IV

L'indignation et la terreur causées par l'attentat Fieschi avaient eu

pour résultat au moins momentané de réchauffer le sentiment

monarchique, singulièrement attiédi dans ces dernières années. Le ton

général changea tout à coup. Les mêmes badauds qui naguère avaient

fait un succès de curiosité aux caricatures meurtrières contre le Roi,

s'attendrirent sur le péril qu'il venait de courir et sur le courage

dont il avait fait preuve. Pour la première fois depuis longtemps, on

fut à son aise pour le louer, et l'on put le faire sans être soupçonné

de flagornerie menteuse et déplacée. Les journaux du centre gauche et

même certains de la gauche se sentirent obligés de protester de leur

loyauté dynastique. Des personnes qui, depuis 1830, s'étaient tenues à

l'écart, à cause de leurs attaches légitimistes, se rapprochèrent de

la nouvelle cour. Mais ce ne fut pas tout. Parmi les gens honnêtes et

tranquilles, un cri universel s'éleva pour demander qu'on en finît

avec cette agitation révolutionnaire qui, après avoir prolongé

l'émeute pendant quatre ans, aboutissait maintenant à d'horribles

forfaits. Cette disposition des esprits n'échappa point au

gouvernement, qui résolut aussitôt d'en profiter pour compléter les

lois de défense sociale. Les travaux parlementaires étaient

interrompus, mais la session n'avait pas été close officiellement. Les

deux Chambres furent convoquées d'urgence par leurs présidents pour le

4 août, et le ministère leur apporta, avec une solennité inaccoutumée,

les trois projets qui devaient s'appeler bientôt les «lois de

septembre».

Tout en les déposant, le président du conseil prit la parole afin d'en

marquer le caractère. «Inquiète, disait-il, pour son Roi, pour ses

institutions, la France élève la voix et réclame du pouvoir la

protection qu'elle a droit d'en attendre.» Après avoir évoqué le

souvenir de la lutte soutenue contre les partis, depuis cinq ans, le

ministre ajoutait: «Les partis sont vaincus; ils ne nous défient plus,

mais ils subsistent, et chaque jour révèle le mal qu'ils font et

surtout qu'ils ont fait. Partout se retrouvent les traces désastreuses

de leur passage. Ils ont jeté dans les esprits un venin qui n'est pas

prêt à s'amortir. Les préjugés qu'ils ont allumés, les vices qu'ils

ont couvés, fermentent; et si, dans ce moment, le règne de l'émeute a

cessé, la révolte morale dure encore. Une exaltation sans but et sans

frein, une haine mortelle pour l'ordre social, un désir acharné de le

bouleverser à tout prix, une espérance opiniâtre d'y réussir,

l'irritation du mauvais succès, l'humiliation implacable de la vanité

déçue, la honte de céder, la soif de la vengeance, voilà ce qui reste

dans les rangs de ces minorités séditieuses que la sociétés a

vaincues, mais qu'elle n'a pas soumises.» Puis, rappelant la politique

de résistance que le ministère avait toujours suivie, le duc de

Broglie concluait ainsi: «Tant que la confiance du Roi nous

maintiendra au poste où nous sommes, tant que la vôtre nous rendra

possible l'exercice de l'autorité, nous resterons inébranlablement

fidèles à des principes tant de fois éprouvés, et nous porterons dans

l'accomplissement de nos devoirs toute la fermeté, toute la sévérité

que la situation réclame. En effet, messieurs, au milieu de ce grand

désordre d'idées, contre l'audace et le cynisme des partis, il faut

non pas des lois terribles, mais des lois fortes, pleinement

exécutées. La mollesse, la complaisance du moins, sont permises

peut-être au pouvoir absolu; il peut toujours les compenser par

l'arbitraire. Mais le pouvoir constitutionnel doit imiter

l'impassibilité de la loi. Plus la liberté est grande, moins

l'autorité doit fléchir. Le gouvernement avait à coeur de prendre

devant vous l'engagement de déployer toute la force que la

constitution lui donne. Il ne faut pas que de timides ménagements

enhardissent les mauvais citoyens. Le temps est venu de leur rappeler

qu'ils sont une minorité malfaisante et faible que la générosité de

nos institutions protége, à la condition qu'ils s'arrêtent devant

elles.»

Ces trois projets, qui portaient, l'un sur le jury, l'autre sur le

jugement des actes de rébellion, le troisième, de beaucoup le plus

considérable, sur la presse, avaient pour but hautement proclamé,

non-seulement de gêner ou même de punir, mais de rendre impossible

l'attaque contre la personne du Roi et contre le principe du

gouvernement, «de supprimer», comme le disaient les ministres, «la

presse carliste et la presse républicaine». Dans ce dessein, on

proposait de créer quelques délits nouveaux, de préciser les anciens,

de rendre la répression plus assurée et plus sévère. La condamnation

pouvait dans certains cas entraîner la suppression du journal. En même

temps, des précautions étaient prises contre les défaillances du jury:

telle avait été déjà la préoccupation du législateur, dans les lois de

défense, votées en 1833 et 1834. Les nouveaux projets réduisaient de

huit à sept, sur douze, le nombre de voix nécessaires pour le verdict

de condamnation, prescrivaient le secret du vote des jurés,

punissaient la publication de leurs noms ou le compte rendu de leurs

délibérations. En outre, afin d'échapper, en certains cas, à cette

juridiction si incertaine, sans cependant violer la Charte qui

l'avait établie pour les délits de presse, on érigeait en «attentats»

certains de ces délits, notamment l'excitation à la haine ou au mépris

du Roi et la provocation à la révolte par la voie de la presse: or,

d'après cette même Charte, les «attentats» pouvaient être déférés à la

Cour des pairs[366]. On proposait en outre quelques mesures

préventives: aggravation du cautionnement, prescriptions relatives aux

gérants des journaux, rétablissement de la censure des pièces de

théâtre et des caricatures.

[Note 366: «Nous vous demandons, disait encore le duc de Broglie, de

placer la personne du Roi sous la garantie d'un grand corps politique,

voyant d'assez haut pour ne pas se méprendre sur la nature et la

portée du crime; d'un tribunal permanent dont la jurisprudence

invariable ne laisse pas au second crime plus de chances qu'au

premier.»]

À peine les projets connus, la presse opposante les attaqua avec une

véhémence désespérée. M. de Polignac avait été moins malmené, moins

accusé d'attentat liberticide, que ne l'étaient alors le duc de

Broglie, M. Guizot et M. Thiers. Une feuille radicale intitulait son

article: _La Terreur est mise à l'ordre du jour_, et résumait ainsi sa

pensée: «La Terreur de 93 fut révolutionnaire et provisoire; la

Terreur de 1835 est légale et permanente.» Comme il est arrivé dans

d'autres occasions analogues, l'opposition était aidée par la presse

anglaise, toujours peu intelligente de nos nécessités conservatrices,

alors même qu'elle est le plus intéressée à ne pas nous voir verser

dans la révolution. Le duc de Broglie, dans une lettre intime au

général Sébastiani, ambassadeur à Londres, parlait, non sans quelque

tristesse, de «tout ce qui lui était venu d'injures de l'autre côté de

la Manche[367]». Ce tapage ne fut pas, au premier moment, sans

troubler quelque peu les ministériels, et les journaux conservateurs

commencèrent par ne donner aux projets qu'une adhésion timide. Mais ce

n'était pas dans la presse, c'était à la tribune, en présence et sous

l'action des ministres, que la bataille allait se décider.

[Note 367: _Documents inédits._]

La discussion commença le 13 août et se prolongea jusqu'au 29, pendant

quatorze séances, avec grande dépense de passion oratoire.

L'opposition n'épargna aucune des exagérations habituelles en pareil

cas. Comment ne pas sourire aujourd'hui, en relisant les discours où

elle dénonçait la loi sur la presse, comme «la plus oppressive qui ait

été votée contre l'esprit humain[368]»? La gauche fut secondée par des

orateurs qui ne venaient pas de ses rangs, comme M. Dupin, M. Dufaure,

M. de Lamartine, et surtout M. Royer-Collard, dont l'intervention

inattendue fit grande sensation. Âgé alors de soixante-douze ans,

l'illustre vieillard n'avait pas paru à la tribune depuis son discours

de 1831, en faveur de l'hérédité de la pairie. Il était demeuré, en

face de la monarchie de Juillet, dans cette même attitude de

spectateur chagrin, découragé, un peu méprisant, que nous avions déjà

observée au lendemain de la révolution. Un moment, cette défiance

malveillante s'était atténuée, à la vue de l'héroïque énergie déployée

par Casimir Périer. Elle avait repris plus forte que jamais, sous le

ministère du 11 octobre, quoique ses amis les doctrinaires en fissent

partie. Était-ce même quoique ou parce que? Le maître ne souffrait-il

pas, à son insu, de ce que la révolution, qui avait mis fin à son rôle

politique, se trouvait être, pour ses disciples, notamment pour M.

Guizot, le point de départ d'une éclatante fortune? Comme l'a écrit ce

dernier, «c'est pour les hommes, même les meilleurs, une épreuve

difficile de voir grandir, sans leur concours et dans une complète

indépendance, des renommées et des fortunes qu'ils ont vues naître et

longtemps soutenues». Ajoutons que le philosophe cachait, derrière la

dignité austère de son attitude, un fond très-passionné, et que sa

grande confiance en soi ne le portait pas à se maîtriser. Entre lui et

M. Guizot, il y eut même, à cette époque, plus qu'un refroidissement

politique; il y eut brouille privée, à l'occasion d'une vétille, d'une

recommandation dont le ministre n'avait pu ou voulu tenir compte[369].

Dès lors, le terrible railleur ménagea moins encore les hommes du 11

octobre, dans les boutades de sa conversation: «Guizot un homme

d'État! disait-il; c'est une surface d'homme d'État.» Et encore: «Ses

gestes excèdent sa parole, et sa parole sa pensée. S'il fait, par

hasard, de la grande politique à la tribune, soyez sûr qu'il n'en fait

que de la petite dans le cabinet.» On le vit, par hostilité contre les

ministres, se rapprocher des hommes qui lui ressemblaient le moins, de

M. Molé, de M. Dupin qui affectait de prendre ses conseils.

Jusqu'alors cependant, cette hostilité n'avait pas dépassé les

couloirs. La loi sur la presse lui fut une occasion de se manifester à

la tribune. Ce n'était pas la première fois que M. Royer-Collard, par

préoccupation trop absolue de la doctrine, par souci surtout de sa

réputation et de sa popularité libérales, se séparait de ses amis au

pouvoir, se refusait à tenir compte des nécessités et des périls qui

s'imposaient à eux. Ainsi, sous la Restauration, avait-il rompu avec

le duc de Richelieu et M. de Serre; seulement, alors, le duc de

Broglie et M. Guizot étaient de son côté. Ce rôle de théoricien, sans

compromis avec les faits, le gênait d'autant moins que,

personnellement, il se dérobait soigneusement à toute action, se

bornant à critiquer et à dogmatiser. Quant aux embarras qu'il pouvait

ainsi causer aux autres, il n'en avait cure. «J'ai parlé pour moi,

écrivait-il un jour; je me suis satisfait[370].»

[Note 368: Discours de M. Janvier.]

[Note 369: Au moment de mourir, en 1845, M. Royer-Collard s'est

réconcilié avec M. Guizot. Ce fut pour lui une vive et douce émotion.]

[Note 370: Lettre à M. de Tocqueville, du 21 novembre 1837. Il

écrivait un peu plus tard, toujours à M. de Tocqueville:

«Désintéressez-vous des autres, mais ne vous désintéressez pas de

vous-même; là sont vos meilleures et plus vives jouissances. Pensez,

écrivez, comme si vous étiez seul, uniquement occupé de bien faire.»

(_Oeuvres de Tocqueville_, t. VII, p. 161, 169.)]

Dans la loi proposée, M. Royer-Collard s'attaqua surtout aux

dispositions qui, en qualifiant certains délits d'attentats, les

enlevaient au jury pour les déférer à la Cour des pairs. Cela lui

paraissait un «subterfuge», et il accusait la loi de n'être pas

«franche». «Je repousse, disait-il, ces inventions législatives où la

ruse respire; la ruse est soeur de la force et une autre école

d'immoralité.» C'était dur et injuste. Mieux valait entendre l'orateur

exposer, avec son habituelle élévation, d'où venait le désordre des

idées que l'on prétendait réprimer par la loi sur la presse: «Le mal

est grand, il est infini; mais est-il d'hier? Enhardi par l'âge, je

dirai ce que je pense, ce que j'ai vu. Il y a une grande école

d'immoralité, ouverte depuis cinquante ans, dont les enseignements,

bien plus puissants que les journaux, retentissent dans le monde

entier. Cette école, ce sont les événements qui se sont accomplis,

presque sans relâche, sous nos yeux. Regardez-les: le 6 octobre, le 10

août, le 21 janvier, le 31 mai, le 18 fructidor, le 18 brumaire; je

m'arrête là. Que voyons-nous dans cette suite de révolutions? La

victoire de la force sur l'ordre établi, quel qu'il fût, et, à

l'appui, des doctrines pour la légitimer... Le respect est éteint,

dit-on: rien ne m'afflige, ne m'attriste davantage, car je n'estime

rien plus que le respect; mais qu'a-t-on respecté depuis cinquante

ans? Les croyances sont détruites! mais elles se sont détruites, elles

se sont battues et ruinées les unes sur les autres. Cette épreuve est

trop forte pour l'humanité, elle y succombe. Est-ce à dire que tout

soit perdu? Non, tout n'est pas perdu; Dieu n'a pas retiré sa main, il

n'a pas dégradé la créature faite à son image; le sentiment moral

qu'il lui a donné pour guide, et qui fait sa grandeur, ne s'est pas

retiré du coeur. Le remède que vous cherchez est là et n'est que là.»

M. Royer-Collard avait raison de rappeler à ses auditeurs d'alors que

tous ceux qui avaient participé ou applaudi à une révolution étaient

pour une part responsables du désordre des idées; il avait raison

aussi de leur rappeler qu'il était un autre remède que des lois

répressives. Mais, en attendant ce remède supérieur et lointain, n'y

avait-il pas, dans une région moins haute, à prendre des précautions

qui, pour n'être pas suffisantes, pour ne pas s'attaquer à la racine

du mal, ne laissaient point que d'être urgentes et indispensables?

Rien de mieux que de ne pas borner la politique à des expédients terre

à terre et au jour le jour, de l'élever à des vues plus hautes et plus

profondes de l'état moral de la société. Mais il serait vraiment trop

commode de prétendre, en philosophant ainsi, se soustraire aux

nécessités pratiques et quotidiennes du gouvernement.

Quelque éclat que l'intervention de M. Royer-Collard eût donné à

l'attaque, la défense ne fut ni moins forte ni moins brillante. Les

principaux orateurs de la majorité, MM. Duvergier de Hauranne, de

Salvandy, Hébert, Martin (du Nord), et avec eux M. Sauzet, qui naguère

inclinait vers le tiers parti, vinrent soutenir les projets et

revendiquer, à côté du gouvernement, leur part de responsabilité. À

leur tête, combattaient, avec l'autorité de leur talent, de leur

union, les trois principaux ministres, MM. Guizot, Thiers et le duc de

Broglie. L'impression produite par ce dernier fut des plus profondes.

Habitué aux débats sages et un peu froids de la Chambre des pairs, M.

de Broglie avait été jusqu'alors orateur de discussion plus que de

passion, dédaignant l'appareil oratoire, d'une argumentation serrée,

méthodique et probe, d'une pensée forte, haute et originale, d'une

forme distinguée, mais apportant plus de lumière que de chaleur,

élevant les esprits plus qu'il ne touchait les coeurs. Cette fois, sa

parole s'échappa, toute vibrante d'une émotion qui fit d'autant plus

d'effet qu'elle était chez lui moins habituelle et plus sincère. Chez

cet «homme de bien irrité», comme l'appela M. Royer-Collard, on sentit

l'horreur des forfaits que la révolution venait de commettre, l'effroi

des périls qu'elle faisait courir à la monarchie et à la société, le

mépris indigné pour la sottise et la lâcheté de l'opposition qui niait

les périls et cherchait à couvrir ces forfaits. On y sentit aussi

quelque chose de plus personnel et de plus poignant encore. Le duc de

Broglie avait partagé les illusions optimistes de l'opposition

libérale sous la Restauration: plus que tout autre, il avait cru et

professé que le règne de la force ferait place à celui de la raison,

que la liberté, à elle seule, résoudrait tous les problèmes, qu'elle

corrigerait ses propres excès, et qu'il fallait avoir confiance dans

l'esprit humain délivré de tout frein et de toute tutelle. Pour venir

à son tour proposer, contre les désordres de la presse, de la

caricature et du théâtre, des lois de restriction, de répression et

même de censure, il devait faire violence à ses théories premières,

humilier sa raison, confesser l'erreur de ses espérances; ce ne fut

pas sans une souffrance qui se trahit dans ses paroles et leur donna

un accent particulier. Mais ce droit esprit avait vu, par l'expérience

du pouvoir, combien la réalité différait de l'idéal longtemps

caressé, et son patriotisme n'avait pas hésité. Il trouvait même une

sorte de jouissance âpre, fière, mêlée d'ironie dédaigneuse, à assumer

sur soi toute la responsabilité, à s'offrir comme le «bouc émissaire

de la société». «Certes, disait-il encore, si nous n'avions pensé qu'à

traverser commodément le pouvoir, oh! mon Dieu, cela nous eût été bien

aisé. Il ne fallait pas un grand effort de courage pour suivre la

pente des esprits, pour nous placer en quelque sorte au fil de l'eau,

pour marchander avec tous les partis, pour transiger avec toutes les

factions, pour se donner les airs de les gouverner par des concessions

ou des compliments, par des promesses ou des caresses; tout cela était

très-facile: nous aurions traversé le pouvoir au bruit des

applaudissements populaires; mais nous aurions perdu le pays et nous

l'aurions précipité dans l'abîme.» (_Sensation._) Après ces paroles,

dont on comprend mieux encore la portée, quand on a vu à l'oeuvre la

politique de laisser-aller, l'orateur rappelait comment «le

gouvernement de Juillet avait pris naissance au sein d'une révolution

populaire», et il terminait par cette magnifique péroraison qu'on nous

permettra de citer en entier: «La révolte, c'est là l'ennemi que la

révolution portait dans son sein et devait rencontrer dans son

berceau; la révolte, nous l'avons combattue sous toutes les formes,

sur tous les champs de bataille. Elle a commencé par vouloir élever,

en face de cette tribune, des tribunes rivales. Nous avons démoli ces

tribunes factieuses, nous avons fermé les clubs, nous avons, pour la

première fois, muselé le monstre. (_Très-bien! très-bien!_) Elle est

alors descendue dans la rue, vous l'avez vue heurter aux portes du

palais du Roi, aux portes de ce palais, les bras nus, déguenillée,

hurlant, vociférant des injures et des menaces, et pensant tout

entraîner par la peur. Nous l'avons regardée en face; la loi à la

main, nous avons dispersé les attroupements, nous l'avons fait rentrer

dans sa tanière. (_Bravo!_) Elle s'est alors organisée en sociétés

anarchiques, en complots vivants, en conspirations permanentes. La loi

à la main, nous avons dissous les sociétés anarchiques; nous avons

arrêté les chefs, éparpillé les soldats. Enfin, après nous avoir

plusieurs fois menacés de la bataille, plusieurs fois elle est venue

nous la livrer, plusieurs fois nous l'avons vaincue, plusieurs fois

nous l'avons traînée, malgré ses clameurs, aux pieds de la justice,

pour recevoir son châtiment. (_Bravo! bravo!_) Elle est maintenant à

son dernier asile; elle se réfugie dans la presse factieuse; elle se

réfugie derrière le droit sacré de discussion que la Charte garantit à

tous les Français. C'est de là que, semblable à ce scélérat dont

l'histoire a flétri la mémoire, et qui avait empoisonné les fontaines

d'une cité populeuse, elle empoisonne chaque jour les sources de

l'intelligence humaine... Nous l'attaquons dans son dernier asile;

nous lui arrachons son dernier masque; après avoir dompté la révolte

matérielle, sans porter atteinte à la liberté légitime des personnes,

nous entreprenons de dompter la révolte du langage, sans porter

atteinte à la liberté légitime de la discussion. (_Nouvelles et vives

acclamations._) Si nous y réussissons, messieurs,... advienne ensuite

de nous ce que pourra; nous aurons rempli notre tâche, nous aurons

droit au repos. Que le Roi, dans sa sagesse, appelle, dans d'autres

circonstances, d'autres hommes au maniement des affaires; que, par des

motifs que nous respecterons toujours, vous nous retiriez l'appui

généreux que vous nous avez accordé jusqu'ici; que nous succombions

par notre faute ou sans notre faute, peu importe; quand l'heure de la

retraite sonnera pour nous, nous emporterons la conscience de n'avoir

rien fait pour nous-mêmes et d'avoir bien mérité de vous.» (_Bravos

prolongés et vifs applaudissements._) Jamais le duc de Broglie ne

s'était élevé plus haut, et rarement assemblée avait entendu un

langage d'une éloquence plus sincère, plus honnête et plus profonde.

L'effet fut immense. Les conservateurs étaient fiers et rassurés, les

hésitants convaincus et entraînés. «Quant à la gauche, a dit un

témoin, elle demeurait silencieuse, immobile et comme accablée, au

milieu de l'émotion universelle.»

Au vote, le gouvernement eut un succès complet; la loi sur les cours

d'assises fut votée par 212 voix contre 72, celle sur le jury par 224

contre 149, celle sur la presse par 226 voix contre 153.

Aussitôt promulguées, l'effet de ces lois se fit sentir. Il y eut tout

de suite un changement notable dans l'état de la presse. Une trentaine

de journaux démagogiques, en province ou à Paris, disparurent. Les

survivants furent obligés de se modérer[371]. La caricature factieuse

fut supprimée. Les jurys condamnèrent[372], et les procès de presse

cessèrent d'offrir le scandale de l'impudence des accusés comme de la

défaillance des juges[373]. En même temps, il fut visible que la

liberté de la presse n'était à aucun degré atteinte. Pour être

contraints de s'interdire certains outrages grossiers ou certaines

manifestations inconstitutionnelles, les journaux n'en conservèrent

pas moins leur plein droit de contrôle, de discussion, d'attaque

violente et injuste. Les lois n'avaient même pas tué la presse

carliste ou républicaine: elles l'avaient seulement contrainte à

voiler un peu son drapeau. Dès lors, qu'est-il resté, à l'épreuve des

faits, de toutes les déclamations de l'opposition?

[Note 371: Carrel disait, peu après, dans le _National_: «On a mis les

journaux dans la nécessité de se censurer eux-mêmes. Ils s'y

résignent; mais on n'écrit pas tout ce qu'on pense, et l'on ne publie

pas même tout ce qu'on écrit. Pour avoir l'idée de la violence que se

fait la presse à elle-même, en se présentant avec ces apparences de

modération que le _Journal des Débats_ célèbre comme le résultat des

lois de septembre, il faudrait se faire apporter les épreuves et les

manuscrits qui passent chaque soir sous les yeux des directeurs des

feuilles opposantes... Imaginez les lois de septembre suspendues

pendant deux fois vingt-quatre heures! Combien de choses qu'on croit

oubliées recommenceraient à se dire!...» (1er juillet 1836.)]

[Note 372: Dès le 30 novembre 1835, Carrel se plaint que «le jury

n'ait pas su se préserver d'un entraînement trop général», et que, par

suite, «cette partie de la presse, qui n'a point abdiqué toute mission

révolutionnaire, n'ait pu, en s'appuyant sur le jury, soutenir le

combat contre des adversaires armés de la terrible législation du 9

septembre». Il ajoutait: «Nous attendons une situation de l'esprit

public qui nous présente des juges calmes, des juges rassurés.»]

[Note 373: Un magistrat, M. de Marnay, écrivait, le 30 novembre 1835:

«Quant aux procès politiques, tout leur intérêt est fini, et on les

juge dans la solitude... La république laisse mourir le _Réformateur_

après la _Tribune_, dans un abandon qui fait mal au coeur. Et si vous

entendiez le ton obséquieux, patelin, des prévenus, des avocats:

supplications qui ne les sauvent pas des condamnations impitoyables du

jury maintenant rassuré. Jamais je n'aurais espéré, des lois

d'intimidation du 9 septembre, un effet aussi radical. J'ignore s'il

se relèvera, mais, pour le moment du moins, l'ennemi paraît bien

abattu.»]

Ce n'est pas à dire que ces lois fussent autre chose qu'un expédient,

ni qu'elles aient résolu, d'une façon définitive, le problème que

soulève la liberté de la presse dans notre société à la fois si

excitée et si désemparée. Où est d'ailleurs la solution de ce

problème? Qui a trouvé le secret d'ouvrir les portes à la liberté,

sans que la licence en profite pour se glisser par quelque endroit?

Quel mode de répression qui ne puisse, à un moment donné, entre les

mains d'un gouvernement sans scrupule, devenir un instrument

d'oppression? À ces deux périls, le remède est plutôt dans les moeurs

que dans les lois. Mais que deviennent les moeurs dans notre État

chaque jour plus démocratique et toujours révolutionnaire? Et quand

donc pourrons-nous nous flatter d'avoir fermé cette grande école

d'immoralité dont parlait M. Royer-Collard?

V

Le vote des lois de septembre, coïncidant avec la fin du procès

d'avril, marque le terme de la lutte que Casimir Périer avait

commencée et dont nous avons suivi toutes les vicissitudes, dans la

presse, dans le Parlement, dans la rue et jusque devant la justice. La

défaite du parti républicain était complète, défaite matérielle et

morale. Dispersé, désarmé, abattu, il se sentait réduit, pour

longtemps, à l'impuissance[374]. Béranger constatait, dans ses

lettres, à quel point le pays était «dégoûté» de ce parti. Quant à

Carrel, suivant l'expression d'un de ses apologistes[375], «il avait

prévu la déroute, mais il devait s'avouer combien, dans son

découragement, il était resté au-dessous de la vérité». Lui-même

proclamait, dans le _National_, et la «pleine victoire des

doctrinaires», et l'éloignement croissant de «la masse» pour la

république[376]. Il ne se dissimulait pas que c'était le fruit des

fautes commises par les républicains, et n'avait plus, sur ceux-ci,

aucune illusion. «Les hommes que je parais diriger, disait-il à

Berryer, ne sont pas mûrs pour la république; aucun esprit politique,

aucune discipline. Nous commettons faute sur faute. Je suis réduit au

rôle de marteau: on se sert de moi pour frapper. Marteau pour briser,

je ne puis rien édifier... L'avenir, il est trop lointain pour que je

l'atteigne[377].» Un jour même,--était-ce sous la pression du

remords?--il confessait, dans le _National_, le tort que ses amis et

lui s'étaient fait par la violence de leur langage et de leurs

doctrines, et la responsabilité qu'ils avaient ainsi assumée dans les

crimes révolutionnaires[378]. Ce qui ne l'empêchait pas, il est vrai,

de se faire le lendemain le prophète, presque le champion du

socialisme[379], de plaider les circonstances atténuantes du

régicide[380], et de prendre son parti du triomphe du jacobinisme sur

les idées de liberté qu'il avait d'abord caressées[381]. Tout

cela,--le dégoût qu'il ressentait de ses amis, comme la honte de ses

propres faiblesses,--n'était pas fait pour diminuer, chez lui, le

malaise, la tristesse que nous avons déjà eu occasion de noter, les

années précédentes. Il comprenait maintenant et probablement

regrettait la faute qu'il avait commise en se proclamant républicain,

en passant de l'opposition légale à l'opposition révolutionnaire, à la

fois intransigeante et désespérée. Aussi dissuadait-il tous ceux qui

voulaient l'imiter et venir à la république[382]. Mais il se regardait

lui-même comme trop engagé pour revenir sur ses pas. Comment donc se

tirer de là[383]? La mort, qu'on n'attendait pas, allait résoudre, ou

pour mieux dire, supprimer la question.

[Note 374: Un écrivain républicain, M. Lanfrey, a écrit de l'état de

son parti à cette époque: «Les défaites matérielles et plus encore les

défaites morales du parti, le vague, l'incohérence ou la folie de ses

doctrines, le désaccord de ses chefs, l'exaltation aveugle ou

l'indisciplinable orgueil de ses adhérents le condamnaient à

l'impuissance... Il fallait renoncer à toute action immédiate ou même

prochaine.»]

[Note 375: M. Lanfrey.]

[Note 376: _National_ du 30 novembre 1835 et du 11 janvier 1836.]

[Note 377: _Mémoires de M. d'Alton-Shée_, t. I, p. 163.--Un autre

jour, Carrel disait, en parlant de ses amis: «Vous ne les connaissez

pas: des fous, des brouillons, des envieux, des impuissants!» Ou

encore: «Leurs qualités ne servent que dans les cas tout à fait

extraordinaires, leurs inconvénients sont de tous les jours.»]

[Note 378: 8 janvier 1836.]

[Note 379: Voir notamment un article du 23 juin 1836, où, à propos

d'un écrit de M. de Chateaubriand, Carrel annonce et salue la

prochaine «révolution sociale». M. Littré, qui a été l'éditeur des

oeuvres du rédacteur du _National_, a noté religieusement tous les

indices qui révèlent le «progrès» de cet écrivain vers le socialisme.

«Au début de sa carrière, dit-il, Carrel n'avait point d'engagement

avec la république; au milieu, il se rangea sous le drapeau

républicain; à la fin, il s'approchait du socialisme...» (_Oeuvres de

Carrel_, t. IV, p. 510.)]

[Note 380: Nous avons déjà eu occasion de mentionner cet article du 15

juillet 1836, écrit à propos des attentats d'Alibaud; c'est, comme

nous l'avons dit, le dernier qui soit sorti de la plume de Carrel.]

[Note 381: Carrel appelait cette idée de la liberté américaine, de la

liberté pour tous, la «théorie du droit commun». «Nous eûmes à ce

sujet, lui et moi, raconte M. Nisard, une longue conversation,

quelques mois avant sa mort, dans une promenade au bois de Boulogne.

Je vis qu'il avait presque renoncé à cette théorie du droit commun,

comme principe de politique applicable; tout au plus y tenait-il

encore comme théorie... Ses doutes, sur ce point, furent une dernière

défaite... Dans les derniers jours de sa vie, il n'en parlait plus que

comme d'un progrès qu'il ne lui serait pas donné de voir de son

vivant, et auquel ne doivent peut-être jamais arriver les sociétés

humaines.»]

[Note 382: Victor Hugo a écrit à M. d'Alton-Shée qui racontait avoir

été détourné par Carrel de se faire républicain: «J'ai connu Carrel

tel que vous le dépeignez. Il a fait aussi ce qu'il a pu pour

m'éloigner de la république.»]

[Note 383: On a raconté que Carrel disait lui-même, dans l'angoisse de

ses derniers moments: «Ils m'ont enfermé dans une impasse.»]

Quelques mois plus tard[384], en effet, Carrel était blessé

mortellement, dans un duel avec un personnage encore obscur, et à

l'occasion d'une polémique qui semblait n'être qu'une querelle de

boutique sur le prix comparé de deux journaux concurrents. Son

adversaire s'appelait Émile de Girardin. Âgé de trente ans, il était

en train de se faire de vive force, dans la société, la place que

l'irrégularité de sa naissance l'avait empêché de trouver toute faite.

D'une intelligence alerte et prompte, d'une activité fiévreuse,

courageux, plein de sang-froid, audacieux, même jusqu'à l'impudence,

ne s'embarrassant pas de convictions, de sentiments ou de scrupules,

écrivain médiocre, vulgaire, de peu de culture, mais ayant le

mouvement et une sorte d'instinct de charlatan pour imaginer ce qui

pouvait amuser, réveiller ou entraîner la foule, beaucoup plus homme

d'affaires qu'homme de lettres, il devait être l'un des plus étonnants

entrepreneurs de publicité politique que ce temps ait connus. En 1836,

il venait de créer, en face du vieux journal à 80 francs, à clientèle

restreinte, à opinion définie et fixe, représentant un parti et vivant

des sacrifices de ce parti, le nouveau journal à 40 francs, cherchant

avant tout une clientèle nombreuse, la sollicitant par des appâts

inférieurs ou suspects, prêt à la suivre dans tous ses caprices,

vivant principalement du produit de ses annonces et de ses réclames,

s'intéressant plus à la Bourse qu'au Parlement, poursuivant moins le

succès d'une opinion que celui d'une affaire, et abaissant la presse

politique à n'être plus qu'une entreprise industrielle, une

spéculation financière. C'était toute une révolution dans le

journalisme, révolution dont nous n'avons pas encore vu le dernier

mot; peut-être était-elle inévitable et en harmonie avec notre

démocratie, mais on ne peut dire qu'elle ait profité à l'autorité et à

la moralité des journaux. À son apparition, la nouvelle presse fut

très-attaquée par l'ancienne, qu'elle froissait dans sa dignité et

menaçait dans ses intérêts. M. de Girardin fit tête à ces attaques; il

eut plusieurs duels, entre autres celui qui fut fatal à Carrel.

Celui-ci ne survécut que deux jours à sa blessure. Sa fin fut triste

et sans consolation. «Point d'église, pas de prêtre!» tel avait été

son premier mot, en entrant dans la maison où il avait été

transporté[385]. Le public fut saisi de ce qu'avait de lugubrement

prématuré ce coup obscur qui frappait un homme de trente-six ans, dans

toute la vigueur de sa santé, de son talent, et encore au début d'une

brillante carrière; il remarqua surtout la coïncidence tragique entre

cette mort qui enlevait à l'armée républicaine le seul homme y faisant

figure, et la déroute de cette même armée. M. Quinet écrivit alors à

un de ses amis: «Le parti républicain est avec Carrel dans le

cercueil; il ressuscitera, mais il lui faudra du temps[386].»

[Note 384: 22 juillet 1836.]

[Note 385: M. de Chateaubriand, qui suivit le convoi civil de Carrel,

a cherché à atténuer le scandale de cette mort sans religion. Il a

raconté que M. Carrel père lui avait dit, à l'enterrement de son fils:

«Armand aurait été chrétien comme son père, sa mère, ses frères et

soeurs: l'aiguille n'avait plus que quelques heures à parcourir pour

arriver au même point du cadran.» M. de Chateaubriand ajoutait:

«Carrel n'était pas aussi antireligieux qu'on l'a supposé: il avait

des doutes. Peu de jours avant sa mort, il disait: Je donnerais toute

cette vie pour croire à l'autre.»]

[Note 386: Lettre du 6 août 1836. (_Correspondance d'Edgar Quinet._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 63 / 85 题