VIII

Instruits par l'expérience, M. Guizot et ses amis résolurent de ne

plus se prêter à un «replâtrage» du genre de ceux qu'on avait tentés

successivement avec le maréchal Gérard ou le maréchal Mortier; ils ne

resteraient au ministère, déclarèrent-ils, que s'il était reconstitué

dans des conditions lui donnant autorité auprès de la Couronne et de

la Chambre. Or, pour obtenir ce résultat, il leur paraissait

nécessaire de rappeler le duc de Broglie aux affaires étrangères et de

l'élever à la présidence du conseil. Une telle exigence n'était pas

faite pour plaire à Louis-Philippe. Celui-ci avait tâché de se

persuader qu'un cabinet pouvait se passer de chef: «Qu'avez-vous

besoin d'un président du conseil? avait-il l'habitude de dire à M.

Thiers et à M. Guizot. Est-ce que vous n'êtes pas d'accord entre vous?

Est-ce que je ne suis pas d'accord avec vous? Pourquoi s'inquiéter

d'autre chose?» On sait, d'ailleurs, quelles étaient, contre le duc de

Broglie, ses préventions et celles de son entourage. Les doctrinaires

ne se conduisaient pas de façon à diminuer ces préventions. Ils

posaient leurs conditions avec une roideur impérieuse, et les propos

qu'ils tenaient ou qu'on tenait autour d'eux, sur le Roi, et qui

étaient aussitôt rapportés, manquaient pour le moins de prudence.

D'autre part, «au château», on ne s'exprimait pas avec plus de

réserve, sur M. de Broglie et M. Guizot; Louis-Philippe lui-même ne

savait pas toujours se contenir[339]. Ainsi, l'irritation croissait

des deux côtés; un observateur impartial se demandait «si les

doctrinaires ne finiraient pas par être jetés dans l'opposition», et

il ajoutait, en faisant allusion à un souvenir de la Restauration:

«Puissent-ils ne pas devenir la _défection_ de la royauté

nouvelle[340]!» Ce qui devait se passer, quelques années plus tard,

lors de la coalition, semble prouver que cette inquiétude n'était pas

absolument sans fondement.

[Note 339: Louis-Philippe était alors si animé contre les doctrinaires

qu'il dénonçait leurs mauvais desseins à M. Dupin, qui n'avait pas

cependant besoin d'être excité contre eux. Le président de la Chambre

raconte dans ses _Mémoires_ qu'à cette époque le Roi «avait eu la

bonté de lui dévoiler lui-même le manége» de M. Guizot et de ses amis.

«Ils veulent vous déloger de la présidence, lui avait-il dit, et comme

ministre vous user, c'est leur expression. Nous en aurons pour trois

mois, déclarent-ils, et nous en serons débarrassés.» Le Roi ajoutait

qu'il «avait jugé indigne de lui de se prêter à cette machination

dirigée contre le président de la Chambre». (_Mémoires de M. Dupin_,

t. III, p. 148-149.) Il est vrai que le témoignage de M. Dupin ne doit

être accepté qu'avec réserve.]

[Note 340: _Documents inédits._]

Pour éviter le duc de Broglie, le Roi frappa à toutes les portes: il

s'adressa successivement au comte Molé, à M. Dupin, au maréchal Soult,

au général Sébastiani, au maréchal Gérard; mais ces pourparlers se

prolongeaient, les journées, les semaines s'écoulaient sans qu'on

aboutît à rien. L'opinion prenait mal ces retards. Les lettres de

province signalaient la surprise, le mécontentement croissant des

esprits[341]. Les journaux opposants avaient soin d'étaler toutes ces

misères et d'envenimer tous ces désaccords. Quant aux feuilles amies,

elles laissaient voir leur découragement; le _Journal des Débats_

rappelait tristement que «les empires ne périssent pas toujours par

les révolutions violentes[342]».

[Note 341: _Ibid._]

[Note 342: 6 mars 1835.]

Le Roi était trop clairvoyant pour ne pas se rendre compte de cet état

de l'opinion, et trop sage pour n'en pas tenir compte. Une fois bien

assuré de l'impossibilité de toute autre solution, il se résigna à

revenir aux doctrinaires. Il le fit avec une bonne grâce souriante qui

ne parvenait pas cependant à cacher complétement un fond d'humeur et

d'amertume. Il avoua à M. Guizot l'échec de ses tentatives, se

réservant seulement d'en faire encore une auprès du maréchal Soult:

«Si j'échoue, ajouta-t-il, il faudra bien subir votre joug.--Ah! Sire,

répondit M. Guizot, que le Roi me permette de protester contre ce mot;

nous disons franchement au Roi ce qui nous paraît bon pour son

service; nous ne pouvons bien le servir que selon notre avis.--Allons,

allons, reprit Louis-Philippe en riant, quand nous ne sommes pas du

même avis et qu'il faut que j'adopte le vôtre, cela ressemble bien à

ce que je vous dis là.» Quelques jours plus tard, voulant «en finir»,

le Roi manda le duc de Broglie, causa amicalement avec lui, ne fit

d'objection à aucune de ses propositions, pas même à ce que le conseil

se réunît hors de sa présence, quand les ministres le jugeraient à

propos. Il avait fait entièrement son sacrifice. Mais il laissait voir

que c'en était un, surtout quand il causait avec des personnes qu'il

savait en rapport avec le tiers parti, comme le maréchal Gérard[343],

ou avec les représentants des puissances continentales qu'il supposait

un peu alarmées de la rentrée du duc de Broglie. Ainsi déclarait-il au

comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche, que «Broglie était une

nécessité qu'il avait dû avaler pour ne pas tomber dans le

radicalisme[344]», et répétait-il au chargé d'affaires de Russie: «On

m'a forcé à prendre M. de Broglie[345].»

[Note 343: _Documents inédits._]

[Note 344: Dépêche de Pralormo, 10 avril 1835, citée par HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 461.]

[Note 345: _Documents inédits._]

Le Roi cédant, tous les obstacles n'étaient pas encore levés. M.

Thiers, en effet, dont le concours était justement regardé comme

indispensable, ne se montrait plus aussi bien disposé qu'il avait paru

l'être, l'année précédente, à accepter la présidence du duc de

Broglie. Il craignait que les doctrinaires n'eussent ainsi une

prépondérance trop marquée dans le cabinet, que sa position

personnelle ne fût et surtout ne parût aux autres diminuée. On lui

offrait bien, pour rétablir l'équilibre, de donner un portefeuille à

son ami M. Mignet; mais celui-ci refusait absolument de quitter ses

études pour les agitations de la vie publique. Cette résistance de M.

Thiers tenait tout en suspens: l'opinion s'impatientait. M. Guizot, se

sentant soutenu, engagea alors les députés de la majorité à

intervenir. Ceux-ci, après s'être concertés, firent connaître à M.

Thiers leur désir d'en finir, et l'assurèrent qu'un cabinet présidé

par M. de Broglie serait bien accueilli de la Chambre. Cette démarche

fut décisive: M. Thiers céda.

Dès lors, tout devenait facile, et le _Moniteur_ put annoncer, le 12

mars, la fin d'un interrègne ministériel qui durait depuis trois

semaines. Le duc de Broglie prit les Affaires étrangères, avec la

présidence du conseil; le maréchal Maison remplaça le maréchal Mortier

au ministère de la guerre; l'amiral de Rigny fut nommé ministre sans

portefeuille. Les autres ministres conservèrent leurs portefeuilles:

M. Thiers, l'Intérieur; M. Guizot, l'Instruction publique; M. Humann,

les Finances; M. Persil, la Justice; M. Duchâtel, le Commerce;

l'amiral Duperré, la Marine. Le ministère était ainsi reconstitué dans

des conditions analogues à celles où il avait été établi, le 11

octobre 1832, dans des conditions meilleures même, car la présidence

du duc de Broglie était plus réelle et, par suite, plus correcte que

celle du maréchal Soult. Mais que de temps et de forces on avait

perdus dans cette année de crise, commencée à la démission de M. de

Broglie, le 1er avril 1834, et terminée seulement par sa rentrée, le

12 mars 1835! Que de bien avait été ainsi empêché! Que de mal avait

été fait! Et qui oserait même affirmer que, dans ce mal, il n'y eût

pas de l'irréparable?

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 58 / 85 题