IV

Pour trouver le début des manoeuvres équivoques par lesquelles le

tiers parti va mettre en péril et même un moment renverser le

ministère, il faut revenir de quelques mois en arrière. C'est en effet

au commencement de la session de 1834 qu'avait eu lieu le premier

essai de ces manoeuvres. Plusieurs députés, imbus de l'esprit de ce

tiers parti, s'étaient alors glissés sans bruit dans la commission de

l'Adresse, entre autres M. Étienne, rédacteur du _Constitutionnel_,

qui, après avoir dirigé la police de la presse sous l'Empire, était

devenu un libéral si exigeant sous la Restauration et la monarchie de

Juillet. Écrivain «mou et terne, avec une clarté apparente et un

agrément de mauvais aloi, fin sans distinction, habile à laisser

entendre sans dire et à nuire sans frapper[304]», il avait été chargé

de rédiger le projet d'Adresse et en avait profité pour faire adopter

par la commission un morceau vague, à double sens, plein de

déclarations générales en faveur de l'ordre, mais presque silencieux

sur la politique du ministère; donnant des conseils qui, sans être un

blâme formel, étaient encore moins une approbation; reportant les

espérances sur l'avenir, comme si celui-ci ne devait pas être la

continuation du présent; laissant deviner l'intention critique et

méfiante, sans l'exprimer. Les ministres, fort embarrassés d'une

attaque si détournée et d'un adversaire si insaisissable, craignaient

de paraître eux-mêmes provoquer l'opposition s'ils la dénonçaient, et

ignoraient dans quelle mesure ils seraient suivis s'ils engageaient la

bataille. Ils se résignèrent à ne pas voir ce qu'on n'osait pas leur

montrer clairement, à ne pas entendre ce qu'on ne leur disait pas tout

haut. Loin de brusquer la majorité à la façon de Périer, ils n'eurent

souci que de ménager son amour-propre et ses prétentions

d'indépendance. M. Thiers ne prononçait le mot de «majorité dévouée»

qu'en ajoutant aussitôt: «dévouée au pays, non au ministère». Et M.

Guizot, sans repousser la rédaction proposée, croyait faire assez, en

exposant, à côté, la politique ministérielle que d'ailleurs le tiers

parti, de son côté, se gardait également de combattre de front.

L'opposition assistait, narquoise, à ce spectacle, attentive à

souligner, dans l'Adresse qu'elle acceptait, toutes les intentions

hostiles au cabinet. Et afin de compléter l'équivoque, au vote, les

partis les plus opposés se trouvèrent d'accord pour adopter un texte

que chacun interprétait d'une façon différente.

[Note 304: Expressions de M. Guizot.]

Un tel débat n'avait été honorable pour personne, et le cabinet en

était sorti diminué. Son principal organe, le _Journal des Débats_,

était réduit à réfuter ceux qui cherchaient à «persuader à la Chambre

qu'elle avait tué le ministère et au ministère qu'il était mort».

Peut-être le cabinet se rassura-t-il, quand, peu après, dans cette

même session de 1834, il retrouva une majorité ferme et constante pour

voter toutes les grandes lois de défense, notamment celle sur les

associations. Il aurait eu tort cependant de croire le danger disparu.

Le tiers parti, pour être un moment rentré dans l'ombre, subsistait

toujours, guettant l'occasion favorable. Bien plus, c'est précisément

à la fin de cette session qu'il se sentit en quelque sorte aidé par

les démembrements successifs du cabinet, par la retraite du duc de

Broglie en avril 1834, par celle du maréchal Soult en juillet. Au même

moment, la victoire si complète remportée dans la rue sur l'émeute

avait ce résultat, étrange, mais accoutumé, d'affaiblir la discipline

des conservateurs en augmentant leur sécurité. On le vit aux

élections générales de juin 1834. Sans doute, comme nous l'avons déjà

dit, ces élections furent un désastre pour les républicains, une

défaite pour la gauche dynastique; mais en même temps elles accrurent,

dans la majorité, le nombre des indépendants, des flottants, des

ombrageux, qui pouvaient, à un moment donné, par caprice, par

indécision ou par froissement personnel, être entraînés dans une

manoeuvre de tiers parti[305]. Suivant les calculs, on en comptait

quatre-vingts ou même cent vingt. Aussi M. Guizot écrivait-il à M. de

Rémusat: «La victoire est grande; mais la campagne prochaine sera

très-difficile. L'impression évidente ici est une détente générale;

chacun se croit et se croira libre de penser, de parler et d'agir

comme il lui plaira; chacun sera rendu à la pente de ses préjugés et

de ses préventions personnelles.» Mêmes impressions dans une lettre

adressée par M. Thiers à M. de Barante: «Nous aurons affaire à cent

soixante députés nouveaux et à trois cents qui feront semblant de

l'être, et il nous faudra encore leur démontrer péniblement que le

gouvernement, que l'administration, que la diplomatie sont tout autre

chose que ce qu'ils imaginent, et puis les faire voter là-dessus. Ce

n'est pas là une oeuvre facile; quelquefois même elle peut, à force

d'accumuler de petits mécontentements faire une grosse colère avec

beaucoup de petites et amener un gros orage[306].»

[Note 305: Un des amis du ministère écrivait alors, sur son journal

personnel: «Il est positif que les opinions _juste milieu_ proprement

dites, en d'autres termes les doctrines gouvernementales sur

lesquelles s'appuie le ministère, ont, même indépendamment du tiers

parti, une immense majorité dans la Chambre; mais un grand nombre de

ceux qui les professent sont animés, contre tel ou tel ministre, d'un

sentiment d'envie, de défiance, de mépris, qui les jette, presque à

leur insu, dans les rangs du tiers parti, bien qu'ils ne partagent pas

ses préjugés; d'autres, blessés de la suffisance et du ton tranchant

et exclusif des jeunes doctrinaires, reportent sur leurs patrons le

ressentiment qu'ils en éprouvent.» (_Documents inédits._)]

[Note 306: Lettre du 5 juillet 1834. (_Documents inédits._)]

V

Ainsi, au milieu de 1834, tout--démembrements successifs du cabinet,

écrasement de l'émeute, résultat des élections--encourageait le tiers

parti, non à déployer un drapeau, à se former ouvertement en corps

d'attaque,--ce n'était pas dans ses habitudes,--mais à reprendre plus

activement son travail souterrain de dissolution. Le 31 juillet, la

nouvelle Chambre était réunie à l'effet de se constituer. Les premiers

votes pour la nomination du bureau furent interprétés comme un succès

pour le tiers parti et comme un échec pour le cabinet. Vint ensuite

l'Adresse, où l'on recommença, en l'aggravant, la manoeuvre de la

session antérieure. Même rédaction équivoque et sournoise; pas

d'attaque ouverte, mais une désapprobation indirecte et par

insinuation. Le ministère allait-il donc, une seconde fois, se laisser

jouer? Les journaux conservateurs le pressaient de se montrer ferme,

de ne pas craindre d'arracher tous les masques, et, pour leur compte,

ils lançaient défi sur défi au tiers parti, en lui donnant rendez-vous

au jour de la discussion. Mais ce jour venu, les ministres

embarrassés, inquiets, n'osèrent pas pousser les choses à fond. Ils se

contentèrent d'une pacifique demande d'explication, à laquelle le

rapporteur, M. Étienne, répondit en désavouant plus ou moins

obscurément les intentions hostiles qu'on lui prêtait. La gauche se

tut, comme l'en avaient priée les journaux du tiers parti. Si bien que

ce débat, annoncé comme important, tourna court, et que tout fut bâclé

en un jour. Le général Bugeaud et le colonel Lamy avaient présenté des

amendements, dans le dessein de forcer la Chambre à se prononcer

nettement pour ou contre le cabinet; ils ne furent pas soutenus. Au

vote, même comédie que pour l'Adresse précédente: la rédaction de la

commission fut admise à la presque unanimité, par 256 voix contre 39.

Dès le lendemain, les journaux du tiers parti donnèrent à l'Adresse

le sens hostile qu'ils avaient prudemment dissimulé et même répudié

pendant la discussion[307]. Ils raillèrent le silence du ministère,

qu'ils dénonçaient comme un aveu d'impuissance, et triomphèrent du

vote de la Chambre, où ils prétendaient voir la preuve que le cabinet

n'avait plus la majorité. Vainement le ministère contesta-t-il cette

interprétation, ses amis eux-mêmes étaient mécontents, humiliés,

découragés. «On ne comprend pas, écrivait alors l'un deux, ce qui a pu

déterminer le ministère, qui, la veille, était notoirement décidé à

provoquer de franches explications, à ne pas offrir un combat dans

lequel, s'il eût bien choisi son terrain, la disposition si connue du

tiers parti lui assurait tant de chances favorables. L'opinion

générale est qu'il s'est fort affaibli.» Le _Journal des Débats_

exprimait tout haut des sentiments analogues. Les ministres

s'apercevaient qu'ils n'avaient plus la force nécessaire pour remplir

leur tâche[308]. Or nul moyen, pour le moment, de réparer la faute

commise, car, dès le 16 août 1834, à peine l'Adresse votée, le

Parlement, qui n'avait été réuni que pour se constituer, fut prorogé

au 29 décembre.

[Note 307: C'est ce qui faisait dire au _Journal des Débats_, le 17

août: «L'Adresse de la Chambre des députés est une adresse

_palimpseste_. Il y a au-dessus une première écriture faite pour le

peuple: ce sont des phrases vagues, indécises, équivoques; mais sous

cette écriture il y en a une autre, et c'est cette seconde que les

initiés lisent et font lire. Le texte caché remplace le texte

apparent. Le texte apparent était pour la Chambre que le texte caché

eût rebutée. Une fois le vote obtenu, voilà tout le parti qui gratte à

l'envi la première écriture et fait reparaître la seconde, en

s'écriant que c'est là le véritable texte, le texte qui exprime la

pensée de la Chambre et du pays.»]

[Note 308: Quelques mois plus tard, le 5 décembre 1834, M. Guizot,

revenant, à la tribune, sur ces incidents, disait: «Après le sens

qu'on s'est efforcé de donner à l'Adresse, après les conséquences

qu'on a voulu en tirer, après les incidents que tout ce travail des

partis avait amenés, après la retraite de quelques-uns des membres du

cabinet, nous avons trouvé le pouvoir faible entre nos mains, nous ne

nous sommes pas reconnu la force dont nous avions besoin pour remplir

notre tâche.»]

La Chambre séparée, le tiers parti n'en continua pas moins ses menées.

Il se sentait même plus à l'aise, sans tribune, sans risque

d'explications face à face. Précisément à cette époque, l'agitation

commencée pour l'amnistie vint lui fournir un moyen d'attaque assez

efficace. On se rappelle que tous les individus poursuivis à raison

des insurrections d'avril avaient été déférés à la Cour des pairs. Le

gouvernement l'avait fait surtout pour soustraire cette affaire au

jury, dont il craignait les défaillances. Mais, à l'oeuvre, il

s'aperçut vite des difficultés de l'entreprise où il s'était engagé.

La réunion de tous les faits et de tous les incriminés dans une seule

poursuite donnait à celle-ci des proportions démesurées: deux mille

personnes avaient été arrêtées; quatre mille témoins étaient à

entendre; dix-sept mille pièces remplissaient le dossier. Et un tel

procès devait être instruit et jugé par un tribunal de deux cents

membres, sans procédure légalement fixée, sans précédents connus, au

milieu des assauts démagogiques et des embuscades parlementaires.

Aussi beaucoup, même parmi les amis du gouvernement, doutaient-ils que

celui-ci pût se tirer d'une affaire aussi compliquée. La vue de ces

difficultés fit croire aux adversaires du cabinet qu'il leur serait

possible d'arracher une amnistie. Ils ne pouvaient cependant faire

valoir le repentir de leurs clients. Le _National_ déclarait

arrogamment que «les prévenus d'avril n'avaient jamais demandé leur

grâce, ni consenti à ce qu'on la demandât pour eux»; qu'ils ne

désiraient pas que «la monarchie se fît clémente en leur faveur, et

que leur loyauté, si on l'interrogeait, donnerait raison peut-être à

ceux qui affirmaient, pour repousser l'amnistie, que le repentir

n'était pas entré dans ces âmes inflexibles». Il ajoutait:

«L'amnistie, s'il était possible qu'elle vînt, ne serait vue que comme

le dernier soupir d'un système réduit aux plus tristes expédients pour

se conserver.» Et encore: «Les détenus républicains ne se sentent

peut-être pas, au fond du coeur, la disposition de rendre amnistie

pour amnistie et de serrer la main ensanglantée qu'on aurait la

très-grande confiance de leur tendre[309].»

[Note 309: Voir articles des 16 et 25 octobre 1834.]

Ce langage ne découragea pas les hommes du tiers parti, et ils ne s'en

joignirent pas moins à ceux qui réclamaient un pardon général. Ce

n'était pas, de leur part, sympathie pour le parti républicain et

révolutionnaire. Au fond, ils eussent autant que personne détesté son

triomphe, et naguère ils avaient applaudi aux mesures de défense et de

rigueur. Mais, pour le moment, le danger matériel et immédiat, le seul

à leur portée, paraissait conjuré, et ils croyaient se rendre

populaires, en se distinguant des conservateurs à outrance, en se

posant en hommes de conciliation. La campagne d'amnistie avait un

autre avantage, décisif à leurs yeux, c'était d'aggraver

singulièrement les divisions et les embarras du cabinet. À peine entré

au ministère, le maréchal Gérard avait été fort courtisé, circonvenu

par les habiles du tiers parti. Ceux-ci, en même temps qu'ils

attaquaient les autres ministres, affectaient de compter sur le

maréchal, lui prêtaient des mots heureux, citaient les moindres

déplacements opérés dans ses bureaux, comme autant de réformes

méritoires. Tout en l'enguirlandant, ils étaient parvenus facilement à

lui persuader qu'il avait toujours désiré l'amnistie et qu'il se

couvrirait de gloire en la faisant adopter. Ils jouaient à coup sûr et

gagnaient dans toutes les hypothèses. Si le maréchal l'emportait dans

le gouvernement, ils avaient notoirement leur part à cette victoire

gagnée sur l'élément doctrinaire. S'il échouait, c'était un conflit

dont ils comptaient bien faire sortir une nouvelle dislocation du

cabinet.

Les collègues du maréchal Gérard n'eurent aucune hésitation. Ni la

situation générale, ni l'état d'esprit du parti républicain ne leur

parut permettre une amnistie qui eût été universellement interprétée

comme un aveu de faiblesse. Sur ce point, M. Thiers était non moins

décidé et plus ardent encore que M. Guizot. Le Roi les soutenait[310].

Le maréchal vit donc bientôt qu'il n'avait aucune chance de faire

prévaloir son sentiment. Surveillé, pressé par le tiers parti, fort

troublé du risque que courait sa popularité, s'il acceptait cet échec,

il donna sa démission et ouvrit ainsi une nouvelle crise ministérielle

(29 octobre 1834)[311].

[Note 310: «Je joue, disait Louis-Philippe, la partie de l'État contre

les anarchistes: voyons les enjeux. J'y mets ma vie, ma fortune, celle

de mes enfants, et, ce qui est bien plus, j'y joue le repos et le

bonheur de mon pays. Et qu'y mettent-ils? Bien qu'un peu d'audace. Ils

essayent deux, trois, quatre fois de renverser le gouvernement. Le

jour où ils réussissent, ils ont tout, et l'État perd tout. En

attendant le succès, ils risquent la prison, où ils entrent à grand

renfort de fanfares populaires. Ils ont l'appui des journaux, des

partis, des hommes d'État de l'opposition, dont la politique consiste

toujours à réclamer des amnisties, pour faire peur aux ministres

pourvus de portefeuilles.»]

[Note 311: L'un des ministres, l'amiral de Rigny, écrivait au comte de

Sainte-Aulaire, le 25 octobre 1834: «... Ceci est le tonneau des

Danaïdes. En ce moment il est prêt à déborder. Gérard veut s'en aller

si on ne fait pas l'amnistie. Cette malheureuse question amenée par

les journaux lui tourne la tête. S'il s'en va, qui prendre? Vous

devriez bien me le dire, car je n'en sais rien.»]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7) · 第 55 / 85 题