Le ministère était d'autant plus en faute de s'affaiblir, qu'en ce
moment même il rencontrait de sérieuses difficultés dans l'intérieur
de la Chambre. Ces difficultés, où se trouvaient-elles? Si nombreuse,
si acharnée que fût la gauche parlementaire, elle était alors trop mal
conduite pour se faire bien redoutable. Elle n'avait pas renouvelé son
bagage depuis 1830. Or M. Thiers était fondé à lui dire, du haut de la
tribune, que, sur tous les points, au dedans et au dehors, les
événements lui avaient donné tort[300]. Et puis, quelle figure
faisait-elle à côté des républicains plus bruyants, plus audacieux,
plus en possession de l'attention populaire? Elle niait sottement leur
existence, pour s'excuser de ne pas oser les désavouer; s'exposait,
pour les couvrir, alors qu'au fond elle les blâmait et les craignait;
toujours à la remorque de ces factieux qui la compromettaient sans la
consulter et en se moquant d'elle; n'ayant pas de politique propre, ne
faisant pas une campagne qui fût vraiment d'elle et pour elle. De là,
un discrédit qui se manifesta par de nombreux échecs, aux élections de
1834. Lamartine, alors isolé et spectateur à peu près impartial,
écrivait que l'opposition de gauche était «stupidement mauvaise» et
tombait dans le «mépris général».
[Note 300: Dans la discussion de l'Adresse de 1834.]
Si donc le ministère n'avait eu, dans le Parlement, qu'à combattre
cette opposition, la tâche aurait pu être ennuyeuse, fatigante; elle
n'eût été ni difficile, ni périlleuse. Mais il rencontrait, tout près
de lui, un danger plus réel. On a eu souvent occasion de constater,
dans les majorités conservatrices des Assemblées françaises, une
maladie singulière, analogue à ces décompositions internes qui se
produisent parfois dans l'organisme humain. Le nom en a varié suivant
les temps. Déjà, sous la Restauration, l'immense majorité de M. de
Villèle n'avait-elle pas été peu à peu désagrégée par le groupe de la
«Défection»? Une telle désagrégation était plus à craindre encore au
lendemain de 1830, avec un parti régnant qui avait les habitudes et
les préjugés d'une longue opposition, après une révolution qui avait
diminué dans la politique la part des principes et des sentiments,
pour n'y laisser guère subsister que celle des intérêts. Aussi, à
mesure que s'affaiblissaient les craintes de guerre et de révolution
dont le ministre du 13 mars s'était servi pour former sa majorité,
n'était-il pas surprenant de voir apparaître et se développer les
germes de ce qu'on a appelé le tiers parti. Périer lui-même, peu avant
sa mort, avait pressenti le péril. «Le fardeau est déjà lourd,
disait-il; il deviendrait intolérable, quand le danger serait dissipé.
Mes meilleurs amis, qui déjà ne sont pas commodes, me joueraient, à
tous propos, des tours pendables.» Les ministres du 11 octobre
devaient avoir occasion de vérifier la justesse de ce pronostic.
Le tiers parti n'était pas un groupe distinct, se détachant ouvertement
de la majorité: auquel cas on eût compté les voix perdues et su à quoi
s'en tenir. Il prétendait demeurer dans cette majorité où il agissait
comme un ferment de dissolution. Impossible de désigner sa place et de
tracer sa frontière. Son programme ne serait pas plus facile à définir.
Il y avait là moins un corps de doctrines qu'un état d'esprit: état
d'esprit fort complexe où se mêlaient d'honnêtes indécisions et
d'ambitieuses intrigues; des aspirations à l'impartialité, et des
amours-propres susceptibles, prompts aux petites rancunes, jaloux de
toute supériorité; des prétentions à l'indépendance de jugement, et une
vue aussi étroite que courte de toutes choses; le désir de n'obéir à
aucune consigne, et une recherche servile de la popularité; en tout, et
jusque dans la façon dont ces hommes comprenaient et traitaient la
monarchie, des contradictions qui les faisaient qualifier, à juste
titre, de «royalistes inconséquents[301]».
[Note 301: En 1835, la _Revue des Deux Mondes_, alors fort à gauche,
définissait ainsi le tiers parti: «Le tiers parti appelle une forte
répression, l'unité gouvernementale, l'ordre public, la paix au
dehors, et, avec cela, il proclame tout ce qui n'est ni l'ordre au
dedans, ni la paix à l'extérieur; il a un faible pour la propagande,
un instinct pour la révolution; il n'a point de systèmes, mais des
peurs. Lui parlez-vous de république? il s'indigne. Lui proposez-vous
les garanties indispensables à tout système monarchique? il les
repousse souvent encore. Ce parti semble n'être ni en dehors ni en
dedans du système établi: il proclame la dynastie comme une nécessité,
et, sans le vouloir, il contribua à la miner sourdement.»]
Si le tiers parti se défendait de former un groupe, il avait un
représentant, un porte-parole, dans lequel à certains jours il
semblait se personnifier. C'était un personnage considérable par son
talent, sa renommée et sa situation, le président même de la Chambre,
M. Dupin. Nous avons déjà dit comment ce dernier avait commencé, après
la mort de Périer, à s'éloigner des conservateurs avec lesquels il
venait de faire campagne. Par plus d'un trait de son esprit et de son
caractère, il était l'homme du tiers parti: indépendance fantasque,
égoïste, envieuse, ne permettant jamais de prévoir de quel côté il
allait se ranger; humeur ombrageuse et taquine, prompte aux bouderies
et aux boutades; tempérament batailleur, mais aimant mieux tirailler
en embuscades que combattre en rase campagne; répugnance prudente à se
proclamer l'ennemi des hommes au pouvoir, mais promptitude à jouer de
mauvais tours à ceux dont il se disait l'ami; inconséquence d'une
vanité bourgeoise qui se flattait de supprimer toutes les
aristocraties et d'abaisser la monarchie, sans se livrer à la
démocratie dont elle avait peur; impuissance de toute pensée haute,
large, généreuse; ignorance des doctrines et haine des doctrinaires;
adresse à courtiser à la fois le prince et l'opposition. Grande
cependant eût été l'illusion des députés du tiers parti, s'ils avaient
cru pouvoir compter sur M. Dupin. Celui-ci ne s'était pas repris aux
conservateurs pour se donner à d'autres: c'eût été retrouver, sous une
autre forme, les compromissions que fuyait sa prudence et les liens
que ne pouvait supporter son caprice. Au lendemain du jour où il se
laissait traiter et paraissait même se poser en chef de ce groupe, le
moindre péril, le plus petit risque de responsabilité suffisait pour
qu'il se dégageât et se dérobât par quelque mouvement brusque,
empressé à jurer que le tiers parti n'existait pas ou qu'en tout cas
il ne le connaissait pas. Une situation isolée, intermédiaire,
équivoque, où nul ne pouvait venir exiger de lui un sacrifice ni même
solliciter un service, où, d'aucun côté, on n'osait l'attaquer par
crainte de décider son hostilité encore douteuse, où il se voyait
ménagé par tous sans se croire obligé à ménager personne, voilà ce que
préférait l'égoïsme de ce célibataire politique.
Le tiers parti se retrouvait aussi dans la presse. Son principal
organe était le _Constitutionnel_, bien déchu, il est vrai, du succès
qu'il avait eu, sous la Restauration, aux jours de sa campagne contre
le «parti prêtre[302]». Abandonné de la plus grande partie de sa
clientèle[303], il servait de plastron à la presse satirique; la
caricature, qui s'était emparée de lui, lui donnait pour symbole un
bonnet de coton en forme d'éteignoir; son abonné était devenu le type
du bourgeois ridicule et niais; quand les petits journaux voulaient
parler de quelque bêtise, ils disaient: «C'est par trop
_Constitutionnel_.» Malgré tout cependant, ce vieux nom avait encore
quelque importance dans les polémiques. Plusieurs autres journaux,
d'ailleurs, s'inspiraient à peu près du même esprit: le _Temps_,
l'_Impartial_, le _Courrier français_. Le tiers parti était donc
presque plus nombreux dans la presse qu'au Parlement; il s'y montrait
surtout plus hardi et à visage plus découvert. Ces journaux faisaient
une guerre mesquine, mais incessante, au ministère. Dans presque
toutes les questions, ils suivaient ou tout au moins secondaient les
feuilles de gauche.
[Note 302: Voir, sur le _Constitutionnel_ avant 1830, le _Parti
libéral sous la Restauration_, p. 69 et suiv.]
[Note 303: De vingt-deux mille abonnés qu'il avait en 1830, le
_Constitutionnel_ était descendu à six mille. Il devait même bientôt
tomber jusqu'à trois mille. M. Véron, devenu propriétaire de ce
journal en 1844, le releva, en y publiant le _Juif errant_, d'Eugène
Sue.]