VI

L'ordonnance qui avait relevé le maréchal Gérard de ses fonctions

s'était bornée à charger l'amiral de Rigny de diriger par intérim le

ministère de la guerre, sans rien dire de la présidence du conseil:

expédient tout provisoire qui dissimulait mal l'embarras que l'on

éprouvait à raccommoder une machine si souvent détraquée depuis

quelques mois. Où trouver en effet un président du conseil? Impossible

d'appeler à ce poste M. Guizot, sans blesser M. Thiers, et

réciproquement. Quelques-uns eussent désiré faire rentrer le duc de

Broglie dans le cabinet et lui en donner la présidence. Cette

combinaison, qui agréait fort à M. Guizot, ne déplaisait pas alors à

M. Thiers, bien qu'elle fît belle part aux doctrinaires. Le ministre

de l'intérieur était trop intelligent pour ne pas comprendre qu'il n'y

avait pas de meilleur moyen de rétablir l'autorité du cabinet sur la

Chambre et aussi auprès du Roi. D'ailleurs, entre ce grand seigneur et

ce parvenu qui se ressemblaient si peu, s'étaient noués des rapports

amicaux; le premier avait toujours témoigné d'une sympathie curieuse

et indulgente pour les brillantes qualités de son jeune collègue, et

celui-ci était flatté d'être bien vu par un homme si considéré et si

considérable. Ce fut le Roi qui fit objection à M. de Broglie. Il

craignait d'avoir de nouveau affaire à la trinité Broglie, Guizot,

Thiers; et surtout, comme nous l'avons déjà donné à entendre, il avait

alors, sur les affaires étrangères, des vues qu'il savait n'être pas

pleinement partagées par le duc, et il désirait maintenir le ministère

des affaires étrangères en des mains plus dociles. «Toutes les fois,

écrivait alors un personnage bien informé, que le nom de M. de

Broglie a été prononcé devant Louis-Philippe, soit par M. Guizot,

soit par M. de Rigny, soit par lord Granville, le Roi a déclaré, de

son ton le plus positif, qu'il ne fallait pas y penser. «Je me ferai

plutôt piler dans un mortier», a-t-il dit à M. de Rigny. M. de Broglie

est vivement blessé de cette malveillance si hautement déclarée. Déjà,

à son retour d'Allemagne, il avait été surpris de l'extrême froideur

de l'accueil royal[312].»

[Note 312: _Documents inédits._]

Cette solution repoussée, il fallut en chercher une autre. Mais le

temps s'écoulait, et l'on ne trouvait rien. L'irritation gagnait peu à

peu ceux qui prenaient part à ces pourparlers pénibles et stériles.

Certaines gens d'ailleurs, par malice ou sottise, semblaient prendre

plaisir à souffler la défiance et la discorde, rapportant, envenimant,

dénaturant les propos que l'impatience avait fait tenir de part et

d'autre. Les ministres en venaient à supposer que Louis-Philippe,

grisé par les flagorneries des courtisans et des ambassadeurs,

prolongeait volontairement la crise pour montrer qu'il était la seule

pièce solide, l'unique ressource; que, par souci de son pouvoir

personnel, il repoussait systématiquement tout ministère fort et ne

rêvait que de dissoudre l'union des hommes du 11 octobre. Par contre,

le Roi s'imaginait qu'il était en présence d'une intrigue, d'un

complot formé pour forcer sa volonté et lui imposer une sorte de maire

du palais. Troublés, humiliés, découragés, les conservateurs se

lamentaient ou récriminaient. Les journaux opposants n'avaient pas

assez de sarcasmes contre ce ministère décapité qui ne parvenait pas à

se refaire une tête; racontant, amplifiant au besoin tout ce qui

transpirait des conflits, des intrigues et des avortements, ils

prétendaient y montrer la «déconsidération» et même l'«agonie» du

régime. Pendant ce temps, le gros public tendait à vivre, de plus en

plus, en dehors d'une politique qui devenait, pour lui, équivoque et

sans intérêt: sorte d'indifférence ennuyée et un peu dégoûtée, dont

les amis clairvoyants du gouvernement parlementaire n'eussent pas dû

prendre facilement leur parti.

M. Guizot et M. Thiers comprirent qu'une telle situation ne pouvait

se prolonger. Un seul moyen leur apparut d'échapper au ridicule de

leur impuissance, de déjouer les manoeuvres de leurs adversaires, et

d'avoir raison de la mauvaise volonté qu'ils supposaient au Roi:

c'était de céder la place au tiers parti et de le mettre en demeure de

montrer ce dont il était capable. Cette tactique, dans laquelle il

entrait beaucoup de dédain, plaisait à l'âme haute et même quelque peu

hautaine de M. Guizot. Quant à M. Thiers, il sentait alors trop

douloureusement les épines du pouvoir, pour répugner beaucoup à le

quitter. Déjà, sous les précédents ministères, nous avons eu

l'occasion de marquer le caractère des attaques dont cet homme d'État

était l'objet, et qui mettaient en cause jusqu'à sa probité. Ces

attaques ne s'étaient pas calmées, depuis que M. Thiers était devenu

membre du gouvernement: bien au contraire. On l'accusait ouvertement

de tripotages, de concussion, de vol[313]. C'était pure calomnie.

Malheureusement, le défaut de tenue du jeune ministre, sa hâte de

jouir, la promptitude de son luxe[314], un fond de gaminerie qui

allait parfois jusqu'au scandale[315], aidaient à cette calomnie. Il

n'avait pas su, par sa vie, forcer le respect, comme M. Guizot ou le

duc de Broglie. Ajoutez les prétextes fournis aux adversaires par cet

entourage, trop peu scrupuleusement accepté, qui devait être, jusqu'à

la fin, la faiblesse de M. Thiers[316], et surtout par une famille

résolue à exploiter sans pudeur l'avantage inattendu d'avoir un des

siens au pouvoir[317]. En 1834, les attaques, favorisées par certaines

circonstances fâcheuses, étaient devenues plus acharnées, plus

méchantes que jamais. M. Thiers en avait été à la fois abattu et

exaspéré. Au mois de septembre, ses amis avaient eu beaucoup de peine

à l'empêcher de provoquer en duel M. Degouve-Denuncques, qui, dans une

correspondance du _Journal de Rouen_, l'avait accusé de jouer à la

Bourse, à l'aide des dépêches télégraphiques, et son découragement lui

avait fait parler sérieusement de renoncer au pouvoir[318]. Dans cet

état d'esprit, il devait accueillir volontiers l'idée de risquer une

démission, pour mettre ses adversaires au pied du mur.

[Note 313: Le journal _la Caricature_ représentait M. Thiers en

«Mercure dieu de l'éloquence et d'autre chose»; il publiait des notes

de ce genre: «Le nouveau préfet de police se prépare à ordonner une

grande battue afin de faire une rafle générale de tous les voleurs de

Paris. M. Thiers est fort content d'être à Rome.» Ou encore: «Le petit

Foutriquet court les grandes routes. En voyage comme en politique, il

ne marche pas, il vole.» Le _Constitutionnel_ lui-même, qui avait

compté autrefois M. Thiers parmi ses collaborateurs, déclarait que,

par ses antécédents, il n'avait pas une réputation de désintéressement

et de probité assez bien établie, pour qu'on pût lui confier le

maniement des fonds secrets.]

[Note 314: La _Revue des Deux Mondes_, à la suite d'un journal

anglais, comparait M. Thiers «à ces matelots qui viennent de toucher

leur part de prise et qui se promènent, dans les rues de Londres, avec

une fille à chaque bras et suivis de deux violons».]

[Note 315: Témoin ce qu'on appela alors «l'orgie de Grandvaux». On

sait comment les journaux racontèrent cette scène qui relève de la

chronique scandaleuse plus que de la grave histoire. Voir, notamment,

l'article de la _Quotidienne_, du 19 octobre 1835. Des contemporains

dignes de foi affirment que les faits avaient été exagérés ou

dénaturés.]

[Note 316: C'est ce qui fera écrire, un peu plus tard, à Henri Heine:

«Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une calomnie aussi

infâme que ridicule... Mais, par sa familiarité avec des chevaliers

d'industrie sans convictions, il s'est lui-même attiré tous les bruits

malicieux qui rongent sa bonne réputation... Pourquoi entretenait-il

un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche avec ses chiens

se lève avec des puces.» (_Lutèce_, p. 130.) Le vicomte de Launay

(madame de Girardin) disait de son côté, en 1836: «La seule chose qui

nuise à M. Thiers, c'est son entourage politique. Il mériterait de

plus dignes flatteurs.» (_Lettres parisiennes_, t. I, p. 43.)]

[Note 317: Nous lisons dans le journal inédit d'un homme politique, à

la date du 21 août 1834: «Les feuilles de l'opposition se sont

beaucoup amusées de l'arrivée à Paris de M. Thiers père, accouru tout

exprès, dit-on, pour obliger encore une fois son fils à acheter son

départ à prix d'argent. Une lettre adressée par le vieillard à la

_Quotidienne_ n'est pas de nature à faire tomber cette version. Il

commence, il est vrai, par la démentir, mais il ajoute qu'ayant

d'autres enfants et des nièces, _il est venu le rappeler à son fils le

ministre_. On dit au surplus que tout est arrangé,» Le frère de M.

Thiers ne valait pas mieux.]

[Note 318: Nous lisons, à la date du 5 septembre 1834, dans ce journal

intime que nous avons déjà cité: «M. Thiers veut se retirer. Il paraît

positif que les derniers esclandres de sa famille ont ébranlé

très-fortement son crédit auprès du Roi, et qu'il ne se sent plus

lui-même la force de surmonter ces dégoûts.»]

M. Guizot et M. Thiers s'entendirent donc pour proposer à leurs

collègues de se retirer. MM. de Rigny, Humann et Duchâtel y

consentirent. Deux seuls s'y refusèrent: M. Persil et l'amiral Jacob.

Par suite, cinq démissions furent à la fois portées au Roi. Celui-ci

les accepta facilement, soit qu'il comprit et approuvât la tactique de

MM. Guizot et Thiers, soit que, mécontent des desseins qu'il

supposait aux hommes du 11 octobre, il fût bien aise d'être mis en

demeure d'essayer une autre combinaison. D'ailleurs, autour du trône,

le tiers parti avait alors des avocats assez zélés, au nombre desquels

était le duc d'Orléans. Dans tout l'éclat, mais aussi dans

l'inexpérience de sa brillante jeunesse, l'héritier royal en voulait

aux doctrinaires de leur impopularité auprès de la partie la plus

bruyante de l'opinion, et affectait, au contraire, de bien traiter M.

Dupin ou même des opposants plus marqués. Après tout, n'est-il pas

dans la tradition des princes de Galles d'être un peu en coquetterie

avec l'opposition?

Conduit ainsi à se rapprocher du tiers parti, le Roi essaya tout

d'abord de détacher M. Thiers de ses anciens collègues, pour en faire

le pivot de la combinaison nouvelle. Il s'était pris pour le jeune

ministre d'un goût très-vif qui devait survivre à bien des dissidences

et des griefs[319]. Il le préférait alors à ceux qu'il appelait

«messieurs les doctrinaires», au duc de Broglie, même à M. Guizot,

auquel il ne s'était pas encore attaché comme il l'a fait plus tard.

Il estimait, respectait le grand seigneur, le professeur déjà

illustre, mais se sentait plus à l'aise avec le journaliste parvenu de

la veille[320]. Il se flattait de trouver celui-ci plus maniable, plus

accessible à son influence, parce qu'il était plus mobile, moins

scrupuleux, moins monté sur les échasses de ses principes. Cet esprit

si vif, si fin, l'amusait, sans lui faire peur, parce qu'il se savait

plus fin encore[321]. Il ne s'effarouchait pas de l'origine

révolutionnaire de l'ancien rédacteur du _National_, il y voyait même

plutôt un avantage: M. Thiers n'apparaissait-il pas, plus que tout

autre, la créature du régime de Juillet, l'incarnation de la

bourgeoisie de 1830, l'homme dont la fortune paraissait le plus

étroitement liée à celle de la monarchie nouvelle, et sous le nom

duquel la politique royale éveillerait le moins de préventions dans

les partis de gauche? Autant de raisons qui faisaient désirer à

Louis-Philippe de conserver M. Thiers, sans M. Guizot, dans le nouveau

cabinet. Quant au malheur de rompre entre ces deux hommes d'État

l'union formée sous les auspices de Casimir Périer, et d'y substituer

une rivalité dont l'avenir devait montrer tout le péril,

Louis-Philippe ne le voyait pas. Il se laissait séduire, au contraire,

à l'idée de multiplier ainsi les relais ministériels et d'augmenter

son autorité sur des conseillers qui sauraient avoir derrière eux des

remplaçants tout prêts.

[Note 319: Louis-Philippe a dit plus tard de M. Thiers: «Quand je ne

l'aimais plus, toujours il me plaisait.» Ce mot a été raconté par M.

Thiers à M. Senior. (_Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and

other distinguished persons_, by N. W. SENIOR.)]

[Note 320: Dans une de ses conversations avec M. Senior, M. Thiers a

dit du Roi: «Nous avions du goût l'un pour l'autre... Peut-être ma

pétulance ne lui déplaisait-elle pas. Avec moi, il était absolument à

son aise; il n'en était pas de même avec M. Guizot.» Ce dernier a dit,

de son côté, toujours au même M. Senior: «Parmi les ministres, ceux

que le Roi flattait le plus, comme Laffitte et ensuite Thiers,

n'étaient pas ceux auxquels il accordait le plus de confiance et

d'attachement. Il avait l'habitude de les appeler par leurs simples

noms; il n'en fit jamais autant à l'égard de Casimir Périer, du duc de

Broglie ou de moi-même. Il n'était pas familier avec ceux qu'il

respectait, ou plutôt il cessait de respecter ceux qui semblaient

rechercher sa familiarité.»]

[Note 321: M. Thiers disait en souriant au Roi: «Sire, je suis bien

fin.--Je le suis plus que vous, répondit Louis-Philippe, car je ne le

dis pas.»]

On eût pu supposer qu'il ne serait pas bien difficile de séparer M.

Thiers d'un collègue si différent, si opposé d'origine, de caractère,

d'esprit, d'opinion, d'habitudes de vie; d'éveiller sa jalousie contre

un rival d'éloquence; de l'irriter contre le puritain dont la gravité

austère, la respectabilité reconnue paraissaient faites exprès pour

provoquer certaines comparaisons[322]. Cependant, l'heure n'était pas

venue de cette néfaste rupture. M. Thiers n'était pas encore en

disposition de se laisser tenter. Pleinement entré dans l'union du 11

octobre, flatté d'en faire partie, compromis dans ses entreprises, il

croyait de son devoir et de son intérêt d'y demeurer fidèle. Cet

esprit mobile a eu comme des veines diverses; il était alors au plus

fort d'une veine conservatrice. On l'avait vu, dans ses récents

discours, mettre son amour-propre à se poser en ministre énergique,

chercher même à atténuer et presque à excuser ce qui, dans son passé,

pouvait exciter la défiance des hommes d'ordre et le distinguer de

tels de ses collègues[323]. Il se vantait de n'être pas

révolutionnaire[324], comme, à d'autres époques, il s'est vanté de

l'être. Ces contradictions ne l'ont jamais gêné, et il ne croyait pas

en être diminué aux yeux du public français. Avait-il tort? M. Doudan

a écrit précisément de M. Thiers et de ses variations pour ou contre

la Révolution: «Reste à savoir combien de fois, selon la loi des

partis, le même homme peut avoir dit le _oui_ et le _non_ avec

emportement et garder autorité sur les autres. Je crois qu'il le peut

septante-sept fois, et cela suffit dans une longue vie publique.

L'inconséquence peut être un prétexte aux taquineries, mais elle n'use

pas beaucoup les hommes[325].» Quoi qu'il en soit de cette réflexion

d'un scepticisme un peu ironique, M. Thiers demeurait alors à ce point

fidèle à M. Guizot, qu'il se plaisait à montrer, dans la différence de

leurs deux natures, une raison et un avantage de leur union; un jour

que, dans un cercle de députés, on se préoccupait d'un prétendu

dissentiment entre les deux ministres: «M. Guizot, dit M. Thiers, ne

va pas souvent assez loin; je le pousse. Je tends parfois à dépasser

le but; il me modère. Nous avons besoin l'un de l'autre; nous nous

complétons l'un par l'autre. Est-ce que nous pouvons nous

séparer[326]?» Dans ces sentiments, M. Thiers résista fermement à

toutes les invitations du tiers parti, à toutes les offres du Roi, et

chacun dut bientôt se convaincre que, pour le moment du moins, il ne

se laisserait pas détacher de ses anciens collègues.

[Note 322: Cette opposition de M. Thiers et de M. Guizot frappait tous

les esprits, et M. de Metternich écrivait, un peu plus tard, à M.

d'Apponyi: «Il est possible que deux caractères comme ceux de Guizot

et de Thiers puissent marcher ensemble; la fusion entre leurs natures

me paraît cependant impossible. Guizot est un idéologue conservateur,

et Thiers un révolutionnaire pratique. Leurs points de départ

diffèrent ainsi essentiellement comme idéologues ou comme gens

pratiques; s'ils étaient tous deux l'un ou l'autre, ils pourraient se

rencontrer plus facilement que la chose n'est possible avec leurs

points de départ différents. Tous deux veulent, sans aucun doute,

_conserver_ ce qui _existe_. Ils diffèrent et différeront toujours,

soit aujourd'hui, soit demain, sur le choix des moyens pour arriver au

même but.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 146.)]

[Note 323: Discours du 4 janvier 1834.]

[Note 324: Toujours dans le discours du 4 janvier 1834, M. Thiers

disait: «Savez-vous de quoi nous sommes fiers?... Nous sommes fiers de

ne nous être pas faits les parodistes d'un autre époque, de n'avoir

pas été révolutionnaires.»]

[Note 325: Lettre du 6 février 1848.--M. Doudan ajoutait: «Il y a

toujours, entre une année et l'autre, assez de différence pour qu'en

passant hardiment du blanc au noir, on puisse dire résolument:

_Aujourd'hui, c'est un autre jour!_ Même, d'un peu loin et pour des

gens bienveillants, cette succession de mouvements contraires donne un

assez bon air de souplesse et d'entente de la variété infinie des

choses humaines.»]

[Note 326: Plus tard, au contraire, que de traits M. Thiers se plaira

à décocher contre M. Guizot: «M. Guizot, disait-il par exemple, est un

grand orateur, mais, n'allez pas vous étonner! en politique, M. Guizot

est _bête_.» Il est vrai qu'en revanche M. Guizot dira à M. Thiers:

«Mon cher, vous devinez et vous ne voyez pas.» (_Cahiers de

Sainte-Beuve_, p. 20.)]

Ayant échoué de ce côté, Louis-Philippe fit appeler le comte Molé,

personnage considérable, ancien ministre des affaires étrangères au

lendemain de la révolution, ayant cet avantage de ne s'être pas

prononcé sur les questions, ni engagé avec les personnes. M. Molé, au

lieu de chercher à former un cabinet nouveau, voulut reconstituer le

cabinet démissionnaire, allégé de M. Guizot et de quelques autres;

mais lui aussi trouva les anciens ministres du 11 octobre résolus à ne

pas se séparer, et il dut renoncer immédiatement à sa tentative.

Le Roi s'adressa alors au tiers parti lui-même; il le fit par

l'intermédiaire assez imprévu de M. Persil, qui se mit en rapport avec

M. Dupin. C'était pour ce dernier le moment de donner sa mesure et de

montrer son courage; aussi s'empressa-t-il, une fois de plus, de se

dérober. Trouvant l'aventure mauvaise, il refusa tout ministère pour

lui; mais il consentit à exposer son frère et ses amis. Ainsi

parvint-on à faire, de bric et de broc, un ministère dont le

_Moniteur_ du 10 novembre fit connaître la composition. Quelques-uns

des ministres n'étaient pas sans valeur; mais leur assemblage ou

plutôt leur juxtaposition n'en avait aucune. M. Passy prit les

Finances; M. Charles Dupin, la Marine; le général Bernard, la Guerre;

M. Teste, le Commerce; M. Persil garda la Justice; M. Bresson,

ministre de France à Berlin, fut nommé aux Affaires étrangères sans

avoir été consulté; l'Instruction publique fut réservée à M. Sauzet,

absent. Enfin, ce qui n'était pas le moins étrange, pour trouver un

président du conseil, on alla exhumer un vieux ministre de Napoléon,

le duc de Bassano, connu surtout pour avoir été le plus docile

instrument du despotisme impérial; il n'avait pris, depuis longtemps,

aucune part active aux affaires publiques; quant à ses affaires

privées, elles étaient alors en si mauvais état, qu'à peine nommé, une

multitude de petits créanciers vint faire saisie-arrêt sur son

traitement.

L'effet dans l'opinion fut singulièrement rapide: d'abord

l'incrédulité, puis la stupéfaction, bientôt suivie d'un éclat de

rire. On ne s'abordait qu'avec des exclamations; sarcasmes et

quolibets pleuvaient. Les journaux du tiers parti ne savaient comment

faire tête à cette explosion; n'osant louer les ministres, ils se

bornaient à répéter qu'il fallait au moins se réjouir d'en avoir fini

avec les doctrinaires. Chaque heure qui s'écoulait rendait la

situation du cabinet plus ridicule et plus piteuse, quand on apprit,

tout à coup, qu'à peine né, celui-ci était déjà mort. Cette fin si

prompte lui a valu le nom de «ministère des trois jours». Que

s'était-il donc passé? Personne n'avait poussé ces ministres dehors;

aucun accident extérieur ne leur était survenu; mais rien qu'en se

regardant eux-mêmes, ils avaient compris l'impossibilité de rester.

Aussi avaient-ils envoyé leur démission, en donnant comme motif l'état

de fortune de M. de Bassano, et sans prendre la peine de prévenir ce

dernier. Quelques heures plus tard, le vieux duc, arrivant au conseil

chez le Roi, s'y était rencontré avec M. Persil et le général Bernard.

Après un moment de silence: «Je pense, dit M. Persil, que Votre

Majesté considère le ministère comme dissous.» Louis-Philippe fit un

signe d'assentiment, et, comme M. de Bassano ne semblait pas encore se

rendre bien compte de l'état des choses, il ajouta: «Je regrette,

monsieur le duc, que nous ayons fait ensemble une si courte

campagne[327].» Les faiseurs de bons mots appelèrent cette mésaventure

«la journée des Dupins».

[Note 327: _Documents inédits._--M. Doudan a écrit, peu de jours

après, en parlant de M. de Bassano: «Quand il regardait derrière lui

les jours de l'Empire, la différence devait lui sembler grande. Alors

il courait de Vienne à Berlin, au milieu d'une escorte de cavalerie de

la garde impériale, environné de courtisans empressés. L'autre jour,

il est sorti de l'hôtel de l'Intérieur, dans un pauvre fiacre qui est

venu le prendre à la brune, pour le conduire dans une maison dont il

doit peut-être le loyer. C'est cruel de lui avoir offert le ministère,

quand il n'était pour lui qu'une occasion de sentir plus durement les

embarras de sa fortune.» (Lettre du 28 novembre 1834.)]

Après cet effondrement, force était bien de revenir aux hommes du 11

octobre. Le Roi s'y résigna sans mauvaise grâce, faisant bon marché de

ses conseillers d'un jour. Il s'adressa à M. Thiers, qui mit pour

condition de s'entendre avec M. Guizot. Tous deux convinrent de

rétablir l'ancien cabinet, sauf l'amiral Jacob, qui fut remplacé par

l'amiral Duperré. Pour la présidence du conseil et le département de

la guerre, ils prirent, faute de mieux et par hâte d'en finir, une

autre «illustre épée», le maréchal Mortier (18 novembre 1834).

Cette crise se terminait donc, pour MM. Guizot et Thiers, par une

pleine victoire: victoire dont les conséquences n'étaient pas

cependant sans péril. Le tiers parti avait été plus que battu, il

avait été ridiculisé: de là une mortification et une rancune qui ne

devaient pas pardonner; hors d'état, pour le moment, d'entreprendre

une attaque directe, il allait guetter sournoisement l'occasion de se

venger. Ajoutons que, dans cet imbroglio, tout le monde avait été

diminué; le Roi lui-même n'en sortait pas intact. Les journaux

républicains, qui s'en étaient tout de suite aperçu, n'épargnaient pas

leurs commentaires, dénonçaient le discrédit et l'impuissance de la

monarchie parlementaire, et se flattaient de trouver ainsi la revanche

des défaites d'avril.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 56 / 85 题