Instruits par l'expérience, M. Guizot et ses amis résolurent de ne
plus se prêter à un «replâtrage» du genre de ceux qu'on avait tentés
successivement avec le maréchal Gérard ou le maréchal Mortier; ils ne
resteraient au ministère, déclarèrent-ils, que s'il était reconstitué
dans des conditions lui donnant autorité auprès de la Couronne et de
la Chambre. Or, pour obtenir ce résultat, il leur paraissait
nécessaire de rappeler le duc de Broglie aux affaires étrangères et de
l'élever à la présidence du conseil. Une telle exigence n'était pas
faite pour plaire à Louis-Philippe. Celui-ci avait tâché de se
persuader qu'un cabinet pouvait se passer de chef: «Qu'avez-vous
besoin d'un président du conseil? avait-il l'habitude de dire à M.
Thiers et à M. Guizot. Est-ce que vous n'êtes pas d'accord entre vous?
Est-ce que je ne suis pas d'accord avec vous? Pourquoi s'inquiéter
d'autre chose?» On sait, d'ailleurs, quelles étaient, contre le duc de
Broglie, ses préventions et celles de son entourage. Les doctrinaires
ne se conduisaient pas de façon à diminuer ces préventions. Ils
posaient leurs conditions avec une roideur impérieuse, et les propos
qu'ils tenaient ou qu'on tenait autour d'eux, sur le Roi, et qui
étaient aussitôt rapportés, manquaient pour le moins de prudence.
D'autre part, «au château», on ne s'exprimait pas avec plus de
réserve, sur M. de Broglie et M. Guizot; Louis-Philippe lui-même ne
savait pas toujours se contenir[339]. Ainsi, l'irritation croissait
des deux côtés; un observateur impartial se demandait «si les
doctrinaires ne finiraient pas par être jetés dans l'opposition», et
il ajoutait, en faisant allusion à un souvenir de la Restauration:
«Puissent-ils ne pas devenir la _défection_ de la royauté
nouvelle[340]!» Ce qui devait se passer, quelques années plus tard,
lors de la coalition, semble prouver que cette inquiétude n'était pas
absolument sans fondement.
[Note 339: Louis-Philippe était alors si animé contre les doctrinaires
qu'il dénonçait leurs mauvais desseins à M. Dupin, qui n'avait pas
cependant besoin d'être excité contre eux. Le président de la Chambre
raconte dans ses _Mémoires_ qu'à cette époque le Roi «avait eu la
bonté de lui dévoiler lui-même le manége» de M. Guizot et de ses amis.
«Ils veulent vous déloger de la présidence, lui avait-il dit, et comme
ministre vous user, c'est leur expression. Nous en aurons pour trois
mois, déclarent-ils, et nous en serons débarrassés.» Le Roi ajoutait
qu'il «avait jugé indigne de lui de se prêter à cette machination
dirigée contre le président de la Chambre». (_Mémoires de M. Dupin_,
t. III, p. 148-149.) Il est vrai que le témoignage de M. Dupin ne doit
être accepté qu'avec réserve.]
[Note 340: _Documents inédits._]
Pour éviter le duc de Broglie, le Roi frappa à toutes les portes: il
s'adressa successivement au comte Molé, à M. Dupin, au maréchal Soult,
au général Sébastiani, au maréchal Gérard; mais ces pourparlers se
prolongeaient, les journées, les semaines s'écoulaient sans qu'on
aboutît à rien. L'opinion prenait mal ces retards. Les lettres de
province signalaient la surprise, le mécontentement croissant des
esprits[341]. Les journaux opposants avaient soin d'étaler toutes ces
misères et d'envenimer tous ces désaccords. Quant aux feuilles amies,
elles laissaient voir leur découragement; le _Journal des Débats_
rappelait tristement que «les empires ne périssent pas toujours par
les révolutions violentes[342]».
[Note 341: _Ibid._]
[Note 342: 6 mars 1835.]
Le Roi était trop clairvoyant pour ne pas se rendre compte de cet état
de l'opinion, et trop sage pour n'en pas tenir compte. Une fois bien
assuré de l'impossibilité de toute autre solution, il se résigna à
revenir aux doctrinaires. Il le fit avec une bonne grâce souriante qui
ne parvenait pas cependant à cacher complétement un fond d'humeur et
d'amertume. Il avoua à M. Guizot l'échec de ses tentatives, se
réservant seulement d'en faire encore une auprès du maréchal Soult:
«Si j'échoue, ajouta-t-il, il faudra bien subir votre joug.--Ah! Sire,
répondit M. Guizot, que le Roi me permette de protester contre ce mot;
nous disons franchement au Roi ce qui nous paraît bon pour son
service; nous ne pouvons bien le servir que selon notre avis.--Allons,
allons, reprit Louis-Philippe en riant, quand nous ne sommes pas du
même avis et qu'il faut que j'adopte le vôtre, cela ressemble bien à
ce que je vous dis là.» Quelques jours plus tard, voulant «en finir»,
le Roi manda le duc de Broglie, causa amicalement avec lui, ne fit
d'objection à aucune de ses propositions, pas même à ce que le conseil
se réunît hors de sa présence, quand les ministres le jugeraient à
propos. Il avait fait entièrement son sacrifice. Mais il laissait voir
que c'en était un, surtout quand il causait avec des personnes qu'il
savait en rapport avec le tiers parti, comme le maréchal Gérard[343],
ou avec les représentants des puissances continentales qu'il supposait
un peu alarmées de la rentrée du duc de Broglie. Ainsi déclarait-il au
comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche, que «Broglie était une
nécessité qu'il avait dû avaler pour ne pas tomber dans le
radicalisme[344]», et répétait-il au chargé d'affaires de Russie: «On
m'a forcé à prendre M. de Broglie[345].»
[Note 343: _Documents inédits._]
[Note 344: Dépêche de Pralormo, 10 avril 1835, citée par HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 461.]
[Note 345: _Documents inédits._]
Le Roi cédant, tous les obstacles n'étaient pas encore levés. M.
Thiers, en effet, dont le concours était justement regardé comme
indispensable, ne se montrait plus aussi bien disposé qu'il avait paru
l'être, l'année précédente, à accepter la présidence du duc de
Broglie. Il craignait que les doctrinaires n'eussent ainsi une
prépondérance trop marquée dans le cabinet, que sa position
personnelle ne fût et surtout ne parût aux autres diminuée. On lui
offrait bien, pour rétablir l'équilibre, de donner un portefeuille à
son ami M. Mignet; mais celui-ci refusait absolument de quitter ses
études pour les agitations de la vie publique. Cette résistance de M.
Thiers tenait tout en suspens: l'opinion s'impatientait. M. Guizot, se
sentant soutenu, engagea alors les députés de la majorité à
intervenir. Ceux-ci, après s'être concertés, firent connaître à M.
Thiers leur désir d'en finir, et l'assurèrent qu'un cabinet présidé
par M. de Broglie serait bien accueilli de la Chambre. Cette démarche
fut décisive: M. Thiers céda.
Dès lors, tout devenait facile, et le _Moniteur_ put annoncer, le 12
mars, la fin d'un interrègne ministériel qui durait depuis trois
semaines. Le duc de Broglie prit les Affaires étrangères, avec la
présidence du conseil; le maréchal Maison remplaça le maréchal Mortier
au ministère de la guerre; l'amiral de Rigny fut nommé ministre sans
portefeuille. Les autres ministres conservèrent leurs portefeuilles:
M. Thiers, l'Intérieur; M. Guizot, l'Instruction publique; M. Humann,
les Finances; M. Persil, la Justice; M. Duchâtel, le Commerce;
l'amiral Duperré, la Marine. Le ministère était ainsi reconstitué dans
des conditions analogues à celles où il avait été établi, le 11
octobre 1832, dans des conditions meilleures même, car la présidence
du duc de Broglie était plus réelle et, par suite, plus correcte que
celle du maréchal Soult. Mais que de temps et de forces on avait
perdus dans cette année de crise, commencée à la démission de M. de
Broglie, le 1er avril 1834, et terminée seulement par sa rentrée, le
12 mars 1835! Que de bien avait été ainsi empêché! Que de mal avait
été fait! Et qui oserait même affirmer que, dans ce mal, il n'y eût
pas de l'irréparable?