans idéal, mais

ayant appris à voir vite et sûrement le vrai et surtout le possible;

homme de pratique plus que de doctrine et de système, habile aux

expédients, mais étant, comme le disait le duc de Broglie, de ceux qui

en trouvent et non de ceux qui en cherchent, il s'était acquis, dans

cette dernière partie de sa carrière, le renom et le crédit d'un

esprit judicieux et lucide, étendu et fécond, tempéré et équilibré. Il

avait même usé les critiques, à force de durer et de réussir, et tous

avaient fini par lui reconnaître une autorité morale que naguère ses

adversaires et ses rivaux eussent osé davantage discuter.

Ce fut surtout dans le rôle judiciaire, dont les grands procès

politiques lui fournirent l'occasion[356], que les qualités de M.

Pasquier se montrèrent dans tout leur jour et que sa réputation

grandit. N'avait-il pas reçu, avec le sang, les traditions du

magistrat? Sans doute, au premier abord, il parut surpris. «On voit,

écrivait alors M. Doudan, qu'il n'est pas accoutumé à vivre avec des

gens dont la parole est si téméraire, si en dehors de toutes les

convenances de ce monde et de tous les mondes possibles.» Mais il

n'était pas homme à rester longtemps embarrassé. Se gardant des

défaillances et des impatiences qui eussent été également dangereuses,

toujours maître de lui-même, d'un sang-froid que rien n'altérait, il

eut bientôt fixé, d'accord avec le gouvernement, la conduite à suivre

en face de cette véritable rébellion. Impossible d'admettre que des

accusés arrêtassent le cours de la justice. Après des avertissements

comminatoires vainement répétés, la cour décida que le président,

usant de son pouvoir discrétionnaire, aurait le droit de faire

ramener en prison ceux qui, par leur parti pris de violence,

empêcheraient la continuation des débats: le procès se poursuivrait en

leur absence, sauf à ramener à l'audience chaque accusé, pour entendre

les témoins qui le concernaient et pour présenter ses moyens de

défense. Sans doute il était regrettable d'en venir là. Mais à qui la

faute?

[Note 356: Ces procès lui donnaient une connaissance particulière de

toute une partie du personnel politique: «Je suis, disait-il en 1850,

l'homme de France qui ai le plus connu les divers gouvernements qui se

succèdent chez nous depuis 1848, je leur ai fait à tous leur procès.»]

Du dehors, le parti républicain, loin de répudier ces violences, les

encourageait et tâchait de les seconder. Pendant plusieurs jours, il

essaya de soulever l'émeute dans la rue; l'énergie et la promptitude

de la répression le contraignirent d'y renoncer. Le ton de ses

journaux était monté à un degré inouï d'insulte et de menace. Le pire

de tous, la _Tribune_, succomba à cette époque sous le poids des

condamnations[357]; mais à sa place pullulèrent de petites feuilles

qui héritèrent de sa passion, sinon de son influence; telles le

_Populaire_ et le _Réformateur_ de Raspail. Ce dernier déclarait que

«le peuple français méprisait la pairie comme la boue de ses

souliers»; il ouvrait un registre sur lequel il invitait tous ceux qui

estimaient la haute Chambre à venir s'inscrire, affirmant que le

registre resterait vide. La caricature se mettait de la partie, plus

sinistre que gaie. Daumier dessinait la galerie des _Juges des accusés

d'avril_. Sous son crayon brutal, chaque pair devient un vieillard

édenté, imbécile, infirme, hideux; ce n'est, dans tous ses dessins,

que masques de bourreaux et scènes de supplice. Voyez cette

composition: _Accusé, parlez, la défense est libre_; le président,

avec un sourire féroce, invite un prévenu à s'expliquer; celui-ci,

bâillonné, se débat vainement sous les mains de trois juges dont la

robe est chargée de décorations; un autre juge tient une hache et

s'avance près d'un condamné qui, lié, a déjà la tête appuyée sur un

billot. Par contre, la lithographie répandait à profusion les

portraits des accusés, représentés tous jeunes, beaux, héroïques. Leur

biographie était partout distribuée. On partageait entre eux vingt

mille francs, produit d'une souscription. Carrel, qui au fond, n'avait

pas d'illusion sur leur valeur politique et morale, célébrait dans le

_National_ leur «généreuse résistance», la «puissance de leur courage

et de leur caractère[358]». En même temps, il n'y avait pas assez de

sévérités contre ceux des accusés qui, rebelles au mot d'ordre de

violence, se montraient disposés à se laisser juger régulièrement; ils

étaient déclarés solennellement déchus du titre de «camarades» et

«exclus de la fraternité républicaine». Les feuilles de gauche

n'étaient pas les seules à faire campagne contre la Cour des pairs; le

_Constitutionnel_ et autres journaux de même nuance prenaient parti

pour les accusés, sur la question du choix des défenseurs; M. Dupin

lui-même affectait de se servir, pour ses invitations à dîner, d'un

cachet portant cette devise: _Libre défense des accusés_. C'est que le

tiers parti se flattait toujours que le procès ne pourrait aboutir, et

que l'avortement en serait mortel au cabinet.

[Note 357: Ce fut le 12 mai 1835 que la _Tribune_ cessa de paraître.

Elle n'avait vécu que quatre ans; elle avait été saisie et poursuivie

cent onze fois, condamnée vingt fois; le total des peines qu'elle

avait encourues s'élevait à 157,630 francs d'amendes et quarante-neuf

ans de prison.]

[Note 358: Article du 11 mai 1835.]

Dans cette agitation, l'opposition apportait une passion sans scrupule

qui ne tourna pas toujours à son avantage. Un jour, le président

Pasquier recevait une déclaration de gardes nationaux de la neuvième

légion, qui refusaient de faire le service du Luxembourg; mais à peine

cette déclaration était-elle connue que les prétendus signataires la

désavouaient: elle était l'oeuvre de faussaires. Un autre jour, le

_Réformateur_, condamné en cour d'assises, publiait une lettre qu'il

disait avoir reçue de l'un des jurés: celui-ci affirmait n'avoir voté

la culpabilité que pour se soustraire aux persécutions dont on le

menaçait; les douze jurés réclamèrent, niant tous la lettre, qui, elle

aussi, était une supercherie.

Cet usage des faux était devenue alors une sorte de manie dans le

parti républicain. Le 11 mai, les journaux révolutionnaires publièrent

un manifeste par lequel le comité de défense félicitait et

encourageait les accusés: «C'est pour nous un devoir de conscience,

leur disait-on, et nous le remplissons avec une orgueilleuse

satisfaction, de déclarer à la face du monde que, jusqu'à ce moment,

vous vous êtes montrés dignes de la cause sainte à laquelle vous avez

dévoué votre liberté et votre vie... Persévérez, citoyens... L'infamie

du juge fait la gloire de l'accusé.» Suivaient les signatures des

défenseurs au nombre de cent dix. Le scandale de cet outrage était tel

que la Cour des pairs, passant par-dessus le risque de greffer un

autre procès non moins considérable sur celui qui lui donnait déjà

tant de mal, décida de traduire à sa barre les gérants des journaux

qui avaient publié le manifeste et tous les défenseurs qui l'avaient

signé. Parmi ces derniers se trouvaient deux députés, MM. de Cormenin

et Audry de Puyraveau, qui ne pouvaient être poursuivis qu'avec

l'autorisation de la Chambre. N'était-il pas à craindre que celle-ci,

par susceptibilité à l'égard de l'autre Assemblée, ne refusât de lui

livrer un de ses membres? En effet, lors de la discussion, M. Dupin,

descendant de son fauteuil de président pour combattre la demande

d'autorisation, ne manqua pas de faire appel à cette sorte de jalousie

ombrageuse. M. Duvergier de Hauranne répondit qu'il fallait avant tout

«prouver à la pairie qu'elle avait de son côté cette Chambre, dans la

lutte qu'elle soutenait contre les factieux». L'argument parut décisif

à la majorité, qui abandonna M. Audry de Puyraveau à la justice des

pairs. M. de Cormenin, ayant déclaré n'avoir pas signé le manifeste,

avait été mis hors de cause. Ce fut, pour les républicains, le

commencement d'une défaite qui ne tarda pas à se transformer en

déroute. M. de Cormenin n'était pas le seul dont on avait supposé la

signature. La pièce avait été rédigée par quelques-uns des défenseurs

qui, pour la rendre plus imposante, avaient, sans aucune autorisation,

disposé des noms de leurs collègues. Ceux-ci prirent peur, quand ils

virent les risques judiciaires auxquels ils se trouvaient ainsi

exposés: des récriminations irritées s'échangèrent entre les

républicains, qui s'accusaient mutuellement, les uns de tromperie, les

autres de lâcheté; bientôt, ce fut à qui se dégagerait, par un désaveu

public, d'une aventure devenue périlleuse; si bien que, pour mettre

fin à ce sauve qui peut, deux des coupables, MM. Trélat et Michel de

Bourges, déclarèrent assumer seuls la responsabilité de la rédaction

du manifeste et de l'apposition des signatures. Ils furent condamnés

par la Cour des pairs, le premier à quatre ans de prison, le second à

un mois, tous deux à dix mille francs d'amende; avec eux, furent

frappés les gérants des journaux qui avaient publié le document, et

cinq défenseurs qui s'étaient refusés à désavouer leur signature.

Telle fut la fin pitoyable d'un incident qui avait paru un moment si

grave. Cette impudeur et cette maladresse dans la supercherie, cette

fuite précipitée après une attaque si audacieuse, furent d'un effet

désastreux pour les accusés et leurs amis. Devenus ridicules, ils

cessaient d'être redoutables, sans cesser d'être odieux. Les badauds,

qui avaient, un moment, regardé ce nouveau genre de révolte avec

quelque curiosité, ne s'en occupaient plus. Un autre procès, nullement

politique, était alors survenu qui les absorbait et les passionnait

bien davantage, c'était celui du jeune La Roncière[359].

[Note 359: On sait ce que fut cette mystérieuse et dramatique affaire.

La Roncière, lieutenant de cavalerie, était accusé de tentative de

viol sur la fille du général commandant l'école de Saumur. Il fut

condamné le 29 juin 1835.]

En somme, les républicains étaient arrivés à ce résultat étrange

d'avoir lassé le public, sans lasser les juges. Il devenait donc

chaque jour plus évident que la Cour des pairs, grâce à sa fermeté

calme et patiente, finirait par avoir raison de toutes les révoltes.

Le procès n'allait pas vite, mais il avançait. Une petite partie des

accusés, vingt-neuf, presque tous de Lyon, résistant aux objurgations

et aux anathèmes de leur parti, s'étaient résignés à accepter le

débat. Quant aux autres, à chaque nouveau moyen d'obstruction qu'ils

imaginaient, à chaque violence qu'ils tentaient, la cour répondait en

ordonnant à regret des mesures qui lui permettaient de se passer de la

présence des accusés; ce n'était pas, à la vérité, sans porter quelque

atteinte au principe du débat contradictoire et aboutir presque au

jugement sur pièces; la voie était dangereuse; la cour s'y engageait

le moins possible, autant seulement qu'il était indispensable, pour ne

pas laisser la justice impuissante et la société sans défense.

Le 10 juillet, on avait terminé les dépositions relatives aux accusés

lyonnais. Une question se posa alors. La cour allait-elle passer aux

interrogatoires et dépositions concernant toutes les autres catégories

de prévenus, et ne procéderait-elle que plus tard et d'ensemble aux

plaidoiries et au jugement? Ou bien allait-elle en finir avec les

Lyonnais, entendre leur défense et statuer sur leur culpabilité? Ce

dernier parti, en permettant tout de suite une solution partielle,

déconcertait ceux qui n'avaient pas renoncé à tout espoir de faire

avorter le procès: aussi protestèrent-ils avec une extrême violence;

la disjonction n'en fut pas moins prononcée. Dès lors, il fut encore

plus évident que force resterait aux juges. Les accusés eux-mêmes

montrèrent qu'ils ne se faisaient plus d'illusion: les principaux

d'entre eux, au nombre de vingt-huit, parmi lesquels Godefroy

Cavaignac, Marrast, Guinard, Landolphe, Berryer-Fontaine, s'évadèrent,

le 13 juillet, par un souterrain qu'ils avaient creusé et qui avait

mis la prison en communication avec une maison voisine. Les comparses,

qui restaient, derrière eux, sous les verroux, avec le sentiment de

soldats abandonnés par leurs chefs, ne pouvaient soutenir une lutte

bien redoutable. À la fin de juillet, les débats étaient terminés, en

ce qui concernait les Lyonnais, et le 13 août, après plusieurs jours

de délibéré, la cour rendit son arrêt: quelques-uns étaient condamnés

à la déportation, d'autres à une détention variant de vingt à cinq

ans, le plus grand nombre à un emprisonnement d'une durée moindre.

Bien qu'une seule catégorie d'accusés eût été jugée, le procès était

fini, le problème résolu, l'épreuve surmontée. Tous les moyens de

résistance étaient usés; les juges se sentaient armés pour triompher

de tous les obstacles. Aussi, quand, après une suspension de plusieurs

mois, la Cour des pairs reprit, en novembre, ces laborieux débats et

se mit à juger, l'une après l'autre, les autres catégories, le public

n'y fit presque plus attention. Le dernier arrêt fut rendu le 28

janvier 1836. Le parti républicain sortit de là plus que vaincu, il

sortit déconsidéré. Ni les hommes qui l'avaient personnifié, ni les

principes qu'il avait manifestés, ni la tactique qu'il avait suivie,

ne lui avaient fait honneur. Ses amis eux-mêmes en avaient conscience;

Béranger se plaignait alors, dans ses lettres intimes, des «sottises

auxquelles avait donné lieu ce procès», et il ajoutait: «On regarde la

république de Sainte-Pélagie comme fort délabrée[360].»

[Note 360: _Correspondance_, lettres du 3 mai et du 25 juin

1835.--Quelques années après, M. Louis Blanc avouait que le parti

républicain sortait de là dissous, dispersé et discrédité. (_Histoire

de dix ans_, t. IV, p. 422-423.) Plus tard, M. Lanfrey a écrit: «Ce

procès déplorable n'eut d'autre résultat que de dévoiler à tous les

yeux les profondes dissidences qui divisaient le parti républicain.

Après avoir commencé par le tragique, il eût fini par le ridicule,

sans l'évasion qui lui apporta un dénoûment.» Puis il parle de

l'impossibilité où avait été Carrel «de mettre un peu de sérieux, de

dignité, de discipline et déraison dans ce chaos de résolutions

contradictoires, d'emportements sans frein et de déclamations

prescrites, dont le spectacle servit puissamment à discréditer la

cause vaincue». (Notice sur Armand Carrel. _Revue nationale_, t. XII.)

Lamartine écrivait à un de ses amis, pendant le procès d'avril: «On a

vu que les républicains étaient des jacobins, c'est ce qui les perd.»]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 61 / 85 题