L'ordonnance qui avait relevé le maréchal Gérard de ses fonctions
s'était bornée à charger l'amiral de Rigny de diriger par intérim le
ministère de la guerre, sans rien dire de la présidence du conseil:
expédient tout provisoire qui dissimulait mal l'embarras que l'on
éprouvait à raccommoder une machine si souvent détraquée depuis
quelques mois. Où trouver en effet un président du conseil? Impossible
d'appeler à ce poste M. Guizot, sans blesser M. Thiers, et
réciproquement. Quelques-uns eussent désiré faire rentrer le duc de
Broglie dans le cabinet et lui en donner la présidence. Cette
combinaison, qui agréait fort à M. Guizot, ne déplaisait pas alors à
M. Thiers, bien qu'elle fît belle part aux doctrinaires. Le ministre
de l'intérieur était trop intelligent pour ne pas comprendre qu'il n'y
avait pas de meilleur moyen de rétablir l'autorité du cabinet sur la
Chambre et aussi auprès du Roi. D'ailleurs, entre ce grand seigneur et
ce parvenu qui se ressemblaient si peu, s'étaient noués des rapports
amicaux; le premier avait toujours témoigné d'une sympathie curieuse
et indulgente pour les brillantes qualités de son jeune collègue, et
celui-ci était flatté d'être bien vu par un homme si considéré et si
considérable. Ce fut le Roi qui fit objection à M. de Broglie. Il
craignait d'avoir de nouveau affaire à la trinité Broglie, Guizot,
Thiers; et surtout, comme nous l'avons déjà donné à entendre, il avait
alors, sur les affaires étrangères, des vues qu'il savait n'être pas
pleinement partagées par le duc, et il désirait maintenir le ministère
des affaires étrangères en des mains plus dociles. «Toutes les fois,
écrivait alors un personnage bien informé, que le nom de M. de
Broglie a été prononcé devant Louis-Philippe, soit par M. Guizot,
soit par M. de Rigny, soit par lord Granville, le Roi a déclaré, de
son ton le plus positif, qu'il ne fallait pas y penser. «Je me ferai
plutôt piler dans un mortier», a-t-il dit à M. de Rigny. M. de Broglie
est vivement blessé de cette malveillance si hautement déclarée. Déjà,
à son retour d'Allemagne, il avait été surpris de l'extrême froideur
de l'accueil royal[312].»
[Note 312: _Documents inédits._]
Cette solution repoussée, il fallut en chercher une autre. Mais le
temps s'écoulait, et l'on ne trouvait rien. L'irritation gagnait peu à
peu ceux qui prenaient part à ces pourparlers pénibles et stériles.
Certaines gens d'ailleurs, par malice ou sottise, semblaient prendre
plaisir à souffler la défiance et la discorde, rapportant, envenimant,
dénaturant les propos que l'impatience avait fait tenir de part et
d'autre. Les ministres en venaient à supposer que Louis-Philippe,
grisé par les flagorneries des courtisans et des ambassadeurs,
prolongeait volontairement la crise pour montrer qu'il était la seule
pièce solide, l'unique ressource; que, par souci de son pouvoir
personnel, il repoussait systématiquement tout ministère fort et ne
rêvait que de dissoudre l'union des hommes du 11 octobre. Par contre,
le Roi s'imaginait qu'il était en présence d'une intrigue, d'un
complot formé pour forcer sa volonté et lui imposer une sorte de maire
du palais. Troublés, humiliés, découragés, les conservateurs se
lamentaient ou récriminaient. Les journaux opposants n'avaient pas
assez de sarcasmes contre ce ministère décapité qui ne parvenait pas à
se refaire une tête; racontant, amplifiant au besoin tout ce qui
transpirait des conflits, des intrigues et des avortements, ils
prétendaient y montrer la «déconsidération» et même l'«agonie» du
régime. Pendant ce temps, le gros public tendait à vivre, de plus en
plus, en dehors d'une politique qui devenait, pour lui, équivoque et
sans intérêt: sorte d'indifférence ennuyée et un peu dégoûtée, dont
les amis clairvoyants du gouvernement parlementaire n'eussent pas dû
prendre facilement leur parti.
M. Guizot et M. Thiers comprirent qu'une telle situation ne pouvait
se prolonger. Un seul moyen leur apparut d'échapper au ridicule de
leur impuissance, de déjouer les manoeuvres de leurs adversaires, et
d'avoir raison de la mauvaise volonté qu'ils supposaient au Roi:
c'était de céder la place au tiers parti et de le mettre en demeure de
montrer ce dont il était capable. Cette tactique, dans laquelle il
entrait beaucoup de dédain, plaisait à l'âme haute et même quelque peu
hautaine de M. Guizot. Quant à M. Thiers, il sentait alors trop
douloureusement les épines du pouvoir, pour répugner beaucoup à le
quitter. Déjà, sous les précédents ministères, nous avons eu
l'occasion de marquer le caractère des attaques dont cet homme d'État
était l'objet, et qui mettaient en cause jusqu'à sa probité. Ces
attaques ne s'étaient pas calmées, depuis que M. Thiers était devenu
membre du gouvernement: bien au contraire. On l'accusait ouvertement
de tripotages, de concussion, de vol[313]. C'était pure calomnie.
Malheureusement, le défaut de tenue du jeune ministre, sa hâte de
jouir, la promptitude de son luxe[314], un fond de gaminerie qui
allait parfois jusqu'au scandale[315], aidaient à cette calomnie. Il
n'avait pas su, par sa vie, forcer le respect, comme M. Guizot ou le
duc de Broglie. Ajoutez les prétextes fournis aux adversaires par cet
entourage, trop peu scrupuleusement accepté, qui devait être, jusqu'à
la fin, la faiblesse de M. Thiers[316], et surtout par une famille
résolue à exploiter sans pudeur l'avantage inattendu d'avoir un des
siens au pouvoir[317]. En 1834, les attaques, favorisées par certaines
circonstances fâcheuses, étaient devenues plus acharnées, plus
méchantes que jamais. M. Thiers en avait été à la fois abattu et
exaspéré. Au mois de septembre, ses amis avaient eu beaucoup de peine
à l'empêcher de provoquer en duel M. Degouve-Denuncques, qui, dans une
correspondance du _Journal de Rouen_, l'avait accusé de jouer à la
Bourse, à l'aide des dépêches télégraphiques, et son découragement lui
avait fait parler sérieusement de renoncer au pouvoir[318]. Dans cet
état d'esprit, il devait accueillir volontiers l'idée de risquer une
démission, pour mettre ses adversaires au pied du mur.
[Note 313: Le journal _la Caricature_ représentait M. Thiers en
«Mercure dieu de l'éloquence et d'autre chose»; il publiait des notes
de ce genre: «Le nouveau préfet de police se prépare à ordonner une
grande battue afin de faire une rafle générale de tous les voleurs de
Paris. M. Thiers est fort content d'être à Rome.» Ou encore: «Le petit
Foutriquet court les grandes routes. En voyage comme en politique, il
ne marche pas, il vole.» Le _Constitutionnel_ lui-même, qui avait
compté autrefois M. Thiers parmi ses collaborateurs, déclarait que,
par ses antécédents, il n'avait pas une réputation de désintéressement
et de probité assez bien établie, pour qu'on pût lui confier le
maniement des fonds secrets.]
[Note 314: La _Revue des Deux Mondes_, à la suite d'un journal
anglais, comparait M. Thiers «à ces matelots qui viennent de toucher
leur part de prise et qui se promènent, dans les rues de Londres, avec
une fille à chaque bras et suivis de deux violons».]
[Note 315: Témoin ce qu'on appela alors «l'orgie de Grandvaux». On
sait comment les journaux racontèrent cette scène qui relève de la
chronique scandaleuse plus que de la grave histoire. Voir, notamment,
l'article de la _Quotidienne_, du 19 octobre 1835. Des contemporains
dignes de foi affirment que les faits avaient été exagérés ou
dénaturés.]
[Note 316: C'est ce qui fera écrire, un peu plus tard, à Henri Heine:
«Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une calomnie aussi
infâme que ridicule... Mais, par sa familiarité avec des chevaliers
d'industrie sans convictions, il s'est lui-même attiré tous les bruits
malicieux qui rongent sa bonne réputation... Pourquoi entretenait-il
un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche avec ses chiens
se lève avec des puces.» (_Lutèce_, p. 130.) Le vicomte de Launay
(madame de Girardin) disait de son côté, en 1836: «La seule chose qui
nuise à M. Thiers, c'est son entourage politique. Il mériterait de
plus dignes flatteurs.» (_Lettres parisiennes_, t. I, p. 43.)]
[Note 317: Nous lisons dans le journal inédit d'un homme politique, à
la date du 21 août 1834: «Les feuilles de l'opposition se sont
beaucoup amusées de l'arrivée à Paris de M. Thiers père, accouru tout
exprès, dit-on, pour obliger encore une fois son fils à acheter son
départ à prix d'argent. Une lettre adressée par le vieillard à la
_Quotidienne_ n'est pas de nature à faire tomber cette version. Il
commence, il est vrai, par la démentir, mais il ajoute qu'ayant
d'autres enfants et des nièces, _il est venu le rappeler à son fils le
ministre_. On dit au surplus que tout est arrangé,» Le frère de M.
Thiers ne valait pas mieux.]
[Note 318: Nous lisons, à la date du 5 septembre 1834, dans ce journal
intime que nous avons déjà cité: «M. Thiers veut se retirer. Il paraît
positif que les derniers esclandres de sa famille ont ébranlé
très-fortement son crédit auprès du Roi, et qu'il ne se sent plus
lui-même la force de surmonter ces dégoûts.»]
M. Guizot et M. Thiers s'entendirent donc pour proposer à leurs
collègues de se retirer. MM. de Rigny, Humann et Duchâtel y
consentirent. Deux seuls s'y refusèrent: M. Persil et l'amiral Jacob.
Par suite, cinq démissions furent à la fois portées au Roi. Celui-ci
les accepta facilement, soit qu'il comprit et approuvât la tactique de
MM. Guizot et Thiers, soit que, mécontent des desseins qu'il
supposait aux hommes du 11 octobre, il fût bien aise d'être mis en
demeure d'essayer une autre combinaison. D'ailleurs, autour du trône,
le tiers parti avait alors des avocats assez zélés, au nombre desquels
était le duc d'Orléans. Dans tout l'éclat, mais aussi dans
l'inexpérience de sa brillante jeunesse, l'héritier royal en voulait
aux doctrinaires de leur impopularité auprès de la partie la plus
bruyante de l'opinion, et affectait, au contraire, de bien traiter M.
Dupin ou même des opposants plus marqués. Après tout, n'est-il pas
dans la tradition des princes de Galles d'être un peu en coquetterie
avec l'opposition?
Conduit ainsi à se rapprocher du tiers parti, le Roi essaya tout
d'abord de détacher M. Thiers de ses anciens collègues, pour en faire
le pivot de la combinaison nouvelle. Il s'était pris pour le jeune
ministre d'un goût très-vif qui devait survivre à bien des dissidences
et des griefs[319]. Il le préférait alors à ceux qu'il appelait
«messieurs les doctrinaires», au duc de Broglie, même à M. Guizot,
auquel il ne s'était pas encore attaché comme il l'a fait plus tard.
Il estimait, respectait le grand seigneur, le professeur déjà
illustre, mais se sentait plus à l'aise avec le journaliste parvenu de
la veille[320]. Il se flattait de trouver celui-ci plus maniable, plus
accessible à son influence, parce qu'il était plus mobile, moins
scrupuleux, moins monté sur les échasses de ses principes. Cet esprit
si vif, si fin, l'amusait, sans lui faire peur, parce qu'il se savait
plus fin encore[321]. Il ne s'effarouchait pas de l'origine
révolutionnaire de l'ancien rédacteur du _National_, il y voyait même
plutôt un avantage: M. Thiers n'apparaissait-il pas, plus que tout
autre, la créature du régime de Juillet, l'incarnation de la
bourgeoisie de 1830, l'homme dont la fortune paraissait le plus
étroitement liée à celle de la monarchie nouvelle, et sous le nom
duquel la politique royale éveillerait le moins de préventions dans
les partis de gauche? Autant de raisons qui faisaient désirer à
Louis-Philippe de conserver M. Thiers, sans M. Guizot, dans le nouveau
cabinet. Quant au malheur de rompre entre ces deux hommes d'État
l'union formée sous les auspices de Casimir Périer, et d'y substituer
une rivalité dont l'avenir devait montrer tout le péril,
Louis-Philippe ne le voyait pas. Il se laissait séduire, au contraire,
à l'idée de multiplier ainsi les relais ministériels et d'augmenter
son autorité sur des conseillers qui sauraient avoir derrière eux des
remplaçants tout prêts.
[Note 319: Louis-Philippe a dit plus tard de M. Thiers: «Quand je ne
l'aimais plus, toujours il me plaisait.» Ce mot a été raconté par M.
Thiers à M. Senior. (_Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and
other distinguished persons_, by N. W. SENIOR.)]
[Note 320: Dans une de ses conversations avec M. Senior, M. Thiers a
dit du Roi: «Nous avions du goût l'un pour l'autre... Peut-être ma
pétulance ne lui déplaisait-elle pas. Avec moi, il était absolument à
son aise; il n'en était pas de même avec M. Guizot.» Ce dernier a dit,
de son côté, toujours au même M. Senior: «Parmi les ministres, ceux
que le Roi flattait le plus, comme Laffitte et ensuite Thiers,
n'étaient pas ceux auxquels il accordait le plus de confiance et
d'attachement. Il avait l'habitude de les appeler par leurs simples
noms; il n'en fit jamais autant à l'égard de Casimir Périer, du duc de
Broglie ou de moi-même. Il n'était pas familier avec ceux qu'il
respectait, ou plutôt il cessait de respecter ceux qui semblaient
rechercher sa familiarité.»]
[Note 321: M. Thiers disait en souriant au Roi: «Sire, je suis bien
fin.--Je le suis plus que vous, répondit Louis-Philippe, car je ne le
dis pas.»]
On eût pu supposer qu'il ne serait pas bien difficile de séparer M.
Thiers d'un collègue si différent, si opposé d'origine, de caractère,
d'esprit, d'opinion, d'habitudes de vie; d'éveiller sa jalousie contre
un rival d'éloquence; de l'irriter contre le puritain dont la gravité
austère, la respectabilité reconnue paraissaient faites exprès pour
provoquer certaines comparaisons[322]. Cependant, l'heure n'était pas
venue de cette néfaste rupture. M. Thiers n'était pas encore en
disposition de se laisser tenter. Pleinement entré dans l'union du 11
octobre, flatté d'en faire partie, compromis dans ses entreprises, il
croyait de son devoir et de son intérêt d'y demeurer fidèle. Cet
esprit mobile a eu comme des veines diverses; il était alors au plus
fort d'une veine conservatrice. On l'avait vu, dans ses récents
discours, mettre son amour-propre à se poser en ministre énergique,
chercher même à atténuer et presque à excuser ce qui, dans son passé,
pouvait exciter la défiance des hommes d'ordre et le distinguer de
tels de ses collègues[323]. Il se vantait de n'être pas
révolutionnaire[324], comme, à d'autres époques, il s'est vanté de
l'être. Ces contradictions ne l'ont jamais gêné, et il ne croyait pas
en être diminué aux yeux du public français. Avait-il tort? M. Doudan
a écrit précisément de M. Thiers et de ses variations pour ou contre
la Révolution: «Reste à savoir combien de fois, selon la loi des
partis, le même homme peut avoir dit le _oui_ et le _non_ avec
emportement et garder autorité sur les autres. Je crois qu'il le peut
septante-sept fois, et cela suffit dans une longue vie publique.
L'inconséquence peut être un prétexte aux taquineries, mais elle n'use
pas beaucoup les hommes[325].» Quoi qu'il en soit de cette réflexion
d'un scepticisme un peu ironique, M. Thiers demeurait alors à ce point
fidèle à M. Guizot, qu'il se plaisait à montrer, dans la différence de
leurs deux natures, une raison et un avantage de leur union; un jour
que, dans un cercle de députés, on se préoccupait d'un prétendu
dissentiment entre les deux ministres: «M. Guizot, dit M. Thiers, ne
va pas souvent assez loin; je le pousse. Je tends parfois à dépasser
le but; il me modère. Nous avons besoin l'un de l'autre; nous nous
complétons l'un par l'autre. Est-ce que nous pouvons nous
séparer[326]?» Dans ces sentiments, M. Thiers résista fermement à
toutes les invitations du tiers parti, à toutes les offres du Roi, et
chacun dut bientôt se convaincre que, pour le moment du moins, il ne
se laisserait pas détacher de ses anciens collègues.
[Note 322: Cette opposition de M. Thiers et de M. Guizot frappait tous
les esprits, et M. de Metternich écrivait, un peu plus tard, à M.
d'Apponyi: «Il est possible que deux caractères comme ceux de Guizot
et de Thiers puissent marcher ensemble; la fusion entre leurs natures
me paraît cependant impossible. Guizot est un idéologue conservateur,
et Thiers un révolutionnaire pratique. Leurs points de départ
diffèrent ainsi essentiellement comme idéologues ou comme gens
pratiques; s'ils étaient tous deux l'un ou l'autre, ils pourraient se
rencontrer plus facilement que la chose n'est possible avec leurs
points de départ différents. Tous deux veulent, sans aucun doute,
_conserver_ ce qui _existe_. Ils diffèrent et différeront toujours,
soit aujourd'hui, soit demain, sur le choix des moyens pour arriver au
même but.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 146.)]
[Note 323: Discours du 4 janvier 1834.]
[Note 324: Toujours dans le discours du 4 janvier 1834, M. Thiers
disait: «Savez-vous de quoi nous sommes fiers?... Nous sommes fiers de
ne nous être pas faits les parodistes d'un autre époque, de n'avoir
pas été révolutionnaires.»]
[Note 325: Lettre du 6 février 1848.--M. Doudan ajoutait: «Il y a
toujours, entre une année et l'autre, assez de différence pour qu'en
passant hardiment du blanc au noir, on puisse dire résolument:
_Aujourd'hui, c'est un autre jour!_ Même, d'un peu loin et pour des
gens bienveillants, cette succession de mouvements contraires donne un
assez bon air de souplesse et d'entente de la variété infinie des
choses humaines.»]
[Note 326: Plus tard, au contraire, que de traits M. Thiers se plaira
à décocher contre M. Guizot: «M. Guizot, disait-il par exemple, est un
grand orateur, mais, n'allez pas vous étonner! en politique, M. Guizot
est _bête_.» Il est vrai qu'en revanche M. Guizot dira à M. Thiers:
«Mon cher, vous devinez et vous ne voyez pas.» (_Cahiers de
Sainte-Beuve_, p. 20.)]
Ayant échoué de ce côté, Louis-Philippe fit appeler le comte Molé,
personnage considérable, ancien ministre des affaires étrangères au
lendemain de la révolution, ayant cet avantage de ne s'être pas
prononcé sur les questions, ni engagé avec les personnes. M. Molé, au
lieu de chercher à former un cabinet nouveau, voulut reconstituer le
cabinet démissionnaire, allégé de M. Guizot et de quelques autres;
mais lui aussi trouva les anciens ministres du 11 octobre résolus à ne
pas se séparer, et il dut renoncer immédiatement à sa tentative.
Le Roi s'adressa alors au tiers parti lui-même; il le fit par
l'intermédiaire assez imprévu de M. Persil, qui se mit en rapport avec
M. Dupin. C'était pour ce dernier le moment de donner sa mesure et de
montrer son courage; aussi s'empressa-t-il, une fois de plus, de se
dérober. Trouvant l'aventure mauvaise, il refusa tout ministère pour
lui; mais il consentit à exposer son frère et ses amis. Ainsi
parvint-on à faire, de bric et de broc, un ministère dont le
_Moniteur_ du 10 novembre fit connaître la composition. Quelques-uns
des ministres n'étaient pas sans valeur; mais leur assemblage ou
plutôt leur juxtaposition n'en avait aucune. M. Passy prit les
Finances; M. Charles Dupin, la Marine; le général Bernard, la Guerre;
M. Teste, le Commerce; M. Persil garda la Justice; M. Bresson,
ministre de France à Berlin, fut nommé aux Affaires étrangères sans
avoir été consulté; l'Instruction publique fut réservée à M. Sauzet,
absent. Enfin, ce qui n'était pas le moins étrange, pour trouver un
président du conseil, on alla exhumer un vieux ministre de Napoléon,
le duc de Bassano, connu surtout pour avoir été le plus docile
instrument du despotisme impérial; il n'avait pris, depuis longtemps,
aucune part active aux affaires publiques; quant à ses affaires
privées, elles étaient alors en si mauvais état, qu'à peine nommé, une
multitude de petits créanciers vint faire saisie-arrêt sur son
traitement.
L'effet dans l'opinion fut singulièrement rapide: d'abord
l'incrédulité, puis la stupéfaction, bientôt suivie d'un éclat de
rire. On ne s'abordait qu'avec des exclamations; sarcasmes et
quolibets pleuvaient. Les journaux du tiers parti ne savaient comment
faire tête à cette explosion; n'osant louer les ministres, ils se
bornaient à répéter qu'il fallait au moins se réjouir d'en avoir fini
avec les doctrinaires. Chaque heure qui s'écoulait rendait la
situation du cabinet plus ridicule et plus piteuse, quand on apprit,
tout à coup, qu'à peine né, celui-ci était déjà mort. Cette fin si
prompte lui a valu le nom de «ministère des trois jours». Que
s'était-il donc passé? Personne n'avait poussé ces ministres dehors;
aucun accident extérieur ne leur était survenu; mais rien qu'en se
regardant eux-mêmes, ils avaient compris l'impossibilité de rester.
Aussi avaient-ils envoyé leur démission, en donnant comme motif l'état
de fortune de M. de Bassano, et sans prendre la peine de prévenir ce
dernier. Quelques heures plus tard, le vieux duc, arrivant au conseil
chez le Roi, s'y était rencontré avec M. Persil et le général Bernard.
Après un moment de silence: «Je pense, dit M. Persil, que Votre
Majesté considère le ministère comme dissous.» Louis-Philippe fit un
signe d'assentiment, et, comme M. de Bassano ne semblait pas encore se
rendre bien compte de l'état des choses, il ajouta: «Je regrette,
monsieur le duc, que nous ayons fait ensemble une si courte
campagne[327].» Les faiseurs de bons mots appelèrent cette mésaventure
«la journée des Dupins».
[Note 327: _Documents inédits._--M. Doudan a écrit, peu de jours
après, en parlant de M. de Bassano: «Quand il regardait derrière lui
les jours de l'Empire, la différence devait lui sembler grande. Alors
il courait de Vienne à Berlin, au milieu d'une escorte de cavalerie de
la garde impériale, environné de courtisans empressés. L'autre jour,
il est sorti de l'hôtel de l'Intérieur, dans un pauvre fiacre qui est
venu le prendre à la brune, pour le conduire dans une maison dont il
doit peut-être le loyer. C'est cruel de lui avoir offert le ministère,
quand il n'était pour lui qu'une occasion de sentir plus durement les
embarras de sa fortune.» (Lettre du 28 novembre 1834.)]
Après cet effondrement, force était bien de revenir aux hommes du 11
octobre. Le Roi s'y résigna sans mauvaise grâce, faisant bon marché de
ses conseillers d'un jour. Il s'adressa à M. Thiers, qui mit pour
condition de s'entendre avec M. Guizot. Tous deux convinrent de
rétablir l'ancien cabinet, sauf l'amiral Jacob, qui fut remplacé par
l'amiral Duperré. Pour la présidence du conseil et le département de
la guerre, ils prirent, faute de mieux et par hâte d'en finir, une
autre «illustre épée», le maréchal Mortier (18 novembre 1834).
Cette crise se terminait donc, pour MM. Guizot et Thiers, par une
pleine victoire: victoire dont les conséquences n'étaient pas
cependant sans péril. Le tiers parti avait été plus que battu, il
avait été ridiculisé: de là une mortification et une rancune qui ne
devaient pas pardonner; hors d'état, pour le moment, d'entreprendre
une attaque directe, il allait guetter sournoisement l'occasion de se
venger. Ajoutons que, dans cet imbroglio, tout le monde avait été
diminué; le Roi lui-même n'en sortait pas intact. Les journaux
républicains, qui s'en étaient tout de suite aperçu, n'épargnaient pas
leurs commentaires, dénonçaient le discrédit et l'impuissance de la
monarchie parlementaire, et se flattaient de trouver ainsi la revanche
des défaites d'avril.