(Mars--décembre 1835)
I. Succès parlementaires du ministère. Le traité des 25 millions
approuvé par la Chambre. Discussion sur les fonds secrets. Accord
de M. Guizot et de M. Thiers. Bons rapports du duc de Broglie et
du Roi.--II. Procès des insurgés d'avril. L'affaire des
défenseurs. La révolte à l'audience. M. Pasquier. Attitude du
parti républicain. La prétendue lettre des défenseurs. Discrédit
des accusés. La cour parvient à dominer toutes les tentatives
d'obstruction. Condamnation des accusés lyonnais. Le dernier
arrêt est rendu le 28 janvier 1836. Tort que se sont fait les
républicains.--III. La machine infernale du boulevard du Temple.
Fieschi, Morey et Pépin. Leur procès. Responsabilité du parti
républicain dans ce crime.--IV. Effet produit par l'attentat.
Lois proposées sur le jury, sur les actes de rébellion et sur la
presse. Accueil fait par l'opinion. La discussion. Discours de
Royer-Collard et du duc de Broglie. Résultat des lois de
septembre.--V. Le parti républicain est pleinement vaincu. État
d'esprit de Carrel. Son duel avec M. de Girardin et sa mort.
I
À peine reconstitué sous la présidence du duc de Broglie, le cabinet
fut interpellé sur les circonstances dans lesquelles il s'était
dissous et reformé. Pendant deux jours, M. Guizot, M. Thiers et le duc
de Broglie repoussèrent les attaques de MM. Mauguin, Garnier-Pagès,
Sauzet et Odilon Barrot[346]. La Chambre fut particulièrement frappée
de l'accent d'autorité fière et de netteté loyale avec lequel le
nouveau président du conseil proclama la correction constitutionnelle
du cabinet, définit la politique de résistance qu'il entendait suivre
ou plutôt continuer, et se déclara prêt à toutes les explications, à
tous les combats[347].
[Note 346: Séances des 14 et 16 mars 1835.]
[Note 347: «Plusieurs votes politiques, disait le duc de Broglie, vont
se présenter avant peu. Ils se succéderont presque sans interruption.
L'épreuve sera tentée plusieurs fois. Si toutefois nos adversaires
désiraient que l'épreuve fût plus prochaine, à eux permis; c'est un
défi que nous ne leur portons pas, mais que nous accepterons de leur
part.»]
Le ministère avait fait bonne figure dans cette première discussion;
mais aucun vote ne l'ayant suivie, l'opposition pouvait en contester
le résultat. Il n'en fut pas de même du débat sur le traité réglant à
vingt-cinq millions la somme à payer aux créanciers américains. On se
rappelle comment, l'année précédente, la Chambre avait refusé ce
crédit et amené ainsi la retraite du duc de Broglie. Le gouvernement
n'avait pas accepté ce vote comme définitif, et il avait annoncé
l'intention d'en appeler de nouveau au Parlement. L'heure était venue
de le faire, et la rentrée du duc rendait l'épreuve plus solennelle et
plus décisive. Des incidents fâcheux étaient venus, de la part des
États-Unis, compliquer et irriter la question. Le président Jackson,
dans son message au congrès, du 1er décembre 1834, avait raconté, en
termes arrogants, toute l'histoire du traité, et demandé, pour le cas
où l'indemnité ne serait pas payée, l'autorisation de confisquer,
jusqu'à concurrence de vingt-cinq millions, les propriétés des
nationaux français dans les États de l'Union; autorisation qui lui
fut, à la vérité, refusée par les deux Chambres. Le gouvernement
français répondit aussitôt à cette offense, en rompant les relations
diplomatiques avec Washington. Mais il borna là ses représailles, et
ne renonça pas, pour cela, à exécuter une convention signée et à payer
une dette reconnue. La presse opposante s'était emparée du mauvais
procédé du général Jackson pour soulever, contre le traité, les
susceptibilités nationales. Républicains et légitimistes essayèrent
même de s'en prendre personnellement au Roi: c'était lui,
disaient-ils, qui, pour arracher le vote de la Chambre, avait
secrètement conseillé les menaces du président américain, puis l'avait
averti de ne pas prendre au sérieux la rupture des relations
diplomatiques, de n'y voir qu'une comédie destinée à duper le public
français[348]. Quelques-uns allaient plus loin encore et accusaient
Louis-Philippe d'avoir acquis à vil prix les créances qu'il voulait
maintenant faire payer à la France. On conçoit l'effet d'une telle
polémique sur une opinion déjà mal disposée. Il y avait longtemps
qu'un projet s'était présenté aux Chambres, couvert d'un nuage aussi
épais de préventions et d'impopularité.
[Note 348: Cette insinuation ne se rencontra pas seulement dans la
presse; elle devait être bientôt portée à la tribune, le 9 avril 1835,
par le duc de Fitz-James.]
La discussion dura neuf jours, du 9 au 18 avril: ce fut l'une des
grandes batailles de tribune de cette époque. «Pour retrouver,
écrivait alors un témoin, des débats aussi retentissants et qui aient
autant passionné le public, il faut remonter jusqu'à la loi électorale
de 1820.» Au premier rang des assaillants, se distingua Berryer, qui
prononça, à cette occasion, un de ses plus éloquents et plus puissants
discours. Le ministère, par l'organe de M. Thiers et du duc de
Broglie, fit tête, sans faiblir, à cette redoutable attaque. Le vote
fut, pour lui, un éclatant succès: son projet fut approuvé par 289
voix contre 137. Il avait accepté, à la vérité, un amendement portant
qu'aucun payement ne serait fait avant d'avoir reçu des explications
satisfaisantes sur le message du président Jackson. Diplomatiquement,
l'affaire devait traîner encore quelque temps: elle ne se termina
qu'en février 1836, par la médiation de l'Angleterre, et après une
déclaration du président Jackson qui désavouait toute interprétation
blessante du premier message. Mais, au point de vue parlementaire et
ministériel, le résultat fut acquis tout de suite, et il était
d'autant plus décisif que l'opinion avait été plus échauffée contre le
traité.
Peu de jours après, la question de confiance se trouva encore une fois
posée, à propos d'une demande de fonds secrets. Le _Constitutionnel_
avait engagé ses amis à tenter un suprême effort. «Une occasion, leur
disait-il, la seule, la dernière de la session, s'offre à la Chambre,
pour rompre son ban avec le ministère et se réhabiliter aux yeux du
pays. Cette occasion, cette pierre de touche, pour ainsi dire, de sa
valeur morale, c'est la loi des fonds secrets. Si elle ne proteste
pas, par une réduction quelconque,... si elle scelle, au prix de l'or
de la France, le bail à long terme qu'elle vient de renouveler avec le
ministère, _tout sera dit alors_.» Le débat dura trois jours, les 27,
28 et 29 avril. On y entendit le tiers parti se plaindre piteusement
de ce ministère «qui ne laissait pas écouler une semaine sans se faire
mettre aux voix, et semblait s'ingénier à fatiguer les consciences par
ses perpétuelles mises en demeure». C'est, répondait M. Thiers, que
«nous ne voulons pas exposer la Chambre à voir renaître la situation
déplorable qu'elle a vue quelques mois auparavant». Il ajoutait: «Il
faut un ministère fort, ou bien il faut le renverser et lui en
substituer un autre. C'est peut-être plus difficile, j'en conviens, de
venir dire ouvertement: Nous voulons renverser le ministère. Mais il
me semble que nous nous devons de la franchise les uns aux autres.» Au
vote, l'amendement du tiers parti, proposant une réduction d'un
million, fut rejeté à une majorité de 58 voix, et l'ensemble du projet
adopté par 256 voix contre 129.
La pression de la nécessité, la leçon des fautes naguère commises, la
force de la nouvelle combinaison ministérielle étaient-elles donc
enfin parvenues à constituer une majorité compacte et stable? À lire
les journaux opposants, on pourrait le croire: ces journaux
confessaient leur défaite, avec un singulier mélange de colère et de
découragement; ils déclaraient ne plus fonder aucun espoir sur une
Chambre «acquise aux doctrinaires». C'est surtout au tiers parti
qu'ils s'en prenaient de leurs déboires, l'accablant de leurs
reproches ou de leurs dédains, et ne l'appelant plus guère que le
«défunt tiers parti». Ils ne pouvaient d'ailleurs se faire illusion
sur l'indifférence fatiguée avec laquelle le public considérait leurs
tentatives d'agitation.
En même temps que la consistance de la majorité, on avait éprouvé
l'union du ministère. Que n'avait pas fait l'opposition depuis la
reconstitution du cabinet, pour réveiller la division, un moment
aperçue, entre M. Guizot et M. Thiers! Que d'efforts pour enfoncer le
coin dans cette fissure imparfaitement masquée! Les journaux
racontaient, par le menu, les conflits qui, à les entendre, éclataient
chaque jour entre les deux rivaux; ils essayaient surtout de piquer le
ministre de l'intérieur, en le présentant comme humilié, écrasé,
annulé, par la prépondérance des doctrinaires. À la Chambre, les
orateurs rappelaient, avec une habileté perfide, tout ce qui pouvait
séparer les deux rivaux. Dans la première discussion, n'avait-on pas
entendu M. Odilon Barrot s'écrier: «Est-il étonnant qu'un de ces deux
hommes, M. Guizot, qui a passé sa vie à exalter la légitimité et à
maudire les douloureuses nécessités de notre révolution, placé tout à
coup, en 1830, en face d'une révolution populaire et démocratique, en
ait eu peur et ait voulu l'arrêter, la refouler et aller jusqu'à nier
son existence; que l'autre, M. Thiers, qui doit tout à cette
révolution et qui a employé un vrai génie à en exalter les gloires, à
en pallier les fautes, démocrate par origine, par opinion, par essence
pour ainsi dire, n'ait pas éprouvé les mêmes sentiments de défiance et
de répulsion? L'homogénéité n'existe pas dans le pouvoir; car il se
balance entre des positions toutes différentes. Je dirais presque que
la Révolution et la Restauration y sont en présence.» Les deux
ministres, ainsi mis en cause, avaient répondu en protestant de leur
union, et M. Guizot avait ajouté ces nobles paroles: «Nous offrons en
vérité, messieurs, un singulier spectacle. Vous voyez devant vous, sur
ces bancs, des hommes qui n'ont pas tous la même origine, qui n'ont
pas eu toujours absolument les mêmes idées, les mêmes habitudes; vous
les voyez travailler à rester constamment unis, à défendre ensemble la
même cause, les mêmes principes, à repousser soigneusement de leur
sein tout principe de dissentiment, toute cause de division; et voilà
qu'autour d'eux se dresse et s'agite un effort continuel pour porter
entre eux la cognée, pour désunir cette alliance qui a fait une des
forces, oui, messieurs, une des forces de notre cause et de notre
système. Je ne m'étonne pas que nos adversaires se conduisent ainsi;
je le trouve tout simple: c'est le cours commun des choses. Mais, en
vérité, il n'y a pas là de quoi se vanter; il n'y a rien là qui soit
si éminemment moral; il n'y a rien là qui donne le droit de venir
nous dire que nous voulons abaisser la politique. Non, messieurs, ceux
qui abaissent la politique, ce sont ceux qui combattent, au lieu de le
seconder, cet effort visible, parmi nous et dans toutes les opinions
modérées, pour se rallier, pour former un ensemble, pour agir en
commun, au profit des intérêts publics.» Protester ainsi de l'union
ministérielle, c'était bien; la montrer en acte, c'était mieux encore,
et le cabinet le faisait chaque jour. Sur nulle question, on n'avait
pu surprendre une dissidence entre M. Thiers et les doctrinaires.
Ceux-ci d'ailleurs ne négligeaient aucun bon procédé pour effacer le
déplaisir que l'élévation du duc de Broglie avait pu causer à leur
jeune collègue. La politesse bienveillante témoignée par la duchesse
de Broglie à madame Thiers n'avait pas été le moins efficace de ces
bons procédés. Aussi un observateur clairvoyant pouvait-il noter, en
avril 1835, «l'accord parfait de M. Thiers avec ses collègues», et le
duc de Broglie écrivait au général Sébastiani, ambassadeur à Londres:
«Le conseil est très-uni jusqu'ici. Je ne vois aucun germe de
dissentiment dans l'avenir[349].»
[Note 349: Lettre du 14 avril 1835. (_Documents inédits._)]
Le ministère n'avait pas moins heureusement résolu le problème de ses
rapports avec le Roi: on se rappelle que l'absence d'un vrai président
du conseil était l'un des principaux griefs de l'opposition contre les
précédentes administrations; on se rappelle aussi que la crainte de se
voir annulé avait prévenu Louis-Philippe contre la combinaison qui
avait fini par triompher. En prenant la parole pour la première fois,
le duc de Broglie avait cru devoir marquer, avec discrétion et
fermeté, les conditions dans lesquelles il entendait exercer
réellement son rôle de président[350]. Mais, cette satisfaction donnée
au parlement, il s'était efforcé, par sa déférence loyale, d'écarter
les préventions de la couronne. «Les Girondins, disait-il à M. de
Sainte-Aulaire, se sont imposés à Louis XVI sans égards et sans
respect; ils ont joué un rôle odieux qui ne convient nullement à mes
sentiments pour Louis-Philippe, et je ne serai assurément pas son
ministre malgré lui[350].» Un des amis du duc écrivait, le 24 mars,
sur son journal intime: «M. de Broglie a adopté un système très-sage
dans ses rapports avec le Roi. Imposé à la volonté royale par la force
des circonstances et bien décidé à ne pas transiger dans les choses
essentielles..., il s'attache à restreindre ses exigences dans le
cercle de la nécessité, à laisser prévaloir l'opinion ou même les
caprices du Roi dans les choses indifférentes ou secondaires, à
couvrir enfin par la forme ce qu'il peut y avoir d'austère et de
rigoureux dans l'accomplissement de ses devoirs tels qu'il les entend.
Le Roi, qui ne s'attendait pas à ces ménagements, s'en montre aussi
satisfait que surpris[351].»
[Note 350: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 351: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
Ces obstacles écartés, ces problèmes résolus, n'allait-on pas pouvoir
rattraper le temps perdu pendant cette longue crise d'une année, et
reprendre les affaires du pays, demeurées en souffrance? On vit en
effet les Chambres, sous l'impulsion des ministres, examiner et voter
le budget, entreprendre la discussion ou tout au moins l'étude de
projets importants et d'un grand intérêt pratique, sur les
attributions municipales, les chemins vicinaux, les premières
concessions de chemin de fer, l'établissement de lignes de bateaux à
vapeur dans la Méditerranée, la création de nouveaux canaux. Mais
malheureusement le ministère ne pouvait pas se consacrer exclusivement
à ces affaires: il devait employer le principal des forces qu'il avait
recouvrées à soutenir la lutte contre la faction révolutionnaire, et
tout d'abord à faire juger le colossal et redoutable procès des
«accusés d'avril».