Aussitôt reconstitué, le ministère comprit que sa première oeuvre
devait être de mettre fin à l'équivoque née des deux dernières
Adresses, et de contraindre la Chambre à dire nettement si elle était
ou non avec lui. À lire le _Constitutionnel_ et autres journaux de
même couleur, à voir la violence rageuse de leurs attaques, et aussi
leur ardeur à solliciter l'alliance de la gauche[328], on aurait pu
croire que le tiers parti, lui aussi, aspirait et se préparait à la
bataille; on se serait attendu à le voir non-seulement accepter, mais
devancer le défi du ministère. Ni cette franchise, ni ce courage
n'étaient dans ses habitudes. Quand la Chambre se réunit, le 1er
décembre 1834, les opposants se tinrent cois. Bien plus, lorsque le
ministère, impatient de n'être pas attaqué, les provoqua et, en
quelque sorte, les interpella lui-même, leur premier mouvement fut de
se dérober, et il fallut toute l'insistance du gouvernement pour les
obliger à croiser le fer.
[Note 328: Nous lisons, à la date du 22 novembre 1834, dans un journal
intime que nous avons déjà plusieurs fois cité: «Le ton de la presse
quotidienne atteste, de plus en plus, la coalition qui vient de se
former, entre l'opposition et le tiers parti, contre le ministère. Il
n'y a presque plus de différence entre les journaux de ces deux
nuances. À la violence frénétique de leurs attaques, on sent qu'ils
veulent, pour ainsi dire, emporter la place d'assaut.»]
Le débat qui s'engagea, le 5 décembre, demeura circonscrit entre les
ministres et le tiers parti. Les premiers, M. Thiers aussi vivement
que M. Guizot, vinrent dire: «Le vrai courage n'est pas de fermer les
yeux sur le péril révolutionnaire[329], mais de le regarder en face,
de le dénoncer et de le combattre ouvertement; c'est pour cette oeuvre
de «résistance» que nous sommes au pouvoir. Êtes-vous de notre avis?
alors dites-le et soutenez-nous. Êtes-vous d'un avis différent? alors
prenez le pouvoir à notre place[330].» Représenté par M. Étienne,
l'équivoque rédacteur des Adresses récentes; par M. Sauzet, dont le
jeune talent fut, un moment, sur le point d'entraîner la Chambre[331];
par M. Dupin, qui était enfin forcé de se découvrir, le tiers parti
essaya moins une dénégation directe qu'une oblique fin de
non-recevoir. «La Chambre, dirent ces orateurs, a déjà fait connaître
son avis lors de l'Adresse. Elle n'a rien à ajouter. Prétendez-vous
l'amener à se contredire et à s'amender? Ce serait vouloir l'humilier.
Vous lui demandez en réalité de se lier à un cabinet, à un système
imparfaitement défini, d'assumer toute la responsabilité d'un passé où
il y a à prendre et à laisser, d'abdiquer pour un avenir qu'on ne
connaît pas encore. Cette Chambre doit garder son indépendance, son
libre examen; elle jugera le ministère suivant ses oeuvres. Il ne faut
pas plus de majorité systématique que d'opposition systématique.» La
réplique du ministère fut facile: «Des doutes se sont élevés sur le
sens de l'Adresse; le pays et le gouvernement en ont souffert: il est
donc à la fois raisonnable et nécessaire de demander une explication.
Nous ne désirons pas une majorité servile; mais, pour le bon
fonctionnement du régime parlementaire, il faut que les ministres,
issus de la majorité, puissent compter sur elle; et, s'ils ont des
doutes, leur droit et leur devoir sont de l'interroger.» Cette
argumentation parut décisive. 184 voix contre 117 adoptèrent un ordre
du jour motivé qui donnait expressément au ministère l'adhésion
demandée, tout en épargnant à l'amour-propre de la Chambre le désaveu
de ses votes antérieurs: l'Assemblée déclarait qu'elle était
«satisfaite des explications entendues sur la politique du
gouvernement, et n'y trouvait rien que de conforme aux principes
exposés dans son Adresse».
[Note 329: M. Guizot disait à ce propos: «Il y a des peurs viles et
honteuses, et il y a des peurs sages, raisonnables, sans lesquelles on
n'est pas digne, je ne dis pas de gouverner les affaires du pays, mais
même de s'en mêler... Vous voudriez que nous adoptassions cette
pratique pusillanime qui croit qu'en fermant les yeux sur les dangers,
on les éloigne! Savez-vous pourquoi l'on ferme les yeux sur les
dangers? C'est parce qu'on en a peur. On en a peur, lorsqu'on n'ose
pas les déclarer tout haut, marcher droit à eux, faire ce qu'il faut
pour les prévenir, pour leur résister. Savez-vous ce qu'on fait quand
on a peur des passions populaires? On dit qu'elles n'existent pas, que
cela passera. Et les passions populaires passent en effet, mais comme
un torrent qui dévaste tout devant lui.» (Discours du 6 décembre.)]
[Note 330: «Messieurs, disait M. Thiers, je ne veux pas de surprise,
je veux que la Chambre sache, ainsi que le pays, que je suis ministre
du gouvernement de Juillet pour résister à la révolution quand elle
s'égare... Je le dis bien haut, pour que tout le monde l'entende... Si
je me trompe, que l'on imite ma franchise; que l'on vienne dire qu'il
ne faut pas résister à la révolution victorieuse, qu'il ne faut pas
chercher à arrêter le char lancé avec toute sa rapidité, qu'il faut le
laisser se précipiter dans l'abîme. Nous céderons la place à ceux qui
soutiendront ces doctrines; nous la céderons, avec un sentiment de
douleur pour le pays, à ceux qui diraient avec franchise qu'il faut
céder, là où nous disons: Il faut résister. Je le répète, pour qu'il
n'y ait pas de surprise, nous sommes des ministres de la résistance.»
(Discours du 5 décembre.)]
[Note 331: M. Henry Greville, secrétaire de l'ambassade anglaise, qui
avait assisté à la séance, écrivait sur son journal: «J'ai été
très-frappé du discours de M. Sauzet. Il a une belle tête, une bonne
voix et une grande facilité d'élocution. On dit que sa manière
ressemble à celle de Martignac.» (_Leaves from the Diary of_ Henry
GREVILLE, p. 43.)]
La question aiguë du moment était celle du procès des accusés d'avril.
Au milieu des récentes crises ministérielles, les pairs avaient
continué, impassibles, l'instruction de ce colossal procès. Mais plus
ils avançaient dans leur oeuvre, plus la presse de gauche redoublait
de violence et d'audace. Pour exciter la compassion et l'indignation
du public, il n'était pas de récits impudemment mensongers qu'elle
n'inventât sur les tortures infligées aux prisonniers. Pendant ce
temps, ces étranges martyrs, abusant de la liberté grande qu'on leur
laissait, passaient leur temps en manifestations tapageuses, se
révoltaient contre les règlements de la prison, brisaient les
guichets, défiaient et maltraitaient les gardiens, ou, quand ils
avaient reçu quelque argent, le dépensaient à festoyer. En même temps
qu'elle tâchait d'entourer les accusés d'une auréole qui ne leur
seyait guère, cette même presse outrageait grossièrement les pairs,
avec l'intention évidente de les intimider ou de les dégoûter. Elle
n'y réussit pas. Le plus important de ces journaux, le _National_, se
vît même citer à la barre de la haute Assemblée et frapper d'une
condamnation sévère[332]. Le tiers parti, qui comptait toujours que le
ministère ne pourrait pas mener à fin cette redoutable entreprise, et
qui se flattait de trouver dans cet échec la satisfaction de son
ambition ou tout au moins de sa rancune, s'appliquait honnêtement à
grossir toutes les difficultés; ses journaux conseillaient aux pairs
de s'abstenir; ils tâchaient de produire une sorte de panique, en
racontant que la population riche, effrayée, se disposait à quitter
Paris aux approches du procès, que le commerce était paralysé, que les
loyers baissaient. Ce fut encore par un débat au grand jour que le
ministère voulut avoir raison de cette manoeuvre: il mit la Chambre en
demeure de se prononcer sur la question même du procès, en déposant
une demande de crédit de 360,000 francs pour construire la salle
d'audience de la cour des pairs. La discussion, ouverte le 29
décembre, se prolongea pendant cinq jours. Tout fut dit en faveur de
l'amnistie et contre le procès; mais le ministère finit, cette fois
encore, par l'emporter, et le crédit fut voté par 209 voix contre 181.
[Note 332: 16 décembre 1834. Ce procès fut marqué par un incident qui
produisit alors une assez vive émotion. Carrel, qui défendait le
prévenu, avait dans sa plaidoirie évoqué le souvenir de la
condamnation du maréchal Ney et l'avait qualifie d' «abominable
assassinat». Comme le chancelier Pasquier l'arrêtait, l'un des pairs,
le général Exelmans, se leva et cria: «Je partage l'opinion du
défenseur.» On put même craindre un épilogue plus grave. Le jeune duc
d'Orléans, poussé, dit-on, par M. de Flahaut, eut, un moment, le
projet de venir à la séance suivante et de demander la parole à propos
du procès-verbal, pour adhérer à la protestation du général Exelmans.
Il fallut l'intervention du Roi et même la menace de nombreuses
démissions de pairs, pour faire renoncer le jeune prince à ce coup de
tête. (_Documents inédits._)]
Après ce double succès, le ministère ne pouvait-il pas se croire sûr
du concours de la Chambre, et considérer le tiers parti comme
définitivement réduit à l'impuissance? Cependant, à peine les votes
étaient-ils émis que les commentaires cherchaient à en atténuer la
portée: on faisait remarquer que la majorité, de 67 voix au premier
vote, n'était plus que de 28 au second, et l'on en concluait qu'elle
était déjà en voie de dissolution. La Chambre semblait d'ailleurs
prendre à tâche de justifier ce pronostic. Dans des discussions
d'affaires où la question de confiance n'était plus expressément
posée, elle se montrait raisonneuse, récalcitrante, sournoise,
disposée à inquiéter le cabinet, prompte même à voter contre lui,
comme si elle eût voulu se consoler ainsi d'avoir été obligée de lui
donner son adhésion dans les grands débats politiques. Étrange état
d'esprit de ces députés qui ne voulaient pas renverser le ministère
parce qu'ils se sentaient impuissants à le remplacer, mais qui le
jalousaient et étaient bien aises de l'affaiblir.
Malheureusement, la composition du cabinet n'était pas sans fournir
prise aux attaques du tiers parti. L'un des griefs les plus exploités
était l'absence d'un vrai président du conseil. Le maréchal Mortier
occupait, avec une modestie loyale, le poste qu'il avait accepté par
dévouement; mais nul ne pouvait dire qu'il en exerçât l'autorité ni
qu'il en eût le prestige. Brave soldat, il était plus à son aise sur
un champ de bataille qu'à la tribune. L'interpellait-on à la Chambre,
il se dressait de toute la hauteur de sa grande taille, promenait sur
l'assemblée des regards anxieux, ouvrait la bouche et ne pouvait que
balbutier. «En passant, dans l'espace de six mois, a écrit M. Guizot,
au maréchal Soult au maréchal Gérard, et du maréchal Gérard au
maréchal Mortier, la présidence du conseil avait été prise, de plus
en plus, pour une fiction, et plus la fiction devenait apparente, plus
l'opposition y trouvait une arme et nos amis un embarras.» M. Dupin
avait dénoncé cette incorrection à la tribune, et il la critiquait
plus vivement encore dans les salons de la présidence. Un tel grief
dépassait le ministère pour atteindre le Roi, soupçonné, accusé même
de repousser systématiquement tout président réel par désir de se
réserver un «pouvoir personnel». Les journaux ressuscitaient contre
lui la maxime équivoque dont M. Thiers s'était déjà servi contre
Charles X: «Le Roi règne et ne gouverne pas.» Précisément à cette
époque, sous ce titre: _Adresse d'un constitutionnel aux
constitutionnels_, parut une brochure qui fournit aliment à ces
polémiques et prétexte à ces soupçons; d'abord anonyme, elle fut
bientôt avouée par un vieux fonctionnaire du premier Empire, le comte
Roederer; l'auteur, exagérant la doctrine opposée à celle des
parlementaires, prétendait établir non-seulement que le Roi devait
gouverner, mais qu'à lui seul il appartenait d'avoir un système, qu'il
pouvait prendre d'autres conseils que ceux de ses ministres et suivre,
à leur insu, des négociations avec les cours étrangères; le tout mêlé
d'attaques contre les doctrinaires. Quelques familiers de la cour
commirent l'imprudence de paraître s'intéresser à la diffusion de
cette brochure; il n'en fallait pas tant pour que le tiers parti
accusât le «château» de l'avoir inspirée. Cette accusation prit tant
de consistance et causa tant d'émotion qu'on dut faire insérer un
démenti dans le _Moniteur_.
À défaut d'un président réel, le ministère avait-il au moins une
homogénéité forte et incontestée? On sait avec quel éclat s'était
manifestée, dans la dernière crise, l'entente de M. Guizot et de M.
Thiers; au cours du débat qui avait suivi la reconstitution du
cabinet, on avait entendu le jeune ministre de l'intérieur proclamer
son accord absolu avec ses collègues et repousser comme une insulte
toute pensée de se séparer du ministre de l'instruction publique. Le
tiers parti ne renonçait pas cependant à l'espoir d'ébranler cette
union si gênante: c'était, à ses yeux, l'un des points les plus
vulnérables du cabinet, et il résolut de diriger de ce côté ses
principales manoeuvres. Il se mit à cajoler M. Thiers, naguère tant
injurié; dans le dessein perfide d'allumer son ambition en flattant sa
vanité, on lui attribua tous les succès de tribune, tandis qu'on
rabaissait M. Guizot. En outre, par l'effet d'un véritable mot
d'ordre, dans la presse et même à la Chambre, on s'attacha à présenter
le ministre de l'instruction publique comme l'homme de la
Restauration; c'était à qui rappellerait son séjour auprès de Louis
XVIII pendant les Cent-Jours, l'accuserait d'avoir alors rédigé le
_Moniteur de Gand_[333], le qualifierait d'«émigré», de «complice de
Wellington». M. Dupin, auquel ne répugnaient aucune petitesse et
aucune inconvenance, étalait sur sa table, un soir où il recevait à la
présidence, un exemplaire de ce _Moniteur de Gand_. En insistant sur
cette accusation, le tiers parti n'avait pas seulement l'avantage de
rendre M. Guizot suspect à l'opinion régnante, il inquiétait aussi M.
Thiers, ennemi acharné de la branche aînée, par origine, par passion
et par tactique; il éveillait en lui la préoccupation de ne pas se
laisser compromettre personnellement par le passé royaliste de son
collègue. À ce point de vue, la manoeuvre ne fut pas sans quelque
succès. Dans le débat sur les crédits de la salle des pairs, alors que
M. Guizot, aux prises avec ceux qui lui reprochaient son rôle sous la
Restauration, refusait fièrement de le désavouer, on vit M. Thiers
proclamer, avec affectation, qu'il devait tout à la révolution de
Juillet, qu'il ne datait et ne s'inspirait que d'elle; il fit une
sortie violente contre la vieille monarchie, une apologie sans réserve
de l'opposition qui avait mené contre elle une guerre si implacable;
puis, une fois sur ce terrain, il tendit la main à la gauche et dit à
M. Odilon Barrot, qui semblait accueillir ces avances: «Soyons
toujours unis contre l'ennemi commun[334]!» Impossible de ne pas
reconnaître là une velléité de se dégager ou tout au moins de se
distinguer de M. Guizot, et les journaux du tiers parti eurent beau
jeu à mettre en relief et en lumière ce qu'ils appelaient le
«désaccord» des deux ministres.
[Note 333: Une note insérée au _Moniteur_, le 6 janvier 1835, déclara
que M. Guizot n'avait jamais participé à la rédaction du _Moniteur de
Gand_.]
[Note 334: Séances du 31 décembre 1834 et du 2 janvier 1835.]
La tentation avait pénétré aussi, par un autre point, l'âme de M.
Thiers. Le jeune ministre était alors dans tout le succès de son
heureuse ambition, très-curieux de toutes les jouissances que lui
apportait le pouvoir[335], mais mobile, vite rassasié et toujours
impatient de monter plus haut, ou au moins de voir du nouveau. Ainsi
avait-il souvent changé de portefeuille; d'abord ministre de
l'intérieur ou plutôt de la police, tout ardent à jouer les Fouché en
pourchassant la duchesse de Berry; au bout de quelques mois,
dépouillant brusquement ce personnage pour se poser en Colbert au
ministère du commerce, pour s'amuser aux grandes bâtisses et aux
grands travaux publics; un an après, revenant à l'Intérieur, où il
imitait Périer dans la répression des émeutes d'avril, faisait des
plans, donnait des ordres pour la bataille des rues, montait à cheval
à côté des généraux, saisissant ainsi l'occasion, trop passagère, d'un
rôle militaire qui l'enchantait. Maintenant, il sentait le besoin d'un
nouveau changement et rêvait des affaires étrangères. Toutes les fois
que celles-ci étaient traitées au conseil des ministres, il prenait
une part active à la délibération; il s'était même fait, en ces
matières, par exemple sur l'intervention en Espagne, des idées à lui
que ne partageait pas la majorité de ses collègues. L'amiral de Rigny,
qui avait remplacé le duc de Broglie, n'était pas en état de soutenir
à la tribune les débats sur les questions extérieures. Le ministre de
l'intérieur fut ainsi conduit plusieurs fois à le suppléer. Il le fit
avec plaisir. Ses flatteurs ne manquaient pas de lui dire que celui
qui parlait bien sur la diplomatie était naturellement désigné pour la
diriger. Le Roi semblait presque encourager ces visées, et, quand il
causait avec M. Thiers de ces sujets: «Au moins, vous, disait-il, vous
savez votre carte de géographie.» Comment d'ailleurs un parvenu
n'eût-il pas été séduit à la pensée d'avoir affaire, non plus à des
députés ou à des préfets ayant la plupart même origine que lui, mais à
la haute aristocratie diplomatique de l'Europe et même aux têtes
couronnées? N'était-ce pas gravir un échelon de plus? Cette séduction
devint si forte, qu'en février 1835, M. Thiers fit des démarches
ouvertes pour mettre la main sur le portefeuille si convoité; il se
heurta aussitôt à la résistance de M. Guizot, qui entendait réserver
ce poste à son ami le duc de Broglie. Le conflit et la rupture purent
paraître un moment imminents. Mais, cette fois, on parvint à faire
entendre raison à M. Thiers, qui abandonna sa prétention. L'incident
n'en laissa pas moins, entre les deux ministres, un certain
froissement et un germe nouveau de division.
[Note 335: La _Revue des Deux Mondes_, alors assez à gauche et
malveillante pour M. Thiers, disait de lui: «M. Thiers a joui, de
toutes les façons possibles, du bonheur de l'autorité; il a parlé
longuement dans les Chambres, il a parlé longuement dans les conseils;
il s'est fait écouter des généraux, il leur a enseigné la guerre et la
stratégie; il a donné des leçons de plastique et il a révélé les
secrets de l'art aux sculpteurs et aux peintres; il a dominé dans les
ateliers, dans les académies; il a inscrit son nom sur la colonne de
la place Vendôme, au faite du temple de la Madeleine, sur des ponts,
sur des arcs de triomphe; il a joui en maître des lions et des tigres
du Jardin des Plantes, il a mandé dans son hôtel les autruches et les
gazelles; M. Thiers s'est montré en public, à la cour, sous des habits
chamarrés d'or et de croix; il a figuré sur un cheval blanc dans les
revues. Assurément ce n'est pas pour s'instruire que M. Thiers se met
en voyage. M. Thiers ne regarde et ne voit pas; il ne questionne
jamais, il enseigne, et sa vive intelligence supplée à tout ce qu'il
ignore et à tout ce qu'il n'apprend pas.»]
Pour avoir échappé à la dislocation, le cabinet ne se retrouva pas bien
solide. Son malaise, sa lassitude et son découragement étaient visibles
pour tous. Quelques semaines seulement s'étaient écoulées, et rien ne
lui restait plus des victoires parlementaires, remportées au lendemain
de sa reconstitution; la majorité semblait être redevenue plus
incertaine que jamais. L'effet de ce malaise se faisait sentir jusque
dans les rapports des ministres entre eux: quelques-uns ne se parlaient
plus. Ces misères n'échappaient pas à la presse opposante. «Pour nous
résumer en deux mots, disait le _Constitutionnel_, dans le ministère,
que voyons-nous? intrigue et discorde; dans la Chambre, décousu et
incertitude; dans le pays, inquiétude et crainte vague d'un avenir qui
s'annonçait si beau, il y a six mois encore[336].» Les amis du cabinet
ne regardaient pas les choses sous un jour plus favorable, et, quelques
semaines plus tard, au milieu de février, l'un d'eux écrivait dans ses
notes intimes: «La désorganisation du ministère, la dislocation et
l'impuissance de la Chambre deviennent, de jour en jour, plus
évidentes.» Et encore: «La crise est à son comble; elle est hautement
avouée par les intéressés. Il est temps que tout cela finisse. Nous
tombons dans une véritable anarchie. Les ministres, absorbés par leurs
divisions et leurs préoccupations personnelles, n'ont plus de temps à
donner aux affaires de leurs départements ni même à la Chambre. Les
députés, négligés, livrés à eux-mêmes, s'en irritent et se
désaffectionnent de plus en plus. L'administration se dissout, pour
ainsi dire. À Lyon, à Amiens, dans d'autres lieux encore, les maires et
adjoints donnent leur démission, et l'on ne parvient pas à les
remplacer. Tout devient difficulté[337].» À l'étranger, les plus
clairvoyants de nos diplomates constataient «le déplorable effet» de cet
ébranlement ministériel sur la considération extérieure de la France.
«Notre position, écrivait l'un d'eux, est des plus délicates et souvent
des plus pénibles. Il n'y a ni confiance, ni garantie d'avenir, pour le
système ou pour les hommes. Il est à peu près inutile d'entamer
sérieusement une affaire ou une négociation[338].»
[Note 336: Article du 25 janvier 1835.]
[Note 337: _Documents inédits._]
[Note 338: Lettre de M. Bresson au duc de Broglie. (_Documents
inédits._)]
Le gouvernement était donc en souffrance, au dedans et au dehors.
Chacun avait le sentiment qu'un tel état ne pouvait se prolonger.
Aussi, quand, le 20 février 1835, le maréchal Mortier, gêné de son
insuffisance et inquiet de sa responsabilité, offrit sa démission, en
alléguant l'état de sa santé, ni le Roi, ni ses collègues ne songèrent
à le retenir, et l'on se retrouva de nouveau en pleine crise
ministérielle.